‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 1 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE L'ASSOCIATION PREMIÈRE DE L EFFORT AVEC LES AFFECTIONS SIMPLES. COMMENT CELLES-CI SONT RAP- PORTÉES a"uX ORGANES.— FONDEMENT DE DIFFÉRENTES CLASSES DE SEXSATIOXS. COMMENT ON POURRAIT DÉRIVER DE L'EXERCICE D'UN SENS, TEL QUE L'ODORAT, DIVERSES FACULTÉS ET IDÉES.

Réduit au sentiment absolu de l'existence ou aux impressions purement affectives qui le constituent, Têtre organisé vivant soutient bien, comme tel, des relations essentielles avec divers agents appropriés qui l'environnent. Il est même dirigé suivant de tels rapports, avec une assurance et une sorte d'infaillibilité, signes certains du physique des lois qui le régissent et l'entrainent dans le cercle assez uniforme d'une vie toute sensitive, presque sans perturbation^ comme sans connaissance.

Les sphères roulantes suivent dans les espaces célestes, les lois invariables de l'attraction qu'elles ignorent ;

les molécules des corps, placées dans les mêmes circonstances, manifestent toujours les mêmes affinités électives. Les affinités organiques ou animales, plus compliquées, paraissent avoir, il est vrai, bien moins de constance et de fixité ; mais la fibre vivante, l'élément sensible, et les combinaisons qui s'en forment, n'en suivent pas leurs lois avec moins d'aveuglement et de nécessité.

L'être intelligent seul connaît les résultats des rapports auxquels il est soumis par sa nature ; lui-même se donne une direction et un but, se rend compte des moyens, les veut et en dispose.

Or, l'être intelligent n'est j)as tel, uniquement, parce qu'il est susceptible, en vertu de son organisation, d'être affecté et de se mouvoir, mais parce qu'il est capable d'apercevoir les modifications qu'il éprouve comme sentant, et les actes qu'il détermine comme moteur. Or, le seul fait de la détermination de ses actes est essentiellement lié à l'aperceptioîi, tandis que la simple réceptivité sensitive des modes peut en être séparée : voilà le principe. Ces deux sortes de facultés commencent-elles ensemble, ont-elles même origine, mêmes conditions, mêmes instruments organiques ? Voilà ce qu'il fallait rechercher d'abord.

S'il était permis maintenant de rendre sensible, par quelque comparaison, la ditférence réelle qui peut exister entre la force vitale ou sensitive, qui détermine les actes automatiques de l'instinct, et celle qui dirige la locomotion et les actes de conscience, ne pourrait-on pas hasarder de dire que cette différence est comparable peut-être, jusqu'à un certain point, à celle qui existe entre les forces chimiques d'une part, qui, travaillant les éléments de la matière, transformant leurs composés les uns dans les autres, amènent tant de révolutions

successives dans le sein ou sur la surface du globe, et celles de gravitation ou d^mpulsion tangentielle d'autre part, dont les rapports déterminent la forme constante de l'orbite, et Tordre régulier des mouvements planétaires ?

La dynamique intellectuelle serait-elle plus fondée, que la dynamique des corps, à réduire des forces si diverses à une seule ? et l'observation intérieure ne motiverait-elle pas des distinctions aussi nécessaires que celles qui ressortent, en astronomie, de l'observation et du calcul ?

Poursuivons l'analyse de ces forces distinctes et non séparées, qui animent le microcosme, dans celles de leurs produits mixtes et composés, puisque c'est sous cette forme seule que les forces mêmes rentrent dans le champ propre et naturel de notre observation.

1. — Dans le déploiement constant et répété de la même force motrice, directement irradiée d'un centre unique, et le mode d'effort, seul primitivement relatif, qui lui correspond, se trouve constitué le sujet, par rapport au ter?ne organique inerte, qui résiste à son action. Lorsque ce terme multiple a été circonscrit dans ses parties comme immédiatement soumises à la même force, alors seulement, les impressions reçues par ces dernières, en vertu de leur affectibilité propre, devie?ment particulières e/re/«/ù'e.s de générales et absolues qu'elles pouvaient être dans l'origine ; alors aussi seulement, elles ont le caractère de véritables sensations composées du premier ordre, où entre un élément individuel constant, savoir la forme une de l'aperception ou du jugement, suivant laquelle les impressions sont rapportées à un siège organique déterminé.

Le premier acte, par lequel les impressions sensibles

sont rapportées aux organes qu'ils affectent, n'a pu échapper, malgré toute l'intimité des habitudes, aux esprits profondément réfléchis, qui ont tenté d'analyser l'intelligence humaine, jusque dans ses éléments constitutifs. Mais dès qu'ils l'attribuaient à quelque vertu innée, ou le considéraient comme une forme inhérente à la sensibilité, inséparable absolument de son exercice, ils devaient bien l'admettre sans condilions, ou même repousser l'idée qu'il fût possible d'assigner quelque condition particulière, sur laquelle un tel acte peut originairement se fonder. Une observation assez simj^le etpéremptoire, ce me semble, leur échappait ; c'est que si ce rapport primitif des affections aux parties, qui les souffrent, était aussi nature/, aussi nécessaire et invariable qu'ils le supposaient, et qu'il devrait l'être, en effet, s'il était inhérent à la sensibilité, ils n'eussent jamais pu l'observer ni le noter, quelle que fût leur sagacité ou leur finesse de tact dans ces matières.

« Ce raisonnement confus, ou ce jugement naturel, dit Malebranche (1), qui applique au corps ce que l'âme sent, n'est qu'une sensation qu'on peut dire composée ». On trouve ici la profondeur d'une première analyse qui devait, ce semble, en amener beaucoup d'autres ; car puisqu'il y a un composé, il y a donc aussi des éléments simples, ou des affections qui ne sont pas encore des sensations, comme des jugements qui n'en sont pas non plus. Mais toute analyse ultérieure se trouve bien arrêtée par le point de vue qui considère ces jugements comme naturels (ce qui signifie ici innés), et qui, d'une autre part, les taxe dl/Iusions ou d'erreurs : chose pourtant assez difficile à concilier ; car la démonstration de l'erreur suppose la preuve d'une vérité contraire (1). Il

(1) Recherche du la Vérité. Liv. I, Chap. I.

faut au moins deux chances réelles ou intelligibles ; or quelle est celle où ïcime, le moi apercevrait, jugerait que c'est lui qui soutire une douleur physique, sans ra23porter cette impression à quelque partie du corps ?

Loke, partant des idées de sensation, et les prenant toutes faites, telles qu'il les trouvait dans notre expérience, ne parait pas douter que la sensation ait pu jamais exister autrement que sous la forme d'idée. 11 était si loin de soupçonner un composé dans ce premier ordre de sensations, que l'école cartésienne avait pourtant signalé comme tel, qu'il ne le reconnût même pas dans les perceptions qui représentent les objets hors de nous.

Mais lorsque Condillac eut conçu le projet de remonter jusqu'à l'origine de toute idée et d'anatomiser, pour ainsi dire, les différentes espèces de sensations, pour assigner la part contril)utive de chacune d'elles dans l'entendement humain, qui est censé en être le résultat, ce philosophe, se plaçant très près du point où tout commence, dut reconnaître d'abord que les affections premières et simples de la sensibilité, n'ayant dans leur caractère intrinsèque rien qui portât, pour ainsi dire, le cachet de l'objetqui les occasionne, ni du siège qu'elles occupent, cette connaissance ou ce jug-ement qui se trouve en effet uni actuellement avec toutes nos sensations, devait avoir dans quelqu'une d'elles un fondement ou un mobile particulier. (C'est ainsi que le point de vue cartésien put être ramené dans les limites de l'expérience.)

Mais puisque Condillac ne tenait aucun compte des éléments perceptibles, qui pouvaient se rapporter à la motilité des organes, il dut nécessairement méconnaître la condition première dans laquelle se fonde la circon-

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scriptioii (les parties du corps et en assimiler les moyens à ceux de toute autre connaissance objective. S'il était remonté jusqu'à cette condition, il aurait vu qu'il ne s'agit plus que de chercher dans ce domaine réel, quelle peut être la sensation, immédiatement relative par elle-même, qui communique ce caractère à tous les modes qui coïncident ou s'associent avec elle. Condillac croit trouver exclusivement un tel caractère dans la sensation de solidilé dont la main est l'organe propre ; la main seule, s'appliquant d'une manière immédiate à l'objet solide, étendu comme elle, peut en reconnaître l'existence comme objet hors du moi, en circonscrire les limites; en déterminer, en créer, pour ainsi dire, les formes. C'est ainsi que les parties de notre propre corps, confondues dans le sentiment fondamental, se développent, s'étendent et se figurent en relief, sous le moule sensible qui les parcourt. Tant que le sentiment éprouve une réplique, c'est toujours le même moi qui se retrouve et se répond à lui-même ; dès que la réplique cesse ce n'est plus le moi, etc.

Je vois bien là un module universel, un instrument qui sert à connaître, à mesurer des objets, mais cet instrument lui-même comment est-il connu d'al)ord, car lui aussi est objet pour le moi qui commence à s'en servir, et avant qu'il l'ait encore appliqué à aucune autre partie, ni à rien d'étranger ? L'analyste ne remonte pas encore assez haut. Le caractère fondamental de relation extérieure, qu'il assigne à l'exercice particulier d'un sens, il l'a supposé déjà et il en a fait usage longtemps avant de mettre le toucher en jeu. Toutes les fois qu'il s'est agi, par exemple, de la locomotion ou de la direction d'un organe, tel (fue la vue^ comment a-t-il pu ne pas en dériver c|uelque sensation

relative ? ; comment le sujet de l'effort a-t-il pu se confondre entièrement avec le terme organique? ; comment un organe mobile quelconque a-t-il été constamment dirigé sans être connu ? ; Il fallait donc que les actes et mouvements fussent aussi automatiques qu'ils peuvent Têtre sous la loi de l'instinct. Mais alors quel est le fondement de toutes ces opérations intellectuelles dans la statue, bornée aux odeurs, aux couleurs, etc. ? Quel est avant tout, le fondement de sa personnalité, qui ne saurait être constituée pour elle-même, hors d'une relation quelconque ? Et s'il n'y a pas une personne identique, où va se rattacher la chaîne commune des modalités successives qui se transforment, où est le point d"ap23ui de toute l'existence (1) ?

Dès qu'il y a déploiement (Y effort, il y a un sujet et un terme constitués l'un par rapport à l'autre, et toutes les impressions deviennent plus ou moins particulières ou relatives, proportionnellement au degré de liaison, de proximité, de dépendance où elles sont à l'égard de ce mode relatif fondamental. Sans lui, tout est passif et absolu, les impressions du toucher comme les autres ; avec lui, tout se rapporte à unepersomie qui veut, agit, juge du résultat des actes, distingue, par le contraste, les modes forcés de la sensibilité passive de ceux qu'elle produit par un vouloir, et peut ainsi acquérir, soit directement par le toucher, soit par une sorte à'iii-

({) C'est du principe ou de l'origine du senliment de causalité qu'il fallait s'occuper d'abord, parce qu'en fait ce sentiment, qui est celui de la personnalité même, une fois constitué, on le voit s'associer de diverses manières avec les différentes impressions, soit par un rapport de dérivation si ces impressions ressorlent de la volonté, soit par un simple rapport de coexistence ou de simultanéité, si elles sont passives par leur nature.

duction (dans l'exercice de tout autre sens) l'idée de quelque existence ou force étrangère, conçue sur le modèle de la sienne propre.

Il s'agissait donc de remonter jusqu'à ce mode fondamental premier, auquel la personnalité est essentiellement inhérente, ou dont le moi est indivisible, d'en rechercher les conditions générales ou particulières, de voir comment il peut concourir avec l'exercice de divers sens, ou en faire partie essentielle, composer ainsi les affections immédiates et les féconder en les élevant à la hauteur de l'idée. Avant de chercher le passage de nos sensations à la connaissance des objets extérieurs qui n'en sont pas toujours les causes, ni même les occasions, la métaphysique avait donc à résoudre une question première et plus générale, où était même renfermée cette dernière comme un cas plus particulier : c'était de s'informer avant tout du passage d'un état purement affectif (tel qu'il peut être conçu approximativement par plusieurs signes pris dans notre existence même) à celui d'aperception personnelle, qui est bien nécessairement le fondement, le premier degré de toute intelligence. Ce problème conduisait directement à chercher, et à trouver peut-être, la condition commune qui, servant à effectuer dans l'origine le déploiement d'une force vivante, sert aussi à circonscrire dans son domaine propre, et joar autant d'actes relatifs de conscience, les termes multiples de son application, à distinguer ainsi, dans leurs limites réciproques, les termes inertes qui obéissent à la même puissance motrice, et ceux qui lui résistent sans obéir. Ainsi, la même cause, qui localise les impressions et constitue un moi qui les aperçoit à distance, localise aussi un objet lorsque le terme de l'efi'ort s'éloigne davantage, ou que la

résistance étrangère, l'inertie absolue, remplace l'inertie propre des organes et s'ajoute avec elle (ceci s'éclaircira mieux à l'article du toucher) (1).

(1) La nécessité d'une influence motrice, ou d'un effort actuel exercé sur des parties sensibles^ pour que les impressions faites sur ces parties puissent y être directement rapportées, me parait confirmé par un fait curieux rapporté dans un ouvrage peu connu (intitulé Histoire Naturelle de l'âme par M. liey Régis, médecin de la Faculté de Montpellier). « Ayant vu, dit ce médecin, un malade qui paraissait paralysé de la moitié du corps, après une attaque récente d'apoplexie, je fus curieux de savoir s'il lui restait quelque sentiment et quelque mouvement dans les parties alTectées. Pour cela je pris sa main sous la couverture du lit, et pressai fortement un de ses doigts, ce qui lui fit jeter un cri ; en ayant fait autant à chaque doigt, il sentit chaque fois une douleur très vive, mais sans la rapporter nulle part. Je mis alors ma main dans la sienne et lui dis de me serrer, il ne le put, etc. Cet homme eut besoin de plusieurs jours d'expérience pour apprendre de nouveau à se servir de sa main, à remuer les doigts les uns après les autres, et des lors aussi, il sut rapporter parfaitement la douleur au doigt pressé. » L'auteur conclut que, dans des paralysies de ce genre, l'âme perd la connaissance ou le souvenir de sa force motrice, de la proportion de son effort au mouvement requis, ce qui revient à dire que le sujet de cet effort moi perd l'idée ou le sentiment immédiat de celui des termes particuliers de son application, qui se trouve organiquement lésé. Et si tous les termes partiels, ou le corps en masse était dans le même état, toute aperception ne se trouverait-elle pas complètement suspendue, comme dans le sommeil, quoique l'affectibilité passive put subsister ? Le rapport direct des impressions à un siège tiendrait donc originairement aux mêmes conditions que la motililé volontaire; il pourrait donc être séparé de la partie atfective. Or, si l'on reconnaît cette séparation dans le premier sans doute de tous les jugements, il faudra bien l'admettre dans les autres : ne sommes-nous pas d'ailleurs, quant aux impressions des organes internes, dans le cas du paralytique de iM. Hegis ?

Condillac n'a point cherché en aucune manière comment le moi pourrait acquérir directement la connaissance intérieure des organes ; il ne s'occupe que d'une connaissance objective et secondaire de leurs formes extérieures. Autrement, il aurait vu que la réplique de Ceffort, dans des organes soumis à la même volonté,

(j:uvres de maink de biran

Sans doute les deux passages, dont il s'agit, ont pu être franchis dans le même temps ; et les limites du moi ou de ce qui lui appartient en propre, n'ont pu nettement se circonscrire, que par la connaissance relative de ce qui est en dehors. Les deux connaissances personnelle et objective, ou les conditions et moyens qui les efi'ectuent dans l'origine, ne sont point réellement séparées ; mais il s'agit de savoir s'il n'y a pas une séparation possible ou seulement une distinction réelle et intelligible ; il s'agit de savoir, si pour fixer les limites des deux domaines de moi et de non-moi, nous prendrons notre point de départ en dehors ou en dedans, si nous remonterons de V existence supposée des

a le pas avant la réplique du sentiment, comme le confirme le fait précédent. Cette observation première en aurait amené bien d'autres contraires à plusieurs résultats du Traité des Sensations, notamment celle-ci que je trouve à l'article du toucher : « La main franchissant des parties intermédiaires du corps (propre) qu'elle parcourt, se retrouvera dans chacune comme dans autant de corps différents et ne saura pas encore que toutes ensemble n'en forment qu'un seul, parce que les sensations qu'elle a éprouvées ne les lui représentent pas comme contiguës ou formant un seul tout continu ». Non sans doute, la main ne le sait pas, mais l'individu le sait, s'il a quelque sentiment fondamental ou quelque aperception d'existence, s'il est capable de se locomoiivoir, et de diriger ses organes ou son corps en masse, s'il n'est pas enfin sous la loi de l'instinct, exclusive de toute intelligence. La connaissance de la forme, des dimensions, de l'étendue des dilTérentes parties du corps, mesurées par la main aidée de la vue, dilTère bien sûrement de celte connaissance intime, relative au déploiement du mémo effort sur un terme inerte, qui est inséparable de l'existence même du moi, et qu'on suppose nécessairement des qu'on admet un sujet individuel à qui les modes et les actes se réfèrent. Cette distinction ressort même clairement du dernier passage pris du Traité des Sensations. Je ne finirais pas si je voulais noter tous les résultats comparés de ces deux points de vue fondamentaux ; mais je crains de paraître déjà insister beaucoup sur des objets qu'on n'aime guère ordinairement h creuser.

DE LA D;':coMPOsrnoN de la pensée H

objets et des impressions dont ils sont censés être les seules causes actives, à la connaissance ou à l'aperception personnelle, indivisible, par hypothèse, de ces impressions passives ; ou si nous descendrons au contraire de cette connaissance intérieure (et des conditions c{ui lui sont propres) à la perception des objets et des qualités ou modihcations qui s'y rapportent, en distinguant toujours ces deux ordres de connaissance, et leur mode de génération par les sens ; en un mot, si, dans le rapport primitif de causalité sur lequel toute perception se fonde, nous prendrons pour antécédent une force extérieure sous laquelle nous sommes passifs, ou une puissance toute intérieure qui prédomine les objets mêmes (1). De ce premier pas dépend tout progrès ultérieur, et le choix de Tune ou l'autre alternative décide du reste. Je n'ai pas besoin de justifier ici l'ordre c[ui me paraît établi par la nature même du sujet pensant, dans les progrès de la connaissance, et la distinction des deux espèces de cette connaissance. Tout ce qui précède et tout ce qui suit parle assez pour ou contre le parti que j'ai cru devoir adopter.

II. Le principe de la vie de relation et de conscience, une fois en activité et en pleine possession de son domaine, se reproduit constamment sous une même forme. Son exercice périodiquement suspendu, pendant que celui de la vie absolue ne s'interrompt point, le fait renaître toujours égal ; c'est toujours la même force qui lutte contre le même terme résistant, il ne peut y avoir là de variations que dans le degré.

La veille du moi est constituée par cet état d'effort

(1) Xe plagis omnia ftanl extenia quasi ri (Lucret, voyez l'épigraphe).

immanent. Tant qu'elle subsiste, la personne est plus ou moins, mais toujours identiquement présente à ellemême ; alors et hors des vives exacerbations de la sensibilité qui obscurcissent quelquefois Faperception personnelle, les impressions successives de toute nature coïncident avec le môme mode fondamental, et peuvent participer, quoique très inégalement, à la lumière de la conscience. Mais les unes ne font réellement qu'y participer, et dans le plus faible degré, à raison de leur éloignement de la source de toute lumière ; les autres s'en rapjîrochent davantage, et viennent se teindre de ses rayons ; d'autres enfin l'apportent avec elles ou sont irradiées de la même source.

1** Dans la première classe se rangent toutes les impressions purement passives de la sensibilité, dont le siège est entièrement hors des limites de la puissance motrice, et toute la force impulsive ou réactive dans les organes de la vie intérieure, ou le centre qui leur est sympathiquement uni. Ces affections organiques ou animales, dans le plus l)as comme dans le plus haut degré, ne sont point par elles-mêmes dans la conscience ; elles forment en quelque sorte la matière de la sensation, ou plutôt, comme dit Locke, de l'idée de sensation ; mais aucune idée proprement dite ne peut émaner exclusivement de cette source. Telles sont toutes les impressions qui naissent directement du bon ou mauvais état de la machine ; celles qui se rapportent uniquement à l'appétit, etc. Il faut observer que ces afiections ne s'associent, pour ainsi dire, que collatéralement avec le mode fondamental ou avec ceux qui dérivent de notre activité, mais sans entrer en combinaison intime avec eux, sans faire partie des mêmes composés perceptifs. Cela paraît bien, en ce que de telles affections ne sont

jamais directement rapportées à un siège déterminé, et sont toujours hors de la sphère du jugement comme du souvenir. Dans tous les cas, le nom de sensations ne peut leur être qu'improprement appliqué, et il me parait nécessaire de les distinguer sous caXwï à' affections que je leur conserverai.

2° La seconde classe comprend les impressions faites sur les sens externes par des causes étrangères. Les organes de ces sens ayant chacun un mode d'afieclibilité qui leur est propre, mais participant d'un autre côté, quoique dans des degrés différents, à Faction d'une même force motrice qui les active, leurs fonctions sont susceptibles d'être considérées sous ces deux rapports.

A. Lorsque l'affectibilité, mise en jeu par la cause extérieure, est prédominante, la inalière de la sensation prévaut sur l'acte /je/'ce/j/z/, toujours inhérent au déploiement de l'effort. Cette prédominance est bien exprimée par le terme sensation qui convient alors à cette classe. On reconnaît ici un véritable composé et deux éléments qui se rapportent à deux sources différentes, mais qui sont intimement unis dans le même siège, et non pas seulement aggrégés, pour ainsi dire, comme dans le cas précédent, c'est à ce point aussi qu'on peut commencer l'analyse de décomposition. Comme dans l'état de veille, les organes particuliers de ces sensations sont plus ou moins tendus par la volonté, et participent directement à l'effort général, elles sont toujours, hors les cas extrêmes, accompagnées de quelque aperception rapportée à leurs sièges, et composées de divers jugements d'expérience. Mais cette expérience a eu un commencement, elle repose sur certaines conditions qui l'ont rendue possible. Or, ces conditions ne sont point inhérentes à ce qui fait ici la matière de la sensa-

tion, et lorsqu'on la conçoit séparée de la forme, toute lumière disparait.

B. L'organe peut être tellement constitué, et l'agent externe auquel il est soumis, d'une telle nature, que les impressions reçues soient très peu afiectives d'une part, pendant que l'effort est comme inaperçu dans son déploiement peu intense, d'autre part. Il y a là un certain rapport entre les deux forces, qui ne permet guère d'assigner quelle est celle à qui appartient l'initiative ou la prédominance. La nullité d'affection directe exclut le caractère sensitif. la faiblesse de l'action motrice exclut presque le caractère aperceptif, l'individu ne sent ni n'agit ot pourtant le phénomène de la représentation s'accomplit, il y a un obiet extérieur ou intérieur passivement perçu. C'est ici que Vidée de sensation parait exister par elle-même et venir toute faite du dehors ; ce phénomène mérite bien d'être analysé dans ses circonstances et conditions particulières ; nous le distinguerons sous le nom de perception simple ou objective {intuition).

C. Il y a un mode de sensations où la volonté motrice prend essentiellement l'initiative, quoiqu'elle ne conserve pas toujours la prédominance sur la force extérieure. Le sens va chercher son objet qui ne vient point tout seul au devant de lui pour le provoquer. Ici la perception objective, activée expressément par le vouloir, renferme l'aperception dans l'acte même qui se distingue de son résultat, et l'analyse n'a aucune peine à y signaler deux éléments. Ici l'on trouve encore le premier fondement de deux sortes à' observations. Cette manière de percevoir doit être distinguée de la précédente par son caractère constitutif; nous l'appellerons perception active [ouaperceplion externe médiate).

D. Il est enfin une espèce de sensations que la volonté produit seule, sans le concours d'aucune force étrangère, et en fournissant elle-même, pour ainsi dire, la matière et la forme. Ici est le mobile premier et la source pure de la réflexion (1).

La distinction réelle à établir entre les sens est donc toute fondée sur la dépendance où se trouve plus particulièrement placé chacun d'eux, en vertu de sa constitution, à l'égard de deux forces, l'une en dehors, l'autre en dedans du moi. Ces forces peuvent agir séparément dans tels sens particuliers ; plus souvent elles concourent à leur exercice. Mais tantôt elles s'équilibrent, tantôt elles se prédominent de diverses manières ; de là des produits essentiellement divers, que le terme sensation peut bien exprimer génériquement, mais en laissant confondus les titres des espèces. De là aussi deux ordres de facultés et deux modes de leur génération. Il ne suffit pas de dire que tout vient des sens, il faut savoir encore comment et par quel canal les idées et les opérations intellectuelles peuvent en venir; autrement, on ne fait guère, si je puis ainsi parler, que V ontologie de la sensation, au lieu d'en faire l'analyse ; mais cette analyse peut encore suivre deux méthodes différentes indiquées par la division même que nous venons d'établir. On j)eut prendre, par exemple, un sens quelconque pour type générateur ; et en ayant égard aux deux sortes de fonctions qui concourent à son exercice, trouver ainsi une division réelle des produits, modes ou opérations élémentaires qui se

(1) Celle division relalive aux Ibnclions des sens se trouvant reproduite dans un tableau qui est à la fin de cette partie du Mémoire, ne devait pas entrer ici où elle ne peut servir qu'à annoncer ce qu'on verra ailleurs avec plus de précision.

rapportent, en eiJ'et, à cette source mixte. Mais comme l'es^îèce et les caractères des éléments, ainsi assignés, dépendent de la nature de l'une des deux forces prédominantes dans le sens qui a servi de modèle, il serait dangereux et souvent illusoire de généraliser trop promptement ces caractères particuliers, ou de les affirmer des autres sens qui ont aussi leurs produits élémentaires, lesquels ne peuvent être appréciés ni connus si l'on ne remonte jusqu'à cette origine spéciale. L'analyse des facultés intellectuelles n'est donc pas celle de la sensation en général, mais bien celle de chaque sens en particulier, des conditions et circonstances qui forment son exercice, des produits qui en dérivent, etc.

On pressent néanmoins que si cette méthode nous ofl're d'une part une multitude effrayante de distinctions et de variations à noter dans le jeu des organes et les modes passifs qui s'y réfèrent immédiatement, elle doit nous offrir, sous le côté qui est le plus rapproché de notre point de vue intérieur, beaucoup plus d'uniformité et de constance, de telle sorte que nous nous trouvions fondés ensuite à étendre à l'exercice commun des sens les titres et les caractères des modes actifs signalés dans l'un d'eux, non en donnant à ces titres une valeur générale ou commune, mais en leur conservant l'individualité précise qu'ils ont toujours dans notre réflexion (voyez la première partie). C'est dans un tel point de vue que nous allons en entreprendre l'analyse.

C'est dans le but d'une distinction et dune dérivation de ces facultés intellectuelles que nous allons entreprendre l'analyse suivante et refaire dans un nouveau point de vue le Traité des sensations.

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