‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 44 sur 51 · A TOUS LES PÈRES DE FAMILLE · texte numérisé non relu

A TOUS LES PÈRES DE FAMILLE

Pères (le famille, à qui je suis lié par les rapports intimes de sentimens, de besoins et d'intérêts 1 Je viens m'occuper avec vous de l'objet commun de nos plus douces affections et de nos plus pressantes sollicitudes, du bonbeur de nos enfans, et des moyens de leur assurer, sous nos yeux, une éducation convenable, aussi complète qu'il est permis de la désirer dans le pays que nous habitons.

Pères sages et tendres, lorsqu'animés pour vos enfans de la plus noble ambition, voulant leur léguer le 2)lus riche et le plus précieux des héritages, vous vous imposez tous les genres de sacrifices ; lorsque

(t) Arcliives de Casiang.

désespérant de trouver autour de vous les moyens de cette éducation complète, dont vous croyez apercevoir au loin le parfait modèle, vous vous condamnez à la douloureuse séparation de la plus chère j^artie de vousmêmes;... quels déchiremens vos cœurs ne doivent-ils pas éprouver ! Contraints de renoncer à la plus douce, à la plus ineffable des jouissances, celle de voir croître et élever vos enfans, d'assister au premier développement de leurs facultés, de voir poindre en eux les premières lueurs de la raison, des talens et du génie ; de suivre à chaque instant les progrès de leur esprit qui

s'étend, de leur àme qui s'ennoblit et s'élève, que

ne feriez-vous pas pour rapprocher de vous le théâtre de ces progrès, le lieu où se passent tant de scènes intéressantes ?

Dans ces derniers temps surtout, depuis que le génie éminemment éclairé du héros qui nous gouverne, appelle à lui tous les genres de talens, les honore, les anime de son influence toute puissante, et ne reconnaît d'autre distinction entre les hommes que celle qui naît de la supériorité du génie, du mérite et de la vertu, vous avez vu germer et fructifier, de toutes parts les principes de la plus haute émulation. Jusques dans les lieux les plus reculés et dans les Villes les moins considérables, s'ouvrent encore tous les jours, pour une jeunesse avide d'instruction, des Ecoles publiques et particulières. Organisés suivant l'esprit de nos lois, protégés par une Administration aussi bienfaisante qu'éclairée, ces EtabUssemens assurent des avantages inestimables aux pays qui les reçoivent.

Habitans de l'Arrondissement de Bergerac, vous avez envié pour votre chef-lieu ces nouveaux moyens de prospérité publique, qui, attirant un plus grand

nombre d'étrangers, facilitent et étendent la consommation des produits agricoles ou industriels, et portent dans toutes les classes de la société un principe essentiel de mouvement et de vie.

Pères de famille, vous avez envié surtout ces grands monumens de bienfaisance, où vont se rattacher tant de souvenirs et de pensées, tant de belles et douces espérances, qui font le charme et la consolation des Pères, le bonheur des Enfans, la gloire des Citoyens zélés qui les soutiennent du poids de leurs sulfrages, ou les aident au besoin des ressources de leur fortune.

Pourquoi, vous êtes-vous dit souvent avec l'expression du plus juste regret, pourquoi le Chef-lieu de ce bel et vaste Arrondissement, si favorisé de la nature et toujours si négligé par les hommes, reste-t-il encore en arrière de cette grande impulsion communiquée ailleurs aux esprits vers les Arts et les Sciences, vers tout ce qui est grand et utile, tout ce qui peut tendre à exciter l'émulation, à accroître la félicité puljlique et particulière ? Pourquoi ne ferions-nous pas parmi nous ce que l'on fait ailleurs? Pourquoi ne parviendrions-nous pas à créer aussi, par le concours de nos moyens, cjuelque établissement semblable à ceux que nous voyons se former dans des lieux moins heureusement doués (l) sous les rapports de l'étendue, de la population, de la fertilité du sol, des dispositions, de l'énergie et de l'ac-

'1) Dans la petite Ville de Thiviers, Arrondisseinent de Xonlron, 20 pères de famille réunis ont fait enlr'eux un fond de 20.000 fr., pour monter un nouveau Collège : on sait que le premier exemple l'ut donné à ce sujet par la Ville de Périgueus, qui, grâce aux premiers actionnaires du Collège, possède aujourd'tiui un grand Etablissement d'instruction dont la réputation est laite, et qui réunit près de 200 Elèves pensionnaires.

tivité naturelle des habitans, enfin de toutes les circonstances physiques et morales propres à faire germer les talens et à encourager tous les moyens d'instruction?

Pères et (Citoyens de IJergerac, à ce double titre j'ai jjartagé vos regrets et vos vœux, et je me suis permis d'user de tous mes moyens pour faire cesser les uns et effectuer les autres. .

En prenant les rênes de rAdministration de ce pays qui m'a vu naître, et au bonheur duquel je veux consacrer toutes mes facultés, je jjortai mes premiers regards sur l'état de linstruction publique.

Je trouvai différentes Ecoles particulières établies pour l'instruction commune de la première enfance ; un ncjuvel l"]tablissement venait de se former sous les ausjîices de la morale et de la religion : je ne pus qu'applaudir aux vues et aux elforts des dignes Ecclésiastiques qui en étaient les fondateurs. Mais ces Ecoles particulières étant indépendantes de l'Administration, quant à la forme et au mode d'enseignement, je devais me borner à leur assurer, au besoin, les encouragcmens, la protection et rap})ui qui leur sont dûs, en les l.iissant librement se diriger, se soutenir ou s'étendre, suivant le degré de confiance qu'elles sauraient inspirer, et sans prétendre y exercer aucune influence directe.

L'Ecole secondaire se trouvait immédiatement placée sous ma surveillance. Les talens et le mérite de son Directeur, cpii m'étaient bien connus, auraient seuls suffi à exciter ma confiance pour le présent, et mes espérances pour l'avenir; mais je voyais avec douleur cette Ecole florissante dans son principe, tondjée, <lepuis. par un enchaînement de circonstances malheu-

LES DISCOURS PHU.OSOPHIQCES DK BKRGKRAC 217

relises, dans un état de laniiiieur. d'isolement et de décadence dont il était maintenant très difficile de la relever.

Je m'occupais de ces tristes idées, et j'allais, méditant sur les moyens et les avantages d'une bonne éducation publique, presque sans espoir de parvenir à en réaliser le plan : en vain j'appelais de tous mes vœux un Etablissement qui réunit, en un tout régulier et bien coordonné, les diverses l)rancbes de l'enseignement, oîi l'on mit en pratique ces méthodes précieuses dont j'avais vu ailleurs des résultats si avantageux, si prompts et si sûrs ; où l'on s'attachât à cultiver, à développer progressivement et avec soin toutes les facultés de l'esprit et du cœur, en leur imprimant ces bonnes habitudes premières dont l'heureuse intluence s'étend sur tous les âges, tous les états, toutes les conditions de la vie ; mais ce projet ne m'apparaissait plus que comme une chimère l)rillante, un de ces rêves de ])ien pul)lic qui occupent quelques fois agréablement l'imagination (le l'Administrateur zélé, comme pour le distraire momentanément de la triste réalité qu'il a sous les yeux.

C'est dans ces circonstances et dans cette situation d'esprit, qu'un hasard aussi heureux qu'inattendu a conduit parmi nous un professeur habile (1), capable non seulement de concevoir un plan d'éducation publique tel que je pouvais le désirer pour notre ville, mais, de plus, doué d'une assez grande étendue de connaissances et de savoir, d'assez de vigueur d'csjDrit, et d'énergie de volonté, assez familiarisé par l'habitude avec les meilleures méthodes de l'enseignement public, pour garan-

(1) M. Dcsgranges, ex-ih'ofi'sseiir do .Malliénialiiiiies à l'I'^cole de P.ivst.

tir Texécution complète et parfaite d'un tel plan, si. comme je l'espère, nous sommes tous disposés à mettre à profit ses talens, et à seconder ses excellentes intentions.

Pères de famille de cet Arrondissement, il ne dépend plus aujourd'hui que de votre volonté de concourir à former un Etal)iissement d'instruction publique digne de vous, digne d'un pays si lieureusement doué sous tant de rapports, digne du rang qu'occupe votre Cheflieu parmi les Villes environnantes ; un Etablissement qui soit au niveau de l'esprit et des connaissances du siècle, qui exerce une nouvelle et précieuse influence sur cette jeunesse intéressante trop longtemps négligée, qui, devenant enfin une pépinière d'hommes distingués par leur mérite, contribue à étendre dans l'avenir votre prospérité et votre gloire.

Pour vous préparer des biens si inestimal)les, et mettre à profit l'occasion peut-être unique qui vous est offerte aujourd'hui, je vous propose de m'aider à fonder le nouveau Collège dont je vous présente ici le plan et l'objet général (I), en souscrivant pour l'avance d'une somme modique, proportionnée à la faiblesse actuelle de vos ressources, et à la pénible situation où vous placent momentanément nos circonstances politiques Daignez recevoir ce projet comme un témoignage de mon zèle et de mon dévouement absolu à vos plus chers intérêts, et faites que nous puissions nous applaudir et nous glorifier, dans quelques années, moi de l'avoir conçu, vous de l'avoir exécuté, et d'en être devenus les véritables fondateurs.

(1) Il sera lait pour l'ouverture du nouveau Colloi,'e, un Prospectus raisonné sur les méthofles d'enseignenienl, et les dilTérens détails de l'institution proposée.

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