‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 36 sur 141 · Le comte (le Mirabeau. à. M. le baron d'Epagnac · texte numérisé non relu

Le comte (le Mirabeau. à. M. le baron d'Epagnac

Puis il me dit : « Mon enfant tu te perds :

M J'ai lu ta prose et tes prétendus vers;

« Tes vers bénins et ta prose sans rime

« M'ont ennuyé. Ce n'est pas un grand crime :

« A maint lecteur j'ai vendu de l'ennui ;

« Le mal qu'on fait , on le reçoit d'autrui.

« Or, maintenant, souffre que je t'éclaire:

«Si Tesprit seul est la fortune entière,

«Tu n'es pas riche; il en faut convenir;

« Console-toi : tu peux le devenir;

«D'effet, s'entend; d'esprit, c'est peu de chose.

« De bons écrits , soit en vers , soit en prose ,

« Tu n'en fais pas, tant mieux : on n'en veut plus.

« Les vieux chemins sont un peu trop battus.

« Viens , fais-toi jour en des routes nouvelles ;

« Prends cette plume, écris-moi des libelles;

«Tu signeras, si tu n'es pas poltron;

«Mais, si tu l'es, tu peux cacher ton nom;

« Cette méthode est même la plus sûre ;

« Et c'est toujours éviter une injure.

M Fais des pamphlets , et sois bien effronté ;

«Point de remords; il faut être acheté.

« — Mais , le mépris ! — Fi ! la crainte m'assomme.

M Un jour, ô ciel, puissé-je, en galant homme,

«Maudit, mais craint pour mes nobles écrits,

« Etre accablé d'argent et de mépris !

« — Mais le public! mais la gloire! l'estime!

« — Eh! laisse-là tout ce jargon sublime.

«La gloire est sotte, et ne fait point dîner.

«Travaille et mords sans plus examiner;

« Mets à profit mon avis salutaire;

« Déchire , ments , calomnie , exagère ;

« Suis mon exemple, et sois bien convaincu

« Que tout l'honneur ne vaut pas un écu. «

Je l'écoutais, et j'étais dans Fivresse.

Mon cher Elie, en s'esquivant, me laisse

Le fruit heureux d'un discours aussi beau,

Son double esprit, mais non pas son manteau.

Avant ce tems j'aimais fort la satire :

Tout pauvre diable est enclin à médire.

J'avais parfois joliment dénigré;

Mais, ce jour là, j'étais un inspiré.

Pour vingt écus écrivant de génie ,

Par élégance usant de calomnie.

J'avais déjà griffonné, ramassé

Tout un volume, avant d'avoir pensé.

Enfant perdu de la littérature.

Vrai don Quichotte, et chercheur d'aveiiiure,

Je crus aussi devoir m'associer

Certain Sancho , mon fidèle écuycr • .

Les calembours ornent ses opuscules ;

I. Le marquis de Champcenelz. On a de lui, indépcndainmciit du pctil Almanach des grands houiines , auquel il eul la plus grande part, les Gobes-mouches au Palais l\oy(d, e! \9. l'a/odie du Songe d'AtlinUr, (ju'il fil de sociele asce l^ixarol.

Sans s'appauvrir donnant des ridicules,

Il applaudit du rire épais des sots

A ses rébus, qu'il prend pour des bons mots.

Berné cent fois, il est encor novice.

En consultant sa pesante malice,

Je barbouillai plus d'un livret bouffon

Contre Garât, Condorcet et Buffon ' ,

Me souvenant des leçons de mon maître,

Aussi fécond, plus effronté peut-être;

Mais ( pardonnez aux faiblesses du cœur ) ,

Mais, moins que lui dégoûté de l'honneur,

Je me flattais que ma douce éloquence

Allait en cour, à Paris, dans la France,

Faire une émeute ; et qu'un siège de plus

Serait créé chez les quarante élus.

Des pensions: j'en attendais plus d'une;

O durs lecteurs! ô mon siècle! 6 fortune!

Funeste abîme où je portais mes pas.

Je travaillais, grand Dieu! pour des ingrats.

1. On se permet clans cette facétie d'insuller des gens de lettres distingués, M. de Condorcet, par exemple, M. de La Harpe, madame de Silleri , recommandable à tant d'égards, et même M. de Buffon, que son génie et son âge auraient dû mettre à l'abri de la satire. Tous les honnêtes gens ont été révoltés de cette extrême indécence. II n'est pas aisé de décider si elle est plus odieuse que ridicule. Un écrivain du dernier ordre blâmer le style <lo M. tic Buffon! un miséraljlc parodisle oser persiffler M. de Buffon !

(N(>(c de Chrnicr.)

Rien n'est venu : beau Iruit de ma selenee ! Or, jugez-moi, jugez en eonseience, Mon elicr leetcur : flécidez si je (loi Mourir de fann; parlez, répondez-moi?

LE PUBLIC

De honte , au moins. Dans le fond tu m'affliges;

Pauvre garçon ! d'où viennent tes vertiges?

Quel noir délire a brouillé ton eerveau?

De tems en tems j'aime à voir un Roileau

Qui, des beaux-arts né censeur légitime.

Sait dispenser le mépris et l'estime :

A ce modèle il fallait ressembler;

On le chérit... mais l'on doit accabler

Un malheureux qui, bouffi d'arrogance,

Fier d'étaler sa plate extravagance.

Rieur maussade et zélé pour le mal,

Sur son fumier s'érige un tribunal.

Avec les lois, quand le sage Brienne

Sait allier la grandeur souveraine;

Amis du peuple et dignes de leurs noms,

Quand Montmorin, quand les deux Lamoiguons

Semblent lutter de zèle et de prudence,

Pour relever les destins de la France,

Et, s'animant à la voix de Louis,

D'un noble accord font refleurir les lys.

Quitteront-ils leurs sphères immortelles?. .

As-tu bien pu, triste auteur de libelles,

Un seul instant penser de bonne foi

Oiie leurs regards descendraient jusqu'à toi?

Kt que sur toi les grands, l'académie,

r.e Roi lui-même, et la France ébahie.

Feraient pleuvoir avec profusion

('redit, faveur, éloge, pension?

Va recevoir d'un maraud de libraire

Pour tant d'opprobre un modique honoraire;

Cours éviter les brocards, les sifflets.

Dans Tantichambre , au milieu des valets;

Tu dois leur plaire; et de pareils ouvrages

Peuvent compter sur de pareils suffrages.

Ecoute encor un important avis :

Tu reviendras à tes profonds écrits ;

Rien ne te sied que ce genre d'escrime;

Pour être lu garde bien l'anonyme;

Point de détours, point de nom supposé :

A dire vrai, tu t'es mal déguisé;

Grimaud d'accord, mais non de la Reynière ^

D'un tel abus je sais trop que Voltaire

Donna l'exemple; et je l'en blâme fort;

Mais il acquit le droit d'avoir ce tort.

I. L'auteur du Petit Ahnanach des grands hommes a jugé ù propos de l'attribuer à M. Grimaud de la Reynière, connu par quelques ouvrages d'un genre différent. Cette ruse n'a trompé personne : si l'auteur pseudonyme avait eu soin de publier sa parodie sous le nom d'un échappé des Petites-Maisons , la supposition aurait été plus facile à soupçonner. {Note de Chénier.)

ii6 LE PUBLIC ET L'ANONYME.

Observe bien qu'il avait fait Zaïre ^ Sémiramis y Brutus , OEdipe^ Alzire ; 11 a dû craindre un nom tel que le sien ; Toi, tu pourrais te cacher sous le tien. Quand le grand homme écrivait un peu vite. Petits rimeurs, tes égaux en mérite, Servaient d'enseigne à ses contes bouffons, Faibles pour lui, pour eux beaucoup trop bons; Il honorait les noms qu'il daignait prendre; Il descendait; tu ne pourrais descendre.

l'anonyme.

Ah! je vois trop d'où naît votre courroux; Des mes talens le public est jaloux.

Me siffler! moi! quelle injustice extrême! Droit à Bagnol je cours à l'instant même; J'v trouverai nombre d'admirateurs.

Et des amis, et même des lecteurs.

Adieu, je pars: d'un style inexorable Je vais écrire un libelle admirable.

En plus d'un tome; et, là, je veux punir. Vous, qui sifflez...

LE PUBLIC

Punis donc l'avenir, Qui, par écho, te sifflera peut-être, S'il a pourtant l'honneur de te connaître; Si Faribol , sur les pas de Cotin , Peut voyager en pays si lointain.

Sois prêt : courage ! attends pour honoraires

Brocards, affronts, voire un peu d'étrivières ;

C'est pour ton bien. Tu diras, mais trop tard :

« Quand on veut nuire , il faut beaucoup plus d'art ;

« Il faut choisir ses gens avec prudence;

« Long-tems on pleure un moment d'impudence ;

v( Me voilà donc un sot déshonoré :

« J'aurais mieux fait d'être un sot ignoré. »

VARIANTES

Page 1