LES
Glorja in excelsis Deo !
Vj LOIRE à Dieu clans les hauts ! Disons nos patenôtres.
C'est peu qu'un successeur du prince des apôtres
Dans ses filets vieillis, et rompus quelquefois,
Prétende repêcher les peuples et les rois ;
Un culte dominant va réjouir la France:
Telle est des nouveaux saints la dévote espérance.
Ils sont nombreux, zélés; ils prêchent des sermons,
Des journaux, des romans, des drames, des chansons.
Nous entendrons encor disputer sur la grâce,
Non celle de Parny, de Tibulle , et d'Horace ,
Mais celle d'Augustin, la grâce des élus.
Qui vaut bien mieux que l'autre, et qui rapportait plus.
Courage, marguilliers ! N'entendez-vous pas braire
Les fils, les compagnons de l'âne littéraire?
« Oui , par Martin Fréron , le triomphe est certain !
« Dit Geoffroi : venez tous , héritiers de Martin ,
« Et vous surtout, Clément, son émule intrépide,
« Philoctète nouveau de ce nouvel Alcide!
LES NOUVEAUX SAINTS. i6
« Soyons gais, buvons frais; honneur à tout chrétien! « Dieu prend soin de sa vigne; et les Débats vont bien, « La dîme reviendra; nous en aurons la gloire; « Vivent les oremus et la messe après boire ! « Pour la philosophie, oh! c'est le tems passé: « Grâce à Clément et moi , Voltaire est renversé. « Nous avons longuement disserté sur Alzire , « Sur Tancrède et Gengis , sur Mérope et Zaïre ; « On est désabusé de ces méchans écrits, « Si bien que nos extraits font bâiller tout Paris. « Rousseau, Buffon,Raynal, vrais fous, prétendus sages, « Qui du siècle dernier captivaient les hommages; « Aujourd'hui sans égards vous les voyez traités , « Réimprimés, vendus, lus, relus, tourmentés; « Dans la bibliothèque , aux camps , sur la toilette , « Partout vous les trouvez; tout passant les achète. « On ne tourmente pas Guyon, frère Berthier, « Chaumeix et Patouillet, Nonotte et Sabathier; « Ils sont, loin des lecteurs, à l'abri des critiques, « Gardés avec respect dans le fond des boutiques , « Ainsi que des trésors , des joyaux précieux , « Qu'un possesseur jaloux dérobe à tous les yeux. »
De ces grands écrivains imitateurs fidèles , Vous serez conservés auprès de vos modèles. Croyez , c'est fort bien foit , et propagez la foi ; Dieu vous gard'! Mais , de grâce , ingénieux Geoffroi , Et vous, léger Clément , pour l'honneur de l'église,
DEijviTs anciennes. Ilf. J J
tC)i LES NOUVEAUX SAINTS.
En matière de foi craignez quelque méprise: Tenez , vous croyez vivre ; on s'y trompe souvent ; Vous êtes morts, très-morts; et Voltaire est vivant.
Non loin de ces frelons , nourris dans l'art de nuire ,
Et corrompant le miel qu'ils n'ont pas su produire,
J'aperçois le phénix des femmes beaux-esprits.
Son libraire lui seul connaît tous les écrits
Dont madame Honesta daigne enrichir la France.
Vous n'y trouverez point cette heureuse élégance.
Cet esprit délicat, dont les traits ingénus
Brillaient dans Sévigné, Lafayette, etCaylus;
C'est un lourd pédantisme, un ton sévère et triste;
C'est Philaminte encor, mais un peu janséniste.
« De la France avec moi le bon goût avait fui,
« Dit-elle; après dix ans j'y reviens avec lui.
« Plaignant du fond du cœur ma patrie en délire,
ce J'arrive d'Altona pour vous apprendre à lire.
« J'ose même espérer de plus nobles succès :
« Je voudrais, entre nous, convertir les Français.
« Plus d'un, sans réussir, a tenté l'entreprise;
a Vous n'aviez point encor des mères de l'église.
« Si la philosophie a pu vous abuser.
« Si des noms trop fameux qu'on voudrait m'opposer
« Forment dans la balance un poids considérable ,
a Mes trente in-octavo sont d'un poids admirable :
« Pour faire pénitence il faut les méditer.
« J'aurais bien plus écrit; mais je dois regretter
« Quelques beaux jours perdus loin de mon oratoire : « C'était un vrai roman; le reste est de l'histoire, <c Et de la sainte encor : vingt ans j'ai combattu « Pour la religion, les mœurs, et la vertu. »
Peste ! ce ne sont là des matières frivoles : Vous n'êtes point, madame, au rang des vierges folles; Vons n'avez point caché sous le boisseau jaloux La flamme dont le ciel fut prodigue envers vous; Mais, faisant au public partager cette flamme, Croyez qu'un ton plus doux lui plairait mieux , madame. Vous êtes sainte: eh bien! chaque chose a son tour; Soyez sainte , aimez Dieu : c'est encor de l'amour. Aux jours de son printems Magdeleine imprudente Se repentit bientôt, mais ne fut point pédante: Quand elle crut, l'amour fit sa crédulité: Et toujours ce qu'on aime est la divinité. Voyez Thérèse encor: quelle sainte adorable! Elle aime, elle aime tant, qu'elle a pitié du diable, Et, pour l'époux divin se laissant enflammer. Plaint jusqu'au malheureux qui ne peut plus aimer,
« Ah! vous parlez du diable? il est bien poétique, « Dit le dévot Chactas, ce sauvage erotique. « Neptune approche-t-il du grand saint Nicolas? « Les trois sœurs de l'amour avaient quelques appas; « Ces beautés cependant sont fort loin d'être égales « Aux trois hautes vertus qu'on dit théologales.
« Trois , c'est peu J'en conviens ; mais nous avons aussi
« Sept péchés capitaux bien comptés, Dieu merci!
« De la loi des chrétiens ô bonté souveraine !
« Les païens adoraient aux bords de l'Hyppocrène
« Neuf vierges seulement; nous espérons aux cieux
« En trouver onze mille; et cela vaut bien mieux.
« Rendez le paradis, l'enfer, le purgatoire:
« Voilà le principal; et, quant à l'accessoire,
« Rendez... à dire vrai c'est le point délicat,
« Quelques brimborions, cure, canonicat,
« Evêché bien rente, bonne et grasse abbaye,
« Dîme... il faut, comme on sait, de tout en poésie.
« Tel est le saint traité qu'on peut faire entre nous:
« Sans cela je vous quitte; et c'est tant pis pour vous.
« J'irai, je reverrai tes paisibles rivages,
« Riant Meschacébé, permesse des sauvages;
« J'entendrai les sermons prolixement diserts
« Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts!
« O sensible Atala ! tous deux avec ivresse
« Courons goûter encor les plaisirs de la messe!
« Chantons de Pompignan les cantiques sacrés!
« Les poètes chrétiens sont les seuls inspirés.
« Près du Pange lingua comme on méprise Horace !
« Près du Dies irœ comme Ovide est sans grâce !
« Esménard, par exemple, est un rimeur chrétien.
« Homère seul m'étonne: il fut, dit-on, païen.
« Que n'a-t-il sur ses pas trouvé quelque bon prêtre!
« Hélas ! monsieur Aubry l'eût converti peut-être.
SATIRE. i65
rt Pour vous, Pope, Lucrèce, écrivains peu dévots,
« Et vous, mauvais plaisans, poètes à bons mots,
c< Ennuyeux La Fontaine, impertinent Molière,
« Sec et froid Arioste, insipide Voltaire,
« Les Hurons, gens de goût, ne vous ont jamais lus;
« Ils m'ont beaucoup formé: je ne vous lirai plus.
« Mais, fille de l'exil, Atala, fille honnête,
« Après messe entendue, en nos saints tête à tête,
<f Je prétends chaque jour relire auprès de toi
« Trois modèles divins; la Bible, Homère, et moi! »
C'est bien assez de vous; la Bible est inutile. Homère davantage; il n'a pas votre style. Surtout de Bernardin copiez mieux les traits; Vous ennuyez par fois, et n'instruisez jamais: Il plaît en instruisant; son secret est plus rare; Il est original; et vous êtes bizarre.
« Soit, répond un quidam; pour moi je suis abbé: tf II s'agit bien de vers et du Meschacébé; « Laissons tous ces lambeaux d'élégie ou d'églogue; « Je ne connais de vers que ceux du décalogue : « Au fait, en quatre mots; payez, si vous croyez; « Si vous ne croyez pas, en revanche, pavez. « Vous êtes philosophe: à vous permis de l'être; « Mais c'est bien votre faute et non celle du prêtre; « Et vous l'en puniriez? le tour est trop méchant. « Il est dans saint Ambroise un endroit fort touchant.
i66 LES NOUVEAUX SAINTS.
« Vous ne refusez rien au défenseur impie
« Qui pour vous aux combats n'expose que sa vie;
« Et le ministre saint, qui, tranquille à l'autel,
« Loin du champ de bataille, invoque en paix le ciel,
« Que lui donnerez-vous? pas une obole ! ah! traîtres!
« Vous aurez des héros, vous n'aurez plus de prêtres!
« Vous n'avez donc jamais senti la volupté
« Qu'inspire un TeDeum^ quand il est bien chanté?»
Le Te Deum pourtant ne vaut pas la victoire; Mais il faut, selon vous, payer pour ne rien croire? Non, tant cru, tant payé: nul au nom de la loi Ne peut lever sur tous un impôt pour sa foi. Ainsi par Jefferson l'heureuse Virginie Des cultes différens vit régner l'harmonie. J'entends : vous maigrissez; les profits ne vont point; Lambertini pour moi répondra sur ce point. On ne vit pas souvent pape de son étoffe. Pape lettré , malin , voire un peu philosophe : Fléau de Mahomet, ce prophète imposteur. D'un chef-d'œuvre naissant il fut le protecteur Par respect pour Jésus, dont il était vicaire. Des moines un beau jour vont le trouver: Saint père! « En notre jeune tems le couvent allait mieux; « Dévotes à foison ; mais nous devenons vieux : « On gèle à la cuisine, on jeûne au réfectoire; « Pour les rosaires, rien; rien pour le purgatoire; '< La messe est au rabais; nous vendons peu d'agniis;
« Quant aux enterremens , hélas! on ne meurt plus. » Ce disant, ils pleuraient, et montraient leur besace. Par quelques pièces d'or consolant leur disgrâce , Le pontife narquois rit sous cape, et leur dit: « Pour des moines toscans vous avez peu d'esprit; « Vous vous abandonnez , et Dieu vous abandonne : « Courage ! intriguez-vous ; faites quelque madone.
« Paix là, ne raillez point, s'écrie un court vieillard ' « A la voix glapissante , au ton sec et braillard : « Ne pas croire avec moi des vérités sensibles ! « Moi, le saint père, et Dieu, nous sommes infaillibles. « De penser comme moi l'on doit être charmé; « D'ailleurs, j'ai prouvé tout, c'est-à-dire affirmé « Dans quinze ou vingt leçons, dans cinq ou six brochures, « En profond raisonneur, avec beaucoup d'injures. « Vous doutez, malheureux! voilà comme on se perd. ]\Iais Voltaire, Rousseau , Montesquieu, d'Alembert ! « Quoi ! l'on en parle encore ? indociles cervelles ! « Médians, qui n'aimaient pas les peines éternelles! « Si j'ai pensé comme eux dans ma jeune saison, « J'étais comme aujourd'hui certain d'avoir raison : « Pour eux ils avaient tort, et jusqu'à l'évidence « J'ai de ces novateurs démontré l'impudence. Mais leur philosophie a corrompu les cœurs :