LETTRES DE PESTALOZZI A MAINE DE BIRAN
Lettre sans date. Son contenu la fixe à fin (le septembre ou octobre 1S07 .
Monsieur.
Je vois par l'iionneiir de votre lettre du 23 août, adressée à M. de Murait que vous n'avez j)as reçu ma réponse à votre précédente. J'en suis d'autant plus facile qu'il m'est très intéressant d'entrer en relations avec vous, JNIonsicur, et que les raisons pour lesquelles vous m'avez écrit sont très importantes pour moi et pour tous mes collaborateurs. 11 n'y a rien de plus essentiel pour nous que « les liens d'estime et d'attachement et la douce confraternité qui unissent tous les amis des sciences et de la philosophie à quelque distance qu'ils se trouvent placés les uns des autres ».
D'après ces vues, votre connaissance et vos vœux ne peuvent qu'être de grand poids pour nous.
Dans ma dernière lettre je vous disais que nous n'avions dans l'Institut aucun instituteur que je pusse vous envoyer et je vous priais de choisir entre deux partis : ou de m'envoyer un jeune homme plein d'acti-
LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DK BKR(ÎERAC ii.i
vite, de zèle, de force, et non encore corrompu et qui vous fût connu comme ayant des talents et méritant votre confiance, atîu de le former dans mon institut et de l'y préparer à remplir vos vues ; ou de nous charger de chercher un tel jeune homme dans nos contrées, ou même de le prendre parmi nos "élèves si cela était possible.
Vous pourriez être assuré que je m'acquitterais de lune ou de l'autre de ces commissions avec zèle et probité.
Depuis lors un de nos instituteurs M. Barraud, de cette ville, qui donne des leçons d'écriture et de calcul, a témoigné qu'il remplirait avec plaisir la place qui se présente chez vous. C'est un homme de 28 ans qui n'a pas reçu une éducation scientifique. Il connaît passablement la langue française, a une assez belle écriture, calcule avec facilité et possède quelques connaissances mathématiques. ïl serait propre à enseigner les éléments de la méthode, il est fort dans quelques-unes de. ses parties, mais il n'en connaît pas l'esprit dans toute son étendue. Soit le manque de dispositions, soit le défaut de connaissance de la langue allemande l'ont empêché de saisir et d'appliquer la méthode avec plus de profondeur et d'étendue. Je ne puis donc pas vous le recommander comme entièrement imbu de mes principes et exercé à leur application, mais bien comme très capable de faire chez vous un commencement. Il vous faudrait alors nécessairement lui ad'oindre ensuite un aide qui poussât ces commencements plus loin et cela avec plus d'ensemble et avec inie connaissance plus approfondie de la méthode comme cela se fait ici.
Monsieur Barraud pourrait bien aussi le faire à quelques ég-ards, surtout pour l'écriture et le calcul.
244 «KUVRES DB MAINK DK HIRAN
Du reste mes ])pincipes n'embrassent pas seulement Tenseii^nement, ils doivent poser à Téducation en ccnéral une base njeilleure et pins appropriée à la nature bumaine. Je crois aussi devoir d'avance prémunir contre l'opinion erronée que ma métbode ne doit exposer que les premiers éléments du savoir et de l'éducation. Car je soutiens que pour recueillir tous les avantages que je m'en promets, il est très nécessaire ([ue l'adolescence soit aussi dirigée, soit dans son instruction, soit dans son éducation d'après les mêmes principes et dans le même esprit, et qu'une fois qu'on a connncncé, il ne doit y avoir absohnnent aucun état stationnaire et aucun passage à une culture soi-disant scientifique.
Le premier degré est scientifique et organique et ce premier degré déjà n'est pas seulement formel mais tout à fait réel. Nous nous faisons nn plaisir et un honneur d'entrer là-dessus avec vous en explications plus étendues, ainsi que sur la manière dont vos vues généreuses pourraient le mieux être remplies.
Au cas que vous désirassiez M. Uarraud, il voudrait avant de se décider à accepter cette place, savoir quel traitement vous pourriez lui faire et si vous lui bonifieriez les frais de son voyage et en tout cas ceux du retour.
Je regarderais comme un grand avantage pour lui d'être appelé à travailler sous votre direction immédiate.
Monsieur <b> Murait est très sensible à votre confiance et il vous en présente ses remerciements et ses compliments empressés. 11 vous prie <le regarder ma réponse comme venant aussi de lui.
L'Institut de Buchsee n'existe plus; il est entière-
LES DISCOURS PHILOSOPHIQUKS DE BKUGEHAC 245
nient réuni à celui d'ici, (jui rassemble tous les instituteurs de l'un et de l'autre. Cette réunion a eu lieu dans le but de gagner en forces et moyens, de fonder la métbode toujours plus solidement et de lui donner les développements et l'étendue nécessaires. Nous allons nous procurer vos deux écrits pour les étudier et entrer par ce moyen encore en rapport plus intime avec vous.
Veuillez agréer l'assurance do mes sentiments d'amitié et de considération distinguée.
Signé : Pkstalozzi.
P. S. — La langue allemande vous est-elle connue?
Vverdon, 3 novemljre 18(17.
A Monsieur Maine Hiran.
sous-préfet à Bergerac.
1^1 sort défavorable retarde tout ce (]ui a rapport aux agréables relations (jui s'établissent entre nous.
J'ai fait une absence de quelques semaines, ce qui a fait demeurer votre lettre et celle de Monsieur Desgranges sans réponse. J'en suis d'autant plus fâché que je n'ai rien plus à cœur que de voir remplir aussi vite que possible vos vues pbilantropbiques. Il m'est douloureux aussi de ne pouvoir pas faire pour vous dès le principe tout ce qui serait nécessaire et qui devra être fait par la suite et que la seule personne ({ue je puisse vous envoyer ne soit pas à tous égards telle que je le désirerais.
Nous y suppléerons, d'abord, en étal)lissant entre
nous une correspondance, qui vous donnera peu à peu des éclaircissements satisfaisants sur l'essence de mon objet et sur la liaison et l'harmonie de tous ses moyens ; ensuite il ne tardera plus beaucoup à paraître une traduction française de quelques-uns de nos ouvrages élémentaires.
En attendant, Monsieur Barraud pourra satisfaire à ce qu'exige le temps pendant le(juel il devra être seul. Mais malgré tout mon empressement et le sien, il lui est impossible d'arriver chez vous plus tôt que o à G jours avant le Nouvel-An. Vous pouvez alors compter pour sur sur lui à ce temps-là. Quant à son traitement vous le fixerez avec lui-même ; je désirais qu'il partit avec la plus entière confiance en vous. Vous fixerez pour le i^rincipe une somme que vous puissiez augmenter ensuite. Il est bon que l'amélioration de sa situation dépende de son activité et du succès de ses soins.
Je resterai en communication avec lui, s'il plaît à Dieu, tout ira bien, nous y voulons contribuer dès ici, autant que cela dépendra de nous.
L'espérance que vous me donnez do m'envoyer un jeune homme capal)le et zélé pour le pénétrer entièrement de l'esprit de la méthode et pour l'élever au plus haut degré de force dans son exécution, me remplit de joie, comme le bonheur d'entrer avec vous dans des relations plus étroites élève mon cœur.
Je ne saurais vous dire combien je suis fâché de no pas voir Monsieur Desgranges ; on dit que Monsieur Stapfer doit venir en Suisse; si cela a lieu je pourrai par son canal aussi vous faire connaître l'état actuel de notre entreprise, dans le plus grand détail.
Recevez mes vœux, noble ami de l'humanité. Pardonnez ma lenteur ; pensez qu'elle est une faiblesse que
les vieillards se réservent comme un privilège, et que, tout mauvais que sont tous les privilèges en eux-mêmes, la faiblesse humaine tient cependant à leur possession. Dieu vous bénisse vous et vos entreprises !
Je demeure, avec toute la considération que vous méritez, votre tout dévoué.
Siané : Pestalozzi.