LA SOCIÉTÉ MÉDICALE DE BERGERAC
Parmi les leuvres qui marquèrent son passage à la souspréfecture de Bergerac, il en est deux qui retiennent particulièrement l'attention du philosophe : la création d'une Société médicale, et d'un Nouvel établissenienl d Instruction publique. L'une et l'autre fournirent à Maine de Biran l'occasion de prononcer les discours importants qui font la matière du présent volume.
Le bulletin du département de la Dordogne mentionne qu'au mois de décembre 1806, quelques amis des sciences dont la plupart médecins, réunis des dilîérentes parties de l'arrondissen)ent, sous les auspices du sous-préfet, jetèrent les premières bases d'une société dite médicale, eu égard à la nature de l'objet et du motif principal de sa fondation. On fit appel à ceux qui se livrent avec succès à l'élude de la médecine et des sciences accessoires, physique, chimie, histoire naturelle.
Nous avons trouvé dans les archives de Castang la lettre que Maine de Biran écrivit à l'issue de cette réunion à tous ceux de ses concitoyens de l'arrondissement, qui cultivent par état ou par goût quelque branche des sciences naturelles, pour les inviter à se joindre au noyau qui s'était déjà formé et avait jeté les premières bases de la Société. Le nombre de ses membres était porté à quarante dont trente-deu.x titulaires qui
devaient être domiciliés dans l'arrondissement de Bergerac, et huit correspondants qui pourraient être pris dans l'étendue du département. La Société ainsi formée tiendrait quatre séances par an, une par trimestre. « A l'ouverture de chacune des séances, l'un des Secrétaires donnera lecture du procèsverbal de la précédente, il offrira l'anah'se de toutes les Observations ou Mémoires qui lui auront été adressés dans le cours du trimestre et de tout ce qu'auront présenté de curieux et d'intéressant pendant l'intervalle des séances, les divers journaux savants auxquels la Société a résolu de s'abonner. Chaque membre pourra ensuite demander la parole pour faire lecture d'un mémoire afférent à quelqu'un des objets dont la Société s'occupe ». Parmi les objets qui ont le plus directement rapport au but de son institution, Maine de liiran indique les observations météorologiques, faites avec soin et constance sur les différents points de Tarrondissement, et, à cet effet, il avait été convenu que, dans la première séance, il serait nommé quatre membres, pris, autant que possible, dans les points cardinaux et opposés de l'arrondissement, qui demeurent chargés de suivre, jour par jour, les variations des phénomènes atmosphériques, an moyen d'instruments qui leur seraient délivrés à cet effet et d'envoyer tous les mois la note de leurs observations au Secrétaire chargé de les recueillir, de les comparer entre elles, et d'en communiquer le résultat à la Société.
Un autre objet essentiel de ses travaux, et dont le précédent même fait partie, consiste dans la réunion des divers éléments qui doivent concourir à former une bonne lopofjrapliie médicale. Ce travail rentrait dans le plan d'une Statistique générale de la France et devait, pensait Maine de lîiran, attirer à la Société la bienveillance et l'appui des autorités administratives. Pour l'établissement de cette Topographie, la Société réclame instamment de chacun de ses membres la communication de ses observations et expériences sur la nature du sol qu'il habite et ses productions, sur la qualité des eaux et de l'air, sur le régime, la nourriture, le tempérament, le carac-
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tère et les mœurs des habitants, leurs maladies habituelles ou accidentelles, épidémiques, endémiques ou sporadiques, sur les Epizooties, en un mot sur tout ce qui peut intéresser la Police médicale, la santé des citoyens, et la vie des animaux utiles à l'agriculture.
La cotisation était fixée <à douze francs ; elle était destinée à subvenir aux premiers frais d'abonnement des journaux scientifiques. Cette lettre était signée de Maine de Biran, Sous-Préfet, Président, Delpit, Médecin, Secrétaire, Candillac, Médecin, Secrétaire, puis suivaient les noms des Membres qui ont formé la Société Médicale, parmi lesquels 3 chirurgiens, 6 médecins, deux officiers de santé et un pharmacien, Trésorier de la Société qui lui avait cédé gratuitement une salle commode pour tenir ses séances de trimestre et placer ses archives.
La première réunion eut lieu le 15 février 1807. La Société comptait alors trente-deux membres titulaires de l'arrondissement et dix correspondants. Ainsi, il avait suffi d'un an à Maine de Biran, installé à la sous-préfecture de Bergerac en février 1806, pour fonder une Société savante, qui, si elle se fut généralisée dans tous les chefs-lieux d'arrondissement, et avait duré, eût pu rendre les plus grands services aux sciences et au pays.
Le discours d'ouverture qu'il prononça en qualité de président est remarquable et mérite d'être conservé. Il observe d'abord que l'isolement est funeste aux hommes de science, et qu'il arrête leur développement intellectuel. Notre esprit ne vit et ne s'alimente que par les rapports constants que nous entretenons avec nos semblables. Le génie lui-même, avec toute sa puissance, ne saurait se suffire; il a besoin de tous les secours attachés à la division du travail et à la communication des idées. Mais les avantages qu'il y a pour les hommes, à se réunir au sein d'une société vivante, ne sont pas purement intellectuels. En même temps que les esprits se polissent et acquièrent, par le doux frottement d'un commerce assidu, cette heureuse flexibilité, ce sentiment des convenan-
ces, ce tact fin et délicat qui sait distinguer comme par instinct le vrai, le beau, le bien, les liens d"estime et d'amitié se fortifient entre confrères par les bienfaits reçus et rendus tour à tour. La rapidité avec laquelle fut constituée la Société prouve d'ailleurs qu'elle était dans les vœux de tous et qu'elle répondait à un besoin commun des esprits et des cœurs.
Son but est multiple et varié. En tant que la Médecine est une science spéciale et technique, l'étude et la guérison des maladies, elle comporte l'observation de cas pathologiques, curieux et intéressants, qui doivent faire l'objet de communications particulières ; mais elle est en même temps tributaire d'un grand nombre de sciences. « Le chef-d'o'.uvre de la nature, l'homme, considéré sous les rapports d'une organisation admirable par la variété, la complication et le jeu de tous les instruments de la vie, plus admirable encore par l'unité de cette vie même et l'accord parfait de toutes les fonctions qui y conspirent et y consentent, l'homme se trouve lié par l'ensemble de ses rapports avec tout ce qui l'entoure ; tous les corps, tous les éléments agissent sur lui pour le modifier, comme il réagit sur tous pour les connaître, les changer, les altérer, les recomposer de nouveau, les approprier à son usage, les incorporer à sa substance. La science générale de ces actions et réactions, la médecine, prise dans toute son étendue, partant de l'homme comme d'un centre, embrasse donc l'ensemble des phénomènes auxquels se lie son existence. Dès lors, le médecin devient tour à tour, ou ensemble, physiologiste, chimiste, botaniste, naturalisleenfin dans toute l'étendue de ce mot »; et Maine de liiran indique successivement tous les secours ditférenls que peut attendre la Médecine des sciences physiques et naturelles; mais il est, ajoute-t-il, une science, trop discréditée de nos jours, sous le nom de métaphysique, qui, si elle reçoit plus des sciences médicales qu'elle ne leur donne, ne peut pourtant en être séparée : c'est la science de l'homme intellectuel et moral.
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La Société médicale servira donc de trait d'union entre toutes les personnes de l'arrondissement qui ont gardé le goût des études et des recherches scientifiques ; les services qu'elle est destinée à rendre s'étendront bien au delà jusqu'à la masse, sur qui rayonnera ce foyer de lumière et de vie. (Vest un fait, dit iMaine de Biran, que les lumières de l'instruction, quoique réparties nécessairement d'une manière très inégale entre les différentes parties de la Société, doivent pourtant s'y mettre en une sorte d'équilibre, et comme les fluides^ atteindre un certain niveau commun. Les progrès des sciences, manifestés par les applications utiles qu'elles suscitent, frapperont nécessairement les yeux de la masse qui apprendra à respecter et estimer les savants. En acquérant plus d'industrie par l'emploi des instruments perfectionnés, et de méthodes plus scientifiques le peuple deviendra plus éclairé, plus heureux ; et c'est à la nation tout entière que profitent ces instituts qui paraissent d'abord n'intéresser qu'une élite d'hommes instruits.
En dehors de ces buts généraux Maine de Biran rappelle en terminant son discours qu'il en existe une plus particulière, concernant l'établissement d'une Topographie médicale de l'arrondissement de Bergerac, qui fait partie du plan que la Société de Médecine de Paris a rêvé d'étendre à la bVance entière. Après la lecture du Discours du Président, Delpit, l'un des secrétaires de la société, prit la parole, et résuma en dix articles l'économie générale de ce plan.
La création de cette société médicale présentait pour Maine de Biran un intérêt particulier auquel il fait allusion dans son discours lorsqu'il dit: « Mais ici, Messieurs, je chercherais en vain à me défendre d'un sentiment trop personnel, peut-être, et je cède au désir de vous exprimer les satisfactions que j'éprouve en me trouvant rapproché de vous par l'objet le plus constant de mes travaux et de mes méditations » et un peu plus loin : « .Je me plais à sentir, en ce moment, que je tiens à vous et à vos maîtres par les liens qui rattachent l'obligé à ses bienfaiteurs, et le disciple à ceux qui l'éclairent ».
Quels sont ces maîtres dont il s'honore d'être le disciple, sinon Cabanis, Bichat, Barthez dontil avait lu et médité les ouvrages, dont il avait subi si profondément finfluence avant de la soumettre au contrôle de son propre jugement et de la discuter. Maine de Biran était de cette école de philosophes qui, à l'exemple de Locke, Charles Bonnet, con(;oit la science de l'homme moral comme inséparable de celle de l'homme physique. N'était-il pas lui-même fils d'un médecin? Et n'était-il pas depuis longtemps persuadé que les troubles divers de sa sensibilité étaient dus à l'influence de son tempérament et de toutes les causes qui agissent sur lui, en particulier de la température. Ce n'est pas en nous, mais en dehors de nous qu'il faut chercher les causes de ces affections profondes qui forment .le fond joyeux ou triste du caractère. Ue cette vérité que Cabanis avait développée avec tant de force et de talent, dans ses Mémoires sur les Rapports du physique el du moral, Maine de Biran pouvait espérer trouver, dans les travaux de ses collègues, des illustrations et des applications nouvelles : c'était du moins pour lui, un sujet intéressant d'entretien conforme à ses goûts personnels, et à l'orientation naturelle de sa pensée.
Il prit une part active aux travaux de la Société et y lut trois mémoires sur cette partie de la vie humaine, qui se trouve sous la dépendance immédiate du corps, la vie inconsciente.
Le bulletin du département de la Dordogne mentionne, à la date du 15 novembre 1807, \epremier Mémoire, sur les impressions affectives externes el internes et sur les sijrnpathies considérées sous le double rapport physiologique el moral et à la date du 19 novembre 1809, le troisième, sur le sommeil, les songes et le somnambulisme . Mais nous avons le texte d'un autre mémoire sur le système du docteur Gall, et comme Maine de Biran nous dit dans le corps de son Discours que le docteur (îall était à Paris depuis huit mois, au moins on peut en déduire qu'il fut prononcé en 1808. Le titre complet de ce mémoire était : Observations sur les divisions organiques du
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cerveau, considérées comme siège des différentes facultés intellectuelles et morales. Du rapport qu'' on peut établir entre cette sorte de division et l'analijse des facultés de l'entende' ment. Examen du système du docteur Gall à ce sujet : 11 nous reste deux manuscrits de ce mémoire ; l'un se trouve dans le fonds Naville de la bibliothèque de l'Institut, Tautre dans les archives de Castang. Nous avons consulté les deux qui ne diffèrent que sur des points de détail.
La Société Médicale tint régulièrement ses séances pendant les trois premières années et répondit en partie aux espérances qu'elle avait suscitées dans l'esprit de son fondateur. Toutefois, comme cela devait naturellement se produire, les liens qui unissaient les sociétaires se relâchèrent peu à peu et Maine de Biran s'efforça de les resserrer. Dans un Discours qu'il prononça le 15 avril 1810, il cherche les causes du mal pour y porter le remède le plus sûr. « Le mal, dit-il à ses collègues, comme le remède est en vous, non en dehors de vous, mais l'accord des volontés suppose un motif déterminant qui ne peut être que l'intérêt commun. Or un trop grand nombre de membres de la société ne prend aucune part active à ses travaux; d'autres, parmi ceux qui travaillent, le font avec une trop grande indépendance d'esprit dans le choix du sujet, de sorte qu'ils ne sont pas écoutés et suivis. Pour y remédier, il convient de nommer une commission chargée de déterminer les sujets de travail, d'inviter les sociétaires à traiter des sujets appropriés à leur goût et leurs occupations, et de les laisser libre, dans l'exposition de leurs idées, d'adopter la forme de communication qui leur plaît, enfln d'instituer une discussion, sur chaque séance, à laquelle, chacun, à tour de rôle, serait invité à prendre part ». Toutes ces recommandations s'inspirent des principes de la philosophie de Maine de Biran. Le devoir essentiel de l'homme, c'est de combattre la routine, les habitudes passives, la tendance au moindre effort, et de faire œuvre de pensée personnelle. Le danger est le même dans la vie sociale que dans la vie individuelle. Il faut le combattre de toutes ses forces. A ces exhortations qui font
appel à ce qu'il y a de plus rare et de plus difficile en nous, l'esprit d'initiative et l'effort personnel, Maine de Biran ajoutait des vœux plus faciles à réaliser ; la création d'un cabinet médical et littéraire où l'on recevrait de Paris deux journaux de médecine le Mercure de France, le Bulletin des Sciences, les Archives lilléraires, et un journal politique, et dans ce cabinet même, d'un cabinet de consultation uratuite « oij des malades indigents pourraient venir à certaines époques fixées, comme dans les temple? d'Epidaure, implorer utilement tous les secours de l'art » (I). Ainsi, c'est en intéressant directement tous les sociétaires, et en les associant aux travaux faits en commun, que Maine de Biran espérait surmonter la crise de relâchement que traversait la Société. Jusqu'à quel point y réussit-il ? nous n'avons retrouvé aux archives de Bergerac et de Férigueux aucun indice pouvant nous renseigner à ce sujet.
(1) Page 211.
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