I. Voyez le troisième volume des OEuvres posthumes , page
Charles VII; le duc d'Orléans, père de Louis XII; Villon, son contemporain, poète moins agréable et trop vanté par Clément Marot; enfin, l'évèque d'Angouléme, Octavien de Saint-Gelais, à qui l'on doit quelque reconnaissance, au moins pour avoir donné le jour à Mellin de Saint-Gelais , l'un des ornemens de l'époque suivante. La poésie dramatique, établie chez les Provençaux dès le tems de Philippe-Auguste, ne s'introduisit dans notre langue que deux siècles après, et sous le règne de Charles VI. Là commencent nos IMystères. Les Soties parurent un peu plus tard. La célèbre farce de Patelin vint ensuite. Fontenelle semble la croire du tems de Louis XII; mais elle était publiée huit ans avant le règne de ce prince; et nous prouverons quelle fut écrite sous Louis XL Nous remarquerons beaucoup plus deux farces composées par Pierre Gringore , et représentées à Paris durant les démêlés de Louis XII avec la cour de Rome : elles ne sont pas dépourvues de comique; et leur objet les rend importantes. Nos romans, dont l'origine est encore plus ancienne que celle de notre poésie, forment une classe nombreuse, qui se divise en plusieurs branches. C'est tout ce que nous en dirons aujourd'hui. Dans le cours même dont nous traçons le plan, nous jetterons sur eux un coup d'oeil rapide. Nous en ferons autant pour l'histoire, au moins depuis
Villehardoain jusqu'à Monstrelet. Le seul Philippe de Commines ^ fixera notre attention, par le talent qui le distingue, et par le caractère du monarque singulier qu'il a peint avec une vérité si naïvement énergique.
Il ne faut point chercher des philosophes durant cette longue époque, puisque la superstition crédule était unie à l'extrême licence dans les diverses parties de la littérature. Les grammairiens et les orateurs étaient loin de paraître encore, puisque la langue française variait sans cesse, et qu'un jargon ridicule, auquel on donnait le nom de langue latine, était seul usité dans la chaire. Les principes du goût n'étaient pas même entrevus; les modèles de l'antiquité, mal consultés par les clercs, restaient ensevehs dans la poussière des cloîtres; et si, dès la fin du treizième siècle, le Dante avait illustré l'Italie par de fortes compositions poétiques; si même, dans l'âge suivant, Pétrarque et Boccace avaient porté la langue toscane à sa perfection, ces maîtres fameux n'avaient parmi nous ni des rivaux ni des élèves. Depuis Philippe de Valois, des calamités presque continuelles avaient retardé les progrès de la France. Enfin, grâce aux victoires de Charles Vil, elle fut
I. Voyez le troisième volume dos OEuvres posthumes, pages 373 et suivantes.
CEu\Tes anciennes. IV. J
arrachée à la tyrannie anglaise, et des jours brillans s'annoncèrent. Deux événemens qui changèrent le monde marquèrent encore davantage ce règne mémorable. A la chute de l'empire d'Orient, les lettres et les sciences se réfugièrent dans l'Europe occidentale ; de vrais savans renouvelèrent les écoles publiques, et l'enseignement fut perfectionné. L'imprimerie , découverte à Mayence, fit connaître et bientôt étudier les chefs-d'œuvre des deux littératures anciennes. Elle ouvrit sans doute une vaste carrière aux impostures comme aux vérités; mais son effet inévitable est de faire surnager les vérités sur les impostures. Elle rend l'examen facile à tous les esprits, dans tous les instans; elle constate chaque jour l'état des sociétés civiles; elle en a marqué tous les pas; elle a révélé tous les secrets des sciences; elle a même expliqué les siens; et, dans tout ce qui appartient, soit à la raison, soit à la mémoire, malgré les signes accidentels d'une décadence qui souvent n'est qu'apparente, par cela seul que l'imprimerie existe sans jamais risquer de périr, elle rend indéfiniment progressive la marche nécessaire de l'esprit humain.
A l'époque du seizième siècle, les progrès de notre littérature devinrent sensibles, et même rapides. La langue française, dans les vers de Clément Marot, acquit de la nr.ïveté. de la finesse et
de la grâce. C'était beaucoup; mais il restait beaucoup à faire. Charmant dans l'épigramme et dans l'épître badine, Marot est à peine médiocre quand il veut imiter la richesse élégante d'Ovide; il est ridicule quand il prétend manier la lyre , et s'élever à la majesté de la poésie hébraïque. Mellin de Saint-Gelais, son ami et son disciple, approcha de lui dans l'épigramme. Passerat, venu un peu plus tard, appartient à la même école. Nous lui devons un joli conte S égal aux meilleures productions de Clément Marot. Ronsard dénatura la langue; il la rendit ampoulée et barbare, en voulant lui donner de la noblesse et de l'audace. Il fut cependant utile, même par des tentatives qui n'ont pas réussi. Ses successeurs eurent moins d'imagination, mais plus de sagesse. Toutefois, le seul Malherbe fonda parmi nous et la langue et la poésie: Malherbe, le plus ancien de nos grands poètes, et l'un de nos deux principaux lyriques ! Racan et Maynard , ses élèves , l'imitèrent sans l'égaler. Régnier, son contemporain, fut original. Il n'est pas rare de trouver dans ses satires des traits piquans et des vers heureux; mais ses défauts nombreux et graves ne permettent pas de le placer au rang des classiques. Jodelle, ami de Ronsard, en
I. Le conte du Coucou. Chénier l'a retouché et mis en vers. Voyez le tome II des OEuvres posthu.mes.
travestissant comme lui les formes de la poésie grecque, tenta vainement de fonder à-la- fois la scène tragique et la scène comique. Garnier, l'émule de Jodelle dans la tragédie seulement, ne lui fut guère supérieur. Quelques autres se traînèrent successivement dans une carrière trop difficile. Un génie était nécessaire pour créer la scène française. 11 ouvrira l'époque suivante.
Dans la prose, nous trouvons d'abord Rabelais, esprit étendu, singulier, souvent bizarre, cacbant un penseur sous le masque d'un bouffon. Nous en parlerons avec l'attention qu'il mérite et la circonspection qu'il exige. Il faudra bien aussi quelques précautions pour Marguerite de Valois, reine de Navarre et sœur de François 1^^; nous avons de cette princesse des poésies qui sont trèsdévotes, et des Nouvelles qui le sont moins, mais qui cependant valent mieux. En passant aux historiens, nous aurons à regretter que le président de Thou n'ait pas écrit en français. Après les Mémoires historiques, nous placerons la satire Ménippée, ou se trouve peint au naturel un fanatisme ridicule et persécuteur. Ensuite viendront quelques sermonnaires que nous ne donnerons pas pour des orateurs, et quelques écrivains nommés hétérodoxes que nous ne donnerons pas pour des philosophes. Nous pourrions placer dans ce rang le savant Henri Etienne, qui, sous prétexte
de faire l'apologie d'Hérodote, n'a pas fait celle des préjugés. Amiot, simple traducteur, n'en mérite pas moins une attention spéciale , par les services qu'il a rendus à notre langue. Enfin, nous arriverons à Montaigne, le maître dans la doctrine du doute , et le fondateur de la philosophie parmi nous. D'ailleurs, aussi pleinement libre dans son style que dans ses idées, n'importe comme il écrive, pourvu qu'il pense : le mot qu'il frappe est toujours sa pensée naïve et nue. Il ne se laisse point maîtriser par l'expression; il la mène à son allure; elle le suit avec complaisance, et dit, comme il veut, tout ce qu'il veut. Malherbe étudie et perfectionne la langue française ; Montaigne invente et fait à mesure la langue nécessaire à son génie.
Après quelques mots sur Charron, qui eut la même philosophie et non le même style, nous distinguerons, entre les écrivains politiques, laBoétie, immortalisé par Montaigne, dans le beau chapitre sur l'amitié; Hubert Languet, caché sous le nom de Junius Brutus; et Bodin, qui, dans son Traité de la République , sema quelques vérités, fécondées depuis par le génie de Montesquieu. L'administration nous présentera deux grandshommes: rHospital,qui réforma nos lois, du moins autant que le permit la faiblesse du gouvernement, trop inférieur à un tel chancelier; Sulli, qui posa les
véritables bases de l'économie politique, et dont le nom n'est jamais séparé du nom d'Henri IV, roi qui méritait un ami. Nous ferons remarquer la protection dont cet excellent prince honora les lettres, à l'exemple de François F^, que la fondation d'un collège n'absout pourtant pas des fautes de son règne, et surtout de l'intolérance. Cette époque sera terminée par un aperçu général, où nous observerons en Italie la splendeur de la littérature et la perfection des arts; quelques talens extraordinaires dispersés en Espagne, en Portugal, en Angleterre; l'impulsion générale donnée à l'Europe; le besoin d'examiner succédant au besoin de croire; des réformes religieuses; le pouvoir affaibli par le despotisme; la résistance accrue par l'oppression; et de longs abus renversés par des révolutions mémorables.
Parvenus au dix-septième siècle, nous examinerons les poètes célèbres dans l'ordre où le tems nous les présente : Pierre Corneille, bien digne d'ouvrir une si brillante époque, et qui, dans ses pièces immortelles, créa parmi nous l'art tragique et la véritable éloquence ; Racine, plus parfait sans être plus grand; Molière, qui n'eut d'égal dans aucun genre de comédie et dans aucune partie de son art ; Régnard, si loin de Molière, mais dont les vers pleins de sel et l'intarissable gaîté ne méritent pas des louanges médiocres; Quinault,
dont la mollesse, quelquefois élégante, dégénère souvent en fadeur; poète harmonieux et facile, trop rabaissé dans son siècle, et depuis trop exalté ; La Fontaine, toujours original, quoiqu'il ait toujours imité, resté lui-même inimitable, par le naturel exquis d'un style où les négligences sont des beautés ; Boileau, modèle en quatre genres et législateur en tous; le seul poète français que Racine n'ait point surpassé dans l'art d'écrire. Après avoir dit quelques mots des versificateurs aussi nombreux que ridicules qui tentèrent la haute épopée dans les tems dont nous parlons, nous passerons à des poètes moins ambitieux et plus aimables. Nous distinguerons entre eux Chapelle et Chaulieu, son élève, sans en excepter madame Deshoulières, malgré le sonnet contre Phèdre, malgré même la tragédie de Genseric, qu'elle fit apparemment pour venger Racine.
En quittant la poésie, deux hommes, trop estimés de leurs contemporains, nous occuperont un moment. Ces deux hommes sont Voiture et Balzac, remarquables sans doute par leurs défauts, mais qui donnèrent à la prose française, le premier quelque souplesse, le second de l'harmonie et de la gravité. Nous jetterons un coup-d'œil sur l'hôtel Rambouillet, dont ils étaient les oracles, mais où par malheur on applaudissait Ménage et Cotin, en déprimant Corneille et Molière. Loin
(le cette école du bel esprit pédantesque, nous observerons à la même époque, avec une attention respectueuse, la société de Port-Royal: source à jamais célèbre de la saine littérature; école du goût et des véritables sciences; qui facilita l'étude des langues anciennes et toutes les études, en introduisant la langue française dans les livres d'enseignement; qui créa parmi nous la logique et la grammaire générale; et, pour terminer dignement de justes louanges, qui donna Pascal à la prose et Racine à la poésie. En traitant de l'éloquence, le nom de Pascal se présentera le premier. Et comment classer autrement l'auteur de ces Lettres provinciales ^ où se trouvent tous les genres de beautés oratoires et toutes les perfections de l'art d'écrire? Si l'éloquence judiciaire nous paraît plus digne d'estime que d'admiration dans Patru, dans Pélisson même, nous verrons l'éloquence chrétienne austère dans Bourdaloue, élégante dans Fléchier, sublime dans Bossuet. Ce même Bossuet illustrera la classe des historiens; quoique, à vrai dire, dans son Discours sur V Histoire universelle ^ il appartienne encore à la classe des orateurs. Nous remarquerons ensuite Mézerai, qui sait intéresser, malgré son vieux style; le judicieux Rapin de Thoiras; Saint-Réal, qu'un seul ouvrage élégant fait presque monter au rang des classiques; et Vertot, son élève, qui devint au moins son égal.
Nous parlerons peu des mémoires historiques publiés avec profusion durant le dix-septième siècle. Nous n'oublierons cependant pas ces Mémoires singuliers où le cardinal de Retz, qui, dans les scènes de la Fronde, ne joua pas toujours un rôle ecclésiastique, en écrivant sa confession générale, a souvent égalé Salluste, et quelquefois même Tacite. En passant aux philosophes, nous verrons Descartes inventer la belle théorie du doute méthodique, trouver le seul moyen de connaître dans la décomposition rigoureuse des idées, n'admettre aucune vérité que dans l'évidence démontrée, et bientôt abandonner en métaphysique les principes qu'il avait si bien établis ; IMallebranche découvrir avec une admirable sagacité les erreurs de l'imagination, mais lui-même, égaré par cette trompeuse habile, obscurcir d'étranges ténèbres quelques vérités qu'il avait rendues lumineuses ; le scepticisme de Montaigne adopté par Lamothe- Levayer, étendu par Bayle à tous les objets importans des discussions humaines ; l'analyse du cŒur humain, désespérante, inflexible, injuste peut-être, dans le misanthrope de la Rochefoucault; l'analyse des mœurs, toujours ingénieuse, et souvent profonde, dans le satirique la Bruyère; une philosophie élevée, tolérante, enchanteresse, appliquée tout-à-la fois à la morale et à la politique, s'unissant avec l'éloquence et s'approchant
(le la poésie, dans le Télémaque de cet immor tel Fénélon, cher à toutes les sectes religieuses comme à toutes les écoles philosophiques, parce que ses écrits, ses actions, ses principes, ses erreurs même, sont les produits d'une àme supérieure, et qu'il est impossible de distinguer sa religion de sa vertu.
Les genres moins importans viendront à leur tour. Parmi les romans, puisque Télémaque n'est point de cette classe, nous placerons en première ligne la Princesse de Cleves de madame de la Fayette. Dans le genre épistolaire, deux femmes non moins célèbres fixeront nos regards : madame de Sévigné, toujours naturelle avec esprit, toujours nouvelle en se répétant sans cesse; et madame de Maintenon, dont la correspondance intime présente aux yeux observateurs une partie de cet art profond qui la maintint quarante ans à côté d'u.i trône. Examinant enfin les rapports du gouvernement avec la littérature, durant le cours de ce siècle, nous verrons s'établir, d'abord l'académie française, ensuite les autres académies. Nous dirons quelle influence exerça le cardinal de Richelieu; quelle eurent après lui Mazarin, Fouquet, Colbert. Conduit nécessairement à parler d'un monarque célèbre, nous rendrons justice à ses qualités éclatantes ; nous dirons comment il sut agrandir encore un siècle déjà grand avant lui.
PRONONCE A L'ATHENEE. 7 5
Nous peindrons, durant une partie de son règne, la littérature obtenant une considération légitime, jouissant même de cette liberté qui lui est nécessaire, et dont Molière surtout fit un usage admirable ; les chefs - dœuvre de l'éloquence et de la poésie accumulés, pressés les uns sur les autres; des monumens somptueux, d'utiles institutions, des travaux immenses , des guerres brillantes , des triomphes et des plaisirs, la beauté, les grâces, les talens, tous les génies, toutes les gloires, et même quelques vertus éminentes, venant former autour du jeune Louis XIV la cour la plus imposante et la plus aimable qui fut jamais. Que faut-il peindre à une autre époque ? les controverses religieuses remplaçant les chefs-d'œuvre littéraires; une cour entière condamnée à la plus vile des servitudes, à l'hypocrisie; cet âge éblouissant rembruni tout à coup des chagrins d'un roi vieilli, qu'abandonnent à-la-fois et les plaisirs et la victoire; lui-même, entraîné par un zèle aveugle, persécutant le calvinisme de Bayle, le jansénisme d'Arnauld, le quiétisme de Fénélon; voyant disparaître à ses côtés tous les grands hommes qui ont illustré son règne, tous les charmes qui l'ont embelli; survivant à sa fortune si long-tems prédominante, et n'emportant au cercueil qu'une partie même de sa gloire. Ces deux tableaux sont également fidèles. Nous présenterons le premier
dans tout son éclat; nous n'affaiblirons pas le second, de peur de déplaire aux esprits bien faits; de peur même de plaire aux esprits serviles, qui veulent que la vérité ne commence jamais pour les princes, et que l'on règne encore au fond des tombeaux.
Lorsqu'une langue est perfectionnée, lorsque chaque genre a déjà des modèles, une foule d'idées circulent et appellent d'autres idées; les esprits acquièrent de l'étendue, et leurs études embrassent à-la-fois plusieurs objets. C'est par là qu'il est impossible d'appliquer au dix-huitième siècle une classification rigoureuse. En effet, comment, sans détruire tout intérêt, diviser en plusieurs classes et morceler, pour ainsi dire, un écrivain dont les pensées homogènes forment un ensemble dans les genres différens qu'il a traités? Il vaudra donc mieux, sans adopter avec scrupule et sans rejeter tout-à-fait la méthode que nous avons suivie jusqu'à présent, nous attacher surtout à présenter un tableau fidèle et progressif de l'époque importante qui nous reste à parcourir. Elle est ouverte par Fontenelle , homme d'un esprit vaste et flexible ; poète médiocre , littérateur superficiel, écrivain plus agréable qu'éloquent, philosophe plus ingénieux que profond, habile dans l'art de voiler à demi ses idées, faisant dire à ses lecteurs ce qu'il ne veut pas dire lui-même ,
et ne compromettant jamais ni sa raison ni son repos. Après lui vient Lamothe, qui, avec autant d'esprit, a laissé moins de réputation, parce qu'il a trop cultivé des genres où ce qui lui manquait, le talent poétique, était précisément ce qu'il fallait. Ce don si rare fut possédé par J. B, Rousseau, que Lamothe crut égaler dans la poésie lyrique, mais qui n'a d'égal que Malherbe. Dans l'épigramme, je n'ajouterai point dans l'épître, il est supérieur à Clément Marot, sinon pour l'enjouement, du moins pour la force et la correction. Louis Racine, distingué par le mérite de la versification, fut, en cette partie, le meilleur élève de son illustre père, puisqu'il est impossible de faire descendre Voltaire au rang des élèves. Crébiilon , poète inégal , incorrect , souvent barbare, a quelquefois racheté par des scènes vigoureuses, et même par des traits de génie, les défauts graves et nombreux qui défigurent ses tragédies. Destouches, naturel, facile et décent, peignit habilement les mœurs, et conserva le caractère de la comédie , en la rendant toutefois un peu sérieuse. La Chaussée la rendit dolente, et la dénatura complètement; mais dans ses pièces, d'ailleurs faiblement écrites, on trouve des situations heureuses, et surtout beaucoup d'intérêt. Piron, dans un chef-d'œuvre qui expie tous ses autres ouvrages, fit reprendre à la comédie sa
verve et sa gaîté piquante. Gresset lui fit parler le langage le plus élégant. Il n'est pas moins orné dans quelques poésies charmantes ; mais ce modèle dangereux eut bientôt des imitateurs maladroits , qui prirent la surabondance pour la facilité et l'afféterie pour la grâce. Le faux bel esprit s'empara de la poésie nommée légère; et, sur cette scène comique où Molière avait joué toutes les sortes d'impostures, on parla sérieusement le jargon des Précieuses, du marquis de Mascarille et de Trissotin.
Parmi les prosateurs, dans les commencemens du dix -huitième siècle, nous distinguerons Le Sage, auteur de la plus forte comédie composée depuis Molière, et du meilleur des grands romans français, entre ceux qui tiennent encore à la comédie; Marivaux, esprit fin, mais trop subtil, et qui, dans ces deux genres, fut aussi maniéré que Le Sage était naturel; Prévost, justement célèbre pour les romans sérieux; écrivain plein d'imagination, fécond jusqu'à l'excès, et qu'il faudrait compter au nombre des premiers talens, s'il n'avait pas écrit tous les jours. On ne doit pas négliger, comme historiens, Bougeant, Dubos, RoUin luimême, malgré les puérilités qu'il entasse avec complaisance. Les deux derniers, surtout Dubos, ne sont pas moins recommandabïes comme rhéteurs. Dans l'art oratoire , Cochin , par un talent
sage, honora le barreau français. D'Aguesseau, beaucoup plus orné, le fut trop peut-être pour un magistrat. Du haut de la chaire évangélique , au milieu du palais des rois, Massillon, très-supérieur à Bourdaloue, plus naturel que Fléchier, presque aussi touchant et plus précis que Fénélon, moins éloquent, mais plus égal que Bossuet, embellit d'un style admirable les éternelles vérités de la morale. Vers le même tems, nous trouverons Dumarsais, grammairien du premier ordre, philosophe dans ses écrits et dans sa conduite ; nous remarquerons surtout le réformateur de la chronologie , le savant le plus éclairé de son siècle, Fréret, dont les hommes qui vivent de l'erreur redoutèrent avec raison l'érudition incommode et l'inexorable dialectique.
Voltaire, qui apparut sous la régence, illustra les deux épopées, agrandit la tragédie, où, dans les hautes parties de l'art, les avantages sont balancés entre ses deux rivaux et lui; égala Boileau dans la satire et dans l'épître , en leur donnant plus d'importance; surpassa La Fontaine dans le conte; n'eut aucun rival dans la poésie aimable et badine , ni dans le genre de romans qu'il inventa, ni dans la critique littéraire; n'eut d'autre rival dans les lettres familières que le plus illustre des écrivains latins; fut dans l'histoire le premier des modernes, le fondateur d'ime école nou-
8o DISCOURS
velle où il compte des maîtres parmi ses disciples ; et dans ses écrits philosophiques, c'est-àdire à peu près dans tous ses ouvrages, fit aux préjugés des blessures dont ils ne guériront jamais. Tandis que des cris stupides viennent expirer tous les jours aux pieds de sa statue, il sera consolant pour nous d'analyser cet homme prodigieux , soutenant à lui seul le parallèle avec vingt talens diversement supérieurs , et par cela même, lui seul hors de parallèle; de parcourir tout entier son génie, qui traverse et remplit un siècle, en produisant une littérature complète au milieu de la littérature française. Montesquieu, dans ses Lettres persanes, ne fut pas à demi véridique; sous un habit étranger, il se crut permis de ne point apercevoir le côté sacré des choses ridicules. Devenu plus grave, sans rien perdre de sa liberté courageuse, il fit sur les Romains un livre composé de traits de génie. Non moins libre, mais se voilant quelquefois dans le plus considérable de ses ouvrages, en expliquant l'esprit des législations positives, il enseigna les législations possibles. Considéré comme écrivain, il unit à l'originalité de Montaigne, son compatriote, la profondeur de Tacite et sa nerveuse précision. Considéré comme philosophe, il est, après Voltaire, l'homme de son siècle qui a le mieux mérité du genre humain. Buffon ,
PRONONCE A L'ATHENEE. 8i
resté loin d'eux soiis ce point de vue si important, doit cependant jouir d'une gloire durable, non pour des systèmes décrédités en naissant, mais pour avoir appliqué aux sciences naturelles le grand art d'écrire. La politique, la morale, la peinture des passions, les discussions polémiques, furent animées par J. J. Rousseau , qui joignit à sa brûlante éloquence la perfection continue du style , et qui tient parmi nous dans la prose la place que Racine occupe dans la poésie.
Les tems où Rousseau commença d'écrire virent s'élever l'Encyclopédie, monument imparfait sans doute, mais éternellement mémorable, de la philosophie du dix-huitième siècle. Nous apprécierons les deux hommes illustres qui contribuèrent le plus au succès de cette immense entreprise. Après Diderot et d'Alembert, nous placerons leur ami Duclos, maniéré dans les romans, un peu faible dans l'histoire , plus heureux dans l'analvse des mœurs, vraiment habile dans la grammaire. C'est à cette époque, au milieu du siècle, que nous aurons à tracer les progrès rapides de l'esprit philosophique , introduit dans toutes les classes, passant chez tous les peuples de l'Europe, devenant désormais et pour toujours, même hors de la littérature , la condition nécessaire de toute renommée durable. L'élève couronné de Voltaire, le grand Frédéric , ne sera point négligé parmi
OEuMcs anrii'iines. IV. t)
les écrivains français. Nous remarquerons l'influence qu'il exerça sur l'esprit de quelques monarques. Nous chercherons si elle s'étendait jusqu'à Versailles ; et , reportant nos yeux sur la France littéraire, nous verrons Helvétius parer des charmes du style des vérités profondément aperçues, et même des erreurs qui ne sont pas d'un esprit vulgaire ; le méthodique et judicieux Condillac approfondir la grammaire, la logique, et bien plus encore, l'analyse des sensations; son frère Mably trouver dans la seule morale les vrais principes de la politique, et répandre une critique lumineuse sur la partie la plus importante de notre histoire; Raynal, en suivant les traces sanglantes des Européens dans les deux Indes, dénoncer sans ménagement les crimes de la force, de l'avarice et du fanatisme religieux; Turgot perfectionner l'économie politique , et surtout l'administration; La Chalotais, Servan , Dupaty, dans les tribunaux , fortifier par l'éloquence une raison bienfaisante et courageuse. Des raisons qu'il est inutile d'exposer noeis interdisent encore les dernières années du dix-huitième siècle. Nous nous arrêterons pour le moment au panégyriste de Marc-Aurèle, à l'immortel auteur de ÏFssai SUT' les Éloges^ à Thomas , que l'injustice contemporaine n'empêchera point d'être compté parmi les grands écrivains de la France; véritable ora-
teur défini par Cicéron : homme vertueux, habile à bien dire ; digne ami du poète illustre ^ qui remplaça Voltaire à T Académie, et qui, sur la scène tragique, fit verser après lui ces nobles larmes dont on croyait la source tarie.
Il nous reste à présenter quelques vues générales sur le cours de littérature française dont nous venons de tracer l'analyse. 11 embrassera sans doute un grand nombre de faits littéraires; toutefois, comme il n'est pas question d'un cours de bibliographie , il ne faut pas s'attendre à trouver la nomenclature complète des écrivains et des ouvrages; mais on donnera des notions plus ou moins développées sur les productions qui ont marqué, du moins relativement à cette époque. Nous aurons soin d'écarter cette foule d'anecdotes, souvent incertaines, et presque toujours sans importance, dont on a si mal à propos surchargé l'histoire des écrivains célèbres. Quant aux citations , il en est quelques-unes d'indispensables; mais, puisqu'il s'agit de composer un ouvrage, et non de remplir des volumes, on n'exhumera point de vieux fragmens, qu'il est si facile de copier dans vingt compilations connues, lorsqu'on veut s'épargner la peine légère de recourir aux sources mêmes. On se gardera bien