‹ uvres de M. J. Chénier (volume 4)Chapitre 191 sur 269 · ACTE III, SCENE IL 3o · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE IL 3o

Qui peut avoir fixé vos pas dans ce séjour ?

d'elmance.

Un malheur qui ne doit finir qu'avec ma vie. Désormais cette ville est ma seule patrie.

FÉNÉLON

Le bruit de vos chagrins m'est souvent parvenu; Ce qui les a causés m'est encore inconnu.

Je me tais; voulez-vous que l'oreille d'un sage Entende de l'amour le profane langage?

Non: je dois respecter vos vertus, votre état.

FÉNELON

Parlez à Fénélon, et non pas au prélat.

Me taire vos chagrins , c'est me faire une offense :

Croyez que tout mortel a besoin d'indulgence.

Puisque votre amitié veut bien m'encourager. Dans un cœur aussi pur je vais me soulager. Nous fûmes séparés au sortir de l'enfance: J'allai dans ma patrie aux champs de la Provence; Une femme en ces lieux décida de mes jours; Je sentis en aimant que j'aimerais toujours. Un moment confondit nos âmes étonnées:

J'avais alors vingt ans, elle avait seize années; C'était d'un sang fameux le dernier rejeton ; D'Héloïse en naissant on lui donna le nom. Des princes d'Arlemont elle était héritière; J'aimai, j'idolâtrai sa beauté douce et fière : 1 20

3o6 FENELON.

Mes vœux, pour son malheur, furent trop entendus:

D'un père ambitieux j'essuyai les refus;

C'est en vain que ma race offrait à sa faiblesse

Le chimérique éclat d'une antique noblesse;

D'Arlemont répondit que pour un tel lien

Il exigeait un nom qui fût égal au sien.

Mais à la vanité l'ame n'est point soumise;

L'hymen à mes destins unissait Héloïse,

Et de ces nœuds secrets, qui nous liaient tous deux,

Elle portait un gage , hélas ! bien malheureux.

Sa mère le savait; cette mère expirante

Consacra nos sermens de sa bouche mourante :

Elle serrait nos mains et les baignait de pleurs :

L'aspect de ses enfans soulageait ses douleurs.

Notre espoir au tombeau descendit avec elle;

Un beau jour fut suivi d'une nuit éternelle.

Le père... d'un tel nom dois-je encor l'appeler?

De ma tendre Héloïse il vit les pleurs couler;

Mais, bercé des grandeurs d'une illustre famille,

Il osa préférer son orgueil à sa fille,

Me ravit à jamais ce trésor précieux.

Et déserta les champs qu'habitaient ses aïeux.

Je restai tout h coup seul au milieu du monde,

Traînant de bords en bords ma douleur vagabonde.

Interrogeant partout la trace de leurs pas,

Demandant Héloïse, invoquant le trépas.

Enfin j'apprends qu'au sein d'une ville étrangère

J^e tyran d'Héloïse a fini sa carrière;

Page 1