ACTE II, SCENE III
Ici , depuis quinze ans , je languis enchaînée , Inconnue aux humains, du ciel abandonnée. Cependant je vous vois , vous daignez m'écouter. Et peut-être il est las de me persécuter.
AMÉLIE
En ses touchans discours chaque mot m'intéresse. Ah! mon respect pour vous égale ma tendresse; De nos communs destins vous me voyez frémir. Et c'est peut-être ainsi qu'on voulait me punir.
HÉ LOIS E
Vous punir!
AMÉLIE
Apprenez quel est mon sort funeste :
On exige de moi des vœux que je déteste.
Quoi ! vous prononceriez ces horribles sermens !
AMÉLIE
Mon cœur a découvert ses secrets sentimens; Mais que peut l'opprimé contre la tyrannie? On prétend malgré moi disposer de ma vie.
Et vos cruels parens vous ont fermé leurs bras !
AMÉLIE
Mes parens, dites-vous? je ne les connais pas.
Quoi ! vous ne savez pas ce que c'est qu'une mère ! Je vous plains à mon tour.
AMÉLIE
O pitié douce et chère î Dans l'abîme où le ciel a voulu vous plonger, Plaignez -vous un chagrin qui vous est étranger? L'infortune aigrit l'âme, et la rend inflexible.
A force de malheur la mienne est plus sensible.
AMÉLIE
JN^'est-il aucune femme en ces lieux abhorrés Qui sache compatir aux maux que vous souffrez?
Celle qui m'apportait, dans la première année, Le vase rempli d'eau, le pain de la journée. Alors qu'elle daignait jeter les yeux sur moi , Me lançait des regards pleins de haine et d'effroi. Une autre vint remplir ce sombre ministère : Son aspect chaque jour me parut moins austère; De ses yeux attendris j'ai vu couler des pleurs : La pitié qu'on inspire adoucit les malheurs. Tant de maux, de chagrins, ma triste nourriture. Paraissaient quelquefois accabler la nature; Cette femme, attentive à ces cmels momens, M'apportait en secret de plus doux alimens. Lorsque , pendant l'hiver, une humide froidure Aigrissait tout à coup les tourmens que j'endure. Un foyer bienfaisant, par ses soins allumé, Pénétrait dans mon cœur lentement ranimé. Payer tant de bienfaits n'est pas en ma puissance ;