‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 28 sur 141 · Le cardinal de Fleury · texte numérisé non relu

Le cardinal de Fleury

•1. Le pape Benoit XIV, issu de la famille de Lainhcrùni.

A VOLTAIRE. ç)t

Dominait en rampant la bassesse titrée , Frédéric à Berlin t'appelait près de lui ; Et l'égal d'un grand homme en devenait l'appui.

Là régnait chez un roi l'esprit pliilosophi((ue ; Et l'empire à souper passait en république. Frédéric oubliait de fastueux ennuis ; Tout riait à sa table, excepté Maupertuis. Recherchant la faveur, craignant le ridicule. Et cru, lorsqu'il flattait, par un prince incrédule, Maupertuis de la cour exila les bons mots. Eh! qui ne connaît point la gravité des sots? Aux bons mots toutefois rarement elle échappe. Médecin de l'esprit plus encor que du pape. Tu conçus le projet de guérir un Lapon Se croyant à la fois Fontenelle et Newton, Bel esprit géomètre, aspirant au génie.

Et grand calculateur en fait de calomnie. Il t'avait offensé : n'en déplaise au pouvoir , La défense est un droit, souvent même un devoir. Tu fis bien de répondre, et mieux de disparaître, En regrettant l'ami, mais en fuyant le maître.

Loin de lui cependant que de fois tes regards Ont suivi ce héros qui chérit tous les arts! Oui sur tant de périls fonda sa renommée; Qui forma, conduisit, ménagea son armée; Oui fut historien , philosophe , soldat ;

ç)i ÉPITRE

Qui t'écrivit en vers la veille criin combat, Rima le beau serment de mourir avec gloire, Vécut, et pour rimer remporta la victoire; Appauvrit les Saxons, enrichit ses sujets; Fit toujours à propos et la guerre et la paix ; Aima sans l'estimer l'autorité suprême, Et sourit sur le trône à la Liberté même!

Ah! cette Liberté qui régnait dans ton cœur

Ne sait pas d'un coup-d'œil attendre la faveur,

Et, du palais des rois hôtesse passagère.

N'y peut gêner long-tems son allure étrangère :

Elle rit de te voir apprenti courtisan,

Et te fit ses adieux quand tu fus chambellan.

Mais, dégagé bientôt de tes liens gothiques.

Tu vins la retrouver sur les monts helvétiques ;

Elle vit tout entière en ce chant inspiré

Qu'aux nymphes du Léman ta lyre a consacré.

O silence des bois! solitude éloquente!

Sans appui, loin de vous, la pensée inconstante.

Au milieu du torrent des esprits agités.

Dans la pompe des cours, dans le bruit des cités.

Par un mélange impur s'affaiblit et s'altère ;

Mais, prompte à dépouiller sa parure adultère.

Seule, dans les loisirs d'un champêtre séjour,

Elle croît et s'épure aux rayons d'un beau jour.

Qui sait aimer les champs ne peut rester esclave.

Egaré quelquefois dans le palais d'Octave,

C'est au sein des forêts que Virgile en repos

Se retrouvait poète , et chantait les héros ;

C'est là que Cicéron, libérateur de Rome,

Sur les devoirs humains écrivait en grand homme,

Peignait de l'Amitié les soins religieux,

Et sur leur providence interrogeait les dieux.

Les bords du Mincio, les rives du Fibrène,

Qu'aimait à célébrer l'urbanité romaine,

Ne l'emporteront pas dans la postérité

Sur le rivage heureux de ton lac argenté.

Remplissant de Ferney l'asile solitaire.

Ta gloire avait rendu chaque heure tributaire;

A des succès nombreux ajoutant des succès,

Et, pour mieux les instruire, amusant les Français,

Joignant à la raison la grâce et l'harmonie.

Tu planais sur le siècle où brilla ton génie.

Quel siècle! vainement un ramas d'écrivains

Ose lui prodiguer d'injurieux dédains;

Sans pouvoir éclairer leur aveugle ignorance,

L'éclat de son midi luit encor sur la France.

Montesquieu, dans ce siècle, osant juger les lois,

Des peuples asservis revendiqua les droits,

Du pouvoir absolu vengea l'espèce humaine ,

Et fit rougir l'esclave en lui montrant sa chaîne.

Diderot, d'Alembert, contre les oppresseurs,

Sous un libre étendard liguèrent les penseurs;

Et l'arbre de Bacon, bravant plus d'un orage,

94 ÉPTTRE

Par degrés sur l'Europe étendit son oml)rage.

lîuffon de l'art d'écrire atteignit les hauteurs :

Prodiguant la richesse et l'éclat des couleurs,

11 peignit avec art la nature éternelle;

Moins paré, mais plus heau, mieux inspiré par elle,

D'après elle toujours voulant nous réformer,

En écrivant du cœur Rousseau la fit aimer.

O Voltaire ! son nom n'a plus rien qui te hlesse :

Un moment divisés par l'humaine faiblesse,

Vous recevez tous deux l'encens qui vous est dû 1

Réunis désormais, vous avez entendu,

Sur les rives du fleuve où la haine s'oublie,

T^a voix du genre humain qui vous réconcilie!

Que votre âge imposant a bien rempli son cours! Quand, de l'expérience empruntant le secours. Les sciences d'Hermès, d'Archimède et d'Euclide, En des chemins frayés marchaient d'un pas rapide. Parmi de vains débris, écueil de nos aïeux. Le génie imprimait ses pas audacieux.

Des sens, de la pensée, il tentait l'analyse; Et la nature humaine à l'homme était soumise. On la chercha long-tems : dédaignant d'observer, Descartes l'inventa; Locke sut la trouver. Condillac, après lui, d'une marche plus sûre, Pénétrait plus avant dans cette route obscure. Pour toi , des imposteurs ennemi déclaré , Tu signalais partout le mensonge sacré.

L'enconsûir à la main, conquérant la puissance; Partout l'ambition, l'intérêt, la vengeance, Elevant tour à tour sur un tréteau divin îvloïse et Mahomet, Céphas et Jean Calvin. Bayle en des rets subtils enveloppa sans peir.e Des pieux ergoteurs la logique incertaine; Et Fréret, descendu sur la route des tems, Sapa l'antique erreur jusqu'en ses fondemens; iMais, armant la raison des traits du ridicule, Toi seul as renversé sous tes flèches d'Hercide La superstition , qui , du pied des autels , Instruit l'homme à ramper devant des dieux mortels. Tu n'as pas combattu le dogme salutaire Que Socrate expirant annonçait à la terre; Et , laissant les docteurs librement pratiquer L'art de ne rien comprendre et de tout expliquer, Sans crier : Tout est bien, lorsque le mal abonde; Sans trop examiner si les troubles du monde Sont les vrais élémens de l'ordre universel ; Tu reconnus ce Dieu, géomètre éternel, Aperçu par Newton dans la nature entière; Pur esprit, dont les lois font marcher la matière. Mais que, d'un télescope armant ses faibles yeux, Lalande après Newton n'a pas vu dans les cieux.

Echappés cependant à l'empire des prêtres. Des élèves nombreux, dirigés par des maîtres, \nimés de la voix, du geste et du regard.

De la philosophie arboraient l'étendard.

Les talens imploraient son appui nécessaire : Elle aida Marmontel à peindre Bélisaire; Elle ouvrit ses trésors au jeune Helvétius, Qui lui sacrifia les trésors de Plutus; Elle aima de Raynal la fière indépendance; Saint-Lambert la charma par sa noble élégance; La Harpe... Je m'arrête: il osa la trahir; Champfort la défendit jusqu'au dernier soupir; Thomas fut son organe en louant Marc-Aurèle; Et Condorcet périt en écrivant pour elle.

Puissance reconnue, elle obtint à la fois L'amour des nations et le respect des rois. Le fils et non l'égal des généreux Gustaves ' L'invoquait sans pudeur en faisant des esclaves ; Aux bords de la ISéva deux reines tour à tour^ La révéraient de loin sans l'admettre à la cour; Joseph ^ lui confiait les droits du diadème ;

1. Charles XI, roi de Suède, fds de Charles X, plus communément appelé Charles-Gustave.

2. Christine, reine de Suède, fille de Gustave-Adolphe, et sœur de Charles-Gustave. Elle naquit en 1626, abdiqua en i654 en faveur de son frère, et mourut à Rome en 1689; Catherine Alexiowua, femme de Pierre-le-Grand , couronnée Impératrice de toutes les Russies en 1724, et morte en 1727 à l'âge de 38 ans.

3. Joseph V^, quinzième empereur de la Maison d'Autriche , et fds aine de Léopold I*"^.

Lambertini l'aimait; Clément le quatorzième La laissait quelquefois toucher à l'encensoir; En plein conseil d'état Turgot la fit asseoir. Au sein des parlemens, qu'étonnait sa présence, De Servan, de Monclar, elle arma l'éloquence; Et, chez les fiers Bretons, elle dicta l'écrit Que traça dans les fers La Chalotais proscrit. Elle unit le savoir à des mœurs élégantes; Inspira, dans Paris, à cent femmes charmantes Le goût de la lecture et des doux entretiens; De la société resserra les liens; Des rangs moins aperçus rapprocha la distance. Des pédans à rabat trompant la vigilance, Sur les bancs du collège elle osa se placer; Et dans le couvent même on apprit à penser.

Méprisant des rhéteurs le stérile étalage,

Tu connus l'art de vivre, et tu vécus en sage.

Les siècles rediront aux siècles attendris

Cent traits plus beaux encor que tes plus beaux écrits.

Lorsque Beccaria blâmait l'excès des peines.

Et pour le genre humain voulait des lois humaines.

Exerçant à regret une sévérité

Lente, équitable, utile à la société,

Ta voix fit retentir au sein de ta patrie

Des vœux dont la sagesse honorait l'Italie;

OEuvres anciennes. NI. 7

98 ÉPITIIE

Ta voix rendit l'honneur à Tombre de Calas'; Et Sirven , au supplice échappé dans tes bras , Vit par un juste arrêt la hache menaçante S'écarter h ta voix de sa tête innocente.

Les riches, nous dit-on, sont rarement humains; Mais jamais l'opulence, oisive dans tes mains, Aux plaintes du malheur n'endurcit ton oreille. C'était peu qu'adoptant la nièce de Corneille Ton génie acquittât la dette des Français, Et recueillît la gloire en semant des bienfaits ; Chez toi les arts brillans guidaient les arts utiles; Le travail, qui peut tout, couvrait d'épis fertiles Des champs que de Calvin les enfans consternés A la ronce indigente avaient abandonnés. Sous le joug monastique asservi dès l'enfance. L'habitant du Jura, traînant son existence. N'osait se délivrer, ni même se bannir; Ses bras, chargés de fers, tendus vers l'avenir, . Invoquaient sans espoir la liberté lointaine ; Tu vis son esclavage : il vit tomber sa chaîne ; Il avait, en pleurant, nommé ses oppresseurs; Mais c'est toi qu'il nommait en essuyant ses pleurs.

Faut-il donc s'étonner si la France unanime.

1. Voyez, pour plus amples détails, le chapitre ^rt oratoire tlu Tableau de la Littérature , tome III des OEuvres posthi'MF.s.

Au déclin de tes ans, brigua l'honneur sublime De léguer sur le marbre à la postérité Les traits d'un écrivain cher à l'humanité? O généreux concours des amis de l'étude! Non, ce n'est pas ainsi que l'humble servitude. Offrant comme un tribut son hommage imposteur, Consacre à la puissance un marbre adulateur! Tairons-nous ce beau jour oii Paris, dans l'ivresse, D'un triomphe paisible honorait ta vieillesse? Qu'on étale avec pompe aux yeux des conquérans Des gardes, des vaincus, des étendards sanglans, Le glaive humide encor et fumant de carnage. Et le profane encens vendu par l'esclavage ! Ta garde était un peuple accouru sur tes pas; Il bénissait ton nom, te portait dans ses bras; Des pleurs de sa tendresse il ranimait ta vie; A vanter un grand homme il condamnait l'envie; Admirait les éclairs qui brillaient dans tes yeux; Contemplait de ton front les sillons radieux, Creusés par soixante ans de travaux et de gloire. Et qui d'un siècle entier semblaient tracer l'histoire.

Ces temps là ne sont plus; les nôtres sont moins beaux: Les Français sont tombés sous des Velches nouveaux. Malheur aux partisans d'un âge téméraire Trop long-tems égaré sur les pas de Voltaire! Nous conservons le droit de penser en secret; Mais la sottise prêche; et la raison se tait.

îoo EPITRE

Aux accens prolongés de l'airain monotone ,

S'éveillant en sursaut, le pesante Sorbonne

Redemande ses bancs, à Fennui consacrés.

Et les argumens faux de ses docteurs fourrés.

Ainsi qu'un écolier honteux devant son maître,

La Harpe aux sombres bords t'aura conté peut-être

Des préjugés bannis le burlesque retour,

Et comment il advint que lui-même un beau jour

De convertir le monde eut la sainte manie ;

Tu lui pardonneras : il a fait Mélanie.

Mais qu'a fait ce pédant qui broche au nom du ciel

Son feuilleton, noirci d'imposture et de fiel?

Qu'ont fait ces nains lettrés qui, sans littérature,

Au-dessous du néant soutiennent le Mercure?

Oh ! si , dans le fracas des sottises du tems ,

Tu pouvais reparaître au milieu des vivans ,

Les mains de traits vengeurs et de lauriers armées,

Comme on verrait bientôt ce peuple de Pygmées

Dans son bourbier natal replongé tout entier.

Avec Martin Fréron, Nonote et Sabatier!

Tu livras les méchans au fouet de la Satire. Et qu'importe en effet qu'un rimeur eu délire Publie incognito quelque innocent écrit?

Qu'Armande et Philaminte, en leurs bureaux d'esprit, Vantent nos Trissotins, parés de fleurs postiches? A quoi bon faire encor la guerre aux hémistiches? Il faut la déclarer au vil adulateur

A VOLTAIRE. loi

Qui répand dans les cours son venin délateur; Au Zoïle impudent que blesse un vrai mérite; A l'esclave oppresseur, à l'infâme hypocrite; Sans cesse il faut armer contre leur souvenir Un inflexible vers , que lira l'avenir.

Voilà donc le parti qui veut par des outrages A la publique estime arracher tes ouvrages ! Qui prétend sans appel condamner à l'oubli Un siècle où la raison vit son règne établi ! Vain espoir! tout s'éteint : les conquérans périssent; Sur le front des héros les lauriers se flétrissent; Des antiques cités les débris sont épars; Sur des remparts détruits s'élèvent des remparts; L'un par l'autre abattus, les empires s'écroulent; Les peuples entraînés, tels que des flots qui roulent, Disparaissent du monde ; et les peuples nouveaux Iront presser les rangs dans l'ombre des tombeaux; Mais la pensée humaine est l'âme toute entière: La mort ne détruit pas ce qui n'est point matière; Le pouvoir absolu s'efforcerait en vain D'anéantir l'écrit né d'un souffle divin : Du front de Jupiter c'est Minerve élancée. Survivant au pouvoir, l'immortelle pensée, Reine de tous les lieux et de tous les instans, Traverse l'avenir sur les ailes du tems. Brisant des potentats la couronne éphémère. Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère;

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