‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 63 sur 141 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

i\.ux environs des mers de Germanie,

Tout près de l'Elbe, et non loin de Hambourg,

Se trouve un lieu qu'on nomme Lunébourg,

Cité fameuse, et berceau du génie.

C'était le tems où nos preux chevaliers

Couraient cherchant des murs hospitaliers

Loin de la France et loin de leur famille,

Depuis le jour, à jamais détesté,

Qui détruisit la saine liberté,

En renversant les murs de la Bastille.

Comme il faut vivre, aucuns étaient lecteurs,

Instituteurs, auteurs, prédicateurs;

Aucuns montraient le chant à quelque belle,

Aucuns la danse, aucuns Polichinelle.

M'est-il permis, entre tant de héros.

D'en choisir un, dont je dirai deux mots?

Nérac était le lieu de sa naissance ;

Il avait nom le vicomte de Crac,

Homme à son gré de très-haute importance.

Cousin-germain des barons d'Albicrac;

Sot, paresseux, ignorant comme un moine,

TNe sachant rien que le patois gascon,

Ne possédant de trésor que son nom;

Mais l'impudence était son patrimoine.

Dans l'Allemagne il apprit en chemin.

Grâce au besoin, ce grand maître de langue,

Quelques lambeaux du langage germain.

Lui-même un jour se fit telle harangue

En son patois: « Eh donc! que deviens-tu?

«Sujet loyal, banni par ta vertu,

« Mourant de faim, tu vis dans l'espérance!

« Ne dois-tu pas un Dunois à la France ?

« 11 faut songer à conserver Dunois,

« Si tu voulais enseigner ton patois?

«L'enseigner, bon; la grande peine à prendre

« Est de trouver gens qui veuillent l'apprendre.

« Pour en sentir les charmantes douceurs,

«Ces Allemands sont trop peu connaisseurs;

« Mais l'Italie en ces lieux intéresse;

«Car les Français, enragés roturiers,

« Dans ce pays font la guerre en courriers,

« Et des Germains vont battant la noblesse.

« De l'Italie on parle tout le jour :

« C'est Mondovi , c'est Dégo, c'est Plaisance,

NOUVELLE. o.i'y

« Locli, Turin, Gênes, Milan, Florence,

« Rome!... et Nérac n'a jamais eu son tour.

(c Tous ces barons, dans la ville ébahie,

« Voudraient savoir la langue d'Italie.

« De ce jargon tu n'entends pas un mot;

« Mais eux non plus; et tu n'es pas un sot.

« On va cherchant la langue originelle,

«La langue mère, unique, universelle;

« Plusieurs savans sont pour le bas-breton ;

« Non, cadédis, c'est le patois gascon.

«Puisqu'il le faut, qu'il déroge, et devienne

« Pour un moment la langue italienne.

« En te berçant, ta nourrice t'apprit

« Le gascon pur; eh donc! l'affaire est bonne:

« Tu fonderas une cité gasconne.

« Que c'est pourtant d'avoir un grand esprit ! «

Dès le soir même, affiches dans la ville. A LA Noblesse. Un seigneur milanais y Forcé de fuir les jacobins français , Et dans ces murs fixant son domicile , Feut enseigner langage qu'il sait bien : Il a pour ce méthodes singulières ; En quatre mois y écoliers, écolières autant que lui sauront l'italien.

Notre héros tourne toutes les têtes :

On se l'arrache aux soupers, dans les fêtes;

C'est une vogue, un bruit, un engoûment, Une folie, une fureur si grande Qu'au bout d'un an cette ville allemande Plus ne savait un seul mot d'allemand.

Chacun de rire aux folles incartades Que prodiguait le comique héros; Lui-même aussi publiait ses boutades, Lettres, billets, chansons, menus propos. Discours pieux, virulens, emphatiques, Assaisonnés d'injures scolastiques ; Partout l'injure est style de dévots.

Plus, écrivit certain cours de lycée:

Douze in-quarto resserraient sa pensée; Grands écrivains sont avares de mots. Il régentait la bonne compagnie En toute chose; il enseignait surtout L';irt d'acquérir esprit, talent et goût. Et des secrets pour avoir du génie.

Voire on prétend qu'aimant fort les secrets Mainte beauté, qui n'en fît rien connaître, Prenait encor d'autres leçons du maître; Tant le mérite a de puissans attraits!

Quand de la sorte on fêtait le grand homme. Près de ces lieux certain banquier de Rome Vint à descendre; il quittait ses foyers, Craignant de Paul la royale folie.

Couvert du sang des Sarmates altiers.

NOUVELLE. aa5

Le Moscovite aux vallons d'Italie

Portait I3 fer , la flamme , le trépas.

Son général, monsieur saint Nicolas,

S'était adjoint Suwarow, grand apôtre,

Tueur de gens, et saint tout comme un autre;

Lequel, suivi de ces nombreux guerriers.

Vainquit d'abord nos débris héroïques;

Mais qui, depuis, dans les champs helvétiques,

Par Masséna vit flétrir ses lauriers.

Or, noterez que dans ces tems critiques,

Où le pouvoir luttait contre les droits,

Si des sujets fuyaient les Républiques,

Des citoyens émigraient loin des rois.

Le voyageur détestait ces pontifes,

Tyrans cagots, plus rois que les Césars;

Il méprisait leurs dogmes apocriphes;

Lettré d'ailleurs, et grand ami des arts,

Fier ennemi du pouvoir arbitraire,

Toujours fidèle et cher à son parti.

Estimé , craint dans le parti contraire :

On l'appelait signor Aliberti.

Pour lui, bon Dieu, quelle route importune'

Hambourg l'appelle, à son regret cuisant;

Triste climat, séjour peu séduisant,

Mais le dépôt de toute sa fortune.

Il cheminait, le cœur sombre et dolent.

L'esprit rêveur, et souvent l'œil humide;

OEuvies auclennes. III. 13

Lisant, chantant, ou les plaintes d'Armide,

Ou les fureurs du paladin Roland.

De son pays regrettant les merveilles,

Les lourds châteaux des lourds barons germains

Ne brillaient pas devant ses yeux romains;

Et l'allemand charmait peu ses oreilles.

Dans un village en passant arrêté.

Le voyageur allait dîner; son hôte.

Joignant babil à curiosité.

Par le valet avait appris, sans faute,

D'Aliberti le nom, l'état, le bien

Et le pays. «Monsieur, soyez tranquille,

« Dit le Germain : nous avons une ville

« Qui ne sait plus parler qu'italien.

u — De ces côtés? — Sur la route, à sept mille.

« C'est Lunébourg. — Partons vite; un courrier.

« — Dînez d'abord. — Non, mais je vais paver.

« — Soit. — Un courrier! des chevaux ! ma voiture!

« Je n'ai plus faim : j'attendrai jusqu'au soir. «

Pendant la route, il semblait que l'espoir

Eût à ses yeux embelli la nature ,

Au point qu'il fît l'éloge d'un coteau;

Fermant les yeux, lorsque par aventure

Il se trouvait près de quelque château.

« Rome , Florence , et Venise , et Ferrare ,

S'écriait-il, « la gloire en est à vous!

« Les astres purs qui brillèrent pour nous

NOUVELLE. 'i-i-j

« Ont enfin lui sur ce climat barbare. « Gloire immortelle à nos chantres heureux ! u Alighiéri, leur père et leur modèle; « Amant de Laure, et chantre digne d'elle, ce Vraiment poète et vraiment amoureux ; « Grand Torquato, l'émule de Virgile; «Ludovico, plus riche, plus habile, «Plus grand peut-être, et dont l'art enchanteur « Sait réunir la grâce et la vigueur, «La raison saine et l'aimable délire; <c Rivaux d'Horace, et maîtres de la lyre, « Chiabréra , Filicaia , Testi ; « Noble Guidi , dont les strophes divines « Depuis cent ans charment nos sept collines; « Fier Varano , brillant Algarotti ; «Et toi! l'honneur de nos tendres musette*, « Charmant Rolli, qui de tes chansonnettes « Fis retentir les échos de Windsor ; «Et vous! qu'aima la muse au sceptre d'or, « Touchant Maffei, élégant Métastase; « Sur les hauteurs des deux sommets sacrés, « Buvez l'encens , partagez mon extase , « Unis aux Dieux qui vous ont inspirés! « Au bout du monde on peut encore entendre « Votre langage harmonieux et tendre !

« J'avais besoin d'un plaisir aussi grand : « Je suis à jeun, bien las et bien souffrant. « Ne plus vous voir, 6 chef-d'œuvres antiques!

2i8 LE MAITRE ITALIEN.

« Ne rencontrer que des cités gothiques î

«Que Botzembourg î Lunébourg! Rotembourg!

« Et tout cela pour aller à Hambourg!

« Mais Lunébourg mérite au moins sa grâce :

« C'est un nom sec ; il n'est point clans le Tasse ;

« Le conserver serait un grand défaut :

« Lunopoli , c'est le nom qu'il lui faut.

Il arrivait, comme à la promenade

Tous les oisifs couraient se réunir;

Gens du beau monde ont vu de loin venir

Le postillon, chargé d'une ambassade.

On cherche, on trouve assez mal-aisément

Vieux érudit qui savait l'allemand.

Plein du renom d'une cité polie.

Dit l'interpète, et brûlant de la voir.

Un habitant de la belle Italie

Arrive exprès pour remplir un devoir.

Chacun s'écrie : Italien î qu'il vienne.

Vive, sandis, la langue italienne!

Le cher vicomte, en un si mauvais pas,

Écoute, approuve, et ne se trouble pas:

Il est sans peur, s'il n'est pas sans reproche.

Aliberti modestement s'approche,

Fait compliment au bon peuple Germain.

C'était partout des voyelles sonnantes.

Des mots choisis, des phrases élégantes.

Du pur toscan que parlait un Romain.

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