DIALOGUE
Je hais l'attaqne, et j'aime la défense; Mais épouser la coniiuune vengeance , Mais écraser un reptile odieux, Un vil serpent, qui, fuyant tous les yenx , Mélange affreux de rage et de faiblesse , Sous les buissons glissant avec souplesse , Sifflant sans cesse et sans cesse irrité , Lance au hasard un venin détesté; Mais à plaisir sur la terre infectée Fouler aux pieds sa tète ensanglantée:
C'est au courage allier un bon cœur; C'est du public être le bienfaiteur *.
LE PUBLIC
v/u vas-tu donc? Pourquoi ce teint livide? Ces yeux baissés, ce front pale et timide?
1. CeUe pièce de vers a été imprimée sur un manuscrit trou\é dans les papiers de l'auteur. Il paraît qu'il se proposait de donner une nouvelle édition de cette satire, et qu'il réservait cette copie pour l'impression. (^Pfote de F éditeur.)
2. Quiconque s'est élevé avec force contre les calomniateurs, les auteurs de pamphlets anonymes, les libellistes de toute espèce.
M 6 LE PUr.LTC ET L'ANONYME.
Portcrais-tii le deuil de tes éerits?
l'a NON Y Mr.
Ah!
LJÏ PUBLIC.
Tu te plains?
l'anonyme.
J'en veux à tout Paris.
Je suis outré; le malheur m'environne.
Né, sans fortune, aux rivages du Rliône, Innocemment je rêve un heau matin .Que je suis fait pour un brillant destin.
a l)ien mcrité du public. En composant cet ouvrage de morale, on ne s'est pas flatté d'éteindre la race des médians par métier; on sait fort bien qu'il s'en trouvera toujours en France et partout, tant qu'il y aura un écu à gagner dans cette profession ; mais la peinture fidèle de leur ignominie guérira peut-être une infinité de jeunes provinciaux séduits par l'espèce de sensation que produisent de plates satires en prose, et tentés par l'extrême facilité de ce genre.
Beaucoup de gens très-modérés, quand personne ne les attaque ne manquent jamais de donner des conseils à ceux qui sont attaqués. Il faut mépriser tous ces gens là, vous dit-on; vous les honorez en les accablant de ridicule. D'abord , il ne paraît pas qu'il V ait d'inconvénient à les honorer de cette manière. En second lieu, s'il fallait pour cela renoncer à les mépriser, la chose pourrait devenir embarrassante; mais, par bonheur, rien n'est moins nécessaire.
Si dans la suite quelques plaisans de la même trempe s'avisent encore de jeter aux passans de la boue, dont ils sont couverts, on tâchera de redoubler de vigueur, et d'en faire justice le plus piomptcment possible. [Note de Chcnier.)
Je vois, j'entends les nvniplies de mémoire
Me reprocher d'ensevelir ma gloire.
De m'oublier, quand le peuple et le Roi,
Quand tout Paris ne compte que sur moi.
Gagné bientôt par un si doux reprociie ,
A mon réveil je prends ma place au eoclie.
J'arrive enfin, brûlant d'être aperçu,
Et de la gloire épris à son insu.
Moitié satire, et moitié flatterie.
Me voilà donc payant d'effronterie,
Ne passant plus déjà pour étranger;
Là, bon valet, me faisant protéger;
De mes aïeux ici parlant en maître
(Je SUIS bon fils; je voudrais les connaître).
Souvent sublime et souvent très piquant,
Plus d'un café me trouvait éloquent.
En mon cerveau j'esquissais maint beau livre,
Et je devins un grand homme pour vivre.
Mauvais métier! J'avais trop de rivaux.
3 'imaginais que de tous mes travaux
Argent, honneur, seraient la récompense:
L'événement détruit mon espérance;
Et je m'en vais par où je suis venu ,
Tout aussi sec, mais un peu plus connu;
Par conséquent méprisé davantage,
Ayant la honte et la faim pour partage.
LE PUBLIC
Jusqu'à présent tu djs la vérité;
ii8 LE PUBLIC ET L'ANONYME.
Et je fais cas de ta sincérité.
Mais il fallait, suivant de Melpomène,
D'un beau chef-d'œuvre ensanglanter la scène:
C'est là qu'on trouve et l'argent et l'éclat.
Que si ton style est tant soit peu trop plat,
S'il fait pitié, mais sans être tragique,
Pouvais-tu pas, rieur mélancolique.
Et d'un seul pied chaussant le brodequin ,
En vers moraux ennuyer ton prochain ?
Sûrs d'attendrir un facile auditoire.
Ces froids sermons ont un succès sans gloire.
Tout en bâillant chacun aurait vanté
Ton esprit, non, mais bien ta probité :
Un pareil sort doit inspirer l'envie.
A d'autres soins j'ai consacré ma vie.
S'il faut d'ailleurs vous parler franchement, Cent ans plus tôt j'aurais fait aisément Le Misanthrope, Horace, Iphigénie; Les tems sont durs, même pour un génie : Cent ans plus tard, prenant un autre vol, Votre Racine eût été Faribol :
On peut encor glaner dans la satire; Mais pour la scène il n'est plus tems d'écrire; C'est de tout point un projet insensé : On a tout dit.
LE PUBLIC
C'est fortement pensé.
SATIRE. iir)
Il fait l)cau voir avec cette assuranco Un impuissant prêcher la continence.
As-tu créé du moins quelque clianson , Bouquet, charade, énigme du bon ton; Discours français, qui, tlans hi (jermanie, Vont obtenir un pri.x d'Académie ' ; De gens obscurs éloges inconnus , Qu'on priserait s'ils pouvaient être lus;
1. Il y a quelques années, l'Acaclemie de Berlin pioposa un pris pour le meilleur discours qui lui serait [néscnlé s\ii Y U/iiversa/ité de la langue française. Le long discours qu'elle a couronne est plein de bévues grossières, surtout en matière de poésie. On y trouve ce que tout le inonde sait, ou ce que personne ne doit savoir. Le stjlc en est médiocre; ce qui faisait esj)éier davantage que l'auteur n'a tenu depuis. 11 y a beaucoup de mots et ])oint de choses. La f|uestion aurait pu fournir cent vers ou dix pages de prose à <|uelqu'un qui l'aurait traitée. Elle est discutée en moins d'es|)ace encore dans le siècle de Louis XIV et dans il'autres écrits de M. de Voltaire. On a dit de Tacite qu il abiégcail tout , parce qu'il voyait tout; ceux qui ne sont pas au fait d'une matière soïit ceux qui rn parlent le plus long-tenis
M. le marquis de X s'est potirlant donné la peine d'adresser
a l'auteur de ce discours une c})itie j)leine de louanges, elle finit par ces deux vers :
Qu'à tes premiers succès notre estime réponde. Et de Voltaire abseut console un jour le monde.
Le premier vers ne tlil j)as bien ce (pi'il \eul tlirc, et ce qu il veut diie n'est pas juste. Le second, qui est un peu emphatique, lenfeime un bon conseil. Il y a d'ailleurs des vers très-bien tournes
dans ce petit ouvrage. Les amis de M. de X assurent que so!i
épiirrest une ironie rontinuclle. {Note de Cfu'nicr.)
Romans par lettre, ou vers sur la nature, De la province innocente pâture?
J'ai fait de tout.
LE PUBLIC
Je n'en ai rien appris.
l'anonyme.
Je figurais parmi les grands esprits; J'arrondissais déjà plus d'un volume; Sautreau lui-même encourageait ma plume.
Mes vers naissans expiraient sans fracas Dans son journal et dans ses almanachs. Un certain soir, devers les Tuileries, M'abandonnant aux douces rêveries, Ayant dîné d'ambroisie et de miel.
Pieds sur la terre , esprit au haut du ciel , Je rencontrai l'Arétin de la France, Cliton ' , célèbre à force d'impudence , Peintre abhorré, qui d'infâmes couleurs Voulut noircir jusqu'à ses bienfaiteurs*. On vit alors, par un cas fort étrange. Ses durs pinceaux, pleins de fiel et de fange. Entre ses mains, contre lui retournés.
Souiller son front de traits empoisonnés. Fixant sur moi son œil de fanatique, Il m'accueillit d'un souris frénétique;