A L'EMPEREUR
S'il vécut philosophe, il mourut pénitent.
Mais on n'imite pas cet exemple éclatant.
Tant d'obstination et m'indigne et m'irrite.
Si l'on n'est pas dévot, qu'on se fasse hypocrite!
Eh! que suis-je moi-même? Il faut suivre mes pas,
Et penser comme moi , sinon ne penser pas.
Oui, Sire, c'est trop peu de contraindre au silence;
Il faut encore, il faut empêcher qu'on ne pense;
11 faut rompre à jamais ce lien des esprits.
Cette invisible chaîne entre Londre et Paris;
Les penseurs sont un ordre : et les bûchers du Temple
Ne vous auraient donné qu'un inutile exemple!
Qu'attendez-vous? Frappez ces nouveaux Templiers,
Fauteurs de Raynouard ' et de ses chevaliers,
Qui, n'approuvant jamais que les coups légitimes.
Des vengeances des rois osent faire des crimes.
On les ménagea trop; soyons plus aguerris:
Brûlons le philosophe, et non pli'.s ses écrits;
A l'Inquisition redemandons ses flammes;
Que leur feu salutaire épure enfin les âmes;
Et que partout de joie un même cri poussé
Dise : Dieu soit béni ! La raison a cessé.
Siu' nos fiers ennemis quelle illustre victoire!
I. Auteur de la tragédie des Templiers, qui obtint un succès éclatant au Théàlre-Fraucais.
Mais souffrez que mon zèle en j>artage la gloire : Sire ! j'ose prétendre à l'honneur d'allumer Le fagot trop tardif qui doit les consumer. J'aurais dans d'autres tems fondé le Saint Office; Mais, si le Ciel permet que je le rétablisse, C'est assez : je saurai faire dire de moi : Saint-Dominique^ à peine est l'égal de Geoffroy^.
1. Dominique (saint), fondateur et instituteur de l'ordre dit des Frères prêcheurs^ obtint la charge de grand-inquisiteur dans la province de l'Albigeois, où il était venu répandre l'Evangile. Là, plusieius milliers d'hommes furent victimes de son fanatique rnihousiasme. Le pape Grégoire IX \e canonisa en i235.
2. Geoffroy ancien rédacteur du Journal de l'Empire, aujourd'imi Journal des Débats.
iMMORTEL écrivain, dont les brillans ouvrages
Enchantent les héros, les belles et les sages;
Qui sais par le plaisir captiver ton lecteur;
Effroi du sot crédule et du lâche imposteur,
Mais du bon sens, du goût, aimable et sûr arbitre;
Voltaire, en t'adressant ma véridique Epître,
J'aurai soin, pour raison, de ne pas l'envoyer
Devers le Paradis dont Céphas' est portier;
l^ieu saint, maisennuyeux, où les neuf chœurs des anges,
Au maître du logis entonnant ses louanges,
]^e prologues sans fin lassent la Trinité ,
Et chantent l'opéra durant l'éternité.
Rien n'est plus musical; mais l'Elysée antique,
Malgré Chateaubriand, paraît plus poétique:
I. Céphas est un des surnoms de Saint-Pierre, ainsi qu'il csl dit dans Yriiangcle de saint Jean, chap. I, vers. I^'x : •< El addiixi) <• cum ad Jcsuni. Intuitus autem euin Jésus, dixil : Tu os Simon « filius Joua : tu vocaberis Cephas,quod intei'jn'clalur Pcirus. "
86 ÉPIÏRE
On s'y promène en paix sans flagorner les dieux; On y chante un peu moins, mais on y parle mieux; Et c'est là que, du Tems bravant la course agile, Entre Sophocle, Horace, Arioste et Virgile, Tu jouis avec eux des honneurs consacrés Aux talens bienfaiteurs qui nous ont éclairés.
D'un âge éblouissant tu vis la décadence.
11 expirait sans gloire aux jours de ton enfance;
Et Louis n'était plus cet heureux potentat
Qui de l'éclat des Arts empruntait son éclat,
Quand Pascal et Boileau, par une habile étude.
Polissaient le langage, encor timide et rude;
Quand Molière, à grands traits flétrissant l'imposteur.
Créait la comédie, et marquait sa hauteur;
Quand, égal à Sophocle et vainqueur de Corneille,
Racine d'Athalie enfantait la merveille.
Tout avait disparu. L'écho de Port-Royal
Dès long -tems, mais en vain, redemandait Pascal;
Corneille dans la tombe avait suivi Molière;
Racine en courtisan terminait sa carrière;
Et Boileau, sans succès faisant des vers chrétiens.
Reste des grands talens, survivait même aux siens.
Heureux sous Luxembourg, sous Condé, sousTurenne,
Leurs soldats orphelins fuyaient devant Eugène;
Au héros de Marsaille, éloigné par son Roi,
()ji voyait dans les camps succéder Villeroi,
Favori de Louis plus que de la victoire,
Et grand à l'œil-de-bœuf, mais petit dans l'iiistoire.
Il est vrai toutefois que, le sabre à la main.
On savait convertir les enfans de Calvin;
Mais des tribus en pleurs qui fuyaient leur patiio
Vingt peuples accueillaient l'iiérétique industrie.
Chaque jour la Sorbonne admirait sur ses bancs
D'Ignace et d'Escobar les doctes partisans;
Il faut bien l'avouer : mais la triple alliance
D'un règne ambitieux punissait l'insolence;
Et dans Versailles même, au nom du peuple anglais,
Bolingbrocke à Louis venait dicter la paix.
Un tems moins sérieux vit briller ta jeunesse. S'amusant à Paris de la commune ivresse, Plutus otait, rendait, retirait tour à tour, Ses dons capricieux et sa faveur d'un jour. Le laquais enrichi, proiupt à se méconnaître, Se carrait dans l'hôtel qu'abandonnait son maître, Et, de ce même hôtel le lendemain chassé, Par son laquais d'hier s'y trouvait remplacé. En soutane écarlate on voyait le scandale Souiller de Fénélon la mitre épiscopale : Plus de frein : le plaisir fut le cri de la cour; De quelque Jansénisme on accusait l'amour ' ;
I. L'amour dont parle ici Cliéiiier est le pur et véritable amour mis en opposition avec le libertinage effrënu qui régnait à la coui de Pbilippc. Qiuuil au mot Janscniimc, il est employé ici comme
Et Philippe, entouré de cent beautés piquantes, Semblait le dieu du Gange au milieu des Bacchantes.
Mais, couverts si long-temps du manteau de Louis, Du moins, après sa mort, les bigots moins hardis Avaient perdu le droit d'opprimer tout mérite: A la ville on bernait leur emphase hypocrite; A la cour de Philippe ils n'avaient point d'accès. Déjà, vers le déclin du vieux sultan français, Bayle, savant modeste, et raisonneur caustique. Tenait loin de Paris sa balance sceptique. A pas lents quelquefois s'avançait à propos Le normand Fontenelle, amoureux du repos. Bel esprit un peu fade, et sage un peu timide. Montesquieu, plus profond, plus fin, plus intrépide, Amenant parmi nous deux voyageurs persans. Essaya sous leur nom de venger le bon sens : D'Usbec et de Rica les mordantes saillies. Par la raison publique en naissant accueillies, Couvraient les préjugés d'un ridicule heureux; Et le Français malin s'aguerrissait contre eux.
synonyme de vertu austère. C'est dans ce même sens que longtemps auparavant Boilcau disait à M- de Valincourt , dans sa satire XI , en parlant du règne du bon Saturne :
La vertu n'était pas sujette à l'ostracisme, Ni ne s'appelait point alors un Jansénisme.
Ninon caractérisait les prudes en les appelant les Janstidslcs de l'amour. { Note de t éditeur. )
Tu parus. A ta voix, maint dévot sycophante Tressaillit de colère, et surtout d'épouvante. Soit lorsqu'en vers brillans, par Sophocle inspirés, Tu déclarais la guerre aux charlatans sacrés; Soit quand tu célébrais sur la trompette épique Ce Bourbon , roi loyal , mais douteux catholique. Hélas! bien jeune encor tu connus les revers; Et ta muse héroïque a chanté dans les fers ! Sortant du noir château qu'habitait l'esclavage, Tu courus d'Albion visiter le rivage ; Et, par elle éclairé, tu revins sur nos bords De sa philosophie apporter les trésors.
Cirey te vit long-tems, sous les yeux d'Emilie, Te faire un avenir, et préparer ta vie; De Locke et de Newton sonder les profondeurs; Soumettre la morale à tes vers enchanteurs; Ou, prenant tout à coup l'Arioste pour maître, L'imiter, l'égaler, le surpasser peut-être. Cet aimable mondain qui vantait les plaisirs A l'austère Clio dévouait ses loisirs ; Aux mœurs des nations désormais consacrée, L'histoire n'était plus la gazette parée; Et de la Vérité le rigoureux flambeau Des oppresseurs du monde éclairait le tombeau; Ce n'était point assez : d'un ton plus énergique Ta raison, s'élevant sur la scène tragique. Du genre humain trompé retraçait les malheurs; Et l'auditoire ému s'instruisait par des pleurs.
De ces nobles travaux quel était le salaire? Le même qu'obtenaient et Racine et Molière, Quand leur gloire vivante importunait les yeux : Des succès contestés et beaucoup d'envieux. ;V force de combattre une ligue ennemie, Tu vins, à cinquante ans, en notre académie Siéger avec Danchet, Nivelle et Marivaux, Que pour l'honneur du Corps on nommait les rivaux. Tu vainquis cependant l'orgueilleuse ignorance: Desfontaines , Fréron , n'abusaient point la France ; Si du bon Loyola ces renégats pervers \yAlzire et de Mérope outrageaient les beaux vers, Tous les soirs le public en savourait les charmes , Et sifflait des journaux réfutés par ses larmes. Caressant des bigots le crédit oppresseur. Dévotement jaloux, Crébillon le censeur, Crébillon, dont le style indigna Melpomène, A ton fier Mahomet voulait fermer la scène : Mais bientôt d'Alembert, censeur moins timoié, Opposait au scrupule un courage éclairé. Contre un vieux cardinal ' quinteux et difficile Tu soulevais un pape * , au défaut d'un concile : Et si, loin des beaux-arts, l'amant de Pompadour, Soigneux de respecter l'étiquette de cour, T'interdisait Versaille, où, portant sa livrée,