CHAPITRE PREMIER
DE UAFFECTIOIM SIMPLE, OU D'UNE EXISTENCE PUREMENT « AFFECTIVE » ; DE SES CONDITIONS APPARENTES DANS LE PHYSIQUE ET DE SES SIGNES DANS LE MORAL.
Comment nous concevons une simple capacité d'affections sans personnalité.
Cette espèce de mode élémentaire, que je désignerai ici sous le titre ^l affection simple, se trouve hors des limites de la faculté aperceptive, reconnue par Locke pour la seule caractéristique de ce qui appartient en projDre au sujet pensant. Ce n'est pas la sensation génératrice que Condillac suppose complète dès l'origine ; ni celle qui se trouve essentiellement revêtue des formes du temps ou de F espace^ attribuées par Kant à la sensibilité pure.
Ce qui distingue au contraire l'espèce de mode simple dont il s'agit ici, c'est précisément l'absence complète de toute forme personnelle de temps, comme de VGijdiow kV espace ; d'où il résulte que V affection, élevée d'un degré au-dessus de l'impression purement organique, demeure encore au-dessous de la sensation et de Vidée, et ne saurait s'élever d'elle-même à cette hauteur.
En employant le terme commun affcclibilité, nous
ne vouloûs pas seulement exprimer par là un mode partiel pris en abstraction, mais de plus une manière d'exister positive et complète dans son genre, dont une multitude d'êtres organisés vivants peut nous fournir le modèle.
Pour concevoir un pareil modèle, ou en retrouver l'empreinte, peut-être ne serait-il pas nécessaire de sortir entièrement de soi, ou de se transporter à l'entrée de la vie, en rétrogradant vers cette forme simple d'existence d'où tout souvenir se trouve exclu. Il suffirait sans doute de faire quelque retour sur cette partie de nous-mêmes, qui, demeurant encore presque tout entière sous la loi de l'instinct, présente l'image d'une sorte de simplicité native, dont nous nous trouvons si loin dans l'exercice et le développement complet des facultés d'un autre ordre. Il pourrait suffire de considérer ces états ou modes divers d'une sensibilité intérieure, qui, soit obscure et latente, soit violemment irritée, exclut encore toute perception directe.
Nous pourrions retrouver enfin le type réel d'un tel mode d'existence, si, nous plaçant dans le point de vue de Condillac (1), nous parvenions à nous dépouil-
(1) Condillac me paraît s'être placé dans le véi'ilable point de vue d'une décomposition de la faculté de sentir, au commencement de son Ti'aité. En disant que la Statue devient odeur de rose, il exprime de la manière la plus vraie, et, pour ainsi dire, lapins pittoresque l'étude d'un être sentant qui n"est point encore une personne douée d'aperception . Dans un tel état, il ne saurait y avoir aucune faculté réellement constituée. En y supposant de suite une attention, une mémoire, un Jugement, etc., ou déduisant ces facultés nominales et hypothétiques de l'alTection pure, Condillac substitue, sans s'en apercevoir, le composé au simple; il oublie son point de départ et 7nef la Statue à sa place. Aussi, quand il transforme la sensation dans les diverses facultés intellectuelles, imite-l-il les alchimistes qui croyaient avoir transformé
lU ŒUVRES DE MAIXE DE BIRAX
1er complètement du sentiment actuel de notre personnalité, pour nous mettre à la place d'un être purement sensitif, devenant toutes ses modifications, et absolument identifié avec elles ; si nous pouvions, dis-je, nous rabaisser à la place d'un tel être, par Xaffection immédiate, sans l'élever jusqu'à la nôtre, par la pensée.
Mais si nous ne pouvons ainsi nous dépouiller de nous-mêmes, ni transporter hors de nous aucune nuance de vie ou de sensibilité, sans y transporter aussi notre moi, sans animer de notre âme l'être individuel conçu comme sujet d'attribution de quelque mode semblable à l'un des ■ plus obscurs que nous puissions é23rouver, nous n'en sommes pas moins fondés à induire de notre expérience même la plus intime, que cette conscience de ;?ïo/, actuellement inhérente à diverses impressions ou modifications de notre sensibilité, ne s*y joint j)as toujours de la même manière, ne s'y combine pas dans tous les cas aussi -étroitement, mais y adhère, pour ainsi dire, avec différents degrés d'intimité. Or, la notation seule de ces différences, et la recherche des causes ou des circonstances qui peuvent s'y rapporter, suffirait peut-être pour signaler une sorte de modes encore plus simj)les <£u'aucun de ceux qui se trouvent ordinairement compris sous le titre général sensation, en reculant ainsi le point de départ actuel de Vanalyse des sensations et des idées.
Dans des temps très éloignés et qui précédèrent de l)caucoup l'époque de la réformation des sciences
les métaux en or, parce qu'ils avaient employé des substances qui contenaient l'or natif et qu'ils retrouvaient ce qu'ils avaient jnis. — ISote de ta copie de Genève.
naturelles, des observateurs de l'homme, commençant à embrasser déjà le système général de ses facultés, et voulant différencier les rapports sous lesquels ils considéraient à la fois l'existence d'un même être organisé, sentant et pensant^ attribuèrent chacun de ces ordres de facultés ou jDropriétés à un agent distinct, sous les titres respectifs dV/me végétative, sensitive et raisonnable .
On touchait encore à cette époque où l'imagination, dans l'ardeur et la présomption de la jeunesse, ne connaissant ni frein, ni limites, s'élançait vers les causes premières, et s'essayait à en soulever le voile. Mais des tentatives aussi vaines n'empêchaientpointque des sages ne donnassent, dès lors, à leurs recherches une direction plus utile; et l'on trouve aujourd'hui même qu'ils furent souvent conduits par des observations assez exactes, jointes à une profonde sagacité, à tracer ainsi, dans des faits bien vus et judicieusement distingués, les limites de ces causes premières dont ils reconnaissaient les titres.
Sans doute, ces philosoj)hes n'avaient pas encore appris à se tenir en garde contre la pente naturelle qui entraine l'esprit humain à se créer, d'après un type intérieur, autant de forces productives ou d'espèces iVdfnes, qu'il peut percevoir d'actions, de phénomènes ou de modes divers de ce mouvement général qui varie sans cesse la grande scène du monde j^hysique. Mais ils n'avaient pas non plus systématisé leurs idées au jîoint de restreindre uniquement la valeur des causes à une généralisation souvent arbitraire des effets analogues ; et comme ils ne cherchaient point à transformer des inconnues, ils devaient être moins enclins à en. diminuer le nombre. Peut-être aussi qu'en distinguant,
SOUS les titres précités, les forces productives de phénomènes, ou les sujets d'attribution de propriétés qu'ilssentaient le besoin de ne pas confondre, ces premiers métaphysiciens n'étaient-ils pas aussi éloignés qu'on le croit de certaines distinctions auxquelles nous avons» été ramenés, de nos jours, par des observations ou des expériences plus précises.
Mais dans ces premiers progrès trop rapides, par lesquels on s'élevait alors d'une observation encore bien imparfaite à la position des causes, surtout dans la dénomination à\lme donnée en commun à des forces hypothétiques, considérées sous les mêmes rapports abstraits ou objectifs, on peut découvrir déjcà le germe de plusieurs illusions : on peut même voir jeter dans le lointain les fondements de ces systèmes opposés qui réduiraient, un jour, à l'unité de cause ou de force les phénomènes divers de trois espèces de vies : organique, sensitive et intellectuelle .
Cette dernière réduction fut motivée en partie par labus, déjà observé, que les scholastiques avaient fait ultérieurement et dans un temps de ténèbres, de tous ces noms de causes, si vagues et si parfaitement occultes^ depuis qu'on s'en servait comme de termes d'explications frivoles et verbales, et non comme moyens de distinction ou de classification des effets.
Dans une révolution, on croit devoir tout détruire, sans séparer le bon du mauvais ; et, parce qu'on entre dans une route diamétralement opposée à l'ancienne, on croit souvent prendre la seule bonne. Comme on s'était égaré en compliquant et nmltipliant indéfiniment les causes, on ne songea plus qu'à les simplifier, jusqu'à ce qu'on arrivât enfin à l'unité systématique, sinon de principe réel ou de cause première, dont on
ne s'occupait plus, du moins à Funitc de classe de phénomènes ou de propriétés.
Mais aussi, quand on s'est laissé entraîner trop loin par l'esprit de révolution, des abus d'un autre genre avertissent ensuite qu'il faut revenir sur ses pas ; alors on examine, on compare de nouveau, et la raison plus éclairée, distinguant les principes qui ont été justement proscrits de ceux qui devaient être conservés, peut donner à ceux-ci une sanction nouvelle et en déterminer la restauration.
C'est ainsi qu'après la période stahlienne, des observations plus exactes et un examen plus approfondi des phénomènes physiologiques sont venus scinder, pour ainsi dire, l'unité de cause ou de propriété commune de vie, de seittiment et de pensée, et tendent à ramener aujourd'hui, sous d'autres formes, des divisions très analogues à celles que les anciens avaient établies, et dont on avait cru depuis pouvoir se passer.
Qu'est-ce en effet, que cette set^sihilité organiçite, distinguée, par un de nos physiologistes les plus modernes, de celle qu'il nomme sensibilité animale, et qui diffère peut-être elle-même de Imperceptibilité ? Qu'estce que ces trois espèces de contractilité, expressément distinguées sous les noms de contractilité organique insensible, organique sensible et animale ou volontaire? sinon trois sortes de propriétés ou plutôt de phénomènes dont on s'abstient, il est vrai, de rechercher ou même de nommer les causes, mais dont les signes renferment nécessairement, avec l'idée de chaque propriété ou fonction générale, celle d'un sujet inconnu ou d'un agent producteur [x] de tels effets analogues. Il paraîtrait sans doute bien ridicule aujourd'hui, et nous conviendrions qu'il serait inutile d'attribuer la
sensation dite organique^ et la contraction insensible de même nom à une âme végétative, la sensation animale avec la contraction sensible à une âme sensitive, telle que les anciens la reconnaissaient dans les animaux ; comme on attrilîue la peixeption avec conscience et le mouvement volontaire kVdme pensante, ou au inoi <[ui se connaît intérieurement pour le sujet d'inhérence de tous les modes perçus, et la cause productive de tous les mouvements voulus... Et cependant, que ferait-on en rétablissant ces anciens titres? rien de plus que joindre au signe de la propriété abstraite, ou de l'effet généralisé, celui d'un sujet ou d'une cause agissante que l'esprit supplée toujours, et dont le concept, exprimé ou non par un terme individuel, n'en subsiste pas moins nécessairement dans l'intimité de la pensée ? (Voyez la première partie).
Cette distinction posée, et appliquée au mode élémentaire qu'il s'agit de signaler ici dans son état de simplicité ou hors de toute combinaison intellectuelle, nous observerons que la propriété affective correspondant à celle qui se trouve caractérisée sous le titre de .sensibilité animale dans la division précitée, il ne serait peut-être pas impossible de' prouver, par divers exemples, que les impressions simples, qui en dérivent, peuvent constituer une manière d'exister absolue, propre et sui generis, à part toute personnalité distincte ou sentiment de moi. D'où il suivrait qu'on ne pourrait attribuer l'ensemble de tels modes sensitifs ou vitaux au sujet identique, conscient et un, qui n'existe pour lui même qu'en tant qu'il se sent sous telles modifications, et ne saurait, hors de là, se j)rendre pour sujet d'inhérence d'impressions quelconques faites sans lui dans ses organes.
DE LA DECOMPOSITION DE LA PENSEE It'J
Mais, attendu qu'il est dans la nature de notre esprit de ne pouvoir saisir ou exprimer l'idée d'un mode ou d'une qualité quelconque, sans lui supposer un sujet permanent, pas plus que concevoir un effet produit, sans lui donner une cause, ne pourrait-on pas attrilîuer le mode affectif on la sensation animale, soit k un principe ou à un agent vital particulier, soit à la combinaison organique elle-même ? Qu'est-ce qui empêcherait aussi de l'attribuer à une âme qui n'est pas le moi? et qu'importerait le signe d'une notion ontologique, ou d'une cause absolue qu'on ne peut connaître, si l'on avait une fois nettement distingué, dans les faits et les conditions, ce qui appartient à la conscience de ce qui lui demeure toujours étranger?
La nature d'un sujet d'attribution ou d'une cause première, à jamais inconnue, de ces modes qui s'effectuent dans l'organisation vivante, sans la participation du moi^ sortant du cercle de toute science, ne pourrait qu'ouvrir un vaste champ à ces hypothèses diverses dont tout le langage des métaphysiciens porte l'empreinte : nous n'aurons donc point, quant à présent, à nous en occuper, ni même à y rattacher aucun signe.
Notre objet unique sera de reconnaître et de fixer, par différentes observations appropriées, les signes de c^s modes d'affectibilité qui, constituant une vie simple, demeurent d'abord, par eux-mêmes, étrangers à la pensée, quoiqu'ils puissent lui fournir ensuite des aliments et des matériaux.
Mais montrons d'abord que le point où nous cherchons à rattacher l'analyse a été entrevu et déjà signalé, de différentes manières, par de célèbres observateurs du physique et du moral de l'homme, et entourons ce point obscur de toutes les lumières que nous pourrons leur emprunter.
ioO ŒUVRES DE MAINE DE BIRAN
Vues de quelques philosophes qui ont distingué, sous différents titres, des affections simples sans personnalité.
En commençant par le réformateur de la science, Bacon, on trouve clairement et formellement énoncée dans son traité de Augmentis scientiarum, une distinction entre deux classes de modes, qu'il désigne sous les termes de perception (1) et de sentiment. On peut voir l'importance qu'il attachait à cette distinction, par ce passage très remarquable : « On aurait dû chercher la dilTcrence qui est entre la perception et le sentiment, non pas seulement en comparant les êtres sensibles avec les insensibles, comme les plantes et les animaux, quant à la totalité de leur corps ; mais, de plus, en cherchant pourquoi, même dans un seul corps sensible, il
(l) Bacon semble prendre d'abord hi perception, dans un sens assez rapproché de celui que nous voulons exprimer par le mol affection ; mais il l'emploie ensuite ilans une acception métaphorique et purement imaginaire lorsqu'il attribue la perception à tous les corps qui agissent les uns sur les autres d'une manière quelconque, en s'attirant, se poussant, etc., et qu'il énonce à la fin cette maxime absolue : ubique denique est perceptio. Sur quoi son estimable traducteur lait une remarque que je citerai, comme rentrant assez bien dans mon point de vue : « La perception, dit-il, se trouve partout pour ceux qui veulent l'y voir. C'est ici un sophisme qui consiste à conclure, de ce qu'on donne le même nom à des phénomènes très différents, qu'ils sont identiques ou semblables ; sophismes où tombent tous les physiciens, chimistes, médecins, mécaniciens, etc., qui croient expliquer les phénomènes divers en les assimilant à ceux dont ils se sont le plus occupés, et en y appliquant les principes, ou plutôt les mots dont ils se servent le plus souvent » (Voyez la traduction des Accroissements des sciences, tome II, page 219).
ost tant dactions qui s'exécutent sans le moindrc]|sentinient ; pourquoi les aliments sont dig-érés, etc. ; pourquoi les artères et le cœur font leurs vibrations ; enfin pourquoi tous les viscères, comme autant d'ateliers vivants, exécutent leurs fonctions ; et tout cela, ainsi qu'une infinité d'autres choses, sans que le sentiment ait lieu et les fasse apercevoir. Mais les hommes n'ont pas eu la vue assez fine pour découvrir en quoi consiste l'action qui fait la sensation ; quel genre de corps, quel redoublement d'impression (1) est nécessaire pour que le sentiment s'en suive. Et il ne s'agit point ici d'une simple distinction de mots, mais d'une chose de la plus grande importance, qui mérite des recherches approfondies, par l'infinité de connaissances utiles qui peuvent en résulter, etc. ». Bacon semble bien ici ouvrir ime carrière de nouvelles et d'importantes recherclies ; nous verrons s'il est possible d'en mieux déterminer le but.
Leibnitz parait bien se rapprocher de Bacon, lorsqu'il attribue des perceptions obscures à chaque monade ou force de l'univers matériel, comme du microcosme organique. « Chaque substance simple, dit ce philosophe (1), qui fait le centre d'une substance composée, comme d'un animal, et le principe de son unicité, est environnée d'une masse composée par une infinité d'autres monades, qui constituent le corps propre de cette monade, suivant les affections duquel elle représente, comme dans un centre, les choses qui sont hors d'elle ». Leibnitz reconnaît donc bien ici des affections propres aux éléments composants, indépendamment de la repré-
(1) Quœ conduplicatio impressionis, etc., expression très remar- <iuable dont nous apprécierons la valeur.
.tentation qui peut s'en faire suivant certaines lois clans une sorte de centre.
« Un animal, dit-il encore au même endroit, peut être dans l'état de simple vivant, et son âme dans l'état de simple monade, savoir : quand ses perceptions (1) ne sont pas assez distinguées pour qu'il puisse s'en souvenir, comme il nous arrive dans un profond sommeil sans songes, ou dans un évanouissement : ainsi, il est nécessaire de distinguer la perception, qui est l'état intérieur absolu de la monade, et Vaperception, qui est la conscience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur, laquelle nest point donnée à toutes les âmes, ni toujours à la même (2). Et c'est faute de cette distinction, que les Cartésiens ont manqué en comj)tant pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas, comme le vulgaire compte pour rien les corps insensibles ; de là aussi la négation d'âme des bêtes, et d'autres principes de vie, etc. ».
Je n'ai pas besoin de citer ici les passages des deux
(1) Prœter infimum perceptionis gradum qui etiam in stupenlibiis reperitur, et médium gradum, quem sensîonem appellamus et in brutis agnoscimus, datur quidam gradus allior quem apperceptionem appellamus : Appei-ceplio est pei'ceplio cum rellexione conjuncta » (OEuvre de Leibnitz, t. II. p. 3'2 et 33).
(2) Descartes ne voulait admettre rien qui fût dans Vdme identique sans pensée ou conscience. S'il n'eût entendu par âme que le sujet même conscient, en tant que tel, on ne pouvait lui rien, contester ; mais puisqu'il accordait aux animaux tout ce qui n"est point pensée, il leur attribuait donc bien implicitement cette affectibilité simple dont nous parlons. C'est ce que Bufîon a expriméd'une manière plus positive, quand il a reconnu des sensations matérielles sans pensée. Condillac a combattu fortement, et. cerne semble, avec bien peu de ménagement, ces vues de Buffon sur les facultés des animaux, comparées à celles de l'homme ; peutêtre de telles vues eussent-elles mérité plus d'égards et un plus mûr examen.
DE LA DÉCOMPOSITION DE LA PENSÉE lo3
discours immortels sur Vhistoive naturelle de l'homme et des animaux, où notre illustre Buflon, dont la doctrine est assez universellement connue, a été lui-même conduit à reconnaître une sorte de sensiôilité matérielle, et un état simplement alFectif pareil à celui dont nous voulons exprimer Vidée et retracer les caractères et les signes.
En complétant ces rapprochements, qu'on ne peut ici qu'indiquer, on verrait comment des hommes de génie si divers, contemplant la nature sensible et intellectuelle, chacun dans un horizon différent, ont rencontré à la fois l'idée d'une sorte de jDrogression, suivant laquelle les premiers élé7nents organiques réduits d'abord dans leur isolation au degré affectif, le plus bas que l'imagination puisse atteindre, se trouveraient élevés, d'après certaines lois, et en vertu de leur coordination en système, jusqu'à ces modes plus complets d'existence qui, sous le nom de sensations matérielles^ de perceptions obscures, ou à^iffections simples, demeurent toujours par eux-mêmes étrangers à la conscience, hors des limites de la pensée, et de toutes les facultés réflexives qui caractérisent l'intelligence humaine.
Supposons, avec Leibnitz, l'existence des monades ou éléments sensibles, en leur accordant une action ou influence réciproque (1). Admettons, avec Buffon^ la coordination vitale des molécules organiques, après qu'elles ont été soumises au même moule intérieur ; transportons-nous ensuite au temps où la monade centrale n'exerce pas encore sa puissance, ou force vivante de représentation, sur les affections générales et confuses où elle est comme enveloppée ; écartons aussi
(1) On connaît les vues systématiques qui avaient conduit Leibnitz à refuser à ses monades cette action réciproque.
cette forme simple d^apercepiion ou de pensée (2), dont tant d'êtres sentants sont privés, et qui, absolument voilée pour l'homme dès les premiers temps de sa vie, est encore si sujette à s'obscurcir dans les mêmes •circonstances, où la sensibilité se trouve le plus vivement excitée... Et nous aurons peut-être conçu, jusqu'à un certain point, dans la perception obscure sans con- .science, reconnue par le métaphysicien naturaliste, comme dans la sensation matérielle, admise par le naturaliste philosophe, l'élément simple, la matière première de la sensation ou de l'idée.
Mais ces dernières limites de sensibilité, jusqu'où de puissants génies ont senti le besoin de pénétrer, et c[u'ils n'ont pas désespéré d'atteindre, se présentent ici sous des formes hypothétiques, bien obscures sans doute. Il faudrait chercher à les concevoir sous des symboles plus clairs, les rattacher à des conditions plus palpables. C'est dans ce premier point de départ qu'on sent toute la nécessité d'une application de la physiologie à la science mixte des facultés humaines.
Mêmes distinctions établies par les physiologistes.
Bacon était trop prévenu contre le vague des notions métaphysiques ; il sentait trop bien l'avantage de cette méthode d'expérience, à la propagation de laquelle il avait tant contribué, pour ne pas tendre à rattacher à
(2) Voyez les Discours sur ta native de l'homme et sur celle des animaux (Hist. nat., t. III et IV).
<les conditions organiques intelligibles, une distinction qu'il avait admise, dans un autre point de vue, entre la perception ou V impression simple et le sentiment. C'est ce qui le fit recourir à l'hypothèse que l'on trouve exposée dans son histoire curieuse de la vie et de la mort, où il admet certains esprits diffus {fusi), qui, répandus dans toutes les parties du même corps organisé, y sont les agents des fonctions vitales, Vâme de toutes les affections et mouvements de V instinct ; tandis que d'autres esprits concentrés [cellulati) et irradiés d'un centre unique, sont les agents des fonctions perceptives, comme les ministres propres de la volonté (1).
Un savant physiologiste d'Edimbourg, Alexander Mo?iroo, admet la même explication dans d'autres termes et sous une forme encore plus physique, lorsqu'il reconnaît deux propriétés différentes dans l'organe nerveux lui-même, considéré comme l'instrument essentiel et unique, sinon comme le sujet d'inhérence de deux classes d'impressions sensibles. L'une de ces propriétés appartiendrait en propre, selon lui, au système général des nerfs où elle est vraiment diffuse, tandis que l'autre y serait transmise sous l'influence directe et nécessaire d'un centre unique.
Le même point de vue a été saisi, développé dans sa profondeur et justifié autant que le sujet le comporte, dans des ouvrages plus modernes (2), où le génie même de la science assigne, avec une précision et uiiq clarté supérieure, les conditions, les sièges et les résultats de ces impressions immédiates, affections obscures, ou
(1) Voyez OEuvres de Bacon, Ilistoria vitœ et mortis, parag. 15. Et la Physiologie de M. Dumas, t. I.
(2) Rappoi-l du physique et du moral, etc. Traité de la vie et ds la mort, etc .
déterminations aveugles d'une sensibilité toute insfinctive, diffuse encore dans tout le système nerveux, et répartie entre plusieurs centres partiels : de tout cet ensemble de phénomènes de la vie ressortent très distinctement les sensations complètes qui, renfermant la conscience, ne peuvent avoir lieu sans la transmission à un centre unique et la participation active de ce centre même, où le inoi se trouve, à la vérité, objectivé sou& une image individuelle, plutôt que conçu sous l'idée réflexive et irreprésentable qui lui est propre.
Il semble bien que toutes ces vues concourent à donner une sorte de fondement à la distinction que nous voulons établir ; mais il faudrait examiner si elles l'expriment de la manière précise dont nous l'entendons, et pour cela, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails de plus.
1 IV Doutes sur F analyse physiologique de la sensation.
Dans les expériences tentées sur les différents êtres vivants, pour déterminer physiologiquement les degrés relatifs à' irritabilité et de sensibilité de leurs divers organes, on a observé, tantôt, que la partie irritée répond seule à l'action du stimulus, sans que ïanimal semble y participer ; tantôt, au contraire, que la plus légère impression, faite sur une extrémité nerveuse, provoque une agitation générale, et tous les signes apparents de la plus vive sensibilité.
Dans le premier cas, on dit que c'est l'organe même qui sent l'impression : aussi cette espèce de sensation
est-elle appelée organique (1), titre tout hypothétique, fondé sur des signes étrangers et souvent illusoires.
Quant au second cas, la sensation est très bien caractérisée sous le nom à' animale, titre réel, qui, fondé à son tour sur plusieurs signes sympathiques immédiats, Test plus particulièrement, dans le point de vue physiologique, sur des mouvements coordonnés, qui supposent la participation complète des systèmes sensitif et moteur, et l'influence directe du centre commun où ils se rattachent.
On conclut des expériences physiologiques, répétées et variées de plusieurs manières, que toute impression, ainsi transmise jusqu'au centre cérébral, par les nerfs qui y aboutissent, revêt, pour ainsi dire, ce caractère individuel qui la constitue sensation animale, identique par l'hypothèse avec in. perception, et inséparable de la conscience.
Mais, comme la même impression, qui est à présent élevée au rang à'animale, eût pu demeurer organique, si elle n'avait pas eu le degré de force ou, comme on dit, la dose nécessaire pour être transmise au centre, il s'ensuit que les deux espèces de sensations ne se réfèrent point, comme on le suppose, a deux sortes de propriétés différentes, mais bien à une seule fonction nécessairement organique dans tous ses degrés. D'où l'on pourrait induire que la participation de conscience individuelle qui devait fonder le titre propre d'une division, et le caractère très distinctif d'une classe de sensations, est elle-même susceptible d'autant de nuances qu'il peut y en avoir dans une même impression élevée progressivement du degré qui la constituait
(1) Voyez le Traité sur la vie et la mort.
organique^ à celui où elle devient animale : si bien qu'il est tout à fait impossible d'assigner le point où l'une commence et où l'autre finit ; et qu'il n'y a pas de raison pour priver de quelques degrés obscurs de sensation quelconque la plus simple fibre vivante, le dernier atome de matière organique... Mais ne renverse-t-on pas ainsi dans le fond toutes les divisions artificielles qu'on établit dans la formel
D'ailleurs l'hypotbèse d'une transmission au centre,, prise pour condition unique de la sensation animale, identifiée avec la perception, est-elle un résultat bien avéré de l'expérience et suffisamment justifiée par les faits physiologiques les plus constants? Peut-elle se concilier surtout avec les faits d'observation intérieure ? Car il faut bien aussi la soumettre à cette sorte de cinlère, puisqu'il s'agit du phénomène complet de la perception, tel qu'il se réalise en nous-mêmes dans l'exercice complet de nos sens les plus divers.
1° Sans vouloir trop insister sur une discussion purement physiologique, et qui d'ailleurs j)asserait ma portée, j'observerai, d'après des maîtres dont l'autorité est ici d'un grand poids, qu'il n'est point prouvé que la communication directe avec le cerveau, par la continuité des nerfs, soit une condition nécessaire et exclusive, pour que les impressions faites sur un organe deviennent affectives dans ce degré qui les constitue animales. On ne peut induire autre chose de ce qui se passe dans la section ou la ligature des nerfs cérébraux, sinon la nécessité de correspondance sympathique, ou d'intégrité de toutes les parties du même système, pour que l'impression faite sur l'une s'étende, par coîisensus, à toutes les autres et affecte réellement toute la combinaison vivante, Yanimal. On sait d'ailleurs,
DE LA DÉCOMPOSITION DR LA PENSÉE dS»
qu'une multitude d'êtres organisés, privés de cerveau ou d'un centre unique de sensation, donnent pourtant des signes non équivoques de susceptibilité aux impressions. Enfin, il est certain que nos affections les plu» vives, et celles que l'on pourrait le plus justement caractériser animales, ont leur siège dans des organesinternes qui n'ont point de communication directe avec le cerveau (1). D'où je croirais pouvoir conclure que la sensibilité animale, considérée comme une simple capacité qu'a l'être vivant pour recevoir des impressions et en être affecté immédiatement, c'est-à-dire pâtir, douleur ou plaisir, ne dépend point, comme condition exclusive, de la transmission à un centre unique. Si l'on reconnaît donc une fonction perceptive où ce centre joue un rôle actif essentiel, il faudra aussi admettre quelque chose de plus dans la perception que dans la sensation animale, au lieu de les confondre l'une et l'autre sous le même titre, et de les prendre seulement pour des degrés différents d'une seule et même propriété|organique (2).
(1) Voyez encore, dans l'ouvrage Uicliat, la note sur les ganglions et sur le système nerveux de la vie organique.
(2) J'ai pris à dessein la division de Bichat pour exemple desdilTicultés qui me paraissent pouvoir êlre élevées contre la plupart des systèmes physiologiques, parce que cette première division se trouve plus près d'un point de vue où je m'étais placé moi-même,, lorsque je commençai à m'occuper de l'influence de Yliabifude^ sujet proposé en l'an VIII, par la seconde classe de l'Institut national, et qui, remis en l'an IX, donna lieu au mémoire [qui fut couronné en l'an X, et publié la même année. J'étais parvenu dès lors, de mon côté, et par un autre ordre de considérations, à des résultalstrès analogues à ceux que je trouvais ensuite avec plaisir consignés dans le Traité sur la vie et sur la mort. J'observerai maintenant que Bichat semblait être conduit, par la manière même dont il envisageait les phénomènes des deux vies, à scinder, pour -ainsi dire, la classe unique de sensation animale en deux parties,.
2° L'observation intérieure nous apprend, que percevoir une impression en la rapportant à un siège ou à un objet, et surtout en l'attribuant à cette force ou puissance de 7noi, qui peut concourir à la produire ; et d'une autre part, en être vivement affecté, au point de la devenir suivant l'expression ingénieuse de Condillac, sont deux manières d'être ou de sentir, qui ne difïerent pas seulement de plus ou moins, ou par le degré, mais qui de plus sont opposées, et quelquefois exclusives l'une de l'autre. Souvent une sensation ;je;f?/e dans un tel degré modéré, n'a qu'à s'accroître ou s'aviver un jîeu plus pour cesser de lètre, en absorbant, pour ainsi dire, tout sentiment de moi. Ainsi, plus elle est éminemment animale dans ses conditions supposées, moins elle est perceptive dans son caractère réel. Plusieurs impressions peuvent passer de cette manière par divers degrés de vivacité ou de faiblesse, et se transformer, suivant les titres convenus^ à'organiques en animales, sans être jamais liées à aucune aperception intérieure (1) : d'autres, au contraire, ne sauraient avoir
dont lune pouvait se rapporter encore aune vie organique ou intéi'ieure; tandis que l'autre aurait eu tout son fondement dans la vie de relation ou de conscience. S'il eût voulu alors conserver le titre générique sensations, il eût fallu, je crois, en reconnaître trois espèces analogues aux trois sortes de contractililé: la première aurait compris les sensations organiques ; la seconde les sensations animales. Là eût fini le domaine propre de la physiologie, et commencé celui d'une analyse philosophique et rétléchie, qui aurait signalé dans cette source les pi"emiei*s éléments, et comme la matière d'un troisième ordre plus élevé de sensations ou de perceptions proprement dites. Il me semble qu'il pouvait ressortir de là un moyen de fixer les limites de deux sciences qui sont faites pour s'entendre, mais non pour se confondre.
(1) Maine de Biran prend pour synonymes : avoir conscience d'une impression et avoir C aperception de son ?noi. Quand cela serait il aurait tort de s'opposer à ceux qui entendent tout autre chose par avoir conscience (Ampère).
lieu à aucun degré, sans être perçues ou accompagnées d'une conscience actuelle ou toujours possible. L'observation prouve que les premières ayant leur siège dans ^les organes purement impressionnables, placés hors de tonte influence du centre d'où irradie l'action dune volonté motrice, se rapportent surtout à l'appétit ou aux fonctions nutritives, pendant que les autres, essentiellement activées par la volonté, mettent l'individu en rapport de connaissance avec les objets étrangers, et avec une force intérieure qui devient consciente ou se réfléchit dans ses actes propres. Ces dernières setuations, si l'on veut leur conserver ce titre, n'ont-elles donc pas quelque chose àlii/per-orgaîiique dans leur caractère, ou de sur-animal dans leurs effets? Peut-on les ranger avec les autres dans une même classe, les rapporter aux mêmes conditions ou propriétés ?
Ici, je crois voir une lacune importante dans les divisions physiologiques le plus généralement adoptées, et un premier fait, qui, échappant par sa nature à toutes les explications, pourrait du moins, ce me semble, être circonscrit dans ses conditions instrumentales propres, s'il n'était trop souvent identifié avec des phénomènes d'un autre ordre : c'est ce que nous tâcherons de vérifier par la suite. Concluons, en attendant, de ce qui précède, que le caractère principal sous lequel on nous représente la sensation animale, depuis son degré le plus bas jusqu'au plus élevé ; l'analyse que l'on fait des circonstances, des produits, des instruments et des signes qui manifestent également le résultat d'une capacité affective dans les différents êtres organisés soumis aux expériences, concourent à prouver que la distinction annoncée entre Vaffection sitnple, et la 5e/z- ^a/zo/i jointe à la conscience individuelle, peut se fon-
der sur quelque chose de plus réel qu'une précision, métaphysique. L'expérience et l'observation physiologiques semblent se joindre au sentiment intime immédiat, pour circonscrire à nos yeux les limites d'un de ces éléments : leur insuffisance pour atteindre l'autre nous apprendra qu'il doit être observé et conçu sous un autre point de vue. Mais cherchons encore d'autres moyens de signaler le premier élément dans sa simplicité, et autant qu'il nous sera possible, dans son isolation. En marquant les contours de Yombre, préparonsnous à distinguer le point où commence la lumière.
Divers signes auxquels nous pouvons reconnaître un état purement affectif.