‹ uvres de M. J. Chénier (volume 3)Chapitre 7 sur 50 · A L'ATHÉNÉE DE PARIS · texte numérisé non relu

A L'ATHÉNÉE DE PARIS

LE l3 DÉCEMBRE 1806'.

A-VAiNT de commencer un ouvrage difficile et considérable, il faut se rendre un compte précis

I. « L'histoire des lettres avait tant d'attraits pour Chénier a qu'il en voulut faire l'objet d'un travail beaucoup plus étendu. « Les discours qu'il lut en 1806 à l'Athénée de Paris conte- « naient la première partie d'un Tableau historique de la litté- « rature française : il y traçait l'histoire de la langue et des di- « vers genres de poésie et de piose depuis le onzième siècle, « jusqu'à l'avènement de François I". Le seizième, le dix-sep- « tième et le dix-huitième siècle devaient fournir la matière « des trois autres parties. Une excellente introduction ^que nous «avons présentement sous les yeux) expose le plan de tout n l'ouvrage et en indique même les principaux résultats. Les « leçons qui concernent les Fabliaux et les anciens Romans nfrancais sont les seules qui aient été imprimées en entier « du vivant de l'auteur. » ( Extrait de la Notice historique de M. Daunou, page 11, tom. I, des OEuvres posthumes.

Voyez les deux fragmens sur les Poètes et sur les Historiens français, depuis le règne de Philippe- de Valois jusqu'à la fin

des matières que l'on doit y traiter. La poésie, l'éloquence , Thistoire , les romans , genre intermédiaire entre l'histoire et la poésie, sont des parties brillantes de notre littérature, mais ne la forment pas tout entière. On ne la compléterait même pas en ajoutant à ces parties la grammaire, la rhétorique et la poétique. Il faut y joindre encore la philosophie et ses principales applications ; examiner dans leur marche progressive l'analyse des sensations et des idées, la morale publique et particulière, et les diverses branches de l'art social. Nous écarterons d'un examen déjà très-étendu les sciences physiques et mathématiques, la jurisprudence proprement dite, et la théologie ; en exceptant toutefois quelques ouvrages que viennent rattacher à notre sujet, soit les grandes qualités de l'art d'écrire, soit une influence remarquable sur les opinions d'un siècle, par conséquent sur l'esprit général de sa littérature. Dans l'introduction, seul objet de cette première séance, nous allons remonter aux lems

du règne de Louis XII, page 355 et suivantes, tom. III des OEUVRES POSTHUMES. Les leçons qui avaient pour objet les Chroniques, les Mystères, et les autres productions dramatiques antérieures à l'année i5i5 n'offrent pas, dans les copies qu'il a été jusqu'ici possible d'en recouvrer, des fragmens suffisans pour être livrés à l'impression.

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éloignés où Tempereiir Constantin changea toutes les habitudes des nations. Depuis l'écroulement de l'empire romain, nous suivrons dâge en âge et de peuple en peuple les traces de la littérature vagabonde. Au milieu même de la barbarie, et dans le labyrinthe du moyen âge, nous serons guidés par cette lumière , souvent pâle , incertaine, quelquefois concentrant ses faibles rayons dans un coin du monde, jamais complètement éteinte. Nous verrons naître et changer peu à peu la première langue de nos ancêtres. Quand nous serons parvenus au moment où naît la littérature française, nous la diviserons en quatre époques. Nous assignerons la manière spéciale dont elle sera parcourue. De là naîtra facilement l'exposé des vues philosophiques qui doivent présider au cours entier, afin qu'il ne soit pas toutà-fait indigne des personnes éclairées qui veulent bien y prendre quelque intérêt; de l'établissement célèbre sous les auspices duquel il commence, et des principes élevés que maintient la raison publique chez les grandes nations de l'Europe.

Le quatrième siècle est une époque mémorable dans l'histoire du monde. L'étonnante révolution commencée par Constantin et consommée par Théodose donna une direction nouvelle à l'esprit humain. En quittant Rome pour Bysance, Constantin prépara la division de l'empire et la

chute de Rome. L'empereur Julien régna trop peu de tems pour combler l'abyme dont il avait mesuré la profondeur; mais il ranima Tamour des lettres; il les cultiva lui-même avec succès; il les honora dans l'orateur Thémistius et dans le philosophe Libanius. Les successeurs du grand Julien suivirent une route fort différente. On sait avec combien de zèle ils adoptèrent les nouvelles croyances. Cependant les anciennes opinions n'étaient point déracinées; et, dans toutes les provinces de l'empire, les citoyens restaient divisés sur des matières qui leur paraissaient importantes. Soit par piété, soit par prudence, Théodose ordonna de penser comme lui ; et la philosophie resta muette devant la dialectique des inquisiteurs : je dis des inquisiteurs; car c'est à lui que cette institution commence. La littérature prit donc une face nouvelle. La chaire épiscopale remplaça la tribune romaine, qui dès long-tems, avec tout le reste, avait passé du peuple à l'empire. Des querelles presque toujours sanglantes sur des hérésies déjà nombreuses succédèrent aux paisibles discussions de l'Académie et du Portique. L'autel de la Victoire, abattu par Constantin , avait été relevé par Julien ; Théodose le renversa pour toujours. On répondit au signal du prince: dans une foule de cités , la pieuse adulation brisa les statues des dieux de l'empire ; et des esclaves

démolirent les temples qu'avaient consacrés des héros.

Le platonisme, surtout chez les Grecs, retrouva bientôt sa place dans la littérature théologique; et cette littérature elle-même acquit une importance au pied du trône de Théodose. On vit briller, chez les Latins, le savant Hiéronyme , Ambroise , évéque de Milan , et l'évéque d'Hippone, Augustin, qui fut converti par Ambroise , et qui , le jour de son baptême, improvisa, conjointement avec lui, cette espèce d'hymne, encore aujourd'hui consacrée dans les églises catholiques à célébrer la victoire. Les Grecs, mieux partagés, comptaient parmi eux les deux élèves du païen Thémistius, Basile et Grégoire de Naziance, mais surtout le fameux patriarche de Constantinople, Jean Chrysostôme, le plus éloquent des écrivains connus sous le nom de Pères de l'Église. 11 était disciple de ce Libanius qui, du sein du paganisme, prêchait aux sectes divisées des premiers chrétiens le dogme universel delà tolérance, et qui même, sous l'empereur Valens , quand l'arianisme triomphait, osa faire entendre une voix impartiale et courageuse en faveur des athanasiens persécutés. Il s'en faut bien que la poésie eût à cette époque autant d'éclat que l'éloquence : Ausone , infidèle aux dieux de Virgile et d'Ovide , le fut davantage au génie de ces grands poètes; et Prudence, inférieur à ce

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même Ausoiie, en chantant les martyrs et le péché origmel, se montra plus recommandable par sa piété que par ses talens.

La poésie métrique , harmonieuse invention du génie des Grecs , éprouvait alors des altérations sensibles. D'abord, comme il fallait des hymnes populaires pour la nouvelle liturgie, les poètes, résignés presque tous à la foi de leurs empereurs, abandonnaient les formes anciennes pour adopter la poésie seulement rhythmique ; c'est-à-dire cette versification subalterne où la mesure n'est déterminée que par le chant. Quelques-uns des morceaux de ce genre recevaient l'ornement de la rime; et cet ornement surchargea bientôt la poésie métrique elle-même. Deux petits fragmens d'Ennius , qui sont rapportés par Cicéron , ne prouvent pas que l'on doive assigner à la rime une antiquité plus lointaine. En effet , que remarque-t-on dans ces deux fragmens? trois verbes qui riment ensemble. Ce n'est là qu'un jeu d'esprit accidentel, et qui ne tire point à conséquence. On cite deux vers rimes dans Properce ; on en peut rencontrer dans Virgile; mais, pour trouver la rime établie dans les vers latins, il faut redescendre au quatrième siècle; et ce fut Ambroise, évéque de Milan , qui en donna le premier exemple. L'hvmne qu'il composa pour la plus grande des solennités chrétiennes, hymne qui, dit-on.

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tait encore partie du bréviaire romain, est partagée en six strophes métriques, chacune de quatre vers de huit syllabes, et dont les rimes se suivent deux à deux. Ce lait, très -peu remarqué, n'en est pas moins très-remarquable ; il présente à-lafois l'extrême décadence de la poésie chez les Latins, et l'origine la plus reculée de quelques formes des versifications modernes. Ces formes, si grossières dans leur naissance, après un long cours de siècles, sont devenues admirables entre les mains du génie. C'est avec ces mêmes formes que le Tasse et l'Arioste, en Italie; que, parmi nous , Corneille , Racine , Molière , La Fontaine , Boileau, Voltaire, ont égalé tour à tour les poètes les plus parfaits de l'antiquité.

Dans les dernières années du quatrième siècle, et dans le commencement du cinquième, la poésie latine, long-tems dégradée, parut se relever avec quelque gloire. Claudien, sans être un poète du premier ordre, fut un brillant phénomène au milieu de ses obscurs contemporains. Pour lui trouver des rivaux, il faut remonter au-delà du règne des Antonins. Stace et Silius Italicus, qui l'ont précédé de si loin, n'ont pas son harmonieuse élégance; et, s'il est plus enflé que Lucain lui-même; s'il lui est très - inférieur pour la plénitude et la force des idées, pour la'grandeur des images, pour tout ce qiù tient au génie, il

est peut-être son égal dans la diction. Claudien eut le malheur de chérir la religion de Trajan et de Marc-A.urèle. Cependant un empereur et un sénat chrétiens, ne considérant que son mérite, lui décernèrent, de son vivant, des honneurs publics; mais la lumière qu'il répandit fut passagère : après lui, plus de littérature à Rome, et bientôt même plus d'empire. Les Goths, les Huns, les Vandales, Alaric, Attila, Genseric, vainquirent successivement, et presque sans peine, des générations avilies qui avaient abjuré tous les souvenirs de leurs ancêtres. Rome, invincible tant qu'elle fut une patrie, depuis long-tems n'était plus qu'une ville. Aussi, trois fois assiégée, deux fois saccagée, elle ne regretta que ses richesses, et ne vit dans sa ruine entière qu'un changement de servitude. Le fer et la flamme dévorèrent les monumens des arts; et long-tems furent continuées ces dévastations dont le zèle immodéré de l'âge précédent avait déjà commencé le cours. Un siècle entier ne suffit point pour amortir le mouvement terrible imprimé à l'Europe. Durant tout le sixième siècle, l'Allemagne, l'Italie, les Gaules, l'Espagne, furent autant d'arènes sanglantes où des animaux féroces se déchiraient pour la proie commune ; la force usurpait de nouveau ce qu'avait usurpé la force. Des extrémités de la Tartarie jusqu'aux rives de l'Elbe et

du Rhin, vingt peuples barbares, remués à-lafois, ne connaissant que la science du glaive et l'art de détruire, se précipitaient les uns sur les autres, et s'arrachaient les lambeaux du monde. Les belles-lettres conservèrent un asile unique : l'empire de Constantinople existait; la langue grecque demeurait langue vivante. Au sixième siècle, les Latins avaient Cassiodore; mais les Grecs avaient Procope , le plus distingué des historiens qui composent la vaste collection bysantine. Ainsi cette littérature créatrice, dont la véritable origine se perd dans la nuit des teras héroïques avec les dieux et les demi-dieux d'Homère, et qui, dès sa naissance apparente, étale deux chefs-d'œuvre épiques, productions d'un seul génie, plus étonnant que tous les héros qu'il a chantés; cette littérature, qui, durant les longues prospérités de la Grèce, dans Athènes triomphante et libre, imprima des traces lumineuses sur toutes les routes de l'esprit humain, et qui depuis, respectée dans le sein même de la servitude, du fond des écoles d'Alexandrie, instruisait Rome conquérante ; enfin réfugiée dans Constantinople, et dernier rempart contre la barbarie dans une époque désastreuse , survit encore mille années à la littérature de Rome conquise, et ne vient expirer qu'au milieu du quinzième siècle sur les débris de l'empire d'Orient.

Dans l'Occident, au septième siècle, les ténèbres s'épaissirent de jour en jour. Cependant , fatiguées de secousses violentes, les sociétés civiles se recomposaient lentement. Mais dans la Syrie, inépuisable berceau des superstitions humaines, une religion nouvelle, un empire nouveau, s'élançaient du fond des déserts. Un Arabe fugitif conçoit, à plus de cinquante ans, le projet d'être à la fois conquérant, pontife, législateur et monarque; il se dit l'envoyé de Dieu, guide aux combats ses prosélytes, écrit sa loi sans quitter les armes, et meurt dix ans après, avant rempli dans ce court espace toutes les destinées qu'il avait osé se prescrire. Les successeurs de Mahomet suivent son exemple : ils prêchent l'alcoran le sabre à la main; leurs dogmes sont le fatalisme et l'ignorance. S'il en faut même croire des traditions dont quelques écrivains modernes ont contesté la certitude, le farouche Omar engloutit pour jamais dans les bûchers d'Alexandrie une partie des richesses de l'esprit humain. Mais tout à coup quel changement! ces Arabes fanatiques, polis par le commerce des Grecs, apparaissent dès le huitième siècle avec une littérature formée; sous l'empire des califes abassides, Almanzor, Mahadi, surtout A.aron-al-raschid , elle s'étend sur l'Asie , et de là dans les provinces d'Afrique; Abdérame, dernier rejeton des Ommiades, la porte en Espagne, où il

fonde un royaume. Cordoue et Bagdad, autrefois l'antique Babylone, deviennent deux métropoles des arts et des sciences. Plus tard, quelques étincelles de cette lumière viendront rejaillir sur la France.

Mais, durant la moitié du huitième siècle, une honteuse barbarie la couvrait encore sous l'empire avili des rois fainéans. Le maire du palais, Charles Martel, la préserva du joug des Sarrasins d'Espagne; son fils, Pépin, saisit les rênes de l'empire; et Charlemagne enfin parut. Tous les écrivains qui ont approfondi nos antiquités aperçoivent sous son règne, sinon des monumens, du moins quelques signes incontestables de la restauration des lettres. Des compilateurs , moins difficiles en preuves, et rarement guidés par la saine critique , veulent même attribuer à Charlemagne l'établissement de l'Université de Paris; il est malheureusement plus certain qu'il institua la cour veimique. Il se crut forcé d'être conquérant , et même d'exercer des violences pour assurer ses conquêtes; mais il fut législateur habile; et, peu content de faire redouter au dehors la nation quil avait l'honneur de gouverner, il s'agrandit en lui faisant connaître des droits qu'elle ignorait encore. Monarque héréditaire, il osa supporter la liberté publique; il fit plus : il voulut la fonder lui-même.

Sans doule il aima les lettres, puisqu'il avait bien conçu la pensée de la gloire. Il fit venir à sa cour Pierre de Pise et l'Anglais Alcuin, savans aujourd'hui inconnus, autrefois célèbres en un siècle d'ignorance. Il établit dans son palais, non pas une école, mais une académie, dont il s'honorait d'être membre. C'est ce qu'avait fait l'empereur Auguste ; mais Charlemagne ne comptait pas dans la sienne Virgile, Horace et Varius. Au reste, cette académie fut un établissement éphémère, et dont il serait impossible de retrouver quelque trace sous le règne des successeurs de Charlemagne. D'ailleurs, en reconnaissant les efforts que fit ce prince illustre pour réparer de longues ruines, il faut au moins convenir qu'ils n'eurent pas d'influence sur la langue française, puisqu'elle n'existait pas encore. L'idiome des Romains survivait à leur puissance : en Italie, dans les Gaules, en Allemagne, le latin restait à-la-fois la langue du gouvernement et la langue vulgaire. Ces hordes septentrionales, qui, dans les âges précédens, avaient envahi les provinces romaines, subissaient elles-mêmes l'inévitable ascendant d'une civilisation supérieure. Un empire qui n'était plus le leur, imposait encore ses lois, ses habitudes, son langage; et, dans tout ce qui tient aux mœurs, c'est-à-dire, dans tout ce qui distingue les peuplades des nations, les vain-

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queurs sentaient le besoin de porter le joug des vaincus.

Toutefois la langue latine, mêlée sans cesse avec les jargons septentrionaux, s'altérait d'une manière étrange. Bientôt le tudesque et le latin corrompu formèrent la langue romance, source immédiate des trois langues méridionales de l'Europe : l'italien, l'espagnol et le français. Le traité conclu entre Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, vers le milieu du neuvième siècle, et près de trente ans après la mort de Charlemagne , est le plus ancien monument en langue romance dont l'histoire reconnaisse l'authenticité. On peut voir dans l'Encyclopédie le serment de Louis-le- Germanique. On y trouve déjà les articles, partie commune à ces trois langues, mais étrangère à la langue latine. On y trouve de plus les terminaisons qui sont encore aujourd'hui les plus fréquentes dans l'espagnol et dans l'italien. Cependant la brièveté des mots et le redoublement des consonnes y laissent apercevoir aisément le génie septentrional. Nos romans, aussi-bien que nos romances, ont pris le nom de la langue même qui les vit naître parmi nous. On fait remonter à la fin du dixième siècle l'origine de nos romans; mais cette antiquité si lointaine n'est pas facile à démontrer. Voici quelque chose de plus authentique : à la dernière année du siècle suivant , la

langue romance offre un monument que Voltaire, dans son Essai sur les mœurs des nations, regarde avec raison comme très-curieux : c'est un quatrain sur les persécuteurs des Vaudois. L'histoire de notre versification faisant partie de mon sujet, je dois placer ici une remarque échappée à Voltaire. Ce fragment présente le premier exemple de nos vers composés de douze syllabes, et nommés alexandrins; en conséquence, le poète Alexandre de Paris, dont cette forme de vers a pris le nom, n'en est pas l'inventeur, puisqu'd ne vivait que cent ans après, sous le règne de Philippe- Auguste.

Le fragment dont je viens de parler, comparé au serment de Louis-le-Germanique, fait voir que la langue romance était sensiblement adoucie à la fin du onzième siècle : cet heureux changement était l'ouvrage des troubadours, ou poètes provençaux. C'est, en effet, sous le règne de Philippe F^ que l'on voit commencer la nombreuse série des troubadours. Elle est ouverte par un prince, Guillaume, comte de Poitou. Au tems de la première croisade, il s'empressa de partir pour la terre sahite. Il n'en eut pas moins dans la suite le malheur d'être excommunié; mais, à l'occasion de Guillaume, comte de Poitou, il sera plus neuf et plus utile d'observer que l'on a fort exagéré dans beaucoup de livres l'ignorance des grands et leur dédain pour les lettres en ces tems

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de féodalité. Sans doute il existait parmi eux de ces âmes tyranniques, isolées dans une fausse grandeur, fermées aux plus douces communications de la pensée, et condamnées à ne jamais sentir les douceurs de la littérature ; mais les grands qui ne savaient ni lire ni écrire, attendu, disaientils, leur qualité de che\>aliers , sont aujourd'hui justement inconnus. On peut, au contraire, en citer une foule d'autres qui ont aimé, encouragé, cultivé les lettres : la seule liste des troubadours présente un nombre considérable de chevaliers renommés entre les guerriers de leur siècle; plusieurs dames illustres par leur naissance et par leur beauté; des prélats, des grands vassaux de la couronne, des feudataires de l'empire, un prince d'Orange, un comte de Foix, un comte et même une comtesse de Provence; un dauphin d'Auvergne, un roi de Sicile, deux rois d'Arragon, le célèbre roi d'Angleterre, Richard-cœur-de-lion, et Frédéric Rarberousse, empereur plus célèbre encore. A l'époque où la littérature française, proprement dite, imita et remplaça la littérature provençale, on retrouve encore beaucoup d'exemples du même genre. Si, vers la fin du seizième siècle, et quand l'art d'écrire, déjà perfectionné, devenait plus difficile, les princes l'ont cultivé plus rarement, du moins les princes remarquables en furent toujours les soutiens. On peut même affîr-

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mer que, dans tous les tems, dans tous les pays, sous toutes les formes de gouvernement, les hommes puissans qui ont légué à l'histoire un glorieux souvenir ont constamment honoré la littérature, comme la plus brillante et la plus féconde des études humaines, le plus noble des plaisirs, le lien le plus doux des sociétés, l'ornement, la gloire, l'appui des empires et des républiques.

Quoique les Troubadours ne soient pas des poètes français dans le sens rigoureux du mot, cependant, comme ils ont immédiatement formé notre poésie, et même, en grande partie, la littérature italienne, il sera nécessaire de leur consacrer une séance. Nous réserverons pour ce moment plusieurs détails intéressans sur les divers genres de poésie qu'ils ont cultivés , et sur l'influence qu'ils ont exercée long-tems; mais quelques traits généraux relatifs à leur histoire appartiennent encore à cette Introduction. Nés avec les croisades, à la fin du onzième siècle, les Troubadours se soutinrent avec elles durant les deux âges suivans. Sous Philippe -le -Bel, quand déjà l'accent de la Picardie et des autres provinces du nord de la P'rance dominait dans notre langue, les Troubadours devinrent plus rares; ils s'éteignirent insensiblement dans le cours du quatorzième siècle. C'est à quoi Fontenelle n'a pas re-

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gardé d'assez près, lorsqu'il a confondu avec les Troubadours plusieurs poètes picards, et même Thibaut, comte de Champagne, poète français du milieu du treizième siècle. Quelques-uns de ces Troubadours, soit pour l'imagination, soit pour l'harmonie, ont une supériorité marquée sur tous les poètes français de la même époque; mais, il faut en convenir, ils eurent des modèles. Leurs meilleurs ouvrages, notamment leurs fabliaux, portent l'empreinte de la littérature orientale. C'est le résultat de leurs relations avec les Arabes d'Espagne; et ici nous retrouvons encore cette filiation des littératures qui nous a guidés jusqu'à présent dans les ténèbres du moyen âge.

Il n'est rien là d'exagéré, rien qui doive surprendre. L'influence des Arabes ne se bornait point à la poésie : elle s'étendait sur tous les arts; elle embrassait toutes les sciences connues, ou du moins que l'on croyait connaître. C'est par les Arabes, c'est même par leurs traductions, qu'un peu avant la première croisade plusieurs ouvrages d'Aristote passèrent de l'université de Samarcande dans les écoles de Paris. Bientôt la philosophie péripatéticienne détrôna le platonisme; et, durant le treizième siècle, si fameux par la controverse, on vit, dans la Sorbonne naissante, le précepteur d'Alexandre cité comme un Père de l'Église et comme un oracle par des hommes qui furent

eux-mêmes des Pères de l'Eglise et les oracles de l'école. C'est encore aux Arabes que la France et l'Europe entière devaient alors quelques notions d'astronomie, de chimie et de médecine; mais on leur devait aussi les visions de l'astrologie judiciaire, les chimères de l'alchimie et le charlatanisme empirique. La manie des horoscopes s'empara du vulgaire, et surtout du vulgaire des princes. C'était trop peu d'agiter la terre; il fallait bien que tous les astres fussent en mouvement pour les destinées d'un seul homme. La superstition d'un orgueil crédule prolongea ces extravagances au-delà du brillant seizième siècle. Elles furent accueillies dans le palais desMédicis, dans le Louvre même, et jusqu'au moment précis de la naissance de Louis XIV. Des insensés ont cherché encore plus long-tems la pierre philosophale et le remède universel ; tant il est naturel à l'homme de vouloir s'étendre au-delà même de la nature ; tant la science du merveilleux combat long - tems la vraie science ; tant les erreurs qui conviennent aux passions jettent des racines profondes et lointaines.

Sous le règne de Philippe- Auguste, véritable fondateur de l'Université de Paris, on aperçoit les faibles commencemens de notre littérature. Hélinand, le plus ancien des poètes français, vivait à la cour de ce roi chevalier, xllexandre de Paris,

contemporain d'Hélinand,mais un peu plus jeune, en parle comme d'un poète célèbre, et jouissant même de quelque faveur. Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, brilla sous le règne suivant et dans la minorité de Louis IX. Son amour romanesque pour la reine Blanche, et les chansons passionnées qu'il fit pour elle, l'ont é<ïalement rendu fameux. Vers le milieu du treizième siècle, Guillaume de Lorris ' commença le roman de la Rose, achevé par Jean de Meung, quarante ans après, sous Philippe-le-Bel. Au quatorzième siècle, la poésie baissa long-tems. Elle se releva sous le règne de Charles V, à qui la ville de Paris doit sa bibliothèque publique, aujourd'hui le plus bel établissement en ce genre qui ait existé chez aucune nation. Ce fut alors que l'on inventa les chants royaux et les ballades, formés d'un art grossièrement recherché. Quant aux formes de notre versification même, toutes les mesures de vers étaient plus ou moins usitées, quoi qu'en aient dit les écrivains peu instruits; et toutes étaient immédiatement puisées dans les Troubadours. On trouva au quinzième siècle un grand nombre de poètes, parmi lesquels nous distinguerons Alain Chartier, ministre d'État sous

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