DU TEMPÉRAMENT ORGANIQUE
Nous l'avons déjà dit : l'homme peut commencer à sentir, assez longtemps avant à' apercevoir et de connaître, il vit dans les premiers temps en ignorant sa vie {vivit et est vitœ nescius ipse siiœ). Cette existence toute sensitive, ces appétits, ces penchants, qu'on observe dans l'individu naissant, toutes ces déterminations que nous rapportons vaguement à Vinstinct (ne pouvant les attribuer à la source de toute évidence immédiate, au sentiment intime de ce qui est en nous ou de nous) ; ces premières déterminations, dis-je, effectuées et conçues hors du vouloir et de la pensée, ne peuvent avoir reçu leur empreinte, ni se repro-
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diiirc, par suite, sous la forme intellectuelle de souvenirs ou de réniitiisccnce.
Cette nullité de souvenir, attachée, dans notre expérience même, aux aflections les plus vives de la sensibilité interne ou externe, est une des marques caractéristiques de tout mode affectif parfaitement simple {simplex in vitalitate) ; et d'une sorte de matière affective, séparée ou séparable de toute forme personnelle de temps, aussi bien que d'espace.
L'ensemble des déterminations que l'on est fondé à comprendre ainsi sous le nom d'instinct, ne se borne point au premier âge de la vie humaine. La sphère dans laquelle cette puissance aveugle continue à s'exercer, loin de se circonscrire, peut prendre au contraire plus d'extension en se rejoignant, dans plusieurs points, à celle de nos habitudes ; mais au delà, il y a encore une sphère d'activité propre à l'homme devenu double (duplex in humanilate) (1). Ce n'est point une
(1) La sphère de l'instinct et celle des habitudes paraissent bien réellement envelopper l'animal tout entier. L'homme seul est doué d'une puissance qui tend nécessairement à le faire sortir de ce cercle à mesure qu'il s'agrandit, pour envelopper aussi toutes ses facultés acquises. Cet attribut, qui est le fondement de toute perfectibilité, est assez important pour qu'on doive en chei'cher les conditions, et le rapporter à sa source.
Quant à la distinction établie ici entre la force d'organisation vivante qui est le principe des déterminations de Vinstinci, et une autre force (consciente) de locomotion volontaire; s'il m.'était permis de recourir à des comparaisons propres à rendre cette distinction un peu plus probable, je la rapprocherais de celle que les physiciens admettent entre les deux forces d'attraction et d'imputsion tangeniielte dont le concours, réglé suivant des lois éternelles, détermine la forme constante des orbites, et l'ordre harmonique des mouvements planétaires : je la comparerais encore à celle que les phénomènes établissent entre l'attraction qui agite les masses, et la force d'affinité qui, agissant sourdement sur les éléments de la matière, en transforme sans cesse
îr.4 ŒUVRES DE MAINE DE BIRAX
seule force, une seule vertu sentante, qui peut produire des effets si souvent contraires et opposés. Elles sont deux qui, sans se transformer l'une dans l'autre, agissent ensemble, chacune dans son domaine, conspirent, s'opposent, luttent et triomphent tour à tour. Qui de nous n'est pas à chaque instant, acteur et témoin de telles scènes intérieures ?
« Il n'est pas une seule des parties de notre corps {dit Montaigne, spectateur si assidu et si judicieux de j)areilles scènes), qui souvent ne s'exerce contre notre volonté ; elles ont chacune leurs passions propres, qui les éveillent ou les endorment sans notre congé. »
Nous pouvons reconnaître le caractère des affections simples, ou les résultats les plus immédiats d'une propriété sensitive, dans ces passions partielles dont parle si énergiquement l'auteur des Essais ; dans ces appétits brusques d'un organe particulier, tel que V estomac.
les comjtosés, et amène tant de révolutions successives sur la surface ou dans la profondeur du globe. La diversité de ces phénomènes physiques ou celle des lois auxquelles ils obéissent, ne permet pas de les rapporter à une seule cause ou force. Les phénomènes de la vie, du sentiment et de la pensée, seraient-ils plus susceptibles d'une telle réduction? et si la dynamique des corps bruts n'a pu se plier encore à l'unité systématique de force mouvante, la dynamique des êtres sensibles et intelligents s'y ploierait-elle davantage ? Les distinctions positives, qu'indiquent dans le premier cas l'expérience et le calcul, ne ressortiraient-elles pas également de l'observation intérieure ou de la rédexion'? Au surplus, il s'agira moins pour nous de l'identité ou de la diversité des causes premières (x, y), que de cette distinction réelle (lue le sens intime établit entre nos actions et nos passions, entre les modes où la volonté est cause, et ceux où la sensation est effet ; I)uisque c'est ce même sentiment de causalité ou de force propre individuelle qui devient selon nous le titre de toutes conceptions de forces étrangères.
le sixième sens, etc., dont l'influence, croissant quel- ([iiefois par degrés, finit par absorber tout sentiment de moi, et entraîner, à son insu, tous les mouvements ou actes devenus alors comme automatiques. C'est là ce qu'on pourrait reconnaître des sensations vraiment animales.
Du concours plus modéré de ces impressions immédiates, produites dans des organes qui s'affectent réciproquement par consensus, ressort le mode fondamental et absolu d'une existence sensitive, qui ne peut être dit ou conçu simple qu'à Y instar d'une résultante de forces multiples et variables à chaque instant (1). Il n'est point la conscience, car il ne se sait pas, ne s'éclaire pas lui-même ; et pendant qu'il change ou meurt incessamment, pour ne plus renaître, il y a quelque chose qui reste, et qui le sait.
Les modes fugitifs d'une telle existence, tantôt heureuse, tantôt funeste, se succèdent, se poussent comme des ondes mobiles dans le torrent de la vie. Ainsi nous devenons, sans autre cause étrangère à de simples dispositions affectives sur lesquelles tout retour nous est
(J) Leibnitz reproche k Locke d'avoir regardé comme simples les premières idées de la sensation ; elles ne nous paraissent simples, dit-il, que parce qu'elles sont confuses, et plus nous pénétrerions dans une de nos sensations, plus nous y découvririons d'éléments. La sensation, dont parle ici Leibnitz, n'est point ce que Locke entendait par idée de sensation : le premier considère la sensation hors du sujet pensant, le second ne l'envisage que dans son rapport actuel, à l'aperception du moi, comme l'exprime assez le mot idée. Le reproche n'est donc point fondé ; et le mésentendu ne tient qu'à l'expression. Rien de plus commun que ces sortes de mésentendus parmi les métaphysiciens, surtout lorsqu'ils emploient le même signe pour exprimer la cause extérieure de l'impression, le jeu de l'organe, ou son résultat affectif immédiat et l'aperception du moi.
interdit, alternativement tristes ou enjoués, agités ou calmes, froids ou ardents, timides ou courageux, craintifs ou pleins d'espérances. Chaque âge de la vie, chaque saison de Tannée, quelquefois chacune des heures du jour (J ) voient constrater ces modes intimes de notre être sensitif : ils ressortent pour l'ohservateur qui les saisit à certains signes sympathiques ; mais placés, parleur nature et leur intimité même, hors du champ de la perception, ils échappent au sujet pensant, par l'effort même qu'il ferait pour les fixer. Aussi la partie de nous-mêmes sur laquelle nous sommes le plus aveuglés, est-elle l'ensemble de ces affections immédiates qui résultent du tempérament, dont ce que nous nommons notre caractère, n'est que la physionomie (2) ; cette physionomie n'a point de miroir qui la réfléchisse à ses propres yeux...
De telles dispositions affectives, associant leurs produits inaperçus à l'exercice des sens et de la pensée, imprègnent toujours les choses ou les images de couleurs qui semblent leur être propres. C'est la réfraclion morale qui nous montre la nature, tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt couverte d'un voile funèbre, qui nous fait trouver dans les mêmes objets, tantôt des motifs d'espérance et d'amour, tantôt des sujets de haïr et de craindre. Ainsi se trouve cachée, dans des dispositions secrètes, la source de presque tout le charme ou le dégoût attaché aux divers instants de notre vie : nous la portons en nous-mêmes cette source la plus réelle de biens et de maux, et nous
(1) Quod cœli tnutalur in horas temperies, hominum simul (juoque pectora mutant.
(-2) Le caractère, dit heureusement Bichat, est la physionomie du tempérament.
accusons le sort, ou nous élevons des autels à la fortune ! . . . Et qu'importe en effet que cette puissance inconnue soit en nous ou hors de nous ? n'est-ce pas toujours le fatum qui nous poursuit? Osons le dire, il n'est point au pouvoir de la pliilosophie, de la vertu même, toute-puissante qu'elle est sur les actions et les pensées de l'homme de bien, de créer aucune de ces affections aimables qui rendent si doux le sentiment immédiat de l'existence, ni de changer ces dispositions funestes, qui la rendent pénible et quelquefois insupportable (1). Eh ! la vertu même n'est-elle pas dans cet heureux et ineffable sentiment de l'existence, aperçu, doublé par la réflexion, et le souvenir de toutes les actions grandes, généreuses ou bienveillantes, dont il est l'intarissable source ? Aimons, félicitons l'homme de bien ; mais déplorons le sort du méchant, malheu-
(1) Si la médecine physique ou morale pouvait parvenir à fixer ces impressions heureuses, ou l'élal organique qui lui correspond, comme à guérir ces sensations funestes qui sont bien de véritables maladies, les hommes qui posséderaient cet art précieux sei'aient les premiers bienfaiteurs de l'espèce, les véritables dispensateurs du souverain bien, de la sagesse, et, je le répète, de la vertu même, si l'on pouvait appeler vertueux celui qui serait toujours bon sans effort, puisqu'il serait toujours calme et heureux. C'est cette vérité sentie, que J.-J. Housseau avait puisée dans l'observation de lui-même, et à laquelle il revient souvent avec une si grande force de persuasion. C'est bien aussi une vérité de sentiment pour tous les hommes qui, doués d'une organisation assez délicate pour être toujours près de ces affections immédiates, ont en même temps assez de force pour se mettre en quelque sorte hors d'elles. 11 y a encore pour eux, dans cet état, un certain charme consolateur à les étudier, à suivre leur marche jusque dans les afflictions et les chagrins ; tantôt à se mettre à la place d'un témoin compatissant à ses maux, tantôt à envisager de sang-froid l'ennemi intérieur, et à se placer si haut que ses coups ne puissent plus atteindre...
reux par les impressions directes qu'il soufire, malheureux par le souvenir et par la prévoyance (1)1...
Sous la loi de l'instinct, dans les appétits simples,, les penchants et les besoins primitifs de l'organisme, l'être sensitif devenant toutes ses affections ou identifiéavec elles, pàtit donc immédiatement le bonheur ou Icr malheur iVêtre ; si l'intelligence développée assiste comme témoin à ces scènes intérieures, elle est trop souvent impuissante pour en distraire ou en arrêter le^ cours ; ce n'est point là non plus que la volonté exerce un empire, qui ne saurait s'étendre au delà de certaines limites que lui assigna la nature.
(II. — DES SIGINES d'un ÉTAT AFFECTIF PRIS DANS LE SOMMEIl)
Dans le sommeil ou l'inaction complète des sens externes, et même de l'organe central de l'imagination, les organes intérieurs j)rennent souvent ce surcroît d'activité qui fait prédominer les impressions immédiates dont ils sont les sièges, et convertit ces impressions organiques' dans de véritables sensation.^ animales. L'être sensitif peut alors être déterminé à divers actes ou mouvements très coordonnés, qui se proportionnent nécessairement à la nature des affections qu'il éprouve, et sont pour l'observateur étranger des signes de ces dernières ; pendant que le moi ou la personne absente ignore complètement ce que Torganisation éprouve : un tel état ne diffère guère sans doute de la simplicité native.
(1) Nous verrons, dans la suite, comment ces simples dispositions alïeclives peuvent modifier l'exercice des iacultés intellectuelles, et composer le fond de toutes les passions mixtes de l'agent moral.
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Lors même que le sens interne de l'imagination, excité par ces impressions qui lui parviennent durant le sommeil, entre sympathiquement en action, les images cju'il produit se succédant, se combinant de mille manières bizarres, demeurent étrangères à la pensée. Le sentiment de personnalité identique, et par suite la forme du temps, la réminiscence, ne se joig'nent point à ces productions spontanées et irrégulières du cerveau, et les images sont dans ce centre comme les affections immédiates dans les organes qui correspondent avec lui ; ce sont là des éléments de même nature.
C'est cette absence de sentiment personnel et aussi la suspension momentanée des conditions particulières auxquelles il se lie, qui fait le véritable sommeil de l'être pensant ; car il n'y a de sommeil complet pour l'être sensitif que dans la mort absolue. Le principe qui entretient la vie et l'afïectibilité dans les organes, veille sans cesse [active excubias agit) ; il parcourt ensemble ou successivement et dans un ordre déterminé par la nature ou les habitudes, toutes les parties de son domaine qui s'éveillent ainsi, ou s'endorment tour à tour. Mais Yanimcd peut être assoupi, pendant que plusieurs organes sont éveillés ; l'animal jjeut s'éveiller aussi, pendant que la pensée et le moi sommeillent encore. Il ne serait pas impossible d'observer ces gradations, ni peut-être, en les rapportant à leurs causes organiques, d'expliquer ainsi une partie des effets si surprenants du somnambulisme.
Les phénomènes du sommeil, étudiés dans la manière successive dont ils s'enchaînent : Tengourdissement où tombent divers sens les uns après les autres, depuis l'instant où, la volonté cessant d'agir, l'aperception et
la conscience cessent avec elle, jusqu'à celui où tous les organes extérieurs sont complètement endormis ; et clans un ordre inverse, depuis le réveil commencé dans chaque sens en particulier, jusqu'à ce que le moi redevienne présent à lui-même par la plénitude des fonctions qui le constituent ; la nature des songes qui surviennent dans un sommeil plus ou moins profond ; les véritables produits de l'intelligence qui, perçant quelquefois dans ce vague obscur des images, leur impriment le caractère d'une réminiscence imparfaite (1)... Tous ces phénomènes, dis-je, joints à l'observation de ce qui se
(1) Nous nous surprenons quelquefois, pendant la veille, dans certains élats particuliers, qui nous semblent se rapporter confusément H quelque mode d'une existence antérieure, quoique nous ne puissions les y lier par un acte exprès de réminiscence : ce sont peut-être d'anciens songes reproduits dans la veille par suite d'un état oi'ganique semblable à celui qui les détermina en premier lieu.
Toutes les fois que la force agissante Qi pensante n'a pris aucune part à une modiflcation ou une image, celle-ci se trouve bien perdue à jamais pour le moi, et hors du souvenir proprement dit, quoiqu'elle puisse revivre, dans le centre organique de l'imagination. En vertu de certaines lois périodiques, ce centre est souvent ramené dans le cercle des mêmes images ; et c'est ainsi que l'existence sensitive ou physique se compose d'une suite de modes transitoires ou d'états, dont l'un quelconque a sa raison suffisante dans celui qui le précède, en remontant par cette chaîne d'effets passifs jusqu'aux premiers développements du germe organisé. Mais le sens intime nous permet-il de croii'e que les actes éclairés de la volonté et de l'intelligence soient toujours ainsi entraînés parce fatumf... C'est, au surplus, un phénomène psychologique bien remarquable que cette périodicité de certains modes affectifs ; il en est que le printemps ramène infailliblement, d'autres reviennent avec Vété; à chaque saison et peut-être à chaque heure du jour peuvent se trouver ainsi liées telles modifications ou images qui renaissent périodiquement les mômes, sans que nous puissions souvent nous en rendre compte. Grétry, dans ses Essais .nir la tnusique, rappelle des observations assez curieuses sur ce sujet, que j'ai également touché dans mou Traité de l'habitude.
passe d'une manière analogue clans divers états nerveux, léthargiques, cataleptiques, ou extatiques, lors- ■que leur invasion est aussi graduelle ou successive, me paraissent très propres à faire ressortir le caractère simple de ces affections ou images que Buffon appelle matérielles, et à faire pressentir un composé dans la perception, qui doit admettre un élément de plus.
(III. — Autres indices d'un état purement affectif
DANS DES CAS d' ALIÉNATION MENTALE)
Quelle que soit la cause qui suspende la fonction jmrceptive dans ses conditions, ou son mobile proj^re, les impressions peuvent être reçues, l'animal peut être atfecté et se mouvoir en conséquence ; mais le moi n'y est pas, la conscience est enveloppée^ et tant qu'un pareil état dure, il est impossible d'y signaler aucun de ces caractères qui constituent pour nous l'être intelligent, doué d'aperception, de volonté, de pensée.
Véi^ià^ idiotisme, par exemple, correspond à celui où le moi sommeille, pendant que les organes impressionnables ou afïectibles sont éveillés, et prennent même ainsi quelquefois, par la concentration de leur vie propre, un degré supérieur d'énergie (1). L'état de démence
(1) M. Bartliez observe, et chacun peut avoir confirme par luimême, qu'un bruit, qui nous éveille tout à coup, retentit à nos oreilles avec beaucoup plus de force qu'il n'en a quand nous sonv mes éveillés^ même dans une situation très calme. « Les sons qui interrompent violemment le sommeil, dit ce médecin philosophe, frappent singulièrement le sens de l'ouïe : parce qu'il est alors plus concentré dans son organe propre, et plus isolé des autres sens » . Cet exemple est propre à faire concevoir comment il peut j avoir affection dans un organe particulier, quoique ses communications sympathiques avec le cerveau soient en partie suspen-
correspond encore à celui où le cerveau produit spontanément des images tantôt liées, plus souvent décousues, pendant que la pensée sommeille ou jette de temps en temps quelques éclairs passagers.
\Jidiot vit et sent ; sa vie se compose d'impressions nombreuses qu'il reçoit du dedans et du dehors, et des mouvements qui se proportionnent à la nature de ces impressions ; il parcourt, en un mot, le cercle entier de l'existence sensitive ; mais au delà de ce cercle, il n'y a plus rien ; cet être dégénéré devient toutes ses modifications plutôt qu'il ne les perçoit ; il n'y a ]3as de temps pour lui ; la matière de la pensée existe ; la forme manque.
Dans le maniaque avec délire, l'instrument principal des opérations intellectuelles se trouve complètement soustrait à cette force agissante et réflexive qui fait la personne. Les images y prennent d'elles-mêmes les divers caractères de persistance, de vivacité, de profondeur, que prennent les affections immédiates dans leurs sièges particuliers, par le seul effet dos dispositions organiques. C'est là qu'on peut signaler les effets d'une correspondance sympathique entre les organes internes et le cerveau, considéré comme siège de l'imagination passive ; correspondance si clairement démontrée, et si bien décrite dans ses signes par de grands observateurs.
Mais irons-nous chercher les signes et le caractère
dues. Il lait voir aussi la différence de caractère des sensations animales, qui s'opèrent par le jeu des esprits diffus, ou par une propriété nerveuse et des perceptions qui dépendent du jeu des esprits cellules, ou des modifications particulières imprimées aux organes par la volonté, comme nous aurons occasion de le faire voir ailleurs.
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propre d'une division des phénomènes intellectuels, dans un état qui exclut précisément la condition première et fondamentale de l'intelligence ; je veux dire l'aperception, le conscium, et compos sui (1). Peut-on supposer l'exercice des facultés à' attention, de mémoii^e, de comparaison, de méditation, etc., dans un être qui s'ignore actuellement lui-même, et qui est privé de la puissance réelle à' entendre des idées, comme de vouloir des actes. Je sais bien qu'on peut transporter à l'état ■complet même d'aliénation mentale, certaines facultés définies et caractérisées (en dedans de la sensation), sous les titres conventionnels d'a//e;z^zo;z,yM^e;??ey/Y, etc., comme l'a fait Condillac dans le fantôme hypothétique, •qu'il a pris pour terme de ses analyses ; mais il resterait à savoir si ce sont là les opérations dont nous retrouvons le modèle intérieur, ou dont nous obtenons les idées singulières, en réfléchissant sur nous-mêmes. Ne serait-ce pas plutôt des idées très différentes sous les mêmes titres conventionnels ?
Je crois qu'au lieu de chercher dans les divers cas d'aliénation mentale, les signes d'une division de sièges des facultés intellectuelles, qui n'existent que nominalement, ou par supposition, dans la plupart de ces cas, il serait plus utile de bien observer toutes les circonstances de l'invasion, des intervalles et de la terminaison des paroxismes de démence, pour y bien distinguer les j)roduits aveugles de l'organisme, les saillies passagères d'un cerveau déréglé, de ce qui peut partir réellement d'une volonté, d'une intelligence. Les deux éléments qui constituent Y homme double, sont si intimement unis dans son état naturel, que la réflexion a bien
(l) Voyez le Traité sur i'aiiénation mentale, par M. Pinel.
de la peine à les concevoir séparés ; mais dans les cas dont nous parlons, on peut les surprendre, les signaler à part. On les voit se succéder, s'exclure, se joindre, prédominer tour à tour, et former, sous la même enveloppe, deux êtres qui n'ont presque point de correspondance, ou sont aussi étrangers l'un à l'autre que l'est l'homme éveillé aux actes qu'il a faits dans le somnambulisme .
Pour essayer de circonscrire les limites et la nature du premier élément de la sensation, j'ai choisi mes exemples dans certains états généraux tels, que l'affectibilité seule ou prédominante enveloppe réellement toutes les facultés propres de la pensée, sans leur permettre de se dégager. Il m'eût été facile de prendre ces exemples dans des modifications plus particulières des sens externes, où nous avons la preuve que l'impression jjeut affecter l'animal sans être perçue par le moi. Je pourrais citer encore les cas où l'habitude fait d'elle-même, pour ainsi dire, la séparation ou V analyse des deux éléments du composé perceptif; en obscurcissant graduellement lun, jusqu'à ce qu'il soit complètement effacé, pendant qu'elle conserve à l'autre une clarté inaltérable. Mais ces faits se trouvent exposés ailleurs (1) avec assez de détails ; et ils pourront trouver leur place lorsque nous ferons dans la suite l'analyse expresse des fonctions de chaque sens en particulier.
Hâtons-nous de conclure de ces premières recherches, qu'il y a dans chaque partie de l'organisation et dans son ensemble une disposition affective générale ou particulière qui, mise en jeu par des causes quel-
(i) Voyez le Mémoire sur l'influence de l'habitude.
conques, peut donner lieu à toute sensation, soit organique, soit animale [rliff'éreîites par le degré seulement) ;
Que la sensation considérée sous ce rapport unique de passivité, ne saurait être identifiée avec la perception, mais j)eut constituer hors de celle-ci un mode d'existence pour ainsi dire impersonnel, où sont probablement réduits plusieurs êtres organisés.
Que la sensation complète, telle que la prennent les métaphysiciens, est déjà un composé du premier ordre, dont les deux éléments ne se rallient point à la même source, ne sont point en rapport de dépendance d'une même cause. Ainsi il peut d'abord y avoir affection sans idée ni aperception, ce qui n'a pas été reconnu par Locke : en second lieu, la sensibilité n'a point de formes pures, qui lui soient essentiellement inhérei^tes ^ puisque l'on peut y concevoir une sorte de matière séparée de \di forme ; ce qui attaque dans sa base fondamentale le système de Kant.
Enfin, et en troisième lieu, l'on ne saurait regarder,, avec Gondillac^ la sensation simple comme l'origine unique de nos idées, ou le principe commun de dérivation de nos facultés intellectuelles. Car, ainsi bornée à la partie affective, aucune idée, aucune opération de l'intelligence ne peut être dite en dériver ; et si Ton a égard au fait total de conscience, comme il n'est pas entièrement, ni également compris dans toute impression qui affecte, il faut lui chercher une autre origine plus particulière.
En supposant sous ce rapport originaire, une égalité absolue entre tous les modes renfermés sous le même terme générique sensation, on a donc laissé jusqu'ici
l'analyse imparfaite (1). Voyons s'il est possible de la porter plus loin.
(1) Que l'on dise avec Locke que toute sensation est aperçue et qu'on admette généralement dans le langage du philosophe les idées de sensation ou que l'on reconnaisse avec Kant les formes pures de temps et d'espace pour revêlir de l'une ou de l'autre toutes les impressions passives de la sensibilité, on enfin qu'on renferme avec Condillac sous le seul iarme sensation l'impression affective et la conscience (') en affirmant leur indivisibilité ou leur identité même ce sera toujours le même principe reconnu au fond quoique énoncé sous des formes différentes. Si la sensation est essentiellement aperçue, ou est dans la conscience, ou n'est que cette conscience même, il y a dès les premières impressions sentiment de moi ou personnalité identique. Or cela ne suppose-t-il pas, comme dit Kant, du moins la forme du temps? Et où est l'origine de cette forme, sans laquelle en effet, il n'y a point de personne ? Mais s'il peut y avoir des sensations réellement affectives, sans aperception, la forme du temps s'en trouve aussi exclue; elle n'a donc point cette condition de généralité, sur laquelle on affirmait son inhérence essentielle au sens intérieur, et c'est là, si je ne me trompe, un argument direct contre cette doctrine.
(1) Jeu de mol pour moi (Ampère).