‹ uvres de M. J. Chénier (volume 4)Chapitre 183 sur 269 · ACTE II, SCENE III. agS · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE III. agS

Dieu seul en fut témoin, que Dieu les récompense.

AMÉLIE

Ainsi vos plus beaux jours furent de longues nuits,

Héloïse; et jamais de vos sombres ennuis

Un rayon du printemps n'adoucit l'inclémence!

Jamais un soleil pur ! et jamais l'espérance !

A quels tristes objets chaque jour pensiez-vous?

HÉLOÏSE

A deux objets bien chers, ma fille et mon époux.

AMÉLIE

Cet époux à votre âme est-il présent encore ?

HÉLOÏSE

Mon cœur plus que jamais le regrette et l'adore.

AMÉLIE

Pardonnez, Héloïse; en cet affreux séjour, Comment n'avez-vous pas étouffé votre amour?

HÉLOÏSE

Moi , l'étouffer, grand Dieu ! moi , j'oublîrais d'Elmance! En cessant d'y penser mon désespoir commence. Etouffer mon amour! j'eusse expiré sans lui : Il guérit tous mes maux , il est mon seul appui ; C'est le dernier roseau que, du fond de l'abîme ,^ De sa main défaillante ait saisi la victime. Hélas! morte au présent, j'ai vécu d'avenir. Du nom de mon époux, et de son souvenir: Près de lui, sur ses pas, j'ai revolé sans cesse A ces champs fortunés, témoins de sa tendresse; Je recevais sa foi, j'entendais ses soupirs;

296 FENELON.

Mes désirs s unissaient à ses brûlans désirs ;

De ce rêve enchanteur je goûtais le mensonge :

Partout où l'on respire on n'est heureux qu'eu songe.

Ne puis-je au moins savoir si d'Elmance est vivant.

S'il se souvient de moi, s'il me nomme souvent,

Et s'il habite encor cette heureuse contrée

Où d'un époux chéri je vivais adorée?

Sa fille, mon enfant, ce doux présent des cieux.

Jamais dans ce tombeau n'a consolé mes yeux :

On l'écarté avec soin des regards de sa mère;

Ou peut-être la mort a fini sa misère,

AMÉLIE

Quoi ! c'est peu d'ignorer le sort de votre époux :

Celui de votre enfant n'est point connu de vous?

Vous voyez.

AMÉLIE

Dans ce cloître elle a reçu la vie ?

HÉLOÏSE

Presque dès sa naissance elle me fut ravie. Elle éprouvait déjà ses premières douleurs, Et connnençait à vivre en connaissant les pleurs. Elle était dans les bras, sur le sein de sa mère; Je caressais ma fille, et j'appelais son père: ^ En cet instant cruel, et cependant si doux. J'avais besoin de voir, d'entendre mon époux. De confier ma fille à des mains paternelles. Je ne vois, je n'entends que des femmes cruelles

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