‹ uvres de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 10 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'immortel restaurateur de l.i philosophie naturelle, Bacon, embrassant dans un système général, toutes les connaissances humaines et dessinant l'arbre de leur g'énéalogie, j^roposait de diviser ainsi la science, nommée psychologie : sciences 1° de la substance de Vâme: 2" de ses facultés ; 3° de V usage et de V objet de ces facultés.

En formant ainsi des domaines distincts dans la

science du même, être sentant et pensant, ce grand maître ne prétendit pas, sans doute, assigner positivement leurs limites; encore moins régler Tordre de marche que l'esprit devait suivre pour les parcourir, en descendant de la connaissance sujDposée {à priori) d'une substance pensante^ à la détermination de ses facultés ou attributs constitutifs, pour arriver enfin à la détermination de son objet ou des produits de ses opérations dans l'expérience. Rien n'eût contrarié ou même interverti plus complètement la méthode lumineuse dont ce sage réformateur donnait lui-même, à tant d'autres égards, l'exemple avec le précepte.

Egalement instruit par ces préceptes et ces exemples, quand les disciples et les dignes continuateurs de Bacon voulurent, après lui, suivre et reprendre en détail les anneaux de cette chaîne immense tissée par le génie, et déjà presque arrêtée par ses extrémités, ils sentirent très bien qu'il existait des bornes certaines, imposées à l'esprit humain par sa nature même,, et un ordre fixe de procédés auquel il est tenu de s'assujettir dans l'acquisition de ses connaissances de tout genre, sous peine des plus grands écarts. Ils conçurent que, s'il était donné à l'homme de se faire quelques notions sur Xc^ causes premières des phénomènes qui se réalisent au dedans comme au dehors de lui, sur la substance de l'être sentant et pensant, comme sur celles des objets se?itis et pemés, ce ne pouvait être qu'en remontant par la série régulière des effets, ou embrassant Fensemble des propriétés susceptildes d'observation et soumises à l'expérience.

Le plan des recherches psychologiques se trouvera donc tracé d'avance par l'esprit même de la méthode réformatrice. L'usage et V objet des facultés humaines

s'offrait d'abord comme le titre premier, et le plu& important à explorer : car c'est la pratique et raction. qui ouvrent le cercle de Y expérience^ et Vart marche avant la théorie.

L'étude première des méthodes artificielles ou procédés techniques du raisonnement, développé par lessignes et les formes du langage, devait conduire régulièrement aux lois de l'expression des idées, d'où l'on pouvait s'élever dans la suite à une théorie générale de la formation de ces idées mêmes, à la manière dont elles se combinent et s'élaborent, en allant du simple au composé, ou de la source primitive jusqu'aux dérivations les plus éloignées. Dès lors se trouvait rempli le titre dernier (dans l'énoncé, quoique premier ou peutêtre unique par le fait) de la division proposée. On avait une science ou une histoire plus ou moins complète de Yemploi de ces facultés, dont Vobjet se déterminait de lui-même, lorsque venant à embrasser, d'un vaste coup d'œil, l'ensemble des travaux de l'esprit humain, actuellement déposés et cumulés dans ses archives, à la vue des monuments divers, successivement élevés par le génie des arts, de Vhistoire et de la philosophie, on assignerait les caractères propres à différents genres de produits, et les limites précises qui les séparent. En partant d'une telle distribution desproduits d'une activité créatrice, il ne restait plus, en effet, qu'à attribuer à chaque genre une fonction ou faculté particulière de l'intelligence, pour avoir une division artificielle de ses facultés, données alors ellesmêmes comme des causes ou puissances nominales sont données par les effets, ou plutôt comme certains titres de classes générales le sont par l'analogie des éléments classifiés»

C'est ainsi que , pour faire le partage de l'entendement humain en raison, mémoire eiimagination^ Bacon lui-même remonta d'une distinction réelle entre certains produits efTectifs de l'intelligence à une division hypothétique de facultés ou puissances qui étaient censées les former. Ainsi l'ordre encyclopédique ne ressortit point d'une division réelle et a priori des facultés de l'âme, selon le point de vue précédemment énoncé ; mais au contraire, cette dernière division se trouva conventionnellement établie a posteriori, et d'après l'ordre encyclopédique lui-même : marche très conséquente à la méthode réformatrice qui, procédant toujours de la détermination expérimentale des effets perceptibles particuliers à la limitation des idées générales de causes, puissances ou facultés, devait s'interdire de considérer celles-ci, m «ô.ç^rrtc/t», ou d'en faire l'objet propre d'une science. Et l'on peut voir par Là comment Bacon travaillait déjà lui-même à rendre inutile sa division de la science psychologique, en détruisant au fond ces deux premiers titres qu'il conservait dans la forme.

Cependant, la méthode expérimentale de ce grand maître se signala, dès son principe, par de si grands succès, dans les sciences physiques surtout, y)<{.v où commença la réforme, qu'il ne fut plus permis de douter de son heureuse influence sur les divers systèmes d'idées ou genres de connaissances auxquels on tenterait de l'appliquer.

La métaphysique, source ténébreuse et tristement féconde de disputes frivoles et interminables, tant qu'elle prétendait être une science abstraite et ea: professa de l'âme, et de ses facultés ou attributs, commence sa propre réforme en se réduisant à n'être plus

-qu'une science positive des idées ou de l'emploi et de /'o6;>/ circonscrit des facultés humaines. Considérée dès lors comme une brandie essentielle, ou plutôt comme le tronc même de la philosophie de l'expérience, si elle se distingue encore de la physique propi'ement dite, c'est en ceci seulement que le sujet d'observation, perçu dans l'une comme extérieur à l'être pensant, s'otTre dans l'autre comme intérieur ou intime à cet être même. Au reste, dirigée par une méthode semblable, quand il s'agit d'observer les faits, de les classer, de les déduire, la métaphysique, ne conservant plus rien d'obscur que son titre, semble entrer en partage de la clarté et de la précision propre aux sciences naturelles, dont V objet est fixe ou permanent au dehors.

Des esprits lumineux, exclusivement livrés d'abord à l'étude de ces dernières sciences, rencontrent l'autre sur leur route (1), lui impriment leur direction, l'attirent dans le cercle de leurs notions les plus familières et tâchent de l'y fixer. Ainsi se trouvent écartées de prime abord une multitude de questions ontologique^^ subtiles ou insolubles, sur les causes premières, les essences ou substances des choses hors de nous, sur la nature des êtres en général, celle de Vdme et de ses facultés, sur les idées abstraites d'espace, de temps, prises naguère pour des entités réelles, etc.

En cherchant comment les notions exprimées par de tels signes se trouvent élablies dans notre esprit, on en écartait le mystère; on imposait du moins une bar-

(1) On sait que Hobbes, Gassendi et Locke hii-même, parvinrent • à la mélapbvsique par la physique, et transportent plus ou moins -à celJe-là l'esprit et la méthode de celle-ci. Ceci s'applique encore ;,postérieurement à Hartley, Bonnet, etc.

rière à l'imagination audacieuse, qui tenterait de pénétrer dans ce vague d'un monde abstrait. En assignant l'origine naturelle des idées de tout ordre, et la mani<''re précise dont les premières connaissances se forment et se développent, on circonscrivait le véritable champ de la raison humaine : en étudiant enfin comment nous savons, on déterminait en même temps ce qu'il nous est donné de savoir et permis de rechercher. Ainsi, le temps et les forces, que le génie consumait vainement à poursuivre des chimères, allaient être désormais employés, sans déchet, à la découverte de vérités certaines appropriées à sa nature; et l'on ne devait plus voir des hommes faits pour parcourir dans toute son étendue la carrière des sciences, s'amusera combattre les ombres qui en défendaient et en obscurcissaient l'entrée.

Ce n'est point ici le lieu d'insister sur le nombre et l'importance des avantages, que Pesprit humain recueillit d'nne meilleure direction, imprimée à la méta[)hysique, devenue simplement la science de nos idées, et de l'objet ou des moyens réels de notre connaissance. Il ne serait pas difficile de prouver que c'est par là même, ou par ce retour plus ou moins complet de l'esprit sur ses propres actes ou procédés, que devait commencer la grande et universelle restauration; mais les résultats subsistent; on en jouit, et l'on oublie les bienfaits; on en méconnaît, quelquefois même on en empoisonne la source !...

La science àeVâme n'étant plus en effet que celle de ses opéia/ions ou de ses facultés, considérées exclusivement sous le rapport de leur objet ou de leur emploi effectifs parait d'abord s'identifier avec la logique, qui embrasse à la fois la formation et la combinaison des;

idées, et Fart de bien juger (1). Cet art se fonde sur l'emploi régulier et légitime des signes ; les signes sont étudiés et connus dans leur liaison la plus intime avec les idées. Déjà on avait compris la nécessité du langage pour exprimer et enregistrer les produits de la pensée : un disciple de Locke démontre que les signes sont de plus nécessaires pour former ces produits et surtout pour en disposer. Découverte précieuse et infiniment féconde en résultats théoriques et pratiques : premier titre de gloire pour son auteur, et moyen d'illustration préparé aux philosophes qui, la saisissant dans sa profondeur et son étendue, devaient en faire dans la suite tant et de si belles applications !

Dès lors la science prend une direction plus fixe, plus assurée, se crée un emploi plus déterminé dans la pratique, un objet plus clair et plus palpable dans l'expérience ; la théorie des idées n'est plus séparée des lois de leur expression; l'artitice secret delà pensée se met, pour ainsi dire, en relief dans les formes sensibles du langage, seul instrument d'analyse, et l'art de penser, de raisonner, s'identifie avec l'art de parler (2).

Mais avant Vart est la nalure ; avant le raisonnement ou le simple jugement même, est la sensation ou l'impression sensible, que le signe va transformer en idée. Les idées comme leurs signes dérivent des sens d'une manière médiate ou immédiate; et quelle que soit l'acception métaphysique attachée à ce terme [les sens), on ne saurait douter que leurs différences spécifiques ne dépendent de la diversité des instruments et des fonctions organiques qui les constituent ou leur cor-

(1) Philosophie de Gassendi.

{■2} Logique de Condillac.

respondeiit. Les lois phi/siolo(jiqîies de la sensibilité se trouvent donc placées dans l'ordre de la connaissance expérimentale avant les lois métaphysiques de la. pensée ; et quoiqu'on puisse considérer l'homme comme une intelligence servie par des organes, toujours faut il que ces organes fonctionnent d'abord, chacun à sa manière ; autrement l'intelligence n'est plus que virtuelle, et l'on a peine à concevoir ce que serait le maître sans les serviteurs.

Ainsi l'on se trouve conduit, par un emploi constant et suivi, de la même méthode d'observation, à un nouveau point de vue oià IdiScience propre desfaciillés semlîlcrait venir se résoudre dans la connaissance physiologique, la plus étendue, des fonctions et du Jeu de divers organes ou de leurs résultats les plus généraux (1) ; comme la science de ï usage et de Y objet de ces facultés se réduisait tout à l'heure à une connaissance plus approfondie de l'emploi et des fonctions des signes, considérés dans leurs relations intimes avec les idées et opérations intellectuelles dont ils sont ou f>artie intégrante, ou moyens nécessaires.

Et ici, il s'agit encore d'une nouvelle espèce particulière de i/çy/ie.v, où la pensée se mettrait Ao/-.s- d'ellemême, s'il est permis de parler ainsi, en une autre sorte de relief, pour se surprendre à sa naissance, et se miirer dans le jeu spéculaire des instruments organiques naturels qui sont censés la produire ; comme elle

(1) Vojez l'ouvrage des rn/)/)orfs du p/ii/sique et du mornt de Tlwmme, par M. Cabanis, qui déflnil ainsi et considère sous ce point de vue généi'ai toutes les facullés humaines. Si nous nous permettons de restreindre par In suite, dans notre objet, l'applicaiion des idées de ce célèbre auteur, nous ne cesserons pas de l'admirer, et de reconnaître tout ce que nous lui devons.

se saisit plus directement dans ses progrès ultérieurs, sous les formes sensibles des signes artificiels cjui la revêtent et donnent une prise à sa propre réflexion. I Ainsi tous les titres réels de la division, proposée par Bacon, se trouveraient remplis par la physiologie d'une part, qui tendrait à dévoiler la source de no& /(2c<^//^^y (puissances ou forces) dans l'ensemble des conditions ou instruments organiques, au moyen desquels elles naissent, se développent et s'effectuent; et j)ar la grammaire générale et la logique d'autre part, qui nous montreraient ces facultés en action, employées ouappliquées dans l'exjDérience à leurs véritables objets.

Il n'y aurait donc plus lieu à un genre de recherches qui sortirait de cette enceinte défaits. La métaphysique y considérée comme science propre de l'être pensant, àe ses facultés, de sa nature, des idées ou formes qui lui sont attribuées comme sujet, et n'ont de fondement que dans son sein, la métaphysique, dis -je, prise sous l'une des acceptions quelconques qui ont motivé son titre, demeurerait sans objet, sans valeur réelle, et ce titre lui-même pourrait ne rappeler que des chimères.

Si la bonté d'une méthode se prouve par l'étendue et la précision des résultats auxquels elle a conduit, par le nombre et l'importance des vérités pratiques qui vont se rattacher à son application, sans doute on ne contestera point les avantages propres à celle qui, s'étendant progressivement, depuis Bacon, sur tous les genres d'études, tend à embrasser, et concentrer aujourd'hui dans sa sphère, l'ensemble des connaissances humaines, la métaphysique des esprits comme la physique des corps, la science des abstraits comme celle des concrets.

Critiquerait-on en effet, comme insuffisante et défec-

tueuse à certains égards, cette méthode expérimentale, qui, toujours conséquente à elle-même, dut transporter la métaphysique tout entière dans la science positive de nos idées, inséparable des lois de leur expression et de leur combinaison par les signes ? Elle montrera ses titres, prendra à témoin tant d'idées vagues et obscures qu'elle a éclairées en les ramenant à leur source ; tant de procédés auparavant mystérieux de notre intelligence, dont elle a dissipé les nuages par une rigoureuse et exacte analyse ; l'artifice du raisonnement dont elle a trouvé les lois simples et uniformes; les principes du calcul, dent elle a presque refait la langue et découvert jusqu'aux racines ; la belle langue de notre chimie moderne, où le génie de Lavoisier rencontra si heureusement le génie de Gondillac (1).

Critiquerait-on encore, comme illusoire et dangereuse, l'alliance étroite établie de nos jours entre deux ordres de faits, qui, séparés par la théorie, tendent à se rapprocher et à s'unir par l'observation appliquée simultanément au même sujet organisé, vivant et pensant ? L'histoire physiologique des sensations se justifiera d'elle-même en montrant les résultats de l'analyse qui lui est propre, appliquée surtout à cette classe de facultés et de modifications passives, qui précédèrent pour l'homme la lumière de conscience, et se trouvent toujours loin de ses rayons ; à ces déterminations obscures, qui, comprises naguère sous le nom vague d'une cause purement occulte, l'instinct, peuvent se rapporter plus exactement aujourd'hui à leur cause productive générale, et aux sièges organiques particuliers qu'elles affectent (2).

(1) Voyez la préface des Eiémenis de Chimie, de Lavoisier.

(2) On sait maintenant que Vinstinct se compose de détermi-

Une science abstraite des facultés de l'àme. une métaphysique fondée sur un ordre de spéculations hypersensibles, pourrait-elle entrevoir seulement de tels résultats? pourrait-elle surtout se proposer quelque Lut comparable, en utilité pratique, à celui que nous permet d'espérer, dans ravenu-, une application plus étendue de la physiologie aux sciences idéologiques et morales ? Je veux parler de ce j^lan général de perfectionnement des facultés humaines (l), par des moyens d'autant plus propres à l'opérer, qu'ils influeraient, d'une manière plus directe, sur le perfectionnement des organes, par qui ces facultés se déploient et donneraient à celles-ci tout l'essor, dont elles sont susceptibles, tant dans l'espèce que dans l'individu.

Mais, sans affaiblir la reconnaissance due à de tels bienfaits, sans méconnaître le rang qu'occupe dans la science de l'esprit humain une philo;>ophie toute fondée sur l'expérience^ ni les avantages propres aux diverses théories qui s'y rapportent, on pourrait, en rendant hommage aux résultats, chercher encore hors d'eux des principes d'un ordre plus relevé; et mettant en doute, si le procès fait de nos jours à la métaphysique est définitivement jugé pjar le droit, balancer encore entre les décisions imposantes qui l'excluent du nombre des sciences, et les titres que des avocats puissants font valoir en faveur de sa réalité. On pourrait demander si ces doctrines, posées de prime-abord dans le

nations ou d'impressions qui ont respectivement leur siège dans des organes intérieurs, placés hors de l'intlnence directe du cerveau, premier instrument de la pensée (Voyez Y Histoire ptii/siologique des sensations, et le Traité sur La vie et ta mort).

(i) Ce plan, conçu par un génie aussi bienfaisant qu'éclairé, nous est annoncé par l'ouvrage de l'auteur déjà cité.

champ de l'expérience, et circonscrites dans l'ordredes faits sensibles, ne laissent pas et ne cachent pas; derrière elles un autre monde hyper-seiuible, dont il faudrait, ou connaître les fondements, s'il existe, oui prouver du moins la non existence, pour vivre désormais en paix dans celui qui nous est dévolu. On pourrait demander enfin, si la méthode, qui a été presqueexclusivement appliquée parmi nous à l'analyse des facultés humaines, atteint bien jusqu'aux confins d'une philosophie \vQ.\m.eid première ; si cette analyse même est parvenue jusqu'aux derniers anneaux de la chaîne, où l'on puisse arriver en décomposant, et d'où l'on, puisse partir pour recomposer l'entendement humain. La question proposée tend à résoudre ces doutes : prise dans toute la profondeur du sujet, puisqu'elle tend à découvrir jusqu'aux rudiments ou premiers éléments de notre intelligence, elle provoque de plus une appréciation exacte de divers systèmes, et laisse la. plus grande latitude à l'examen impartial de toutes les • méthodes connues, ^puisqu'elle s'informe de celle qui est la plus propre à constater les éléments dont il s'agit. C'est d'une telle question que jDourrait ressortir le jugement définitif du procès pendant de la métaphysique : sa solution complète nous apprendrait si le système de notions compris sous ce terme n'est que pure chimère, ou constitue une science réelle, distincte de celle qui a été désignée parmi nous sous le nom à'idéologie : si même, en se bornant à ce dernier titre très général, il ne serait pas nécessaire d'établir au moins quelque distinction entre une idéolrjrjie que l'on pourrait nommer subjective, qui, se renfermant dans la conscience an ^u]ei pensaiit , s'attacherait à pénétrer les rapports intimes qu'il soutient avec lui-même dans.

Texercice libre de ses actes intellectuels ; et une idéologie ohjeclive, fondée principalement sur les rapports qui lient l'être sensible aux choses extérieures, à l'égard desquelles il se trouve constitué en dépendance essentielle, quant aux impressions affectives cju'il en reçoit ou aux images qu'il s'en forme.

Mais avant d'entreprendre la solution directe du problème, il faudrait d'abord en discuter les termes, en rechercher les données, et dans ce but examiner préliminairement de quelle espèce précise sont les idées que nous exj)rimons par les termes facultés ou puissances de sentir, de vouloir, de percevoir... de penser. Il s'agirait de savoir si chacun de ces termes correspond à une idée précise individuelle, ou à une idée, générale, abstraite, complexe : si c'est un nom toujours singulier par la nature même de la chose ou de l'acte simple qu'il signifie, ou bien un nom commun, applicable à une classe entière de faits intérieurs, de modifications spécifiquement différentes tel, que ceux qui se trouvent placés à la tête de chaque branche de nos connaissances physiques : ternies généraux, qui tantôt résument, dans leur compréhension ou leur extension, foutes les circonstances semblables des phénomènes particuliers soumis à l'observation directe, tantôt expriment les causes ou la cause unique et inconnue de ces effets analogues.

Dans le premier cas, celui de l'individualité ou singularitr de l'idée qu'exprime le ternie propre, attaché à chacune de nos facultés intellectuelles, on ne pourrait pas évidemment mettre en problème la décompositioit de ce terme ou de la chose qu'il signifie : il s'agirait seulement de distinguer, à certains caractères pris dans la réflexion, ses idées simples primitives, d'en assigner

la nature et le nombre, de reconnaître leur source et les conditions qui les font naître, d'en étudier l'enchainement ou la liaison avec des idées ou des faits d'un autre ordre; et cela, par une méthode différente de l'analyse de décomposition, appliquée aux objets de notre connaissance extérieure, ou aux images composées qui nous les représentent.

Quant au dernier cas, celui de la généralisation des idées, et de l'analyse logique des termes attachés à telles facultés nominales, comme il s'agirait uniquement, soit d'une certaine méthode de classification, transportée de l'ordre des phénomènes multiples analogues, qui se représentent hors de nous, aux faits intérieurs ou aux idées simples qui s'y réfléchissent, soit de l'évaluation de certains signes abstraits complexes, dont des conventions ou hypothèses particulières auraient déterminé le titre, il me parait qu'il serait très difficile d'assigner une direction fixe et uniforme à cette sorte d'analyse, de dire quelles sont les bornes précises où la décomposition doit s'arrêter, comme de prouver la réalité absolue des éléments hypothétiques, découverts par une telle méthode : puisque ce serait, d'une part, prétendre renfermer la nature sensible dans les limites de nos conceptions ou de nos moyens imparfaits de connaissance objective, et d'autre part, vouloir imprimer un sceau invariable, ou donner force de loi à tel ordre de conventions, qui ne peuvent rigoureusement lier que l'esprit conséquent, où elles ont pris naissance.

Puis donc qu'avant de cliercher comment on doit décomposer un sujet proposé, il faut bien se fixer d'abord sur la nature ou l'espèce de ce sujet, pour savoir du moins s'il offre matière à décomposilion, dans

quel sens et sous quel point de vue il j^eut se prêter à l'analyse, notre premier soin devra être de déterminer, avec toute l'exactilude possible, la valeur de ces termes faciillcs, puissances ou forces productives : termes employés si fréquemment et jDresqne toujours d'une manière si vague dans les diverses branches de la philosophie, soit qu'ils s'appliquent aux phénomènes du monde extérieur, soit qu'ils se restreignent aux faits de l'intelligence ou aux actes de la volonté.

Il serait bien important sans doute d'en fixer la véritable valeur; cela ne pourrait se faire, je crois, sans chercher le fondement qu'a, dans notre nature intime, ridée ou le principe même de causalité, dont les termes précités sont autant d'expressions différentes dans la forme, univoques pour le fonds (1).

En appréciant bien l'acception particulière que ces termes expressifs, de causes ou de facultés dérivées, ont dû acquérir dans la physique réformée sur le plan de Bacon, nous serions mieux en état de voir jusqu'à quel point d'exactitude cette valeur empruntée a pu passer ultérieurement, et par un progrès inverse, delà physique dans la métaphysique, qui s'est trouvée dès lors identifiée avec la science des signes de nos idées ou des modes passifs de notre sensibilité, liés par un rapport de dépendance (et suivant un emploi nécessaire du

(1) L'importance première, que je donnais aux recherches sur le principe de causalité, m'a, depuis, été confirmée encore plus clairement par la lecture d'un excellent Mémoire de M. Ancillon, où cet auteur reconnaît le même principe pour être le pore de la mëtaplujsique, en s'attachant à démontrer contre Kant « qu'il « est quelque chose de plus qu'une forme, une simple catégorie « ou une manière dont Tàme voit les choses sans conséquence « pour leur réalité » (Voyez les Mémoires de Berlin pour Vannée 1800).

même principe de causalité), au jeu ou aux fonctions de certains instruments organiques qui sont censés les produire.

Nous serions conduits à juger ainsi, si la méthodeanalogique d'observation et de classification de phénomènes extérieurs, appliquée à un système de notions ou d'idées purement réflectives, ne laisse rien à désirer, ou n'entraîne aucun abus; si elle remplit bien la condition essentielle à toute méthode, qui est d'employer les signes suivant la valeur précise (et toute l'étendue de la valeur), qu'ont nécessairement dans l'esprit les idées qui leur correspondent, sans dénaturer ces idées primitives, sans changer l'ordre de leur génération, ni confondre les sources, d'où elles peuvent dériver. C'est par de tels préliminaires que nous parviendrions à fixerle sens de la question proposée, à en déterminer l'objet, à circonscrire les limites où il faut la renfermer, et à trouver enfin la méthode d'analyse la mieux appropriée à sa solution complète, si celles qui ont été tentées jusqu'à présent se trouvaient insuffisantes.

Tel est l'objet de cette première partie; j'y cherche les fondements de la valeur donnée aux termes causeSy forces ou facultés^ à partir des théories physiques jusqu'aux systèmes de métaphysique les plus abstraits. Je trouve dans cette diversité d'acception la clef des diverses méthodes employées à l'analyse des facultés humaines; et je tâche de me former un point de vue qui puisse concilier, d'une part, ce que chacune de ces diverses doctrines peut renfermer d'exact, et suppléer d'autre part, à ce quij^araît leur manquer (1).

(1) Je ne me fais point d'illusion sur le degré d'importance relative que la plupart des esprits disposés, comm3 ils le sont assez.

in

Considérations générales sur l'application du principe de causalité dans la plii/sique générale et le sens quy prennent les termes forces, facultés, etc.

La philosophie scolastique avait fait un trop long et trop funeste abus de ces termes vagues de forces produc-

généralement aujourd'hui, peuvent accorder à des questions premières, telles que celles dont je m'occupe. C'est aux résultais positifs que l'on tend exclusivement à cette heure. Une grande impulsion a été donnée vers les sciences de faits et jamais elle ne fut suivie avec plus d'ardeur et de succès ni par une méthode aussi bien appropriée. Les esprits entraînés dans une carrière brillante et féconde, ne demandent qu'à marcher en avant et doivent écarter tout ce qui pourrait les ramener vers les premiers points de départ de toute science, vers des principes dont ils ne sentent pas le besoin. Le règne des sciences spéculatives semble donc expirer ou prêt à l'être, et ceux qui ont choisi pour sujet d'étude et de méditation les facultés inlellecluelles ou morales de l'homme ne peuvent se flatter d'inspirer un intérêt ni bien vif, ni bien général. Ce n'est pas non plus pour la gloire ni pour aucun avantage extérieur, que l'on peut se vouera une telle étude ; rarement on la choisit, mais elle s'offre d'çlle-mème comme un besoin, qui nous commande lobservalion intérieure et un profond retour sur toutes nos affections et nos idées, dans certaines circonstances de la vie, où nous avons peu affaire avec les objets extérieurs, quelquefois dans certaines dispositions du tempérament, d'autres fois dans celles d'un esprit exercé de mille manières, qui se demande compte de sa marche et de ses progrès antérieurs, etc.

Comme science générale dps ic/ées\a métaphysique ne serait le partage que des hommes de génie qui ont parcouru la chaîne des connaissances dans son étendue : c'est à eux qu'il appartient de la rendre respectable malgré la mode. . . Comme science particulière de toutes les modifications, sentiments ou actes qui peuvent uniquement se réfléchir en nous-mêmes, la métaphysique est inhérente à l'homme moral, et sa culture est une condition essentielle ù toute mor.ililé; c'est l'étude du solitaire, c'est celle du malheureux, qui, luttant contre la douleur et les peines de l'àme, s'établit

tives, virtualités, facultés, etc. ; une superstitieuse ignorance, trouvant son aliment et son appui dans des causes occultes, en avait progressivement étendu l'influence et s'était accrue avec elles ; mais plus leur nombre se multipliait, plus l'application en devenait vaine et illusoire. L'excès de l'abus dut frapper et révolter enfin tous les esprits qui avaient encore conservé quelque reste d'indépendance : le besoin d'une réforme générale se fit sentir ; et quand Bacon promulgua l'instauration universelle, quand il fit entendre ces paroles grandes et hardies : Instaiiratio facienda est ab imis fimdampntis, il trouva j)lusieurs voix disposées à faire écho et à répondre à son appel.

Se plaçant d'abord loin de la région ténébreuse des causes premières, ces bons esprits travaillent de concert à observer exactement des effets plus rapprocliés d'eux; ils s'attachent à en découvrir l'enchaînement et l'analogie, et à en faire une distribution méthodique, fondée sur l'ordre direct de leur liaison ou dépendance

juge de ses propres affections, ou leur échappe en retirant sa pensée au dedans d'elle-même, pour en sonder les profondeurs.

Je viens de révéler le secret de la composition de ce mémoire. Dans le temps ou j'écrivais ces pages, mon cœur était déchiré par la perte récente d'une épouse adorée. J'étais seul avec ma pensée, privé de toutes les consolations humaines; plus mes affeclionsétaient profondes, plus je cherchais à fuir loin d'elles. Un ouvrage composé dans un tel état permanent d'effort et de lutte ne peut qu'être plein de défauts; il faudrait peut-êlre autant de courage aux juges pour le lire qu'il en a fallu à l'auteur pour l'entreprendre, dans la situation d'esprit et <le cœur où il était; mais son défaut de succès ne lui fera pas perdre les fruits qu'il en a recueillis d'avance (').

(*) Celte note n'a pas été reproduite dans les pages publiées, du vivant de Maine de Biran, et ne se trouve pas dans l'Edition Cousin (P. T.).

mutuelle. C'est ainsi que la physique, se bornant à l'observation des phéno7nènes naturels, et à la recherche des lois expérimentales de leur succession, commence à devenir une science réelle.

Toute cause n'est plus dès lors elle-même considérée que conmie l'expression générale de ces lois de succession ; et si quelquefois encore on se trouve contraint de remployer d'une autre manière sous les titres anciens de facilités ou forces productives, ces noms ne représenteront que des indéterminées qui, entrant comme telles dans le calcul de l'expérience, ne j)ourront acquérir de valeur réelle que par le développement ou le rapprochement ultérieur des phénomènes, bien loin de leur servir de moyens d'explication immédiate.

Si l'on place donc quelque nom de cette espèce à la tête d'une chaîne de faits, dont l'expérience manifeste la liaison et l'analogie, ce sera, dans le sens physique le plus ordinaire, un terme général et sommatoire, embrassant dans son extension la série totale ou l'ensemble des mêmes faits, considérés sous le rapport de toutes les circonstances essentielles qui leur sont communes, et abstraction faite des particularités qui les distinguent.

Mais le même nom ne pourra-t-il, ne devra-t-il pas aussi exprimer une notion différente et plus rapprochée du sens ancien ? Ne signifiera-t-il pas encore une cause proprement dite des phénomènes similaires qui lui sont attribués : cause ou force (1) inconnue en elle-

(1) Ceux, qui reprochaient à Newton d'avoir ramené une cause occulte en physique, prenaient le mot attraction dans ce dernier sens de force attractive, sans faire attention que toutes les forcesconçues hors de nous de cette manière sont également occultes •,.

iTièine, mais que l'esprit concevra par relation comme individuelle et simple, dès qu'il lui attribuera quelque activité vraiment productive ?

Arrêtons-nous un moment sur le fondement d'une double acception que durent prendre, dans le renouvellement des sciences naturelles, les termes uniquement affectés auparavant à des causes ou facultés occultes.

L'ordre de la génération de nos connaissances réelles étant complètement ignoré dans l'école, l'art d'observer, ou de recueillir et de classer les pliénomènes, devait y être aussi dédaigné ou méconnu. On ne pouvait alors concevoir le fondement d'un procédé que les habitudes les plus intimes de notre esprit, activées par le langage, rendent de bonne heure si familier et par là même si obscur dans son principe, si incertain dans ses applications ultérieures. Je veux parler de celui

l'impulsion rapportée aux corps qui se choquent, aussi bien que l'atlraclion attribuée à ceux qui gravitent. Mais Newton explique le vrai sens physique qu'il donne à ce terme, et écarte toute difficulté en se bornant à l'employer comme Texpression d'un fait généralisé, d'après l'observation et les comparaisons les plus précises de circonstances phénoménales, susceptibles par leur nature de toute la rigueur du calcul.

Dans l'emploi de la formule générale du mouvement varié prit = dx, le géomètre ne songe point du fout à ce que peut être la force accéiéralrice /j en elle-même; il n'j attache point non plus la ï\oi'\ond'(;lendae,ïi\ aucune autre qui appartienne aux faits ohjectifs; il ne peut concevoir la valeur intrinsèque de cette lettre/; que sous la notion dune certaine puissance ou énergie, dont nous chercherons ailleurs quel^ est le type original. Mais la seule circonstance (ju'il y considère actuellement, c'est l'intensité ou la t/uan/i/é (jiii se trouve déterminée par le rapport commensiirable des espaces parcourus aux temps ou aux vitesses. Cela suffit au but du géomètre physicien. Il faudra voir si le métaphysicien doit -aussi s'arrêter là.

<{ui consiste à s'élever par une suite de progrès rapides, des premières idées sensibles qui représentent les individus, à la formation des idées abstraites àe,genres^, ■de classes : simples débris des perceptions totales primitives, et qui ne contiennent plus que les propriétés •communes aux objets réels d'observations directes, rapprochés les uns des autres par leur faces analogues dans de nouveaux groupes, où ils peuvent être dits ainsi partiellement renfermés.

Une imagination sans guide, réalisant hors d'elle des propriétés abstraites, dont les noms se trouvaient substantifiés dans le langage, y avait rattaché les conceptions d'autant de substances, de forces ou de causes occultes; mais pendant qu'elle s'égarait ainsi de plus «n plus dans le vague d"une multitude d'influences secrètes et mystérieuses, de sages méthodes vinrent dissiper ces prestiges. En donnant les moyens d'apprécier la véritable valeur de ces titres nominaux, elles éclairèrent l'intelligence sur ses propres produits, la remirent en possession du fil des analogies exactes, qu'elle avait souvent suivi à son insu dans la classification des phénomènes, et lui permirent de le renouer là où il se trouvait entièrement rompu.

Au lieu de partir d'abord des noms de classes ou de genres formés d'avance, on commence par bien constater chaque propriété ou chaque phénomène en particulier : une première comparaison de ces faits individuels, manifestant ensuite leurs analogies les plus apparentes, conduit à les distribuer en familles; une deuxième comparaison de ces familles donne les genres, une autre les classes : jusqu'à ce que l'esprit, «'élevant aux rapports les plus généraux, conçoive ces grands résultats nommés lois, qui planent sur les clas-

50 (ETJVRES DE MAINE DE BIRAX

ses entières, et dont l'identité ou la ressemblance manifeste, dans Taj^plication, une cause commune des phénomènes (1).

Mais cette cause, n'étant ainsi donnée que par l'analogie des effets, et jamais en elle-même, ni dans le comment de sa production, si Ton veut exprimer la notion que l'esprit s'en forme en la considérant sous le rapport essentiel de Vénei^gie ou de l'activité qui la constitue, l'expression propre manque, et on est réduit à y substituer le ternie qui signifiait déjà l'eftet luimême dans sa généralisation : de là deux emplois différents d'un même signe, et aussi deux manières de concevoir ou d'appliquer le principe, réellement un, de causalité.

Comme indicateur d'une cause individuelle, ou d'une force wdLixïiani pi'odiictive de tels phénomènes, le signe exprime une inconnue simple [x), semblable à ces indéterminées cjue les mathématiciens emploient dans l'analyse algébrique, en renonçant à en déterminer la valeur, lorsqu'ils ne peuvent les développer ou les mettre en équation avec des quantités connues de la même espèce (2). Mais, comme terme général et soni-

(1) L'espi-il suit à peu près la même nini-cho dans la classification des p/'o/)ri(/tés periniincutes des corps extérieurs et danscelledes phénomènes transitoires qui se rapportent à ces objets comme termes d'application de certaines forces. Kn suivant l'ordre de ces généralisations successives, il se trouve ainsi conduit, d'une part, à la notion d'une siifjstonce qui réalise en elle toutes ces propriétés, et de l'autre, u celle de cause ou de l'orce qui produit tous ces phénomènes. Aux jeux des philosophes (pii n'ont vu partout que des phénomènes, ces idées de sufjstancps et de force ont du s'identifier : c'est là le point de vue de Leibnitz.

(2) l.e principe de causalité ne peut être donné que comme un rapport dont l'antécédent suppose le conséquent, et ne peut être conçu que par lui. (Jr, notre langage exprime bien ces deux idées-

matoiro d'une série de faits analogues, c'est une expression complexe représentant, sous une forme abrégée, des valeurs déterminées, ou qu'il est toujours possible de déterminer par développement ultérieur (Comme serait ^r'"^ {a -^ ù'^ ).

Une méthode, qui a pour but de conserver toujours la clarté et la précision des idées (imag-es), devait tendre à écarter, autant que possible, la fonction simple ou absolue de cause {x) ; et les physiciens ont pu, dans leur objet, en faire totalement abstraction. Néanmoins, comme cette dernière notion de cause est fondamentale et intime à l'esprit humain, qu'elle se mêle à toutes les représentations objectives de nos sens, et entre nécessairement dans les sentiments de nos actes, les formules de notre langage devront toujours porter son empreinte. Il sera donc difficile de parvenir à la transformer entièrement, et à faire la substitution complète que l'on aurait en vue. En vain, la pensée cherche à se renfermer dans la conception claire du fait généralisé, le signe destiné à circonscrire celui-ci entraine toujours quelque retour secret vers la cause inconnue, que l'imagination tend à saisir, mais devant qui la raison s'arrête, forcée d'avouer son impuissance... Cet aveu est triste ; il faudra donc tâcher d'en diminuer les occasions : pour cela, on cherchera à réduire, autant que possible, le nombre des causes ; ce qui revient à simplifier les expressions des phénomènes généraux, et à

corrélatives de cause et (Veffet, la langue malhémalique donne exactement l'inlensilc de l'une par la mesure de l'autre ; mais (juant au lien qui les unit, quant à l'énergie de la production de l'effet par la cause, cela échappe à toutes nos expressions, toujours prises dans le point de vue objectif. Nous verrons pourquoi il en est ainsi.

réduire effectivement le nombre des classes, en cherchant ou suï)posant de nouveaux rapports d'analogie ; car c'est là tout ce qui est en notre puissance.

Prenons pour exemple les notions que les physiciens expriment par les termes attraclion, affinité, électricùé,\ magnétisme. Ce sont là autant de forces productives différentes, toutes également inconnues en elles-mêmes dans le comment de leur action, ou bien autant de faits généralisés d'après l'expérience, qui a déterminé la réunion des analogues en une même classe, et la séparation des dissemblables dans des classes différentes. Or, si l'on .se bornait à ce dernier point de vue dans l'emploi des noms de causes, je dis qu'on devrait trouver moins d'inconvénients dans leur multiplicité, et que la réduction, qui tend toujours à s'en faire dans le progrès des sciences naturelles, devrait bien moins exciter le zèle et animer les recherches, puisqu'elle se rapporterait plus à la simplification des noms qu'à la précision des idées, à la forme et à l'ordre logique de nos connaissances sur les causes, plutôt qu'au fond et à la réalité de ces connaissances mêmes.

Supposons en effet, qu'en comparant les idées ou les faits compris dans des groupes différents, tels i[uélec- Iricité, magnétisme, l'observation fasse découvrir de nouveaux rapports de ressemblance entre les phénomènes élémentaires de chaque groupe... Si ces analogies se trouvent constantes et en assez grand nombre, on sera conduit à donner un signe commun aux deux groupes en prenant, pour terme général de classification ou d'explication, celui dont la valeur se trouvait déjà la plus étendue et la mieux déterminée.

C'est ainsi que plusieurs physiciens ont tenté d'exprimer et d'expliquer, par le terme général attraction.

DE LA DECOMPOSITION' DK LA. PENSEE 5â

l'ensemble des pliénomènes qui se trouvent encore compris sous le titre d'affinités chimiques. Mais quand même les analogies supposées seraient réelles, et que l'identité des lois conduirait à admettre une cause commune, ces deux classes de faits n'en devraient-elles pas moins rester distinctes dans l'esprit, par des circonstances encore particulières à chacune ? La véritable cause productive en serait-elle surtout mieux connue ? Non, sans doute ; mais la formation d'une nouvelle classe plus étendue, ou la réunion de deux en une seule, fondée sur de nouveaux rapports de ressemblance, aperçus ou supposés entre deux ordres de phénomènes auparavant isolés, ramenant à l'unité des hypothèses explicatives diverses, ne déterminerait plus, qu'une fois pour plusieurs, le retour que l'esprit est contraint de faire vers l'agent inconnu. Or, cette réduction à l'unité systématique de principes ou de cause, facilitant d'un côté la marche de la pensée, et satisfaisant de l'autre à un de ses premiers besoins, les promoteurs de la philosophie naturelle ont dû tout tenter pour l'opérer : et de là une émulation salutaire, source de plusieurs découvertes utiles dans la science objective des phénomènes. Mais l'extrême désir de simplifier a fait que les plus sages même n'ont pas toujours été assez sévères sur les moyens ; et de là aussi, bien de vaines hypothèses ou de fausses analogies, que des observations ultérieures ont successivement renversées.

Nous pouvons conclure de ces premières réflexions, que, dans les sciences physiques, l'opération, qui parait avoir poiir but la recherche des causes, ne diffère pas réellement, autant qu'on est porté à le croire, de celle qui tend spécialement à classer les phénomènes (1).

(1) Un philosophe très estimable présente ainsi le tableau des

Mais ce progrès de généralisation, par lequel l'esprit s'élève successivement des faits individuels à la formation des classes et à la détermination des lois les plus générales, se fonde sur une seule et même opération intellectuelle, qui consiste à percevoir toujours des rapports plus étendus entre les faits totaux ou partiels, et à en lier les idées suivant l'ordre réel des successions, analogies ou ressemblances. A mesure que le nombre de ces analogies aperçues s'étend, celui des classes déjà formées diminue. Celles-ci se rapprochent et rentrent les unes dans les autres. Les séries de faits convergent, et tendent à se rejoindre par leurs sommités ; les causes se simplifient. L'antécédent commun de tous ces rapports se trouve plus reculé au regard de la pensée ; mais il subsiste dans son intimité ; toujours elle fait de vains efforts pour échapper ou éluder son titre réel, en le transportant, soit à certaines formes catégoriques d'un langage conventionnel, soit parmi les propriétés des choses ou objets, dont les images se trouvent liées par succession ou siumltanéité dans l'expérience.

Ainsi donc lorsque nos physiciens modernes ont transformé, autant que possible, toute la valeur des causes ou facultés occultes en une simple expression de phénomènes sagement généralisés, ils ont fait sans doute une chose très utile à leur science, en la restreignant à son véritable objet, et en y appliquant la seule l)onne méthode dont elle soit susceptible. Mais quand

opérations successives de la science dans la recherche des vérités de faits, observer, classer, poser /es lois, chercher tes causes ; mais ce (|u"il dit de cette dernière opération prouve assez qu'il n'y a pas une aussi grande dilTérence entre elle et celles qui la précè- <lent (Voyez le Mémoire sur les signes et les essais de philosophie, tome H, par M. Prévôt, de (ienève).

ils ont réduit (et quelquefois au delà des bornes) le nombre de ces causes ; quand ils ont aflirmé surtout, et sans restriction, que les termes dont ils les désignent n'emportent pour eux rien de plus que Tidée de faits généraux, ils se sont, je crobis, fait illusion ; et leurs assertions me semblent contredites par les efforts mêmes qu'ils sont constamment portés à faire, soit pour éliminer des inconnues qu'ils sentent devoir toujours rester telles, soit pour en écarter ou en échanger les notions. Malgré eux, le signe indéterminé qui énonce un agent ou force productive, quoique logiquement identique avec le terme général et sommatoire d'une série d'effets, n'en conserve pas moins réellement sa fonction propre ; et ces deux valeurs, l'une individuelle, l'autre générale ou abstraite, n'en demeurent pas moins distinctes dans l'esprit.

Il est vrai que, dans l'application des théories physiques, la dernière valeur peut ordinairement subsister seule sans erreur et sans équivoque (1). Supi^osons par exemple (pour suivre l'analogie des termes de la question proposée) qu'on demandât une analyse ou décomposition des facultés ou forces physiques exprimées par les termes gravilation, végétation, etc., il est bien évident qu'on ne pourrait appliquer l'analyse à ce problème que sous le point de vue des idées positives ou

(1) Il peut néanmoins résuller de là quelques obscurités dans les principes de ces sciences : et je ne, sais si les auteurs de mécanique rationnelle sont parvenus encore à lever toutes les difficultés, ou à prévenir toutes les équivoques auxquelles peut donner lieu l'emploi des formules, où entrent l'expression des forces et celle de leurs mesures, il me paraît qu'ils ne le pourraient qu'en remontant jusqu'à l'origine de cette notion si particulière, et en la ■distinguant bien de toutes les autres idées ou images, que Texpéfience a associées avec elle.

des phénomènes élémentaires que chacun de ces termes résume dans sa compréhension ou son extension ; et en écartant l'idée des causes ou forces simples, qu'ils peuvent indiquer aussi dans leur sens proj)re ou individuel, il ne saurait plus y avoir d'incertitude quant à la direction et au véritable but des recherches.

Mais nous aurons lieu bientôt d'examiner (et tout ce qui précède n'a eu pour but que de nous conduire à cet examen) si, dans l'analyse proposée, on peut considérer ainsi, sous un seul rapport général, les facultés constitutives ou attributives de l'être sentant et pensant ; si l'on peut y changer, sans inconvénient, la valeur réelle du principe de causalité, ou celle des titres qui l'expriment, si, confondant la passion avec l'action, on ne doit considérer la cause ou force productive de certains fait& ou actes antérieurement perçus, que dans ses résultats objectifs, et la traiter elle-même comme une inconnue qu'il faut éliminer ou qu'on peut négliger dans l'observation ou la déduction des faits de cet ordre ; enfin, si la méthode d'observer, de classer, d'analyser, peut-être absolument la même dans son but, sa direction et ses moyens, lorsqu'on passe de la science des idées qui représentent des objets au dehors, à celle des modifications ou des actes qui concentrent le inoi dans se& propres li^niles.

Mais, avant d'arriver à cet examen qui rentre pleinement dans la question proposée, nous avons besoin de nous arrêter encore sur la valeur donnée aux mêmes termes facultés, forces, etc., dans la jibysiologie ou la science particulière des phénomènes que présentent les machines organisées vivantes. Nous espérons nous rapprocher ainsi de plus en plus du sujet principal de nos recherches.

Des notions générales de facultés dans la phijsiologie en particulier .

Plus compliquée dans ses recherches, plus obscure dans son objet, plus bornée et plus incertame dans ses moyens de connaître, la physiologie n'en devait pas moins suivre, à son tour, la grande impulsion communiquée par le réformateur à toutes les sciences naturelles. Ceux de ses disciples, qui s'attachèrent à cette branche intéressante des connaissances humaines, trouvèrent là surtout une multitude de causes occultes ou de principes mystérieux à éloigner, de notions vagues à refaire, de suppositions ar])itraires à vérifier, presque tous les matériaux ou faits réels à découvrir et à lier.

Ecarter d'abord l'idée obscure de toute cause première de la vie (de toute entéléchie) pour ne voir que des propriétés organiques manifestées à l'observation, . ou découvertes par une suite régulière d'expériences ; comparer ces propriétés entre elles dans leurs sièges naturels ; de ces propriétés permanentes et sensibles données comme signes, passer par induction ou analogie à un ordre de fonctions qui demeurent cachées dans l'intérieur de l'être vivant, où l'œil ne peut plu& atteindre ; des rapports de ces diverses fonctions entre elles, et de leur correspondance dans une vie commune, s'élever enfin à la notion de ce qu'on peut nommer une cause, un principe ou une faculté, mais qui n'est encore qu'un fait général complexe, résumé de tous les phénomènes particuliers observés ou déduits... Telle a été à peu près la marche des physiologistes dans la réfor-

o8 ŒUVRES DE MAINE DE EIRÂX

mation de leur science : c'est ainsi que le terme sensibilité est devenu l'expression des propriétés les plus générales des corps vivants, et tient, parmi les phénomènes de la matière organisée, la place de Y attraction dans les lois de la matière morte.

JNIais le même signe général, sensibilité^ est susceptible encore de recevoir ici deux ou trois valeurs différentes. Et d'abord, en vertu de cette pente naturelle qui entraine toujours l'esprit vers la notion obscure de quelque cause qu'il réalise hors de lui, ce ternie peut exprimer la force individuelle unique, qui produit (par une activité sup-posée et non sentie), dans l'ensemble des organes ou dans chacun d'eux, ces phénomènes multiples que l'analogie détermine à réunir sous un signe commun. Mais cette valeur individuelle, que l'on renonce à déterminer en elle-même, n'entrera que le moins possible dans les formules scientifiques, où il s'agit uniquement des lois expérimentales de la combinaison ou de la succession des effets, et non de la nature de ce rapport nécessaire, quoique profondément ignoré, qui lie tous les analogues à une même force productive.

Ici la physiologie procède absolument de la même manière que les autres branches de la physique, dans la classification des faits et la formation des termes généraux qui remplacent les noms, ou les conceptions des causes réelles.

Mais il est encore une autre manière de procéder mixte en quelque sorte, où le physiologiste, après avoir employé d'abord le terme sensibilité dans son acception propre, comme signe d'une faculté, ou d'une propriété intime de son être individuel, transporte ensuite, sans s'en apercevoir peut-être, l'expression d'un ordre de faits, qui ne peuvent exister ou être conçus que dans

le point (le vue intérieur d'un sujet sentant unique, à un ordre parallèle, mais tout différent de phénomènes composés qui se représentent ou s'imaginent en dehors dans le jeu des instruments organiques ; enveloppant ainsi sons les mêmes signes deux sortes de conceptions différentes, et puis jugeant de l'identité réelle des idées ou des faits, par l'identité conventionnelle des formes logiques qui leur sont appliquées. De là un rapprochement souvent illusoire entre le physiologiste et le métaphysicien, qui, pour employer les mêmes termes, pourront croire s'occuper des mêmes choses, ou embrasser le même système d'idées.

Je crois important de remonter aussi haut qu'il m'est possible, jusqu'aux sources de ce rapprochement de point de vue, et de cette communauté de langage qui a tant contribué à changer la face des sciences physiologiques, et me parait avoir interverti souvent la nature et le véritable caractère des notions métaphysiques.

C'est à Stahl qu'il faut rapporter la première union contractée entre les deux sciences (1). Entraîné par un génie impatient, hors de la sphère trop circonscrite des faits, ce physiologiste célèbre semble vouloir j)énétrer jusqu'à la cause première qui réalise les phénomènes de la vie. Il trouve identifié avec le sentiment immédiat de sa propre existence celui d'une force qui agit ou meut certains organes, en apercevant ses actes : il considère que cette force (moi) réalisée comme substance hors du sentiment d'elle-même, n'a pas besoin de se connaître pour agir, pour être., et en abstrayant ainsi

(1) « En faisant de Vdme le principe de tous les mouvements vitaux, Stahl a renversé la barrière qui séparait la médecine et la philosophie » {Rouase/, Préf. du système p/ii/s. et moral de la Femme).

de la conscience de force l'idée d'une activité absolue, il transporte celle-ci aux fonctions organiques ou j)urement vitales, qu'il attribue à une cause identique, par le nom et l'hypothèse, avec celle qui ne peut avoir que la conscience pour caractéristique de ses actes, et de son existence même.

Ce mot âme se trouvait indéterminément établi dans la langue de divers métaphysiciens, pour exprimer soit la cause ei ficnce ou occasionnelle des mouvements du corps et des actes que la volonté s'attribue, soit le sujet passif de toutes les modifications d'une sensibilité intérieure ou extérieure, quelquefois même orrjanique ou animale. Considérée comme cause des mouvements ou force productive inconnue, distinguée par conséquent du moi qui n'existe qu'en tant qu'il perçoit et ne perçoit qu'en tant qu'il agit, l'âme humaine pouvait être rangée dans la classe de toutes les autres forces dont il n'y a point de science, proprement dite, hors des effets sensibles par qui seuls elles peuvent se manifester. C'est ainsi que les philosophes furent souvent conduits à se faire une idée olîjective du principe pensant et moteur, en cherchant à le concevoir sous une image^ telle que celle d'un feu subtil, d'une matière éthérée, etc.

Stahl, ayant ainsi réalisé la substance de l'âme hors du moi, put être conduit à rapporter à cette cause commune {x) les fonctions qui ne peuvent être qu'imaginées ou représentées dans des organes matériels, et les^ actes ou opérations conçus uniquement dans la réflexion du sujet qui se les attribue.

Observant certains rapports de co-existence entre des faits hétérogènes, il pouvait se croire autorisé à supposer qu'une même force appliquée à des instruments difi'érents, et les activant tour à tour ou ensem-

DE r,A DÉCOMPOSITION' DE LA PENSÉE 61

Lie, pouvait détorinincr ou produire diverses sécrétions dans des organes appropriés, la digestion dans Testomac... comme lu pensée dans le cerveau, et le sentiment partout.

Remarquons pourtant, que cette réduction à l'unité systématique de force productive des phénomènes organiques et intellectuels ainsi rapprochés, n'était pas absolument conforme à la véritable méthode des sciences de faits, d'après laquelle on ne saurait être conduit à supposer ou affirmer l'identité de cause autrement que par l'analogie ou la ressemblance complète entre les effets donnés par observation. Or, comment assigner une ressemblance exacte entre des faits conçus d'une manière si essentiellement différente, que tel acte de la pensée, comme un vouloir par exemple, et telle fonction ou mouvement organique étranger au mo/? Comment ranger dans la même classe et attribuer à la même cause des choses aussi hétérogènes ?

Quoi qu'il en soit, puisque, dans la doctrine stahlienne, l'àme est considérée comme une force motrice générale ; que cette force entrant spontanément en action, ou excitée par les impressions matérielles, faites sur les organes internes et externes, produit ou effectue suivant des lois préordonnées les mouvements vitaux les plus obscurs, comme les sensations ou les idées qui sont dans la conscience de l'individu ; on saisit le sens physiologique où l'on aura pu dire ensuite que cette àme également avertie de toutes les impressions diverses, les se?ît ou en perçoit les résultats, agit ou veille sans cesse (1 j pour se mettre en rapport avec elles, les exalter ou les modérer ;... tandis que le moi étranger à

(1) Activé oxoiibias agit, comme dit Stahl.

ces avertissements, à ces prétendues perceptions, ignore aussi complètement ce que la force de l'àme produit en lui, que si elle opérait dans un autre être. La conscience de certains actes ou modes est en effet le seul titre de leur attribution réelle à ce sujet qui s'appelle moi ; mais dès qu'on suppose une âme qui agit, sent ou perçoit hors de la participation, soit actuelle, soit possible de l'individu, on peut bien attribuer tout ce qu'on voudra à une telle cause ainsi conçue en dehors ; mais comment s'assurer du fondement de ces attributions ? quelle preuve solide aura-t-on de leur réalité ?

Ici le rapport de causalité est donc pris dans un sens purement imaginaire. Il perd sa base naturelle et le titre légitime de son application.

L'identité hypothétique d'un principe qui fonctionnerait aveuglément dans les organes vitaux, et produirait en même temps les actes que la conscience éclaire, cette identité, dis-je, subversive de toute vraie métaphysique, put être préparée et motivée par les doctrines des métaphysiciens eux-mêmes, qui, se plaçant dans un point de vue éloigné du sens intime, ou contrariant son témoignage, raj)portaient les uns à des forces extérieures coactives, les autres à un agent sujîrème ou mystérieux, ces mêmes actes ou mouvements, accompagnés de conscience et de liberté, que le mol aj)erçoit évidenmient comme des produits immédiats de sa force propre et constitutive.

Je le dirai ici par anticipation sur tout ce qui doit suivre : si la force active, que je sens comme identifiée avec moi, ou inséparable de mon existence sentie ou aperçue, n'est pas réellement efficace dans la production de l'effort que je crée ; si le sentiment intime de ma propre causalité, dans ce cas, n'est qu'une illusion,

je demande d'al)ord d'où pourrait me venir l'idée dune cause ou force active quelconque ?

Mais écartons le seul mode de g-éiiération naturelle possible de cette idée de force, ou peut-être le seul fondement que puisse avoir dans notre esprit le principe de causalité : si, rejetant le témoignage du sens intime, j'accorde à quelque agent mystérieux, différent de moi, et sous une dénomination quelconque, le pouvoir actuel efficace des actes ou mouvements dont je me sens la cause, je pourrai bien à plus forte raison et pour me rapprocher de l'unité systématique, attribuer au même agent ces mouvements vitaux, obscurs, qui, ne venant jamais à ma connaissance, sont hors de la limite de mes pouvoirs, soit réels, soit illusoires. Ainsi en refusant de voir ma propre action, là où elle est véritablement, j'en transporterai le principe au dehors, où il n'y a plus aucun moyen réel de le concevoir. Après avoir brisé le modèle original, j'imaginerai une vaine copie : après avoir éteint le flambeau qui m'éclaire sur le principe intérieur de mes propres actes, j'irai, poursuivant son ombre dans les ténèbres extérieures, chercher une cause fantastique, commune, de tout ce qui s'opère en moi, ou dans mes organes sans moi comme par moi. Dès lors, n'y ayant plus aucun fondement à une science proprement dite de mes facultésactives intellectuelles, la métaphysique devra s'identifier à mes yeux avec la théologie, si je suis un Mallebranche, avec la physiologie, si je suis un Stahl (1).

(1) Malgré la dislance apparente qui sépare le syslème des causes occasionnelles de (•eliii qui attribue à l'âme pensante, comme cause elTicace, les fonctions vitales ou organiques, il me semble les voir reposer sur des bases pareilles et partir dune même souche.

Descaries, cherchant vainement à concevoir comment l'unie

Les physiologistes, successeurs de Stahl, mais en même temps disciples de Bacon et sectateurs fidèles de sa méthode, ont écarté depuis, autant qu'il était en eux, la notion obscure et systématique d'une cause première qui n'entre jamais, ainsi que nous l'avons vu, dans l'observation et le calcul des phénomènes. Ils ont donc déchargé l'âme, considérée comme sujet de la pensée, de toutes ces fonctions obscures, que Stahl admettait

pourrait metire en jeu cl diriger avec tant de précision des esprits animaux, et des nerfs dont elle n'a aucune connaissance objective, •dans divers actes ou mouvements volontaires, recourt à une force efficace suprême, dont il ne peut cependant avoir trouvé l'idée ou le modèle que dans l'expérience ou le sentiment de sa force propre. Stahl, attentif aux phénomènes si compliqués de l'organisation et de la vie, y trouve une variété inépuisable de moyens toujours appropriés à un but, dirigés avec une attention apparente ; et ne sachant comment concilier ces phénomènes avec les lois de la matière brute et inerte, il y transporta le principe actil et intelligent, dont le sentiment de ses propres actes lui fournit le modèle, en supposant qu'il n'est point essentiel à ce principe de se connaître pour exister et agir. Ces deux philosophes partant donc également des faits de conscience, vont chercher hors d'eux une cause explicative commune de tous les mouvements, tant volontaires que vitaux ou organiques ; et que cette cause soit Dieu ou V(hne, toujours est-elle étrangère au moi, et surnaturelle, ■comme étant placée hors des limites de l'observation et de la réflexion. Stahl et Descartes semblent récuser également l'autorité du sens intime et apprennent à le méconnaître ou à s'en passer. Tous deux supposent des facultés ou des idées in?ie'es qui préexistent dans l'âme sans être développées ou même sans avoir besoin, pour exister, de venir à sa connaissance.

Mais comme les mouvements internes des parties du corps organisés et ceux de masse des corps bruts se rapportent également, suivant Descartes, à une même cause spirituelle toute puissante, les lois des corps vivants ne pouvaient pas être distinctes de celles de la matière inorganique. Tandis qu'en attribuant les fonctions vitales au principe particulier de la pensée et de la volonté, Stahl alTranchit réellement la physiologie des. lois générales des corps bruts, trara autour de cette science une ligne de circonvallation, et prépara par là tous ses progrès ultérieurs.

•comme des intermédiaires essentiels entre les impressions matérielles faites sur les organes et leurs résultats quelconques soit organiques ou vitaux^ soit scnsilifs et ■perceptifs : tous produits homogènes de l'activité d'une seule et même force substantielle. Mais les uns, conservant l'idée de semblables fonctions, en ont attribué l'exercice à un agent inférieur particulier qu'ils individualisent dans le langage (1), quoiqu'ils permettent de le considérer comme une simple modalilé abstraite du corps vivant, ou encore comme une cause nominale dont le signe résume l'ensemble de la série entière des faits physiologiques, qu'ils distinguent des opérations de l'âme pensante.

D'autres, se tenant plus près des résultats sensibles -de l'observation ou de l'expérience, ont cru devoir rejeter tout intermédiaire, tout agent mystérieux. Ils ne trouvent aucune difficulté d'attribuer immédiatement et exclusivement au jeu des organes tout cet -ensemble d'actes, de fonctions et de résultats, soit organiques ou étrangers au moi^ Soit intellectuels ou accompagnés de conscience, dont les derniers au moins semblaient bien devoir faire une classe à part et nécessiter l'intervention d'une cause ou force hyper-organique. Ce ne sera donc plus Yâme de Stahl, mais un principe vital particulier, ou encore, plus simplement, les parties vivantes unies en systèmes, et correspondant à un centre commun, qui seront dits sentir (et souvent à l'insu du moi) les impressions reçues, exécuter ou même déterminer et vouloir les mouvements qui les suivent. On voit bien que ces sortes de sensations et de

(1) Sous le nom de principe vital (Voj. les Etéments de la Science de Vliomme par M. Barlhez).

M. DE B. in. — 5

volitions sans conscience, sans moi., telles que les admettent nominalement plusieurs physiologistesmodernes, portent l'empreinte de la doctrine mère, et l'on y reconnaît, avec l'influence des premières vues de Stahl, le motif de la transformation du langage métaphysique, et du double emploi des signes dont nous avons parlé.

Sans prétendre m'ériger en juge, encore moins en censeur dans un sujet si difficile, et auquel tant d'hommes de génie ont rattaché leurs noms, j'observerai en eflet comme une chose évidente par elle-même (et qui n'a pu échapper aux auteurs de la langue maintenant adoptée en physiologie) que les termes sensation., perception., vouloir, et par suite ceux de sensibilité, motilité, employés comme signes de certaines facultés ou propriétés générales attribuées aux corps vivants et organisés, conservent toujours deux valeurs essentiellement différentes. L'une, résultant des conventions dernières, emporte une idée qui peut ou se généraliser et s'abstraire dans son signe, ou se réaliser et s'objectiver dans l'organe auquel se réfère la propriété dont on parle ; l'autre, plus fondamentale, exprime une idée qui ne peut que se réfléchir en s'individualisant dans la conception à' une force, ou la conscience du sujet tin., d'oii elle a été tirée.

D'où il suit que le physiologiste, empruntant le langage du métaphysicien, peut sortir de sa sphère propre ; passer à un autre système de notions, et changer de sujet, peut-être, sans s'apercevoir qu'il en change. Pendant que de son côté, le métaphysicien, retrouvant ses signes habituels dans la langue du physiologiste, pourra se croire fondé à entrer avec lui en communauté d'idées, d'hypothèses explicatives, et à emprun-

ter des méthodes de classitication ou de division, qui, adaptées à un certain ordre de choses ou de phénomènes extérieurs que l'imagination représente, ne peuvent plus s'appliquer que d'une manière incomplète et souvent illusoire à des idées ou des faits que la réflexion seule conçoit.

Arrêtons-nous encore à examiner les fondements de cette transformation réciproque des notions physiologiques et métaphysiques, en cherchant les points de contact particuliers qui peuvent rapprocher des idées conçues dans ce double système, et faciliter le passage des unes aux autres.

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