‹ uvres de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 12 sur 35 · SUR LA FACULTÉ DE PENSER · texte numérisé non relu

SUR LA FACULTÉ DE PENSER

LXTRODUCTION

A/// ne réfléchit l'hahilude, a dit un homme célèbre (Mirabeau, Conseils à un jeune prince^ etc.) ; rien de plus vrai ni de mieux exprimé que cette courte sentence. La réflexion, au physi(jue comme au moral, demande un point d'appui, une résistance : or l'cflet le plus général de 1 habitude est d'enlever toute résistance, de détruire tout frottement; c'est comme une pente où l'on glisse sans s'en apercevoir, sans y songer.

Réfléchir l'habitude !.. et qu'est-ce qui peut ou veut faire cette première réflexion? (Comment soupçonner quelque mystère dans ce que l'on a toujours vu, fait ou senti ? De quoi s'enquérir, douter, s'étonner? Les gra-

ves tombent, le mouvement se communique ; les astres roulent sur nos têtes ; la nature étale à nos yeux ses plus grands phénomènes : et quel sujet d'admiration, quel objet de connaissance peut-il y avoir dans des choses aussi familières? Et notre existence ? les phénomènes de la sensibilité, de la pensée ? Cette foule de modilications qui se succèdent, d'opérations qui se répètent et se cumulent depuis l'origine? ce ?noi, qui s'échappe à lui-même dans la prétendue simplicité, et la facilité extrême de ses propres actes, qui se fuit sans cesse et se porte partout?... comment ré/léchif ses habitudes, les plus intimes, les plus profondes de toutes ?

La première réflexion est en tout le pas le jîlus difficile : il n'appartient qu'au génie de le franchir. Dès que le grand homme qui sait bétonner le premier, porte ses regards hors de lui, le voile de riial)itude tombe, il se trouve en présence de la nature, l'interroge librement, et recueille ses réponses ; mais s'il veut concentrer sa vue sur lui-même, il demeure toujours en présence de rhal>itude, qui continue à voiler la composition et le nombre de ses produits, comme elle dérobait auparavant jusqu'à leur existence.

Le premier coup dœil que nous jetons sur notre intérieur ne nous découvre en effet, pour ainsi dire, que des masses : c'est l'image du chaos ; tous les éléments sont confondus ; impressions, mouvements, opérations, ce qui vient du dehors, ce qui est propre à l'individu, tout se mêle, se combine en un seul produit résultant, infiniment complexe, et que l'habitude nous fait juger ou sentir comme s'il était simple. Point d'origine, de généiation ni de succession ; c'est un cercle qui roule sur lui-même avec une extrême rapidité;

rSTHODUCTION

on n'en (lislinuue pas li-s puiiils, ou sait à peino s'il i'<»ule.

L(ii'S(|ii'mi(' pi'('iiii('it' icflcxioii a ([('ooiivei-f iiii f,<»inpusé, et ({uuii coiiiiiienceiucnt d'analyse en a détaché les parties les plus grossières, cette analyse s'arrête encore à des niasses, comme aux derniers termes de décomposition possible ; veut-elle avancer, elle trouve toujours dans l'hahitude même plus de résistance, plus de prestiiies et d'erreurs.

Ce fut donc la même cause qui, dans l'ordre des connaissances humaines, assigna le dernier rang- à la science de nos idées, et dans cette science même à la découverte de ses premiers et véritables éléments. Ainsi lartitice du raisonnement était connu, ses diverses formes analysées, ses méthodes pratiquées avec succès dans plusieurs genres, tandis que les produits immédiats de la sensibilité, les plus simples résultats de l'exercice des sens, l'origine évidente de toute faculté demeuraient oubliés, inaperçus., et voilés par leur simplicité, leur familiarité même ; tant il est vrai que la lenteur et la difliculté de nos connaissances, se proportionnent presque toujours à la proximité, à l'intimité de leurs objets, à la fréquence où à la continuité des impressions qu'ils nous occasionnent.

L'analyse avait peut-être usé déjà son instrument propre contre l'agrégat de l'habitude, lorsqu'elle songea heureusement à l'atteindre par une voie opposée, comme le chimiste forme de toutes pièces, par la puissance de son art, un mixte sendjlable à celui (ju'il ne pouvait dissoudre, mais dont il soupçonnait les éléments ; des métaphysiciens observateurs, remontant d'abord jusqu'à des suppositions ou des faits premiers très simples, et placés hors de la sphère «le l'habitude,

entreprirent de recomposer ou d'imiter ses produits pour les connaître. A mesure qu'ils combinaient les éléments de leur création, ils comparaient les propriétés de leurs résultats hypothétiques avec les produits complexes réels, et mesuraient exactement sur leur propre ouvrage des proportions qu'ils n'auraient jamais pu reconnaître dans l'œuvre de l'halntude (1) ; c'est ainsi que l'on parvint vraiment à réfléchir cette habitude ; c'est ainsi que les facultés et les opérations de l'entendement se démêlèrent peu à peu, et sortirent du chaos : mais la manière détournée dont le génie fut obligé de s'y prendre prouve (|uelles étaient la difficulté du travail et la puissance de la cause qu'il fallait combattre.

Ils sentirent donc bien cette puissance, les premiers maîtres, qui, remontant contre la pente de l'habitude, trouvèrent l'origine de nos facultés. Tordre de leur génération, qu'elle avait obscurcis ou confondus : ils Tout encore mieux appréciée, ces philosophes, qui ont agrandi le champ de la science, et pénétré plus avant dans les secrets de la pensée : toutes leurs découvertes ne sont-elles pas autant de conquêtes arrachées à l'habitude, autant de preuves de ce qu'elle peut, tant pour étendre nos facultés, perfectionner et

(I) L(i t'suclioloijie, VKssdi aiuily tique, de Bonnel, le Traité des sensations {^), de Condillar, ne procèdent, guère autrement; nous examinerons mieux dans le cours du mémoire, pourquoi celle marche était la seule que l'on [m[ adopter. (C.)

(') Le grand mérite de ces ouvrages est de faire penser ou de l'ournir un texte à nos méditations sur nous-mêmes ; cai", à mesure (lu'on lait des progrès, on y trouve plus de lacunes et même de contradictions ; cela s'applirpie surtout au Traité des sensations.

ISrUoDUiTION

com})li(jU('r nos ojM-i'aHoiis, (jiir {xmr en Noilcr rr\orcice? (jue manque-t-il <lonc inaintcnaiit à la déteniiiiiatioii précise de cette cause liénérale de nos progrès d'un cùté, de notre aveu,i;lenient, de l'antre? Ouy-a-t-il encore à découvrir sur un sujet (|ui a donné lieu à tant de recherches, à tant de travaux iniposants? Que restet-il à dire enfin après les maîtres ? La manière dont leur ouvrage a été commencé et continué peut nous fournir à cet égard (juehjues indications.

En étudiant et composant (h* iKniveau rentrndrmonl humain, il fallut d'abord s'assurer de la nature, du nombre et de l'espèce des matériaux (pii concourent à le former : cette recherche importante et laborieuse ne permettait pas sans doute d'observer en même temps, comment, dans quel ordre et quelle suite d'actes ces divers éléments avaient pu se réunir, quelle était, pour ainsi dire, la force d'agrégation, le degré de persistance dont chacun d'eux jouissait, soit par sa nature propre, soit par la fréquence de ses répétitions.

En s'occupant de la génération de nos facultés, les analystes se sont attachés à connaître d'abord comment elles naissaient toutes d une première qui se transformait pour les produire ; mais, préoccupés de leur ordre de libation, ils n'ont pu examiner avec assez de détail quel était le mode du développement individuel de chacune d'elles ; quels étaient les elfets de la répétition de leur exercice, si ces eflets étaient constants ou variables ; comment la sensation (faculté unique par l'hypothèse) pouvait en se répétant, tantôt s'obscurcir, s'aflaiblir ou s'exalter, tantôt s'éclaircir, se distinguer ou rester dans le même état ; comment l'habitude pouvait être ainsi tantôt mobile de perfectionnement, tantôt principe d'altération ; comment enfin l'analogie ou

la contrariété do résultats, dans Taction d'une même cause, pouvait jeter un nouveau jour sur l'origine des facultés mêmes, et montrer les liens qui les unissent comme les différences qui les séparent.

L'influence que l'iiabitude exerce sur la faculté de penser est donc encore une question importante, susceptible d'être envisagée sous plusieurs nouveaux points de vue : pour la traiter avec toute l'exactitude désirable, peut-être faudrait-il se transporter au point d'où partirent les créateurs de la science, les suivre dans leur marcbe, refaire avec eux toutes ces habitudes dont se compose notre entendement, en insistant sur les diverses considérations qu'ils ont été forcés d'omettre ; ce plan serait trop vaste pour ma faiblesse.

Les philosophes qui ont proposé le problème en ont mesuré l'étendue ; ce sont eux-mêmes qui l'ont conduit, en quelque sorte, à son point de maturité ; ils en ont fourni les données et préparé la solution ; si celle que j'essaie d'en donner est bonne, c'est à eux qu'elle appartient, les erreurs seules, s'il y en a, viendront exclusivement de mon propre fonds.

L'énoncé de la question suppose comme connues les facultés et les opérations de l'entendement ; et en effet il faut bien connaître la nature, le nombre, la dépendance ou la subordination réciprocpie, soit des facultés entre elles, soit des opérations considérées par rapport aux facultés, pour déterminer comment la répétition de l'exercice des unes peut influer sur les autres, ou les modifier. La solution est même contenue implicitement dans ces données réelles ou supposées : elle devra donc ressortir de leur discussion, et servir ensuite à leur plus grand éclaircissement; les fortifier comme principes, les confirmer ou les redresser comme hypothèses.

IMHKDUCTION 15

(l'est dans c<>t olnct ([lie j'ai cru devoir i-aj)i)eler, d'abord séparément, et réunii- dans cette Introduction, tout ce ([ue j'ai })uisé, soit dans les ouvrages de mes maîtres, soit dans mes [>ropres réflexions, sur l'analyse de nos facultés intellectuelles ; et comme il est bien reconnu qu'elles dérivent toutes de celle de sentir ou de recevoir des impressions, je vais m'attacher d'abord à démêler scrupuleusement les caractères spécifiques de ces impressions diverses, ou à étudier les diti'érentes manières dont nous sentons; je déduirai de là, la ilistinction des facultés et l'ordre de distribution de mes recherches ultérieures. Je demande gnlce pour les détails dans lesquels je vais entrer. Ils paraîtront sans doute d'abord bien minutieux, mais on jugera peutêtre à la fin qu'ils n'étaient pas tout à fait inutiles (1).

N. B. — Avant que d'aller plus avant, j'ai encore une grâce à demander au lecteur, c'est de se bien pénétrer que, dans tout ce qui va suivre, je n'ai d'autre vue que de rechercher et d'analyser des effets, tels i(u'il nous est donné de les connaître, en réfléchissant d'un côté sur ce que nous éprouvons dans l'exercice de nos sens et de nos facultés diverses, et en étudiant de l'autre les conditions ou le jeu des organes d'où paraît dépendre cet exercice. J'ai voulu essayer d'unir, par certains côtés du moins, l'idéologie à la physiologie ; j'étais conduit là par la nature de la question, qui appartient en même temps aux deux sciences ; j'ai pensé même que l'idéologie en général ne pouvait que

(1) Quo minus siint ferendi, qui han(; artem, ut tenuem ac jcjunain oavillnnlur: qu.i', nisi (oratoris Itituri) fundamcnla fideliter jcceril, quidquirl supersUnixeris, corniet... Ne qiiis igilur tam parva laslidiat eleraenta.

Qui ut i lien, livre I, Gliap. IV (E.)

gagner à cette alliance ; et qu'il aj>partenait surtout à la pliysique de répandre un peu de jour sur quelques ol)Scuritcs de l'être pensant ; mais, dès qu'on adopte la marche du physicien, on doit, k son exemple, ne s'occuper que du rapport et de la succession des phénomènes, en laissant derrière soi et sous le voile qui les couvre, les causes premières qui ne sauraient jamais devenir pour l'homme objets de connaissances.

Nous ne savons rien sur la nature des forces (1). Elles ne se manifestent à nous que par leurs effets ; l'esjDrit humain observe ces effets, suit le fil de leurs diverses analogies ; calcule leurs rapports quand ils sont susceptibles de mesure : là sont les bornes de sa puissance.

Etu(her seulement dans la réflexion intime et dans les résultats (connus ou supposés) du jeu des organes, ce que la métaphysique a longtemps recherché dans la nature de l'âme même, c'est donc abandonner une cause dont nous ne connaissons que le nom, pour nous en tenir aux faits d'expérience et d'observation qui sont de notre domaine propre ; c'est appliquer directemont à l'idéologie l'excellente méthode de philosopher, pratiquée avec tant de succès, dans tous les genres, par les bons esprits et les génies qui honorent notre siècle.

Les exemples de Condillac, de Bonnet surtout (2),

(I) Comment les forces peiivenl-cllcs agir les unes sur les autres? Que sont elles en elles-mêmes, hors de leur application, hors des sujets où elles résident et des termes de leur application .' Voilà les questions qu'on s'engage à résotuJre, lors(iue, abandonnant la voie de Tobservalion, on cherche ce qu'est l'àrne, comment elle peut être unie au corps? etc. En physique on ne s'occupe pas des essences, pourquoi s'en occuperait -on eu métaphysique ? Le sens intime doit nous conduire et non point les lausses lueurs de l'imagination ou les méthodes abstraites. (E.)

(•J) Voyez ce que dit Condillac, particulièrement dans sa Logi-

INlIiOUfCTION I-

que j'aime à citer, ol «|iii ma souv«miI servi de modèle, prouvent que l'on peut trans})oi'tei' la physique dans la luétapliysique, sans vouloir porter atteinte à rien de ce qui est respecté et vraiment respectable ; sans ébranler aucune espérance, ni atta([uer aucune de ces opinions consolantes cpii servent de supplément au fragile bonheur de la vie, souvent de préservatif contre le vice et d'encouragement à la vertu. iMais, comme le dit si énergiquement Bonnet lui-même dans sa préface de ï Essai a/m///ti'/(te : La vertu perdrait-elle de son prix aux yeux du philosophe^ dès quil serait prouvé quelle tient à quelques fibres du cerveau "

I. La faculté de recevoir des impressions (1) est la première et la plus générale de toutes celles qui se manifestent dans l'être organisé vivant.

Elle les embrasse toutes : nous n'en saurions concevoir aucune avant elle ou sans elle, et qui n'en soit plus ou moins étroitement dépendante. L'exercice de cette faculté se modifie ditférenunent dans chaque organe, en raison, soit de sa construction particulière, soit de la nature et de la manière d'agir des objets auxfpiels il est approprié. Il y a donc autant de classes d'impressions, qu'il y a de sens ou d'organes capables d'en recevoir.

On pourrait rapporter chacune de ces classes à des

que, ilia|). 1\, |ireinit're pari., sur la i)hjsi(|iie de la mémoire, de la I onservation des idées el des hahitiidos ; Bonnet, dans la Psi/r/io/of/ie el VEs.^ai analij tique de ta me. (D.)

(1) J'enlends par impression le résullal de l'aclion dim objet sur une partie animée : l'objet est la cause quelconque, exierne un interne de l'impression. Ce dernier mol aura pour moi la même valeur générale (jue celui de sefisafion, dans l'acception ordinaire ; on verra tout à l'heure pounpioi jai suitslitué l'un de ces termes à l'autre. (C.)

facultés particulières (comme on dit quelquefois, en effet, la faculté de toucher, de voir, d'entendre, etc.), et l'on serait peut-être d'autant mieux fondé dans cette distinction des facultés, qu'il y a plusieurs opérations qui ne dépendent quelquefois que de l'exercice d un sens isolé, ou de deux réunis, sans avoir rien de comnmn avec les autres qui ont aussi leurs opérations particulières, essentiellement distinctes (les opérations de V instinct, par exemple, ne se rapportent point aux mêmes organes que celles de la connaissance), mais les métaphysiciens n'examinant dans les organes que la propriété commune de recevoir des impressions, et dans l'individu celle d'en être alfecté ou modifié, comprirent tous les résultats quelconques de l'exercice des sens, sous le nom générique de sensations ; et la faculté de recevoir ou d'éprouver des sensations fut appelée faculté de sentir, ou sensibilité 2^hy signe.

Ce mot sentir a été étendu, par la suite, à tout ce que nous pouvons éprouver, apercevoir ou connaître, en nous ou hors de nous, par l'action des objets externes, comme indépendamment de cette action, en sorte qu'il est devenu synonyme de cet autre mot conscience, employé par les premiers métaphysiciens, pour désigner cette sorte de vue intérieure par laquelle l'individu aperçoit ce qui se passe en lui-môme.

Observons que rexjjression sentir, en prenant cette généralité d'acception, n'en a pas moins conservé sa valeur propre et vulgaire qui s'applique spécialement aux modifications affectives, et de là résultent souvent des doubles cnq)lois du même mot (1), et peut-être un

(I) En vertu de l'extension donnée à ce mot, on dirait également, je sens que je meus, que j'agis, que je raisonne, etc. Je sens que je sens : ici il est bien évident que les deux je sens

INÏKODUCTION 19

fcflain luuclir ([iii ^c rf-pand sut- les prcmiri-s jii-iiicij»os (le la scieiK'o.

Si l'on se sert, en ollft. du iiit'-ino tonne srnsdfiu/i, pour exprimer tantôt une simple niodification allective, tantôt un produit composé d'une impression, d'un mouvement, d'une opération, etc., n'est-il pas à craindre que l'identité d'expression ne détermine souvent à confondre des choses tout à fait différentes,

accoles liin à raulre, n'ont point la même signification ; le dernier exprimant la modifiiation simple du plaisir ou de la douleur, tandis que l'aulre désigne cet acte par lequel je me sépare en quelque sorte de ma modification, je reconnais mon moi comme existant hors d'elle ; mais si cette modification était seule, je serais entièrement identifié avec elle : je sp/itirais dans toute la force du terme, et cependant il n'y aurait aucun fondement au premier ;■« sens. (\m est l'expression d'un jugement (').

Je sais que les analystes ne s'y trompent point, et qu'ils distinguent très bien d'ailleurs les classes de phénomènes iiu'ils rapportent à la sensibilité ou faculté de sentir; mais pourquoi ne pas consacrer ees distinctions si essentielles par le langage même ? Sans doute il était nécessaire, dans le principe, de rappeler continuellement que la sensation était l'origine de nos facultés : il fallait forcer la pensée à ne jamais perdre de vue cette origine, surtout dansées excursions lointaines où elle est si sujette à l'oublier: mais nous n'en sommes plus aux premiers pas ; nous ne pouvons plus aujourd'hui reconnaître d'opérations ni de facultés antérieures h l'action ries sens, indépendantes du jeu quelconque des organes : ce point essentiel convenu et bien arrêté, ne craignons pas de noter, par des signes difi'érents, des phénomènes, (jui, pour se rallier à la même source, n'en sont pas moins distincts entre eux .Vpportons toute la clarté, toute la précision possibles dans les principes comme dans la langue ; et ùtons des armes aux ennemis encore trop nombreux de la science idéologique. (C.)

(') On s'est servi du terme sentir pour exprimer tous les actes et les opérations de la pensée ; on dit par exemple, sentir des rapports, comme on dirait sentir un mal de tête ; mais si ce mol a une signification propre dans ce <lernicr cas, il ne peut en avoir qu'une métaphori(|ue dans l'autre. Lorsrju'on a fait de ce terme une idée si comjdexe, il n'est piis étonnant ensuite que l'on cherche il décomposer la faculté de sentir. (E.)

et ne serve à confirmer des illusions auxquelles nous sommes déjà assez enclins.

Si Ton réunit sous un terme unique les divers produits de l'action de nos organes, avant d'avoir bien déterminé les caractères spécifiques de cliacnn d'eux, comment distinguera-t-on ensuite les opérations ultérieures de la pensée qui ne peuvent se fonder que sur la différence de ces produits? c'est ce dernier motif surtout qui m'a engagé à entreprendre une analyse un peu détaillée des impressions de nos sens, et à les ranger dans deux classes séparées.

II. Je distingue toutes nos impressions en actives et passives. Pour prévenir toutes les difficultés auxquelles ces vieilles dénominations pourraient donner lieu, voici d'abord sur quoi je fonde ma distinction : Que j'éprouve une douleur ou un chatouillement dans quelque partie interne du corps, et en général un sentiment de bien ou mal-être, que je sois dans une température chaude ou froide, qu'une odeur agréable ou fâcheuse me poursuive, je dis que je sens, que je suis modifié d'une certaine manière ; il m'est évident que je n'exerce aucun pouvoir sur ma modification, que je n'ai aucun moyen disponible de l'interrompre ou de la changer; je dis donc encore que je suis ou que je me sens dans un état passif. Je puis Inen savoir par le raisonnement, que ce que j'éj)rouve n'est point un résultat mécanique de l'action exercée sur mes organes, ou d'une simple communication de mouvements soumise à des lois nécessaires, fixes, invarial)les, conmie le choc de corps à corps ; qu'il y a une action réelle et propre à l'organe sensitif qui se dirige lui-même suivant des lois particulières, et donne le ton plutôt qu'il ne le reçoit... Mais ce jeu purement interne s'exécute

INTRODUCTION- 21

on moi sans moi, et en ii'«'nvisai;('anl le pln-nomcnc que dans la conscionco (juo j'on ai, il ino paraît (jue je ne serais pas autrement modilié, quand même mes organes seraient passivement soumis à l'impulsion (jui les remue. S'il y a donc, eomnie on n'en saurait douter, une .activité sensitive, je la distinguerai de l'activité motrice à laquelle je donnerai exclusivement ce nom, parce qu'elle se manifeste à mon sens intime avec la plus grande clarté (1).

Que je meuve en efl'et un de mes meml)res, ou (jue je me transj)orte d'un lieu à un autre, en faisant abstraction de toute autre impression que celle qui résulte de mon propre mouvement, je suis modifié d'une manière bien dill'érente que dans le cas précédent : d'abord, c'est bien moi qui crée ma moditîcation, je puis la commencer, la suspendre, la varier de toutes les manières, et la conscience, que j'ai de mon activité, est pour moi d'une évidence égale à la modification même.

Lorsque je suis borné aux sensations purement affectives, si l'une devient assez vive pour occuper toute ma

(I) On poiirrail dire dans le même sens à peu près qu'un globe élastique est actif sovih l'impulsion (ju'il reçoit parce qu'il réagit et change le mouvement du corps choquant par le débandcment de son ressort... mais si nous vovions ilo plus le incme corps se ilonner à lui-même le mouvement spontané, ne devrions-nous pas distinguer celle activité de celle qu'il déploie lorcémenl dans le choc ? Les phénomènes qui dépendent de l'activité sensitive ou impressionnable doivent de même être distingués de ceux qui dépendent de la volonté. Ces deux sortes de proiluits, qui appartiennent à deux forces distinctes, se réunissent dans toutes nos impressions internes et externes, mais d'ime manière aicidenielle dans certains cas, et essentielle dans d'autres ; tellement que s'il n'y avait que des impressions sensitives, la volonté ne saurait naftre et il n'y aurait pas de moi, tandis ijue la volonté une lois formée par les impressions actives s'unil aux sensations et y joint le sentiment ou le jugement de personnalité. (E.)

faculté de sentir, je m'identifie avec elle; je n'en sépare pas mon existence, il me semble que mon moi est concentré dans un point, le temps et l'espace ont disparu, je ne distingue, je ne compare rien.

Lorsque je me meus, mon être s'étend au dehors ; mais toujours présent à lui-même, il se retrouve, se saisit successivement ou à la fois dans plusieurs points; chaque mouvement, chaque pas fait est une modification très distincte qui m'affecte doublement, et par elle-même, et par l'acte qui la détermine ; c'est moi qui meus, ou qui veux mouvoir, et c'est encore 7noi qui suis mu. Voilà bien les deux termes du rapport nécessaires pour fonder ce premier jugement simple de personnalité je suis. Je ne crois pas qu'on put retrouver le même fondement dans les impressions absolument passives, mais ce point délicat pourra s'éclaircir ailleurs, autant du moins qu'il en est susceptible.

Nous pouvons déjà commencer à apercevoir que l'activité, comme la distinction du moi et de ses manières d'être, se rattache immédiatement à la faculté de moucoir (1), qui doit être distinguée de celle de senti?',

(I) Le ciloyen DestuU-Tracj est le premier (}ui ail clairement ratlaclié l'origine de la connaissance, de la dislinclion de nos manières d'élre entre elles, et du moi qui les éprouve, du jugement enfin d'existence réelle et de tous les autres jugements qui en dérivent, à la faculté de mouvoir, ou à la motilité volontaire (Voyez les Mémoires de la classe des sciences morales et politiques, ier vol., an IV, et surtout les Eléments d'idéologie que je regrette d'avoir connus trop tard et lorsque mon mémoire était presque entièrement terminé). Je n'ai guère fait que développer les premières idées de ce philosophe estimable, en cherchant dans les impressions et le jeu de chaque organe en particulier, les effets de celte cause ou faculté motrice, dont il avait déjà apprécié l'influence générale dans la formalion de nos idées et la génération de nos connaissances. (D.)

IMItODUrnON Ù'i

coiiiiue (»n (listinj;u<' un rameau piiiiripal du tronc do larhre, ou plutôt doux arbres jumeaux qui so tionnout ot se confoudont dans la môme s<»uclio (1).

Mais telle est la nature do iiotn; oi'ganisation ; telle est la correspondance immédiate, la connexion intime qui existe entre les deux facultés de sentir et de mouvoir, qu'il n'y a prescjuc aucune impression qui ue résulte de leur concours mutuel, et (|ui ne soit par conséquent active sous un rapport et passive sous un autre.

Otez la modification particulière qui résulte de l'exercice de notre loco-mol>ilité, et celle que nous éprouvons dans les allections insolites des organes internes, nous trouverons que toutes les autres impressions de nos sens, ont un caractère mixte, et que l'action sensitive et motrice, le sentiment et le mouvement, s'y trouvent combinés, dans des proportions très diftérentes, il est vrai, puisque tantôt l'un prédonune sur l'autre, tantôt il lui est subordonné à son tour, tantôt enfin ils paraissent conserver entre eux le plus parfait équilibre.

Lorsque le sentiment prédomine jusqu'à un certain point, le mouvement qui concourt avec lui est comme nul, puisque l'individu n'en a point conscience, et l'impression demeure passive. Je conserverai à toutes celles

(1) Quoique les physiologistes reconnaissent l^ien aujourd'hui riflentité d'origine ou Vanité primordiale des deux forces sensitive ■I Miolrioe, ils n'en distinguent pas moins soigneusement les produits de ces deux forces, dans les phénomènes de l'organisation auxquels elles concourent. Il m'a semblé ((u'en introduisant la même distinction dans l'analyse philosofiliique, on [louvait dissiper beaucoup de vague et présenter les phénomènes de la [)ensée sous un point <le vue plus lumineux ; la suite de ce mémoire fera voir si je me suis trompé. (C.)

de ce genre le nom de sensations. Si le mouvement prend le dessus et en quelque sorte l'initiative, ou même s'il est avec la sensibilité dans un degré d'équilibre tel qu'il n'en soit point éclipsé, l'individu est actif dans son impression, il aperçoit la part qu'il y prend, la distingue de lui-même, peut la comparer avec d'autres, etc. J'appellerai perception toute impression qui aura ces caractères.

Examinons maintenant dans l'exercice de chacun de nos sens, quelle est pour ainsi dire la part du sentiment et celle du mouvement.

1" L'organe du tact nous olfre d'abord les deux facultés jDarfaitement réunies, mais faciles à reconnaître, à distinguer (1).

Que l'on applique sur ma main un corps dont la surface soit hérissée d'aspérités, ou polie, d'une chaleur douce ou d'un froid piquant, etc., tant que le contact dure, j'éprouve dans cet organe une impression agréable ou douloureuse, qu'il n'est point en mon pouvoir d'augmenter, de diminuer ni de suspendre en aucune manière : voilà la part du sentiment ; et quand même la faculté motrice serait paralysée, il s'exercerait

(1) Gondillac a reconnu les deux espèces de sensations (jui nous viennent par le tact ; il a marqué aussi que les rapports des sensations affectives de froid ou de chaud, etc., étaient toujours vagues et indéterminés, mais la raison qu'il en donne est tout à fait mauvaise, et les principes avancés dans la Irs partie du Traité des sensations devaient lui cacher la vraie cause (Ch. X, 3e partie).

Gondillac avait très bien reconnu dans son premier ouvrage la différence entre les facultés actives et passives; la réflexion était pour lui la faculté que nous avons de disposer de notre attention ; il en démontrait les moyens dans les signes institués; malheureusement il oublia ensuite cette distinction essentielle et confondit tout. (E.)

INTIiODUCTION

(le la iik'miio iiiaui»

que le t.iet serait borné, s'il n'était pas doué <lo niol)ilité, et dans ce cas il serait hieii inférieur à i)lusieurs autres [)arties du corps recouvertes par la peau, mais dont la sensibilité est bien plus délicate, plus exquise.

Dans ces impressions passives, toujours assez confuses et dont il m'est très difficile de démêler les deirrés, les nuances fugitives (même dans mon état actuel et avec toute mon expérience acquise), je ne vois rien cpii pût faire distiniiuer le moi de ses modifications, ni ses modifications entre elles, si elles étaient seules.

Si le corps est abandonné sur ma main, en lui supi)0sant un certain poids, il m'occasionne une modification d'un genre bien dififérent ; je sens ma main poussée en bas et entraînée par une force opposée cà la mienne ; assurément ce cpii pousse ma main, ou qui contraint le mouvement qui tend à élever ou à retenir mon bras, ce n'est pas le moi qui agit pour le retenir ou l'élever ; quand je serais réduit à cette seule impression, je saurais qu'il y a quelque chose hors de moi que je distingue, que je compare, et tous les sophismes de l'idéaliste ne sauraient ébranler cette conviction (1).

Le corps étant toujours sur ma main, si je veux la fermer, pendant que mes doigts tendent à se replier sur eux-iuèmes, leur mouvement est brusquement arrêté par un obstacle qu'ils pressent et (jui les écarte :

(1) L'idée de lorce motrice nous vient, suivant Maupertuis, du sentiment de l'effort que nous faisons, en voulant produire quelque cliani-'onient ; or pour faire un elTorl, il l'aul (l'jir. L'effort est quelque chose de moyen entre laction et l'elTet, ou entre la force motrice qui appartient à l'individu et la résistance qui appartient au corps; c'est leur moyen de communication. (E.)

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nouveau jugement nécessaire ; ce n est pas moi. Impression très distincte de solidité, de résistance qui se compose d'un mouvement contraint, d'un effort que je fais, dans lequel je suis actif, et de plus des modifications plus ou moins alléctives, correspondantes à ce que Ton appelle les qualités tactiles (de poli, de rude, de froid ou de chaud) sur lesquelles je ne puis rien.

Arrêtons-nous un instant sur cette impression à^ effort qui naît de tout mouvement contraint : nous avons besoin de la bien connaître.

L'etlbrt emporte nécessairement avec lui la perception d'un rapport entre l'être qui meut ou qui veut mouvoir, et un obstacle quelconque qui s'oppose à son mouvement ; sans un sujet ou une volonté qui détermine le mouvement, sans un terme qui résiste, il n'y a point à'effort, et sans effort point de connaissance, point de perception d'aucune espèce.

Si l'individu ne voulait pas ou n'était pas déterminé à commencer de se mouvoir, il ne connaîtrait rien. Si rien ne lui résistait, il ne connaîtrait rien non plus, il ne soupçonnerait aucune existence, il n'aurait pas même à' idée de la sienne propre.

Le mouvement commencé, s'il s'arrêtait à la première résistance (par exemple, si, lorsqu'un corps est posé sur sa main, ses doigts, en se fermant, s'arrêtaient au plus léger contact), l'individu saurait simplement qu'il existe un obstacle ; mais non point si cet obstacle est al)solument impénétrable, solide, dur oumou(l), etc.

(1) La dilTiculté de r.oncevoir une l'orce sans parties, dit rauleur de l'examen du fatalistne, vient de ce que nous avons presque toujours joint le sentiment de la résistance à la sensation de l'étendue. La force de résistance ou d'action s'est toujours fait sentir à nous, accompagnée de la perception d'étendue et nous avons jugé ce^

INlHOUUf TION 27

Ces prnpi'iétrs dr lu in.itici'»' nr poiivciit so iiiaiiircster à lui (ju'aulant qu il veut continuel" le nu»uvenient et c'est l'intensité de son eilort (]ui en est la mesure ; presse-t-il l'obstacle de toutes ses forces, sans pouvoir fermer la main, il a un terme tixe qui lui fait connaître l'impénétrabilité, la dureté ; si l'obstacle cède plus ou moins facilement, il a la mesure de ses divers dcjLjrés de mollesse, de mobilité, etc.

L'individu ne perçoit donc le premier rapport d'existence qu'autant qu'il commence à mouvoir, et les autres rapports successifs, qu'autant qu'il veut continuer le mouvement. Mais, si nous sup2)osons que la résistance diminue progressivement au poijit de devenir insensible, le dernier ternie de l'effort décroissant sera la limite, et pour ainsi dire l'évanouissement de toute perception, de toute connaissance.

Ce que nous venons de dire du mouvement conlraint, s'appli(]ue de même au mouvement libre ; la percep-

deux choses inséparables ([uoique très distinctes. Un être privé de la vue et (lui n'aurait pour toucher les corps (jaun ongle extrêmement aigu, l'-prouverait de la résistance et n'aurait aucune idée des trois dimensions du corps. Il ne concevrait que de la résistance et point d'étendue. Il trouverait des obstacles dans tous les corps sans les imaginer étendus, sans y supposer ni continuité, ni parties, parce que l'impression qu'il recevrait n'en sup[)0serail point, et qu'il ne pourrait savoir si ce n'est pas la même force qui se présente partout à lui. Les conditions et les résultais de celle hypothèse méritent d'être examinés.

On peut su{)poser un être qui n'aurait, pour louciicr, (ju'un ongle extrêmement aigu, avec la l'acuité de mouvoir celte jtarlie, de la promener sur les corps résistants, ou seulement avec la tacullé de tendre vers les corps cette partie dénuée de mobilité; dans ce dernier cas et en faisant abstraction de toute autre sensation, l'indivi(Ju ne percevrait son moi que comme une force, comme une unité qui fait ertort et les corps dilTérents comme une unité résistante qui répéterait son action. (E.)

tion do ce dernier est également dans l'effort, qui se proportionne lui-même aux divers degrés de résistance que les muscles opposent à la volonté ; à mesure que Tinertie musculaire diminue, l'effort ou Fimpression même du mouvement s'affaiblit et finit par disparaître, le mouvement s'exécute alors sans conscience, sans volonté .

On voit donc que l'impression d'effort est susceptible d'une multitude de nuances, depuis son inaximum qui correspond à un obstacle invincible, impénétrable, jusqu'au dernier degré de la résistance d'un muscle ; en second lieu, que tant que cette impression subsiste, il y a toujours un rapport perçu entre le moi qui veut, et l'obstacle qui résiste ; telle est l'origine et le fondement premier de tout rapport ; 3" que l'obstacle étant fixe, l'effort dépend de la volonté, mais que la résistance diminuant jusqu'à s'évanouir, l'effort et la volonté s'évanouissent avec elle (1).

(1) Sans résistance il n'v a pas d'effort ni de volonté ; dun autre côté, la résistance suppose le mouvement volontaire.... il semble donc que l'on tourne ici dans un cercle vicieux. Cette difficulté disparaîtra, ce me semble, si l'on fait attention que les mouvements premiers de l'être sensible sont déterminés par Vinstinct, force interne très réelle, très indépendante de toute connaissance acquise, cl de la volonté proprement dite ; mais les mouvements, dont l'exécution doit être dans la suite spécialement affectée à cette volonté, ne peuvent avoir lieu par l'acte instinctif, sans que l'individu n'en soit avei-li par cette impression particulière ((jue nous nommons effort), qui doit être même plus vive dans l'origine : or, tel est le caractère de cette impression, que l'individu ne peut l'éprouver et la distinguer, sans sentir qu'il a en lui le pouvoir de la reproduire ; c'est de la conscience ou du souvenir de ce pouvoir que naît la volonté . .

Les parties, qui se sont mues sans effort dans le principe, demeurent toujours subordonnées à l'instinct, il n'y a point de souvenirs, ni de déterminations volontaires correspondantes

INTKOKL'CTION 2»

L«^s n''ll<'\ious, (|ii(> iKiiis vciiniis (le fiiiic, s';ij)jtliiiiiciit en iiéuéral à tous nos oinanes moteurs, coninic au tact considéré sous co rapport particulier. Hcvonant niaintcMiant aux impressions propres de ce sens, examinons comment les deux facultés de sentir et de mouvoir concourent à les produire.

Par le mouvement seul nous ne connaîtrions guère que des masses diversement résistantes ; la main décompose en quelque sorte ces masses, met à nu leurs éléments, distingue leurs propriétés, démêle leurs nuances ; c'est le premier des instruments d'analyse, et tous ses avantages dépendent évidenunent de sa construction, de la mobilité supérieure de ses parties et de la nature même de leur sensibilité.

En vertu de leur mobilité, les doigts se replient, s'ajustent sur le solide, l'embrassent dans plusieurs points à la fois, parcourent successivement chacune de ses faces, glissent avec légèreté sur les arêtes, et sui-

i'i leurs propres niouveinonts ; ces déterminations ne peuvent en effet se former et persister que dans le centre cérébral, qui est le siège propre de la volonté, comme les organes internes le sont de l'instinct. Lappétit ou les fii'nirft vagues qui donnent à l'animal la première impulsion (et qui continuent à la lui donner dans une foule de cas), sont inséparables du sentiment ; la volonté, qui tend h un but, est inséparable de la perception, de l'expérience ; ce n'est qu'après plusieurs actes de l'instinct, que le cerveau contracte les déterminations nécessaires pour eireiluer les mouvements rjui sont sous sa dépendance : et ce n'est qu'alors aussi (|ue l'être sensible et moteur les veut, les dirige avec assurance ; il ne reut point de même les mouvements vitauœ, quoiqu'il les sente quelquefois, et qu'il désire en conséquence ('). (C.)

(') On reconnaît les impressions indépendantes de l'instinct à leur invariabilité, leur persistance. Quelle différence à cet égard entre les perceptions du tact actif et celles du toudier passif ou de l'odorat, du goût ! Cabanis n'a |»as été assez frappé de ces distinctions. (K.)

vent leurs directions. Ainsi la résistance unique se sépare eu plusieurs impressions distinctes, la surface s'abstrait du solide, le contour de la surface, la ligne du contour ; cliaque perception est complète en ellemême, et leur ensemble est parfaitement déterminé (1). La sensibilité recueille à mesure les découvertes du mouvement, s'empare des nuances les plus délicates et se les approprie ; elle saisit ce filet imj)erceptible, ces petites éminences, ces saillies, qui disparaissaient dans la résistance totale ou dans la rapidité de la course, et dessine exactement ce que l'organe moteur ne pourrait pour ainsi dire qu'ébaucher, si ou le supposait calleux à l'extérieur. C'est ainsi, en effet, que l'aveugle géomètre doit la netteté et le nombre des perceptions qu'il se forme des modes de l'étendue figurée, autant à la délicatesse du sentiment des houppes nerveuses, qu'à l'agilité et à la flexibilité de ses doigts (2).

(1) Les èlres ne se manilestenl les uns aux autres que par les lorces opposées el réciproques qu'ils exercent. L'être qui ne lait que recevoir l'action du dehors sans réagir ne connaît ni ne se représente rien. La monade est active, dans le système de Leibnitz, lorsqu'elle a des perceptions distinctes, passive en tant qu'elle a des perceptions confuses. (E.)

(2) Ce n'est point [)ar la délicatesse des houppes nerveuses que les modes de l'étendue figurée sont perçus ; mais seulement par la résistance et le mouvement.

11 faut bien distinguer les sensations tactiles du jugement ou de la perception des formes et des figures, et je commettrais ici une erreur semblable à celle de Reid, qui assimile les sensations tactiles à toutes les autres, parce qu'il ne tient pas compte de la résistance et de l'effort. Les erreurs ou l'inexactitude de ses analyses viennent de n'avoir pas songé aux conditions constitutives du 7noi, avant de chercher celles qui rendent les impressions perceptibles, d'avoir considéré l'acte d'aperception comme inhérent à ces impressions. Assurément, on ne saurait supposer avec Condillac qu'un cire sentant et pensant, dénué de toutes les conditions de l'existence et réduit à un seul sens, commence

INl'KODUCTIOS' 31

L'cxlrrinc division cl le iioinltrc |)n)(li::i('ii\ de lilcts in'pvt'ux (jui aiiiiiioiit les imiscles de l'oi'gane tactile, n'ont-ils pas d'ailleurs éiialenient pour fin, la distinction, la précision des niouvenients, et la variété, la délicatesse des sensations? tons ces caractères ne se rallient-ils pas à la même condition organique, fondamentale ? Des nerfs très divisés doivent admettre des ébranlements moins confus, transmettre à lorûane cérébral des averlisfiements plus détailU's ; si ces nerfs sont recouverts d'une enveloppe pro[)re à modérer leur sensibilité, sans l'obscurcir, le contact approprié à ce mode de sensibilité ne l'excitera point assez vivement pour distraire les produits de l'action motrice qui concourt aux mêmes opérations (1) ; ainsi, les deux fonctions de l'organe seront entre elles dans ce degré d'équilibre qui favorise et détermine toute percej)tion distincte.

Observons, à l'appui de ce qui précède, que si la sensibilité devient prédominante, si les qualités tactiles rhatouillent. irritent ou repoussent trop vivement les

à percevoir les impressions relatives à ce sens ; mais je crosi qu'en supposant tout l'appareil organique intérieur qui est nécessaire i>our constituer un être tel que l'homme physique, on pourrait examiner ce quil serait avec tel sens ou tel autre, et selon qu'on le réduirait à l'odorat, ou au goùl par exemple, ou bien il l'ouie ou à la vue, on verrait sa perceptibilité réfléchie se resserrer ou s'étendre avant même qu'il eût acquis aucune idée relative au momie extérieur. Un TraiU des sensations où l'on apprécierait la molilité dont Condillac n'a tenu aucun compte fournirait des vues nouvelles sur l'origine el le développement de l'i' perception personnelle interne, séparée de la perception extérieure dont les m(''ta[dijsiciens se sont jus(ju'ici exclusivement occupés. (E.)

(I) Tout ceci est très inexact, en ce que l'état sensilif ou les l'branlements nerveux (|ut se propagent de l'organe au cerveau ne sont pas assez distingués des mouvements qui sont dtHerminés par la volonté et ipii vont du centre aux organes. (E.)

extrémités nerveuses, l'action volontaire, l'effort s'obscurcit, la modification afTective reste seule et la perception des formes, confuse dans le sens, est irrévocable ensuite dans le souvenir.

Ce nest donc que comme organe nio])ile que le tact contribue essentiellement à mettre l'individu en communication avec la nature extérieure ; c'est parce qu'il réunit les deux facultés dans la proportion la plus exacte, qu il est susceptible d'impressions si nettes, si détaillées, si persistantes ; c'est à ce titre enfin qu'il ouvre la carrière à l'intelligence, et lui fournit ses plus solides matériaux (1).

(1) La trompe de réléphant remplit à peu près les mêmes Jonctions que lu main de l'homme ; la mobilité et la sensibilité s'y trouvent également réunies dans un degré parfait; aussi n'est-ii point douteux, comme l'a remarqué ButTon, que ce ne soit à cet organe que l'éléphant doive les caractères d'intelligence qui le distinguent En comparant les facultés des diverses espèces d'animaux, il ne serait peut-être pas difficile de prouver qu'elles se proportionnent bien moins au nombre et à la finesse des sens qu'à l'activité et à la perfection des organes moteurs : moins à l'énergie cl à la délicatesse propres de la sensibilité, qu'à la correspondance prompte, à l'équilibre constant qu'elle entretient avec la motilité, soit dans quelques organes particuliers, soit dans l'ensemble de l'organisation : ce qui suppose toujours un centre comnmn, qui sert de point d'appui aux deux forces, ou qui réunit, combine leurs produits, et les échange, pour ainsi dire, les uns dans les autres (').

En suivant ainsi tous les degrés de l'échelle, depuis l'homme jusqu'au polype, on trouverait que les facultés des êtres organisés se balancent d'une manière prodigieusement variée entre le sentiment et le mouvement, sans qu'auctme espèce les réunisse dans ce degré proportionnel, qui est si favorable au développement de rinlelligence. Les uns nous offrent en effet l'image d'un mouve-

(') La force musculaire est exclusivement propre à l'animal ; la force tonique ou sensitive peut appartenir aux plantes comme aux zoophytes. (E.)

INTHODUCIIKN 33

On ;i (.•outiiiiir (Ir roiii|»,u'('r les divoi'scs iiiiprcssioiis (le nos sons à colles du t-u-t pi-opicMiiciit (lit(i). Toutes

moni pcrpôliiel, ipii lait la liaso de leur exislence ; d'autres, émineiiiinent sensiltles, s'irritent au |>iiis léi,'er rontact. mais sont privés (le tout mouvement progressif: ailleurs, le sentiment est aussi ohtus que le mouvement est inerte. l*artout des mouvements brusques sont subordonnés à des ap|)élits vébémenls, dont la salislaclion entraîne après elle l'engourdissement et l'inertie. Nous observons ilans l'organisation des variétés parallèles et correspondantes, ici c'est une pulpe sentante, uniformément répandue ; tout est sens : là. des enveloppes dures, ét-ailleuses, recouvrent les parties sensibles; les os sont par dessus la cliair ; le cerveau, ijuehiuefois nul et imperceptible, est toujours plus ou moins disproportionné à la masse du corps: plusieurs ganglions égaux, ou des troncs de nerfs très volumineux, en tiennent lieu, ou en remplissent les fonctions. L'extrême subdivision des nerfs ilans l'homme, la proportion et la répartition admirable des organes sensibles et moteurs, la perfection des derniers (surtout de la main et de riostruiuent vocal), la correspondance qu'ils ont dans un centre unique, qui se trouve construit sur un plan si particulier : voilà sans doute le fondement ou les conditions de la précininence humaine. (C.)

(1) Un auteur (Buisson) observe une dilTérence entre le sens de la vue et celui de l'ouïe ; elle consiste suivant lui en ce (jue la vue Il un auxiliaire dans le loucher, et (jue l'ouïe n'a point de sens auxiliaire; cela est vrai dans ce»sens, que les opérations du toucher, quoique intimement unies par une habitude première à celles de la vue, peuvent ce{)endant en être séparées dès la naissance, et s'accomplir dans un grand degré de perfection. On n'a jamais vu d'homme né avec le larynx ou la langue paralysée et jouissant de la faculté d'entendre. L'organe vocal à son tour est sans exercice lorsque le sens de l'ouïe n'existe pas. L'un est une dépendance, mais non le supplément de l'autre, comme le tact l'est par rapport à la vue. Néanmoins, nous voyons des sourds par accident, qui [tarlent sans entendre, comme des aveugles nés qui louchent sans voir, et il n'y a point d'exemples d'hommes (|ui l'ulendent sans parler où <|ui voient sans toucher. ()uc si l'on pouvait supposer une vue s'exerçant hors du tact, comme l'ouie hors de la parole, il est à croire qu'il y aurait entre ces deux sens ainsi isolés une analogie comparable à celle (|ui existe dans leur état actuel. Les perce|)tions de couleur seraient simples, légères, fugitives et irrévocables, comme celles des sons; il n'y aurait point M. DK R. H. — 3

nos .sensatioiu, dit-on, ne sont qu'une espèce de toucher, et cela est très vrai, si Ton n'a égard qu'à la fonction sensitive ou passive ; mais sous le rapport de l'activité, du mouvement, aucun autre organe ne supporte le parallèle ; seulement, en proportion de leur mobilité, ils sont plus ou moins capables de correspondre ou de s'entendre avec le tact, de profiter de ses avertissements, et d'y associer leurs impressions. C'est ce que nous allons voir dans une analyse rapide de ces sens.

2" L'organe de la vue est celui qui est doué de la sensibilité la plus délicate ; il est exposé presque à nu au contact de la lumière. Les fibrilles de la rétine, dans un état de division que la pensée, sans doute, ne saurait atteindre, sont appropriées à la ténuité du fluide qui les frappe. Les couleurs et toutes leurs nuances semblent se dessiner sur la toile sensible, comme avec le pinceau le plus fin, le plus léger : tout paraît disposé pour transmettre immédiatement au centre cérébral des impressions distinctes, qui semblent même, par leur nature, être les mobiles propres de son activité.

Cependant il est diflicile de dire dans quelles bornes étroites les fonctions de la vue se trouveraient circonscrites, si nous faisions abstraction de la mobilité particulière de cet organe, et surtout de son association, de sa correspondance intime avec le tact.

L'impression visuelle (l), ou du moins son coniplé-

de moyen de flxer ni de distinguer les nuances et les figures colorées, comme les articulations sonores. (E.) (1 Distinction essentielle, consacrée par le langage, entre la vue passive et le regard, comme l'a reconnu Condillac, dans la dernière édition du Traité des Sensations. L'attention est la

ISTICOBITCTION 35

iiu'iit, (Icpt'iitl (le r.irtivilr iiiotricc (|iii y roiicom-t, ([ui la [u»'j)an' ; c ost par une action j)iT)j(ifiii»'iil nmscii-

seulf tlilTL-renoe qui sépare ces deux modes visuels, or Yattfntion n'esl que In volontc coniniantlanl les pliénoinênps visuels el les dirif/ea/if, c'est la rulontr /in-scnfe dans la risioti. Celte volonté irii|triine k l'organe une nouvelle modification physique, mais en quoi consiste celte modification ? Buisson pense (ju'elle n'esl point le résultat d'un changement de direction de la part de l'œil, el il nie en consé(iuence (pi'on puisse la rapporter au mouvement muscuhiire; mais l'elTel de ce mouvement n'esl pas seulement flans la direction, il esl de plus dans l'ospèce d'électrisalion occasionnée par une rotation du globe de l'o-il, la pression contre les parties solides qui l'entourent, etc. C'est ici un effet particulier des forces motrices sur les sensilives. Pourquoi la volonté fie l'animal ne pourrait-elle pas électriser certains organes auxquels elle s'applique ainsi tjue nous en avons des exemples dans les animaux dont les veux brillent dans l'obscurité, comme la observé Barthcz dans l'anguille de Surinam, etc. ? Il n y aurait point de raison sulfisante du regard, sans une première sensation visuelle que la volonté n'a point commandée. 11 en est de même de tous les actes volontaires. La lorce des objets a commencé par mettre en action notre force propre, mais elle la domine continuellement dans certains sens el lui esl subordonnée dans d'autres tels que le toucher actif el l'ouie.

Il faut bien flislinguor ces modifications physiques, imprimées aux organes, lorsque la volonté s'y applique pour les tendre vers les objets (modifications qui rentrent dans l'influence générale des forces motrices sur les sensilives) il faut dis-je, bien distinguer ce cas fje celui où l'excitation générale du système sensilif se communiquant à certains organes particuliers y flélennine des sécrétions plus abonflanles des humeurs fpii servent à leurs fonctions, ou lait relliier vers eux une plus graniie quantiti- du fluifle qui entrelient leur sensibilité. Ainsi, ilans diverses passions. Les yeux ont une expression particulière; ils s'enflamment ou sont languissants, se dessèchent ou se mouillent tle larmes, etc., louïe, le tact, l'odorat el le goùl rei-oivent aussi des modilicalions nouvelles analogues au ton du système, mais ses efl'ets n'ont rien de commun avec la volonté... les forces sensilives sont alors générales et entraînent les motrices.

C'est à tort que Huisson a fait une exception pour l'odorat relativement aux modilicalions particulières que la volonté ou plutôt l'organisation peuvent imprimera ce sens ; flans lolfaction volon-

laire, et avec un effort très perceptible, sans doute, dans l'origine, que l'œil se fixe, se dirige, s'ouvre plus ou moins, racourcit ou rallonge son diamètre pour faire converger les rayons au point convenable, tempérer leur vivacité ou suppléer cà leur faiblesse, qu'il exécute enfin cette multitude de mouvements nécessaires pour saisir les objets, en démêler les nuances, s'approprier ces figures, que le tact premier en exercice, supérieur en mobilité, analyse pour lui, et avec lui.

Mais les produits de cette activité propre, et très marquée dans l'organe de la vue, seraient-ils nuls s'ils étaients isolés? Quand l'individu ouvre ou ferme ses yeux, il crée ou anéantit ses modifications, et peut les varier de plusieurs manières.

Nous ne savons point jusqu'où pourraient être poussées ces expériences, ni quels en seraient les résultats ; mais n'y aurait-il pas au moins des couleurs distinguées les unes des autres ? un moi agissant, distinct des modifications qu'il concourt à se donner, un effort perçu dont le sujet et le terme ne peuvent se confondre ? Cela suffit, ce me semble, pour détruire le parallèle que l'on a fait quelquefois entre les impressions

taire, ce n"est point sa membrane (lui change d'état et de sensibilité, ce sont les matérianx de l'impression ([ui lui sont rournis en plus grande abondance... L'organe respiratoire est le moven que la volonté emploie pour déterminer l'ollaction ; elle n'agit point sur l'organe ollactil" lui-même; lolfaction suppose plus de corps présents et non plus de sensibilité dans 1 organe qui reçoit ; on odore plus, on nodore pas mieux. Cette assertion séduisante n'est peut-être pas très exacte. Pourquoi n'y aurait-il pas ici quelque influence de la force motrice qui détermine l'inspiration sur la sensitive... dans l'exaltation du système sensitif, il n'est pas douteux (au moins), que la sensibilité de Todorat ne soit augmentée. (E.)

INTRODITCTION

propres (le l.i vue et relies des sens pjissifs : si l'on pouvait supposer un individu horn»'; à ces proniièi-es inipressiiuis, il forail plus (pio sentir, il i^M-cevrait, parce qu'il mouvrait. C'est uiii(pienient à cause de sa mobilité <|ue l'œil soutient des rapports aussi intimes avec le tact (1) et lui associe si étroitement ses opérations : or, il est incontestable, dans toutes les hypothèses, (pie cette alliance doit chantier le caracti^^re propre des impressions visuelles, accroître leur activité, leur jjersistance, rendre le ju,u;ement bien plus fixe, reir(jrt bien plus distinct, puisque la résistance extérieure s'y trouve substituée à la simple résistance musculaire, ou coïncide avec elle, dans le principe.

Ceci nous engage à faire une remarque essentielle qui va bientôt trouver son application : c'est qu'un organe peu mobile, qui, s'il était isolé, ne comporterait que des impressions plus ou moins passives et confuses, peut acquérir l'activité qui lui mancpie, par son association ou sa correspondance avec un organe supérieur en mobilité.

Du reste, nous pouvons appliquer à la vue presque tout ce que nous avons dit du tact. Dans l'état naturel et dans l'exercice ordinaire de l'organe, les deux fonctions sensitive et motrice se correspondent et s'é(juilibrent sans se troubler ; mais si, par la manière d'agir de l'objet ou les dispositions du sens, l'impression devenait trop vive, l'effet affectif serait seul ou dominant, et l'individu ne percevrait plus.

(1) Coinmrnt les mains poiirraienl-elles dire aux yeux : Fuites cnmmp nous, si les yeux (Maient iiDniobiles ? (Voyez le Traite des Sensations de Condillac) (<). (D.)

(') .\ecesse est consimili causa tactum visumque moveri {Lurrère, tiv. -i) et plus loin. Nam seorsum cuii/ue potestas divisa es/, sua ris cuif/ue est. (E.)

3° Les ondulations communiquées par le corps sonore, soit à lair, soit peut-être à un liuide plus subtil, se transmettent d'abord à l'organe auditif, et par lui (ou même quelquefois sans cet intermédiaire) (1), ébranlent plus ou moins le système nerveux ; plus celui-ci est délicat et mobile, plus les impressions ont de force affective ; plus l'individu est passif en les recevant, moins elles sont distinctes.

On voit des personnes très sensibles qui ne sont affectées par les suites de sons, que comme par un bruit incommode. Il est aussi des timl)res d instruments, tels que l'harmonica, qui sont éminemment cxcitatifs de la sensation, et plus on en sent, vivement les effets, moins on les perçoit.

Pour que les sons puissent être distingués, il faut d'abord, sans doute, que les vibrations soient communiquées avec un degré modéré de force dans un certain ordre, suivant certaines proportions déterminées, aux fibres de la lame spirale, dont la structure paraît l)ien éminemment appropriée à la distinction des suites harmoniques ou mélodieuses.

Mais cette distinction se rapporte-t-elle uniquement à la sensibilité de l'organe ou à ses fonctions passives ? Les remarques précédentes nous prouvent le contraire : d'ailleurs, pour bien entendre, il faut écouter : or, qu'est-ce qu'écouter, sinon déployer une action sur

(I) On a vu (]es hommes absolument sourds être saisis d'un Ireinbleinent général lorsqu'on jouait à leurs côtés de quelque instrument : Boi-r/uiare en cile un exemple. Les nouveau-nés sont atTeclés et trémoussent au moindre bruit. Certains animaux ne peuvent entendre des sons sans pousser des cris aigus. Ces exemples prouvent qu'en considérant les sons sous le rapport purement affectit, l'oreille et l'organe cérébral n'en sont point exclusivement le siège. (C.)

IN'TIIODUCTIO.M 39

les muscles destinés à «•(iiiimiiuiijiici' divei-s degrés de tension à la membrane du tympan, etc.? Il est vrai qu'ici ItH'oit est devenu imperceptihlc, (]uc le j<'U et l'appareil du nicjuvcment, étant tout à fait internes, ne se manifi'stent point comme termes de la volonté ; que l'oreille étant dans l'iionnue exti'rieurcment immobile, ouverte à toutes les impressions, sans moyen direct de s'y soustraire ou de les modérer, parait être un organe d'autant plus passif, que sa sensibilité est plus prédominante. Mais la nature môme a pris soin de suppléer à ces défauts; elle a ramené réquili])re, en associant, de la manière la plus intime, ses impressions passives au jeu d'un organe esscidicdlemcnt moteur.

Les sons transmis à l'ouïe, et par elle au centre cérébral, ne déterminent pas seulement Faction de ses muscles propres, mais encore (et par l'eflet d'une sympatbie qui ne nous frappe point, tant elle est intime et babituellc) les mouvements de l'organe vocal qui les répète, les imite, les réfléchit, pour ainsi dire, vers leur source, et fait ensuite rentrer ces modillcations fugitives dans la sphère d'activité de l'individu, les y fixe, les y incorpore (1).

(l) Dans lu iiiouienl iiirine ou j'écfivais ceci, il m'est tombé ilans les mains une brocUure intitulée : Notice historique sur le Sauvage de iAreyron, publiée l'an VIII, par le citoyen Bonaterre (professeur île grammaire générale). J'y vois avec grand plaisir mon opinion confirmée par le passage suivant : « (Quelques personnes ont i-ru qu'il « (le sauvage de l'.Vveyron) était sourd, parce fl qu'on ne le voit ni se retourner, ni répondre aux cris et aux « ijuestions qu'on lui adresse; mais avec un \)ii\\ «le rèfU'xion, on « conçoit que son on-ille, quoique parlaitement conformée, lui « est cependant beaucoup moins utile par le défaut de la parole, « ipii, dans l'iionnne, est une dépendance de relui de rouie, <( un organe de commimication, un orf/ane enfin qui rend ce

Lorsque nous percevons des sons (et nous les percevons toujours d'autant plus distinctement, qu'ils ont plus de rapport avec ceux que nous pouvons rendre, imiter ou articuler nous-mêmes), l'instrument vocal contracte donc des déterminations parallèles à celles de l'ouïe, et se monte, pour ainsi dire, au même ton : en entendant chanter ou parler, nous chantons, nous parlons tout bas ; c'est un instinct d'imitation encore plus marqué ici que dans aucun autre mouvement, il nous entraîne le plus souvent, sans que nous nous en apercevions.

« sens actif; au lieu que dans l'individu dont il s'agit ici, ce sens « est presque entièrement passif, n'étant point lié avec le lati- « ffaf/e. I). Il faut être solitaire comme je le suis, se méfier de soimême comme je le fais (par instinct, par tempérament, et sans doute avec raison), pour concevoir la jouissance que l'on éprouve (juand on se trouve aussi formellement d'accord avec les maîtres et qu'on peut s'appujer de leur témoignage ('). (C.)

(') « Tout est image pour le sourd-muet ; il ne parle que par images et les signes auxquels sont attachés les idées intellectuelles ne sont encore pour lui que des dessins abrégés n (Buisson). Rien de plus difficile a concevoir pour un sourd-muet que l'idée de volonté. Toutes les idées qui naissent à la réflexion sont nulles pour lui. Le sens réfléchi lui manque, le geste l'entraine toujours au dehors. Au contraire l'aveugle exerce beaucoup les facultés méditatives ; mais l'exercice continuel du tact a exalté chez lui l'attention objective ; il apprécie exactement les rapports des choses, mais ceux des êtres avec le sien propre, le sentiment intime de ses facultés ou n'existent pas ou éprouvent des diversions continuelles.

Pouniuoi ? parce qu'il est trop occupé des objets tangibles qui l'environnent, qu'il a un trop grand intérêt à les connaître. Il est dans un étal comparable h celui où la société met les indigents qui, trop occupés des moyens de subsistance, n'ont pas le loisir nécessaire à la l'éflexion. Le sens de la vue nous procure les avantages de l'aisance; il sert à notre sécurité et nous permet de vaquer aux travaux méditatifs, mais sous un autre rapport, il a plus souvent les inconvénients de la richesse et niulliplie pour nous les sujets de diversion. (E.)

INTROlJUCrioN

Ainsi, riii(li\i(liL (|iii (•(•(•iitc, est liii-iiiriiic son pntjtrrécho, r(»r(Mll(' se trouve c-oinmc IVapix'c inst.iiihinriiK'nf, et (lu son direct oxtoi'iic, et du son l't'lh'clii iiitfv riiMir : ces deux cnipreinles s'ajoutent l'une à l'autre dans l'oiuane ('('Mélu'al, (|ui s'électi-ise doulileiueuf, et par raction (ju'il (•oniniiini(jne, et par c(dle qu'il l'eeoit : telle est la cause de l'activité particulière des tètes sonores; r'osi là (pie vont se rattacher tons les caractères de distinction, de persistance et de révocabilité, dont jouissent éniinennnent les impressions auditives... Nous pourrions peut-être aussi bien les appeler rocales ; car si nous parlons, parce que nous entendons, il est vrai de dire que nous n'entendons bien qu'autant que nous parlons ; les deux oriranes agissent et réagissent sans cesse l'un sur l'autre. La nature même semble avoir préordonné les modes de leur action mutuelle dans les diverses espèces (voyez Buflon, Discours sur la nature des oiseaux), en proportionnant prescjue toujours la iinesse et la délicatesse de l'un à la force et à la flexibilité de l'autre.

Jj'association de la voix avec l'ouïe est analogue, dans ses efl'ets premiers, à celle qui existe entre le tact et la vue ; dans les deux cas, c'est un organe supérieurement mobile (jui communique son activité à celui dont la sensibilité prédomine.

4° Le sens du goût est celui qui parait dabord avoir le plus de rapport avec le toucher; les saveurs ne sont en ell'et (juc le fact proj)rc de la langue et du palais ; les molécules sapides s'appliquent sur leurs hoiqipes nerveuses, d'une manière intime, inunédiate, comme des parties plus matérielles à la surface de la main et au bout des doigts. Dillerentes saveurs p<Hivent très bien se comparer aux sensations tactiles de froid, de

42 ŒUVRES DE iMAlNE DE BIRAN

chaud, (le doux, de rude, de piquant ; aussi ces deux genres de modifications ont-ils plusieurs noms communs dans nos langues (1).

Les saveurs, aussi confuses en général dans les nuances qui les séparent, et plus variables, plus fugitives que les qualités tactiles séparées de la résistance, ont une force active bien supérieure. Dans l'exercice du tact passif, l'individu n'est modifié, pour ainsi dire, que d'une manière locale ; mais dans l'exercice du goût, lorsqu'il est surtout déterminé par le besoin, la sensation devient presque générale et très complexe : un organe interne, qui a l'influence la plusé tendue sur le système sensitif, y prend la part la plus directe : or, on sait combien sont tunmltueuses, confuses et passives, toutes les affections où ces organes intérieurs se trouvent directement intéressés.

On voit que, si la fonction sensitive prend un ascendant supérieur dans les impressions du goût, l'action motrice devra s'obscurcir dans le même rapport. L'organe du goiU, (qui est en même temps celui de la parole), est doué d'une très grande mobilité ; l'effort, qui a lieu dans la mastication ou la pression des lèvres, des dents, du palais contre les corps solides, suffirait

(1) Nos langues sont souvent le miroir fidèle de nos sentiments et de leurs nuances les plus délicates. 11 ne liendrail qu'à nous de nous y contempler, et d'apprendre à mieux connaître noire intérieur. La langue nous apprend qu'il y a une fonction active et passive dans chaque organe: elle nous indique quels sont ceux qui sentent et ceux qui perçoivent. Si les sens distinguent, analysent, elle les suit, marche et s'arrête avec eux. On peut remarquer que nos sensations affectives ont très peu de noms qui les expriment ; et ces noms sont toujours tirés de l'objet percevable qui sert à les distinguer: c'est ainsi que les odeurs portent les noms des objets visibles. Comment aurait on multiplié les signes là où il n'y a pas de rappel possible ? (C.)

INIRODL'CTION

sans (loiitc |n»ur nous tloniior des idres plus ou moins confuses de la lésistanee, et de quelques-uns de ses modes ; plusieurs espèces (runimaux ont, comme ou sait, leur tact dans la bouclie et le museau.

Mais daus les opérations projji'es du tact, la perception de solidité, de l'orme, est le terme, le but du mouvement lait. L'inqjression d'cUort est seule, ou dominante ; c'est à elle (jue tout se rapporte ; elle ne se confond avec aucun autre : dans les opérations du goût, au contraire, la résistance nest qu'accessoire, le mouvement n'est que moyen ; la sensation est le but, et dès qu'elle existe, elle absorbe tout ce qui n'est pas elle ; dans le tact, la résistance est fixe, l'individu peut, à volonté, en prolonger l'impression ; dans le goût, cette impression n'est que d'un instant, et la sensation qui la suit, qui en efi'ace jusqu'au souvenir, ne conserve elle-même aucune fixité ; ou elle est faible, et disparait, dans l'efi'ort même qui tend à la saisir ; ou elle est vive, et annule ou cache cet efi'ort.

L'individu qui savoure avec le plus à'altention est donc toujours plus ou moins passif dans ce qu'il éprouve ; il n'est point, comme dans la perception proprement dite, agent et observateur réfléchi, désintéressé. Au reste, les sensations de saveurs se rapprochent toujours davantage des caractères de la perception (sans jamais parvenir cependant au même degré de (Hstinction et de persistance), à mesure (ju'elles sont moins affectives, plus séparées de l'action des organes internes, et plus subordonnées aux ukjuvcmenfs volontaires, lents et prolongés de leur organe [iropre. Remarquons aussi que les saveurs des corps solides sont plus distinctes dans le sens, et un })eu moins confuses dans le souvenir, que celles des liqui-

44 ŒUVRES DE MAINE DE BUiAX

des ; ce qui s'accorde assez bien avec nos principes.

5** Ce que nous venons de dire du goût s'applique encore plus directement à l'odorat ; ces deux sens sont intimement unis entre eux, comme aux organes internes, et leurs impressions n'en deviennent que plus affectives et plus confuses ; celles de l'odorat surtout sont éminemment appropriées à la sensibilité générale du système. Ce sens, mis en jeu d'abord par l'instinct, demeure presque entièrement sous sa dépendance ; son immobilité absolue annonce combien il est passif, et on pourrait dire qu'il tient, parmi nos sens externes, le même rang que le polype ou l'huître, dans l'échelle de l'animalité ; ses fonctions, il est vrai, se rallient au mouvement de la respiration, mais ce mouvement premier est nécessaire, forcé, continu par sa nature,' et par là-même presque insensible ; aussi les odeurs sont les sensations par excellence comme l'indique notre langue même (1); ce sont celles qui se distinguent le moins : lorsque plusieurs se trouvent unies ensemble, elles se fondent dans une sensation unique, dont l'analyse nous est inipossi])lc, malgré l'attention volontaire ({ue nous donnons au mélange ; remarquons que cette attention ne consiste que dans un mouvement d'inspiration uniforme, lente et prolongée. Ce sont là les l)ornes de notre pouvoir sur ces modifications.

6" Viennent enfin les impressions que nous éprouvons dans les parties intérieures du corps, et qu'on pourrait appeler sensations pures. Ici la fonction sensitive est en effet absolument isolée : point d'effort l)er(;u, point d'activité, point de distinction, nulle trace

(1) U"'i a affecté Je terme sentir, au propre, aux modifications «l'odeur. (!•].)

ISritODUCTION 45

(le soUNciiir, tout.' Iiiii.irrc sT-rlipsc ;i\.-c la l'aciillr (le

IllOUVCIlHMlt [i).

Puisciu'en r;ii)p(»rlaiil cIi.kjuc classe (riinjxcssious à son oi'iiune projjic, nous voyons conslanini<Mit la distinction et la percoptiliilitc décroitro dans la niènic proportion ([uo la capacité sensitivo de ces oi',t:anes augmente ou sisolc d'un cAté, et (pie leur mobilité diminue de l'autre, je crois pouvoir conclure avec assez dassurance, des analyses qui précèdent, (|ue la faculté de percevoir ou de distinguer nos impressions entre elles (après <|u'elles sont séparées en quelque sorte du moi qui les éprouve) (2), n'est point un attri-

(1) llien (le jikis incertain <)uc les jiigemenis que nous portons sur le siège des douleurs intérieures. Le plus souvent, le cerveau rapporte la sensation à une partie où elle n'est point. Les aberrations du principe qui perçoit n'ont pas aussi souvent lieu dans les impressions des sens externes. (E.)

(2) Ces conditions me paraissent étroitement liées, malgré l'autorité respectable de (londillac et de lionnet, qui pensent (jue le tnni, identifie avec chacune de ces modifications, pourrait cependant en percevoir, en distinguer les ditTérenls degrés, les comjiarer, exécuter enfin toutes les opérations qui dérivent de la forme composi'O et mixte de notre organisation actuelle. Ces mélapliysiciens présupjjosent toujours le jugement de persoiitialité, mais il fallait avant tout en assigner le fondement ('). (C.)

(') Tous les philosophes physiologistes ou métaphysiciens ont également confondu ce jugement de personnalité avec la sensation ou modification affective même, i'réocciipés de la difficulté du passage de ces modifications aux objets qui les causent, et chen>hant avec curiosité le fondement sur lequel nous rapportons nos propres sensations aux objets, ils n'ont pas vu ([ue la difficulté était la même dans le rapport de ces sensations aux parties déterminées de noire corps, car ce corps lui même est un objet extérieur au moi. Pour n'avoir [)as poussé l'analyse jusque-là et être partis d'une question qui ne devait être que secondaire, ils ont laissé échapper le vrai principe fondamental d'où dérivent en même temps la personnalité, la distinction du înoi d'avec ses manières d'être, comme d'avec les corps qui les occasionnent.

but de Fêtre purement sensilif, mais dépend absolument de la motilité volontaire qu'elle suit dans toutes ses phases ; par conséquent, que la perception n'est point une opération générale que l'individu puisse librement exercer sur toutes les espèces de modifications qu'il éprouve ou reçoit, mais que chaque classe d'im^îressions a son caractère spécifique qui la rend propre à être ou perçue ou sentie ; que ce caractère dépend d'abord de la forme de l'organe, de la proportion selon laquelle le sentiment et le mouvement peuvent s'y combiner ; en second lieu (et ces conditions supposées), du mode de l'action externe, de son degré de force excitative, d'où il suit encore qu'une impression peut être sentie sans être perçue et qu'on ne peut pas dire qu'on perçoit une sensation : par exemple, si je touche un corps chaud, je perçois bien la solidité en même temps que je sens la chaleur, mais je ne puis dire que je perçoive cette dernière modification. Enfin, quoique l'on ait fait du mot sensations un terme générique, il ne s'ensuit point du tout que l'on soit fondé à

Ce principe est l'impression A' effort qui accon^pagne l'aclion volontaire exercée (l'abord sur les organes, et puis sur les objets extérieurs, car le moi ne connaît ses organes que parce qu'il agit sur eux, et il n'agit sur eux qu'autant qu'ils sont capables de résistance. Supposez un individu borné aux organes intérieurs et aux modifications afTeclives, il n'y aurait en lui aucune connaissance, aucun jugement.

Dans un être borné aux impressions intérieures, il ne saurait y avoir de moi.iic personnalité, de sentiment continu de l'existence, car les organes d'où naissent ces impressions varient continuellement dans les rapports de leur action sympathique et de là naissent les variations (jue nous éprouvons dans le sentiment de notre existence, quoique l'action volontaire constamment exercée sur le corps et l'impression continue d'effort, qui en résulte, nous rende le ti'uioignage de notre identité au sein de toutes les varialions. (E.)

INTRODUCTION

aftril)llfi' ;iU\ IIIH'S ce (jtlr l'oll (lil (les ailll'cs. (le priii-

cij)e, pai' oxeinple, <///<• la f^ensalion se (rnnsf orme pour drvcnir tflle opération de renle/u/enient {{), ne sera point u-cMUTaliMiient vrai ; car il est des sensations (et ce sont toutes les impressions que nous avons nommées ainsi), qui ne se transforment en aucune manière, comme nous le verrons tout à l'heure, en déduisant d'autres conséquences de nos principes.

m. L'action première exercée par les objets sur les org-anes sentants, ou par les organes moteurs sur les objets, n'est pas bornée à l'effet du moment. Une modilication quelconque ne peut être que le résultat d'un clianriemenl opéré dans le sens ou dans ({uelcpie centre du système : or, ce changement lui-même qui persiste et survit plus ou moins à l'impression, nous l'appelons en général détermination ; et comme il y a deux classes d'impressions, il y aura deux sortes de déterminations, l'une pour le sentiment, l'autre pour le mouvement. Ces déterminations peuvent également s'effectuer (2) ou par l'action renouvelée des mêmes causes qui les formèrent, ou spontanément; et, en l'absence de ces causes, en vertu d'une force vive^ inhérente aux org-anes, lorsqu'ils ont une fois été montés par les objets. Examinons ce qui arrive dans ces deux cas diil'érents.

(1) Si on cnlcnd par là, que nous sentons louf (.e ([ui se passe en nous-mêmes, ou que nous avons conscience de toutes nos opérations, comme des impressions qui nous afîertent, il me semble encore qu'on ne peut voir dans cet acte, toujours semblalilo à lui-même, dans cette tumière intérieure qui éclaire tout, quon ne peut ,v voir, dis-je, la sensation transformée. C'est peut-éire ma faute, mais cette expression ma toujours paru trop vague. (C.)

(i) Je dirai qu'une détermination s'e/fertnp lorsque l'organe ou le centre se remettent flans le même étal où ils étaient en vertu de l'action première. (0.)

1" Si la détermination sensitive seliectue par l'impulsion répétée delà même cause externe, il ne peut en résulter qu'une modification semblable à la première, et différente seulement par le degré : la différence étant proportionnée à l'intensité et à la persistance du changement premier opéré dans l'organe, la sensation renouvelée sera en général plus faible, moins affective.

L'individu ne peut percevoir cette différence sans reconnaître la sensation comme étant la même qui l'a déjà affecté, et réciproquement il ne peut la reconnaître sans percevoir quelque différence. Or, que l'on fasse abstraction de tout signe extérieur, de toute circonstance associée à une niodillcation affective, que l'on suppose un individu borné aux degrés de cette modification, ou à plusieurs autres du môme genre, penset-on d'abord qu'il lui fût possible d'apprécier des nuances qui tendent toujours à se confondre, même pour nous dont les moyens de reconnaissance sont si nuiltipliés, dont les sensations et les jugements sont si indivisiblement unis ? Est-ce bien en effet par les caractères intrinsèques de nos sensations purea, et par les changements, les altérations qui y surviennent, que nous parvenons à les distinguer, à les reconnaître, cpiand elles se renouvellent ? Saurions-nous jamais dire, si telle douleur interne, tel degré de froid ou de chaud, est le même que celui que nous avons déjà épr(juvé, ou s'il en diffère ?

Observons que plus nos sensations sont it/ies, ou dégagées de tout accessoire, plus elles occupent exclusivement notre faculté de sentir, et moins nous l)OUvons ensuite les reconnaître si elles viennent à se renouveler (1). Que serait-ce donc d'un être qui serait

(1) Il y a une réminiscence personnelle et une réminiscence

INTRODUCTION

al)S(»Iuiii('iit i(l('iilili(' avec cliarmir de ses nioililicitions ? Poiii- roiiiparoi' deux inanièrcs d'être, ou percevoir leur (lillérence, il faut nécessairenient <juc le moi se mette, jxjur ainsi dire, eu dehors de l'une et de l'autre ; il faut un ])reuiier jugement de personna/ité : or, coninient y aurait-il uu jugement là ou il n'y a qu'un terme ? Supposer que le 7noi est identilié avec toutes ses modifications, et cependant (piil les compare, (ju'il les distini^ue, c'est faire une supposition contra- <lictoire (li. Reconnaissons donc (ju'il n'y a dans la sensation reinjuvelée et atfaildie, considérée en

objective que les inétaphvsiciens ont confondues. La première s'applique aux modificalions affeclives. c'est un jugement de pereoiinaiité... qui est surajouté à ces impressions, mais qui est hors lieiles. puisqu'elles n'emportent point essentiellement la personnalité première. La réminiscence est inhérente à lelTort : lorsqu'il a eu pour objet la résistance extérieure, elle devient objective.

La réminiscence objective présuppose bien la personnelle, mais elle la prédomine dans les perceptions extérieures renouvelées, comme lo sentiment rédéchi du moi se confond dans les impressions rapjtortées à la résistance. Se reconnaître |)Our la même individualité qui a déjà été modifiée d'une certaine manière et dans le même organe, ou reconnaître le même objet pour avoir été déjà perçu, sont deux actes qui dilTèrent comme le sentiment intime du moi dilTère d'une perception ou modification première. Il n'y a donc de réminiscence d'aucune espèce qu'autant qu'il y a ■ Il antérieurement siiparation du sujet et de l'objet. Cet objet peut

le une idée ou mode quelconque. (E.)

(1) • Lorsque l'àmc éprouve l'impression d'un objet, dit Bonnet {Essai anal., paragraphe 113), et quelle se rappelle en même temps une ou plusieurs autres modifications, elle ^'identifie avec toutes, et celte identification est le fondement de la personnalité. » Il me seinble plutôt que c'est là une négation de personnalité.

Nos deux grands analystes ont supposé dans la nature même de l'àme. action et volonté, qui s'exercent indifféremment sur toute espèce d'impressions, ce qui n'est pas : mais, en leur passant cette supposition, ils ne devraient pas dire que l'àme s'iden-

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