PENSANT ET MOTEUR
Du sein de l'obscurité de ces hypothèses métaphysiques, opposées entre elles, et avec le sens commun, je vois sortir un rayon de lumière. Je crois entendre une voix qui s'accorde avec le témoignage intérieur, le
(1) Voyez entre autres la Psychologie de Bonnet, et son Essai analytique sur l'dme.
(2) « Du>n anima liherum motum producit, tune reflexione facta aclum suum potest deprehendere ; sed dum necessarius motus peragitur consequenter ad certum corporis statum, tune illum (ufc seipsatn) agnoscere nequit ». Je trouve ce passage très remarquable, dans une thèse ancienne soutenue à l'école de Montpellier. On peut maintenant chercher les conditions organiques de cette distinction, ou l'expliquer d'une manière quelconque ; mais je ne crois pas qu'on puisse en nier le fondement.
DE LA DÉCOMPOSITION DE LA PENSÉE ii9
confirme et le rassure. « Le seul caractère, dit Locke, où nous puissions reconnaître les modes ou actes vraiment attributifs d'un sujet pensant, c'est la conscience ou Vaperception ». Me voilà tout de suite délivré de l'incertitude et de l'équivoque continuelle qui naît d'un signe commun donné à deux sujets (V attribution savoir : Xdme qui est moi, et encore Yâmc qui 7iest pas moi. Si donc j'ignore invinciblement quelle est la force absolue productive des mouvements dont je n'ai pas conscience, quoique je lui donne un nom (x) tel que celui d\hne, enormoîi, impetiim faciens, etc., je sais très positivement que l'acte que je sens ou aperçois comme le produisant moi-même^, c'est bien en effet moi, et non un autre être qui le produit (1).
« La volonté, me dit encore le même sage, n'est
(1) Voilà pourquoi Ion dit, ainsi que l'a très bien remarqué M. de Tracy, il dépend de moi ou de 7na volonté. Mais comme on ne dit pas de même : il dépend de )7ioi ou de mes passions, de mes besoins, de tnon désir etc., il s'ensuit bien que dans le langage ordinaire, chacun n'entend par sa volonté, que cette puissance sui juris avec laquelle il s'identifie, en la séparant de tout ce qui est passion. C'est aussi ce que Condillac reconnaît bien expressément, lorsqu'il dit, à la fin de son Traité des animaux : « Je veux ne signifie pas seulement qu'une chose m'est agréable, il signifie encore qu'elle est l'objet de tnon choix: or, ne ne choisit que parmi les choses dont on dispose ». Mais quelles sont donc les choses dont nous disposons? Sont-ce les affections de malaise, d'inquiétude, etc., renfermées néanmoins sous le titre général de volonté^. Pouvons-nous disposer d'autre chose que des mouvements ou des actes qui ne sont nommés volontaires qu'à cause de cette disponibilité t Pourquoi donc équivoquer sans cesse sur le signe volonté''. Et pourquoi est-ce tantôt une faculté individuelle de mouvements ou d'actes disponibles; tantôt une capacité générale d'éprouver ou de sentir des affections ? Le motif de cette transformation est évident : pour faire ressortir dun seul principe le système complet de nos facultés, il fallait bien écarter ou transporter l'idée réflexive du vouloir et du pouvoir d'action.
autre chose qu'une puissance ou faculté de mouvoir ; c'est une force essentiellement agissante. Yainement elle a été confondue avec les différentes affections et surtout le désir ; et c'est cette méprise qui est la cause des égarements où l'on est tombé sur cette matière. Ne sentons-nous pas, en effet, que nous pouvons faire volontairement ou librement un acte en désirant une chose contraire? La volonté ne se rapporte donc qu'à nos propres actions; elle\se tei^mine là sans aller plus loin ; et la volition n'est que cette détermination particulière, par laquelle ïdme fait effort pour produire, suspendre ou arrêter un mouvement qu'elle sait être en son pouvoir (1) ». Voilà bien, je crois, le sens véritable que la réflexion attache à l'idée simple de vouloir.
Les métaphysiciens avaient entièrement dénaturé cette idée ; il niaient la réalité d'un fait de conscience^ pour conserver la valeur d'un principe hypothétique, établi a priori ; et ayant ainsi perdu tout critère d'évidence, ils erraient au hasard dans les ténèbres. Locke vient pour remettre en vigueur le principe naturel qu'Anaxagore avait eu besoin aussi de rappeler aux métaphysiciens de son temps... Le sujet pensant, le même qui s'attribue certains mouvements du corps, en est donc aussi la force productive ; et c'est cette force sentie moi^ qui est la volonté. Aucun point de vue systématique ne peut prévaloir contre le fait de conscience. Locke l'étaljlit parce qu'il en a le sentiment, et il ne l'explique point parce qu'il le croit impossible ou qu'il le juge inutile.
Cependant tous les nuages répandus auparavant sur cette vérité, ou ce fait primitif, sont-ils complètc-
(1) Essai sur Ventendement humain, livre II, chap. XXI.
DE LA DECOMPOSITION DE LA PENSEE iVf
ment dissipés? ci ne reste t-il pas encore un point obscnr à éclaircir ? La volonté paraît bien déterminée, il est vrai, lorsqu'on la circonscrit dans le sentiment de nos propres actes, où elle se termine sans aller plus loin: mais ces actes eux-mêmes, jusqu'où vont-ils? quel est le caractère qui en distingue le sentiment de tout autre mode? Quelles sont les circonstances et les conditions où ce sentiment peut naître ? il a toujours lieu, dit -on, clans les actions que l'àme produit : mais encore quelles sont ces actions? Où est leur commencement, où sont leurs limites? Si Ton dit par hypothèse que la force motrice est innée à l'àme comme substance, peuton dire cjue le sentiment de ses actes lui soit aussi inné'^. Admettrons-nous donc cette force de l'àme unie au sentiment individuel, dans les premières déterminations de l'instinct, dans les mouvements du fœtus et de l'enfant qui vient de naître et dans ceux qui s'exécutent avec tout l'aveuglement de l'habitude, du somnambulisme, etc.?... mais il n'y a point là de conscience, d'aperception actuelle, ni même possible. Or, c'est là pourtant la seule caractéristique des opérations attribuées à F âme comme puissance motrice. Donc l'àme n'agit pas toujours lorsque plusieurs mouvements s'effectuent dans les organes mêmes qui lui sont liabituellement soumis; donc ces mouvements cpii sont actuellement volontaires, ne sont pas nés tels, mais ils le deviennent. Or, comment le deviennent-ils? Comment, parmi les actes qui sont tous d'abord également aveugles, en tant qu'instinctifs, quelc]ues-uns pourrontils commencer à être accompagnés de conscience ou d'un sentiment de pouvoir, tandis que d'autres continueront à s'accomplir sans être sentis, ou pourront être sentis sans être voulus ? N'y a-t-il pas là des conditions
différentielles^ un passage et une suite de progrès dont il faudrait assigner, avant tout, les moyens et les circonstances.
Voilà ce que Locke ne nous dit point. Pour lui, la seule différence qui sépare un mouvement volontaire d'un autre qui ne l'est pas, c'est que l'âme produit l'un librement^ en vertu de sa puissance innée, pendant qu'elle est étrangère à l'exécution de l'autre. Mais comment prouve-t-on que c'est l'mne qui agit dans un mouvement volontaire ? c'est par la conscience ou le sentiment d'effort libre qui accompagne cet acte. Et qu'est-ce qui nous explique pourquoi cette conscience, inhérente à l'exécution de tels mouvements, se trouve «xclue de tels autres ? C'est que dans le premier cas Y âme agit, et que dans l'autre elle reste inactive. Ainsi donc l'action qui doit être expressément attribuée à Vci?ne, est prouvée j^slv le fait de conscience et ce fait ne s'explique à son tour que par l'action attribuée à l'âme. Voilà bien, je crois, un cercle d'où il est impossible de sortir et la raison en est simple.
Le principe ou le point de départ d'une science quelconque, s'il n'est pas un fait positif, ne peut être qu'une hypothèse abstraite ou un principe de convention.
Dans ce dernier cas, toutes les déductions, dont se €omj)ose la même science, n'ont qu'une valeur relative au principe et sont hypothétiques ou conventionnelles comme lui : dès lors, si la loi d'identité logique est bien observée, on doit se trouver ramené au point d'où l'on €st parti. Le cercle se ferme bien sur lui-même, et voilà tout ce que l'on peut demander.
Mais si le principe est un fait^ alors l'ensemble de tous les faits de même espèce^ qui constituent la science
réelle dont il s'agit, ne peuvent trouver leur explication que dans le premier qui leur est homogène, sans qu'il y ait lieu à des recherches ultérieures.
Maintenant posons cette alternative applicable au cas dont il s'agit : ou la notion attachée au mot âme, emporte avec elle quelque chose de plus que celle du moi senti; ou elle est restreinte à l'idée du moi, dans le fait positif de conscience.
Dans la première alternative, tout ce qui se déduit de la notion abstraite ou ontologique à'âme, hors du moi réel, ne saurait être établi que comme vérité conditionnelle relative au principe. Dire dans ce cas que le seul caractère des opérations qui puissent être attribuées à tdmc est la conscience, n'est-ce pas limiter arbitrairement la valeur d'une cause qu'on nous présente d'un côté comme générale et absolue ? Et, en effet, si l'àme peut exister sans le inoi, pourquoi n'agirait-elle pas aussi sans lui? il est impossible d'établir par là le fait, le pour ni le contre ; tout dépend de l'hypothèse fondamentale.
Dans le second cas où le mot dme n'emporterait vraiment d'autre idée que celle du inoi senti, le principe énoncé revient à celui-ci : les seules opérations qui puissent être attribuées au moi, sont celles qu'il s'attribue réellement dans le fait de conscience : ce fait ne s'explique donc que par lui-même : c'est l'identité absolue (1).
(1) C'est aussi là que se sont trouvés ramenés les philosophes allemands dont nous parle le judicieux historien des systèmes. Le grand cercle d'identités logiques, qu'ils ont parcouru avec une force de tête souvent étonnante, n"a guère abouti qu'à des résultats de cette espèce : le moi est moi, il se pose tui-mème (A =^A), etc. Les mathématiciens sont aussi bien conduits quelquefois à des équations purement identiques de cette forme ;
Il faut en rester là, à moins qu'on ne change de système d'idées, ou qu'on ne cherche à lier les fait& intérieurs à tel autre ordre de faits donnés par une observation différente : car ainsi, en sortant du cercle des identilés, on pourrait trouver des signes ou des symboles propres à représenter et limiter, sous un point de vue, les mêmes idées qui se cachent et se confondent sous un autre .
De tous les métaphysiciens, Locke est bien, je crois, celui qui a le plus exactement distingué les deux ordres d'idées ou de faits dont se comjjosela science humaine. Mais n'ayant pas saisi à la source toute l'intimité des liens qui les unissent, il n'a pu voir comment les deiix sortes d'observation devaient servir à s'éclairer l'une par l'autre. 11 a bien aussi enseigné, et en grande partie par son exemple, qu'il fallait se restreindre dans les limites des idées données par les sens et la réflexion; et pourtant il n'a pu se dispenser d'admettre en principe l'existence absolue d'une force innée à elle-même, d'une volonté ou puissance d'action antérieure au moi qui s'attribue l'acte et le vouloir dans l'existence réelle.
Si c'est là une hypothèse qui ne se fonde sur aucune idée claire de serisalion, ni de réflexion, avant de blâmer Locke d'y avoir eu recours, il faudrait savoir s'il pouvait faire autrement; et si, dans quelque système que ce soit, il est possible d'échapper à une notion
mais ils sont avertis par l'insignifiance même du résultat, qu'il faut abandonner un problème insoluble, ou changer de méthode de résolution, en prenant la question dans un autre sens. Pourquoi les métaphysiciens attacheraient-ils plus d'importance et deréalité à leurs identités logiques ; ou pourquoi n'en tii'eraient-ils pas la même conclusion que les mathématiciens ?
ontologique de cette sorte, sous quelque signe ou symbole qu'on puisse d'ailleurs la représenter. Mais un reproche qu'on serait plus fondé, peut-être, à adresser à ce sage métaphysicien, c'est de s'être trop circonscrit dans la valeur absolue de l'hypothèse, en l'employant comme moyen unique d'explication des faits et comme le dernier terme où dût s'arrêter l'analyse : car ainsi, en admettant quelque chose âCinné contre son intention expresse, il renonça à chercher dans la réalité pratique l'origine effective d'une force motrice qui ne peut commencer à agir, ou être pour elle-même, qu'en tant qu'elle se déploie sur tels instruments et suivant telles conditions dont on ne peut la séparer. En méconnaissant ces conditions, Locke ne put déterminer exactement la valeur de l'idée réflexive de volonté , ni marquer avec quelque précision l'étendue et les limites d'une puissance de mouvoir. Encore moins, put-il reconnaître l'influence de son exercice réel sur la génération de toutes nos connaissances, à partir même de l'individualité personnelle. C'est cette lacune, encore subsistante malgré tous les progrès de la science, depuis Y Essai sur l'entendement humain jusqu'à nos jours, qu'il faudrait tâcher de remplir maintenant. La métaphysique seule ne saurait y sufhre, et nous venons d'en indiquer la raison : il faudrait donc chercher les moyens dans un autre point de vue plus rapproché de l'expérience.
(IV. — CONCLUSION DE CE QUI PRÉCÈDE. c'eST DANS l'aNALYSE DES
CONDITIONS DU MOUVEMENT Volontaire qu'il fait déterminer l'idée de volonté.)
S'il existait quelques moyens, quelque signe naturel., propre à fixer l'idée encore indéterminée d'une puis-
sance de vouloir et d'action dont plusieurs philosophes conviennent aujourd'hui que l'individualité personnelle ne peut être séparée^ on les chercherait vainement dans la notion ontologique d'une force virluelle^ indépendante de toute condition d'exercice ; on ne les trouverait pas davantage, en généralisant le terme volonté, de manière à y comprendre une classe entière de modes tous passifs ; ni en le spécifiant encore à quelque élément de la même classe, tel que désir ; ni enfin, en l'étendant à un ordre quelconque de sensations composées et mixtes, où il est si difficile de faire la part exacte de V action et de la, passion.
Parmi tous les modes divers de notre existence actuelle, il en est un surtout susceptihle d'être éprouvé alternativement de deux manières ; savoir, comme sensation passive et si?nple, et comme perception active et redoublée, tel est le caractère spécial du mode qui accompagne l'exercice de la contractilité musculaire : perception de mouvement avec effort, lorsque cette contractilité s'effectue sous l'influence directe de la force propre que nous appelons volonté : sensation musculaire simple hors de cette influence.
N'est-ce pas d'un tel contraste (et quelle lumière y a-t-il pour nous hors des contrastes?) n'est-ce pas, dis-je, de cette alternative d'action et de passion que peut ressortir le signe unique propre à nous manifester ime volonté qui s'étend à tous les actes ou mouvements dont le moi dispose, sans aller plus loin ? et dans quel autre mode de notre être pourrions-nous chercher l'origine elïective de cette force si ce n'est dans celui où son caractère est sensiblement empreint, et en qui seule elle devient vivante ?
Or l'observation physiologique nous apprend à dis-
tingucr avec assez de précision les organes dont les mouvements sont ou deviennent volontaires, en se contractant avec un elfort senti, de ceux dont les contractions s'ojjèrent toujours sans effort, et aussi sans volonté. — La physiologie va même jusqu'à expliquer liypothétiquement, et d'une manière plus ou moins probable, ce qui se passe dans diverses circonstances de ces mouvements volontaires et involontaires, elle nous dit quels sont les instruments mis en jeu, ceux d'où part l'action, ceux cjui la transmettent et la reçoivent. Si cette science expérimentale pouvait donc déterminer la condition organique propre, qui correspond au mouvement voulu, et le différencie nettement de celui qui ne l'est pas ; ne serait-ce pas elle qui aurait trouvé le signe ou le symbole du vouloir et ne pourrions-nous pas dès lors faire mieux que bégayer sur le ressort intérieur (1) auquel se lie le sentiment d'une puissance d'effort, et par suite celui de l'individualité ?
Ici le problème fondamental se présente sous une forme qui semble le rendre moins mystérieux et laisser quelque espérance à l'analyse. Voyons pourtant encore si sa résolution complète est du ressort de la physiologie.
.i; m D'une analyse 'physiologique de la motilité.
Les impressions faites d'abord sur les extrémités nerveuses, suivant un physiologiste célèbre, étant
(1) Expression de M. Merian. Voyez plus haut.
transmises au centre commun du système sensitif et moteur, ce centre réagit d'abord sur l'organe nerveux, et de là résulte la sensation; puis sur les parties musculaires, et de là suit la contraction ou le mouvement. Or, c'est cette dernière réaction qui constitue la volonté. Entendons-nous ici sur la valeur des termes, ou sur l'espèce des idées que nous pouvons y rattacher.
A la réaction d'un centre organique peut correspondre V exercice d'une volonté ; mais V image d'une telle réaction et l'idée réflexive à'un vouloir, sont deux conceptions si liétérogènes, qu'on ne saurait tout au plus admettre l'une que comme signe ou symbole de l'autre, sans pouvoir les identifier ni même les associer dans un même rapport de cause et d'effet.
Nous l'avons remarqué déjà, {voyez la l''^ partie, § III), le physiologiste et le métaphysicien ne s'occupent point du tout du même ordre de faits.
Le premier concentrant son imagination ou sa vue extérieure sur le jeu et les fonctions des organes, peut n'en étudier que le matériel ou le nii, comme celui qui, sans songer aux choses représentées, s'arrêterait aux traits d'une langue écrite ou aux simples peintures des hiéroglyphes.
Le philosojîhe va plus loin, et lorsqu'il s'occupe à son tour des instruments organiques et de leur jeu, il peut y voir des symboles propres à le conduire, en vertu d'une liaison naturelle ou hypothétique, à un autre ordre d'idées qu'il ne peut directement atteindre.
Etudie-t-il par exemple les circonstances d'une fonction telle que la contractilité musculaire ? il s'attachera à y découvrir la condition particulière qui peut correspondre phénoménalement au sentiment d'un effort voulu, pour circonscrire ainsi en représentation l'éten-
due, les bornes et les moyens d'exercice d'un pouvoir, qui ne se manifeste point au dehors, mais dont l'idée propre est toute en réflexion.
Mais là ou cesse le sentiment et X aperception possible, là se trouve aussi placée, pour le philosophe, la borne de son domaine : plus loin, les phénomènes organiques cessant de correspondre à des faits intérieurs, ne rempliront plus les fonctions de signes, ou ne lui parleront qu'une langue morte, étrangère, dont il ne saisira aucun analogue avec sa langue vivante... En restreignant ainsi la valeur des symboles physiologiques, voyons pourtant comment le philosophe pourrait s'en aider pour fixer des idées si sujettes autrement à lui échapper dans leur origine ou leurs limites.
(I. — DIFFÉRENTES ESPÈCES DE CO.NTRACTILITÉ MUSCULAIRE, DISTINGUÉES PAR LES PHYSIOLOGISTES)
Le phénomène général de la contractilité musculaire offre trois cas particuliers qui, distingués avec une précision nouvelle par des physiologistes modernes, ont été rapportés à trois propriétés ou fonctions vitales différentes (1).
1° Contraction organique insensible, proj)riété inhérente à la fibre musculaire, ou, peut-être, communiquée à cette fibre inerte, et passive en elle-même, par l'action propre des nerfs répandus et cachés dans son intérieur : question étrangère à l'analyse philosophique, qui n'a point à s'occuper expressément de cette propriété vitale.
(1) J'emploie toujours de préférence la division de Bichat, pour les raisons énoncées dans la note du chapitre 1er, page 130.
2° Contraction organique sensible : propriété du même ordre que la précédente ou diflerente par le degré seulement. Ici l'impression faite sur la fibre musculaire, directement reçue par elle ou par les filetsnerveux qui y sont répandus, est transmise au centre général du système. La seule circonstance qui difi'érencie cette impression musculaire de toutes les autres, c'est qu'elle n'a point le caractère affectif, propre à celles qui sont reçues directement par l'organe nerveux (à moins qu'il n'y ait lésion du muscle). Du reste, il y a parité exacte dans la manière dont l'impression est reçue et transmise ; et à tout exercice de la contractilité organique sensible correspond ainsi une véritable sensation, de l'ordre de celles qui ont été comprises dans la classe dCanimales (Voyez la division précédemment indiquée).
3^ Contraction animale ou volontaire. Ici la disposition contractile appartient bien toujours à l'organe ; mais on a plusieurs preuves d'expérience, que la cause, ou l'agent vraiment producteur de la contractioîi, réside dans un centre commun d'où part l'influence ou l'irradiation motrice, transmise de ce centre au muscle par l'intermède des nerfs cérébraux. Mais de plus, il y a dans cette espèce de contractilité, indifféremment appelée animale ou volontaire, des circonstances très diverses, que nous sommes avertis de ne pas confondre : 1" le centre unique, considéré comme moteur, peut recevoir, de la part des organes placés hors de sa dépendance directe, une impulsion provocante qui détermine sa réaction alors forcée, et pour ainsi dire mécanique ; 2° V action motrice peut aussi commencer directement dans ce centre, ou n'être déterminée que
par des impressions reçues ou nées dans son propre sein.
Dans ce dernier cas seulement, le centre moteur peut être considéré comme actif, et alors la cause directe du mouvement doit se rapporter à l'organe interne, d'où est partie la première impulsion qui a entraîné par suite la réaction centrale.
Maintenant, sera-ce indifféremment dans l'un ou l'autre de ces modes de contractilité, que nous pourrons assigner la présence d'une volonté constituée, et trouver le signe naturel qui nous la représente ? Cela dépend de l'idée que nous attacherons au signe conventionnel volonté. Comprenons-nous sous ce terme général toute affection de malaise, àHnquiétude et de besoin? Alors comme il est reconnu que ces impressions ont leur siège dans des organes intérieurs, dont les fonctions commencent avec la vie, et ne peuvent s'interrompre qu'avec elle, ce sera à l'ensemble de ces impressions organiques ou sensitives, et à la part qu'éprend le centre de motilité par sa réaction sympatliique, qu'on pourra physiologiqucment rapporter l'idée de volonté générale comme à une cause commune de tous les mouvements, tant des déterminations instinctives les plus aveugles, que des actes libres que la conscience éclaire et qu'un sentiment de puissance accompagne. Ainsi la contraction animale, correspondant à la sensation de même nom, pourrait en même temps être dite volontaire comme ayant son principe dans le besoin et l'appétit identifiés par hypothèse avec la volonté même.
Mais si nous attachons expressément l'idée de volonté à la puissance individuelle d'effort ou d'action ; si nous observons de plus que les mouvements forcés par
l'ajjpétit, les passions ou toutes les exacerbations fortes de la sensibilité (qui mettent, comme on le dit vulgairement et non sans raison, l'individu hors de lui-même) excluent tout sentiment de puissance, et s'accomplissent par une force aveugle opposée à celle que nous sentons comme nôtre ; alors nous pourrons penser que la contraction volontaire, différente dans le sentiment intime de celle qui est caractérisée animale^ doit avoir ses conditions propres, et ne peut admettre un même mode d'explication physiologique.
En supposant donc que l'on fût fondé à lier la première à une réaction sympathique du centre cérébral, on pourrait chercher le type de la seconde dans V action directe qui part de ce centre, en individualisant ainsi le symbole d'une volonté proprement dite.
La dernière sorte de contraction établie par la division physiologique dont il s'agit se trouverait donc sous-divisée elle-même en deux espèces différentes : celle qu'on nommerait volontaire, se distinguant de celle que l'on continuerait à appeler animale (1), de la même manière que la perception se distingue de la sensation (2). On conçoit, en effet que, comme dans ce dernier cas, la vivacité de l'affection exclut la perceptibilité, ainsi l'énergie de la contraction animale exclut la volonté bien loin que l'une puisse se transformer dans l'autre (3). Peut-être serait-on conduit par là à
(1) On serait autorisé à appeler contraction animale celle qui s'effectue par la réaction du cerveau sous l'inlluence des organes intérieurs, parce qu'en effet c'est là le mode de motilité le plus propre aux animaux que le besoin physique immédiat met seul en action.
(2) Voyez le chapitre 1er.
(3) Après avoir observé que la sensibilité organique peut se convertir en animale à mesure que l'excitation augmente, Bichat
reconnaître les causes de ces dijfférences, au lieu de les dissimuler dans les classes arbitraires et les divisions symétriques du langage.
Alors aussi, ne confondant plus les premiers actes •d'une volonté naissante avec les déterminations de l'instinct qui les précède, il pourrait y avoir lieu à chercher, dans la limite qui les sépare, par quels moyens ou suivant quelles lois progressives peut être originairement constituée une puissance de vouloir et à' effort identifiée avec la personnalité même ; question qui se réduirait à celle-ci : « Comment tel mode musculaire purement instinctif ou animal dans l'origine peut devenir volontaire ? » Cherchons d'abord les conditions de ce passage dans l'hypothèse physiologique que nous venons d'in-
remarque (dans le Traite sur la iv'e et la mort) que la contrnctilité sensible ne se convertit jamais en animate. et il avoue ne point pénétrer la cause de cette différence dont il s'étonne. S'il y a lieu de s'étonner de quelque chose ici, c'est qu'un esprit aussi judicieux n'ait pas observé le défaut d'analogie des deux cas comparés, ou plutôt qu'il ait conclu l'analogie réelle de tels faits d'après l'identité des noms qu'il leur avait arbitrairement imposés lui-même. On peut être surpris aussi, qu'il n'ait pas été averti par là du vice radical de sa classification et de son langage. La contractilité insensible devient sensible en s'exaltant, de même que la sensation organique devint animale. Ici il y a analogie et identité même entre les deux divisions comparées ; c'est toujours une impression nerveuse et musculaire qui d'abord, concentrée dans son ox'gane propre, s'étend ensuite à tout un système ou au centre commun.
Mais dans la contraction dite animale, il faut que l'irradiation motrice se transmette dans un ordre inverse du cerveau au muscle ; et cette transmission ne peut avoir lieu sans l'intermède des nerfs qui vont dix'ectement du centre cérébral à l'oi'gane contractile. Pourquoi donc s'étonner que des contractions sensibles comme celles du cœur ou de l'estomac ne deviennent jamais volontaires, lorsqu'on sait que la âeule condition, qui pût les rendre telles, manque absolument ?
cliquer ; et voyons si elle suffit pour expliquer le phénomène.
(II. — COMMENT UN MOUVEMENT d'aBORD INSTINCTIF POURRAIT DEVENIR VOLONTAIRE.)
A. Première hypothèse ph/dologique.
A la réaction d'un centre unique de motilité, provoquée par les impressions vives des organes internes qui lui parviennent sympathiquement, correspondent des mouvements brusques, tumultueux, aveugles. Tous les muscles alors sont fortement contractés ; l'animal s'avance, se retire ou demeure immobile. Là sont bien tous les signes vrais d'une contraction anhnale ; mais y a-t-il celui d'une volonté ? L'animal est affecté et il est mu, voilà bien deux effets qui sont à nos yeux signes réciproques l'un de l'autre. jNlais où est le type de ce sentiment individuel qui lie si intimement en nousmêmes l'effet ou le mouvement produit à sa cause productive ? L'être sensitif ne pourrait-il pas ainsi se mouvoir éternellement sous la loi de l'instinct, sans conscience de mouvement et d'action, sans idée d'aucune existence, pas même de la sienne ?
En accordant que la première connaissance, la première sensation extérieure distincte naisse du mouvement senti et voulu (1), est-ce dans cette locomotion instinctive qu'il faudrait aller chercher l'origine réelle d'une connaissance quelconque ? Et comment la simple sensation musculaire, faible et non alfective par sa nature, ne disparaîtrait-elle pas alors sous les impres-
(1) Principe fondamental de M, de Tracy. Voyez ses Mémoires et ses Eléments d'idéologie.
siens vives et tumultueuses qui la déterminent? Comment assigner l'origine de la pensée, là même où toute conscience déjà enveloppée va de nouveau s'absorber ou s'éteindre ?... Mais voyons plus loin, en suivant l'ordre des progrès de la vie.
Forcé d'abord à réagir sous l'impulsion provoquante des organes intérieurs, le ressort central de l'activité motrice se sera monté insensiblement et aura contracté des déterminations telles qu'il pourra réagir ensuite p)ar sa propre énergie, et dans l'absence des premières excitations intestines. Sous l'action répétée de ces causes stimulantes, il aura dû s'établir entre le centre moteur et les organes mus, une coordination et des rapports directs, tels que les uns devenus plus dociles se seront plies à obéir, pendant que l'autre, prenant peu à peu une sorte d'initiative ou de prédominance, aura appris à diriger et à commander l'action.
Aux premiers actes accomplis sous de telles lois, pourraient correspondre de véritables sensations de mouvements, alors proprement dites sensations sin generis.
En effet, 1" elles ne seraient plus distraites et obscurcies par les afiections vives et tumultueuses qui entraînaient d'abord la réaction du centre moteur. En second lieu, les organes ayant acquis plus de consistance et perdu une partie de cette irrilabilité qui leur est propre, surtout dans les premiers temps de la vie, résisteraient davantage à la force contractile, solliciteraient des stimulants plus actifs et un déploiement d'effort plus intense, d'où naîtrait le sentiment distinct de cet effort, toujours proportionné à la résistance organique.
Ainsi, nous aurions pour conditions et signes primitifs du sentiment iVeffort voulu : 1" l'action commencée
dans un seul centre organique et transmise continuement aux organes mobiles.
'2P Résistance de ces organes à la contraction alors doublement sentie dans l'action nerveuse qui Telfectue directement et dans l'impression nmsculaire reportée au centre, d'où la détermination est partie.
3** Surtout, affaiblissement de toutes les impressions affectives qui pourraient absorber ou distraire les produits directs de la force motrice.
Mais cette hypothèse, réduite à sa véritable valeur symbolique, suffi t-elle pour interpréter toutes les circonstances du fait intérieur à qui elle s'applique ? En donne-t-elle même la condition propre et le caractère vraiment distinctif ?
Si elle ne peut servir à noter le passage successif des détermina lions instinctives aux premiers actes accompagnés de vouloir et d'effort, comment exj)liquerait-elle le concours simultané de ces déterminations et de ces actes (1), lorsqu'ils ont lieu à la fois : où sera le signe de Vho?no duplex ? Nous surprenons souvent eu nous,^ dans un même instant, l'action de deux forces dont celle qui est nôtre, que nous appelons volonté ou ?noi, s'oppose à l'autre, lui résiste ou lui cède, s'empare des actes aveugles qu'elle entraînait, les arrête ou leur donne une autre direction ; comment se ferait-il que le même centre indivisible fût tout à la fois le sujet^, l'agent, le spectateur éclairé et l'instrument passif de déterminations si diverses ? En second lieu, on est obligé de reconnaître plusieurs cas où le cerveau entre en action par lui-même, hors de l'instinct et des excita-
(1) Le texte de l'édition Cousin s'arrête Jà; nous le complétons ;'» l'aide des fragments trouvés dans le fond Grateloup (Biijliothèque <le l'Institut).
tions venues des organes internes, et pourtant les niour vements qui naissent de cette action organique ou ne sont sentis en aucune manière ou ne sont que comme de simples impressions musculaires sans effort ou sans volonté. On trouve plusieurs exemples de ce cas dans les phénomènes de l'habitude, dans ceux du somnambulisme où les mouvements sont très coordonnés quoiqu'il n'y ait pas de moi, ni par conséquent de vouloir proprement dit.
On a bien aussi quelques preuves d'expérience que le centre cérébral fonctionne directement dans les convulsions des mouvements dits volontaires, quoique les mouvements ne soient encore que sentis comme les battements du cœur et non point voulus, la condition physiologique étant la même ; d'où vient la différence ? Pourquoi la sensation musculaire est-elle ici séparée de l'effort ? 11 faut donc assigner à ce dernier sentiment quelque autre condition propre et spéciale et la chercher dans quelque autre hypothèse (1).
B. Seconde hypothèse physiologique.
Les premiers physiologistes qui, de notre temps, contribuèrent au renouvellement de leur science et commencèrent à la lier plus étroitement aux phénomènes de l'homme intellectuel et moral, distinguant les déterminations aveugles de l'instinct affectif des actes réflectibles de la pensée et de la volonté, leur avaient attribué des signes et des instruments distincts et séparés dans l'organisation humaine et jusque dans le centre commun où toutes ses parties vont s'unir et se correspondre.
(d) Voyez l'anatomie physiologique de Bichal.
Ne pourrait-on pas supposer, d'après leurs vues (1), qu'il y a dans le cerveau deux divisions principales ou deux centres, dont l'un, point de réaction, uni par les liens d'une sympathie étroite aux organes intérieurs, foyer de toutes les affections profondes, source de tous les appétits, de tous les penchants primitifs, demeurerait toujours passif sous cette impression, tandis que l'autre, vrai centre d'action, quoique non absolument étranger aux mêmes liens sympathiques, s'en trouverait affranchi jusqu'à un certain point dans la suite du développement et du progrès qui constituent une volonté, une intelligei^ce supérieure aux lois de l'organisation et à «elles de la simple animalité ?
Cette hypothèse ne ferait qu'objectiver ainsi, sous l'image d'un double centre, la même distinction que les anciens avaient établie d'une manière plus occulte, en apparence, entre les fonctions ou attributs d'une âme sensitive, en différenciant par des titres individuels l'être qui ne meut qu'autant qu'il s'affecte et celui qui n'agit qu'en tant qu'il veut.
Je rapporterai les propres paroles d'un de ces physiologistes, dont la doctrine me paraît donner le fondement le plus clair à une telle distinction, a II y a une partie du cerveau, dit Lacaze, qui est le siège propre de la pensée et de la volonté. Ce n'est pas là que l'instinct si impérieux, si tumultueux peut avoir établi son empire. Où donc le placer si ce n'est dans le district des vibrations qui, de cette partie du cerveau d'abord affectée par les impressions des objets, s'étendent ensuite jusqu'au «entre sensitif ? Ces deux départements sont très dis-
(1) Voyez Jdee de t'homme physique et moral et les dialogues d'un physicien el d'un moraliste insérés dans une collection intitulée te tempte du bonheur.
tincts sans être séparés ; aussi arrive-t-il souvent que l'un empiète sur l'autre ou l'entraîne.
« L'examen du cerveau des animaux, les grandes différences d'avec celui de l'homme sont propres à confirmer cette distinction. Comme les opérations des animaux se réduisent à celles qui dépendent de l'instinct, leur cerveau n'avait pas besoin d'être assez considérable pour former deux districts particuliers au sentiment d'une part et à la volonté de l'autre » .
On trouve bien là le fondement de la division réelle entre la sensation animale et la perception comme entre la contractilité animale et la volonté. « L'action nerveuse, dit un physiologiste plus moderne, que nous avons déjà eu occasion de citer (1), n'a point un centre unique dans le cerveau, mais il y a divers départements où une même cause irritante peut porter séparément atteinte à diverses fonctions, altérer ou abolir séparément tantôt les fonctions des sens et les mouvements volontaires, tantôt certaines fonctions vitales ».
On conçoit dans cette hypothèse que les deux centres, dont il s'agit, n'ayant pas hi même splière ni peut-être le même principe d'action, pourraient ne pas commencer ensemble à entrer en jeu ; la continuité ou la durée de leur influence ne serait pas non plus la même ; ils pourraient donc s'exercer séparément ou ensemble, chacun dans leur domaine et conspirer ou lutter tour à tour. De là des déterminations opposées et simultanées, dont l'iiypothèse précédente ne rendait point compte.
Pour expliquer la conversion des mouvements instinctifs en actes volontaires, on dirait que le cerveau du
(1) Voyez la Nosograpliie philosopliique de M. l^inel
fœtus OU de l'enfant, qui vient de naître, se trouvant d'abord disposé à peu près comme celui de l'animal qui ne doit jamais être régi que par l'instinct, le centre de réaction motrice y est seul mis sympathiquement en jeu par des impressions intérieures vives et confuses, pendant que le centre d'action directe est peut-être encore comprimé dans la masse encéphalique où son ressort n'a point le moyen ni l'occasion de se déployer.
Mais, dans les progrès de la vie, le rapport des systèmes sensitif et moteur chang-e, les atfections s'affaiblissent, les mouvements se coordonnent, la résistance musculaire s'accroît, et pourtant la réaction sympathique est devenue plus faible et plus rare à mesure que les causes excitantes se sont affaiblies. Alors le centre de motiUté propre, déjà dans l'attente de l'acte et sollicité par des besoins d'un autre ordre, sort de l'état d'inaction, et c'est à son premier déployement que correspond l'effort senti et voulu.
Cette hypothèse expliquerait peut-être mieux le phénomène de l'être simple dans la vitalilé, connue vertu sentante, devenu double dans V humanité, comme puissance de mouvoir ou d'agir ; elle nous aiderait à concevoir comment le sentiment de cette puissance, d'abord séparé des premiers mouvements instinctifs a pu s'y unir dans le teuips, pour s'en séparer de nouveau dans l'aveug-lement de l'habitude, conunent des actes, dont les circonstances extérieures sont les mêmes, difierent tant dans leurs caractères intérieurs et doivent différer ainsi, puisqu'ils ne sont point déterminés de la même manière ; que ce n'est point un sujet identique qui agit, un centre unique qui fonctionne jJour les produire. Elle nous mettrait ainsi sur la voie des moyens et des progrès, par lesquels l'être capable de percevoir et d'agir.
DE LA DKCOMPO>;iTIOX DE LA PENSÉE 21 1
n'ayant d'abord que la sensation simple des mouvements déterminés suivant des lois, qui ne sont pas les siennes, vient se les approprier ensuite, les vouloir, et se trouver constitué, ou reconnaître sa force individuelle dans cette libre détermination ; enfin les phénomènes simples de notre existence passive et active pourraient y trouver leurs conditions spéciales et la volonté son symbole propre et unique.
Mais est-ce là en effet autre chose qu'un symbole ? Le moi individuel peut-il s'identifier avec un centre organique quelconque ? L'action que nous rapportons objectivement à un tel centre est-elle la même que nous nous attribuons dans la conscience intime d'un effort? Ne sont-ce pas là deux idées, deux faits d'un ordre tout différent ? Comment l'esprit pourra-t-il passer de l'un à l'autre ? Quelle espèce de rapport, quelle liaison régulière établira-t-il entre eux? pas d'autre,, sans doute, que celle que nous mettons entre la chose ou Yidée signifiée. Or le signe sert à annoncer la présence de l'idée, à la rappeler, la fixer et la circonscrire, sans expliquer sa nature ou son caractère propre, sans avoir même avec elle aucune sorte de ressemblance. Telle est la fonction de nos hypothèses explicatives, soit physiologiques, soit même métaphysiques. Résumons les premières, comparons-les aux autres et voyons ce qui manque à toutes, pour déterminer le problème de l'origine naturelle du vouloir et de la personnalité.
G. Réflexions sur les hypothèses précédentes. Comparaison et rapprochement avec le point de vue métaphysique.
En réunissant les données communes aux hypothèses physiologiques précédentes et les comparant entre
elles, on parviendrait peut-être, sinon à dégager l'inconnue du problème qui y est enveloppé, du moins à fixer certaines limites où elle doit se trouver renfermée. Si l'on examine d'abord les conditions essentielles à tout exercice de sensibilité et de contractilité animale, on trouvera que la principale consiste dans l'action ou réaction des deux systèmes nerveux et musculaire l'un sur l'autre, soit que cette réaction s'opère par l'entremise ou sous l'influence médiate d'un centre commun, ou qu'elle soit directe et immédiate.
Et d'abord, si les impressions demeuraient bornées au système nerveux, fussent-elles transmises au centre commun et dérivées de la réaction unique de celui-ci sur un système homogène, il ne pourrait en résulter que des affections simples sans conscience. La vie générale qui se composerait alors de semblables impressions serait simple, toute affection, sans qu'il y eût lieu à aucun de ces modes relatifs qui fondent la perception et la conscience.
Quant au système moteur, il est assez prouvé que les contractions, qui y sont opérées d'une manière quelconque, ne peuvent devenir sensibles qu'autant qu'il y a réaction du muscle sur les nerfs et résistance suffisante à la contraction : tellement qu'il n'y aurait pas de mouvement senti si l'organe musculaire ne réagissait pas sur le nerveux, comme celui-ci agit sur lui.
Gomme les phénomènes galvaniques ne se manifestent que dans la communication établie entre deux métaux ou deux substances hétérogènes, ainsi les phénomènes de la sensibilité et de la motilité animale, liés aux premiers par des rapports encore inconnus, mais <{ui peut-être un jour sortiront en partie des nuages qui les couvrent, ainsi, dis-je, ces derniers phénomènes
DE LA DKCOMPOSITION DlC LA PENSÉE 213
exigent comme condition essentielle et unique de manifestations intérieures rhétérogcncité des systèmes que l'agent ou le principe commun de la vie met en relation étroite. De là il suit qu'un être vivant, doué d'une organisation simple et homogène., pourrait être irritable et même affectible à un très haut degré, sans avoir aucune sensation proprement dite, et nous pouvons concevoir ainsi le mode d'existence des polypes et autres zoophytes.
Avec une organisation plus composée et deux systèmes sensitif et moteur, il peut y avoir aussi des affections complètes et de véritables sensations animales, sans perception individuelle, comme des mouvements produits, sans effort voulu. Nous avons vu en effet que ce dernier se lie non pas indifféremment à toute action ou réaction d'un système sur un autre, ni même à la réaction sympathique et forcée d'un centre unic£ue, mais qu'il paraît exiger comme condition proj)re, S]3éciale et nécessaire, une action commencée danslemême centre, celle-ci ne pouvant être aperçue que dans l'absence des impressions affectives qui l'empêchent ou en obscurcissent le sentiment. Mais une telle action peut-elle être ainsi conçue ou imaginée, comme s' effectuant d'une manière purement organique ? Voilà où nous avons conduit le problème. Pour éclaircir, s'il est possible, ce point obscur, supposons la personnalité préconstituée et un moi capable de sentir ou percevoir les modifications et changements survenus en lui ou dans les parties de son corps. Imaginons ensuite que l'excitation galvanicjue ou quelque autre agent artificiel puisse être appliqué au cerveau et dirigé de manière à atteindre précisément ce centre de motilité, ou à mettre enjeu le ressort propre d'où sont censés partir dans l'état
2n ŒUVRES DE MAINE DE BIRAN
iiatul'el les déterminations motrices volontaires. Nous pouvons supposer que, toutes les circonstances organiques étant les mômes dans les deux cas, le centre cérébral agira sur les nerfs qu'il tient sous sa dépendance ; ceux-ci transmettront à l'organe mobile le principe de sa contractilité. Le système musculaire réagissant, il pourra bien naître de là une sensation simple de mouvement convulsif et automatique, mais où serait la condition du sentiment d'effort et comment le sujet sentant pourrait-il s'attribuer un acte qu'il ne fait pas ou qu'il ne veut pas ?
La sensation de mouvement dans le cas supposé, ne serait ni plus ni moins passive, quand la contraction organique, au lieu d'être produite ainsi par le débandement forcé d'un ressort central, serait l'effet immédiat d'un stimulus directement appliqué à l'organe contractile ; et si l'impression musculaire est également sensible, lorsqu'elle est précédée et déterminée par l'action nerveuse irradiée du cerveau comme lorsqu'elle est immédiatement produite par une cause stimulante étrangère, on peut conclure, je crois, de cette égalité d'impression, que l'action seule du centre organique sur les nerfs moteurs qui lui sont contigus, ne doit amener aucune modification particulière dans la sensibilité animale.
Le cerveau et les nerfs qui y aboutissent ne forment en effet qu'une seule substance homogène ; tant que l'action ne s'étend pas hors de ce système, il ne doit y avoir lieu à aucun changement ni à aucune perception nouvelle, puisque ce n'est que dans le contact ou l'action réciproque de deux systèmes qu'a lieu la sensation musculaire encore jmssive. Lorsque cette sensation commencera à devenir active, ou qu'il s'y joindra un
-cilort voulu et un pouvoir senti, en un mot, lorsque le mouvement deviendra volontaire, il faudra l'intervention de quelque agent autre que le centre organique du système nerveux, mais concevrons-nous cet agent, et si les hypothèses physiologiques nous conduisent jusqu'à lui, comment pourront-elles nous faire pénétrer dans sa constitution intime ?
Avant d'aller plus loin, observons, d'après l'exemple indiqué tout à l'heure, que nul moyen artificiel ne saurait imiter ni reproduire intérieurement les effets d'un vouloir. Excitez un nerf, vous êtes assuré de faire naître une affection dans l'animal vivant, portez le stimulant soit directement sur un muscle, soit sur le tronc ou le centre nerveux qui lui envoie des rameaux, et vous produirez à coup sûr des contractions qui pourront aussi être senties. Mais quant à la volonté, la puissance de mouvoir, elle reste siii Juris, et hors de toute atteinte, comme hors de toute imitation. Quand elle s'exerce, tous les résultats physiologiques sont incertains ou dénaturés ; tous les signes de sensibilité et de contractilité organique ou animale deviennent muets ou trompeurs (1).
Il n'y a que des images ou des idées réflexives qui puissent entrer dans notre esprit et tout ce que nous pouvons faire en nous plaçant à l'origine, c'est de chercher à lier les unes aux autres. Le métaphysicien qui parle de l'âme, abstraite du sentiment de moi, parle d'une chose, et, si on le presse bien, on voit qu'il est
(1) Il manque ici, dans le manuscrit, quatre pages, qui par suite ■des corrections, extrêmement nombreuses, en cet endroit, se réduisent à une seule (P. T.).
conduit à objectiver cette chose dans un point du cerveau. En quoi donc alors la notion qu'il se fait de lame avant le moi senti diffère-t-elle de l'image, à laquelle le physiologiste veut ramener toutes ses conceptions ? Où est donc le sujet de cette opposition si tranchée qui subsiste depuis des siècles ? Sur quoi peuvent se fonder, je ne dis pas des dogmes absolus, maismême des doutes ? car pour douter, il faut avoir quelque idée, et ici, il n'y en a point. C'est la différence du signe donné à l'inconnue qui fait tout le partage (I).
Le moi ne s'objective point dans une image ; il ne se conçoit pas non plus sous une abstraction ontologique. Toute son existence réelle est dans l'aperception de l'effort dont il se sent sujet ou cause. Mais lorsque nous voulons remonter à l'origine de cet effort senti, il faut bien nous placer nécessairement dans un point de vue extérieur au moi, et alors nous n'embrassons plus réellement que l'image ou qu'une notion de force abstraite du sentiment d'elle-même, à qui il faut donner un nom sous ce rapport, comme nous en donnons à toutes les causes, que nous concevons actuellement d'après le type intérieur, distinctes de leurs effets, ou aux sujets d'attribution que nous nommons également à part des modes attribués (nous verrons dans la suite comment ces deux notions se correspondent). Servons-nous donc, dans ce point de vue, du terme âme et supposons, puisque nous ne pouvons faire autrement, une force qui préexiste au sentiment d'elle-même, sans nous attacher à cette notion ontologique.
(1) Kant a très bien vu le nœud de la dilficullé, et sa doctrinetend à tarir la source de ces disputes éternelles entre le spiritualisme et le matérialisme.
Le métaphysicien cherchera la constitution originelle de cette faculté dans la nature du sujet. 11 affirmera «ju"elle y réside avant même cju'il y ait quelque condition de son exercice et quelque mouvement senti ou (juelque effort voulu, et suivant les procédés ontologiques, il dira que Fàme existe avant d'agir et qu'elle peut agir sans connaître ses actes, sans se connaître elle-même. La faculté dont il est question n'aura d'autre origine c|ue celle de l'àme même^ et ici, on est hien évidemment hors des limites de toutes les idées positives.
Le physiologiste à son tour ne peut pas davantage échapper à la supposition de cjuelque chose qui précède l'action ou l'exercice senti de la volonté^ et qui en est le sujet d'inhérence, mais ce sujet, il le conçoit sous l'image du centre organique, qui agit et réagit déjà sur d'autres parties de l'organisation matérielle, avant que ce sentiment d'effort naisse, puisque c'est de là qu'il ressort.
Mais d'une part, le moi, ou le véritable sujet d'attribution des actes ou de l'effort voulu ne peut se concevoir sous une notion ontologique pas plus que sous^ une image. L'idée de son individualité et de tout ce qui lui appartient ne peut être tirée d'ailleurs que de sa réflexion intime ou du sentiment du même effort, dont il est à la fois le sujet et la cause identique, donc la détermination de cette idée, quant à sa valeur et son origine, ne peut appartenir à une science ontologique abstraite ni à une science objective des phénomènes.
D'autre part, pour concevoir conmient le moi peut naître, il faut bien supposer cjuelque chose constitué avant lui, ou hors du sentiment de son vouloir naissant, quelque chose à quoi nous puissions attribuer le
mouvement ou l'action, avant que l'effort soit senti. Or sous quelle espèce d'idée ou de notion concevrons-nous cette chose préexistante au sentiment d'effort ou de moi ? Il parait bien plus naturel d'abord de se la représenter sous l'image d'une organisation matérielle et de son jeu et de prendre cette image comme le symbole de l'idée réflexive qui lui correspond, car ainsi, nous ne sortons point, ce semble, du cercle des idées positives, les seules qui puissent entrer dans l'entendement humain, savoir celle de sensation ou d'image et celle de réflexion, que l'observation intérieure peut limiter.
Mais ce point central ou individuel de l'organisation matérielle, qui tient la place de l'âme (non encore moi) dans l'iiypothèse métaphysique, est conçu par les physiologistes comme agissant ou réagissant, non conmie un mobile inerte, par une impulsion comnumiquée, mais comme un agent véritable qui a une énergie, une force propre. Or cette force comment est-elle conçue? Quel est le fondement de l'attribution que nous en faisons à l'organisation matérielle ? Pouvons-nous la considérer comme une modalité de cette organisation, ou comme une propriété, de l'ordre de celles qui constituent notre idée complexe de corps ? Ce que nous avons déjà vu et ce que nous verrons encore mieux dans la suite nous fera sentir les difficultés de cette opinion.
D'un autre côté les hypothèses précédentes nous ont appris qu'en admettant même la propriété de réaction comme inhérente au centre cérébral, il pouvait y avoir plusieurs mouvements ainsi produits dans l'organisation sans effort voulu ni senti, d'où nous avons conclu la nécessité d'admettre une force hyperorganique, que l'imagination peut bien localiser dans un point du cer-
veau différent de celui d'où partent les déterniinatioiis instinctive et automatique, mais qui par la manière dont elle se conçoit ou se sent doit échapper à toute re^irésentation.
Maintenant donc, donnons un signe à cette force véritable, qui n'est pas encore le moi, tant qu'elle ne s'exerce pas suivant certaines conditions, mais qui le deviendra en se sentant dans tel mode d'exercice ; ce nom est indifférent : ce sera âme, entéléchie, centre, tant qu'il ne correspond qu'à une notion ontologique, indéterminée et indéterminable, par la nature même du procédé intellectuel^ qui fonde son titre et nécessite son admission.
Servons-nous du terme usité dans la langue vulgaire et métaphysique. Admettons Vdme, comme force virtuelle, préexistante au mouvement fait, senti et voulu. Cette force est supposée agir sur l'organisation et ne se connaît pas et ne se sent pas encore.
Supposons que cette force agisse sur l'organisation sans se connaître, sans se sentir comme agissante, sans se distinguer de son terme d'action. Dans cet état, c'est l'àme des Stahliem, le principe vital, la forme plastique, etc., et on ne conçoit point la différence qui sépare le métaphysicien du physiologiste, lorsqu'ils remontent à la cause première d'un mouvement qui n'est pas encore l'effort senti. Mais s'agit-il uniquement de l'origine de ce sentiment effectif ou des conditions et des circonstances qui peuvent le faire naître ? Alors on rentre dans le cercle des idées intelligibles, et il ne sera pas impossible de s'entendre sur des faits d'observation pas plus que sur une hypothèse commune, et qui, revêtue des formes physiologiques ou métaphysi-
ques, reviendra peut-être au même, pour le fond des idées.
En admettant, en efTet, sous un titre quelconque, la cause ou force absolue (x) qui donne aux organes cette première impulsion d'où naît le sentiment de l'effort, soit qu'on la regarde comme inhérente à ces organes, ou comme en étant séparée, soit qu'on suppose l'identité de cette force nominale lorsqu'elle agit sans se connaître, soit qu'on la distingue d'une autre force qui a seule la propriété d'agir avec le sentiment d'ellemême dans son effort, toujours faudra-t-il convenir : 1" que cet effort senti a une origine et des conditions ; 2° qu'en subsistant toujours le même dans l'état de veille pendant que les affections varient sans cesse, c'est en lui que peut se fonder l'individualité persévérante ; 3° que ce sentiment est sujet à s'envelopper dans certaines circonstances et à se développer ou s'éclaircir dans d'autre ; 4° que les circonstances où il se développe et s'obscurcit ne peuvent être celles d'où il a pu originairement ressortir ; donc 5° qu'il n'y a point d'effort voulu ou d'individualité constituée dans l'instinct et que le vouloir ou aucun autre acte intellectuel ne peut prendre son origine dans l'état affectif ou la sensation pure ; 6° mais pourtant il y a dans cet état des mouvements faits, et qui jjeuvent être même confusément sentis, et nous savons physiologiquement que le cerveau fonctionne dès lors pour les produire, comme il continue encore à fonctionner dans plusieurs cas, où il y a des mouvements effectués dans l'organisation sans être sentis, ou sentis sans être voulus. Donc 7" il y a quelque autre chose que le cerveau qui commence le mouvement lorsque celui-ci est voulu et accompagné d'effort. Cette force que je ne puis localiser
DE LA DÉCOMPOSITION DE LA PENSÉE 22i
ni confondre avec un point du cerveau, ni concevoir hors du moi sans en dénaturer l'idée, je l'appelle i'/m<? en tant que je la conçois comme virtuelle et dans l'attente de l'acte, et moi dès quelle a commencé d'ag-ir avec le sentiment d'elle-même, et c'est ce commencement qu'il m'importe uniquement de fixer ; c'est là et €e n'est que là qu'est pour moi l'origine de la science identifiée avec l'existence même, non ontologique ou abstraite mais réelle ou sentie.
Cela posé, je reprends mes hypothèses physiologiques précédentes en modifiant seulement les termes où elles étaient conçues, de manière à ce qu'elles représentent toutes les conditions que je viens de poser et je dis.
D. Troisième Hypothèse mixte.
X"" Tant que le centre de motilité organique réagit sous les imj)ressions provocantes des organes intérieurs qui l'excitent sympathiquement, les mouvements instinctifs, produits de cette réaction, ne peuvent être sentis, et encore moins voulus, que ce soit alors l'âme, ou le principe vital ou le centre organique, doué d'une énergie propre, qui agisse alors, peu importe ! et la question n'est que nominale. Il vaudrait peut-être mieux dire avec Locke que l'âme n'agit pas encore puisqu'il n'y a pas de volonté exercée et nous conclurons cette nullité d'exercice du vouloir de celle de conscience et d'efibrt senti. On pourrait dire de plus que non seulement il n'y a pas d'aperception actuelle dans ces mouvements organiques, mais encore qu'il n'y a pas les conditions d'une aperceptibilité possible, et c'est ainsi, pour le remarquer en passant, qu'on détruirait une objection derrière laquelle pourraient encore se retran-
cher les disciples de Stahl comme ceux de Descartes (1).
2° Au moment où va finir l'empire absolu de V instinct, les affections s'affaiblissent, la résistance musculaire augmente, le centre de motilité propre entre en action par lui-même, et par suite des déterminations qu'il peut avoir contractées et des rapports qui se sont établis déjà entre lui et les organes mobiles. De là résultent des contractions musculaires qui peuvent alors être distinctement senties en raison comparée de l'impressionalité nerveuse propre et de Faccroissement de résistance organique, mais jusque-là point d'effort senti, ni voulu, point d'action proprement dite.
3" La sensation musculaire étant transmise au centre, l'àme ou la force hyperorganique qu'on suppose être
(1) En effet, si l'on convient que fàme peut agir quelquefois, sans apercevoir ses actes, l'hypothèse de Stahl doit cesser de paraître invraisemblable ; d'un autre côté, si l'àme n'est censée pi'endre part aux mouvements que par la sensation ou l'exercice d'une attention plus expresse, pourquoi lui attribuerait-on autre chose que lexercice de cette faculté, purement intellectuelle, par hypothèse? Et pourquoi croirait-on qu'elle a une influence directe sur queliiue mouvement que ce soit ? Le moyen, ce me semble, de prévenir ces deux difficultés qui ne peuvent se concilier avec le fait de conscience et tendent à masquer entièrement son origine, c'est de reconnaître trois espèces de mouvements, les uns purement organiques ou vitaux, absolument étrangers au principe de la connaissance, les autres, non aperçus, ou encore simplement sentis, parce que la volonté, qui a le pouvoir de les produire et les conditions nécessaires pour exercer ce pouvoir, ne l'exerce pas actuellement, comme dans l'habitude ; les troisièmes^ enfin, aperçus et volontaires dans l'exercice plein et entier de la force motrice qui est moi. L'hypothèse de Stahl et celle des Cartésiens se trouveraient ainsi renversées, car si ces différences existent, il laat bien qu'elles aient leur raison suffisante et comment leur en assigner une dans des systèmes, où l'on affirme que l'âme pensante exécute tous les mouvements ou qu'elle n'en exécute aucun ?
DE LA DKCOMPOSITION DK LA PENSÉE 223
par rapport au centre cérébral ce qu'est celui-ci, par rapport aux organes cju'il tient sous sa dépendance, 1 ame en conserve une détermination qui est comme une sorte de souvenir confus ou d'idée imparfaite. En vertu de cette détermination la force motrice commence à se déployer sur son organe propre, et toutle jeu d'actions et de réactions du système nerveux sur le musîulaire s accomplissant, par suite, comme dans les hypothèses précédentes, le sentiment d'effort nait pour la première fois et n'aura plus qu'à se développer progressivement, cà se dégager de toutes les autres impressions diverses pour être distinctement aperçu. Cette action hyperorganique n'est-elle pas ici la condition spéciale que nous cherchions, et sans l'isoler de l'ensemble des autres circonstances vraiment organiques, ni sans la mettre avant elles, ne faut-il pas reconnaître qu'elle est nécessaire pour les compléter et comme la raison suffisante de la différence qui existe, dans notre sens intime, entre une simple sensation musculaire et un etfort senti. Ainsi, comme la locomotion instinctive ne peut avoir lieu, en aucune manière, sans la réaction d'un centre organique, comme le mouvement ne peut être senti hors de l'influence directe du centre, de même l'effort joint cà ce mouvement ne peut être voulu ou senti lui-même, hors de l'action réelle d'une force su?' Juris, librement déployée sur l'organisation à qui elle est supérieure (1) quand ce déploiement a lieu ; alors, mais alors simplement, il y a action complète.
Ce n'est que dans cette action complète que, le mou- Ci) Comme il faut hétérogénéité de système pour que la sensation musculaire naisse, on pourrait dire qu'il faut une autre sorte d'hétérogénéité entre le principe qui donne l'impulsion et le centre «jui la reçoit, pour que l'etTort puisse commencer à être senti.
22i ŒUVRES DE MAINE DE BIRAN
vement étant jïerçu comme effet et senti dans un terme organique résistant, le moi se trouve constitué sous la relation nécessaire de cause distincte mais non séparée de son etTet, de sujet d'efïbrt aussi essentiellement distinct du terme qui résiste, en un mot d'antécédent individuel et permanent de tous les rapports dont les conséquents sont variables et multiples, et c'est là, dans ce fait unique, et en ayant égard à la condition nécessaire, sur laquelle il se fonde, qu'on trouverait le type exemj)laire de toutes ces idées de causalité^ d'identité^ d'unité, de pluralité, qui ne seraient plus des catégories diverses dans l'absolu, mais des termes vraiment significatifs, qui expriment autant de points de vue sous lesquels le même sujet moteur et pensant s'aperçoit moi en se distinguant de ce qui ne l'est pas.
Arrêtons-nous ici. C'est avoir employé sans doute bien du temps et des détours pour franchir un pas qui n'a jamais dû embarrasser les métaphysiciens [ex professa ?) et où nos modernes les plus profonds ne semblent pas avoir trouvé de mystères, et pourtant, si Ton compare attentivement les divers systèmes de philosophie, on s'apercevra que toutes les inexactitudes, les diversités et les divergences d'opinions tiennent précisément à l'indétermination d'un premier fait, d'un premier vouloir, par suite à celle du signe expressif de l'individualité personnelle, présupposée par les uns sous le nom de pensée substantielle absolue, indépendante de tout exercice des sens, identifiée par les autres sous le nom de volonté avec les affections sensitives, rattachée plus exactement par quelques philosophes à une force active qui s'exerce sur une résistance, mais abstraite des conditions... (1).
(1) Ici s'arrêtent les notes manuscrites qui subsistent dans le
Le problème de la fécondation du germe intellectuel n'est-il pas en effet d'un ordre plus élevé que celui de la formation môme du germe physique vivant? Si pour atteindre celui-ci, il fallait faire hors de nous une multitude d'observations et d'expériences peut-être impossibles, pour pénétrer l'autre ne faudrait-il pas faire en même temps, et dans soi et hors de soi, des observations plus impossibles encore? A défaut de faits, on a recours à l'imagination dans le premier problème ; ici nous n'avons pas même cette ressource complète, car ce jeu d'instruments organiques, ces mouvements que nous nous représentons comme ayant précédé et pu amener la première connaissance personnelle, sont nécessairement conçus hors de moi ; ils ne sont donc pas lui et ne peuvent nous éclairer sur son origine comme moi ou sujet commençant à s'apercevoir et à exister pour lui-même. Cependant nous sommes forcés d'admettre ici Texistence d'une force aveugle, qui nous est manifestée dans d'autres êtres par des signes extérieurs, en même temps que nous ne pouvons attribuer à notre moi que ce qu'il sent réellement comme lui appartenant en propre, sans pouvoir identifier ces deux ordres de perceptions. Etudier leur parallélisme par deux méthodes d'observation, appropriées à chacun de ces ordres, cherciier dans la série des faits organiques (qui peut commencer avant et se continuer après la série des modes intellectuels) quel est le terme de la première qui paraît avoir les conditions nécessaires, pour correspondre à l'origine de l'autre, mais sans
i'ond Grateloup. Nous publions maintenant la copie de Genève, •<ï'est-à-dire la copie du manuscrit qui fut présenté à l'Institut par Maine de Biran, et qu'il na ni revue, ni cori'igée, en vue de VVAiiion de son Mémoire (P. T.).
admettre ni rejeter absolument une dérivation ou une^ production immédiate, qui ne peut être justifiée ici par notre manière de concevoir les deux ordres de phénomènes ; enfin, en nous appuyant sur les premiers comme signes naturels ou conditions intelligibles des seconds, quand ceux-ci surtout ne peuvent être immédiatement observés, ne jamais confondre le signe avec la chose signifiée ; telle doit être, je crois, la marche de notre^ esprit, dans des recherches infiniment délicates, où les sujets d'illusion sont si multipliés et où le génie même s'égare (1).
Rassurés sur la direction particulière que nous donnons à notre double analyse, et avertis des limites où nous devons la circonscrire, jDoursuivons maintenant, en nous rapprochant davantage des faits d'observation intérieure et de leur origine.
(1) C'est pour avoir voulu suivre h perle de vue la branche des laits réfléchis, sans donner aucune attention à sa collatérale organique, que les métaphysiciens, les Allemands surtout, doués du plus grand talent pliilosophiquf, me paraissent s'être tant égarés dans un monde purement abstrait. En suivant cette route, il est impossible de ne pas aboutir à l'idéalisme le plus complet; en suivant aussi exclusivement la branche des faits physiques ou organiques, on peut bien confondre souvent les signes avec les choses signifiées; on paraîtra (comme le disent souvent des esprits très superficiels) matérialiser la pensée; mais cette sorte de matérialisme ne peut être que dans l'expression, les hommes doués du génie de l'observation physiologique et des faits de sentiment immédiat qui y correspondent, ne peuvent être matérialistes dans aucun des sens que l'on voudrait attacher à ce mot très indéfinissable : ils font, je crois, trop abstraction des faits réflectibles et sont trop disposés à les identifier avec ceux dont ils s'occupent exclusivement, mais ils ont du moins cet avantage de ne pas se placer au-delà de tout ordre de faits réels, d'avoir une sorte de critérium qui confirme ou réalise leurs opinions, et, ce qui est audessus de tout, de pouvoir appliquer leurs précieuses découvertesà l'utilité, au bonheur, au perfectionnement de l'individu et peut- «tre de l'espèce.
Dans le premier effort déterminé par le centre d'action directe ou le principe d'unicité conçu comme inhérent à ce centre (1), ce mouvement doit être d'abord seiiti dans le résultat simple de contraction ou de résistance musculaire, avant d'être aperçu sous cette relation ^qui devient ensuite si profondément habituelle) à'eff'et à la force consciente productive [moi) et par conséquent avant d'être roz//«^. Prétendre que le premier de tous les mouvements peut avoir été accompagné d'un vouloir^ ou déterminé f)ar un tel acte, c'est bien supposer une volonté ou des facultés innées, ou transporter l'origine de dérivation des facultés intellectuelles dans l'instinct pur, qui paraît être, au contraire, la négation de toutes ces facultés puisque nous ne pouvons les supposer qu'autant qu'elles agissent hors de la conscience ; mais la sensation simple du mouvement tient ici d'une manière si immédiate à l'aperception ou sentiment relatif de puissance d'effort, que toute expression di^'érenliel/e nous manque absolument, pour représenter dans la limite cette fluxion infinitésimale d'un mode à un autre, qui en diffère, mais seulement, par un instant inappréciable de la durée.
Dans l'état actuel de nos facultés, et surtout dans cet ordre de sensations et d'idées qui semblent nous venir toutes faites du dehors, le sentiment immédiat paraît précéder le jugement qui est lui-même avant le vouloir ; car bien sûrement, en prenant ce dernier terme dans le sens propre que la réflexion lui attribue, on ne peut vouloir que ce qu'on connaît ; mais, dans le mode pri-
(1) Je distingue l'origine de dérivation de l'origine d'ordre. Un fait peut être avant un autre, sans avoir avec lui aucun rapport de prodjiction ou de cause. 11 me semble que l'on confond trop souvent ces deux emplois du mot origine
mitiveinent et essentiellement relatif d'une force vivante appliquée à une résistance matérielle ou organique, l'impression du mouvement, le sentiment ou l'aperception de la puissance capable de le produire, et la volonté de cette production sont trois termes si rapprochés, ou si rapidement successifs, qu'ils paraissent bien complètement simultanés et comme indivisibles. Or, je dis : 1° Que ce sentiment de puissance et ce vouloir primitif, qui fondent Végoïté, ne peuvent ressortir de la même manière de toute sensation simple de mouvement. Le cœur, par exemple, pourrait battre continuellement d'une manière très sensible pour l'animal, sans qu'il en dérivât jamais aucun sentiment de pouvoir ou de vouloir, ni de force relative à ce mouvement, qui demeurerait ainsi au rang- des affections pures et simples. Il en est de même de tous les mouvements, quoiqu'exécutés par des muscles dits volontaires, lorsqu'ils s'accomplissent sous la loi de l'instinct et par réaction sympathique ; sentis alors en résultats ou comme affections par l'animal, ils ne peuvent être aperçus ni voulus. Il faut donc qu'il y ait quelques conditions jDarticulières, inhérentes, pour ainsi dire, soit au matériel même du mouvement ou à la manière dont il est organiquement effectué, soit à la force qui l'effectue, pour qu'il puisse s'approprier à l'aperception et au vouloir. Or, ces conditions me paraissent bien se rallier d'abord au mode d'influence d'un centre unique et à la nature particulière des esprits [cellulati) ou d'un fluide <{uelconque qu'il irradierait pour elfectuer les contractions, etc. ; en second lieu, à l'afiaiblissement de toutes les autres impressions affectives qui, soit qu'elles déterminassent la production sympathique et forcée du mouvement, soit seulement qu'elles concourussent avec lui,
ne lui permettraient jamais de ressortir à part d'elles, dans la conscience, ni par conséquent de l'approprier au vouloir et avant, à la connaissance. Cette condition nous oblige donc à chercher hors de tout instinct moteur jjrimitif, l'origine réelle de l'aperception, du jugement, et de la volonté ; éclaircissons ceci par des exemples.
L'enfant crie d'abord, comme il se meut, par instinct, et je ne crois pas que l'on puisse dire qu'en naissant, il aperçoit et veut les mouvements vocaux qui forment ses vagissements ; mais, quelque temps après, nous pouvons reconnaître qu'il a transformé ses cris en signes volontaires dont il se sert pour appeler à son secours. 11 a déjà franchi un grand passage, mais comment l'aurait-ilpu, si de vives affectious avaient toujours entraîné l'effort vocal, et s'il n'y avait pas, dans la suite des progrès, quelque condition ou circonstance particulière de la production de ses mouvements, qui y fît naître le sentiment d'un pouvoir effectif, et en déterminât par suite le vouloir.
Il nous arrive souvent encore de prendre, pour ainsi dire, sur le fait, certains actes auparavant inaperçus, qu'une impulsion tout à fait aveugle avait déterminés, et c'est de là que nous partons pour les reproduire, les diriger ou les contrarier avec le sentiment actuel d'un efîbrt. Mais si ces actes eussent toujours été produits de la même manière, ou suivant les mêmes conditions automatiques, comment les aurions-nous aperçus, et si nous ne les avions pas aperçus, comment auraient-ils été voulus ?
Quelquefois, nous sommes subitement tirés de l'état de sommeil et de rêve par des mouvements brusques, des paroles, de fortes aspirations qui, partant d'une force différente assurément de celle du moi, ne peu-
vent néanmoins lui demeurer tout à fait étrangères en résultat^ lors même qu'elle n'en a pas été le principe ou la cause efficiente. Le centre directement moteur ne semble-t-il pas ici recevoir l'éveil, comme il peut l'avoir reçu par ces premières sensations de mouvements qui ont immédiatement précédé l'exercice des premiers vouloirs? tous les actes automatiques et les véritables affections, qui sont avant ce réveil, ne corregpondent-ils pas bien à tout ce qui est avant la seconde naissance, celle de la personne?
Je me crois donc fondé à dire que le mouvement ■senti est une impression particulière et sui generis, qui diffère de toutes celles qui ont leur siège exclusif dans l'organe nerveux, en ce qu'elle est non affective dans son caractère propre, et c'est cette condition même qui pourra la rapprocher du caractère aperceptif, lorsqu'elle sera plus ou moins isolée des affections de la sensibilité et non absolument déterminée par elles. Le mouvement ainsi considéré comme sensation, est un mode simple comme tout autre, et ne renferme rien de plus ; nous ne pourrions donc dériver de cette source aucun ordre de facultés particulières ni d'idées réflectibles.
Mais si nous avons égard aux conditions primitives qui peuvent constituer le mouvement perceptible dans son effet, et volontaire dans son principe, nous sommes obligés d'y reconnaître quelque chose de plus que dans une sensation ou dans un mode passif quelconque ; ici, une impression faite sur l'organe est transmise directement ou indirectement au centre ; là, c'est V action du centre qui va tirer l'impression de l'organe <]u'elle met en jeu, et qui est employée encore à la recueillir, à la fixer : de là un sentiment réflexible de
puissance, dans l'effet propre de la détermination motrice, et une perception de mode simultanée dans son résultat organique. Ainsi se trouvent constitués dans cette action (alors seulement complète), un sujet par rapport à un terme, une substance par rapport à son mode et avant tout une cause par rapport à son produit; en un mot, le phénomhie de conscience, tel qu'il nous apparaît quand nous regardons du dehors au dedans.
Je dis en second lieu que l'aperception personnelle et le premier acte du vouloir, dont elle est inséparable, ne peuvent pas plus ressortir d'une impression passive quelconque de la sensibilité, que du mouvement senti le plus complètement organique, ou le plus dénué des conditions qui peuvent l'approjDrier à la puissance volontaire.
Cette assertion paradoxale, sans doute, pour ceux qui considéreraient encore l'affection sensitive dans le degré qui la constitue aiiimale, comme absolument indivisible de la conscience de moi (et vice versa), a déjà reçu, je pense du moins, quelques probabilités, par les exemples rapportés dans le chapitre précédent. Mais si l'on convenait une fois (et comment le nier lorsque les faits le confirment), que toutes les affections réelles de la sensibilité intérieure ou extérieure, ne sont pas accompagnées de l'aperception personnelle, ou même ne le sont pas également ; il faudrait bien distinguer celles qui jouissent éminemment de ce privilège, de celles qui en sont le plus dénuées, et remonter jusqu'aux conditions originelles de ces différences. Or si ces recherches conduisaient à faire voir que les degrés d'aperceptiliilité ou de réflectibilité des diverses ■espèces d'impressions, croissent précisément dans le
rapport des conditions de motilité volontaire propres aux organes qui en sont les sièges, ou en raison de l'intervention actuelle delà puissance motrice (et vice versa), ne serait-ce pas là une sorte de démonstration assez directe de la proposition qui précède et en même temps une preuve confirmative du principe qui fait l'objet de ce chapitre, savoir que l'exercice premier du vouloir, fondé lui-même sur certaines conditions organiques qui peuvent l'actualiser, est la source réelle du second élément, formel, de toutes nos sensations et idées? Mais sans anticiper sur l'analyse des sens qui va suivre, cherchons encore à éclaircir Y origine de ce second élément, ou prouvons du moins la nécessité de remonter jusqu'à elle.
(III. — Nécessité de reconnaître le fondement essentiel qu'a dans cette puissance l'élément réflectible de nos sensations complètes. Faits qui tendent a prouver ce. fondement).
Le sentiment de moi n'est pas différent du fait même de notre existence individuelle ; encore un coup, il n'est pas également inséparable de toutes les modifications de la sensibilité ; il ne forme point avec elles ou dans elles un seul élément indivisible. Dans ce sentiment complet de l'existence, tel que nous l'éprouvons et pouvons actuellement le réfléchir, il entre quelque chose de plus que des modes passagers, quelque chose qui coïncide successivement ou simultanément avec tous, et n'est absolument identifié avec aucun, qui reste le même quand ils changent : tellement, que ce moi identique et individuel, dont on affirme les modifications quelconques, ne les devient pas mais les sent, en les
rapportant à ses organes comme sièges directement affectés, ou les perçoit en les rapportant à quelque objet, ou s'aperçoit en elles en se les attribuant conmic sujet ou cause productive. Le terme unique sensation n'est guère propre à marquer ces ditTérences qui pourtant sont très notables.
Ce double rapport d'inhérence et de causalité objective ou personnelle entre essentiellement dans tous les modes sentis, perçus ou aperçus par le moi ; autrement, la personne n'y est pas, et l'être sensitif peut être dit les devenir. Maintenant, je demande si un tel rapport est inné., ou s'il a quelque source, quelque condition originelle assignable ; en d'autres ternies, les premières impressions de la sensibilité extérieure sont-elles d'abord perçues comme effets de quelque cause étrangère connue ou supposée par anticipation (1) ? Le moi connaît-il originairement son existence comme simple vertu sentante., eiTectuée par les objets, ou bien s'aperçoit-il comme cause productive de certains modes ou actes ? Enfin ce rapport intime de la cause à l'effet (inséparable de toute connaissance quelconque, y compris celle de notre moi) a-t-il son fondement originel dans notre passivité, ou dans l'exercice et le sentiment de notre activité (2) ?
En suivant la première alternative, je ne vois pas comment on peut échapper <à la supposition de quelque chose d'inné. 11 faudra dire que les premières idées, venues toutes faites du dehors dans un moi préexistant et inné à lui-même., y portent le type de leur cause
(1) C'est ce que pense une Ecolo célèbre, celle d'Edimbourg et Ad. Smith sur les sens exlerncs.
(2) C'est bien l'un ou l'autre, et je n'y conçois point de milieu.
avec celui de leur objet, ou que ce rapport est une forme naturelle, inhérente à la sensibilité qui en revêt les phénomènes, etc. ou bien, pour écarter ces difficultés, il faudra faire abstraction de toute idée primitive et réelle de puissance, de force ou cause productive, et tout réduire en nous, comme hors de nous, à une simple succession passive de modes ou d'effets. Ainsi, ou l'on met entièrement de côté les idées réflectibles, ou l'on déguise leur nature en les confondant avec la matière de nos sensations, et leur donnant même origine ; (ici, par exemple, on altère tout à fait le rapport de causalité en mettant le conséquent objectif avant l'antécédent personnel), ou bien lorsqu'on reconnaît expressément la nature de ces idées purement réflectibles en nous-mêmes, et qu'on les sépare des impressions sensibles ou de leurs résultats immédiats, on nie qu'elles aient une origine quelconque, on les affranchit de toutes conditions, on les réalise hors de l'existence même, ce qui est bien altérer encore d'une autre manière, le rapport dont il s'agit, je ne connais guère en philosoj)hie de doctrine à!origine mitoyenne entre ces deux extrêmes (1).
En admettant la seconde alternative, ou plaçant
(1) Quoique Locke et ses disciples fidèles soient les plus rapprochés de ce milieu, ils penchent encore vers l'opinion qui admet quelque chose d'inné : car la réflexion, qu'ils admettent comme une source d'idées, séparée des sens, n'a point elle-même d'origine ni de condition. Aussi n'ont-ils aucun moyen à opposer contre les restrictions que Leibnitz apporte au fameux principe : nihil est in intellectu guod noti prias fuerit in sensu, en y ajoutant: excipe ipsum xntMectum, exception qui détruit le principe, en admettant qu'il peut y avoir originellement dans le moi, inné à lui-même, quelque chose d'indépendant d'un exercice quelconque <les sens.
dans une activité toute intérieure le fondement de la notion primitive de cause ou puissance (comme celui de toutes les idées réfléchies du même ordre, telles que celles de substance, d'identité, etc.), on peut encore réaliser cette activité virtuelle, hors du sentiment de son exercice, en l'affirmant d'un sujet pris in ahstracto (1), ce qui est bien mettre la copie avant le modèle.
Mais si, ne voulant point s'élever au-dessus de l'ordre des existants, on cherche en soi-même l'origine de ce rapport, de ce type exemplaire de toute idée de cause ou de puissance productive que nous étendons nécessairement à tous les phénomènes, et qui fait même partie essentielle àes perceptions (lue nous en avons, cette origine s'identifiera dès lors complètement avec le sentiment primitif de notre existence individuelle, dans la conception réflectible d'une force qui ne devient vivante ou consciente d'elle-même, que par son déploiement acttiel sur un terme approj)rié, et par l'ensemble des conditions ou moyens qui peuvent servir à préparer et à effectuer ce déploiement. D'où résulte, je crois, assez clairement le but d'utilité des recherches et considérations précédentes sur le fondement originaire de Yaperception et du vouloir, considérations qui trouveront bientôt un sujet d'application encore plus direct, et serviront de plus en plus à développer le principe que nous avons choisi pour épigraphe : voluntas principium dat (2).
(1) C'est le point de vue de Leibnitz. Voyez ses Essais sur l entendement humain.
(2) .Te trouve dans les Essais de Hume sur l'entendement humain (Tome I des Essais philosop. 2« Essai page 19. Voyez surtout la note de cette page), un passage qui a trop de rapport
Mais j'ai lieu de craindre encore que des esprits sages, accoutumés peut-être à un langage différent de celui dont je suis obligé de me servir, pour exprimer
avec le principe sur lequel je fonde presque toutes mes analyses pour que je puisse me résoudre à le passer sous silence. Il n'en est pas de plus propre, ce me semble, à faire voir qu'il est utile, nécessaire même de remonter jusqu'au point obscur d'où j'ai cru devoir partir.
Hume paraît avoir bien senti la réalité de ce principe que la notion de pouvoir et de causalité, transportée hors de nous, se déduit du sentiment intérieur de notre force propre et de l'empire exercé par la volonté, d'abord sur les organes du corps, puis, comme il dit, sur les facultés de l'esprit. Mais ce philosophe subtil, qui se complaisait bien plus à rassembler des nuages qu'à chercher à en dissiper quelques-uns, fait tous ses efforts pour affaiblir et anéantir, autant qu'il est en lui, la force de ce principe qui aurait pu lui fournir une issue dans le labyrinthe de doutes sceptiques, où il semble tourner avec tant de plaisir.
« L'influence des volitions sur les organes corporels, dit-il, est un fait d'expérience, comme toutes les opérations de la nature » (Oui c'est un fait d'expérience ou d'observation intérieure ; mais je nie la parité, car je ne puis croire qu'en nous élevant jusqu'aux cieux, ou descendant en nous-mêmes, nous contemplions toujours également noXre pensée).
« On n'eut jamais pu prévoir ce fait dans l'énergie de sa cause ». Prévoir le fait hors de l'existence de la cause, qui n'existe ellemême comme telle que dans la relation à son produit effectif actuel, cela est réellement impossible ; mais la cause ou force productive étant une fois conçue en action, ou, ce qui revient au même, existant comme force, son énergie réelle et radicale est très clairement aperçue dans l'effet, ou l'acte produit, on pourrait même dire prévue dans le sentiment expérimental ou le souvenir du pouvoir ; et c'est précisément cette énergie de la cause sentie ou prévue dans son etfet intérieur, qui devient, par une suite de développements et d'associations d'idées de différents ordres, le type de toute liaison ou relation d'un fait objectif quelconque, à une cause productive plus ou moins éloignée, essentiellement inconnue comme première, mais que nous n'en sommes jias moins forcés de supposer, de nomtner, etc. (Voyez la Ire section). << Nous sommes condamnés à ignorer éternellement les moyens efficaces de la production des mouvements volontaires ; tant s'en faut que
un ordre de notions et de faits à peu près abandonné de nos jours, nie suivant depuis longtemps avec une
nous en ayons le sentiment immédiat». Ici paraît bien à nu toute l'illusion contre laquelle nous avons lait tous nos efforts pour nous prémunir, savoir celle qui confond dans leur source le sentiment immédiat avec l'aperceplion et la réflexion, et l'un et l'autre avec la perception ou représentation des choses hors de nous. Il y a un sentiment immédiat, absolu et général de tous les éléments sen- ■sibles unis dans une même combinaison vivante ; il y a une aperception individuelle qui a pour objet distinct (aussi immédiat) l'ensemble des parties obéissantes à la même volonté et pour sujet un celui de l'effort (relatif; même, employé à les diriger, à les contracter, les mouvoir ; enfin, il y a une représentation tout à fait objective de ces instruments ou moyens de motilité, telle que se la font les anatomistes qui observent les dispositions, l'ordre et le jeu des divers organes musculaires, etc. 11 n'est pas permis de confondre, dans aucun cas, ces trois points de vue distincts sur lesquels s'appuie la science de l'homme ; autrement, on ne s'entend plus. Il est assez évident qu'il n'existe aucun rapport nécessaire entre le sentiment immédiat, qui correspond à la contraction actuelle d'un muscle, et l'aperception de Vefficacité réelle d'une force (moi), qui opère le mouvement d'une part, et la connaissance objective des moyens employés de l'autre. C'est comme si je niais la perception réelle des couleurs, fondée sur ce que ne connaissant point le tluide lumineux en lui-même, ni les ébranlements qu'il communique à la rétine, il me serait impossible d'en percevoir les effets : et ici encore le cas est bien moins favorable, car si nous ne connaissons pas la cause qui nous fait voir, nous ne connaissons rien de plus clairement (en nous en tenant au fait de conscience) que la cause qui fait mouvoir nos organes. Pour que nous puissions avoir en même temps le sentiment intérieur de l'action, et la connaissance objective des moyens qui l'opèrent, il faudrait donc que nous puissions être à la fois nous et autres que nous.
Mais le sceptique va plus loin : « L'idée de force et de pouvoir, dit-il, en terminant ses argumentations, ne dérive d'aucune conscience intérieure, puisque nous ne sentons réellement aucun pouvoir en produisant des mouvements dans nos corps, et en appliquant nos membres à diverses fonctions ». Comment donc sommesnous avertis, que c'est nous qui mouvons, et qui est-ce qui différencie dans la conscience un acte volontaire d'un mouvement organique, tel que le battement du cœur ? Hume rend ici, à mon avis, un hommage réel à la solidité du principe, puisqu'il prend enfln le
certaine méfiance, ne m'arrêtent à la fin et ne disent r Le sentiment de moi ne peut être conçu d'aucune manière, séparément des impressions ou modifications actuelles de la sensibilité, c'est donc un élément purement abstrait, qui n'a aucune réalité propre dans notre existence. Pourquoi se donner tant de peine pour le rattacher à des conditions efï'ectives particulières, ou les lui assigner séparément dans Fexercice de quelque fonction, autre que celles qui sont comprises sous le terme général sensibilité ? Je pense avoir été déjà au devant de cette objection ; mais je répondrai encore plus expressément, que, dans mon point de vue, l'aperception de moi se fonde toujours sur un acte ou le résultat d'un acte, qui est un mode très réel, et non point un pur concept abstrait. Or, je disque ce mode a ses conditions propres, différentes de celles de l'aflectibilité, qui peut subsister hors de lui^ comme lui hors d'elle jusqu'à un certain point. Ecartons, par exemple, toute impression du dehors ; que les yeux soient ouverts dans les ténèbres, que les oreilles soient tendues {arrigantiir) dans le silence, tous les muscles volontaires contractés dans le repos, etc., et nous aurons, pour ainsi dire, V élément personnel pur , pris dans sa condition proprement efficiente, le rapport du sujet au terme de l'effort. Suspendez, au contraire, toute action de la force motrice, ou ce qui revient au même, anéantissez par la pensée tout terme propre ou direct de son déploiement, et \n, personne n'est plus que virtuelle (1), elle ne
parti désespéré de nier le fait même de sentiment, sur lequel il repose. Les cartésiens eux-mêmes n'avaient pas osé aller jusquelà ; quoiqu'ils niassent la réalité ou l'efficacité d'une force motricede l'àme, ils reconnaissaient bien le sentiment d'un pouvoir illusoire, à la véi'ité, dans leur système.
(1) Nous ignorons complètement ce que sont les forces en elles-
peut pas même être dite exister d'aucune manière, puisqu'elle n'est jamais que dans sa conscience . Il n'y a point de temps, point de cliaîne commune d'existence, et pourtant l'impressionnabilité organique s'exerce; des affections, peut-être même quelques images confuses, se succèdent, se remplacent dans les sens externes ou internes. Tel est l'être dont la personnalité n'est pas encore née ; tels nous sommes dans le sommeil et dans tous les états où cette puissance est suspendue ou opprimée. NoTlkT élément sensitif.
Maintenant, s'il est vrai que toutes les modifications diverses de l'être qui sent ou aj)crçoit, correspondent à des circonstances particulières et actuelles du jeu des organes, suivant un rapport quelconque de conditionnalité (fut-ce même d harmonie préalable), nous devrons retrouver, dans les instruments qui servent à effectuer ou à reproduire sans cesse ces deux sortes d'éléments, (les affections sensitives d'une part, et les modes de Feffort de l'autre) quelques signes apparents de la diversité et du changement, ou de l'uniformité et de la constance, qui caractérisent respectivement ces modes au dedans de nous-mêmes.
Or, la physiologie nous apprend, dun côté, que les organes affectibles par des causes diverses d'impressions, externes ou internes, diffèrent singulièrement entre eux, dans les propriétés physiques de consistance,, de grosseur ou de ténuité, d'enveloppement ou d'anu-
mémes ; mais il est impossible de les concevoir actuellement séparées d'un terme quelconque de déploiement, car ce serait supposer des forces 7ion agissantes. Aussi, en admettant Tindestructibilité de l'àme ou de la monade centrale, le grand Leibnitz admettait également celle d'une sorte de corps organisé, qui ne faisait que s'envelopper à la mort pour se développer de nouveau.
dation des fibres nerveuses qui concourent à former ces organes ; tandis que les nerfs cérébraux, qui servent spécialement aux fonctions de la motilité volontaire dans divers sens, offrent partout le même aspect et des propriétés apparentes homogènes (1).
Ainsi plus les sens externes sont subordonnés à l'action volontaire et appropriés à Teffort, plus ils conservent aussi de fixité dans les impressions et de constance dans leurs dispositions sensitives. Ils ne sont point, comme les organes internes, susceptibles de ces grandes anomalies ou perturbations de sensibilité, qui ne laisseraient au jugement, aucune prise, aucune forme constante. D'ailleurs, comme un rapport naturel lie ces sens à certaines forces physiques, il était nécessaire qu'ils fussent régis par une puissance qui les maintint ou les proportionnât au ton des agents externes ; autrement, ceux-ci restant les mêmes, chaque variation organique, chaque saillie delà sensibilité aurait anéanti le rapport, et le jugement n'eiit jamais pu naître.
On connaît aussi le système de Bonnet qui esta peu près le même : Nec sunt somnia non docentium sed optantium, heureux en effet que les espérances nous tiennent lieu de certitude, sur cette douce et consolante idée d'une survivance dont les âmes sensibles ne sauraient jamais se délaclier.
(1) Voyez \' Anatomie phi/siolofjique de Bicliat, art. des nerfs et des muscles qui servent aux deux vies animale et organi^uo. Jionnet a bien pu chercher à expliquer la diversité des sensations d'une même espèce, telle que les odeurs, les couleurs, parla différence des fibres, ou des mouvements de fibres d"un même sens, etc. Mais comment eût-il pu appliquer son hypothèse à ces fonctions multiples et variées dans leurs résultats (quoique uniformes dans les tnoi/ens et unes dans le principe el'ficienl) par lesquelles l'individu acquiert dans le toucher actif, les idées distinctes de cette prodigieuse variélé de formes ? La différence des instruments propres de la sensibilité ou des nerfs purement sensitifs ne fait presque rien dans ce dernier cas.
La faculté de juger (1) ou de percevoir ne commence donc pas indifféremment à un exercice quelconque des sens, elle n'a point, comme on dit, son origine dans la sensation en général prise pour toute modification affective (et réduite à la matière) ; mais, essentiellement renfermée dans les modes actifs de la volonté, elle s'identifie complètement avec l'exercice de cette puissance ou en est le résultat le plus immédiat.
Nous pouvons lire jusqu'à un certain point dans notre organisation les signes sensibles auxquels se rattachent l'identité, l'uniformité, la constance, d'une part ; la diversité, la multiplicité et les changements, de l'autre : nous pouvons distinguer ce qui fournit, pour ainsi dire, une matière, de ce qui donne une forme, et cela sans avoir besoin d'admettre rien d'inné, rien de mystérieux, rien qui ne puisse être déduit de l'observation de nous-mêmes ou des conditions de notre existence, comme être sentants et pensants.
Nous ne concevons en aucune manière rien d'antérieur à un exercice actuel et quelconque des sens (en prenant ce dernier mot dans toute son étendue) ; mais s'il y a deux modes essentiellement différents de cet exercice, il doit y avoir aussi deux ordres de facultés, et par suite deux ordres assignables de leur dérivation des sens (2).
(1) Toute cette fin manque dans le manuscrit de la bibliothèque de l'Institut. Les premières lignes sont rayées (P. T.).
(2) Toutes les facultés, y compris la réflexion, découlent par le canal des sens : c'est ce qu'observe Condillac, dans l'extrait raisonné du Traite des sensations, où il reproche à Locke d'avoir admis des facultés innées à l'âme. Je suis parfaitement de cet avis ; tout découle des sens, non par un seul et même canal homogène, mais par deux canaux opposés dans leur direction, leurs propriétés, comme dans les agents auxquels ils sont soumis; il y a un canal passif, pour ainsi dire, comme les veiîies, et un
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C'est donc une analyse plus expresse de ceux-ci qui pourra nous faire connaître en détail ces facultés dérivées dont nous devions peut-être d'abord rechercher les principes générateurs. En partant des effets ou des résultats déjà combinés dans l'exercice des sens, nous eussions pu également retrouver ces éléments générateurs, descendre jusqu'à eux par une marche plus véritablement analytique ; mais si, après les avoir signalés dans leurs conditions simples et séparées, nous parvenons à les retrouver encore dans les divers composés qui s'en forment, n'aurons-nous pas atteint plus complètement l'objet d'une analyse réelle? Si nous sommes mieux placés maintenant pour disting-uer, dans chaque produit sensible ou intellectuel, l'espèce de la matière transformée^ comme les caractères et les moyens de la puissance qui transforme ; la marche seule suivie jusqu'ici ne se trouve-t-elle pas en quelque sorte par là même pleinement justifiée ?
Je dois le dire encore;, dans l'objet de cette justification, et en terminant ce long chapitre ; une comparaison attentive de divers systèmes métaphysiques m'a convaincu que toutes les incertitudes, les obscurités,
canal actif, comme les artères. Or ces deux canaux ne se trouvent point également dans chaque sens externe, ils n'y exercent pas les mêmes fonctions : on n'est donc fondé en aucune manière à dériver d'un sens particulier, tel que l'odorat, par exemple, les facultés ou opérations qui ne peuvent avoir leur source que dans un mode d'exercice spécialement propi'e à d'autres sens, où les deux canaux et les deux ordres de dérivation coïncident. C'est ainsi qu'en généralisant par abstraction quelques cas très particuliers, qu'on n'a pas pris soin de spécifier dans leurs conditions efficientes, on ramène tout à une seule source hypothétique, et on croit tout exprimer par le terme unique sensation. Les analyses de Condillac et celles de Bonnet surtout me paraissent entachées du vice essentiel que je viens de remarquer.
DE LA DKCOMl'OSIJJOX UE L.\ PENSKK 243
comme les divergences et oppositions respectives, soit dans le fond, soit dans la forme, tiennent précisément à la manière de concevoir et d'exprimer ce fait premier et radical de conscience, admis par les uns sous le nom de pensée substantielle, comme indépendant de tout exercice des sens, et antérieur à eux ; identifié par les autres sous le terme unique sensation, avec toute affection quelconque de la sensibilité, dont ils le supposent indivisible ; distingué encore nominalement par d'autres 2^bilosophes, mais admis sans condition et comme une donnée première hors de laquelle il n'est jamais permis de remonter; en un mot, presque toujours supposé là où il n'est pas, et méconnu où il est, ignoré dans son origine, ses conditions et ses signes, sans que le point de vue, où l'on se place, permette de les chercher ailleurs que dans un ordre de choses surnaturel et imaginaire, ou dans le fait même de la sensation et de l'idée toute faite, ce qui revient à en exclure l'origine.
Frappé de l'extrême diversité de conséquences et de résultats adoptés et soutenus avec des forces presque égales, par d'excellents esprits ; ramenant toutes ces oppositions au premier point de départ, je me suis dit qu'il fallait, ou entourer ce point obscur de nouvelles lumières, s'il était possible ; circonscrire les limites incertaines et trop vaguement posées du fait de conscience ; ou renoncer à trouver les véritables éléments constitutifs de l'intelligence humaine, et en profitant avec reconnaissance de tant de belles découvertes faites de nos jours, dans la science de l'emploi et de t objet de nos facultés, renoncer à avoir encore une science de ces facultés mêmes (Voyez la division psychologique de Bacon).
2^ ŒUVRES DK MAINE DE BIRAX
Si je ne puis me flatter d'avoir complètement réussi dans une tentative aussi difficile, et qui sera jugée peut-être trop téméraire, il me suffira d'avoir tourné de ce côté des yeux plus clairvoyants que les miens ; d'avoir fait naître quelques doutes, dont l'éclaircissement me paraît nécessaire pour étendre encore la sphère de cette science, la plus importante de toutes, qui a l'homme entier pour objet.