M. DE B. II
elle-même, aucun fondement à la réminiscence (1). Que la détermination sensitive s'effectue par Faction répétée de l'objet, ou spontanément en son al)sence, le résultat ne sera jamais qu'une modification plus ou moins affaiblie, mais sans relation à' existence^ de cause ni de temps ; car on ne saurait évidemment admettre ces rapports sans une personnalité distincte, antérieure ; pour que l'être sentant pût distinguer le souvenir de la sensation, ou pour qu'il y eût en lui l'équivalent de ce que nous appelons souvenir^ il faudrait que le moi modifié actuellement, se comparât au même moi modtfié dans un autre instant ; il faudrait, comme Fa dit Condillac, « qu'il sentît faiblement ce qu'il a été, en même temps qu'il sent vivement ce qu'il est » ; mais est-ce donc la même chose que de sentir
tifiait avec les modifications ; car là où il y a volonté, action, il y a un sujet et un terme qui ne sauraient s'identifier ('). (C )
(') Condillac donne à sa statue la faculté de s'observer, de réfléchir sur des modifications avec lesquelles elle est pourtant encore identifiée. Voyez le chapitre VIII de la quatrième partie où il s'énonce là-dessus très clairement. En lui accordant une âme, on voit (ju'il la suppose douée de facultés inhérentes à elle-même.
{{) (Vest sur la presque nullité de réminiscence attachée à une impression alTective, qu'est fondé en grande partie le sentiment du remords que nous éprouvons après avoir été porté par de violentes passions à des actes contraires à Tordre. C'est cette absence du souvenir des affections entraînantes qui nous fait prendre à l'égard de notre conduite passée les yeux d'un spectateur impartial. .Si nous pouvions rappeler la violence des motifs déterminants, nous nous repentirions moins. Observez aussi combien notre condition serait plus déplorable, si les douleurs ou alTections pouvaient se retracer à notre souvenir dans toute leur vérité ; la nullité de mémoire ou la fugacité des impressions passives est donc une condition ou une loi de notre nature morale, loi aussi nécessaire que la permanence et l'invariabilité des modes actifs que la volonté crée. (E.)
INTRtlDL'CTION
faililf)iirnt, o\ (le seiitii- nu' on a ('tv'] (loniiiiciit Irouvri" uno rolafion il«' temps dans cotte seule circonstance à'affdihiissement ? Est-ce que la sensation faible n'est pas présente, comme la sensation vive?
Mêmes (lillicultés ici que pour la réminiscence.
2° La détermination motrice est une tendance conservée p;jr rori:ane ou le centi'e moteur, pour répéter l'action ou le mouvement (pii ont lieu une première fois. Lorsque cette tendance passe du virtuel i\ Veff'eclif, par suite de la provocation extérieure renouvelée, l'individu veut et exécute le même mouvement ; il a conscience d'un effort renouvelé... Cet eil'ort renouvelé diffère (lu premier par un plus grand degré de facilité : or, ici cette facilité peut être reconnue, distinguée, parce qu'il y a les éléments d'un rapport, un sujet qui veut, toujours identique à lui-même, et un terme variable, la résistance ; connue ce sujet et le terme n'ont pu s'identifier dans la première action, ils se sépareront encore dans la sec(jnde, la troisième, etc., tant ({u'il subsistera la moindre résistance.
L'être moteur qui a agi, et qui agit maintenant avec plus de facilité, ne peut percevoir cette différence sans reconnaître sa propre identité, comme sujet voulant : or cette reconnaissance entraîne nécessairement celle du terme de l'action ; ils se sup])0sent l'un l'autre, et s'unissent intimement dans la même impression d effort. On voit avec quelle facilité la réminiscence peut s'expliquer de cette manière ; nous verrons ailleurs comment ce jugement, eu partant de l'origine (]ui vient de lui être assignée, s'éclaircit et s'étend ]»ar l'addition de nouvelles circonstances.
Si la détermination motrice s'effectue spontanément en ral)sence de la cause première, l'individu veut la
même action ; il se remet, autant qu'il est en lui, dans le même état où il était en l'exerçant au dehors ; il a conscience de l'effort qu'il fait encore ; mais comme il distingue avec la plus grande clarté le mouvement libre du mouvement contraint par un obstacle, il lui sera impossible de confondre le souvenir avec l'impression, la représentation qui se fait dans son cerveau, par exemple, de la forme d'un solide qu'il a touché, avec la résistance que lui opposait ce solide présent.
Lorsqu'en vertu de la détermination contractée par le centre moteur et sensible, la main reprend ou tend à reprendre la même disposition qu'elle avait en touchant ou en embrassant un globe, l'individu se retrouve donc à peu près dans le même état actif où il a été, il perçoit ; il touche encore, pour ainsi dire, par la pensée, un globe absent.
Cette seconde perception, très distincte de la première, se réfère à elle, et la suppose, comme une copie reconnue pour telle se réfère à l'original; c'est cette copie, ainsi conçue, que j'appelle idée (1).
Remarquons bien que l'individu açjit dans la représentation, ou l'idée du solide tangible, comme il agissait dans l'impression directe ; tout ce qu'il avait mis pour ainsi dire du sien dans celle-ci, il le remet, l'eftectue dans l'autre ; il se créerait donc une seconde perception presque égale à la première, et uniquement différente par le degré, s'il disposait de la sensation comme il dispose du mouvement ; mais pendant que
(1) Condillac appelle idde d'abord le souvenir d'une scnsalion, puis celle sensation même représentative de quelque chose d'extérieur. Voilà pourquoi il appelle idée exclusivement les sensations du tact comme les souvenirs de ces sensations (Voyez l'extrait du Traité des Sensations, à la fin). (K.)
INrRODU<TrON' 53
la main a::il iioiir i('j)irii(lr(' la forino du iilohc, les extrémités sontantos restent inactives, entiourdies, et ne se montent point an gré de la volonté ; il en est do même dans les idées des sons : lorsque l'organe vocal répète ou tend à répéter les mouvements qui correspondent aux impressions auditives, l'individu est aussi actif dans l'idée qu'il l'a été dans la perception, et la ditl'érence serait insensil)le, si l'ouïe pouvait renouveler les sons directe, comme la voix reproduit les sons réfléchis (1).
Nous v<jyons clairement dans ces deux exemples, que la production des idées n'est qu'un résultat ou une suite de l'activité des impressions mêmes. Sans cette activité inhérente au caractère des impressions, à la mohilité des organes qu'elles intéressent, ou avec lesquels elles sont en rapport, en un mot, sans détermination motrice (orig:inaire), il n'y a ni réminiscence ni idées.
Et cela peut nous être confirmé en partie j^ar notre expérience journalière même ; car la facilité que nous avons à reconnaître un objet, ou à nous rappeler nettement son idée, dépend bien moins de la force affective dont il nous a frappé, que de l'attention volontaire que nous lui avons donnée, attention qui se lie toujours dans son principe à quehpies-uns des mouvements dont nous disposons (2).
(1) Thomas Reid a vivement combattu lopinion qui ne distingue l'imagination de la perception réelle cpie par le degré de vivacité, mais il est certain (jue dans l'imagination passive les jugements (juc nous portons sur la présence réelle de la cause sont absolument dépendants du degré de vivacité de l'image. 11 n'en est point de même du rappel actif. (E.)
(2) Voilà pourquoi on ne se rappelle que rarement les rêves qu'on fait en dormant comme en veillant.
Le Sauvage trouvé dans les loréls de Liihuanie avait oublié tout
L'impression d'effort, qui est Forigiiie commune de nos perceptions et de nos idées, est susceptible d'une infinité de nuances ; elle s'affaiblit singulièrement par sa répétition (comme nous aurons dans la suite assez d'occasions de nous en convaincre) ; or, quoique l'activité de conscience s'affaiblisse dans les mêmes rapports, ses résultats premiers ne suivent point la même loi de dégradation; les impressions et les idées, auxquelles cette activité a concouru dans l'origine, demeurent distinctes, et lui survivent ; ceci s'applique principalement aux fonctions représentatives de l'organe de la vue ; ces fonctions s'exécutent actuellement avec une promptitude et une facilité telles, que nous ne nous apercevons plus de l'action volontaire qui les dirige, et que nous méconnaissons absolument la source qu'elles ont dans la résistance; de même, donc, que l'effort est nul ou insensible dans les perceptions
ce qui lui était arrivé pendant la rhii-ée de sa vie purement sensitive. S'il y avait un souvenir proprement dit des modifications afleetives, oublierait-on si vite les douleurs de la maladie, les tourments qui ont si souvent été la suite des passions imprudemment satisfaites. Si l'expérience des maux de la vie est si souvent perdue, c'est que nous sommes peut-être heureusement doués de la faculté d'oublier nos maux et qu'il n'y a point de souvenir direct des sensations. Les sentiments qui sont liés à des idées peuvent se re[)roduire immédiatement par ces idées ; encore fautil que les dispositions sensitives n'aient pas changé; autrement ridée ne sera suivie d'aucun effet affectif. Les signes qui font revivre dans certains cas les sensations ne produisent cet effet qu'en contribuant k remettre le système dans l'état où il était lorsque ces sensations ont été éprouvées. Ce n'est donc pas à l'intensité de la réaction motrice en tant qu'elle est proportionnée h la vivacité de l'impression qu'est due la netteté de la réminiscence ou du souvenir, mais à l'influence volontaire exercée librement du centre; or, dans le cerveau même, il peut y avoir plusieurs centres de réaction. (E.)
INlKObUCTION 55
visuelles, il le sei'u (\i;;ileiiirii( dans la pi-odiictioii des idi'os ou unaycs (•ori'espt)udaiit('S ; ces images iiaiti'ont spontanément dans l'organe de la pensée, s'y succéderont avec la })lus grande rapidité, y bi'illei-Dnt de l'éclat le plus vif, s'éclipseront pour ri'paraitre encore, et cela sans (jue la volonté de l'individu s(>nd)lo y participer en aucune manièi'e. Les détci'iiùnal'ions visuelles se lappioehent donc, par cette dernière circonstance, de celles que nous avons distinguées sous le nom de sensiticcs [{)\ et l'on serait peut-être d'autant plus fondé à les ranger dans la même classe (si d'ailleurs d'autres caractères ne s'y opposaient), que les couleurs identifiées par une habitude première avec les perceptions de formes et de figures, paraissent être en quel<|ue sorte les excitants naturels de la sensiJ)ilité propre du centre cérébral, comme leurs images sont les produits les plus immédiats de son activité. Dans toute exacerbation de cette sensibilité, occasionnée par quebjue irritation extraordinaire dans la substance même du cerveau, ce sont ordinairement des visions qui frappent l'individu avec autant de force que la réalité même (2) ; et dans l'état naturel,
(1) L'd'il. (lit FîiifTon, parait par sa nature participer plus (lu'aucuii aiilrc à la nature <le l'organe intérieur; on pourrait le prouver par la (piantité de nerfs qui arrivent à l'œil ; il en reçoit prescjue autant à lui seul ijue l'ouïe, l'odorat et le goût \ms i-nsemble (Discours sur la nature des animaux). (E.)
(2) [îonnet rapporte un exemple singulier de ces visions (Voyez le [)aragra|)lie OTtl de V Essai anal.). Dans les conuuolions électriques, un peu violentes, dans les coups donnés sur la tête, dans les opérations du trépan, connme aussi dans les contentions excessives de la pensée, dans les divers cas de manie, dans les songes, etc., ce sont toujours des fantômes, des couleurs, des flammes, des suffusions scintillantes, qui s'olTrcnt à la vue : ces sortes de représentations peuvent donc être considérées
combien de fois n'arrive-t-il pas que ces mêmes images, prenant l'ascendant des perceptions directes, excluent tout retour vers le modèle, le remplacent, et se confondent avec lui, comme les produits des déterminations sensitivcs se confondent avec ceux des causes qui les formèrent. Remarquons que ces illusions n'ont point également lieu dans les idées correspondantes aux impressions actives du tact et de l'ouïe.
Ces observations nous conduisent à distinguer deux modes différents de reproduction : l'un, qui se rapporte aux diverses idées tirées du mouvement, de la résistance et de ses formes, des sons vocaux, s'exécute toujours avec un effort volontaire plus ou moins sensible ; il est essentiellement accompagné du jugement de réminiscence.
L'autre qui se rapporte spécialement à la production des images, ne se joint à la réminiscence que dans un degré modéré de vivacité, et cette vivacité même dépend de la nature et de l'intensité des causes organiques qui déterminent l'apparition spontanée des images.
Le premier mode de reproduction est actif; je l'appellerai rappel ; le second est plus ou moins passif ; et parce qu'il s'applique principalement aux images de la vue, je l'appellerai imagination ; la faculté de rappeler en ïnouvant, en faisant un effort, sera nommée mémoire. Ajoutons encore quelques traits aux caractères distinctifs de ces deux facultés.
1° Les mouvements volontaires qui ont formé les impressions actives, ou concouru essentiellement à les
comme les produits propres et spontanés de la sensibilité particulière du cerveau : car on sait que chaque organe a sa manière de sentir, et ses fonctions particulières. (C.)
INTHOnUCTION 57
rendre distiiictcs, sont encore les moyens ou l<'.s sujets uniques du l'appel; on peut donc dire qu'ils sont les si(jnes des inii)i'essions (ju'ils distinguent, et des idées qu'ils rappellent ; et cette (jualilieation de sitj/ies est d'autant mieux fondée dans cette circonstance, <|ue les mouvements, en même temps qu'ils servent à l'individu à se remettre dans un état où il a déjà été, et fournissent ainsi une prise à sa volonté, un point d'appui pour se modifier lui-même, sont encore les seules marques par les(|uelles il jjuisse manifester, au dehors, cette volonté, ces modifications les plus intimes.
Je dirai donc (jue le mouvement ou l'elfort reproduit dans la main, lorsqu'elle figure ou tend à fiiiurer le solide, est le signe de l'idée de forme, de résistance extérieure.
Les mouvements vocaux seront aussi les sig-nes des impressions auditives ou de leurs idées. Ceux de la mastication ou de l'inspiration pourraient également être considérés conmie les signes des saveurs et des odeurs, si la prédominance de la sensibilité, dans ces deux genres d'impressions, en obscurcissant les mouvements, ne mettait obstacle à leur conversion en signes de rappel, ou ne la rendait toujours plus ou moins imparfaite.
Lorsque les mouvements servent à rappeler ou à manifester les impressions auxquelles il ont essentiellement concouru, on peut les api)eler pro- \)VQn\(^ni signes natKrels^ ou pre))tiers ; uuùs, dès que l'individu a été déterminé à remarquer ces fonctions premières, il les étend, par un acte réfléchi et fondé sur la grande loi de la liaison des idées, à plusieurs autres manières d'être qui n'ont avec ces mouv(;ments que des rapports plus ou moins indirects, et souvent
même dépure convention. Il transforme ainsi les signes premiers en artificiels ou secondaires, et multiplie ses moyens de correspondance, soit au dehors, soit avec sa propre pensée. 11 fait plus, il communique aux modifications les plus fugitives une partie de la disponibilité de ses mouvements, les force à rentrer dans la sphère de sa mémoire, et crée en quelque sorte des termes ou des motifs à sa volonté, là où il n'en existait d'aucune espèce (1).
Remarquons pourtant que ces fonctions secondaires ont leurs bornes fixées par la nature même de Torganisation ; ce qui n'est pas représentable d'après ces lois, ne saurait guère le devenir par aucun artifice, et demeure toujours au nombre des souvenirs plus ou moins vagues et confus. Les signes artificiels ne sont donc, pour ainsi dire, ({n entés sur les signes naturels.
En envisageant les sigues sous ce rapport, on voit combien il est vrai de dire qu'ils sont nécessaires à la
(1) Comme nos modiUcalions purement affectives nont point de signes naturels (j'entends de mouvements volontaires qui entrent dans leur formation), nous n'avons aucun pouvoir de les rappeler. Or, dans l'ordre de la nature^ les limites de la volonté sont les mt'ines que celles à\i pouvoir ; il n'j aurait donc point, hors de l'aclion organique, de motif pour vouloir (je ne dis pas désirer) rappeler ces modifications C'est ainsi que nous ne songeons point k reproduire cette multitude de sensations intérieures qui se succèdent et qui nous affectent souvent avec beaucoup de vivacité parce qu'elles n'ont guère plus de noms qui les expriment que de mouvements qui les distinguent. .Mais dcTS qu'un signe artificiel s'est associé avec une sensation, le pouvoir de rappeler l'un semble se réfléchir sur l'autre, et les soumettre également à la même volonté : c'est ainsi que nous croyons avoir idée de tout ce que nous pouvons nommer, quoique les mots soient souvent vides de sens. Celte illusion si forte, si générale se rattache à nos plus intimes habitudes, comme nous le verrons ailleurs. (C.)
INTRODUCTION ÔV
l'(»iiiiati(>ii lie nos jjroniiifs idées; on voit encore bien évidemment qu'ils sont l'unique soutien <le la mémoire, considérée soit dans son origine, soit dans ses développements ultérieurs ; nii voit enlin que pour l'être borné à la sensation, il ne peut y avoir ni signes, ni idées, ni mémoire.
2° L'imagination, avons-nous dit, pourrait être considérée comme ayant des rapports plus immédiats avec la sensif}i/ité^^ro^pre de l'organe cérébral, et la mémoire avec sa force motrice (1) ; les produits ou les opérations
(1) Des savants que jhonore, et dont les opinions sont en ([iielqiie sorte des arrêts à mes yeux, n'ont pas été pleinement salislaits de la distinction que j'établis entre la mémoire et l'imagination. Leurs difficultés portent principalement sur la manière dont j'exprime cette distinction et sur le fondement physiologique que je lui suppose. Comme c'est là un point capital dans mon ouvrage, je dois ajouter quelques explications.
1" Les analyses précédentes des sens ont fait voir, je pense, que nos impressions diverses peuvent et doivent réellement être distinguées en passives el actives, sensitives et perceptii-es : celles-ci dépendent davantage de la faculté de mouvoir ; celles-là intéressent plus exclusivement la faculté de sentir : la volonté détermine et dirige les unes; elle est subordonnée el comme nulle dans les autres.
Mais ce que l'on dit des impressions doit nécessairement s'appliquer ou s'étendre aux idées ; car la pi'oduction de l'idée (considérée comme copie) n'est, pour ainsi dire, que la l'éplique de l'opération antécédente du sens. Pour imaginer ou rappeler, l'organe de la pensée doit reprendre une forme, une modification semblables à celles qu'il avait dans la |)crception même. Lorsque, par exem|ile. je me représente la figure ou la forme d'un corps, (|ue je rappelle en moi-même une suite de sons, mon cerveau est disposé, sans doute, de la même manière (au degré prés) que si l'œil et la main [larcouraient actuellement les dimensions du solide ou si l'ouïe était frappée des vibrations sonores : or, les perceptions de formes et de sons n ont pu avoir lieu sans mouvements réels et sensibles, volontairement exécutés dans les organes, dans les muscles de la main et de l'o-il, de l'ouïe et de la voix ; donc la production des idées correspondantes doit dépendre aussi
qui dépendent de ces deux facultés, semblent différer
en effet comme la sensation diffère de la perception.
Le rappel des idées, par leurs signes naturels ou arti-
de déterminations semblables, ou d'une réaction motrice analogue.
Mais, m'a-t-on dit, « le simple rappel de nos idées, l'exercice « secret de notre faculté pensante, ne sont accompagnés d'aucuns « mouvements sensibles : le centre cérébral est seul alors propre- « ment en action ; tout se passe dans son sein. L'organe muscu- « laire est dans un repos parfait ; la supposition que vous faites « de mouvements exécutés dans le rappel est donc gratuite, « ou du moins votre langage est inexact, et présente un contre- « sens physiologique ? »
Je réponds d'abord (et pour faire cesser toute difficulté sur les mots) que je me sers du terme ?nouvement pour exprimer en général tout acte de la volonté, tout déploiement de la force motrice du centre ; soit que ce déploiement se manifeste au dehors par l'exécution de mouvements musculaires, soit qu'il se borne à celte simple détermination, qui, n'ayant aucun signe extérieur, se manifeste seulement à l'individu, par la conscience de ce que J'ai appelé effort. Ainsi, dans la méditation solitaire, au sein du repos et du silence le plus apparent, je n'en reconnais, je n'en sens pas moins les mouvements d'articulation qui accompagnent ou déterminent le rappel régulier de mes idées : la parole, pour être intérieure, en est elle moins un mouvement vocal ?... Et lorsque l'aveugle se représente et combine dans son cerveau des idées de formes tactiles, ne faut-il pas que sa main réponde et consente, pour ainsi dire, à ces représentations ? « La mémoire « (comme l'a dit GondiliacC) (voir Z/fl Logique, chap.W) mais dans « un sens différent du mien) n'a pas seulement son siège dans le « cerveau ; elle doit l'avoir encore partout où est la cause occa- « sionnelle des idées que nous rappelons ; or, si pour nous don- « ner la première fois une idée {une perception) il a fallu (jue les « sens aient agi sur le cerveaii {j'ajoute, et que le cerveau ait 0 ar/i pour mouvoir les sens d'une certaine tnanière) ; il paraît
(') L'opinion de Condillac au reste sur l'origine de la perception diffère bien de la mienne, car il considère la direction des organes qui traduit l'attention comme la seule part que prend le corps dans cet acte, et la sensation comme la part exclusive de Vdme, ainsi la volonté est bien là comptée pour rien (Voyez encore La Logique, article « attention »). (E.)
INTKODUCTION Gl
lioi(^ls, laisse à l'imliN idti ti»iit le caliiir iK'cossairc [xxir les (.■(•iilriiiidcr, ('Il visiter 1rs détails et y appliquci' rn
« <|iio le souvenir tic celle idcc ne sera jamais pins clair que lorsqu'à son tour le cerveau agira sur les sens. « {Je dis /orsf/ue le terveciu véaijird sur /es orf/anes, jKnir leur imprimer des mouvements semliluhles à rru.i- </ui ont eu lieu dans la perception). Il me semble «iiic la tlitliiiillé sur ce point est assez éclairée.
2* Au déploiement de la fone motrice dans le rappel volontaire, dans Texercice de la mémoire, j'ai 0|)posé la force sensitive du centre cérébral, dans la reproduction spontanée des images, ou lexercice passif de Vimar/inafion. Celle distinction a paru trop In/pof/iéti'/ue, du moins ilans la forme : je ne chendierai pas non plus il la juslilier enliorement sous ce rapport, i.orsque j'ai cm|)runlé des termes de la physiologie pour expliquer des laits idéologiques, je n'ai point entendu établir iin parallèle absolu entre deux ordres de phénomènes qui dificrent dans plusieurs points, mais seulement in<liquer des analogies cpii m'ont paru propres îi jeter quelque jour sur les principes de la science, et qui ont été en général trop peu observées par les métaphysiciens. Je prie donc que l'on ne presse pas trop le parallèle. Un maître sur l'autorité duquel j'aime ;i m'appuyer('). dislingue deux sortes de réaction du centre qui concourent (inégalement selon moi) dans nos impressions diverses, les forment et les complètent : à ces deux modes de réaction il'im pour le sentiment, l'autre pour le mouvement qui s'exercent ensemble, et tantôt s'équilibrent, tantôt se prédominent, lorsipie l'individu perçoit ou sent l'action des objets) doivent corespondre deux déterminations du même ordre, motrice et sensitive. La première prévaut dans l'exercice de celte faculté active de rappel, que j'ai nommée mémoire ; et la seconde dans cette faculté passive que j'appelle imaffination. Voilà le fond de l'hypothèse (-).
.Maintenant abandonnant toute explication tirée de la physiolo-
(') Voyez V Histoire phijsiologique des sensations (Mé-moire du citoyen (Cabanis). (<i.)
(-) Limaginalion ne réveille le sentiment avec tant d'énergie qu'en nous replaçant dans le même état, les mêmes circonstances où nous étions quand nous l'éprouvAmes pour la première fois. .\insi elle nous tait encore craindre ou espérer lors(|iie les motifs de nos craintes ou de nos espérâmes ne subsistent plus, parce qu'elle ôte à la réllexion la puissance de reconnaître cette absence
quelque sorte son tact intérieur, comme il applique lentement sa main au solide dont il veut connaître les
gie, ne prenons, si l'on vent, ces termes de force sensitive et motrice, t\\\c pour deux noms génériques (tels qua ceux de toutes les causes) sous lesquels il s'agit de ranger deux classes de faits, qu'il importe de ne pas confondre. Ces faits nous restent du moins: ils sont certains, palpables, et toute distinction qui s'appuiera sur eux, sera suffisamment justifiée : or, nous reconnaissons, par l'expérience et l'observation de nous-mêmes, qu'il y a certaines idées que nous rappelons volontairement avec un effort senti, et des images qui naissent souvent malgré nous dans l'organe pensant, le remplissent, l'assiègent, en quelque sorte, sans que nous ayons plus de pouvoir pour les distraire que pour les évoquer ; que ces images correspondent aux perceptions dans lesquelles la volonté, la force motrice est moins sensiblement intervenue ; que leur reproduction, leur persistance, leur ténacité coïncident toujours avec certaines dispositions organiques, avec une exaltation de sensibilité, des affections nerveuses, quelquefois des altérations, soit dans la substance même du cerveau, soit dans d'autres foyers de sensibilité, dans des organes internes, dont les dispositions, transformées en tempérament, impriment toujours à l'imagination une direction, une couleur, une teinte particulière.
Il est enfin bien reconnu que l'homme dispose de sa mémoire, tandis qu'il est entraîné par son imagination : et qui est-ce qui n'a pas éprouvé ces deux états, souvent dans le même instant,
de motif et qu'elle nous fait concevoir encore les maux et les biens, non comme passés, mais comme à venir.
L'imagination nesl pas asservie à la représentation des objets dans l'ordre où ils se sont présentés aux sens externes ; les matériaux seulement sont donnés nécessairement par les impressions antérieures, mais leur combinaison dépend de causes sensilives internes. Les jiliénomènes du délire, des songes et des passions nous fournissent assez d'exemples de cet exercice. La mémoire suit au contraire l'ordre des représentations du dehors, et cette représentation fidèle dépend d'une action volontaire.
La différence entre l'imagination et la mémoire doit se tirer d'abord d'une diversité dans le siège organique de ces deux facultés, en second lieu et par suite, de la diversité des impressions et images ou idées ou signes appropriés à ces différents pièges, comme dans le sens externe. (E.)
INTHODUCTION 63
foiiiics; i'otr<»i-l qui accoinpauiu' le i-appel a t<Mijours qucl({iie chose de réfléchi, de concentré, incompatible avec les émotions troji fortes et les illusions de la sensibilité exaltée.
Au contraire, la piodnction spontanée des imaues, quand elle a un certain deuré de vivacité, est toujours accompagnée de sentiments allectifs semblables et souvent supérieurs à ceux que la présence même de l'objet pourrait exciter : aussi l'exercice habituel de l'imairination exalte-t-il les forces sensitives, et récipro(}uement tout ce qui exalte ces forces tourne au j)i'olit de liniaui nation.
lorstinétant occiipo ;i rappeler une suite onlonnée île signes et d'idées, une autre suite simultanée de lanlôines importuns vient troubler et distraire l'action régulière de la pensée, etc.? il était donc utile, nécessaire même, que le langage consacrAt cette distinction réelle entre deux modifications principales de l'être pensant, et que la théorie en assignAI le sujet (')•
Au surplus, comme ces principes n'ont été étal)lis qu'en vue de la ([uestion proposée, c'est par elle qu'ils recevront le développement et le degré de conOrmation dont ils sont susceptibles. Je prie donc que l'on suspende tout jugement sur leur réalité et leur utilité, jusqu'à ce qu'on en ait vu l'application dans la suite de cet ouvrage. (D.)
(') Nous sentons bien souvent en nous-méme le contact des deux vies dont l'une qui se manifeste par la volonté, a son siège dans le cerveau, l'autre toute sensilive a son siège dans Tépigastre. Les idées et les mouvements ([ui naissent de celle-ci se succèdent avec une rapidité tout à fait entraiuanle. Les produits de l'autre s'exécutent toujours avec etTort et lentement. F.n attribuant cet entraînement à des jugements d'habitude et l'elTort à l'absence de res habitudes. Tracy me paraît avoir trop étendu linlluence de (Ctle cause particulière et trop limité celle de l'organisme. Hichat a bien vu les ph<''nomènes pour ce qui a rapport aux mouvements et aux passions 11 ne faut (luélcndre sa théorie à la reproduction des idées pour confirmer la distinction ijiie j'ai t'tablic entre l'imagination et la mémoire. Il faut reconnaître dans le cerveau une force sympathique et une fone firopre. (K.
Mais le jeu de cette faculté peut être déterminé par difTérentes causes, qui, sans changer son caractère passif, donnent à ses j^roduits tant de degrés divers, d'énergie et de persistance, mettent tant de différences dans le mode d'apparition des images, qu'on serait tenté de les rapporter à des facultés réellement différentes : nous avons besoin d'indiquer en peu de mots les principales d'entre ces causes.
1" Dès que la vue a intimement associé toutes ses opérations à l'exercice de la motilité, elle s'étend au loin, embrasse simultanément de vastes perspectives, et groupe toujours, malgré la volonté même qui la dirige, autour de l'objet principal sur lequel elle se fixe, plusieurs des accessoires dont il se trouve entouré ; cette liaison s'établit et persiste dans l'organe de la pensée ; et la copie s'y trouve disposée comme le tableau premier, original, l'était au dehors ; si donc l'un des accessoires vient ensuite à se reproduire isolément à la vue, il déterminera l'apparition imaginaire plus ou moins vive du tableau entier; de même si 1 objet principal se reproduit seul ou entouré de nouveaux accessoires, il réveillera rimage des premiers, etc.
Tout cela se passe dans le cerveau de l'individu sans qu'il y prenne aucune part active ; le jeu de son imagination se mêle, se confond avec celui du sens externe, sans qu'il puisse le plus souvent distinguer leurs produits ; il croit simplement voir, sentir^ et il imagine, il compare, il agit même en conséquence de plusieurs jugements dont il n'a point actuellement conscience.
Ce mode d'exercice de l'innigination se rallie à une foule d'habitudes dont nous parlerons ; nous le rapportons principalement à la vue, parce que cet organe tend surfont à la compo.sition, aux associations par simulta-
INTIiODL'CTION 05
iK'itr, (juil est eiiliii le premier iiistrmmMil df \////////'.ye ; mais les autres sens y preuiicnt aussi plus ou moins part, eu proportion du caractère percerahle de leurs im[)ressions. On peut appeler 6<y/<es, les objets mêmes dont la présence détermine l'apparition des images ou du tableau total auquel ils ont été associés comme éléments ; ils ont en ell'et, avec les signcuXxx rappel ou les mouvements (auxquels ce titre m'a i)aru plus propre), la propriété commune, mais unique, de remettre l'individu dans un état semblable à celui où il a déjà été ; mais ils ne remplissent cette fonction de si.ynes que pour l'imagination exclusivement; ils se fondent entièrement sur son caractère passif, et ne font ([ue rét<'ndre i't le renforcer.
2° Indépendamment de toute provocation extérieure, le centre cérébral peut entrer en action, soit par sa force propre, et en vertu des déterminations acquises, soit par des causes anormales qui irritent immédiatement sa substance, soit enfin par les irradiations des organes internes, qui, sans être directement sous sa dépendance pour l'accomplissement ordinaire de leurs fonctions, ne lui sont pas moins liés par une sympathie dont une foule do phénomènes ne permet point de douter.
A ces causes diverses se rattachent autant de modes particuliers dans l'exercice de l'imagination : la première, et sans doute la plus fréquente, est celle dont les produits sont les plus légers, ils se confondent perpétuellement tant que nous veillons avec l'action des sens; et lorsque les objets ont disparu, ils les remplacent, se succèdent, se poussent avec rapidité dans l'organe de la pensée, comme des ondes mobiles. Les deux autres causes se distinguent par la vivacité et l'énergie