EN SA SEANCE DU 15 AYRIL
Messieurs,
Il y a aujourd'hui ti'ois ans que cette société coniincn(;a à se former et le jour anniversaire de notre réunion est sans doute pour nous tous une époque mémorable ; combien de souvenirs il nous rappelle ; que de sentiments il excite, combien d'idées d'utilité publique, d'objets d'émulation, d'espérances, de vœux et de devoirs vont s'y rattacher ! Lorscpie, du point où nous sommes, nous jetons un regard sur l'intervalle qui vient de s'écouler, nous trouvons, dans nos annales, une assez belle collection de faits, d'observations, de vues pratiques ou théoriques consacrés dans les divers mémoires dont vous avez pris successivement connaissance.
Aucune découverte, aucun projet, aucune des idées tant soit peu remarquables qui ont enrichi le monde savant durant cet intervalle n'ont été perdues pour nous ; une plume élégante et facile s'est chargée de nous les représenter dans une suite de tableaux animés où l'on trouve unies la fraîcheur et les grâces du coloris à la pureté et la vérité du dessin.
(1) Arcliivcs <lc Caslang.
L'histoire des maladies et des constitutions atmosphériques correspondantes à chaque période, à chaque saison de l'année, rédigée avec exactitude, précision et clarté, a présenté à chacun de vous le résultat de ses observations particulières et les a résumées avec un talent qui fait qu'on aime à se souvenir de ce qu'on a vu et que l'on croit apprendre de nouveau ce que l'on sait déjà.
Divers articles de topographie médicale ont fourni matière à des mémoires intéressants lus dans cette société, et nous offrent comme autant de pierres d'attente pour le grand édifice dont nous avons conçu le plan général.
Chaque année la société s'étend et s'enrichit par la suite des travaux et des efforts individuels, par les expériences ou observations partielles de chaque membre qui porte ses lumières acquises au foyer commun et lui rend le mouvement et l'action qu'il en reçoit. Ainsi dans une précieuse solidarité, dans une libre et intime communication de sentiments et d'idées les cœurs s'élèvent, les esjjrits s'éclairent, tous les germes d'une haute émulation se fécondent, tous ceux d'une basse jalousie s'étoufi'ent, et la morale unissant étroitement ses intérêts à ceux de la science lui imprime cette grande et noble direction vers tout ce qui peut servir l'humanité, adoucir ses mœurs, consoler ses douleurs, améliorer ses destinées.
Sans doute. Messieurs, et pourquoi chercherionsnous ici à le dissimuler, les buts de notre institution sont encore loin d'être remplis ; mais s'il reste encore beaucoup à faire, nous n'en devons pas moins reconnaître ce qui a été fait et en apprécier la valeur. Chacun de nous, d'ailleurs, s'interrogeant lui-même sur les avan-
tages particuliers de cette estimable réunion trouvera peut-être qu'il y tient par la reconnaissance autant que par le devoir. Qui de nous en effet ne s'est pas senti quelquefois anime et soutenu dans ses travaux par l'idée d'en mettre les résultats sous les yeux de ses collègues ou de ses juges naturels? Quel est celui qui en rédigeant ses observations, pour être coniniuniquées à la société, n'a pas aperçu de nouveaux rapports, acquis de nouvelles données, précisé, éclairé et développé des idées qui seraient peut-être toujours restées plus ou moins vagues ou flottantes dans son esprit?
Quel que soit à cet égard le degré d'assentiment de ceux qui m'écoutent je me plais ici à reconnaître pour ce qui me concerne tout ce que je dois à cette estimable réunion et j'avoue de bien bonne foi que le désir de prendre part à ses travaux, l'espoir d'obtenir ou de mériter un suffrage a été souvent pour moi un mobile d'activité, un principe d'encouragement, par suite une source de vraies jouissances ! Enfin, Messieurs, lorsque je tends aujourd'hui par tous mes efforts à resserrer et cimenter de nouveau les liens qui nous unissent, pourrais-je être soupçonné de céder à des sentiments ou des motifs en quelque sorte personnels, mais loin de décliner ici le soupçon de personnalité, j'aime à en reconnaître le fondement, puisque c'est témoigner par là môme combien je tiens à vous.
Mais je parle de resserrer ces liens. Est-ce donc qu'ils s'affaiblissent et qu'ils tendent à se dissoudre ? Peut-être ne dcvrais-jc pas aujourd'hui élever un tel doute ? et je l'aurai sûrement éloigné ou du moins dissimulé, s'il était possible de se faire une plus longue illusion sur le relâchement progressif qui s'est introduit dans cette société, sur l'éloignement, l'inexacti-
tude et rinsoiiciaiice de plusieurs membres, à s'acquitter des premières obligations que leur titre leur impose, l'ulin sur les signes d une décadence trop réelle dont nous sommes menacés.
Quelles sont donc les causes de cette décadence ? et (piels seraient les moyens d'y porter remède ?
Ce mal et ce remède. Monsieur, je dois le dire, tiennent principalement à votre volonté ; c'est donc à elle que je dois m'adresser; c'est elle aussi que j'invoque eu ce jour.
Toute société, consistant dans la réunion des forces, se fonde essentiellement sur l'accord des volontés ; mais la volonté de rester unis en société suppose un motif déterminant ; ce motif ne peut résider que dans l'intérêt commun à tous les membres et sensible pour chacun en particulier. Or, il faut en convenir, notre société est constituée de telle manière qu'il n'y a peut-être pas assez d'intérêts communs et également sensibles pour tous : première cause de relâchement, à laquelle il faut chercher à remédier autant que possible.
1. — La communication des idées qui est le premier besoin de l'homme est aussi le premier nœud des sociétés ; mais cette communication ne peut exister sans un concours actif de toutes les pensées cpii s'appellent et se répondent tour à tour, de toutes les forces intellectuelles qui agissant chacune dans sa sphère se coordonnent, s'excitent mutuellement en suivant la même direction et tendant vers le même but. Sans doute, ces forces naturelles ou acquises ne peuvent être toutes égales, mais chacune peut être employée suivant son degré propre d'énergie ou d'activité pour le maintien ou le perfectionnement de la société et ce n'est qu'à cette condition que celle-ci subsiste et peut se mainte-
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ilir. Or il est évident, Monsieur, que notre réuniofi a été jusqu'à présent, limitée à un trop petit nombre de nieml)res actifs et que la communication des idées n"a pas été aussi parfaite qu'elle pouvait l'être. Il me semble d'abord que ceux qui travaillent le font d'une manière souvent trop indépendante de lesprit général de la société ou trop éloignée des principaux buts qu'elle doit se proposer ; il y a trop de latitude et d'arbitraire dans le clioix des sujets même des meilleurs mémoires lus ou communiqués dans cliacune de nos séances. De Là le défaut d'ensemble de direction commune et d'esprit de suite. De là aussi le défaut d'intérêt et de fixité d'attention de ceux qui entendent dans une même séance, des lectures trop variées, qui n'ont pas assez de rapport entre elles, ne se rallient pas à ces o])jets assez tîxes et connus d'avance, qui peuvent d'ailleurs trop s'écarter du cercle des idées ou des occupations habituelles de la majorité des auditeurs. « Il doit donc arriver que ceux-ci n'écoutent pas ou écoutent mal ».
Cet inconvénient est très grave, et il faudrait tâcher d'y remédier dès à présent. Je propose en conséquence : 1° qu'il soit formé à chaque séance une commission chargée de déterminer les sujets de travail ou l'objet principal sur lequel devront rouler les mémoires dans la séance suivante et fixer ainsi ce qu'on appelle dans les assemblées délibérantes l'ordre du jour ; 2° que tous les membres soient nominativement appelés à traiter celui des sujets d'ordre qui se trouve le plus approprié à ses goûts et plus compatible avec son genre d'occupation ; 3" qu'il soit libre, à chacun, d'exposer ses idées de la manière dont il l'entendra, verbalement ou en de simples notes, sans être obligé de s'astreindre
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aux formes gênantes et trop fastueuses des niénioii'cs académiques ; 4" qu'il soit ouvert des conférences ou (les discussions orales sur les objets qui seront à l'ordre du jour dans chaque séance ; que chacun soit invité à y prendre part à son tour, en demandant la parole au président et ne sortant pas du sujet de la discussion. C'est par de tels moyens ou par d'autres analogues que vous voudrez l)ien y ajouter que nous parviendrons, ce me sem]»le, à exciter parmi vous une activité plus générale, à mieux coordonner nos travaux et à y faire concourir un plus grand nom])re de mendjres.
'2". — L'alionnementdes journaux savants est une des conditions essentielles de lexistcnce de cette société ; c'est le seul nœud par lequel elle tienne au monde savant et littéraire ; c'est là qu'elle trouve les principes les plus propres à féconder son émulation et à étendre ses nouveaux progrès, mais ici encore nos règlements sont en défaut ; ils laissent subsister une inégalité trop sensible entre les divers membres, sous le rapport. des avantages el des jouissances que chacun d'eux peut retirer de nos abonnements. Les extraits ou précis communiqués à la société, quelque exacts ou bien faits qu'ils puissent être, ne suppléent sans doute qu'imparfaitement à une lecture active que l'on ferait par soi-même, et laissent toujours quelque chose à désirer aux curieux.
Il serait donc à souhaiter que les journaux savants devinssent par le ffiif, et non seulement par le droit, la propriété usuelle de tous les mend)res, que chacun pût au besoin les consulter et s'en procurer à loisir la lecture détaillée. Dans cette vue, je proposerai la formation d'un cabinet médical et littéraire dont le nombre des abonnés sera étendu ainsi que nous le dirons après,
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mais dont notre réunion sera toujours le centre ou le noyau. Les journaux, papiers, instruments de météorologie ou autres objets qui nous appartiennent en commun, seront déposés dans ce cabinet sous la garde dune personne de confiance, étrangère à la société, qui recevra les a])onnés et mettra à leur disposition tout ce qu'ils pourront demander.
Mais pour établir autant que possi])le une sorte d'équilibre ou d'égalité de jouissance entre les membres résidents à Bergerac et ceux qui, se trouvant plus ou moins éloignés de ce chef-lieu, ne peuvent y venir (£ue rarement, je proposerai de faire deux ou trois classes d'abonnés et de proportionner les contributions de chacun aux jouissances qu'elle peut retirer de labonnement aux journaux ; c'est à la société qu'il appartient de régler cette contribution.
;l". — Comme la stal)ilité et les avantages d'une société dépendent beaucoup du nombre et du choix de ceux qui y sont admis ou (pii y prennent un intérêt actif, j'ai pensé qu'en formant le cabinet médical et littéraire dont il vient <l'ôtre parlé il serait utile sous plusieurs raj)ports d'accroître le nond^re de ses abonnés en les choisissant de manière à donner à la société encore plus de latitude et de consistance. En suivant l'esprit et le but de votre institution primitive, tous ceux qui cultivent quelque branché des connaissances naturelles, et surtout l'agriculture, l'art vétérinaire, l'économie rurale et domestique, ne vous sont point étrangers et il vous reste sans doute à faire encore des conquêtes précieuses dans une classe d'hommes modestes et retirés, qui, instruits par l'expérience plus que par les livres, sont peut-être d'autant plus propres à fournir des matériaux exacts à une science de faits qu'ils
LES DISCOURS l'HILusOPHIQUKS DK BEUGERAC 211
sont observateurs plus désintéressés et plus froids, plus dénués de préjugés scientifiques et de tout l'étalage d'une érudition souvent trop vaine. Je proposerai donc de former d'après ces vues une nouvelle liste de correspondants et d'abonnés au cabinet médical et littéraire. Ce cabinet ainsi constitué recevra, avec deux journaux de médecine au plus, d'autres ouvrages périodiques consacrés <à la littérature et aux arts, tels que le Mercure de France, le bulletin des sciences, les archives littéraires, et un journal politique.
4'*. — Des âmes élevées, telles que les vôtres. Messieurs, s'attachent surtout à une institution, par la conscience du bien qu'elle les met à portée de faire, pour les services qu'ils peuvent rendre à la société, et surtout à cette classe d'infortunés qui languissent trop souvent dans le dénument de tout secours, de toute consolation. J'ai pensé aussi que le moyen le plus sûr de vous rattacher à l'institution projjosée serait de vous offrir la douce perspective d'actes de bienfaisance, à y exercer, de malheureux à consoler, d'êtres soulTrants à guérir. Pourquoi, d'après ces sentiments et ces vues, votre cabinet médical et littéraire ne deviendrait-il pas un cabinet de consultation gratuite où des malades indigents pourraient venir à certaines époques fixes, comme dans le temple d'Epidaure, implorer utilement tous les secours de l'art et trouver dans vos lumières réunies les moyens dune guérison plus assurée? — et vous resterez liés à la société par les doubles nœuds qui vous rattachent aux intérêts de l'humanité et à ceux de la science.
Telles sont, ^Messieurs, les vues que m'a suggérées le désir de resserrer les liens communs et de consolider l'existence d'une société qui m'est devenue chère, à
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tant (le titres, quel que soit le résultat de la discussion des moyens que j'ai l'honneur de vous proposer, et dussent tous mes vœux, toutes mes espérances être trompées en ce jour ! Je n'en demeurerai pas moins uni à chacun de vous par le cœur et les intentions. Les témoignages honorahles de confiance et d'estime, les encouragements que vous m'avez prodigués, ne pourront s'effacer de mon souvenir (et si les travaux que j'entrepris pour cette société peuvent durer dans le monde savant autant que la reconnaissance durera dans mon cœur, j'aurais acquis par vous les titres à cette immortalité que je voudrais pouvoir vous conserver).
Projet
d'un