CHAPITRE II
Continuallon du précédent
ANALYSE ET DÉRIVATION DES FACULTÉS ET DES IDÉES ÉLÉMENTAIRES QUI PEUVENT SE RAPPORTER A L'EXER- CICE D'UN SENS PARTICULIER. — PREMIER EXEMPLE PRIS DE L'ODORAT.
L'entreprise de reconstruire, pour ainsi dire, l'entendement humain avec certains éléments artificiels hypothétiques (donnés souvent par les seules classifications de notre langage) ne serait peut-être guère moins téméraire que ne le serait celle de recomposer chimiquement un produit naturel du règne végétal ou minéral, altéré et résous dans ses éléments par le creuset,
La nature qui seule disj)ose de deux grands instruments, le temps et Yespace, peut seule aussi combiner et agencer dans des touts parfaits les matériaux élémentaires qu'elle a lentement préparés à s'unir, par une infinité d'élaborations successives et impercej)tibles. En appliquant nos sens, nos instruments, à ces composés extérieurs, comme notre réflexion ou nos hypothèses à à cet autre composé qui est noKS-mcnies, nous les brisons, nous saisissons quelques-uns des fragments épars les plus grossiers, mais la puissance agrégatrice nous manque, elles éléments, qui ont nécessairement échappé à nos analyses, ne sauraient entrer dans nos compositions artificielles.
18 ŒUVF.ES DE MAINE DE BIRAX
Il faut le dire : indépendamment des difficultés extrêmes attachées à un projet, tel que Tarait conçu le célèbre auteur du Traité des Sensations, le point de vue où il se plaça, dès son début, devait en rendre l'exécution impossilde ou tout à fait illusoire.
Pour qu'un être soit impressionnable ou afFectible par un sens quelconque, il faut bien d'abord qu'il vive ; or, il ne peut vivre hors du concours de divers instruments organiques plus ou moins nombreux, qui se correspondent solidairement et font, pour ainsi dire, un échange perj)étuel de leurs impressions. Cette vie commune est inséparable d'un sentiment fondamental absolu, qui est bien modifié par les impressions accidentelles du dehors, mais non constitué j^ar elles, puisqu'il leur donne le ton au lieu de le recevoir. Dans le point de vue physiologique, l'hypothèse de Condillac serait donc inadmissible ; mais en prenant la chose d'un autre côté, admettons que le sentiment général absolu qui fait la vie de l'être fictif (et que l'on peut dès lors considérer comme réel) dont il s'agit, soit modifié, suivant le ton ai^jDroprié à une odeur de rose, nous pourrons dire en effet qu'il la devient, et cette expression nous représente très hdèlement l'une des conditions de l'existence sensitive absolue, et non encore relative à un sujet individuel et permanent qui l'aperçoive (1).
Il) Approchez, dit Bonnet {Essai anali/f., cliap. VI. § 35) une rose du nez de la statue ; au même instant elle decienl xin être sentant, son îlme est modifiée pour la première fois, elle est modiliée en odeur de rose, elle devient une odeur de rose, elle aperçoit, se représente celte odeur; toutes ces expressions sont synonymes ». Non pas, s"il vous plaît, car l'acte d'aperception et la représentation surtout suppose un sujet et un objet qui ne sont point identifiés, mais très distincts dans la pensée. Or. c"est précisément une telle distinction qui se trouve exclue par le terme propre, et pour
Mais mieux je saisis ainsi cet état affectif, pour ainsi dire, dans sa pureté originelle, moins je conçois qu'cm puisse dériver d'une telle source exclusive, et par simple transformation, quelques modes intellectuels de nature égale cà ceux dont nous retrouvons le type complet en nous-mêmes. Or, c'est précisément de ceux-là qu'il est question, c'est notre intelligence, notre être pensant tel qu'il est^, ou s'apparaît à lui-même dans sa propre réflexion, qu'il s'agit de reconstruire s'il est jîossible, et non un fantôme hypothétique, que nous ayons à habiller ou à créer.
Si nous sommes obligés de feindre des hypothèses pour atteindre la réalité et en vue de la réalité seulement, tâchons du moins de les rapprocher le plus possible de la nature.
Supposons donc aussi un être vivant de notre espèce, doué de toutes les conditions de l'existence sensitive absolue et par conséquent irréductible à une seule espèce d'impressions accidentelles venues du dehors, qui puissent être censées constituer cette existence ; prenons-le au sortir de l'instinct, au moment où l'ordre des mouvements va changer, où l'influence d'un centre d'action directe de la vie de conscience va succéder à celle du centre de réaction sympathique d'une vie toute intérieure (1), par suite au moment où l'affection simple va revêtir la forme de la sensation ; écartons pour un instant toute occasion externe d'impressions autres que des odeurs, ou supposons tous les sens, hors l'odo-
ainsi dire içcAmxqxxa devient. Bonnet qui avait été précédé parCondillac dans l'exposition d'une hypothèse sur le clioix de laquelle ils s'étaient rencontrés, emprunte de lui cette expi'ession sans en avoir, je crois, bien pesé la valeur.
(1) Voyez le Chap. Il de la section précédente.
rat, momentanément paralysés pour le sentiment, quoique les conditions d'un effort général sur le corps en masse subsistent ; faisons enfin abstraction du rapport sympathique, qu'entretiennent surtout certaines odeurs particulières avec les organes de la sensibilité intérieure, pour considérer ces sensations dans un autre ordre de produits dérivés, et cherchons à obtenir, sous une forme hyj)othétique, des résultats que l'observation intérieure puisse justifier.