NOUVELLE
Des auditeurs l'étonnement extrême, Quand il eut dit, l'étonnait fort lui-même : Sans lui répondre, ils examinaient tous Ses grands yeux noirs, sa noire chevelure, Son nez romain, sa taille, son allure; Puis se disaient: Qu'est-ce? l'entendez-vous? Quel monotone et singulier langage!
Italien? Comment! cet homme-ci?
On s'est trompé. Que vient-il faire ici? Son idiome est celui d'un sauvage.
Bientôt le bruit , d'abord faible et confus , Gagne , s'étend , s'accroît de plus en plus. Le maître parle, et soudain grand silence: « Cet étranger n'a pas le regard bon; « Vous le prenez pour un sauvage? Non, M Non ; c'est plutôt un jacobin , je pense : « Il est venu par la route de France; « Et je crois bien qu'il a parlé gascon. » Gascon! La foudre, en perçant les nuées, La foudre même eût fait moins de fracas: Figurez-vous les cris , les brouhahas , Les quolibets, les ris à grands éclats; Sifflets aigus, effrayantes huées:
On se croyait aux pièces de Nisas.
Gascon, sandis! gascon! le misérable!
Fuis, jacobin, carmagnole exécrable; Eh! cadédis; nous crois-tu des Gascons?
Vieillards, enfans, baronnets et barons.
a3o LE MAITRE ITALIEN.
Tout s'en mêlait, voire aussi les baronnes. Au long assaut des injures gasconnes Avec pitié le Romain répliqua :
Oh I che bruti ! che razza tedesca !
Vite arrivé, parti plus vite encore, Aliberti plaignait ces pauvres gens; Il s'écriait : quels pays indigens!
Ils ont des fous et n'ont pas d'ellébore. A Lunebourg le vicomte enchanté Reste vainqueur et toujours plus fêté; Mais en Gascogne il avait lu l'histoire : Que de héros, flattés par la victoire, Furent vaincus dans un dernier combat!
Quand ma planète est dans tout son éclat, Craignons, dit-il, une éclipse importune; Il ne ûuit point fatiguer sa fortune.
D'un sort plus beau mes yeux sont éblouis : D'être Dunois j'ai la noble espérance; On a r'ouvert les portes de la France; Dunois peut donc rentrer dans son pays.
Il va partir, et la ville est troublée. Nombreux concours. Le héros, en grand deuil ^ Se présentant à l'auguste assemblée, L'œil attristé, mais plein d'un noble orgueil, Dit, sur le ton d'une oraison funèbre:
«Ecoutez-moi, mes hôtes, mes patrons,
NOUVELLE. 23i
« Mes bienfaiteurs , baronnes et barons , « Dignes soutiens d'une cité célèbre.
«J'aurais dû vivre et mourir parmi vous; «Je le voulais; mais le destin jaloux « Veut le contraire; et ce destin l'emporte. « Longtemps banni , nouveau Coriolan , M Je dois me rendre aux désirs de Milan : « On a besoin d'une tête un peu forte, «D'un homme grave, et point aventurier, « Monsieur Melzi ' me dépêche un courrier. « C'est en pleurant que je vous abandoime; « De mon pays vous connaissez les torts : « Il fut ingrat ; mais il a des remords ; « Coriolan pardonna, je pardonne.
Un cri s'élève : « Éternelles douleurs !
Vovez les yeux des baronnes en pleurs;
Pour vous , cruel , ces yeux n'ont plus de charmes!
Vous nous quittez! » — « Ah! cachez-moi vos larmes;
« Il faut remplir un austère devoir.
« Vous n'avez plus besoin de mon savoir ;
« Même à Florence il n'est point d'homme habile
« Qui se flattât de montrer dans la ville
« L'italien tel qu'on le parle ici.
« Vous l'enseigner serait vous faire injure-:
1. Melzi (Louis), ti.ovalier de Malte, aussi célèbre dans les armes (|ue par ses talons liUoraircs, naquit h. Milan.
« Vous savez tous ma langue , Dieu merci !
« Comme moi-même; et du moins, je le jure,
« L'italien jamais vous n'oublîrez.
A son serment tous les sermens s'unissent.
On en fait trop; ceux-là seront sacrés.
A son grand cœur tous les cœurs applaudissent;
Avec respect la foule suit ses pas;
On l'accompagne aux portes, sur la route;
Il rit, on pleure; il se tait, l'on écoute;
Un dernier mot s'échappe... « Adiousias. »
Il dit, s'éloigne, et regarde, et soupire;
Et ce héros, rêvant d'autres succès,
En attendant qu'il redonne un empire,
Vient à Paris enseigner le français.
Mais, loin de lui, sa gloire n'est absente
A Lunébourg, ville reconnaissante;
Des beaux esprits il y fait l'entretien;
D'une statue il y reçoit l'hommage;
Et dans la place, aux pieds de cette image,
On lit trois mots : Au maître italien.
Là, chaque soir une cité ravie
Vient admirer le vicomte de Crac,
Et parle encore, en dépit de l'envie,
L'italien... que l'on parle à Nérac.
NOTES