DANS LA LIAISON DES JUGEMENTS OU DES SIG.NES
C'est ainsi que la mémoire peut exercer différentes fonctions :
.1. On substituera un terme à un autre uniquement parce qu'ils se trouvent associés par l'habitude, sans qu'il y ait jamais eu conscience de l'égalité réelle de leur , valeur ou du fondement de cette égalité. Dans ce cas, la mémoire est mécanique (1), et il n'y a point de liaison de jugements, quoiqu'il puisse y en avoir un régulier de signes.
2. On peut se souvenir d'avoir nettement pcryu le rapport d'égalité des termes substitués, ou de l'avoir arrêté soi-même dans les conventions du langage, mais sans le vérifier de nouveau ; alors il y a rappel du signe et réminiscence simple de l'opération première.
des opérations non exécutables ; les signes ne peuvent jamais être pour elle que de simples abréviations. Condillac n'a point envisagé l'analyse sous ce rapport, quand il la recommande comme la méthode exclusive, et s'il eût été jusque-là dans la langue du calcul, il n'eût pas cru que tous nos raisonnements étaient réductibles à des formes mécaniques.
(1) Voyez le chapitre précédent.
DE LA DKCOMPOSITION DE LA PEXSHE 2-'o
3. Enfin il peut y avoir un retour complet sur la valeur des signes et les conventions qui les instituèrent; alors la mémoire est réfléchie ou n'est que la réflexion même unie à la réminiscence ; alors aussi il y aura une véritable liaison de jugements et le raisonnement total s'établit sur une suite de conij)araisons méthodiques entre les termes ou les idées (analysées jusque dans leurs fondements), ou entre ces dernières et leurs modèles, lorsqu'il s'agit de raisonnement sur les faits (1).
4. Les transformations successives, par lesquelles s'effectue la liaison des jugements, ne sont point déterminées au hasard, il y a toujours un but présent ou éloigné que l'intelligence ne perd point de vue, vers lequel l'attention est fixée et c'est cette idée permanente d'un certain but ou terme final à atteindre, qui règle le choix
(1) Cet exercice «le la mémoire réfléchie ne s"applique qu'à chaque terme partiel de la déduction, individuellement considéré; car dans la série des jugements liés, dont se compose une analyse ou un raisonnement développé, il ne peut y avoir que réminiscence simple des termes ou actes qui précèdent celui que l'on considère, ou que saisit actuellement la vue intérieure. Jamais deux actes ne sont à la fois effectués et aperçus, mais chaque produit successif persiste, en résultat, dans l'organe intellectuel et celui qui vient d'être formé prépare l'exécution de celui qui va l'être, en sassociant avec lui. iLa même loi préside à nos perceptions directes et simples en apparence, comme à nos déductions artificielles les plus composées. Persistance des produits de l'aclivité dans le centre propre où ils se réfléchissent, qui fait les têtes fortes, capables de retenir et de combiner à la fois un grand nombre d'idées, c'est là peut-être ce qui forme la plus grande difi"érence A'honwie à homme. De bonnes habitudes premières fortifient cette heureuse disposition; on ne peut guère douter non plus que l'organisation naturelle du cerveau n'y entre pour beaucoup, mais il est essentiel d'observer que cette même disposition qui tait les penseurs profonds est presque toujours opposée aux habitudes de l'imagination ou d'une mémoire purement mécanique trof) cultivée dans l'enfance.
des moyens, l'emploi des signes ou des formes de déduction les plus propres à l'atteindre avec certitude et célérité. C'est ce choix, cette comparaison continuelle des moyens au but, qui caractérise surtout la faculté de raisonnement; là est le complément ou le plus haut degré d'exercice de l'activité intellectuelle ; la suite des jugements liés est le résultat mais non la puissance.
La mémoire se charge bien de fournir avec chaque terme sa valeur analytique, mais le choix des éléments, la disposition ou l'ordre à donner à leurs collections partielles, pour que la série des jugements converge d'une manière plus directe vers la fin, supposent toujours un travail réfléchi qui se fonde bien sur la faculté du rappel, et que les habitudes abrègent et facilitent, mais qui ne peut non plus lui être exclusivement attribué. Quelquefois pourtant, et lorsqu'il s'agit surtout de déductions toutes nouvelles, le choix des moyens intermédiaires ou de l'espèce de transformation à adopter parmi plusieurs qui seraient également possibles, se fonde sur des comparaisons si rapides, sur une sorte de tact si prompt, sur des analogies si fines, que la réflexion même semble s'identifier avec l'imagination et prendre comme elle un caractère de spontanéité. C'est là qu'il faut reconnaître encore l'effet d'une sorte d'instinct ou de pressentiment de la vérité, qui emporte le génie hors de la ligne de méthodes, lui ouvre de nouvelles routes, et le fait arriver sans qu'il puisse se rendre compte de sa première impulsion. C'est ainsi peut-être que les logarilhmes furent déduits pour la première fois de la progression des nombres, et le calcul différentiel de la méthode des tangentes. Ainsi, en parcourant les ouvrages des grands mathématiciens, on aperçoit une élégance, une adresse particulière dans l'ordre
des déductions, ou le choix des transformations qui vont bien au delà d'une connaissance profonde et d'une longue pratique des règles du calcul (1). Ici, le génie n'est pas toujours asservi à la loi de continuité, soit qu'il combine des vérités abstraites, soit qu'il rapproche les faits de la nature extérieure, soit qu'il exécute des comparaisons imaginaires, il sait se créer à lui-même des archétypes ; toujours le génie a ses analogies et une manière de les sentir qui lui est propre ; il n'imite pas, il crée ; il ne marche pas, il vole ; mais en rentrant dans l'ordre ordinaire et l'exercice réflectible de nos facultés, il est facile de voir que les traductions ou les substitutions successives de termes équivalents ou supposés tels, qui développent le raisonnement et en constituent la forme, n'en sont pas réellement le fond, ni la partie active et pour ainsi dire "potentielle ; il y a une traduction, pour ainsi dire spontanée, ou qui se règle sur les habitudes de la mémoire mécanique, et il y en a une autre de choix et de réflexion. Un terme complexe peut être traduit de plusieurs manières ; quelle est celle qui est la plus appropriée au but intellectuel, et comment la reconnaître, sinon en comparant les ternies donnés par une première traduction, ou les moyens intermédiaires entre eux. chacun à chacun, et avec le but général où l'on tend ?
V. Si tous les termes élémentaires, idées ou signes, qui peuvent entrer dans une idée complexe donnée à analyser ou recomposer, étaient connus à l'avance ; si les diverses collections qui peuvent servir à former chacun de ces termes avaient été notées séparément et exprimées par autant de signes distinctifs analogues,
(1) Voyez en parliculier Talgèbre de Newto.v et celle cI'Euler.
s'il n'y avait à observer dans les idées, que l'ordre de composition de leurs éléments, et que tous leurs caractères et leurs propriétés fussent exclusivement fixés par cet ordre invariable établi dans les signes, on pourrait dresser des tables et formules générales et symétriques, qui représenteraient aux sens toutes les manières difl'érentes, dont une même idée peut se composer ou se résoudre. Ces formules s'approprieraient aisément à la mémoire ; il suffirait d'avoir exécuté une fois en détail et sur des exemples particuliers les compositions ou résolutions qu'elles indiquent, jDour les appliquer avec assurance sans aucun retour sur leur premier fondement ; bien plus, quand même ce fondement n'aurait jamais été aperçu, la pratique constante d'une méthode qui ne trompe point serait encore un titre de créance assez légitime. La mémoire des signes et des formes pourrait donc être isolée de la réflexion, et même de toute réminiscence des opérations exprimées en résultat, et cependant le buî n'en serait pas moins atteint imperturbablement.
C'est alors que le raisonnement se trouverait réduit à une simple traduction du langage, et que la liaison des jugements pourrait n'être que celle des signes. Ce qui se passe dans les calculs de la routine, et dans la résolution des problèmes posés et énoncés dans la langue algébrique, où l'on n'a besoin de penser qu'en commençant l'opération et en arrangeant les données, les méthodes achevant tout le reste, ces exemj)les, dis-je, nous donnent l'idée de ce qu'est le raisonnement opéré par des traductions ou de simples transformations de signes.
Répétons-le dans un nouveau point de vue : les caractères spécifiques de nos idées mixtes ne dépendent
pas seulement du nombre et de l'ordre de composition de leurs éléments, mais, avant tout, de la nature propre et du degré intensif de ces éléments divers. La plupart de ces idées se forment comme d'elles-mêmes, par un certain concours de circonstances, où chaque individu se trouve placé, etc. Il n'est donc j)as question de connaître seulement ce qui se trouve renfermé, par suite de nos conventions, dans ces idées, et c'est presque toujours hors de leur sein, qu'il faut aller chercher les termes de rapport qui nous éclairent sur les détails de leur composition intrinsèque, lors même qu'il s'agit de descendre, j^ar une réflexion concentrée, dans la constitution propre de l'une de ces idées ; une multitude d'éléments écha^^pent, comme n'étant point naturellement dans la sphère de la mémoire ou n'y tenant par aucun signe déterminé qui leur assigne une place séparée. Les analyses qui se fondent sur dételles idées sont donc toujours très incomplètes, elles ne suivent presque jamais un ordre régulier, varient souvent dans le même esprit quant aux moyens, quant aux résultats ; c'est là aussi le domaine de l'imagination, c'est là que les liaisons fortuites et irrégulières des images commandent ou remplacent les liaisons réfléchies et fixes des jugements.
Quant aux idées, que nous avons le plus contrihué à former nous-mêmes, telles que les idées générales ou ahstraites des genres, des espèces, etc., leurs termes expriment les résumés d'une multitude d'expériences particulières ou d'observations que nous n'avons jamais eu l'occasion de faire, quoique nous en ayons les signes. Les déductions ou les comparaisons de ces termes ne pourront être alors ni très fécondes ni très régulières ; mais admettons une institution exacte de ces idées
complexes générales : elles n'ont pu d'abord se former qu'en prenant sur certains modèles des exemplaires particuliers, tel nombre de qualités ou de propriétés sensibles, qui, réunies sous un seul terme, auront constitué dans ce dernier le type de tous les individus, où les mêmes qualités se trouvent comprises. Or, ces qualités élémentaires peuvent bien être assignées en nombre mais non en intensité (1), et quoique le terme général s'applique à toutes les espèces et tous les individus du genre ou de la classe, il est bien évident qu'il ne saurait les représenter tous également, sous le rapport même de la collection des propriétés qu'il exprime ; qu'il conviendra plus ijarticulièrement à ceux qui ont servi d'exemplaire dans la formation de l'idée générale et ne pourra s'appliquer aux autres que pav supposition. C'est là ce qui induira souvent en erreur dans les comparaisons et déductions des idées de cet ordre où l'on affirme presque toujours Videntité de propriétés intrinsèques des diverses idées ou objets auxquels on peut appliquer le même terme générique conventionnellement institué : et il est en etfet bien plus commode d'aflirmer ou de supposer cette identité à la vue des signes, que de la vérifier dans les choses. Ici l'on peut reconnaître tout le danger de l'importance presque exclusive attachée aux classifications du langage, et du système qui fonde tout le raisonnement sur ses transformations.
(1) C'est là ce qui trompe les mathématiciens eux-mêmes lorsqu'ils veulent introduire le calcul dans un système d'idées mixtes, dont les éléments quoique nombrables ont d'autres propriétés intensives qui échappent absolument à la langue précise du calcul. Cette illusion paraît bien surtout dans l'application ; que de grands géomètres ont voulu faire de l'arithmétique et de l'algèbre à restimation des probabilités !
DE LA DÉCOMPOSITIOX DE LA PEN>iÉE 231
En effet, si Ton eu excepte les idées vraiment archétyi:)es dans l'ordre scientifique, comme dans celui de l'imagination, et celles de la quantité, dont l'homme peut être considéré comme l'auteur, toutes les autres ont un modèle ou un fondement, soit dans la nature extérieure, soit dans notre propre nature. Gest à ce modèle qu'il s'agit d'abord de conformer nos idées et puis les formules d'un langage qui doit les exprimer individuellement ou collectivement, suivant la distinction ou l'analyse des choses représentées, en partant des conventions ou des classifications mêmes de nos idées et de nos termes, pour fonder le raisonnement et un certain ordre régulier de déductions. Nous ne devons donc pas ouldier, qu'il y a avant tout des faits exemplaires individuels, différents ou analogues entre eux, et qui n'en restent pas moins tels, soit que nous les exprimions par des noms communs^ ou par des noms propres, soit que nous échangions ou transformions leurs titres suivant nos hypothèses et nos méthodes, en renversant cet ordre et admettant pour toute règle nos propres définitions ; à l'exemple des mathématiciens, nous pouvons opérer sur nos termes à peu près comme ils opèrent avec leurs signes (1). Mais les suppositions du mathématicien ne le conduisent qu'à des résultats ou des vérités du même ordre hypothétique ; la méthode qu'il emploie est telle d'ailleurs qu'elle redresse, dans la conclusion du raisonnement, les vices de l'énoncé, ou décèle les fausses égalités supposées, les erreurs commises dans le cours de l'opéra-
(1) A la différence près des analogies sensibles, de la précision et de la clarté, que la nature de leur sujet a permis d'établir dans le matériel même de leur langue.
tion ; aussi peut-on s'endormir tranquillement sous la direction d'un tel guide. Nous ne sommes pas aussi heureux dans nos déductions logiques ; admettant d'avance V identité des idées ou des termes compris dans une même classe ou exprimés par les mêmes signes convenus, nous avançons toujours en prenant pour vrais (et absolument vrais), les résultats déduits de Tliypothèse fondamentale par une suite de transformations régulières, sans que rien puisse servir de preuve ou de correctif à l'hypothèse elle-même ; ainsi nous adoptons quelquefois, enpri?icip€,la conséquence nécessaire d'une fausse supposition première, ou nous hîûrmonsVic/eîitité des idées les plus diverses parce qu'en vertu des classifications (1) d'un langage conventionnel nous sommes déterminés à leur appliquer les mêmes titres nominaux, tandis qu'au contraire la nature de la conclusion devrait nous rendre le principe ou le point de départ suspect dans le premier cas, et que la diversité réelle des idées renfermées sous un nom commun devrait nous faire scinder
(1) Lorsque plusieurs opérations précipitées ont concouru à former le titre dun signe, il arrive ensuite que le signe lui-même sert de titre de créance à la régularité des opérations. Les exemples du calcul nous prouvent qu'après avoir déduit ainsi dans le principe la justesse d'une méthode générale de celle des opérations particulières qui s'y rapportent, nous finissons ensuite par appuyer au contraire toute notre confiance en la rectitude de ces opérations sur l'application de la méthode générale. C'est ce qui arrive toujours dans la répétition des mêmes procédés scientifiques ; on iorme des genres et des classes d'après les analogies plus ou moins exactes observées entre les choses ou les faits; puis on juge de l'analogie ou de Videnfite même des choses particulières par l'application habituelle qu'on leur fait du même terme, classifique et l'on se dispense désormais de tout examen ou comparaison de faits. Ce danger est bien grand surtout dans les idées qui n'ont point de modèle hors de nous. C'est là que la mémoire devrait toujours exercer une fonction réfléchie.
la classe dans le second cas, si nous- avions une confiance moins aveugle dans nos méthodes, moins d'attachement j)eut-être pour des résultats éloignés, auxquels nous ne sommes parvenus que par de grands efforts de méditation, si nous avions posé une ligne de démarcation plus fixe entre le domaine de la vérité hypothétique et celui de la vérité absolue, enfin et surtout s'il existait un critérium auquel nous puissions rapporter avec assurance les idées qui, n'ayant point de modèle au dehors, ont pourtant dans l'observation de nousmêmes une règle que Ton ne peut mettre à l'écart et qu'il dépendait peut-être de nous de rendre moins incertaine.