POEME SLR L'ASS. DES NOTABLES
« Que le Jura soit libre ^; et que, loin de mes yeux,
« L'esclavage , étalant son aspect odieux ,
« Coure au fond d'un sérail, à Delhi, dans Byzance,
« D'un bourreau despotique exalter la clémence.
« La Liberté n'a pas un langage imposteur:
« Quand sa bouche a loué , l'éloge est dans son cœur,
« iMais l'éloge pudique et mêlé de courage.
« Elle offre avec mesure un volontaire hommage ;
« Dans les cœurs attiédis elle enflamme l'honneur,
« Produit les grands exploits, les vertus, le bonheur,
« Fait les rois plus puissans , les sujets plus fidèles.
a Un père idolâtré n'a point d'enfans rebelles. »
I. Les habilans du Mont-Jura étaient encore, à cette époque, asservis au droit de main-morte.
SUR
Nuaquaiimc uponaiu, Vexalus loties ?
JuVE!«AL t iat 1
iN ous avons parmi nous clétriiit la tyrannie. Ne détruirons-nous pas l'impure calomnie? J'entends déjà frémir, au nom de liberté, Ce monstre enorgueilli de son impunité.
Les lois à son poignard opposent leur égide ; Mais, bravant du sénat la justice rigide, Il insulte au courroux des impuissantes lois, Et de la renommée usurpe les cent voix.
D'écrivains , d'imprimeurs quelle horde insensée Diffame ce bel art de peindre la pensée! Un faquin sans esprit, chansonnier des valets, De refrains d'antichambre habillant ses couplets, Compile lourdement de tristes facéties,
Qu'il orne avec raison du nom de rapsodies : Le stupide Léger '■ veut remplacer Piron ; Fantin ^ se croit Tacite , et Richer ^ Cicéron : Le démon du mensonge inspire leurs brochures; Un peu d'or fait couler des flots d'encre et d'injures. Même en ces tems de gloire où des soldats français Tous les fleuves toscans attestent les succès, Dans les murs de Paris l'Autriche a son armée Qui, faisant chaque jour mentir la renommée, De loin, par des pamphlets signalant sa valeur, Poursuit sous des lauriers Bonaparte vainqueur, Et, vantant des Germains la prudente retraite, Pour l'aigle fugitive embouche la trompette.
Dans ce nombreux essaim , doublement indigent ,
]Nul n'a besoin d'honneur; tous ont besoin d'argent.
A la honte aguerris, ces forbans littéraires
Ont mis leur conscience aux gages des libraires.
Envieux par nature, et brigands par métier,
Ils vendent l'infamie à qui veut la payer;
Et , meublant de Maret la boutique infernale ,
1. Léger, auteur et acteur du théâtre du Vaudeville, et ensuite de celui des Troubadours.
j.. Fantiu-Desodoards, homme de lettres et auteiir d'une histoire de France , production sans physionomie , long abrégé «l'énormes fatras. (Note tirée du Tableau de la Littrrnturc. )
3. Richer-Serizy , éditeur de V Accusateur public, journal anti-républicain.
Ils dînent du mensonge, et soupent du scandale.
13on! me dit un lecteur, à quoi tendent ces vers? Ce bas monde est rempli de sots et de pervers. Mais veux-tu, des héros négligeant la peinture. Abaisser tes crayons à la caricature?
Et le hideux portrait des bâtards de Gacon ' Doit-il souiller la main qui peignit Fénélon? A Fonvielle, à Langlois^, daigneras-tu répondre? Leur nom seul prononcé suffit pour les confondre. Prétends-tu , déchaîné contre ce vil troupeau , Armé des fouets vengeurs d'Horace et de Boileau, Fesser le grand orgueil du petit Lacretelle? Rendre d'un Jolivet la bêtise immortelle? Et, du plat Souriguière^ exhumant les écrits, Disputer au néant ses plus chers favoris ?
1! les réclamerait; c'est tenter l'impossible.
1. Gacon (François), connu sous la dénomination du poète sons fard. On peut l'appeler à juste titre le Zoïle du XVI'' siècle, il fut conslaninient en guerre avec tous les grands littérateurs de son tems , et spécialement avec l'Académie. On disait de lui qu'il était plus fou que méchant.
■t. Fonvielle , journaliste peu connu. Langlois concourait à la rédaction des Actes des Apôtres , de la Quotidienne et du Précurseur.
3. Souriguière publiait et rédigeait le Réveil du peuple et le Miroir.
Organe du public , la censure inflexible , Exerçant à loisir le pouvoir d'un bon mot , Punira Lormian du malheur d'être un sot. Un défaut naturel veut quelque tolérance :
11 sait ennuyer ; soit : on sait bailler en France. Pour moi, je ne veux point, Don-Quicliote nouveau. De prétendus géans me remplir le cerveau,
Et, la lance en arrêt, cherchant les aventures. Ou redresser les torts, ou venger les injures. Mercier ' combat Newton , Voltaire et le bon sens ; 11 sera ridicule; il le veut, j'y consens. Qu'il nous vante Rétifs, son émule en folie; Que, d'un fard imposteur enluminant Thalie, En doucereux jargon surpassant ses rivaux , Duraoustier dans ses vers commente Marivaux; Que le cousin Beffroi reste au fond de la lune; Que Dumolard nous glace à la même tribune Où la raison sublime allumait son flambeau, Où discutait Barnave, où tonnait Mirabeau; Sur sa lyre de plomb que Souriguière chante De Dumont converti l'humanité touchante;
1 . Mercier ( Louis ) , auteur du Tableau de Paris , de beaucoup de drames et d'autres ouvrages.
2. Rëtif de la Bretonne ( Nicolas Edme), le plus fécond et le plus infatigable des romanciers. Il composa de plus une foule d'écrits sur la philosophie, plus bizarres les uns que les autres. On ne connaît plus guère que de nom son Payaan , ses Contemporaines, ses Provinciales , etc.
SUR LA CALOMNIE. ii
Que le moine Gallais% burlesquement disert, De Midas Bénesech fasse un nouveau Colbert : A tous ces beaux esprits il est permis d'écrire, Et j'attends qu'un décret me condamne à les lire.
Plus tolérant encor, je souffre qu'en tout lieu
Trissotin-Rœderer ^ se dise Montesquieu.
Poursuis, cher Trissotin: doctement ridicule.
Ecrase le bon sens sous ta lourde férule ;
Et, de la renommée épris à son insu,
Régente l'univers sans en être aperçu.
Un sot est toujours vain. En passant dans la rue,
Vous nommez Démosthène; et Lémerer^ salue.
L'auteur même du iS'ow/y/^ n'est pas exempt d'orgueil.
De Richer , de Ferlus , c'est le commun écueil ;
Et Gallais, qui n'a point, mais qui donne la gloire.
Croit que le sort du monde est dans son écritoire.
On condamne à l'oubli de petits charlatans Mécontens du public , et d'eux-mêmes contens ; Mais c'est peu d'ennuyer : les sots veulent proscrire.