‹ uvres de M. J. Chénier (volume 4)Chapitre 136 sur 269 · ACTE III, SCÈNE IL 2o · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IL 2o

En plaignant ses erreurs je respecte sa gloire : Mais toi, qui parmi nous tiens sa place aujourd'hui. Instruit par ses revers, sois plus sage que lui. Il en est temps encor, cherche à te mieux connaître; Vois quel est ton destin, vois quel il pouvait être. La tribune est ici le chemin des honneurs; Mais , loin de les aigrir, il faut gagner les cœurs. Tu pouvais obtenir la pourpre consulaire. Transmettre à tes enfans un rang héréditaire. Et, porté par la gloire au milieu du sénat, Etre un des protecteurs de Rome et de l'Etat. Oses-tu préférer à ces grands avantages Quelques brillans succès mêlés de tant d'orages, Les applaudissemens des plébéiens flattés. Et le nom trop fameux d'un chef de révoltés ? Oui, d'un reproche amer excuse l'énergie: Rougis en contemplant ta longue léthargie: Eveille-toi, Caïus, et regarde avec moi Quels sont les partisans d'un Romain tel que toi: Un ramas d'indigens et de vils prolétaires. Dont les grands par pitié se sont faits tributaires, Et qui, dans le forum ligués contre les grands. Comblés de nos bienfaits, nous appellent tyrans; Voilà ceux dont Caïus est le flatteur docile. Ah! ce n'était point là le parti de Camille; Et les deux Scipions, tes illustres aïeux. N'étaient point protégés par quelques factieux! Descendant des héros, choisis-les pour modèles;

2o6 CAIUS GRACCHUS.

Laisse-là des amis légers et peu fidèles ; Range-toi du parti de nos antiques lois, Et gouverne avec nous les peuples et les rois.

Consul , est-ce à Gracclius que ce discours s'adresse? Crois-tu qu'à ton projet le peuple s'intéresse? J'aurais été surpris qu'un membre du sénat Eût daigné s'occuper du bien de tout l'État. Mais c'est moi qui m'abuse, et ton humeur altière Voit dans les sénateurs la république entière; Le reste des humains disparaît à tes yeux, Et tous les plébéiens sont des séditieux. Toi, dont l'orgueil barbare insulte au misérable, Pour être infortuné crois-tu qu'on soit coupable? La pauvreté du peuple exclut-elle ses droits ? S'il est des indigens , c'est la faute des lois ; C'est votre avidité qui fait leur indigence; C'est vous qui séduisez leur docile ignorance; C'est vous, patriciens, vous qui les corrompez; Sur leur propre intérêt c'est vous qui les trompez. Ils ne sont pas toujours chargés de vos outrages; Sitôt qu'au champ de Mars ils donnent leurs suffrages. Leur pauvreté , consul , n'a plus rien de honteux , Et l'orgueil du sénat se courbe devant eux. Je les vois sur vous tous exercer leur empire. Bassement courtisés quand ils doivent élire. Rejetés loin de vous quand ils n'élisent plus, Dignes de vos mépris quand ils vous ont élus.

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