‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 127 sur 141 · COLMA · texte numérisé non relu

COLMA

Seule , durant la nuit , vers un champêtre asile , Je traîne en vain mes pas errans ;

J'entends au pied du mont, sur la roche immobile. Rugir les orageux torrens.

O lune! sors du sein de la montagne obscure;

Etoiles! ne vous cachez pas; Calmez, feux hienfaisans! la peine que j'endure;

Vers mon amant guidez mes pas.

Pourquoi donc tarde-t-il ? Qui peut à ma tendresse, Qui peut si long-tems l'arracher?

Voici tous les témoins de sa douce promesse : Le ruisseau, l'arbre et le rocher!

Salgar! entends la voix de ta Colma fidèle;

Torrens! taisez -vous un instant; Salgar! sur le rocher c'est Colma qui t'appelle;

Près du ruisseau l'arbre t'attend.

La lune enfin paraît; je vois l'onde agitée Battre les rochers et les monts;

LES CHANTS DE SELMA. 4oi

Mais je ne le vois point sur leur cime argentée, Ni dans le creux de ces valions.

Qui sont ces deux guerriers couchés sur la poussière ?

Près de Salgar mon frère dort!

Ciel ! deux glaives sanglans ! 6 Salgar ! ô mon frère !

Vous dormez du sommeil de mort!

Ombres chères! parlez h Colma désolée, Du haut des monts silencieux;

Parlez, répondez-lui : quelle grotte isolée Peut vous présenter à ses yeux ?

Venez , amis des morts ! que leur tombe sacrée S'élève ici parmi des fleurs ;

Mais ne la fermez pas que je n'y sois entrée: Alors, donnez-nous quelques pleurs.

Selma voyait fleurir ma vie à peine éclose ;

L'orage vient de la sécher; Entre les deux héros que mon ombre repose ,

Près du ruisseau , près du rocher.

Quand je verrai la nuit monter sur la colline, Je viendrai sur l'aile des vents;

OEuMcs anciennes. III. 21»

4oi CHANTS IMITÉS D'OSSIAIS.

Ix cliasseur égaré dans la forêt voisine Entendra de loin mes accens.

Il dira : « C'est Colma qui soupire et qui chante; »

Et ses sens seront attendris; Car mes chants seront doux, ma voix sera touchante.

En pleurant deux guerriers chéris.

Ainsi Minona, l'œil humide,

Chantait : une aimable rougeur

Embellissait son front timide;

Le chagrin serrait notre cœur.

Colma faisait couler nos larmes, ^

Lorsqu'on vit s'avancer Ullin :

Il touchait sa harpe, et d'Alpin

Répétait les chants pleins de charmes.

Alpin fit admirer ses sons mélodieux ; Ryno, fils de Fingal , eut une ame enflammée; Mais alors dans la tombe, auprès de leurs aïeux,

Leur dépouille était renfermée :

Selma n'entendait plus leur voix.

Ullin chassait un jour; et, dans le fond des bois,

Leurs chants frappèrent son oreille :

Tous deux ils déploraient la chute de Morar; ,\ Tame de Fingal son âme était pareille,

Et son glaive à celui d'Oscar.

Son père d'un tel fils pleura la destinée.

LES CHANTS DE SELMA. 4o3

Que de pleurs répandit sa sœur infortunée!

Cette sœur, c'était Minôna :

D'un cruel souvenir atteinte,

Lentement elle s'éloigna, Aussitôt que d'Ullin elle entendit la plainte.

Aiiisi Ton voit au haut des cieux La lune, prévoyant l'orage, Sous le voile épais d'un nuage Dérober son front radieux.

R YNO.

Le milieu du joiu^ est tranquille :

On n'entend plus gronder la tempête et les vents; On voit voler dans l'air les nuages flottans; Et de l'astre du jour la lumière mobile Dore les monts voisins de ses rayons tremblans.

Fougueux torrent ! j'aime à t'entendre Rouler dans le vallon tes bondissantes eaux; Ton murmure me plaît. J'entends des sons plus beaux; Fais silence avec moi : c'est la voix douce et tendre Du solitaire Alpin , pleurant sur les tombeaux.

Tl est appesanti par l'âge; Des pleurs baignent ses yeux. Noble enfant des concerts! Pourquoi, seul su.' les monts silencieux, déserts,

4o4 CHANTS IMITES D'OSSIAN.

Gémis-tu, comme un flot mourant sur le rivage, Ou comme en la forêt le souffle des hivers?

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