‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 39 sur 51 · DIVISIONS ORGANIQUES DU CERVEAU · texte numérisé non relu

DIVISIONS ORGANIQUES DU CERVEAU

CONSIDÉRÉES COMME SIÈGES DES DIFFÉRENTES FACULTÉS INTELLECTUELLES ET MORALES, DES RAPPORTS QU'ON PEUT ÉTABLIR ENTRE L'ANALYSE DES FACULTÉS DE L ENTENDEMENT ET CETTE SORTE DE DIVISION : EXAMEN DU SYSTÈME DU DOCTEUR GALL A CE SUJET

11 y a huit mois que Ion parlait, dans toute la France, du Docteur Gall et de sa doctrine : nos journaux les plus savants comme les plus frivoles donnaient chaque jour un article de craniologie ; et la place intéressante, consacrée dans certains feuilletons aux modes du jour, était remplie par un exposé plus ou moins léger et divertissant des leçons du docteur allemand, qui était venu offrir lui-même son hypothèse comme une mode digne d'occuper la capitale. Cette mode est passée, et assurément, je n'ai pas l'intention de la ressusciter : mais, comme j'avais eu l'occasion de connaître le système de Gall, assez longtemps avant qu'il en fût question dans les cercles de Paris, je peux bien m'en occuper encore à ma manière après qu'il a cessé d'être en vogue .

Los réflexions que j'offre ici à la société savante que j'ai l'honneur de présider, ne sont point particulièrement relatives au système du Docteur Gall. Elles embrassent, dans un commun point de vue, toutes les hypothèses du même genre qui tendent à rattacher les facultés de l'Intelligence à des organes ou sièges séparés dans le cerveau : elles remontent au principe commun de ces hypothèses, en démontrent le vuide, et préviennent leurs illusions. Sous ce rapport, je crois qu'elles sont utiles, sinon comme ouvrant quelque route nouvelle, ou portant la lumière dans des endroits ténébreux, du moins comme faisant l'office de garde-fous, ou de ces signaux placés à l'entrée des lieux escarpés, ou sur le bord des précipices, pour avertir le voyageur, et l'empêcher de se perdre dans des abîmes.

Ce petit travail, que le temps ne m'a pas permis de soigner et de préciser davantage, se présentera, sans doute, sous des formes trop abstraites, trop dépouillées de ces images, qui donnent de l'intérêt et de l'attrait surtout à une lecture pul)lique ; mais la nature du sujet, et ma manière particulière de le considérer, éloignaient ces ornements que l'imagination répand sur tout ce qu'elle saisit, mais dont la réflexion, concentrée dans son champ propre, redoute et fuit le talisman.

Tout physiologiste, qui prétend diviser ou analyser organiquement les facultés de l'intelligence humaine, fait une excursion dans le domaine de la métaphysique : il prend là nécessairement ses <lonnées, ses premières bases de division, et son point d'appui. Il se place donc sous la juridiction du métaphysicien, le reconnaît pour arbitre, et renonce à être exclusivement jugé par ses pairs. Si je profite ici des droits que me donne la science que je cultive plus particulièrement, je ne perdrai point

LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DE BERCiERAC il

<le vue, Messieurs, les intérêts de la vôtre. Toujours «attentif à saisir les points de contact qui nous unissent, je ne laisserai point échapper une occasion de me rapprocher de vous ; et de prouver à une société, dont la bienveillance et l'estime me sont si chères, combien je suis pressé du désir et du besoin constant de m'occuper d'elle, de lui consacrer tous les moments que je puis dérober à mille autres travaux, et de diriger ma pensée vers le but important de ses études, savoir : la connaissance de l'homme intellectuel et moral, qui n'est pas séparé de l'homme physique.

L'analyse ou la division naturelle des facultés de l'homme comme être organisé, vivant, sensible et intelligent, fut et sera toujours un des problèmes les plus importants et les plus difficiles dont la philosophie ait à s'occuper. On pourrait prouver aisément que c'est à cette analyse exacte et bien faite que vont se rattacher les divisions encyclopédiques des sciences et des arts, tous les objets divers d'étude ou de connaissance, les méthodes d'éducation et d'enseignement, toutes les questions particulières de psychologie, de morale et d'économie politique, toutes les règles de l'art, qui apprend à connaître les hommes, et à les diriger, et avant tout à se connaître soi-même, pour remplir sa véritable destination, éclairer son esprit, régler sa conduite et ses mœurs, et se rendre par là plus sage, meilleur et plus heureux.

Plus, en effet, on médite profondément le précepte de l'oracle nosce te ipsum, plus on s'assure que tout est renfermé là ; mais plus on a lieu aussi de se convaincre, qu'il n'est pas donné aux forces humaines de remplir le précepte dans toute son étendue. Mais si le dernier progrès de la science consiste à se connaître parfaitement

soi-môme, c'est déjà une assez grande disposition à la sagesse que de diriger un œil attentif sur son être, sur sa nature, son but, ses moyens, ses dispositions, et ses facultés. Homme I prends l'iiomme pour l'oljjet constant de ton étude. Stude au lieu de Nosce, voilà le vrai précepte qui nous convienne ; celui aussi que cette société a choisi pour Epigraphe ; la grande étude est l'homme, il n'offre rien qui soit au-dessus de notre volonté constante, rien qui ne soit propre à exciter notre émulation et encourager nos efforts.

La condition première et essentielle à remplir pour atteindre à la connaissance tant soit peu exacte d'un olîjet composé, c'est de le diviser en parties subordonnées les unes aux autres ; mais la division faite, chaque partie séparée peut offrir un sujet d'étude assez vaste, pour remplir et surpasser même la capacité de l'Esprit.

L'honmie est un être mixte, infiniment conqiosé. sujet nmltiforme, où se développent successivement ou à la fois plusieurs facultés de différents ordres. Chacun de ces ordres constitue une science particulière, et si riche en faits, en principes, et en résultats, que les génies les plus étendus ne sauraient en épuiser la fécondité. Le 1" ordre qui embrasse les facultés de l'Etre organisé, vivant et sentant, appartient à la physiologie ou à la dynamique des corps vivants ; le 2*' appaitient à la psychologie qui expli({ue la génération des connaissances humaines, et, planant sur le vaste champ des idées, forme à elle seule la théorie de toutes les théories ; un 3*^ ordre de facultés appartient à la morale et à l'économie, sciences ou plutôt arts pratiques et d'application, qui sont à la psychologie, ou à la science spéculative des idées et des fonctions intellectuelles, ce

(jiic la médecine ou l'art de guérir les maladies et de conserver la santé, est à la théorie des fonctions physiologiques des org-anes et instruments de la vie ou de la sensibilité.

Vous voyez, Messieurs, que cette division fondamentale des sciences, ou plutôt de la science unique qui a l'homnie pour objet, se réfère à une première division, calquée sur la nature même de cet être mixte, dont l'existence se compose de tant de phénomènes divers qui peuvent être étudiés ainsi séparément les uns des autres, dans chacun des ordres respectifs où l'analogie les a placés.

Mais, descendant de cette première distribution générale dans les divisions particulières, et propres à chacune des parties de la science de l'homme, nous trouvons encore une extrême variété dans les points de vue relatifs au même sujet, et une diversité proportionnée, dans les moyens, les procédés et les buts de l'analyse, quand il s'agit d'observer les phénomènes des difiercnts ordres, de les classer, d'en poser les lois, d'en assig-ner les causes.

Nous bornant ici aux deux sciences, qui paraissent avoir entre elles un degré daftinitc que j'aimerais bien à reconnaître, puisqu'il forme le principal lien qui munit à vous, je veux dire à la science des fonctions organiques, et à celle des sensations et des idées, j'observerai d'alîord, que l'analyse physiologique des fonctions vitales n'a, ni ne peut avoir réellement presque rien de commun, dans son objet ou son but, dans ses procédés techniques, et dans les résultats qu'elle se propose, avec l'analyse psychologique des idées et des opérations de l'entendement humain. Cette différence ou ligne de démarcation bien tranchée, que Stahl et

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ses disciples ont vainement tenté d'elfacer en transportant la Métaphysique dans la Médecine, et mettant au ran;^- des opérations de Tàme du même sujet pensant les fonctions vitales de l'organisme le plus obscur, comme ces actes intellectuels que la conscience éclaire ou que le moi s'approprie ; cette lighe de démarcation, dis-je, qui sépare les deux sortes d'analyse dont il s'agit, se fonde sur la différence et l'opposition même existante entre deux facultés, qui les dirigent respectivement, savoir : l'imagination, qui, représentant ce qui est hors de nous, s'attache exclusivement, dans la formation de ces tableaux, à ce qui peut se voir^ se toucher, se décrire, et la réflexion qui, se concentrant sur ce qui est en nous, s'attache tout entière à ces modes les plus intimes, qui n'ont point, hors de la conscience, de signe <le manifestation, ni d'objet ou d'image qui les mette dans un relief sensible. De là, donc, deux analyses ou deux méthodes de division essentiellement distinctes : la première représentative et descriptive, qui est propre à la science anatomique et physiologique ; la seconde purement réflexive, qui doit être exclusivement employée dans la science propre des idées et des facultés du sujet pensant.

La première travaille sur un objet naturellement composé, et qui s'offre de lui-même aux sens externes, comme une machine dont on peut apercevoir séparément les pièces, les ressorts, ou imaginer les mouvements, le jeu et les produits.

La seconde s'applique à un sujet essentiellement lai et simple, qui n'offre aucune prise aux sens extérieurs, n'a aucune partie qui puisse se représenter à l'imagination. Ce sujet est une force toute en dedans, dont on ne peut que distinguer, énumérer les actes ou les modes

successifs, sans aucune division possible. L'analyse physiologique tend ainsi toujours à décomposer les fonctions considérées comme mouvements, et à les localiser dans les sièges ou organes particuliers, en qui et par qui, seules, elles peuvent être conçues ; l'analyse idéologique ou intellectuelle ne décompose jamais, à proprement parler : les phénomènes intérieurs à qui elle s'applique, n'ont aucune analogie avec des mouvements conçus dans l'espace. Avec elle, tout tend essentiellement à se simplifier, et s'individualiser ; et l'idée de siège, de lieu, se trouve nécessairement exclue de toutes les notions sur qui elle peut s'exercer, comme de tous les résultats auxquels elle peut atteindre.

On peut donc voir déjà combien serait illusoire touc parallèle entre les divisions physiologiques des fonctions vitales ou de leurs sièges organiques et la division psychologique des idées ou facultés intimes du sujet pensant. Aussi les physiologistes, qui ont hypothétiquement établi un tel parallèle, prenant l'inverse de la doctrine stahlienne, c'est-à-dire transportant la physiologie dans la métaphysique, ont dénaturé le sujet et le but de cette dernière science, l'ont entraînée dans une fausse direction, lui ont prêté une méthode et des instruments ou moyens d'analyse, qui lui sont tout à fait étrangers.

Arrêtons-nous à examiner les motifs et le fond de cette transformation réciproque des idées, et des méthodes propres à deux sciences faites pour s'entendre et non pour se confondre. Ainsi placés dans un point de vue assez élevé au-dessus de toutes les hypothèses particulières, nous pourrons juger la doctrine du docteur Gall, comme toutes celles qui ont pu lui servir de mode-

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les, prévenir leurs écarts communs, et dissiper leurs prestiges

C'est la nature même qui a fait le partage de nos sensations extérieures en cinq classes ou espèces relatives à autant d'instruments ou d'organes particuliers qui les reçoivent et les transmettent ; et parla aussi, elle semble bien avoir effectué et préparé à l'avance Ja sorte de décomposition, ou d'analyse physiologique qu'on peut faire d'abord des modifications spécifiques et vraiment distinctes de notre sensil)ilité extérieure. Cette sorte d'analyse, que j'ai déjà appelée représentative ou objective, s'applique toute, en elfet, au corps, qui est lolijet externe, par rapport au sujet individuel et un qui sent et perçoit : elle a aussi pour fondement unique une circonstance palpal)le, matérielle, qui n'exige pas le moindre retour réfléchi sur les modifications mêmes, inhérentes au sujet sentant, modifications qui peuvent d'ailleurs être toutes différentes, ou opposées, quoique venant par le même organe, ou ayant le même siège, suivant la nature diverse des causes externes ou internes qui les déterminent. Cette analyse a en un mot, même base et aussi même certitude et même clarté que toutes les représentations, qui ont pour objet immédiat et actuel l'Etendue, le i.ieu. Aussi, pour le dire en passant, voyons-nous le chef d'une institution célèbre en Allemagne et dont les effets bienfaisants sont parvenus jusqu'à nous, Pestalozzi, commencer le développement des facultés d'intuition et de raison de l'enfance, par l'analyse descriptive de l'objet le plus près de nous, et aussi, le plus intéressant à connaître :

le corps humain. C'est en apprenant à distinguer et à nommer toutes ses parties extérieures, et avant tout, les organes séparés des sensations, que Pestalozzi donne à ses jeunes élèves les premières habitudes d'analyse et d'observation qui forment le caractère éminent de sa méthode.

Il n'y a j)oint de doute, en eifet, que l'espace et le lieu ne soient comme les formes naturelles de nos représentations primitives ; et que pour concevoir distinctement une idée, une modification quelconque, nous n'ayons besoin de la revêtir de l'une de ces formes sensibles, de la rapporter à quelque siège, de la localiser, enfin. C'est là ce qu'on appelle concevoir par l'imagination, et c'est à cette sorte de conception exclusivement propre à un certain ordre d'idées, que l'on a dû chercher, dans tous les temps, à ramener tous les systèmes de notions intellectuelles ou reflexives, qui s'éloignent le plus de cette sphère. Puisqu'on effet, a t-on dû dire, la nature nous offre une division précise, et tranchée de notre faculté extérieure de sentir en cinq domaines ou sièges séparés, qu'y a-t-il de plus simple, et de plus convenable, ce semble, que de suivre ses premières indications, et de continuer à suivre, d'après l'analogie, un plan de division semblable, en l'appliquant à un ordre de phénomènes où la lumière directe nous abandonne ?

Puisque nous distinguons si nettement les odeurs, les saveurs, les sons, les couleurs et les qualités tactiles, lors même qu'elles nous affectent simultanément, et qu'elles nous viennent d'un même objet, et cela parce que nous les rapportons à autant d'organes extérieurs, qui forment comme des districts séparés pour chaque espèce de sensations ; puisque d'ailleurs il n'y a aucune difficulté pour la formation des espèces ou

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classes de ces modifications, aucune divergence dans l'acception des signes imposés à chacune d'elles ; poui'quoi ne chercherions-nous pas à étendre les avantages de cette méthode de division naturelle à toutes les autres espèces de modes et de facultés, soit passives de la sensibilité, soit actives de l'intelligence?

Ecartant de là et suivant l'analogie on a donc pu songer à étendre jusqu'aux sensations individuelles la division que la nature avait établie pour les espèces, et tel a été, en effet, le point de vue de Hartley et de Bonnet, qui ont fondé toutes leurs analyses sur cette iuduction assez vraisemblable, que, comme il y a autant d'organes séparés que d'espèces de sensations, il doit y avoir aussi dans chaque organe commun, tel que l'odorat, la vue,^ etc., autant de fibres nerveuses distinctes, qu'il y a d'impressions ou de sensations individuellement différentes; c'est ainsi, par exemple, que l'odeur de la rose aurait sa fibre appropriée distincte de celle de l'œillet : la couleur rouge en aurait une distincte de la couleur verte, et ainsi des autres.

Ainsi, cet appareil nerveux, qu'on appelle l'organe commun d'un sens, se trouverait composé d'une multitude indéfinie de fibres et de fibrilles, ayant chacune une fonction particulière et différente. Celles-ci s'offrant par une de leurs extrémités à l'action des objets ou corpuscules, qui leur sbnt appropriés, vont aboutir de l'autre à un point central quelconque dans l'intérieur du cerveau, il faudra <h)nc rapporter à cette division cérébrale toutes les sensations spécifiques, qui nous viennent par tel organe particulier ; de plus, comme ces sensations extérieures, après que leur cause a cessé d'agir, donnent lieu à une suite de phénomènes tout intérieurs que l'on

désigne sous le nom rrimagina tien, de mémoire et d'association ou combinaison d'idées, on sera bien fondé à^ rapporter aux diverses parties du cerveau, auxquelles ont été respectivement transmises les impressions de chaqucsens interne, lesphénomènessubséquents relatifs à la conservation, à la reproduction et comparaison des images cpii correspondent à ces impressions. De là, autant de sièges attribués dans l'intérieur du cerveau aux facultés spéciales de perception, d'imag-ination, de mémoire, de jugement.

Tel est, à peu près, le point de vue de Hartlcy dans son explication physique des sens et des idées ou dans la doctrine des associations, qu'il fait dépendre des vibrations correspondantes, des libres ou fibrilles du cerveau, à chacune desquelles il rattache séparément une sensation ou idée particulière. Telle est surtout la théorie de Gh. Bonnet,. qui nous a donné sous le titre (VEs.sai analijtique de l'âme une analyse presque entièrement physiologique des instruments infiniment variés et multiples, auxquels il a cru pouvoir rattacher les différentes idées, et les modifications, ou opérations de l'àme que l'observation intérieure peut découvrir et que la science proprement dite psychologie a pour but de distinguer, dénumérer et de classer sous différents titres.

On voit par là que le nomljre et la diversité des sièges hypothétiquement étaljlis par le Docteur Gall, ne s'approche pas, à beaucoup près, d'être égal à celui (ju'ont admis, dans un point de vue semblable, les 2)hilosophes que nous venons de citer.

Le docteur allemand n'admet, en effet, qu'autant de facultés spéciales de perception, d'imagination, etc. et de sièges organicjues correspondants cju'il y a de sens

externes, tandis que les deux analystes précédents, admettent autant de ces facultés spéciales et de ces sièges cérébreux, qu'il y a de fibrilles nerveuses correspondantes cbacune à telle impression ou modification particulière d'un sens. (îall n'a donc rien innové, pour ce qui tient à la distinction des facultés spéciales et de leurs organes appropriés dans le centre cérébral, distinction que certains journalistes lui ont attribuée cependant comme une grande découverte.

Mais remontant à un point de vue plus général, pris encore dans rim.agination, quoique plus rapproché en apparence de la réflexion, celui qui n'établit qu'un seul centre pour tous les modes ou opérations du sujet pensant, un siège unique, en un mot, pour une àmo ou un }iioi unique et indivisible, on trouve déjà de grandes divergences, sur la véritable place ou point du cerveau, réellement affecté à ce siège.

Les uns, comme Descartes, le placent dans la glande pinéale ; d'autres, comme La Peyronie et Lancisi, Fattribuentau corps calleux : des anatomistes plus modernes, à cette espèce de collet qui unit la moelle allongée au cervelet : toutes hypothèses, qui, dabord établies, ce semble, sur certains faits physiologiques, ont été renversées ensuite par d'autres faits d'anatomie comparée plus exactement observés.

L'anatomie, écrivait Haller à Ch. Bonnet, dans un temps où cette sorte de recherche était suivie avec plus d'ardeur, /'anatomie est tmtette sin^ le propre siège de ràmc ; or, elle n'a pas parlé plus clairement, malgré les progrès réels qu'a faits la science, depuis l'époque où écrivait cet homme d'un génie si profond, si étendu et si sage.

Sans doute, la simplicité métaphysique du sujet pen-

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saut n"a poiut de rapport essentiel, ui même aucune analogie, avec cette sorte de simplicité physique attribuée à tel atome, tel point unique de la substance ccrél)rale, qu'on voudrait considérer comme le propre siège de l'àme, ou comme Torgane ou Finstrument immédiat au moyen duquel elle exerce toutes ses opérations, perçoit^ meut, juge ou se ressouvient, etc. Sans doute les bornes plus ou moins étroites, qu'on est conduit à attribuer physiologiquement à ce siège appelé vulgairement srnsoi'ium commune, ne sauraient nous éclairer en rien sur la liaison de l'àme et du corps pas plus que sur l'unité ou la divisibilité du siège, affecté aux diverses opérations de l'entendement et de la volonté. La manière dont une organisation quelconque, toujours conçue ou imaginée comme étendue divisible et composée, peut être liée à un sujet pensant, à un moi réflcxif, essentiellement un- et simple, sera la pierre éternelle d'achoppement de toutes les doctrines philosophiques, et, si elles tentent de l'expliquer, ce sera parce qu'elles n'auront pas su déduire de la nature même de nos facultés ou de nos moyens de connaître, le principe ou la raison de THétérogénéité absolue des deux espèces d'idées primitives, essentiellement opj^osées, sous lesquelles il nous est permis de concevoir d'une part le sujet pensant et ses opérations, d'autre part, les organes matériels, leur jeu et les objets auxquels ils s'appliquent : hétérogénéité d'idées telle qu'il demeurera toujours nécessairement entre elles une lacune impossible à remplir, et une sorte de hiatus que tous les efforts du génie ne sauraient franchir.

S'il a été impossible jusqu'à présent d'assigner, même anatomiquement, dans la masse encéphalique, un point où viennent précisément converger tous les

nerfs qui ont pour fonction reconnue de transmettre jusqu'au cerveau les impressions diverses faites par les objets externes, un point unique où Tàme, avertie de ces impressions, exerce sur elles son activité de conscience, les perçoive, les compare, les juge et les rappelle ; il n'est sûrement pas moins impossible de dire, s'il y a réellement tant de sièges séparés que d'opérations diverses, ni, à plus forte raison, d'assigner précisément ces divers sièges dans le cerveau. Et comment saisirait-on mieux par les disséminations hypothétiques des facultés dans divers centres ce qu'on n'a pu concevoir par concentration dans un sensorium unique? (iomment la multiplicité des sièges serait-elle plus aisée à prouver que l'unité de centre analogue à la simplicité de la pensée même? Assurément, l'un de ces systèmes n'est pas mieux appuyé que l'autre sur les faits anatomiques, mais la supposition d'une convergence de tous les nerfs cérébraux dans un point unique, regardée comme nécessaire, quoique non prouvée par llaller et Bonnet, a l'avantage supérieur de représenter à l'imagination comme indivisi]>lement unis dans un mémo centre des modifications et des actes, que la réflexion ne saisit que sous le raiDi)ort de l'unité et de l'indivisibilité du moi où ils se réunissent. Et conunent d'ailleurs se faire une idée de ces facultés spéciales et diverses qui, selon le docteur Gall, ne se rapportent à aucun centre ? Comment allier avec l'unité du moi ces actes de perceptions, de souvenirs, de jugements représentés comme multiples et répartis entre plusieurs divisions cérébrales sans rendez-vous commun ? I^t ici, en ne prenant la division et le jeu de ces organes cérébraux que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour de simples représentations symboliques des opérations

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intellectuelles auxquelles on les fait correspondre, on perd absolument de vue toute analogie entre le sym]>ol(' ou le sig-ne, et la chose représentée ou signifiée, entre des organes séparés qui tous sont dits percevoir, se souvenir, imaginer, juger, chacun à leur manière, et le sens univoque précis, individuel, attaché à chacun de ces modes intellectuels, dans la langue de la réflexion.

Remarquez aussi en premier lieu que dans les hypothèses de Bonnet et d'Hartley, quoique les diverses particules du centre cérébral qui est le propre siège de lame et que Bonni-t considère comme un système nerveux en abrégé, conmie une névrologie en miniature, quoique ces parties, clis-je, reçues ou ébranlées chacune à sa manière parles impressions directes des sens extérieurs qui y aboutissent, y laissent des traces qui s'y conservent et s'y combinent et doivent sous ce rapport être considérées comme autant d'organes distincts de perceptions, de souvenirs et d'images, il n'en est pas moins vrai qu'au moyen du concours essentiel de toutes les impressions et opérations dans le même organe cérébral, tel qu'il est toujours établi parles hypothèses dont il s'agit, il y a moins de difficulté à concevoir comment tant de modifications ou d'impressions diverses peuvent se rapporter au même sujet individuel qui sent et ag^it avec la conscience de sa simplicité permanente dans la multiplicité des impressions, comme de son activité et de sa causalité unique dans la variété des mouvements qu'il détermine et qu'il produit.

La suj)position d'un centre pour toutes les modifications ou opérations, qui ne peuvent être rapportées qu'au même sujet sensible et moteur, est tellement accommodée pour ainsi dire au principe métaphysique de la simplicité et identité du moi, tellement

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appropriée au témoignage même du sens intime, que les esprits sages, ou tant soit peu difficiles sur les inductions des faits, ou la probabilité des hypothèses, se sont toujours accordés à reléguer au rang des conjectures dénuées de vraisemblance et opposées même à nos connaissances les plus certaines les tentatives qui ont été souvent hasardées avant le docteur (lall, pour disséminer ou circonscrire dans divers sièges cérél)raux, plus ou moins multipliés, les organes de ces facultés, <|ui n'ont entre elles qu'une simple distinction métaphysique. Ainsi, lorsque Willis, prétendant assigner dans le cerveau des domaines séparés à diverses opérations intellectuelles, logea le sens commun dans le corps caiineli', l'imagination dans le corps calleux, la mémoire dans la substance corticale, il eut également contre lui les physiologistes et les métaphysiciens de son temps. Les premiers purent lui répondre comme le plus savant et le plus réservé de nos anatomistes M. Cuvier a répondu au docteur Gall, que tant s'en faut qu'on soit en état d'établir ou de démontrer quelque relation entre les fonctions du cerveau ou de ses diverses parties, et les perceptions, sentiments et actes intellectuels ou moraux, qu'on est même très éloigné de pouvoir assigner quelque rapport certain entre la structure de ce viscère et ses fonctions purement physiques ou organiques : c'est que le scalpel, travaillant sur cette masse molle et pulpeuse, a bien de la peine à y démêler des oi'ganes vraiment distincts, qu'on ignore prol)ablement lexistence de la plupart de ses parties, et quun voile obscur enveloppe l'usage auquel la nature a destiné plusieurs même de celles qu'on connaît ; que toute découverte réelle sur l'anatomie du cerveau se borne donc à déterminer quelque circonstance nouvelle, dans les

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lornics, les connexions et le tissu de certaines parties qui pouvaient avoir échap^îé aux anatomistes précédents, et que toutes les fois qu'on croit aller plus loin, on ne fait qu'intercaler entre tel mode de structure découverte et les effets communs des hypothèses hasardées, dont l'observation ni la raison ne sauraient justifier le fondement.

Ces ol)jections que les physiologistes ont pu opposer contre une division de sièges cérébraux, alfectés d'après Willis et autres à des facultés générales, telles que la perception, l'imagination, la mémoire et le jugement, s'appliquent encore a^ec plus de force h la division hypothétique des organes cérébraux 'considérés comme sièges de facultés spéciales à la manière de (lall, c'est-à-dire, par exemple, des facultés de percevoir, de rappeler et de comparer les couleurs, respectivement distinctes, d'autres facultés de percevoir, rappeler et comparer les sons; d'où la distinction d'un organe de la peinture, d'un organe de la musique, d'un autre pour la mémoire des choses, d'un quatrième pour la mémoire des mots, etc., hypothèses, dont nous avons déjà prouvé l'incompatiljilité avec les faits du sens intime, et avec la signilication vraie, que la réflexion peut attacher aux termes individuels, et non pas communs, perception, mémoire, jugement.

Uemarquez, en second lieu (pie l'observateur des fonctions physiologiques, n'étudie les effets et ne cherche à les rapporter à leurs causes naturelles, qu'autant (ju'il considère ces effets et ces causes, comme étant d'une même nature. C'est toujours un mouvement réel et apparent, qui est censé produit par un autre mouvement intérieur que l'on suppose caché dans les profondeurs de l'organisation. Ainsi, c'est le mouvement du

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cœur qui produit celui de la circulation ; c'est la compression lente des parois du tissu de l'estomac, qui contribue à transformer les aliments en chyle : et ainsi de toutes les fonctions sécrétoires, où les elTets organiques produits sont toujours homogènes avec leur cause réelle ou hypothétique, et sont pris dans le même point de vue objectif; quoique, sans sortir de cet ordre uniforme de phénomènes, on ig'nore, le plus souvent, le comment de leur liaison ou production réciproque. Mais quelle espèce de rapport, de liaison, de causalité, (le ressemblance ou d'analogie peut-on concevoir entre des phénomènes d'une nature aussi différente et pris dans deux points de vue aussi essentiellement opposés que le sont, d'une part, les fonctions physiologiques attribuées à diverses parties de l'organe cérébral, le mouvement, par exemple, et l'ébranlement réel ou supposé, produit dans un centre du système nerveux, et d'autre part telle modification sensible, tel acte intellectuel ou moral qui est censé en résulter? Car, si l'on prétendait faire ici un rapprochement contradictoire et absurde dans l'expression même qui le consacre, en comparant la pensée à une sécrétion organique, nous demanderions à voir, à nous représenter, à l'aide de quelqu'un de nos sens externes, le produit matériel d'une telle sécrétion. Qu'on nous montre comment l'impression reçue se transforme en perception, souvcvenir, image, jugement, de même qnon nous montre physiologiquement la pâte alimentaire successivement transformée en chyle, en sang, en différimtes humeurs sécrétoires ou excrétoires, qui restent toujours accessii)los aux sens dans leurs diverses métamorphoses.

Aussi, et c'est là mon observation la plus importante, est-il bien remarquable quo le docteur tJall,

n'a pu déduire son système craniologique de la Théorie nouvelle anatoniique ou physiologique, telle qu'on la trouve exposée dans son mémoire à l'Institut. Si le système eut été réellement déduit de la théorie, de telle manière qu'il eût fallu nécessairement étudier l'une pour arriver à l'autre, il est à croire que la craniologie aurait été moins en vogue et d'abord moins à la mode, parmi notre gent spirituelle et frivole. Mais tout au contraire, la craniologie ou l'art de reconnaître, par certaines protubérances du crâne, les dispositions morales et les facultés de l'esprit, est tout à fait indépendante de la Théorie physiologique du même auteur sur les divisions et fonctions du système nerveux et du cerveau. L'une subsiste sans l'autre, et, bien plus, c'est qu'elles paraissent opposées entre elles, comme je m'engage à le faire voir dans un autre article.

La manière dont le docteur Gall a exposé son système dans les cours publics faits à Paris, et celle dont il annonce lui-même qu'il est parvenu à l'établir,. consiste dans une sorte d'observation purement empirique, qui ne s'étaye absolument d'aucun principe théorique ou positif. En examinant les crânes d'une certaine quantité d'hommes, doués de telles facultés ou qualités morales, sujets à tel penchant ou telle passion, ayant tel caractère, adonnés à tel vice : comparant ces divers crânes, soit entre eux, soit à ceux des animaux en qui se manifestaient des facultés ou dispositions correspondantes, le docteur Gall prétend avoir constamment trouvé que chacune de ces facultés intellectuelles ou affectives se marquait au dehors par une bosse ou protubérance située dans un point fixe et déterminé de la surface du crâne. Tous les individus, hommes ou animaux, qui sont doués de la même dis-

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position, ont une saillie api^arentc dans le même endroit de la boite osseuse ; tous ceux qui n'ont pas cette faculté ou qui en ont une opposée se distinguent par un petit enfoncement ou applatissement dans la môme partie du crâne. Voilà un fait qui est vrai ou qui ne Test pas : un rapport d'organisation avec les facultés morales, qui est fondé sur une loi réelle et constante de la nature, ou qui n'est qu'une pure hypothèse, hasée sur quelques observations vagues, illusoires et précipitamment généralisées ; c'est l'un ou l'autre. Si le rappoj't dont il s'agit est réel et constant on si les observations directes, dont on prétend l'appuyer, ont été assez multipliées, assez répétées, et constamment vérifiées dans un nombre indéfini de cas et de circonstances diverses, la cranifdogie, l'art de connaître les hommes par l'inspection ou l'attouchement du crûne est véritable quoique prouvé seulement d'une manière empirique, et lors nuMUo qu'il serait de toute impossibilité de concevoir ou d'expliquer ce rapport, qui pourrait ainsi denienrer toujours au nond^re des phénomènes occultes (juant à leur cause, mais qui n'en sont pas moins empiriffuenient certains. C'est ainsi que le baromètre annonce le temps sec et pluvieux, quoiqu'on ne soit pas bien fixé sur la cause qui le fait monter et descendre. Ainsi l'apparition de Sirius annonce à l'antique Egypte, depuis des milliers de siècles, les inondations fécondantes du fleuve ([ui l'arrose, quoiqu'on n'ait connu que de nos jours la cause de ces dél)()rdements périodiques.

L'astronomie, science si certaine et si exacte aujourd'hui, n'a guère été depuis les Chaldéens jusqn'aii xvi* siècle, qu'un recueil d'observations empiriques et de rapports vraiment occultes ; plusieurs branches (h' la piiysiquc ne nous (dirent encore juème rien de plus.

LES DlSCOUns PHir.OSOI'HIQUES HE BKRGERAC 8<J

Oue dirons-nous, Messieurs, de l'art si beau et si utile que vous professez, et quoique vous soyez initiés dans les plus profonds secrets de sa théorie, en combien d'occasions n ètes-vouspas obligés, par la nature même des choses, de vous laisser aller à un véritable empirisme, qui, pour n'être pas raisonné, n'en est peut-être <pie plus sur ? Il n'y a qu'à connaître un peu les fondements de la séméïotique et de la thérapeutique, deux principales branches de votre art, pour sentir la vérité de cette remarque. Comme, en effet, enlisant les signes actuels ou précurseurs de certaines maladies dans tels caractères de la physionomie, telle couleur ou forme des traits du visage, telle habitude du corps, vous prononcez avec assurance sur l'invasion ou les suites prochaines de la maladie, et déterminez le remède préservatif ou curatif, sans pouvoir dire, ni avoir besoin de connaître explicitement Fespèce de rapport qu'il j)eut y avoir entre telles apparences extérieures du corps, et telles . altérations cachées des org-anes internes : de même, si une expérience aussi constante ou également fondée sur une loi de cette nature, qui nous dérobe ses moyens et ne nous montre que des résultats, avait sanctionné le prétendu rapport décoiivert par le Docteur Gall entre telle protubérance craniologique et la disposition secrète de l'esprit ou du eœur dont elle est le signe, on pourrait parvenir à lire ces disjjositions dans leurs signes apparents, institués par la nature même, sans (ju'il fût besoin d'explication, ni de théorie scientifique pour motiver une légitime confiance.

11 est vrai que le docteur allemand a ainsi d'abord naïvement présenté au pul)lic français le fondement de son hypothèse, comme offrant une suite de moyens

pratiques ou symlioliques de parvenir à connaître, à l'aide des protubérances, les secrets de l'esprit et du cœur, du tempérament et du caractère. Mais il ne s'en est pas tenu strictement à cette vue expérimentale ; les justes prétentions qu'il peut avoir au titre de novateur éclairé dans les sciences anatomique et physiologique ne lui permettaient pas tant de réserve et de modestie en présence du monde savant où il savait cpi'il aurait des juges. Entre telle protubérance extérieure marquée sur la boite osseuse du crâne et la disposition intellectuelle ou morale qu'elle annonce, ou entre le signe et la chose signifiée, il y a une suite d'intermédiaires ou un enchaînement d'effets et de causes, qu'une méthode empirique et le sentiment d'une ignorance invincil)le ne tenteraient pas même de démêler, mais que le dogmatisme de la science ne permet pas de laisser à l'écart. La conformation générale et extérieure du crâne solide étant absolument calquée sur la figure intérieure de la masse cérébrale pulpeuse qui y est logée comme dans une boite, tous les détails de forme ou de figure de la substance contenue doivent correspondre exactement à ceux de la boite contenante. Autant il y a donc de petites bosses solides marquées sur le crâne, autant il y a de petits appendices ou de saillies répandus sur la surface hémisphérique du cerveau, et auxquels ces petites bosses servent d'étuis. C'est ainsi que la substance molle et organisée des coraux, des madrépores et des polypes est logée dans ces ramifications solides et écailleuses qui nous représentent les zoophytes sous l'apparence d'une véritable végétation. Mais pour suivre cette dernière comparaison, qui me parait exprimer assez bien le point de vue du Docteur Gall, comme chaque bras du polype, ou chaque branche du

polypier total, est une petite machine organisée complète, qui, étant séparée ou détachée de la souche commune, vit ou fonctionne à part, croit, se nourrit, se propage, etc., de mémo cliacune des petites protubérances cérébrales dont la phase est marquée par la bosse du crâne, qui lui sert à' étui, est un organe particulier, qui fonctionne à sa manière, donne lieu à une certaine espèce de modifications ou d'opérations spéciales de l'Etre sensible et intelligent. Celles-ci peuvent donc être observées, étudiées dans l'exercice prédominant de leurs organes, séparément des produits ou opérations spécifiques de tous lés autres organes, qui ont aussi leurs protubérances distinctes.

On voit ici comment le docteur Gall, conduit par une première analogie fondée sur la distinction et séparation des cinq organes de nos sens externes, a pu d'abord former le projet d'établir une division semblable entre les facultés intellectuelles ou morales qui se rapportent originairement à leur exercice, comment en s'emparant des titres nominaux de perception, mémoire, imagination, jugement, passion, etc., sans en scruter la valeur, sans constater par l'emploi du véritable critérium le nombre précis des modifications ou des facultés réellement distinctes, il a cru pouvoir ainsi ex abrupto assigner dans telle ou telle protubérance un siège réel, distinct et séparé à chacune de ces facultés nominales dont un signe abstrait ou conventionnel forme le plus souvent toute l'essence.

On conçoit ici comment le docteur Gall a pu rallier son système de division ou de dissémination des facultés intellectuelles et affectives dans divers sièges cérébraux à sa doctrine scientifique des divisions et fonctions du système nerveux : ou comment, peut-être, en

fondaut cette dernière, il songeait déjà à Fliypothèsc craniologique qui devait s'y raccorder. Telle est du moins l'idée qui se présente, quand on lit attentivement l'exjiosé fait à l'Institut par M. (luvier, de la théorie anatomique et physiologique du docteur Gall, sur le système nerveux et le cerveau. Sans entrer ici, sur cette tiiéorie, dans des détails qui seront mieux placés ailleurs, je crois qu'il serait aisé d'indiquer et de suivre le fil continu des idées systématiques du docteur allemand, depuis l'origine de ses recherches savantes sur l'anatomie des nerfs et du cerveau, jusqu'à ce résultat ])rati(jue auquel il paraît tendre, comme au principal mol>ile de l'intérêt commun et de la curiosité générale que peut inspirer sa doctrine, à part toute spéculation scientifique, et, par suite, comme au moyen le plus sûr de la populanser .

Mais, considérée sous ce dernier rapport purement enqiirique, ou conmie oiFrant une espèce particulière do signes extérieurs, propres à distinguer et reconnaître h's facultés diverses, ou les modifications variées delà sensihilité et de l'intelligence humaines, l'hypothèse (lu docteur (îall est encore loin de pouvoir passer pour nouvelle, et, dans ce point de vue particulier, comme dans ceux sous lesquels nous lavons précédemment envisagée, nous trouvons j)lusieurs autres hypothèses de la même espèce, dont il est intéressant de la rapprocher. Kt d'ahord, tout le monde connaît le système physiognomonique du fameux Lavater, qui n'emploie j)as, il est vrai, les protubérances du crâne coniinc moyens de connaître les facultés de l'esprit et du cœur, mais qui voulut faire servir à cette connaissance tous les signes qu'il est possible de tirer de la conformation et de l'expression des traits du visage,

LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DK HKRGERAC 93

considérés séparéiuent et un à un, ou dans leur ensemble ; en quoi il établit une suite de rapports vagues, mystérieux et tout à fait occultes, étrangers aussi à toute théorie physiologique, mais auxquels il ne manque, comme à ceux du docteur moderne, que d'être sanctionnés par une expérience générale, constante et irrécusable, jjour être aussi enqDiriquement prouvés, car il n'est pas probable qu'on démontre jamais d'une autre manière Tespèce de liaison qu'il peut y avoir entre telle conformation du front, des yeux, du nez, de la bouche, etc., et telle faculté de l'àme, pas plus (ju'avec la science réunie de tous les docteurs allemands réunis on n'expliquera jamais le rapport qui peut exister entre ces mêmes facultés et les protubérances qui leur correspondent. Si jamais un rapport de cette espèce a présenté les caractères de généralité et de tixité qui peuvent motiver une confiance raisonnable dans les choses qui sont uniquement du ressort de l'empirisme, et non pas de celui de la science, c'est le rapport ou la proportion de grandeur que Camper a saisi et révélé le premier, en comparant le cerveau de l'homme à celui des diverses espèces d'animaux où l'on voit successivement l'industrie décroître, à mesure que l'angle facial devient aigu, et que par suite la cavité cérébrale se rétrécit. L'angle facial est, comme on sait, formé par deux lignes tirées l'une de l'extrémité supérieure du front jusqu'à la mâchoire inférieure, l'autre du coin de l'oreille jusqu'à cette même mâchoire. Voilà mi terme de rapjjort constant et fixe, il est susceptible d'être apprécié, avec une exactitude suffisante, par les lumières directes de l'anatomie comparée, et par l'observation des mœurs ou de l'industrie de diverses classes d'animaux, depuis l'huitre elles poissons, jusqu'à

riiomme. On peut encore le vérifier par les comparaisons faites entre les hommes le plus inégalement cloués (les facultés de l'esprit, où le rétrécissement de la cavité cérébrale et le degré d'ouverture de l'angle facial offrent aussi les différences les plus notables. Ici, le signe physiognonionique a, pour ainsi dire, une grande étendue d'acception ; il repose sur une base large, sur une division bien tranchée, et facile à saisir comme à vérifier ; car si l'on ne s'entend ni sur le nombre, ni sur la nomenclature des diverses facultés de l'esprit, des sentiments de l'âme, des modifications ou nuances de caractère, qui donnent lieu k telles passions, à telles dispositions morales, à telles habitudes, soit vertueuses, soit vicieuses ; s'il entre enfin beaucoup d'arbitraire dans ces classifications artificielles, et beaucoup de vague dans le langage qui s'y rapj)orte, si enfin la plupart de ces facultés nominales ne sont (juc des abstractions de l'esprit, de purs êtres de raison, et sous ce rapport ne peuvent évidemment être localisées dans un siège cérébral réel, il n'en est pas de même lorsqu'on cherche seulement à établir un rapport général entre tel signe constant pris dans l'organisation, et le degré de raison, d'esprit ou d'intelligence attribués à divers hommes, comme les degrés d'industrie attribués à diverses espèces d'animaux. Ici tout le monde s'entend parce qu'on a la latitude nécessaire, pour comparer et juger; là, au contraire, dans le système de (lall, les comparaisons reposent sur des points exigus, sujets à discussion, à exception, à mille incertitudes dans les signes et dans leurs applications variées. Le physiologiste a, comme le métaphysicien, les infiniment petits et les quantités incommensurables ; nous ne pouvons guère saisir dans la structure d'un appareil

LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DE BEPtGERAC \)i>

quelconque que les grands traits, les formes les plus saillantes, et des rapports de mécanisme par lesquels des êtres différents les uns des autres, paraissent se rapprocher et même se confondre. Disons donc que Camper paraît avoir trouvé la vérital>le craniologie, ou le vrai signe naturel, qui peut nous conduire empiriquement de la conformation générale du cerveau aux degrés d'intelligence qui peuvent s'y rapporter. En décomposant ce rapport général, ou fractionnant les signes matériels de l'intelligence, pour en rattacher un particulier à chaque faculté spéciale, le Docteur Gall s'est perdu dans un dédale de subdivisions contraires aux lois de la saine psychologie, et que la physiologie même est loin de pouvoir avouer. Il n"a pas craint de risquer le sort de son hypothèse, en l'appliquant à une multitude de faits, de détails qui sont comme les pierres de touche et presque toujours les pierres d'achoppement des systèmes et la craniologie ne pouvai-t résister à cette épreuve. Mais son exemple vient à l'appui d'une vérité bien justifiée par Thistoire de la philosophie et les révolutions des opinions humaines : c'est que les systèmes les plus absurdes doivent leur origine à l'abus de quelques observations incontestables, et que les erreurs les plus grossières sont le résultat de certaines vérités auxquelles on donne une extension forcée, ou dont on fait une mauvaise application.

Sans doute, s'il était donné à l'homme de soulever un coin du voile qui couvre la plus noble partie de sou être, ce serait dans des comparaisons prises des points extrêmes de l'Echelle où sont répartis les divers degrés de sensibilité et d'intelligence, ce serait surtout dans ces anomalies ou dans ces grandes aberrations de la nature sentante et intelligente, que nous pourrions, ce

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seinl)le, nous attendre à trouver quelque lumière ; car rien ne nous éclaire comme les contrastes, et c'est dans ses écarts, ses digressions, hors de l'état ordinaire et lial)ituel, que la nature nous révèle ses secrets, nous excite à l'étudier et nous apprend à la connaître.

Aussi les sig-ncs indicateurs d'une division ou d'une séparation réelle des sièges cérébraux, aUectés à des facultés diverses, ont-ils paru à certains philosophes môme très judicieux, et très circonspects dans leurs assertions, pouvoir être induits avec un assez haut degré de certitude, des états de délire, de manie, de vésanies partielles, où l'on a cru s'apercevoir que certaines facultés, désignées sous tel titre nominal et conventionnel, étaient abs(dument oblitérées, pendant que d'autres facultés, distinguées de la même manière, continuaient à s'exercer et semblaient même prendre un surcroit d'énergie. Le savant et sage Pinel conclut de plusieurs cas semblables, qu'il a été à portée d'observer, que cet être abstrait et complexe appelé entendement dans la langue psychologique est réellement multiple, divisible, et actuellement divisé en diverses facultés telles ([w attention, nihnoire, imafjination^ juçjrnicnt, affectées chacune à un siège particulier, ou à une division cérébrale, dont, à la vérité, moins hardi que le docteur Gall, il ne se permet pas d'assigner la place.

Le même auteur reproduit une assertion semblable, dans sa nosographie philosophique, où, parlant encoi'e des vésanies partielles, il dit que l'action nerveuse n'a point un centre unique dans le cerveau, mais qu'il y a divers départements, où une même cause irritante peut porter séparément atteinte à diverses fonctions, altérer ou abolir tour à tour et encore séparément, tantôt les fonctions des sens et des mouvements volontaires, tan-

LES DISCOURS PHILOSOPHlyUF.S DE BERGERAC 97

tôt telles autres fonctions organiques ou vitales, etc.

Je ferai quelques observations sur ces faits, émanés (l'une autorité infiniment respectable ; et mes remarques s'appliqueront à plus forte raison à rhvpotbèse de Gall.

1° On peut bien admettre la dernière assertion relative aux divers cllets produits par une même cause irritante, qui, se portant tour ta tour sur différents points cérébraux, altère séparément les fonctions sensitives ou organiques qui y ont respectivement leur siège ou leur foyer ; mais ce fait, bien vérifié et constaté qu'il soit, ne prouverait autre chose. sinon qu'il existe une division ou séparation réelle de fonctions physiologiques et on ne peut en tirer aucune induction légitime pour une autre division, supposée parallèle, des facultés ou opérations de conscience, ^ui tiennent à la même àme, au même monndivisible, dont les modifications et les actes divers ne peuvent être ainsi conçus par dissémination dans des sièges cérébraux particuliers.

2° Avant d'affirmer que tel maniaque ou tel aliéné exerce actuellement une faculté partielle, telle que l'attention ou la contemplation, pendant que d'autres opérations intellectuelles, comme le jugement ou la mémoire demeurent sans exercice, à cause d'une altération ou lésion organique de leur prétendu siège, il faudrait bien fixer d'abord le sens psychologique qu'il est permis d'attacher à ces termes : faculté ou opération intellectuelle, d'attention ou de jugement, etc., comme au signe complexe et général, entendement : car le sens propre et réel de tels termes, se référant toujours à la conception rétlexive d'un sujet individuel, ou d'un moi qui exerce avec conscience l'acte désigné par cela seul sous le titre d'intellectuel, il impli([ue

contradiction d'attribuer une faculté ou une action quelconque de cette espèce à l'être qui, poursuivi et absolument dominé par quelques fantômes, se trouve dénué de la première condition essentielle de l'intelligence ; savoir : du conscium ou du compos sui. Ainsi des termes tels qu'attention, contemplation, ne pourraient donc trouver absolument aucune application dans les cas cités : et comment aller cherclier les signes et les caractères propres d'une division des phénomènes ou actes intellectuels, dans l'état qui exclut précisément la condition fondamentale et vraiment caractéristique de l'intelligence ou de la pensée ?

3° On voit que la division de cet être abstrait qu'on nomme cnlendetnent, pour nous servir de l'expression de M. Pinel, en plusieurs facultés distinctes, rattachées à divers sièges cérébraux, se réfère à un système idéob)gique particulier ou à une classification arbitraire des phénomènes de la sensibilité et de l'intelligence ; or, on ne peut s'empêcher de discuter les bases de cette classification idéologique, avant d'entreprendre de la raccorder avec les phénomènes physiologiques dont la division est conçue sur un autre plan et dans un autre point de vue. Par exemple, JM. Pinel n'a ])u transporter à l'état d'aliénation mentale partielle ou conq)lète que les signes conventionnels de certaines facultés nominales, prises, pour ainsi dire, en dedans de la sensation, qui est dite se transformer pour les produire ; tandis que dans une acception plus vraie, les facultés ou actes intellectuels sont des phénomènes hypersensibles qui sont en dehors de toute sensation, supérieurs à elle comme l'ouvrier est supérieur à la matière qu il emploie. En un mot la division hypothétique de M. Pinel et plus encore celle du docteur Gall ne peuvent se concilier

LES DISCOURS PHI r.OsQl'HlQUKS DE BKKGEIiAC 99

qu'avec le système idéologique de Condillac, tel que ce métaphysicien Fa si ingénieusement déduit de la supposition d'une statue animée dont il ouvre successivement les sens. Mais avant de partir de ce système, ou avant d'adopter les définitions, classifications et divisions qui s'y rattaclient, ne fallait-il pas examiner si les facultés attribuées au fantôme hypothétique de Condillac sont précisément égales ou identiques en nature, en espèce ou en nombre à celles dont l'homme seul peut reconnaître en lui le modèle intérieur et acquérir les idées vraies, par une réflexion concentrée sur les propres actes de sa sensibilité et de sa pensée ?

Rien ne peut donc dispenser de recourir à cette analyse première fondée sur le sens intime qui, seul, nous apprend à connaître ce que nous sommes, et ce que nous faisons et sentons ; et c'est dans cette source que doivent être puisés les signes propres et véritables dune division des phénomènes intellectuels.

Mais cette analyse fondamentale pouvant être établie d'abord indépendamment de toute considération physiologique sur les instruments unis ou séparés, au moyen desquels nos diverses facultés s'exercent, si on vient ensuite à rapprocher ces deux sortes de division et à employer celle-ci comme preuve ou terme d'explication de celle-là, on ne pourra que tomber dans une sorte de cercle vicieux qui roule sur l'une ou l'autre des alternatives suivantes : ou la division des phénomènes intellectuels est déjà confirmée, en elFet, et complètement vérifiée par son critère approprié, la réflexion et le sens intime, ou bien elle n'est qu'arbitraire, conventionnelle et provisoire.

Dans le premier cas, la division, ultérieurement prouvée, des sièges organiques auxquels on pourrait

rapporter chacune à chacune les facultés psychologi- (jucnient distinctes, n'ajouterait rien à la réalité et à la vérité de cette distinction prise à sa véritable source. On y gagnerait seulement de pouvoir établir un parallélisme et un accord satisfaisant entre deux sortes de connaissances qui ne doivent jamais être confondues : savoir : la connaissance objective des moyens ou instruments organiques par lesquels nos facultés intellectuelles peuvent sexercer. et la connaissance intérieure ou réflexive de cet exercice, ou de ses résultats positifs. Dans le second cas, celui où la division des phénomènes intellectuels, n'étant pas encore arrêtée et fixée sur une base réelle et naturelle, se réduirait à une classification arbitraire, la division physiologique dont il s'agit pourrait fournir, il est vrai, des signes naturels à cette première classification, éclairer l'analyse philosophique, rectifier et préciser la nomenclature et réduire le nombre des facultés et celui de leurs titres nominaux au nombre précis des sièges organiques réellement distincts, comme cela a lieu pour les sens externes, et les cinq classes de modifications sensibles qui s'y rapportent ; mais il faudrait alors que la division physiologique fût établie sur des faits positifs du même ordre, ou fondée sur des observations constantes, indépendamment des données conventionnelles empruntées de la Métaphysique et de la Logique ; au lieu que ce sont au contraire ces données arbitraires, telles, par exemple, que la division généralement admise par les métaphysiciens en entendement et volonté, puis les subdivisions étendues par les uns, abrégées par les autres, de l'entendement en perception, attention, mémoire, imagination, comparaison, jugement, raisonnement, etc. ; ce sont, dis-je, de telles

LES DlsCoUkS IMlILOSOPHIQUtS DV. liEHGKKAC 101

classifications, aveuglcnient admises par les physiologistes, qui leur servent de départ, quand il s'agit de résoudre la question de savoir si les facultés intellectuelles ont différents sièges organiques, et quels peuvent être ces sièges dans le cerveau» D'où il suit que, si l'idéologiste ou logicien dont on adopte le système a été déterminé dans certaines vues systématiques à multiplier ses signes de division arbitraire, le physiologiste croira avoir occasion de chercher et se croira peut-être suflisamment autorisé à assigner dans quelque division cérébrale le siège fictif de la nouvelle modification intellectuelle ou faculté prétendue élémentaire. Ainsi sans doute, si le docteur Gall eût été conduit à adopter le système mc^taphysique de son compatriote Kant, le nouveau chef de l'école allemande, il eût porté le nombre des organes cérébraux à l'égal de cette multitude de formes sensibles ou pures et de catér/or/es, dont le métaphysicien a surchargé sa nomenclature et hérissé sa doctrine critique. Mais on voit bien alors que l'hypothèse physiologique, ainsi entée sur telle hypothèse métaphysique d'un autre ordre, ne contribuerait pas beaucoup à éclairer l'analyse de nos facultés, ni à étendre le champ de la science. Ne semblerait-il pas, en effet, que la nature, qui est simple dans ses moyens, comme dans son but, a dû proportionner la division des organes cérébraux à la multiplicité et à la variété des nuances et des distinctions artilicielles qu'il a plu à certains philosophes d'établir dans leur langage conventionnel, en considérant un seul et même sujet simple sous différents points de vue abstraits, ou une même disposition de l'esprit et du cœur, par rapport à tels résultats extérieurs, telles conséquences fortuites auxquelles l'ordre éventuel des sociétés a pu seul

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donner une valeur et faire attacher de l'importance ? N'est-ce pas, par exemple, une disposition toute artificielle que cette coquetterie qui ne naît dans la femme qu'au moment où elle tend à écliapper à sa destination naturelle, à changer l'ordre de l'attaque et de la défense, à feindre la résistance, quand elle aspire à la défaite, et l'intention de se rendre quand elle en est le plus éloignée ? Pourquoi donc accuserait-on la nature d'avoir fait à certaines femmes une nécessité de cet artifice, en leur donnant l'organe de la coquetterie ? et comment ce prétendu organe se trouverait-il distinct de celui de la ruse, de celui de la vanité, de celui de l'orgueil, etc. car il y a aussi des organes pour toutes des dispositions, qui ont tant de rapports entre elles et ne sont que des nuances de la même disposition fondamentale? L'orarane de la cociuetterie se trouve-t-il donc

aussi chez les femmes des Ilurons ? des Iroquois et des llottcntots? L'organe du vol existait-il cliez les Spartiates, qui ne connaissaient point la propriété, ni la différence du tien et du mien ? Est-ce donc enfin que la nature a dû varier les formes du cerveau et les protuliérances du crâne, suivant les mœurs et les usages des différents peuples, suivant les degrés de civilisation, les conventions et les lois de la société?

Ceci nous donne lieu de répondre à un argument dont le docteur Gall prétend tirer grand parti pour appuyer sa division des organes cérél)raux. Les animaux, dit-il, ont les mêmes organes que nous relativement aux sensations extérieures. La plupart même d'entre eux ont quelques-uns de ces organes, plus fins et plus déliés ({ue nous ; pourquoi donc n'ont-ils pas les mêmes facultés intellectuelles ou morales, si ce n'est parce qu'il y a dans l'intérieur du cerveau des organes par-

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ticiiliers <j[ue nous avons et dont ils sont dénués ?

Cet ai'iiunient (jni pouri'ait être très fondé si on remployait comme preuve de fait, pour établir un rapport général entre les facultés de Thomnie et celles de différentes espèces d'animaux, tel que celui que Camper a établi sur l'ouverture de Fangde facial et le rétrécissement de la cavité cérébrale ; cet argument, dis-je, ne prouve rien en faveur de la division hypothétique de (iall et peut être même rétorqué avantageusement contre son système. On pourrait lui dire en efPet : l'homme ayant plusieurs facultés que l'animal n'a pas, il s'ensuit, selon vous, que l'organisation du cerveau humain doit comprendre diverses parties qui sont étrangères au cerveau de l'animal ; mais les hommes de tous les pays, de tous les siècles, doivent et ont dû avoir ces organes dont vous parlez, et, bien certainement, le même homme les a en tout temps ; pourquoi donc y a-t-il une si prodigieuse difierence entre les individus de notre espèce qui sont soumis à des circonstaiices accidentelles diverses de sol, de climat, d'institution ? Comment se fait-il, si la supériorité des facultés tient uniquement à la multiplicité des organes cérébraux, que tel honmie se trouve si différent de lui-même, suivant les climats, les saisons, les températures, etc. ?

Mais pourquoi. Messieurs, m'arrêterais-je à combattre ici la nouvelle hypothèse du docteur allemand en la prenant dans ces détails singuliers, qui ont déjà donné des prises si faciles à la critique, apprêté à rire aux esprits frivoles, et fourni aux singes de la littérature une si belle occasion de mordre jusqu'au sang en ayant l'air de se jouer .^

J'aurais pu trouver aussi dans la doctrine craniologique des sujets de m'égayer avec vous ; j'ai cru qu'il

convenait mieux à une assemblée aussi grave, d'y chercher de nouveaux moyens de s'instruire et de se prémunir contre l'illusion commune à toutes les hypothèses du même genre.

J'ai cherché à creuser jusqu'aux racines de larbre, laissant à d'autres le soin de courir aux branches. J'ai voulu montrer que toute division physiologique de sièges cérébraux, auxquels on prétendait rapporter des facultés diverses, par analogie avec les organes séparés relatifs aux sensations extérieures, ne peut être fondée que sur une es^ièce de rapport occulte, et purement empirique, étranger à toute observation anatoniique directe, comme aux inductions légitimes et sages, qui peuvent s'en tirer. A cette occasion, j'ai fait voir que la craniologie du docteur Gall était tout à fait indépendante de son exposition anatoniique et philosophique des fonctions des nerfs et du cerveau. Je me suis attaché à prouver que la multiplicité des sièges attribués à des actes intellectuels qui tiennent au moi ou à l'unité essentielle du sujet pèn sant, par confusion avec des impressions purement sensitives ou passives, qui n'ont point la même relation avec cette unité de principe, était absolument contraire aux premières lois de la psychologie et aux vérités immédiates du sens intime.

J'ai démontré que toute division de sièges cérébraux, affectés à diverses facultés, supposait une division antérieure et psychologiquement établie de ces mêmes facultés, mais qu'au lieu de servir à donner à celle-ci une base plus solide, en la calquant sur la nature orga nique, elle tendait à plier au contraire cette nature à des systèmes abstraits, à des classifications arbitraires et conventionnelles.

J'ai conclu de là qu'un pareil abus, étant inhérent à

LES D[.SCOUUS PHILOSOPHIQUES DR BEUGEliAO 105

toutes les hypothèses de Fespèee de celle qu'a présentée le docteur (iall, devait prémunir les esprits amis du vrai contre ces sortes de prestiges et les écarter d'un ordre de recherches qui ont été et seront éternellement sans succès, comme il est démontré par l'expérience de tous ceux qui, depuis Démocrite jusqu'au Docteur (iall, ont étudié, disséqué, morcelé le cerveau de toutes les manières, dans le vain espoir d'y trouver le siège de l'âme, et les instruments immédiats de ses opérations.

Je n'ai pas cru devoir séparer dans l'ordre des idées que Je viens d'exposer ce qui a rapport à une division organique du système intellectuel proprement dit de ce qui se rapporte à des facultés d'un autre ordre. Comme on convient généralement que le cerveau est l'organe ou l'instrument essentiel de l'intelligence, quoi qu'on soit loin de s'accorder sur la manière dont cet organe fonctionne dans les opérations de la sensihilité et de la pensée, et ([u'il n'y ait à cet égard, comme nous l'avons assez vu, que des conjectures ou des hypothèses jdcu propres à satisfaire les esprits sages, le physiologiste pourtant qui prétend avoir découvert quels sont dans le cerveau les sièges ou les instruments propres des facultés de l'ordre intellectuel, tels que la perception, le jugement, la mémoire, ne parait pas du moins choquer le hon sens ni se mettre en lutte avec l'opinion commune.

11 n'en est pas de même pour ce qui a rapport aux facultés affectives telles que les déterminations de l'instinct, les appétits, les penchants, en général les affections de l'être purement sensitif, comme aussi les passions développées, les inclinations et les sentiments de l'agent moral. Ici, on est loin de convenir générale-

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ment que les organes divers de ces alFections et passions soient concentrés dans le cerveau et exclusivement rattachés à des divisions partielles de ce sièac de rintelliiicnce.

L'opinion des philosophes de l'antiquité jusqu'à nos jours, appuyée, ce semble, du propre témoignage du sens intime, a placé dans les organes précordiaux ou dans ceux de la vie intérieure qui sont les plus éloignés et paraissent les plus indépendants du cerveau les sièges de nos plus vives émotions, de nos passions les plus entraînantes ; et quand le docteur Gall élève la voix contre ces autorités, il lui faudrait pour les combattre des armes plus puissantes et des preuves autrement fortes que celles qu'on trouve dans son hypothèse craniologique. Ici surtout, il parait ])ien (jue toutes les assertions dogmatiques du docteur Gall sur les sièges cérébraux, attribués aux facultés affectives et aux passions comnieaux facultés intellectuelles, ont été éta])lies, non d'après les faits, mais uniquement en vue de parvenir à un résultat pratique convenu et arrêté d'avance pour éblouir et entraîner la multitude curieuse. Il faut, a dû se dire ce docteur en commençant, que je mette tout l'homme intérieur en une sorte de relief, tel qu'on puisse le connaître d'abord à l'inspection ou à l'attouchement des bosses du crâne. Mais la pensée et l'intelligence ne sont pas tout l'homme, et ({uoique ce soit la partie la plus nol)lc de son être, ce n'est pas celle qui offre le jjIus d'intérêt, ni qu'il importe le plus de connaître, pour les usages pratiques de la vie sociale. L'homme agit et influe sur ses scndjlables, sur la société entière par les passions et les afîcctions qui tiennent à son caractère ou à son tempérament. Ces passions ont sans doute leurs signes naturels de manifestation

LES DISCOURS PHILOSOPIU.^IJKS DE BERGERAC 107

extérieure et leur caractère physiognomonique, mais ces caractères sont variables, mobiles et fugitifs, comme les alFectious mêmes qu'ils dénotent. Il s'agit de les rattacher à des signes fixes et permanents. Or rien, en effet, de plus fixe, de plus solide, que les protubérances du crâne. Il faut donc absolument trouver des protubérances pour les passions. Mais d'un autre côté les bosses solides ne sont que les enveloppes des organes cérébraux qui font saillie en dessous. Il y aura donc dans le cerveau, par une suite nécessaire, des organes affectés aux passions ; et il faut que cela soit ainsi pour compléter l'hypothèse, en dépit des observations physiologiques et môme de la nouvelle manière de voir de l'auteur sur les fonctions du système nerveux et du cerveau, en dépit surtout des preuves contraires tirées du sens intime. C'est ici le côté le plus faible du système craniologique et d'après tout ce qui précède, je croirais inutile de m'y arrêter si je n'y trouvais l'occasion de faire quelques rapprochements intéressants et de préciser quelques idées encore vagues, même chez nos meilleurs physiologistes, sur ce qui tient aux passions ou aux diverses facultés affectives comme à leurs sièges.

DES SIÈGES DES PASSIONS DANS LA DOCTRINE DE GALL COMPARÉE A CELLE DE BICHAT

Nous connaissons très bien la nouvelle théorie anatomique et physiologique du Docteur Gall sur les fonctions des nerfs et du cerveau, et dire que nous en tenons la connaissance de M. Guvier, c'est bien annon-

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cer qu'elle a toute l'étendue, la précision et l'exactitude désirables. Mais ce savant naturaliste, s'adressant à la classe de l'Institut, qui s'occupe exclusivement de sciences exactes et de faits positifs, s'impose, dans son rapport sur la nouvelle théorie des fonctions du système nerveux et du cerveau, l'obligation de mettre à l'écart tout ce qui était relatif à l'hypothèse craniologique. D'un autre côté, divers journaux nous ont otlert, dans les premiers mois de l'année 1808, des extraits assez étendus et assez complets des leçons publiques faites à Paris par le docteur Gall, i)our que nous ayons pu acquérir une idée assez exacte de cette hypothèse. Mais les rédacteurs de ces journaux, étant pour la plupart étrangers aux sciences anatomiques et philosophi- (|ues, ont dû laisser al)S()lument de côté tout ce qui, dans les leçons pul)li(}ues. pouvait se rapporter à une théorie savante.

Ce qui nous manque donc pour connaître à fond le système du docteur Gall, c'est un rapprochement ou une comparaison exacte de sa nouvelle théorie des fonctions des nerfs, et du cerveau, avec les détails de son hypothèse craniologique; rapprochement tel qu'on puisse concevoir nettement comment celte dernière se déduit de l'autre, s'y rapj)orte ou s'y coordonne. J'ignore si un sem])lable ti'avail a été entrepris jusqu'à présent, mais l'exécution m'en parait d'autant plus difficile, qu'en lisant séparément le rapport de M. Cuvier, et l'Extrait des leçons crauiologiques du docteur allemand, j'avoue que, non seulement il m'a été impossi- Ide d'y saisir un véritable rapport de déduction et d'analogie, mais que j'ai cru trouver une opposition remarquable entre la théorie anatomique d'une ])art et la craniologie de l'autre.

Le résultat qui attire d'abord particulièrement notre attention dans le nouveau système anatomique, c'est le déplacement de l'origine des nerfs que presque tous les physiologistes, jusqu'à Bichat exclusivement, s'accordent à faire sortir du cerveau, considéré comme la souche ou la matrice commune, avec cette différence pourtant, que les nerfs spécialement nommés cérébraux sont censés émaner de cette souche d'une manière directe et immédiate, pendant que les nerfs dits spinaux, et tous ceux qui, placés dans les régions intérieures du corps, le thorax, l'abdomen, y servent aux fonctions de la vie organique ou nutritive, ne se rapportent au cerveau que d'une manière médiate par l'entremise de la moelle épinière ou de quelque partie (hi système cérébral auquel ils s'abouchent.

Bichat, génie destiné, ce semble, à faire une révolution dans la science, et à en changer la face, mais qu'un sort funeste et à jamais déj)lorable moissonna dès l'ouverture de sa carrière, avant qu'il eût pu consolider le grand œuvre de la réformation physiologique, et féconder tous les germes précieux qu'on trouve répandus dans ces pages écrites avec la précipitation d'un jeune homme, qui plein d'un feu sacré, semble pressentir que la mort est là et qu'il n'aura pas le temps de tout dire, Bichat apporta un changement notable dans la doctrine des physiologistes qui l'avaient précédé, sur l'origine du système général des nerfs ou leur dérivation commune du cerveau. On peut voir dans ses recherches immortelles sur la vie et la mort et dans son anatomie physiologique comment il établit une division nette et précise fondée sur les observations les plus approfondies, entre le système nerveux de la vie animale dont il laisse l'orieine dans le cerveau con-

sidéré toujours comme le centre unique des fonctions de cette vie et le système nerveux de la vie organique ou nutritive qu'il prouve n'avoir point de connexion directe et nécessaire avec le cerveau, mais prendre son origine dans divers centres nerveux ; ces centres dits ganglions se trouvent répandus dans les diiïërentes régions du corps ; chacun est un foyer particulier d'action nerveuse, irradiée de là par plusieurs rameaux, vers les organes qui sont en rapport avec lui. Ainsi, comme le terme de la sensibilité animale et l'origine (le la contratilité de même espèce se trouvent toujours dans le cerveau, de même le terme de la sensibilité organique et l'origine de la contratilité correspondante se rapportent aux divers ganglions dont chaque organe interne reçoit ses nerfs. Voilà une division physiologi- ({ue bien tranchée et on peut voir déjà comment viennent s'y coordonner naturellement, d'une part, les facultés perceptives ou intellectuelles qui ont le môme centre ou même siège un que les fonctions de la vie animale et d'autre part les facultés affectives ou passives qui, étant liées aux fonctions de la vie organique, doivent avoir et ont aussi les mêmes centres ou sièges intérieurs, variés et nmltiples.

Le docteur (iall est venu armé de nouveaux faits anatomiques qu'il prétend avoir découverts et surtout armé d'une hypothèse qu'il veut mettre en vogue dans le monde. Il commence à faire relativement au système nerveux cérébral ce que Bichat avait déjà fait pour le système nerveux de la vie organique. D'abord, il semble soustraire en effet à l'empire du cerveau les fonctions de l'une comme de l'autre vie.

Il ramène également ces deux classes de fonctions à celles d'un seul svstème nerveux commun, subdivisé en

LKS DISCOLTRS PHILOsoPHI.^UEs DK BEUGEUAC Itl

pIiisioLiis systèmes et conipara])lo à un yt'seau dont les portions séparées participent selon leur volume à For- S'anisation et aux fonctions de l'eui^mble et non plus semblable à un arbre qui, n'ayant qu'une souche uni- (]ue, se distribuerait en branchés et en rameaux à la manière du système artériel, par exemple. Le docteur (lall appuie cette manière de voir, sur les dissections (|u'il a faites des nerfs et du cerveau, en commençant })ar les inférieurs ; il prétend avoir constamment ()l>servé que les nerfs dits cérébraux qui sortent de dessous l'encéphale et principalement de la moelle allongée ne viennent pas plus du cerveau que les nerfs vulgairement appelés spinaux ; qu'en suivant séparément les racines de ces nerfs prétendus cérébraux jusque dans l'épaisseur de la « moelle allongée », on les voit directement remonter de celle-ci vers le point du cerveau où ils aboutissent, et non pas, comme on l'avait cru généralement, descendre du cerveau pour traverser la moelle. C'est donc à cette « moelle allongée » dont l'épinière n'est que la prolongation, et qui forme avec celle-ci le grand cordon médullaire, que se rattachent toutes les parties du réseau nerveux. C'est là que gît le véritaJjlc lieu de comnumication de toutes ces parties. Le docteur Gall assure en effet (et c'est là la partie vraiment neuve de son système) avoir observé le long de ce cordon médullaire une suite de renflements ou de tubercules ou protubérances, d'où sortent autant de paires de nerfs formant chacune un système particulier, dont les fonctions sont indépendantes jusqu'à un certain point, quoique concourant à celles du n)ôme tout vivant. De cet exposé il suit que le cerveau lui-même et le cervelet ne sont autre chose qu'un de ces renflements, plus gros et plus considérable qui a aussi ses tubercu-

les ou protubérances partielles ; c'est ainsi qu'on voit sortir du bourrelet d'un arbre greffé plusieurs branches séparées et jusqu'^un certain point indépendantes du tronc, quoique vivant avec lui d'une vie commune. Le cerveau, dans ce système, ne joue donc à peu près que Je rôle attribué par Bichat à chaque ganglion ou centre partiel de la vie organique, avec cette différence, néanmoins, que suivant le physiologiste français, les ganglions servent d'origine ou de matrice aux nerfs de cette vie comme le cerveau, centre unique, donne naissance aux nerfs de la vie animale, tandis que, suivant le docteur allemand, les nerfs des deux vies prendraient également leur origine dans la moelle épinière ou allongée ; d'où il jiarait que la grande division de Bichat n'aurait presque plus de fondement, et qu'il n'y aurait pas plus de centre unique et essentiel, pour les fonctions de la vie animale qu'il n'y en a pour celles de la vie organique, mais que dans l'une comme dans l'autn^ vie, il existerait divers foyers d'action nerveuse et sensitivc dans les protubérances ou renflements du cordon médullaire, foyers d'action ne dépendant pas essentiellement du cerveau et exerçant aussi leurs fonctions indépendamment les uns des autres. Tout cela posé, on voit très bien comment s'explique, dans le système de Gall. le double jeu des sensations et des mouvements dans les êtres acéphales et dans ceux où le cerveau, au lieu d'être un centre général, essentiel et prédominant comme dans les animaux placés au haut de l'échelle, n'est j)lus ({u'un petit appendice ou un renflement très peu considérable de la moelle épinière. Ou voit aussi comment dans des êtres ainsi organisés les fonctions de la vie, du mouvement, de la sensibilité, peuvent se répartir ou se disséminer entre divers organes qui

LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DK HERGERA*' 113

vivent et fonctionnent, séparément les uns des autres, ainsi que cela a lieu dans les vers de terre, les naïdes et plusieurs espèces de clienilles. Mais ce qui ne s'explique pas à beaucoup près dans la même doctrine, et «pii paraît même être en contradiction avec elle, c'est <pi'en considérant le cerveau comme un organe subordonné au grand cordon médullaire, dont il est censé tirer son origine et n'être ([u un simple appendice, on nous le représente d'un autre côté comme s'il était le véritable centre des fonctions des deux vies, puisqu'on y éta])Iit les sièges respectifs de toutes les facultés spéciales de différents ordi'os, les organes ou instruments nécessaires des affections de l'instinct et des passions de l'être sensitif. comme des idées et des volontés libres de l'être intelligent. Pourquoi donc cette concentration de tant de facultés diverses dans un seul organe qui, d'un autre côté, n'est censé jouer qu'un rôle accessoire et su]>ordonné dans l'organisation générale? Pour- <{Uoi un simple appendice de la moelle allongée jouit-il «lu privilège exclusif de réunir en lui les sièges de toutes les facultés? et comment se fait-il que tant d'autres ronflements partiels qui donnent naissance à des paires <le nerfs, formant autant.de systèmes qui ont leurs fonctions propres et distinctes, n'entrent d'aucune manière en partage de ce privilège? Ouand nous acconlerions présentement la concentration des facultés intellectuelles dans le cerveau et leur dissémination possible dans les diverses portions de cet organe (et nous avons assez vil ce qu'il fallait penser des preuves de cette dissémination prétendue) du moins nous sommes en droit de demander par quel motif on veut encore borner exclusivement au cerveau les sièges divers des instincts, des appétits, des affections et des passions « Docteur incon-

m ŒUVRES DE MAINE DE BIRAX

cevable, pourrions-nous dire, mettez-vous donc d'abord d'accord avec vous-même et avec vos propres observations. Vous avez voulu, ce semble, ravir au cerveau, lenipire que tout le monde lui accorde sur les fonctions de la vie animale, pourquoi voulez-vous maintenant lui attribuer une intluence générale et exclusive qu'aucun observateur n'avait admise avant vous ? Vous poussez im peu trop loin l'esprit de contradiction. Quand nous disons que tout ce qui tient à l'intelligence et à la vie de relation se rapporte dans le cerveau à un centre unique, vous prétendez nous montrer qu'il y a autant de centres et de sièges physiquement séparés que de facultés ou de manières d'ôtre et d'agir du même sujet, psychologiquement distinctes ; quand nous disons, au contraire, que la vie intérieure et toutes les altections ou passions qui y prennent leur source ou y portent leur influence ont divers centres ou sièges séparés et coni'iie indépendants dans l'organisation, vous nous assurez qu'elles sont concentrées dans le môme organe cérébral. Ainsi, ce que le sens intime et l'expérience réunissent, vous le divisez, ce qu'ils divisent, vous le réunissez, et cela sans autres preuves que quelques observations empiriques particiiiièrcs sur lesquelles il faut s'en rapporter à vous, et dont, sans blesser la politesse due à un étranger, nous pourrions bien au moins vous contester l'exactitude et surtout la généralité. Mais dites-nous, grave Docteur, qui placez l'organe d'une passion, telle que l'amour ])hysi(|uc, dans la nuque, en allant ainsi contre les droits bien légitimes du ()"* sens, vous qui expliquez si bien les fonctions vitales et sensitives des êtres qui n'ont point de cerveau, apprenez-nous quel sera le siège de cette affection dans des acéphales qui n'ont pas été tellement maltraités par la nature.

LES UrstOU US PHILOSOI'HIQUES DE BERGERAC 115

qu'ils ne jouissent pourtant, à leur manière, des douceurs de Famour? Où sont aussi dans les mêmes êtres les sièges des appétits et des diverses afîections qui s'y manifestent, et comment conciliez-vous en effet ce cercle de fonctions assez étendu que parcourent tant d'êtres organisés, qui sentent, se meuvent, se nourrissent, se reproduisent sans cerveau, avec l'opinion qui assigne exclusivement dans ce siège les organes de toutes les facultés ?

Ici, la contradiction est tellement manifeste, que je m'étonne vraiment qu'elle n'ait pas frappé d'abord tous les critiques du système de Gall (1). Sans avoir besoin d'y insister plus longuement, nous continuerons le parallèle de ce système avec celui de Bichat sur les sièges des passions, enlevant à cet égard quelques équivoques et cherchant à éclaircir quelques doutes.

Toute espèce de sensations, dit Bichat, a son centre dans le cerveau, car là où l'action de cet organe est suspendue, toute sensation cesse ; au contraire, le cerveau n'est jamais affecté dans les passions, les organes de la vie interne en sont le siège unique. A l'appui de ce principe, l'auteur du Traité de la vie et de la mort cite une multitude de faits qui tendent à prouver que l'effet de toute passion constamment étranger à la vie ani-

(1) Le Docleiir Ackenniiiin a l'ait, conU-e la doctrine de (iall, en ce qui est relalif aux organes des passions, des objections qui me paraissent 1res bien fondées et auxquelles l'élève de Gall a fort mal rt'pondu (Voyez les pages 278 el 279 de la Crnniologie). « A l'idée des fiassions, dit le docteur anti-Gallisle, a})parlienncnl non seulement les changements qui s'opèrent dans le cerveau, mais aussi principalement l'action de l'imagination qui s'opère sur le nert sympathique et à l'aide de celui-ci sur les opérations de la vie organique, Gall n'a tenu aucun compte de cet effet caractéristique des passions » (Note de M. de B.).

niale est de faire naître iiii changement, une altération <]iiclconque dans la vie organique, ou dans les fonctions diverses dont elle se compose, savoir : la circulation, la respiration, les sécrétions, etc.

Ici, tous les faits semblent concorder parfaitement avec la théorie ; la division des facultés affectives et des facultés intellectuelles jnstiliée, en quelque sorte, par la réflexion intérieure, parait l'être encore par les divisions anatomiques et physiologiques qui sont d'ailleurs fondées sur un tout autre ordre d'observations. Qu'op- ])ose le Docteur Gall à ces faits? rien que des observations partielles ou un systèuie empirique étranger et contraire même au sens intime comme à ses propres divisions d'anatomie ou de physiologie. On avait toujours jjensé, lui fait dire un des journalistes qui ont exposé sa doctrine, que les facultés intellectuelles seules avaient leur siège dans le cerveau, tandis que celui <les affections, des passions et des penchants était dans les organes intérieurs, cette opinion est contredite en ce que les organes internes ont tous leurs fonctions bien connues, et qu'il est impossible de concevoir comment, par exemple, le cœur, cpii n'est qu'un muscle, pourrait engendrer des actes moraux. Le Docteur cou- <;oit-il bien mieux ({ue la pulpe cérébrale, avec toitlcs his prolithérancos possibles, soit plus propre (jue le co^^ur à engendrer des actes moraux ? On connaît bien, dit (lall, toutes les fonctions des organes internes, et < 'est pour cela qu'il répugne à leur en attribuer de lelatives à telles affections ou passions.

Mais, quand bien même il serait vrai que nous connussions parfaitement toutes les fonctions j^hysiologiques des organes internes, qu'est-ce que cette connaissance aurait de commun avec celle de l'espèce

LES DISCOURS PHIL0S01'HIQIi:s DK BKKGKUAC 117

(linipressioiis ou d'affections qui peuvent naître de ces fonctions ou qui s'y rapportent? C'est ici une confusion ]ncn étraniie de deux espèces de connaissance ou d'idées que nous nous sommes tant attachés à distinguer, celles qui se rapportent uniquement au sens intime ne peuvent absolument se représenter au dehors, et celles dont l'objet se fonde, au contraire, tout entier sur l'observation de phénomènes étrangers à nous ; quel rapport y a-t-il, en effet, entre la connaissance expérimentale, anatomique ou physiologique du cœur ou de l'estomac et une affection gastrique, une cardialgie, etc. qui résulte du trouble des fonctions de ces organes? Remarquez, en outre, lalms ({uo le Docteur Gall fait du mot orc/a/tc, et la restriction qu'il donne à ce terme pour appuyer son hypothèse. Un sentiment intime, et qui paraît bien immédiat, nous fait rapporter telle impression ou modification de notre sensil)ilité à tel siège particulier dans l'intérieur du corps ou à sa surface, et nous disons que cette partie où nous sommes naturellement enclins à localiser l'impression en est V organe, le siège corporel. La langue savante, d'accord avec la langue vulgaire, a consacré cette acception. Maintenant, quoique nous sachions, par la théorie et l'expérience pliysiologique, que l'impression doit être transmise jusqu'au cerveau ou à un foyer nerveux principal pour être ce que nous appelons pereue ou sentie par le moi ; néanmoins, (juand on admettrait dans le cerveau même autant de divisions et de points, où cliaque impression spécifique ou individuelle devrait aboutir pour être ainsi perçue ; jamais, pourtant, on ne serait fondé à regarder ce point cérébral connue le véritable et l'unique organe de ces sensations diverses; car ainsi, ceux qui nadmetlent qu'un siège unique de Tàme

seraient fondés à n'admettre qu'un organe de sentiment ou de perception. Il est de fait que nous ne sentons rien dans les points du cerveau dont il s'agit, nous ignorons même, en ne regardant qu'en nous, s'il existe de pareils centres, tandis que nous sentons bien réellement l'impression agréable ou douloureuse dans le lieu physique où nous la rapportons et nous ne la sentons que là. Et quel motif aurait-on d'appeler organe la partie où l'impression aboutit, à l'exclusion de la partie qui la transmet ? Gomme tout cet appareil nerveux et membraneux qui forme le nez sera toujours dit avec raison être l'organe de l'odorat, parce (]uc nous y rapportons les odeurs, et également pour les appareils externes de la vue, de l'ouïe, etc. de même les viscères intérieurs, auxquels nous rapportons certaines affections immédiates produites par une cause quelconque physique ou morale, sont bien proprement nommés les sièges ou les organes de ces affections. Je demande ici, par exemple, pourquoi le docteur Gall n'a-t-il pas placé dans le cerveau les organes de la faim, de la soif, comme il y a placé celui de l'amour physique? Et s'il ne croit pas devoir admettre pour ces premiers appétits d'autres sièges que ceux auxquels le sens intime les rapporte, pourquoi va-t-il en chercher de différents pour l'appétit vénérien, l'instinct maternel, etc. Pourquoi? C'est qu'il fallait que l'amour dont le nom seul s'empare si vivement do notre imagination eût sa protubérance marquée ; mais je ne puis voir là (pu) le signe d'un rapport enqDiriquement établi et non pas l'organe vrai d'une passion ou d'un appétit naturel. Et comment peut-on confondre ainsi le signe qu<* l'homme inuigine ou découvre avec l'organe que la nature attribue à telles fonctions ? Des physiologistes

plus exacts ont bien trouve aussi un rapport entre la largeur de la poitrine ou l'étendue de l'appareil de la sanguification et la force génératrice ; s'ensuit-il que l'organe de cette force soit dans la protubérance de la poitrine ? Le docteur allemand comme tous les faiseurs d'hypothèses connaît bien tout l'ascendant de certains mots et les illusions qu'on peut produire par leur moyen. Mettons-nous à l'abri de semblables prestiges par une analyse exacte des faits et des idées qui se trouvent renfermés sous ce terme : passion.

1° Les impressions immédiates passives que le sens intime seul nous fait localiser dans certains organes intérieurs, comme la faim, la soif, une douleur de colique, un mal d'estomac, ont bien pour sièges les parties mêmes auxquelles nous les rapportons et il n'y a point de motif pour leur chercher d'autres organes.

2" Mais il y a une autre espèce d'affections immédiates qui ne se localisent pas ainsi directement, le sens intime ne les rapporte à aucun siège particulier au dedans du corps ; on peut savoir physiologiquement qu'elles naissent toujours à la suite de telle lésion organique ou qu'elles accompagnent tel mode d'altération de certaines fonctions essentielles à la vie, etc. Mais l'individu ne les sent point réellement dans les organes lésés, pas plus, ou précisément par la même raison qu'il ne sent ou ne perçoit point les impressions ou mouvements constitutifs des fonctions vitales de ces organes. Le propre des aifections dont il s'agit est dinfkier directement sur le sentiment général de notre existence, de nous rendre immédiatement heureux ou ; malheureux sans que nous connaissions la cause interne du bonheur ou du malheur et que nous puissions dire ce qui nous fait souffrir ou jouir, quelle est la partie

de nous-niènic qui s'attecte eu bieu ou eu mal. Aussi, u'est-il pas étonnaut que uous allions toujours ciiercher les causes de ces affections dans les objets externes perçus, à l'exclusion des causes vraies qui ne sont autre chose que ces imj)ressions internes immédiates obscures pour la conscience et sur lesquelles tout retour nous est interdit.

Certaines aii'ections spontanées, par exemple, dr contentement ou de tristesse, de calme ou d'anxiété, de courage ou de timidité, de confiance ou de méfiance en ses forces, et tant d'autres sendjlables qui n'ont point de noms et qui sont vraiment ineffaljles, tiennent bien sûrement à tel mode d'exercice des fonctions vitales du foie, du poumon, du cœur, de la rate, etc., et aux impressions organiques immédiates qui leur correspondent, impressions ou passions proprement dites qui affectent l'être sensitif par le consensus sympathique de plusieurs parties vivantes. Elles ne se localisent ou ne se distinguent point dans des sièges particuliers, comme les sensations extérieures, parce ([ue, ainsi que le prouve la physiologie, il n'y a point de connexion directe essentielle entre le centre cérébral et les org-anes où elles sont reçues. Aussi la volonté, la force motrice de l'àme ne peut rien pour les exciter, les faire naître, les suspendre et les élever au rang" de véritables perceptions.

Rien ne peut donc, ici, favoriser l'hypothèse qui tendrait à déphicer le siège organique interne des affections et passions dont il s'agit pour le rapporter à ({uelque division cérébrale fixe et déterminée; toutes les observations sont contraires, et encore un coup, le système anatomi([ue et physiologique de Gall s'y oppose. I^t vraiment, s'il y avait un organe, un siège

LES DISCOURS PHIL0S0I>HI(,)Ui:s DE BERGERAC 121

tixo dans le cerveau pour cliaque esjîèce d'affection, chaque disposition de la sensibilité, ou pour chacune (le ces modifications du tempérament et du caractère dont le médecin expérimenté ne peut lire les signes que dans l'ensemble de l'organisation, dans la prédominance reconnue de tel organe interne, s'il y avait, dis-je, un siège cérébral fixe pour chaque passion comme pour cliaque ordre de perception, d'où pourraient venir ces variations continuelles que chacun de nous éprouve incessamment dans ses dispositions alïectives ? Celui qui a dans la tète l'organe du courage, par exemple, ne devrait-il pas se sentir à peu près également fort et courageux, comme celui qui a les sens de la vue et de l'ouïe bien constitués voit et entend toujours à peu près également bien ? Pourquoi donc la protubérance atï'ectée à tel sentiment ou telle passion particulière restant la même, y a-t-il tant et de si continuelles vicissitudes dans raff'ection ou disposition sensitive correspondante ? Si l'amour physique ou l'appétit vénérien a son siège organique situé derrière la tête, pourquoi l'intermittence, les variations, les degrés d'énergie ou l'affaiblissement d'une telle passion se proportionnentils toujours à l'état d'irritation ou d'action d'un foyer particulier de sensibilité ou d'un appareil nerveux dont linfluence est assez connue? Et si c'est la prédominance d'un tel foyer, son excitation actuelle par le fluide séminal qui l'impressionne, et l'irrite, qui détermine l'appétit et fait naître la passion physique de l'amour, pourquoi ne serait-ce pas là aussi qu'elle aurait son organe ou son siège propre ? Il en est de même sans doute, de l'amour des mères pour leur progéniture, considéré dans ce qu'il y a d'instinctif ou de vraiment animal, et abstraction faite de toutes

les idées ou habitueles morales qui viennent s'y rattaclier. S'il est prouvé, par les observations les plus constantes, que cette affection immédiate tient essentiellement aux dispositions de la matrice, de l'utérus, de l'organe sécréteur du fluide nourricier, d'où naît le besoin de l'allaitement et l'impression agréable qui l'accompagne ; comment peut-on transporter ailleurs et dans une division cérébrale particulière le siège dune semblable affection? C'est donc bien à cette classe d'affections ou de passions immédiates, naturelles et simples que s'applique complètement le système de Bichat opposé à Tbypothèse craniologique, savoir, que toute passion a son siège déterminé dans quelque organe de la vie intérieure, que c'est là le terme où aboutissent et le centre d'où partent toutes les passions, résultat bien prouvé, non seulement en ce que les passions portent essentiellement sur les fonctions organiques, en affectant leurs viscères d'une manière spéciale, mais de plus, en ce que l'état de ces viscères, leurs lésions, les variations de leurs forces sensitives concourent, d'une manière très marquée, à produire telle espèce de passions, comme la joie, la tristesse, l'amour, l'aversion, le courage, la timidité, la colère impétueuse ou l'apathique indifférence.

Nous pouvons donc affirmer encore avec assurance, d'après les observations de tout ordre, qu'aucune des impressions passives ou des facultés afl'ectives de l'espèce que nous venons de considérer, n'a de siège ou d'organe proprement dit dans aucune division cérébrale particulière, à moins qu'on n'abuse étrangement de ces mots siège et organe, et qu'on ne mette de côté tous les faits et les principes sur lesquels le Docteur (îall lui-même a basé ses propres divisions physiologiques.

LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DE BERGERAC li-J

3° Considérons maintenant les passions, dans un autre ordre de phénomènes plus relevés auxquels demie lieu le développement complet de la vie morale, le mélange et la succession continuelle de sentiments et d'idées qui s'exaltent et se produisent les uns par les autres, et tendent de plus en plus à compliquer la valeur du terme passion et par suite l'analyse de tout ce que ce signe représente.

Ici, le point de vue, sous lequel on peut envisager le phénomène mixte appelé passion, est vraiment double ; on peut, en effet, avoir égard surtout à la partie purement intellectuelle du phénomène, c'est-à-dire à la production de diverses idées, jugements de l'esprit, qui se rapportent à l'objet d'une passion ; on peut n'avoir égard aussi qu'aux sentiments affectifs qui constituent proprement cette passion et à tous ses effets organiques, comme le trouble ou le désordre et quelquefois le surcroit d'énergie que prennent certaines fonctions dans ces mouvements ou ces violentes tempêtes de l'àmo sensitive.

Sous le premier rapport, ou en ne considérant que la cause qui produit et détermine la passion ou la fixe sur un objet particulier, on peut lui attribuer même siège, même organe ou mêmes instruments qu'à l'imagination, la mémoire ou le jugement, et en général aux phénomènes intellectuels qui interviennent dans sa production et qu'elle sert à exalter à son tour. Mais, dans ce cas, il n'y aurait lieu à distinguer les facultés affectives des facultés intellectuelles et par conséquent à rattacher celles-là à des sièges cérébraux distincts de ceux qu'on attribue aux facultés de perception ou de représentation ; par exemple, l'idée ou Fimage qui me représente un monceau d'or est la même dans mon cerveau que

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dans celui de lavare ; c'est toujours à la même division cérébrale qu'elle doit se rapporter par l'hypothèse. La seule diiicrence consiste dans un sentiment ailectif, une sorte de tendance sympathique, un attrait particulier qui se joint à cette image dans lavare et qui en est séparée dans la représentation indifférente que je puis me faire d'un monceau d'or. 11 est vrai que l'alfection ou l'attrait détermine dans le jDremier cas un surcroit d'activité, de persistance et de force dans les tableaux de l'imagination, mais cela ne fait rien au siège de l'idée fondamentale relative à l'objet de la passion auquel seul on pourrait avoir égard, dans le point de vue dont il s'agit. F^renons encore, j^ai* exemple, les eff'ets de cette disposition tendre qu'on appelle complexion amoureuse , dans cet âge où le sang s'allume où toutes les facultés organiques et morales acquièrent une vie nouvelle par l'influence et l'irradiation puissante d'un nouveau centre de sensibilité, l'amour constitue alors la modification intime, habituelle, et l'existence même tout entière, où l'être sensible trouve partout des objets de la plus douce sympatliie. C'est alors que tout, dans la nature, comme l'a dit un grand observateur (Cabanis), devient l'objet d'une sorte de culte, et qu'on est porté à adorer les puissances invisibles inconnues comme on aiuierait ou parce qu'on a besoin dadorer une maîtresse. Et remarquons ici en passant, contre Gall, que l'amour physique et le sentiment de la théosophie ou de l'amour divin paraissent bien alors fondés dans la même disposition sensitive et non point disséminés dans des organes séparés. Mais le siège de limagination, ([ui conserve et reproduit sans cesse les images voluptueuses pour le jeune homme plein de vie et d'amour, sera le même encore quand l'âge aura

LES DISCOURS PHII.OSOI'HIQtJF.S DE BKHGERAC 123

tout desséché, tout glacé, et que les mêmes formes purement idéales se reproduiront nues et dépouillées dans Torsane central de rimagination. Donc : 1" en considérant les passions dans l'ordre moral, ces phénomènes se composent de sentiments et d'idées, des produits de l'imagination et de ceux de l'atïectibilité intérieure.

2° En ayant égard surtout au travail intellectuel qui se joint aux atï'ections ou aux impressions immédiates de la sensibilité, soit que celles-ci éveillent la pensée et lui impriment sa direction, ou quelles ne lui soient que consécutives et naissent de son exercice, il y a bien lieu, en etfet, à restreindre ou même à contredire le principe absolu et général de Bichat, que toute passion a son siège exclusif dans les organes de la vie intérieure : mais il faudra nier en même temps que les passions aient dans quelques divisions du cerveau un siège différent de celui des idées qui i-eprésentent leur objet ou des opération intellectueUes relatives au même objet, conclusions plus opposées encore à cette partie de l'hypothèse de (îall.

Mais pourquoi, dans les phénomènes mixtes dont il s'agit, s'attacherait-on exclusivement à la partie intellectuelle et à l'œuvre de l'imagination, en laissant absoluuieiit à l'écart toute la partie atfective et toutes ces impressions ressenties dans les organes de la vie intérieure, tous les changements opérés dans l'ordre de leurs mouvements et fonctions?X'est-cej)as là vraiment la partie la plus notable du phénomène, celle qui caractérise véritablement la passion et qui la distingue des scènes muettes, calmes et rétléchies, qui se passent uniquement dans la froide intelligence ?

Ce n'est point en eifet, quant à la production des idées,

que nous pouvons être dits passifs ou éprouver une passion ; bien au contraire, c'est dans le champ des idées intellectuelles, dépouillées de tout ce qui tient aux affections, que s'exerce toute l'activité de l'àme pensante.

Or, elle est bien nulle en effet, cette activité, sous l'empire exclusif ou la prédominance d'une nature simplement affective, simplex in vitalité, qui ne connaît point de régulateur, ou de contrepoids dans l'entraînement de la passion, proprement dite. Le cerveau, considéré comme le centre unique de la perception et de la volonté, ne fait plus que réagir sympailiiquement sous les impressions des organes intérieurs qui prennent sur >^es fonctions propres l'initiative et la prédominance. On reconnaît bien les produits de cette réaction sympathique et passive au caractère brusque et tumultueux des mouvements, à la succession irrégulière et spontanée des fantômes, à la vivacité des images, aux couleurs sensibles dont elles se revêlent, à leur opiniâtre persistance, que la volonté enchaînée ne peut interronq^re ni distraire.

Quelle que soit donc l'origine ou la cause déterminante du phénomène proprement caractérisé passion, <{ue ce soit un appétit instinctif dont le siège ne peut être douteux, comme dans les passions naturelles et simples, ou une intuition spontanée de l'esprit, ou une idée produite d'abord par le libre exercice de l'imagination et des facultés perceptives, comme dans les passions artificielles et composées qu'on pourrait appeler aussi intellectuelles, une fois que telle affection est devenue prédominante, et qu'elle a acquis par l'habitude le pouvoir de réveiller les séries d'images qui lui sont associées, elle a déjà planté des racines plus ou

moins profondes dans la vie organique, et c'est alors que, transformée en tempérament, identifiée, pour ainsi dire, avec les fonctions de cette vie intérieure, elle revêt les caractères d'une véritable passion : résultat général qui s'applique aux diverses classes de phénomènes compris sous le même titre, justifie sans doute les principes de Bicliat sur le siège des passions, autant qu'il contredit l'hypothèse craniologique et toutes les observations empiriques du docteur Gall. Et comment, dans ce système, pourrait-on expliquer /'Aow^o duplex qui ressort, avec une si grande force de conviction, du témoignage même du sens intime bien consulté ? Si les facultés affectives ont leur siège dans le cerveau, comme les facultés intellectuelles, d'où vient donc cette lutte que nous sentons en nous-mêmes entre deux principes de mouvements et de déterminations, cette puissance de vouloir, véritable force motrice, tantôt dominante sur celle des passions, des instincts et des appétits qui tirent en sens contraire, comme dans le sage stoïque, tantôt en équilibre avec elle connue dans les affections raisonnables, tantôt subjuguées comme dans ces passions vraiment malheureuses où l'on se sent entraîné par une sorte de fatum ?

Si tout est également sous la dépendance du même centre cérébral et de ses divisions multiples, comment se fait-il que divers mouvements des muscles, comme différentes espèces d'idées ou d'images, se trouvent excités par des causes physiques dont l'influence se porte d'abord tout entière sur des organes intérieurs, tels que le cœur, le foie, le poumon, ainsi qu'on en trouve tant d'exemples dans l'observation des phénomènes relatifs aux songes, au délire et aux différentes espèces d'aliénation mentale.

iÙS «KUVRKS DE MAINE DK BIRAN

Que devient enfin, dans ce système, la belle division ("tablie par Bichat, entre les phénomènes des deux vies, <t ceux des passions considérées par rapport à l'une et ;i l'autre, division qui peut seule nous donner l'explication et la clcf4.d'un des phénomènes les plus remarquables de l'action et réaction du physique sur le moral, d'où aussi le médecin éclairé tire l'un des plus profonds et des plus utiles secrets de son art, celui de remédier aux altérations organiques, en influant sur le moral et, quelquefois, à la dépravation morale, en agissant sur le physique ?

(>)ncluons donc enfin, avec le célèbre autemv/// 7"y'«//e 'If la vie et de la mort, qu'il n'y a point pour les passions de centre tixe et constant, comme il y en a un pour les sensations extérieures et les facultés perceptives (]ui s'y rattachent.

« Camper, dit Bichat, en déterminant l'angle facial, a donné de lumineuses considérations sur l'intelligence lespective des animaux 11 paraît que les fonctions du cerveau et toutes celles de la vie animale, qui y trouvent leur centre commun, ont cet angle pour mesure de leur perfection. Il serait bien curieux d'indiquer aussi une mesure, qui, prise dans les jiarties servant à 1.1 vie intérieure, pût fixer le rang de chaque espèce sous le rapport des passions ».

Ce que Bichat désirait, mais dont il parait bien avoir senti les difficultés, le docteur (iall a voulu l'exécuter sans sortir de l'enceinte des divisions cérébrales et des protubérances du crâne. Il n'a fait ainsi que décom- Itoser ou fractionner le rapport unique, trouvé par Camper, entre les degrés de l'angle facial et ceux de rintelligence et en a déduit hypothétiquement divers signes pour les passions comme pour les idées, pour

les faciiHés aiFectives comme pour celles de l'enteDclement, mais les véritables signes naturels ont échappé à cet esprit systématique, et le problème proposé par Bichat restera encore longtemps indéterminé.

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