ACTE II, SCÈNE III. 'ivS
Voilà les citoyens que chérit Timophane. Leur intérêt, voilé du nom de bien public. De notre liberté fait un honteux trafic; Les noms d'égalité, de vertu, de patrie. Ne retentissent plus dans leur âme flétrie. Lorsque l'Etat réclame et des biens et de l'or. Ils ferment avec soin leur avare trésor; Rien ne peut au péril aguerrir leur faiblesse : Rien n'attendrit ces cœurs séchés par la mollesse. Quand le peuple, quittant ses rustiques foyers. Court affronter la mort et les travaux guerriers, On voit, dans nos remparts, leur oisive opulence, D'un luxe corrupteur étaler l'insolence; Et, toujours évitant la gloire et les dangers, Aux maux de la patrie ils semblent étrangers. Tu ne me réponds pas? Je viens de te confondre.
TIMOPHANE.
Tu ne me confonds pas, et je vais te répondre.
Tes reproches sont durs ; ils sont cruels pour moi :
Mais je vois un ami , je vois un frère en toi ;
Je te chéris encor, malgré ton injustice.
Je n'oublîrai jamais que, sans ta main propice,
Dans les plaines d'Argos, tout mon sang répandu...
Mon frère! un citoyen! j'ai fait ce que j'ai du.
TIMOPHANE.
Mon cœur recoiuiaissant...
376 TIMOLÉOK
Point de reconnaissance:
Défends la liberté; voilà ma récompense.
TIMOPHAIVE.
Mon nom dans les combats fut placé près du tien. Ce que l'Etat me doit...
L'Etat ne nous doit rien; Mais nous lui devons tout: vertus, talens, fortune, Tout en nous appartient à la mère commune: Si nous comptons un jour nul pour la liberté, Nous lui volons le bien qu'elle nous a prêté.
T I M O P H A jV E.
Faut-il, en la servant, dénué d'espérance. Renoncer pour jamais au prix de sa vaillance? Après quelques exploits, et tant de sang versé, Dois-je donc par la haine être récompensé? J'oublie Ortagoras, par égard pour mon frère; Je sais que la vieillesse, ombrageuse et sévère, En de vagues soupçons se plaît à s'égarer; Mais que d'affronts cruels on m'a fait dévorer ! Ceux que tu méconnais sont des amis sincères; Ils imposaient silence à mes vils adversaires : Ce sont eux qui, pour moi se réunissant tous, Ont dissipé 1 essaim de mes rivaux jaloux. Si de Corinthe, enfin, je suis élu prvtane, Ce sont eux dont la voix a nommé Timophane; Et, sans eux, dans l'exil je me verrais plongé