‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 49 sur 51 · DE L'ECOLE SECONDAIRE · texte numérisé non relu

DE L'ECOLE SECONDAIRE

Monsioui',

La cérémonie qui nous rassonil^le uujoui'd'liui porte avec elle un caractère doux et toucliaut, un intérêt, un charme particulier qui la distingue bien éminemment de toutes les autres cérémonies publiques. Ce n'est point ici une de ces fêtes brillantes, un de ces spectacles pompeux dont les sujets se trouvent souvent si loin des cœurs, qui attirent seulement la curiosité du regard, amusent, étonnent et attachent quelques instants la mobilité de l'imagination sans laisser dans l'âme aucune impression durable et profonde. C'est une simple et ])onne fête de famille, qui touche et émeut uniquement par son objet, qui s'adresse à l'esprit et au cœur, sans exciter, par aucun appareil destiné à surprendre, les sens, c'est celle des enfants, qui, réunis à la liu de l'année scolastique dans cette arène où ils ont couru et cherché à se passer tour à tour, sentent leur cœur palpiter de joie, d'espérance ou de crainte et

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touchent au terme où les premiers arrivés vont, sous les yeux des parents attendris, obtenir la palme de la victoire et recevoir le prix glorieux de tous leurs efforts, où les vaincus même vont entendre des paroles d'encouragement et trouver les moyens et la garantie de plus heureux succès pour l'avenir, où tous enfin, animés de ces sentiments de bonheur et de joie, si francs, si vrais dans les premiers âges de la vie, et par là si commun icatifs vont goûter du plaisir et des diversions dont lattrait consiste surtout à avoir été achetés et mérités par un travail assidu.

Jeunes élèves, je sympathise, par les souvenirs les plus doux de ma vie, avec tous les sentiments qui remplissent vos âmes. Pères qui m'écoutez, je partage en cet instant toutes vos émotions. Mon cœur à l'unisson (les vôtres éprouve les mêmes impressions de plaisir ou despérance. Il s'agite et bat des mêmes mouvements. Un attrait commun nous appelle et nous attache maintenant à ce spectacle, le plus intéressant qui puisse s'offrir aux yeux de bons pères.

Maîtres et professeurs de notre école, je jouis aussi bien vivement de la gloire attachée pour vous à des succès, qui, vu l'état où se trouvait l'instruction parmi nous, n'ont pu s'obtenir si rapidement que par une continuité de soins et d'efforts de votre part, surtout par une supériorité de talents dans l'art si difficile et si honorable de former des hommes que vous possédez par l'application raisonnée des métiiodes d'enseignement les plus excellentes que vous créez et pratiquez. Oui, je jouis de votre gloire^ j'apjirécie toute l'étendue des bienfaits que vous répandez sur cette précieuse génération destinée à nous remplacer. Au nom de l'Administration que je représente, recevez ici toutes mes

félicitations, recevez surtout, au nom des pères de famille dont j'interprète les sentiments, l'expression vraie et profonde de notre commune reconnaissance.

Si je me suis associé en quelque sorte à vos travaux, si j'ai suivi avec le double intérêt d'administrateur et de père tous les pas successifs de vos jeunes élèves, dans chacun desquels je crois voir mon enfant, si, dans les conférences amicales où je trouvais autant d'instruction que de plaisir, j'ai discuté souvent avec vous le degré de prééminence de nos méthodes modernes, et la véritable théorie, encore si méconnue, de l'éducation intellectuelle et morale, si enfin j'ai pu juger dans nos examens périodiques du cours de l'année des premiers résultats heureux de l'application de cette théorie et mesuré les progrès singuliers qui, sous mes propres yeux, venaient s'y rattacher, qui, mieux que moi, peut vous payer ici le tribut solennel de la reconnaissance publique ?

Dans cette école encore obscure, il est vrai, mais dont il m'est doux aujourd'hui de prophétiser les succès futurs, j'ai vu (à ) des maîtres, écartant tout

le pédantisme et le charlatanisme des mots s'attacher à rendre à leurs élèves l'instruction facile autant que solide et agréable, renoncer à les faire briller aux dépens de la raison et de tous les progrès à venir, par une culture prématurée et mal entendue de l'imagination et de cette espèce de mémoire qu'on peut bien appeler mécanique, puisqu'elle réduit toute l'instruction du collège à un véritable mécanisme, si commode pour les maîtres, et si pernicieux aux facultés intellectuelles des disciples. J'ai vu dans cette école liée toujours étroitement la connaissance de la chose à celle du mot, l'idée au signe. J'ai vu un mathématicien

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profond guidant avec sûreté et une rapidité étonnante les élèves les plus avancés dans toutes les profondeurs de l'analyse et du calcul, et s'arrêter sagement aux premiers éléments de la science mathématique et employer toutes les précautions pour francliir convenablement ce passage du sensible à l'abstrait si délicat pour la première enfance et dont le commun des maîtres sent si peu les difficultés. J'ai vu le grammairien philosophe, suivant avec ses élèves tous les détails les plus analytiques delà proposition et de chacune des parties dont elle se compose, les forcer à remonter contre les torrents des habitudes mêmes de la langue maternelle et les obliger à se rendre compte de toutes les formes usuelles, de l'ordre et de la dérivation des mots qu'ils emploient si souvent sans y penser, de toutes les modifications qu'un même terme peut prendre depuis la racine originelle, enjiassant du sens propre au sens figuré, suivant l'analogie et la filiation naturelle des idées qu'il représente sous chacune de ses formes, exercice infiniment précieux qui attache à l'étude des langues par le charme piquant de la curiosité et fait d'un travail trop exclusivement consacré à la simple mémoire dans les méthodes ordinaires le moyen le plus propre à faire naître des habitudes précieuses de réflexion et à développer les plus hautes facultés de l'intelligence. Parlerai-je encore de cette méthode que l'un des plus excellents esprits dont s'honore la France, le célèbre Dumarsais inventa et appliqua d'abord à l'étude de la langue latine, de cette langue qui trop longtemps après et jusqu'à nos jours a consumé et consume encore dans plusieurs collèges les plus belles et plus précieuses années d'une jeunesse qui aurait tant d'autres choses à apprendre ?

J'ai vu tous les avantages de la méthode des versions interlinéaires ressortir par les soins d'un maître éclairé dans cette école où les élèves apprennent déjà à interpréter les langues mortes et apprendront bientùf à parler les langues vivantes avec autant de facilité, de sûreté et de promptitude qu'ils en ont mis à apprendre par imitation la propre langue de leur pays. Il ne s'agit que de comparer mot à mot, et sans rien omettre, ciiaque expression de la langue qu'on étudie au terme correspondant de celle qu'on sait déjà, de répéter les mêmes comparaisons, jusqu'à ce que la traduction se fasse dans l'esprit d'elle-même, et par une habitude semblable à celle que nous suggère immédiatement dans l'usage ordinaire de la parole le signe familier de l'objet connu qui frappe nos sens ou se représente clairement à notre imagination.

Mais que vous dirai-je, Messieurs, dont vous n'ayez jugé vous-mêmes dans les examens particuliei-s qui ont précédé cette séance solennelle? Témoins des progrès sensibles qui ont signalé le cours de cette dernière année scolastique, dignes appréciateurs des dispositions naturelles des élèves autant que du mérite et des talents de leurs instituteurs, vous avez pu assigner par la justesse, la précision et le mode des réponses de ceux que vous avez interrogés, ce qui appartenait naturellement au disciple et ce qu'il fallait uniquement rapporter an maître, ce qui tenait à la richesse et à la fécondité du sol, de tout ce que vint y ajouter un excellent mode de culture.

Pères de famille, amis de vos enfants, (jui êtes venus l)rendre part à leurs succès, vous emporterez avec vous un présage l)ien flatteur pour la renaissance de cette école qui naguère menacée d'une ruine prochaine va

llLosoi'Hlyr

se relever aujourd'hui plus llorissaute que jamais. Vous avez pu juger de la solidité des bases sur lesquelles nous allons l'asseoir et vous avez déjà vu dans l'état présent de votre école la grandeur et la prospérité du monument que la ville de Bergerac va consacrer à l'instruction de son intéressante jeunesse. Plus heureux que les habitants de tant d'autres villes qui ont un zèle soutenu pour l'enseignement public, sont parvenus à vaincre tous les obstacles, nous n'avons qu'à perfectionner celui qui existe et à lui donner un degré d'extension proportionné à l'importance de notre cheflieu, à la richesse, à l'étendue et à la population de notre arrondissement. Nous n'avons pas à chercher un directeur et un niaitre consommé capable d'imprimer parmi nous une grande et belle direction à l'enseignement de la jeunesse. Nous avons déjà fait cette conquête précieuse. Il ne nous reste plus qu'à la conserver.

Pères de famille, habitants de Bergerac, félicitezvous ! Vous pouvez assister pendant de longues années, comme témoins du succès de vos enfants et de la gloire de notre école. Félicitez-moi, je jîuis encore longtemps jouir du plaisir répété que j'éprouve aujourd'hui en ceignant ces jeunes fronts de couronnes méritées, et (jui en présagent de plus ])clles et de plus glorieuses (1).

(1) lîiblioilièque de l'Insdlut. MS. No CXXXV.

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