‹ uvres de M. J. Chénier (volume 3)Chapitre 36 sur 50 · Le pape Benoît XIV · texte numérisé non relu

Le pape Benoît XIV

ii. Le cardinal de Fleiirv.

vers la vérité d'une manière aussi forte et plus directe, Molière, déchiré, calomnié par la cabale des prêtres; Molière, insulté en pleine église par Bourdaloue ; Molière , en insérant dans sa pièce un panégyrique de Louis XIV, sut intéresser l'orgueil de ce prince , et s'assurer de son appui. Ce despote, jeune alors, aidé d'un esprit droit et d'une forte volonté, donna, pour un moment, au théâtre d'un peuple asservi un peu de cette liberté qui caractérise le théâtre des nations gouvernées par elles-mêmes. Il aida Molière à triompher de ses ennemis; et cette comédie fut représentée. Elle ne l'aurait pas été, je pense, en des lems postérieurs au règne de Louis XIV; elle éprouverait de grandes difficultés dans ce moment-ci. Louis XIV, lui-même, n'aurait pas toujours été si favorable à Molière. Lorsque, dans ses dernières années, affaibli par l'âge et par les chagrins, lassé d'une puissance arbitraire exercée pendant plus d'un demi -siècle, il traînait les restes de sa vie entre son confesseur jésuite , et sa maîtresse janséniste , il n'est pas probable qu'il eût pris plaisir à voir tourner en ridicule les charlatans de dévotion; et leurs cris auraient infailliblement étouffé, près du vieux monarque, les réclamations du philosophe.

IX. Ainsi tout variait en France sous le despotisme aristocratique dont nous voulons secouer

le joug; ainsi la loi d'hier n était plus celle d'aujourd'hui, et celle d'aujourd'hui se voyait le lendemain remplacée par une autre; ainsi le moindre ami du prince, un valet de chambre, une courtisane en faveur, la maîtresse d'un ministre ou d'un premier commis, persécutait insolemment la philosophie, ou la protégeait plus insolemment. On a vu Voltaire luttant, à chaque nouveau chefd'œuvre, contre la foule des envieux et des fanatiques, forcé de ménager des courtisans qu'il méprisait , déplorant la pusillanimité de ses concitoyens , disant la vérité par vocation , par besoin, par enthousiasme pour elle ; se rétractant , se reniant lui-même pour échapper à la persécution ; admiré, sans doute, mais dénigré, mais haï, mais «nfermé deux fois dans les cachots de la Bastille; exilé , contraint de vivre éloigné de sa patrie ; osant à peine venir expirer dans cette ville qui se glorifie de l'avoir vu naître; jouissant des honneurs d'un triomphe , et trouvant à peine un tombeau; avant ce dernier opprobre, poursuivi, pendant trente années , jusqu'au pied du mont Jura, par des mandemens et des réquisitoires; flattant sans cesse et les flatteurs et les maîtresses du roi ; et laissant à la postérité , avec un exemple de force, un exemple de faiblesse , qui déposera moins contre lui que contre son siècle,

CEiivrcs anciennes. IV. 2 3

354 l^E 1 A LIBERTÉ DU THÉÂTRE

indigne encore, à bien des égards, d'être éclairé par un si grand homme.

X. Et que n'eût - il pas fait dans des circonstances plus heureuses? Quel essor n'eût pas pris son génie; quelle importance n'eût point acquise la tragédie dans notre siècle , si des obstacles puérils n'eussent point arrêté la marche de Voltaire! Il a parfaitement connu la majesté de ce beau genre de poésie. Dans Mérope et dans Oreste^ il a transporté sur notre scène l'austère simplicité de la scène grecque. Dans Mahomet et dans Alzire, il a su déployer, avec une énergie jusquelà inconnue des Français, cet amour de l'humanité, cette haine du fanatisme , cette passion pour la tolérance, qui fait aimer ses ouvrages autant qu'on les admire. Combien il aurait donné de plus grandes leçons, s'il n'eût pas été forcé d'affaiblir ou de voiler ses intentions, en présentant sur la scène des mœurs étrangères et des faits inventés ! Quelle carrière immense ce redoutable ennemi de la superstition aurait vue s'ouvrir devant ses pas, en jetant les yeux sur l'histoire moderne! Là , tous les grands préjugés s'offrent à combattre. De quels traits de feu n'eùt-il pas su peindre les usurpations et les fureurs du sacerdoce ; l'établissement de l'Inquisition; les forfaits d'un Alexandre VI; les guerres longues et sanglantes que le fanatisme

EN FKAJNCE. 355

allumait, tour à tour, dans tous les coins de l'Europe; des millions d'hommes égorgés pour des querelles théologiques; et, malgré tant d'atrocités, les peuples courbant toujours la tète sous un joug imbécille et cruel, que leur sang avait tant de fois rougi !

XT. Il n'aurait point, sans doute (je suppose toujours des tems plus heureux, ) il n'aurait point dégradé la tragédie nationale en la consacrant, comme a fait un homme médiocre ^ , à des aventures sans importance, à des fanfaronnades militaires, à des flatteries serviles, flétrissantes pour l'auteur qui ose les risquer, et pour l'auditoire qui peut les souffrir. Voltaire, poète, historien et philosophe , était vraiment digne de créer

I. n Dubelloy, calculateur d'effets du théâtre, a substitué « aux grands intérêts publics des niaiseries chevaleresques et « des rodomontades militaires; il a sacrifié sans cesse à la va- « nité de quelques maisons puissantes et à l'autorité arbitraire. « Il a donc fait des tragédies anti-nationales; et, si les hom- « mes d'un govit délicat souffrent en écoutant de pareils ou- « vrages, ce n'est pas, dans le fond, parce qu'ils ne sont point « assez conformes à l'histoire ; c'est parce qu'ils ne sont point « du tout conformes au bon sens. »

Cette note , extraite du discours placé en tète de la tragédie de Charles IX, nous rappelle ce vers épigrammatique de Chénier, sur la tragédie de Gaston et Bayard, de Dubelloy :

Pour secourir Bayard faut-il tant de cohortes ? \ oyez V Essai sur les principes des arts, tom. II des OEuvr. posth., pag. 192. (Note de l'Éditeur.)

parmi nous une scène nationale. On peut lui reprocher d'avoir médiocrement aimé la liberté. On peut aussi lui reprocher même d'avoir souvent déifié les tyrans et la tyrannie ' ; mais les grands hommes sont ceux qui ont moins de préjugés que le vulgaire. En faisant marcher l'esprit de son siècle, Voltaire dépendait lui-même de cet esprit; ou, peut-être, il a cru qu'il devait subir un joug pour qu'on lui permît d'en briser un autre. S'il avait vu, autour de lui, se former une puissance publique, il aurait écrit avec plus de hardiesse et de profondeur sur les matières politiques.Dans les circonstances où nous sommes, l'autorité arbitraire n'aurait point eu d'adversaire plus intrépide : il aurait compris que la tyrannie est mille fois plus dangereuse que le fanatisme. Le fanatisme , sans la tyrannie , ne saurait avoir aucune puissance. Avec de l'argent et des soldats, la tyrannie est toujours toute -puissante.

XIL Échauffé, dès mon enfance, par les écrits des grands hommes , pénétré des vérités sublimes qu'ils ont exprimées avec tant d'énergie, passionné pour l'indépendance , et révolté contre toute espèce de tyrannie; mais, par une suite de ce caractère , me sentant très - incapable de par-

I. Voyez les Réflexions sur Voltaire, tome III des OEm jjos/lnimes , page /jo3. [Note de l'Editeur.)

EN FRANCE. 3Sj

venir à la faveur sous un gouvernement arbitraire, je m'étais livré de bonne heure à la philosophie et aux belles-lettres. J'avais compris que, dans un état où l'intrigue dispose de toutes les places, un bon livre, c'est-à-dire un livre utile, devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne veut point descendre à des démarches humiliantes. Entraîné vers la tragédie, non-seulement par un penchant irrésistible , mais par un choix médité, par une persuasion intime que nulle espèce d'ouvrage ne peut avoir autant d'influence sur l'esprit public, j'avais conçu le projet d'introduire sur la scène française les époques célèbres de l'histoire moderne, et particuhèrement de l'histoire nationale ; d'attacher à des passions, à des événemens tragiques, un grand intérêt politique, un grand but moral. La tragédie est plus philosophique et plus instructive que Vhistoire, écrivait jadis Aristote ^ J'avais cru qu'on pouvait rendre notre théâtre plus sévère

I . « Le poète (tragique et épique) et l'historien ne diffèrent « pas en cela seulement que l'un écrit en vers et l'autre en « prose. Mettez en vers l'histoire d'Hérodote, ce ne sera jamais '< qu'une histoire en vers. La vraie différence est que l'histo- « rien transmet les faits tels qu'ils sont; le poète, tels qu'ils '< peuvent ou doivent être. Aussi la poésie est-elle plus phi- « losophique et plus instructive que l'histoire. La poésie s'at- 1 tache plus au général, l'histoire au particulier. « (^orez la Poétique d'Aristote traduite par Chénier, tome II , page 5oS des OEuvrcf pnsthitincs. '^ Noie de l' Éditeur.)

encore que celui d'Athènes. J'avais cru qu'on pouvait chasser de la tragédie ce fatras d'idées mythologiques et de fables monstrueuses toujours répétées dans les anciens poètes. J'avais cru, enfin, qu'en joignant à la gravité, à la profondeur des mœurs de Tacite , l'éloquence harmonieuse , noble et pathétique des vers de Sophocle , un talent supérieur au mien pourrait faire dire un jour à tous les gens raisonnables ce qu'Aristote écrivait il y a près de trois mille ans.

XIIL J'ai du moins saisi la seule gloire où il m'était permis d'aspirer : celle d'ouvrir la route et de composer le premier une tragédie vraiment nationale. Je dis le premier , car tout le monde doit sentir que des romans en dialogues sur des faits très-peu importans, ou traités avec l'esprit de la servitude , ne sauraient s'appeler des tragédies nationales ; et les personnes un peu lettrées n'ignorent pas qu'on avait fait, il y a plus d'un siècle, des tentatives en ce genre. J'ai choisi, pour mon coup d'essai, le sujet, j'ose le dire, le plus tragique de l'histoire moderne : la Saint-Barthélemi \ Nul autre ne pouvait offrir, peut-être, une aussi forte peinture de la tyrannie jointe au fanatisme. J'ai tâché de représenter fidèlement le caractère irrésolu, timide et cruel, du roi Char-

1. Voyez la tragédie de Charles IX , lome 1*^' des OEucrcx nnciennes. ( Note de l'Éditeur.)

les IX; la politique sombre et perfide de Catherine de Médicis ; l'orgueil et l'ambition du duc de Cuise ; ce même orgueil , cette même ambition masquée, dans le cardinal de Lorraine, d'un zèle hypocrite pour la religion catholique. J'ai opposé à cette cour de conspirateurs la fière et intrépide loyauté de l'amiral de Coligni, la noble candeur de son élève , le jeune roi de Navarre , depuis notre bon roi Henri IV; et le grand sens du chancelier de l'Hospital, ce ministre ami des lois et de la tolérance. Que le public me permette de l'entretenir un moment , non pas précisément de cet ouvrage, qui n'a pas encore été soumis à son jugement , mais des difficultés qu'il a fait naître à plusieurs lectures, et des prétendus inconvéniens que quelques gens ont trouvés à sa représentation. Mes lecteurs voudront bien remarquer qu'en répondant aux objections faites contre cette tragédie j'aurai répondu à toutes celles qu'on pourrait faire contre les tragédies politiques et nationales. Elles demandent à être traitées avec cette liberté austère et impartiale, avec cette haine des abus, avec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien philosophe. S'il se trouve, et certainement il s'en trouvera parmi ceux qui jetteront un coup d'œil sur cet écrit, s'il se trouve des personnes bien convaincues que ce genre d'ouvrages ne serait pas moins

3lio DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE utile qu'il serait intéressant pour la nation; s'il se trouve, et certainement il s'en trouvera, des personnes étonnées de la puérilité des objections que je m'apprête à réfuter , je les prie d'observer que ces objections m'ont surpris plus qu'un autre; et je les prie encore de vouloir bien se joindre à moi , d'unir sur ce point leur voix à la mienne, et d'employer, pour soutenir la raison, un peu du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font profession de la combattre.

XIV. Est -il possible de représenter sur le théâtre un roi de France tout à la fois homicide et parjure, un roi de France qui verse le sang de ses sujets ? Ne serait-ce pas au moins très-indécent? voilà la première objection. Que veutelle dire? A qui craint-on de manquer de respect? Sont-ce des courtisans de Charles IX qui parlent ? Est-ce bien sous le règne d'un prince équitable, d'un prince qui a senti lui-même le besoin de limiter son pouvoir, qu'on peut trouver de l'indécence à faire justice d'un tyran deux siècles après sa mort? L'indécence serait de calomnier un Charlemagne, un Louis IX, un Louis XII, un Henri IV; mais, quand un roi de vingt-deux ans a pu commettre le plus grand crime dont l'histoire du monde fasse mention , celui d'un roi qui conspire contre son peuple, l'indécence est sans contredit à penser un seul moment qu'une nation

EN FRANCE, '^^i

victime de sa rage lui doit encore des égards, et qu'un citoyen de cette nation ne peut la venger, après deux siècles écoulés, en livrant sur le théâtre la mémoire de ce monstre à l'exécration publique.

XV. N'est-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens sur le théâtre? N'est-ce pas un moyen sûr de nuire à la rehgion, sur-tout si l'on fait parler ceux qui ont mérité la haine publique? telle est la seconde objection. C'est à peu près celle que les dévots faisaient autrefois contre la comédie du Tartufe. Ainsi, les charlatans qui trompent les peuples font toujours semblant de confondre la cause des hommes et la cause de Dieu; mais leur fausse dialectique ne séduit plus personne. Non, sans doute, un ouvrage où le fanatisme est peint des couleurs les plus noires, c'est-à-dire, de ses véritables couleurs; non, sans doute, un ouvrage où la tolérance est préchée sans cesse ne saurait nuire à la religion, à moins que la religion ne soit essentiellement fanatique, et prodigue du sang des hommes. Si cela était, ceux qui voudraient l'abolir seraient les bienfaiteurs de l'humanité ; mais cela n'est pas. Les jours sont venus où la religion s'épure, et s'identifie, pour ainsi dire, avec la morale. On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres; et l'on sait qu'un ministre de Dieu peut être coupable. Le prétr<^

36a DE LA LIBERTE DU THÉÂTRE convaincu d'un crime est puni comme un autre homme ; et les privilèges de l'église doivent être anéantis au théâtre comme ailleurs, par la raison, maintenant connue, qu'un privilège est une chose absurde.

XVL On m'a fait une troisième objection, qui me serait bien plus sensible si elle n'était parfaitement ridicule, et peut-être indigne de la réponse sérieuse que je vais y faire. « Vous voulez composer «des tragédies nationales; et, pour coup d'essai, « vous choisissez dans l'histoire de France un fait « qui est l'opprobre de la nation ; vous voulez re- « tracer à vos concitoyens une époque flétrissante « pour eux , et qui devrait être à jamais effacée « du souvenir des hommes'. » Courtisans patriotes,

I. Tel est à peu près l'esprit d'une lettre adressée à Chéuier par un auteur dramatique anglais, et que nous a fournie un ouvrage intitulé : Mémoires pour servir à l'/iistoire de l'année 1789. Nous croyons que le public ne lira pas sans intérêt cette pièce curieuse , que semble réclamer la circonstance, et qui servira même à donner plus de poids encore à la réfutation victorieuse de Chénier. ( Note de l'Editeur.)

Lettre d'un Auteur dramatique anglais à M. Chknier, sur sa tragédie de Charles IX.

« Le voilà donc arraché ce voile dont la France , pendant « deux cent quinze années, a caché le plus noir attentat ! Et '< par quelles mains? par celles d'un Français. Quoi! l'atteu- ' tive prévoyance avec laquelle elle surveillait ce dépôt af- ■ freux n'a pu arrêter votre plume, n'a point glacé votr<-

vous croyez donc que le massacre de la Saint- Barthélemi est l'opprobre de la nation ! J'admets pour un moment cette proposition, que je vais

imagination ! Ah! jeune homme, car vous êtes jeune, sans doute, si j'en juge par l'imprudence , ou plutôt par la témérité de votre entreprise, vous n'aviez donc aucun ami éclairé pour vous guider dans la carrière épineuse qui conduit au temple de la gloire, et où vos talens vous assignent un rang distingué, si vous en faites un bon usage. Ce n'est point ainsi qu'il faut consacrer l'aurore de la liberté. Ignorez-vous qu'en proclamant l'ignominie d'une nation dont on est membre on proclame sa propre honte? Si vous êtes d'origine française, à coup sûr, dans ce tems désastreux, vos ancêtres ont été ou victimes ou complices ; s'ils ont eu le bonheur d'échapper au meurtre ou au crime, gardez-en le souvenir dans votre cœur; mais gardez-le en silence.

« Grâce au caractère posé et réfléchi de mes concitoyens , aucun n'a encore osé produire sur la scène le sujet de nos éternels regrets. Nous craignons, en l'exposant au grand jour, d'étendre la tache qu'a imprimée sur la nation la main scélérate d'un régicide effréné. Venez à Londres le ag janvier, et voyez comment nous tâchons d'expier le crime de nos ancêtres : c'est en nous prosternant au pied des autels; c'est en invoquant la clémence du ciel. Ce jour si terrible pour un peuple généreux est célébré par un deuil universel. Tous les bureaux sont fermés ; les deux chambres du parlement assistent au panégvrique que font leurs chapelains du malheureux monarque, qui périt par la trame insidieuse de l'ambitieux Cromwel ; et le martvre de Charles V^ (car c'est <iinsi que nous appelons ce triste événement) n'est point pour nous un sujet dramatique, mais un sujet de piété et df repentir.

«Notre roi lui-même, et toute la famille rovalc , vêtus eu

364 DE LA LIBERTÉ DU THEATRE bientôt vous nier : vous ne pensez pas du moins qu'un crime exécuté en iS^s puisse flétrir la nation française en 1789. Quand les Danois, assemblés par Représentans en 1660, déférèrent à leur roi l'autorité la plus illimitée , certainement ils se couvrirent d'opprobre aux yeux de tous les peuples qui avaient alors quelque idée du droit politique; mais, si les Danois d'aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont des hommes, et qu'il ne convient pas à des hommes d'obéir au caprice d'un seul, vous ne pensez pas que l'ignominie de leurs ancêtres pèserait encore sur eux. L'opprobre n'est pas plus héréditaire que la gloire. L'un et l'autre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que chez les individus; et la honte des Danois en 1660 ne subsisterait plus pour leur postérité devenue libre, comme le contrat des Danois en 1660 ne saurait lier leur postérité.

'< deuil, reçoivent ce jour- là les complimens de condoléance « des Représentans de la nation et de toute la cour.

«Voilà, Monsieur, comme ceux qui admireront toujours vos n talens en toute autre occasion s'efforcent d'atténuer le crime ■( de leurs aïeux. Puissent-ils parvenir enfin à l'effacer de leurs « annales , et de la ménioii-e de toutes les autres nations en « général, mais surtout de la vôtre, pour laquelle nous avons , «ainsi (pie j'ai pour vous on mon parLiculier , tuie vénération '< sans bornes ! «

J'ai l'honneiu- d'être.

Monsieur, Volir très-humble et IiTs-dcxoiiu serviteur.

r.FORGF HILIR.

XVll. Il en est ainsi des Français. En snpposant que le massacre de la Saint-Barthélemi soit le crime de la nation, les Français de ce tems-là sont flétris, mais non ceux d'aujourd'hui, qui n'étaient pas nés encore. En vous accordant [ce qui n'est point mon avis » qu'un écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour sa nation , vous conviendrez du moins qu'il doit ce respect seulement à la génération qui existe, et qu'il ne doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle s'est beaucoup affaibli parmi nous; mais, quand il subsisterait dans toute sa force, quand il serait encore l'esprit général , quand les partisans effrénés du dogme auraient conservé sur la nation cette influence qu'ils ont perdue, serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper? serait-ce lui manquer de respect que de l'éclairer ? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens ; celui qui, dans des écrits timides, caresserait leurs préjugés, ou celui qui risquerait de leur déplaire , en disant tout haut des vérités énergiques? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami? N'est-ce pas servir son ami que de le désabuser d'une erreur funeste? et ne vaut-il pas mieux servir son ami que de le flatter?

XVUL Vous voyez donc bien qu'en retraçant un événement du seizième siècle je n'ai fait que ce que fait un historien ; vous voyez bien que j'ai tout au plus accusé la nation française du seizième siècle, et non pas la nation française actuelle, à qui seule je dois obéissance et respect; vous voyez encore que, si j'avais attaqué les erreurs de la nation française actuelle, bien loin de lui manquer de respect, j'aurais fait le devoir d'un bon citoyen : par conséquent il est démontré que votre objection est absurde à tous égards. Mais, pour surabondance de droit, je vous nie maintenant ce que j'ai pu vous accorder tout à l'heure. Le massacre de la Saint-Bar thélemi n'est point le crime de la nation : c'est le crime d'un de vos rois; et il ne faut point confondre vos rois avec la patrie , malgré les maximes d'esclave qu'on vous débite à vos théâtres, dans vos prétenduesp/èc^j' nationales. C'est le crime de Charles IX, de sa mère, du duc de Guise, du cardinal de Lorraine; c'est le crime de la cour ; c'est le crime du gouvernement, comme la révocation de l'Edit de Nantes, les massacres des Cévennes; et, pour ne pas faire une énumération trop longue, comme tous les malheurs qui ont affligé, durant quatorze siècles, cette grande et superbe nation, écrasée de règne en règne, et de ministre en ministre; mais qui est fatiguée de la servitude, et qui sent enfin sa dignité.

XIX. Il n'est pas vrai que ces événemeiis désastreux doivent être effacés du souvenir des hommes : celte pensée fausse n'est digne que d'un rhéteur pusillanime. Ils doivent y vivre à jamais, au contraire, pour leur inspirer sans cesse une nouvelle horreur, pour armer sans cesse le genre humain contre des fléaux dont le germe est toujours subsistant, quoique souvent il soit caché. Les fanatiques assurent qu'il n'y a plus de fanatisme; les tyrans, qu'il n'y a plus de tyrannie; et la foule des gens à préjugés ne cesse de crier que les préjugés n'existent plus : quand tous ces mensonges seraient autant de vérités, les tragéches d'un peuple libre , d'un peuple éclairé , devraient toujours avoir un but moral et politique; et les principes de la morale et de la politique ne sauraient changer. Il faudrait toujours, à ne considérer même que la perfection de l'art, représenter sur la scène ces grands événemens tragiques, ces grandes époques de l'histoire, qui intéressent tous les citoyens; et non plus ces intrigues amoureuses qui n'intéressent que des femmes; non plus ces passions si fades, éternel aliment de cent tragédies qui se répètent sans cesse, et qui se ressemblent toutes par la mollesse et par l'absence d'idées. Poètes tragiques français, lisez, relisez Sophocle et Tacite; connaissez bien le siècle où le sort vous a placés; et songez, en observant le

368 DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE peuple nouveau qui vous environne, qu'il est tems d'écrire pour des hommes, et que les enfans ne sont plus!

XX. O Racine ! poète sublime et naïf dans Athalie, austère dans Britannicus , partout sensible et touchant, partout correct, élégant, harmonieux, loin de moi l'esprit des barbares qui méconnaissent tes admirables beautés! Certes, malgré tes défauts, qui sont ceux de ton siècle, et que tes grands talens peut-être ont rendus plus contagieux, je vois et je révère en toi le génie le plus parfait qui ait illustré les arts de l'Europe. Mais fallait-il abaisser ce génie au rôle de complaisant de cour? Fallait-il ambitionner des succès aux petits appartemens de Versailles, ou dans le couvent de Saint-Cyr? Fallait-il enfin perdre tes veilles à composer des tragédies allégoriques, à retracer en vers excellens , mais peu tragiques, et encore moins philosophiques, les amours du jeune Louis XIV et de la fille de Charles premier, ou les amours du vieux Louis XIV et de la veuve Scarron? Homme fait pour éclairer la France, qu'importaient à la France Esther et Bérénice? Ah ! si, au lieu d'écrire cette longue élégie royale, tu avais traité le grand sujet que j'ai tenté; si tu avais employé ton tems et ton éloquence à donner à tes concitoyens d'énergiques leçons de tolérance et de liberté, tu aurais servi ta nation

qui avait alors plus d'éclat que de bonheur, et plus de talens que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XTV n'aurait pas été animé du même esprit que le conseil de Charles IX ; peutêtre l'industrie des Français n'aurait pas enrichi l'étranger de notre ruine ; et peut-être le sang des Français n'aurait pas coulé sur les échafauds du Languedoc pour des opinions théologiques. XXI. Si je réclamais la liberté du théâtre dans l'auguste assemblée des Représentans de la nation, ou si j'étais sûr de n'avoir pour lecteurs que des hommes éclairés comme eux, et soumis au seul empire de la raison , je n'invoquerais l'autorité d'aucune époque ni d'aucune nation; je n'exposerais que des motifs tirés du droit légitime de publier sa pensée. Ce chapitre est donc spécialement écrit pour ceux dont le jugement est moins exercé, qui examinent moins sévèrement les idées qu'ils ont adoptées, qui prennent souvent l'usage pour le droit, et sont plus aisément persuadés par des exemples que convaincus par des raisonnemens. Ministres , Commis , Censeurs royaux , Agens ou Partisans du despotisme, écoutez. Je ne vous parlerai point des Athéniens : vous me diriez qu'ils vivaient au sein d'une démocratie; comme si le droit des hommes dépendait de la forme des gouvernemens; comme si le droit des hommes n'était pas le même dans Athènes et

Œuvres anciennes. IV. 2/^

dans Paris , sous le trente-neuvième degré et sous le quarante-neuvième, à Tornéo et sous la ligne! Mais laissons dans ce moment les peuples qui n'ont point oublié la dignité de l'homme. Je vous dirai qu'au commencement du seizième siècle on représenta sur différens théâtres d'Italie, et même à Rome, devant le pape Léon X, la comédie de la Mandragore y du célèbre Florentin Machiavel. Dans ce pays superstitieux, on vit sans frémir, sur la scène, un religieux qui se joue de la confession, et qui est l'agent d'un adultère. Il faut voir dans l'original les conseils que frère Timothée doime à sa pénitente : cette scène est admirable, j'ose le dire. Elle est égale, en tous sens , à celle où Tartufe veut séduire la femme de son bienfaiteur; et, ce qui doit plus étonner, Machiavel a écrit sa comédie cent cinquante ans avant celle de Molière. Cette pièce n'est pas sans doute une école de bonnes mœurs; mais son immoralité ne serait pas un titre d'exclusion à Paris, où l'on représente journellement les farces de Montfleuri, de Dancourt et de M. de Beaumarchais'. Rappelez-vous bien que la Mandragore fut composée au commencement du seizième siècle; dans un pays où les monastères ont fourni tant de souverains pontifes; dans les

I. VoyezX Épîti-e à Palissot, tora. II des OEuvres posthumes.

[Note de l'Éditeur. )

EN FRANCE. Syi

momens où la cour de Rome avait besoin d'exagérer le respect qu'on doit aux prêtres ; quand l'église était divisée par une foule d'hérésies ; quand Martin Luther ébranlait déjà le trône apostolique. Jetons maintenant un coup-d'œil sur le théâtre d'Angleterre. Shakespeare écrivait à la fin du même siècle. Voyez, dans ses pièces nationales, les rois, les princes, les pairs du royaume, les prêtres, les prélats de l'église romaine et ceux de l'église anglicane, introduits sur la scène, et pesés, pour ainsi dire, avec un esprit de liberté que le philosophe David Hume est loin d'avoir égalé dans son histoire. Croit-on que les Anglais fussent libres du tems de Shakespeare? Ah! de quelle libertéjouissait l'Angleterre avant JacquesII? Sous les règnes sanglans de Henri VIII et de ses filles, les lois se taisaient devant le monarque; la crainte et la corruption enchaînaient les parlemens; et l'antique charte nationale, bien loin d'être réclamée par les Anglais, était presque ignorée d'eux. Agens ou Partisans du despotisme, tel fut pourtant, sous le despotisme, le théâtre de l'Angleterre et de l'Italie.

XXII. Je sais que, depuis ce tems, et même depuis la révolution de 1G88, on a tenté d'abolir en Angleterre la liberté dont jouissait le théâtre. Je sais que Walpole est parvenu à consommer cette iniquité ministérielle : grâce à cet Anglais

3;^ DE Lx\ LIBERTÉ DU THÉÂTRE

lâche et vil , le théâtre est soumis dans son pays à des formes arbitraires. Par une suite nécessaire des mœurs anglaises, ces formes sont beaucoup moins vexatoires, beaucoup moins infâmes qu'en France ; mais elles sont toujours arbitraires , et par conséquent tyranniques. Si l'on ne savait combien les mmistres anglais ont de moyens de corrompre les membres du parlement ; si l'on ne savait combien il leur est facile de déterminer en leur faveur la pluralité des voix, il serait impossible d'imaginer qu'une nation qui se croit libre, et qui se vante de penser, jouisse de la liberté de la presse, sans jouir en même tems de la liberté du théâtre. Comment ne pas voir, en effet, que l'une et l'autre sont également fondées sur le droit qu'ont tous les hommes de^)ublier leur pensée ? Cet aviUssement du théâtre une fois consommé, nul homme d'un véritable génie n'est entré dans la carrière. Les tragédies des Anglais sont devenues froides, sans cesser d'être monstrueuses. C'est un non-sens perpétuel, aussi bien que leurs comédies, dont rien n'égale la licence, grâce à la censure des chanceliers, qui ne craignent que la raison.

XXIIL Députés des communes de France , éloquens soutiens de l'assemblée nationale; et vous, Nobles , qui avez protesté contre l'esprit de scission , et qui voulez être de la nation française : et

vous, Prèlres, qui ne dédaignez point le nom de citoyens français, c'est à vous maintenant que je m'adresse. Prêtres, ne soyez point effravés par le sujet de cet ouvrage; ne soyez pas plus scrupuleux que le pape Léon X, qui n'a cessé d'encourager l'art dramatique ; que le cardinal de Richelieu , qui l'a cultivé lui-même; que le cardinal Mazarin , qui a présidé à la naissance de l'opéra chez les Français; que le cardinal Bibiéna, qui a fait la première comédie régulière écrite chez les modernes ; que l'archevêque Trissino, à qui nous devons aussi le premier essai régulier dans l'art tragique. Le théâtre est, comme la chaire, un moyen d'instruction publique. L'instruction publique est importante pour tous les citoyens. Prêtres qui siégez parmi les représentans de la nation, vous êtes citoyens, vous êtes envovés dans cette assemblée pour y exercer des fonctions civiques, et non des fonctions sacerdotales.

XXIV. Vous tous, Législateurs élus par le Souverain , Citoyens de toutes les professions ; vous tous que nous avons chargés de rendre à la France les droits qu'on avait usurpés sur elle , ces droits qui sont à tous les hommes, et qui ne sauraient dépendre ni des climats, ni des époques; parcourez un moment cet écrit. Vous suppléerez par vos lumières au peu d'étendue des miennes ; vous penserez ce que je n'ai peut-être pas su dire ; vous sentirez combien la liberté du théâtre est à désirer

374 DE LA LIBERTÉ DU THEATRE pour l'utilité publique. Cette raison devrait seule déterminer des citoyens; mais cette raison, déjà si forte, n'est ici que secondaire, puisqu'il est question d'une chose rigoureusement juste. Il faut poser des lois écrites, des lois coercitives, des lois consenties par ceux qui représentent la nation; il faut que ces lois prononcent sur tous les cas. Dans un pays libre, tout ce qui n'est pas expressément défendu par les lois est permis de droit.

XXV. Mais, me dira-t-on, les Représentans de la nation ne pourraient-ils pas autoriser la censure par une loi écrite, et, par conséquent, rendre légale l'autorité de tous ceux qui gênent la publication de la pensée ? Demandez-moi s'ils peuvent rendre le despotisme légal. Ne frémissez pas : vous m'aurez fait la même demande. Qu'est-ce que le despotisme ? c'est l'autorité arbitraire. Si elle peut être juste en un seul cas, elle peut être juste dans tous; mais elle est injuste par son essence. Du moment que vous admettez une seule partie de l'ordre public où l'opinion du magistrat fait la loi, vous violez le droit naturel; et le despotisme est en vigueur. Les magistrats sont les instrumens de la puissance législative, et non pas ses dépositaires. Ils doivent obéir aveuglément aux lois écrites, comme l'automate de Vaucanson obéissait à des lois mécaniques. Malheur au pays où les magistrats sont législateurs ! ce pays est un pays d'esclaves; et les magistrats sont législateurs par-

EN FRANCE. SyS

tout où leur opinion particulière décide. Mais ne sentez-vous pas les inconvéniens d'une liberté sans limites? Je les sens, et je veux des limites, puisque je veux des lois. Quand l'opinion des magistrats décide, il n'y a point de limites; il n'y en a ni pour l'esclavage, ni pour la licence. N'avonsnous pas vu représenter sur nos théâtres les parades les plus indécentes et les plus indécens libelles? La représentation du Tartufe^ ce chefd'œuvre de morale comique, n'a-t-elle pas été suspendue pendant plusieurs années, tandis que la Femme Juge et Partie ne souffrait aucune difficulté? Des hommes du premier mérite n'ont-ils pas été, de leur vivant, désignés avec outrage, et presque nommés sur le théâtre , tandis qu'on ne permettait pas d'y dénoncer, d'une manière vague et générale, les vexations les plus tyranniques et les abus les plus crians ?

XXVI. Mais, me diront encore ces hommes que la raison effraye toujours, pensez-vous qu'il soit possible d'établir des lois qui prononcent sur tous les cas ? J'avoue que j'ai quelque peine à comprendre cette objection. Quand on dit que des lois coercitives doivent prononcer sur tous les cas , on entend sur tous les cas où il y a délit. Quant à moi, je ne saurais concevoir un délit, sans concevoir aisément une loi qui prononce des peines contre ce délit. Mais des lois qui pronon-

ceraient sur tous les cas ne seraient-elles pas au moins très-difficiles à poser en pareille matière? Cette objection me paraît plus ridicule que l'autre; et c'est beaucoup dire. Sans doute elles seraient difficiles à poser ; mais elles sont importantes; mais elles sont justes; mais il serait souverainement injuste de conserver des formes arbitraires. Qu'importe la difficulté ? Faut-il regarder les Représentans de la nation française comme des enfans lâches et paresseux, qui n'aiment point l'esclavage, mais qui pourtant demeurent esclaves, par la raison qu'il faudrait se donner trop de peine pour être libres ?

XXVII. INIais la liberté du théâtre n'intéresse que les gens de lettres. La proposition est fausse : le théâtre, je l'ai dit, est un moyen d'instruction publique; par conséquent, il intéresse la nation entière. Mais les seuls gens de lettres feront des réclamations sur ce point. Quand cela serait vrai, n'est-ce point à ceux qui sont lésés par une injustice qu'il appartient de réclamer contre elle; et faudra-t-il ne point écouter un homme qui crie à l'oppression? Faudra-t-il négliger ses plaintes, précisément parce qu'il est opprimé ? Voilà sans doute une singulière logique. Eh ! les gens de lettres n'ont-ils pas le droit de réclamer pour euxmêmes, après avoir réclamé pour tant de monde? N'est-ce point un homme de lettres qui a de-

mandé justice pour les Calas et pour Sirven ? Ne sont-ce point des gens de lettres qui ont tonné contre la superstition, contre le fanatisme, et contre nos lois criminelles, et contre les injustices des tribunaux, et contre les jugemens par commission, et contre les lettres de cachet, et contre la corvée, et contre les déprédations du fisc, et contre tous les abus qui ont abâtardi les nations, et dégradé l'espèce humaine? J'aime à voir des importans de Versailles, des valets grands seigneurs, bardés d'un cordon rouge ou bleu, s'imaginant avoir réfuté les raisons les plus évidentes, quand ils ont répondu, d'un air froid, qu'il n'est question, sur ce point, que des intérêts des gens de lettres. O Français! si vous ne méritez plus ce nom de JFelches^ qu'un grand homme ^ vous donnait souvent; si vous voulez devenir une nation libre et raisonnable, rendez -en grâce à vos gens de lettres. L'orgueil et la faiblesse des monarques, la vanité des princes, la bassesse des courtisans, les préjugés et l'ambition du clergé, l'insolence et l'incapacité des ministres, les prétentions des corps toujours armés les uns contre les autres : voilà ce qui a réduit votre nation au néant politique où elle s'est vue plongée

ï. Voltaire.

378 DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE si long-tems. Vos gens de lettres l'ont retirée insensiblement de l'abîme. On n'a rien oublié sans doute pour les rendre aussi souples, aussi rampans que le reste des sujets : on les a effrayés par la persécution, avilis par la protection; on les a réunis dans des sociétés littéraires, pour les retenir plus aisément sous la verge du despotisme. L'ambition d'un homme de lettres était nécessairement bornée , en France , au fauteuil académique, à quelque misérable pension qu'il fallait mériter par la bassesse , à quelque place de Censeur royal, qu'il fallait remplir en espionnant, en interceptant la vérité. Tout au plus Voltaire et Racine ont-ils pu prétendre à des emplois subalternes de gentilhomme de la chambre, ou d'historiographe de France. Ce système d'avilissement était conforme à l'esprit de la tyrannie; il devait réussir: il a réussi. Cependant , comme il n'était pas possible que des hommes plus éclairés que le reste de la nation n'eussent pas des momens d'énergie, la raison a fait entendre sur le théâtre et dans les livres une voix timide , il est vrai , mais puissante ; car c'était la voix de la raison. Chaque jour, dans le cabinet des écrivains illustres, dans les tours de la Bastille ou de Vincennes, et même au sein des académies, la masse des idées s'est augmentée. Il s'est trouvé quelques hommes dans notre siècle qui ont uni la philosophie à

l'éloquence; ils ont écrit avec une noble hardiesse, qui sera surpassée par leurs successeurs. N'outragez donc plus vos gens de lettres : ils vous ont fait presque autant de bien que vos rois, vos minisires et votre clergé, vous ont fait de mal. Apprenez que , sans les gens de lettres , la France serait, en ce moment, au point où se trouve encore l'Espagne; et, si l'Espagne possédait aujourd'hui cinq ou six écrivains du premier ordre, apprenez que dans cinquante ans elle serait arrivée au point où se trouve aujourd'hui la France.

XXVIII. Il est donc démontré que les gens de lettres français ont des droits à la reconnaissance de la nation ; mais cette reconnaissance doit se borner à une estime spéciale; et c'est ce qu'ils ont obtenu : car c'est la seule chose qu'on ne pouvait leur enlever. Et quel homme confondra jamais la considération passagère d'un ministre, toujours flatté durant son ministère, avec la considération d'un Racine , d'un Fénélon , d'un Voltaire , ou d'un Montesquieu ? Leur gloire grossit , pour ainsi dire, à mesure qu'elle s'éloigne; elle rajeunit de siècle en siècle. Les gens de lettres, sans doute, et même ces grands hommes, n'ont pas droit d'attendre des lois une protection particulière, que ne partagerait point le reste des citoyens : des lois équitables ne connaissent point d'acception pour certaines classes de citoyens;

38o DE LA LIBERTE DU THÉÂTRE mais elles ne connaissent pas non plus d'exception. Si cette locution, le premier, le dernier des citoyens , n'était pas une locution absurde , il serait vrai de dire que le dernier des citoyens doit jouir dans la même étendue que le premier des avantages de la constitution. Tous les deux doivent être également réprimés par les lois. Ce qui est juste, ce qui est injuste à l'égard d'un citoyen , est juste, est injuste à l'égard d'un autre. Il s'ensuit très-évidemment qu'il n'est pas raisonnable d'interdire au théâtre la représentation d'un seul état de la société, s'il en est un seul dont la représentation soit permise. J'ose dire qu'il n'y a qu'une manière de répondre à ce raisonnement : c'est d'employer encore le galimatias inintelligible des défenseurs de l'autorité arbitraire; c'est de proposer, comme le modèle d'une bonne constitution, ce monstrueux ordre de choses où des gens en place ordonnaient , défendaient ce qu'ils voulaient, sans alléguer d'autre motif de leur volonté que leur volonté; où, dans leurs décisions , tous les agens subalternes de l'autorité copiaient, au moins pour le sens, la formule inhumaine et dérisoire qui termine les édits des rois de France : car tel est notre plaisir.

XXIX. Nous touchons à l'époque la plus importante qui marque, jusqu'à ce jour, dans l'histoire de la nation française; et la destinée de vingt-chiq

EN FRANCE. 38i

millions d'hommes va se décider. Si les intérêts particuliers s'anéantissent devant l'intérêt public; si l'on fait aux préjugés cette guerre ardente et vigoureuse, digne du peuple qui s'assemble, et du siècle qui voit s'opérer une aussi grande révolution, alors le nom de Français deviendra le plus beau nom qu'un citoyen puisse porter; alors nous verrons s'élever des vertus véritables; alors le génie, sans cesse avili par le despotisme, reprendra sa fierté naturelle. A des arts esclaves succéderont des arts libres; le théâtre, si long-tems efféminé, si long-tems adulateur, rappelé désormais à son but respectable, n'inspirera dans ses jeux que le respect des lois, l'amour de la liberté, la haine du fanatisme, et l'exécration des tyrans.

XXX. Mais , si , quand il faut de puissans remèdes , on nous donne des palliatifs ; si l'on veut ménager encore les prétentions arbitraires, et cet empire de l'habitude, cette autorité des anciens usages ; si l'on se contente de remplacer un gouvernement absurde par un gouvernement supportable ; si l'on ne fait que perfectionner le mal^ pour me servir de l'expression du vertueux Turgot; si, quand il faut établir une grande constitution politique, on s'occupe de quelques détails seulement; si l'on oublie un instant que les lois doivent également protéger tous les ordres de citoyens, que toute acception de personne ou d'é-

tat est une chose monstrueuse en législation, que tout ce qui ne gène point l'ordre public doit être permis aux citoyens, et que, par une conséquence nécessaire, il doit être permis de publier ses pensées, en tout ce qui ne gêne point l'ordre public, de quelque manière, sous quelque forme que ce soit, par la voix de l'impression, sur le théâtre, dans la chaire et dans les tribunaux; si l'on néglige celte portion importante de la liberté individuelle, la France ne pourra point se vanter d'avoir une bonne constitution. Les âmes fières et généreuses , que le sort a fait naître en nos climats, envieront encore la liberté anglaise, que nous devions surpasser. Nous perdrons, peut-être pour des siècles, l'occasion si belle, qui se présente à nous , de fonder ime puissance publique ; et les philosophes français, écrasés, comme autrefois, sous la foule des tyrans , seront contraints de sacrifier aux préjugés, ou de quitter le pays qui les a vus naître pour aller chercher une patrie ; car il n'y a point de patrie sans liberté.

XXXL Quant à moi, je ne respecterai point des convenances arbitraires. Tant que j'écrirai , ma plume , soumise à la véritable décence , ne se permettra jamais ces affreux libelles répandus de nos jours avec tant de profusion, pour troubler le repos des citoyens et déshonorer des familles entières; mais je ne concevrai jamais com-

ment, clans les ouvrages qui ont pour objet la correction des mœurs et la peinture de la société, l'on peut raisonnablement oublier certaines professions , ou traiter ces professions privilégiées avec des ménagemens qu'on n'a point pour les autres. Je ne concevrai jamais comment ce qui paraît instructif dans l'histoire peut sembler nuisible sur la scène; comment, par quel principe conforme à la liberté, que la nation revendique à si juste titre , on peut raisonnablement interdire aux poètes dramatiques les personnages les plus importans de nos annales. Je ne concevrai jamais comment la représentation d'un prêtre fanatique peut être préjudiciable à la tolérante morale ; comment la représentation d'un roi tyrannique, ou d'un magistrat injuste, peut détruire la puissance des lois. Je ne croirai jamais que l'unique but de la tragédie soit d'intéresser pendant deux heures à quelque intrigue amoureuse, terminée par un dénouement romanesque. Je serai toujours persuadé que le but de ce genre si important est de faire aimer la vertu, les lois et la liberté; de faire détester le fanatisme et la tyrannie. Si cela est incontestable, il est aussi incontestable que le vrai moyen de faire aimer la vertu, que le vrai moyen de faire détester le fanatisme et la tyrannie , c'est de les représenter fidèlement.

La mémoire de Charlemagne et de Henri IV ne sera point déshonorée, par la raison que dans des pièces de théâtre on aura fait parler et agir Louis XI ^ et Charles IX comme des tyrans qu'ils étaient. Fénélon ne sera point flétri, lorsque, dans une tragédie, on aura peint le cardinal de Lorraine comme un prélat séditieux et intolérant. Sully, l'Hôpital et Turgot, ne descendront point du rang où les a placés l'opinion publique, du moment que sur la scène on aura retracé avec énergie l'administration despotique d'un Duprat, ou d'un Richelieu. Ainsi, dans la ferme résolution où je suis de faire servir au bien de ma patrie les faibles talens que j'ai reçus de la nature, je représenterai dans mes tragédies, le plus énergiquement qu'il me sera possible , et les vertus et les vices des hommes qui sont livrés au jugement

I. Chénier, lorsqu'il traçait ces patres éloquentes, était loin de-'se douter que, trente-cinq ans après lui, un de nos jeunes poètes les plus distingués, et dont les débuts dans la carrière dramatique ont été marqués par des triomphes, s'emparerait de la grande figure de Louis XI, et tenterait de la produire sur la scène. Cet heureux projet, qui maintenant ne peut tarder beaucoup à être exécuté, n'est pas d'une faible importance dans la discussion dont il s'agit. Il est toujours utile de s'appuyer d'autorités : si les jalouses clameurs dont la tragédie de Charles IX fut l'objet osent jamais s'éveiller de nouveau, la tragédie de Louis XI fournira en tems et lieu un dernier arginnent au plaidoyer de Chénier. [Note de l'Éditeur.)

EN FKANCE. 38.^

<le l'histoire. Je n'aurai pas plus de ménagemens pour les rangs et pour les professions que n'en aurait un historien véritablement instruit des droits de l'humanité. Si des tragédies composées dans un but aussi moral, aussi patriotique, ne peuvent encore être représentées en France, je m'occuperai, dans le silence du cabinet, d'une génération plus heureuse et plus raisonnable que la nôtre; je travaillerai pour ceux qui viendront après nous : c'est d'eux que j'attendrai la récompense de mes travaux. Cependant je gémirai sur la faiblesse de mes concitoyens. Leur négligence sur cet article ne pourra qu'être la suite de leur négligence sur beaucoup d'autres points. Ils se seront occupés de la liberté individuelle; mais la liberté individuelle n'existe pas dans un pays où il n'est pas permis de publier ses pensées ; mais il n'est pas permis de publier ses pensées dans un pays où le théâtre ne participe point à la liberté de la presse. En effet, la représentation d'une tragédie, d'une comédie, est une manière de publier ses pensées. D'ailleurs, pour qu'une nation jouisse de la liberté individuelle, il faut que tout citoyen de cette nation puisse faire librement tout ce qui n'attaque point la sûreté personnelle, l'honneur et la propriété des autres citoyens. Aucun homme juste, aucun homme doué de raison ne peut révoquer en doute l'évidence de ce prin-

OEmres anciennes. IV. -^^

cipe ; et la constitution n'est pas libre, je ne dis pas quand une classe de citoyens, mais quand un seul citoyen ne jouit pas de cette liberté dans sa plus grande étendue.

XXXn. Je relis ce que je viens d'écrire, et je crois pouvoir ici terminer des réflexions, présentées avec la franchise altière d'un ami de la vérité, et d'un citoyen digue de respirer un air libre. Je n'adopterai jamais ces formes timides, ce style équivoque qui convient à l'imposture, et dont on a souvent masqué la raison. Les gens imbus d'anciennes erreurs s'étonneront de cette importance que j'attache à la liberté du théâtre, du théâtre qui change insensiblement les mœurs nationales. Les opinions les plus certaines sont traitées de chimères quand elles contrarient les pensées de la multitude; mais le tems de la justice vient tôt ou tard; et, sur la question que j'ai traitée dans cet ouvrage , le tems de la justice n'est pas , je crois, fort éloigné. Ces idées, qui, au moment de leur publicité, sembleront peut-être des paradoxes à plusieurs classes de lecteurs, répétées .sans cesse après moi , seront bientôt devenues des vérités triviales. La génération qui s'avance aura peine à concevoir qu'on ait pu les contester; mais, en plaignant les erreurs de notre siècle, elle sera soumise à d'autres erreurs, qui, poursuivies sans relâche dans miHe écrits énergiques.

finiront par succomber à leur tour sous les efforts de la philosophie. Ainsi marche l'esprit humain; ainsi l'art de penser et d'écrire rendra chaque jour les hommes plus éclairés , et par conséquent plus vertueux, et par conséquent plus heureux.

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