‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 29 sur 51 · MAINE DE BIRAN, SOUS-PRÉFET DE BERGERAC · texte numérisé non relu

MAINE DE BIRAN, SOUS-PRÉFET DE BERGERAC

Maine de Biran avait été nommé conseiller de préfecture à Périgueux, le 13 mars 1803, sur la double recommandation du préfet de la Dordogne, Rivet, et de son ami Degérando, secrétaire général du Ministère de l'Intérieur. Dix mois après, le 13 février 1806, il fut appelé au poste de sous-préfet de Bergerac. Cette résidence, située à huit kilomètres environ de Grateloup, lui convenait particulièrement. C'est là qu'il était né et qu'il avait vécu jusqu'à l'âge de quinze ans, c'est-à-dire jusqu'à son entrée au collège des Doctrinaires à Périgueux. Son arrière grand-père et son grand-père avaient été maires de cette ville, pendant de longues années ; son père Jean Gontier de Biran y avait exercé la médecine avec autant de dévouement que de distinction ; aussi n'est-il pas surprenant que, fidèle à ses traditions de famille, il ait pris plaisir à consacrer tout son zèle et toute son intelligence à la bonne administralion des intérêts deses compatriotes. « La sous-préfecture de Bergerac, écrit-il le 30 décembre 1807 à Degérando, est une M. DE B. v. — a

place agréable parce que j'y fais quelque bien et que j'ai la certitude d'y être aimé ». Ces mots peignent exactement deux traits essentiels de son caractère, d'une part, la droiture de sa conscience professionnelle, inséparable des services elfectivement rendus à son pays, dans le poste qu'il occupait, d'autre part, le besoin de trouver dans raffection de ceux à qui il prodiguait son trésor de dévouement, non pas même une marque de reconnaissance, mais comme le témoignage qu'il avait atteint son but. Toutes ces belles qualités de cœur et de caractère, si elles ennoblissent l'exercice de toute profession, ne suffisent pas à en assurer l'utilité sociale. Notre philosophe, grand ami de la méditation solitaire, deux fois lauréat de l'Institut de France, avait-il les aptitudes et les connaissances nécessaires à un sous-préfet? Cela n'est pas douteux. On ne peut lire sans admiration les rapports qu'il adressait au Préfet de son département sur l'arrondissement de Bergerac. 11 n'est aucune branche de son administration, culte, enseignement, mœurs, police, travaux publics, ponts et chaussées, agriculture, industrie, hjgiène, où il n'apporte des vues personnelles, toujours judicieuses, très en avance souvent sur les idées de son temps. Ce philosophe s'est montré un excellent administrateur.

Avant tout, il fut libéral et humain; il s'intéressa plus aux personnes qu'aux choses, ou plus exactement les choses l'intéressèrent dans leurs rapports avec les personnes ; dans celles-ci ce sont les biens spirituels qu'il place au premier rang, mœurs, culture, instruction, mais sans négliger les biens matériels dont ils dépendent parfois, auxquels, en tout cas, ils sont étroitement liés. Quel que soit le domaine où se déploie son activité, on est frappé de son esprit d'initiative, de l'elfort personnel et persévérant qu'il fait pour triompher des obstacles qu'il rencontre. 11 traite humainement les affaires humaines; il ne se résigne pas à être l'instrument passif du pouvoir central ; c'est avec son âme tout entière qu'il administre son arrondissement.

La misère était grande, à cette époque, en France, Les

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impôts rentraient difficilement. L'arrondissement de Bergerac, pays de vignobles, en était surchargé, et payait à lui seul presque toute la contribution du département. Le gouvernement pressait vivement les sous-préfets d'user de rigueur auprès des contribuables récalcitrants. Maine de Biran qui, quelque temps auparavant, avait pris l'initiative d'envoyer à l'Empereur une députation pour lui représenter l'état de misère où se trouvait son arrondissement, fait tout ce qu'il peut pour ne pas appliquer les mesures qu'on lui recommande... D'abord, il exhorte les maires à persuader leurs administrés; il leur suggère des arguments : promesse d'une belle récolte, promesse surtout d'une paix chèrement conquise par les armes. Chaque habitant doit avoir à cœur de s'acquitter de sa dette ; ce n 'est pas payer trop cher un tel bienfait. Il emploie tous les moyens pour retarder, jusqu'aux plus extrêmes limites, l'emploi de la contrainte. Il stimule sans cesse le zèle des maires, dont il veut faire de véritables collaborateurs. « Votre principale fonction, leur dit-il, après celle de faire le bien par vous-même c'est d'éclairer l'administration supérieure sur tout ce qu'il peut y avoir de bien à faire, ou d'abus à réprimer ».

Il ne se montre pas moins libéral, en matière de religion. M. le chanoine Mayjonade a publié diverses lettres qu'il avait adressées à l'évêque d'Angoulème, de qui dépendait à cette époque le diocèse de Périgueux, pour lui demander soit de nommer un desservant dans les communes privées de tout secours spirituel, soit de maintenir dans leur paroisse ceux qui s'étaient attiré la confiance des habitants, car, écrit-il, « le ministère d'un desservant et toute son utilité morale ou religieuse reposent entièrement sur la confiance qu'inspire le prêtre qui l'exerce ». Les curés des paroisses devraient, selon lui, user de leur infiuence sur les fidèles, pour détruire les préjugés, si fréquents dans les campagnes, contre toute idée nouvelle, toute réforme, tout progrès, tels que la propagation de la vaccine, l'emploi de poids et mesures uniformes, l'organisation des œuvres de bienfaisance, et de l'enseignement pri-

maire. « Pourquoi, remarque-t-il, les prèlres n'usenl-ils pas toujours de cette influence pour éclairer et améliorer leurs semblables au lieu de les aveugler si souvent par le fanatisme et les démoraliser même par l'excès de la superstition »? (1)

En même temps qu'il fait réparer les églises, il fait construire deux temples protestants l'un à Eymet, l'autre à Pleise. Il était président de la Loge de la Fidélité et nous avons conservé de lui un discours qu'il prononça à l'occasion de la visite de plusieurs membres de la Loge de la Parfaite union de Sarlat, dans lequel il fait l'éloge de cette institution qui permet à des hommes de pays différents, de gouvernements opposés, de s'entendre, de s'aimer, de se traiter en frères. Il trace en quelques mots l'histoire « de cette institution vraiment sublime » qui n'a d'autre but que de rapprocher l'homme de l'homme, tant il est vrai qu'à ses yeux nous ne devons négliger aucun dos moyens qui s'offrent à nous, d'améliorer et de perfectionner la nature humaine, religions, associations secrètes, sociétés philosophiques et scientifiques.

Ces sentiments d'humanité, qui inspiraient son discours à la Loge de la Fidélité et ses lettres à Tévèque d'Angoulôme devaient naturellement orienter son dévouement vers les œuvres d'assistance. Il fait rétablir en communauté les Dames delà Miséricorde et organisa une grande fête à l'occasion de leur retour et de leur installation dans l'asile qu'elles dirigeaient avant leur expulsion. Il prononça en leur honneur un petit discours dont il adressa un exemplaire à Dogérando « aimant, dit-il, à s'honorer à ses yeux des sentiments qui l'avaient inspiré ». Aux éloges qu'il adressait aux su'urs charitables de la Miséricorde, il associait les dames de l'hôpital, car ce n'était pas tant la fêle d'une communauté religieuse qu'il célébrait que celle de la bienfaisance, pourtant il déclarait dans un de ses rapports au Préfet de Bergerac que les services rendus par les religieuses aux indigents étaient plus efficaces et plus étendus, en raison des vœux (jui les lient aux malheureux qu'elles secourent.

(I) Bibliothèque de l'Institut. Fonds Naville. G.\.\XIV.

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L'attention de Maine de liiran se porta tout particulièrement sur l'instruction et l'hygiène. Dans ces deux branches de son administration, il avait presque tout à faire. Il subsistait très peu d'écoles primaires dans l'arrondissement. On manquait d'instituteurs ; les curés, dans quelques communes, les suppléaient volontairement, et Maine de Biran les encourageait, comme nous l'avons vu, dans cette voie. A Bergerac même, en dehors de deux établissements privés, dont l'un avait été fondé par le curé de la paroisse, il n'y avait pas d'école, ni d'établissement sérieux. Nous verrons, dans un chapitre spécial, comment Maine de Biran essaya de remédier à leur insuflisance.

Il fonda une Société de Médecine qui était une véritable société de recherches scientifiques, puisqu'elle était chargée d'établir la topographie médicale de l'arrondissement, et des observations de toutes sortes, sur la qualité des eaux et de l'air, l'état physique et moral des habitants, l'élevage et les maladies des animaux domestiques. Il considérait comme nécessaire à l'éducation de la masse, la création de certains centres de culture scientifique, comme il comptait sur le développement des arts mécaniques pour rendre la classe ouvrière plus industrieuse et plus réfléchie. Rien, en un mot, de ce qui pouvait élever le niveau intellectuel et moral de ses administrés, ne le laissait indifférent.

Il cherchait aussi à les enrichir, en leur recommandant des procédés de culture plus rationnels, plus scientifiques. En toute chose, il substitue à la routine et à l'empirisme, la volonté la plus entreprenante et la plus éclairée.

L'activité féconde qu'il apporte dans l'exercice de ses fonctions administratives répond admirablement au rôle qu'il assignait à la volonté dans la vie humaine. Si dans les années qui vont de 1793 à 1797, son Premier journal reste l'écho des influences discordantes qu'exerçait sur le cours de ses sentiments et de ses pensées un tempérament mobile et impressionable à l'excès, si le thème qui prédomine alors dans sa conscience est celui du Destin, de I8O0 à 18H, nous assistons

dans sa vie comme dans ses écrits, à un redressement de sa volonté. Il trouve dans l'exercice régulier et intelligent de ses facultés de méditation et d'action, le sentiment d'une force heureuse de se dépenser et de se rendre utile.

On s'étonne que tant de zèle et de dévouement éclairé n'ait pas eu sa récompense. Maine de Biran se plaisait à Bergerac, et il n'eut sans doute demandé qu'à y rester, si ses appointements lui avaient fourni le moyen de vivre honorablement et d'élever ses enfants. Mais il se plaint amèrement et à plusieurs reprises à Degérando, de leur insuffisance. « Je vous prierai bien aussi, lui écrit-il (juillet 1807), au nom de la justice, autant que de l'amitié de recommander la sous-préfecture de Bergerac au bureau de l'intérieur, où l'on s'occupe de la répartition des frais de bureau des diverses administrations. Mon arrondissement comprend le tiers du département où il y a cinq sous-préfectures. Il y a aussi le tiers de la contribution totale de l'impôt et les affaires y sont plus nombreuses que partout ailleurs. Je paye quatre employés qui suffisent à peine à la besogne, et cependant je n'ai pas plus de frais de bureau que les plus minces sous-préfectures. Cela est-il juste? Je me ruine aussi dans cette pauvre place. Je vous aurai bien d'oblir gâtions, si vous pouviez me traiter un peu mieux ». Sa demande ne fut pas agréée. Près de deux ans après, le 24 avril 1809, sa demande delà préfecture de Rodez, puis celle d'un poste dans l'Université impériale, n'ayant pas eu plus de succès, il insiste de nouveau, auprès de Degérando pour qu'on améliore sa situation. « Un surcroît de dépenses occasionné par la prochaine tenue des Assemblées cantonales vient ajouter encore à mes embarras. J'ai été obligé de faire imprimer à mes frais 26.000 cartes civiques et de payer plusieurs employés extraordinaires pour la confection des listes de votants qui doivent être faites par double.

Enfin et si comme tous les malheurs étaient conjurés contre moi, la sous-préfecture a été presque incendiée, et j'ai failli périr dans la nuit du 15 au 16 avril avec mes chers enfants que j'ai arrachés au milieu des flammes.

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Quoique le dommage produit par cet événement ne soit pas très considérable je n'en ai pas moins éprouvé des pertes personnelles, et je me vois obligé de faire des avances pour ne pas loger au milieu des cendres et des débris. Le préfet envoie le devis de mes réparations au ministre, mais il n'a pu y comprendre tout ce que me coûte cet accident ».

Ces récriminations constantes risqueraient de paraître indignes d'un philosophe si elles n'étaient inspirées par le sentiment le plus exact de la justice. Le silence du gouvernement prouve qu'on n'appréciait pas à Paris, comme ils le méritaient, les services du sous-préfet de Bergerac. Peut-être eiàl-on récompensé plus de docilité et d'obéissance passive ! Peut-être les titres brillants, que Maine de Biran avait acquis par ses travaux philosophiques près des Corps savants, lui nuisaient-ils beaucoup plus qu'ils ne le servaient, dans l'esprit des ministres d'un chef si fâcheusement prévenu contre les Idéologues. Il ne retira de son passage à la Sous-Préfecture de Bergerac que les satisfactions qui dépendaient de lui, c'est-à-dire de la conscience d'avoir honnêtement rempli sa fonction. Ses concitoyens surent reconnaître son mérite, en le nommant député au Corps législatif à la presque unanimité des votes. Cette élection parut déplaire à Napoléon. Il lui fut interdit de quitter son poste avant la nomination de son successeur qui se fit attendre plus de deux ans.

Il semble donc que Maine de Biran ait eu à souffrir de l'ingratitude du pouvoir impérial. Son libéralisme en administration et en politique extérieure ne fut pas plus goiUé que l'indépendance de sa pensée philosophique. En fonctionnaire respectueux du pouvoir qui l'avait nommé, Maine de Biran ne manifesta aucun ressentiment de l'injuste traitement qu'il subissait. Il organisait des fêles magnifiques en l'honneur de la naissance ou des victoires de Napoléon ; célébrait dans ses discours officiels « le héros victorieux, le génie imposant et terrible qui étonne les nations», mais il est visible qu'il éprouve plus d'admiration pour le héros législateur qui du milieu des camps et parmi tous les travaux et les soins pressants de la

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guerre se livre avec complaisance aux bons soins de la paix, comme au héros bienfaisant qui ne fait la guerre que pour assurer au inonde les bienfaits d'une paix durable. Le 4 février 1810, chargé de présenter à l'empereur les condoléances de ses concitoyens, il n'hésita pas à dépeindre les maux causés par la guerre dans son arrondissement, et à exprimer des V(i>ux pour la paix. Il terminait son discours par ces paroles courageuses sous leur voile de politesse, et sur le sens desquels l'Empereur ne se méprit pas: « Vivez, Sire, et que la nature, avare de génies supérieurs, épargne longtemps encore des jours si beaux, si précieux pour le bonheur de la France et la paix du monde, but sublime de vos travaux immortels » (I). Trois années plus tard, en 1813, avec plus de hardiesse, car le péril étaitplus menaçant, dans le projet d'adresse qu'il rédigea, au nom de la Commission des Cinq du Corps législatif dont il faisait partie, après avoir rappelé à l'Empereur « cette grande vérité qu'il avait le premier proclamée: « La plus belle des gloires est celle de la paix », il terminait par ces mots : « Malheur aux princes qui refusent loule confiance aux hommes fermes et désintéressés, qui, ne désirant rien d'eux et ne s(? laissant point éblouir par leur grandeur, leur disent avec respect toutes leurs vérités, et les contredisent pour les empêcher de faire des fautes ». Si l'on en croit un correspondant de Maine de P»iran (2), l'abbé Morellet, c'est le rapport de Laine, plus modéré dans la forme, qui fut accepté par la Commission ; mais il est permis de penser que l'influence de Maine de liiran ne fut pas étrangère à la fermeté des idées exprimées. Ce fut l'opinion de Napoléon qui déclara aux membres du Corps législatif: « Votre commission s'est laissée guider par l'esprit de la Gironde et d'Au/eui/ » (3).

(1) Bibliothèque de rinslilut. Fonds Naville. CXXXIV.

(2) Correspondance inédile (Genève).

(3) Essai de biographie hislorique et psycliologique. Maine de Diran, par M. de la Valelle-Monbrun, p. 247.

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