INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR XXVII
dos hornos (|iii ne peuvent èlre franchies «(1). La cause en est toute physiologique : « Les sucs du tissu cellulaire afnucnl dans tous les endroits où elle est vicieusement excitre : il >,'v forme des gonllenienls inomentanés ou de nouvelles enveloppes, en quelque sorte artificielles, qui masquent de plus en plus les extrémités des nerfs, et souvent la sensibilité inéme s'altère et s'use alors immédiatement » (2).
De Tranj constate les mêmes faits, mais il en donne une ' \plicalion bien dilîérente. Après avoir cité divers exemples ijui montrent les effets opposés de l'habitude, il écrit : « Vous y voyez la sensibilité physique et la sensibilité morale attiédie et exallt'e, la mémoire engourrlie ou rendue très vive, les mouvements devenus [oujours 1res faciles, mais tantôtdépendanls de la volonté à un point extrême, tantôt absolument involontaires, desjugements d'une (inessc singulière, d'autres si confus qu'on n'en a même pas la conscience ; la volonté prendra tantôt \\\w, direction, tantôt une autre toute opposée, et sa détermination paraîtra même quelquefois sans motif, ou ce qui est plus fort, contraire à des nujlifs évidents. (Comment sortir de toutes ces difdcultés? Nous conlenterons-nous de dire comme on l'a tantilit, que l'esprit humain est un abîme de mystères impénétrables, un amas de contradictions insolubles ? Ou nous livrerons-nous, comme on l'a tant fait, à une foule de suppositions fantasiiques, pour rendre raison de ce que nous ne comprenons pas? Non, en observant les faits avec soin, et en les analysant avec si-rupule, le philosophe sans imaginer ce qui n'est pas, peut répandre beaucoup de jour sur ce qui est » (3).
Fidèle à cette méthode, de 'l'iacy s'appli(jue à discerner et expliquer les elTets de l'habitude sur les jugements, les désiis, les souvenirs, les mouvements tt les sensations. La thèse qu'il développe, c'est que, dans tous les cas, Ihabitude
(I) Rapporfii (tu /t/n/siV/ne et fin moral, p. IriO.
(:^) Miimoirp.t de l' Inslilut iKiliomiL [>. V^'^^.
XXVIII ŒUVRES DE M.MXE DE BIRAK
n'aiïectc rJiroctemcnl que les jugements ou perceptions de rapports.
l-ln ellet, lorsque nous avons eu souvent la perception d'un rapport (juclconque, nous percevons ce même rapport avec une facilité inconcevable toutes les fois qu'il se présente à nous. Nous acquérons une aptitude très remarquahle à percevoir des rapports analogues à celui-là, si bien que quand ces pcrceplions de rapport reviennent à l'esprit, elles n'ont plus ce ciractèrc d'étrangelé qui produit en nous l'impression de surprise (1 '.
Il en est de même en ce qui concerne les désirs. Au lieu de dire avec Condillac qu'une passion est un désir véhé'ment tourné en habitude, il serait plus correct de dire : « Une passion est un désir devenu véhément et continuel parce que le jugement qui y donne naissance est devenu habituel » (2).
(l'estcncore le jugementqui transforme les imagesen souvenirs, et qui nous les rend familières. De même, si après avoir été répétés souvent, les mouvements deviennent plus dépendants de notre volonlé, ce n'est pas l'eiïet direct de celle répétition sur le mouvement lui môme, mais bien sur le jugement qui s'y applique, en démêle bien tous les détails, et donne naissance à des volontés plus circonstanciées et plus précises. Sins celle ad ion du jugement, la répélition fréquente du iiiênic mouvement, par l'ébranlement mécanique des organes, le rendrait plutôt machinal elconvulsif, c'cst-à dire plus indépendant (]ue jamais de noire volonté (3). C'est donc l'attention qui explique l'habitude. I^cs bons maîtres sont ceux qui lonl appela lintelligence de leurs élèves et qui la dirigent.
Knlin, de Tracy constate que leseiïets de l'habitude sur les sensations agréables et pénibles tiennent aux mêmes cause. « Les sensations pénibles, longtemps prolongées, deviennent plus difficiles à supporter, tandis que dans le même cas, les
(I) Id., p. 440.
(-1) Id., p. 440. (3) Id.. p. 4:57.
IN ii!<)i>rci[(iN r>i'. I, Kor iKi'i; xxix
plus agréables fl('irén('rt'nl on fatigue ou en douleur, suivant le degré de leur intensité. J'observe ensuite qu'elles sont plus susceptibles de nous être rappelées par la mémoire, à propurlion (pi'elles ont été plus fortes, ou plus longues, ou plus frtMjuemnient répétées. Ces deux observations sontcomn>unes aux sensations et à toutes nos autres perceptions, et il ne me paraît pas (pic la IVé(|uenle répétition d'une sensation puisse produirt' d'autre clVet en nous. Or le premier paraît tenir uni([ui'- Mn'ut à l'épuisement actuel des organes ciu'eiifjeinlrc jKjinl de (lisjwsitions roiix/aiites, à moins que l'organisation n'ait été lésée. (Juanl au second, il est la conséquence des nombreuses liaisons tjue celte sensation répétée a contractées en nous avec d'autres liaisons, comme nous lavons vu, à l 'article de la mémoire, et il doit rtre ini/nifr an jiK/cntenl, non à la sensibilité {\) ...
Toutes nos babiludes se ramèneraient donc si l'on en croit ib:- Tracy, à des babiludes actives ; elles n'alfecleraient directement que le jugement.
Maine de Biran connaissait l'état de la question au moment où la Section des Sciences morales et politiques de t' Institut la mit au Concours, et l'on peut dire que les solutions indicpiées par deux de ses futurs juges ne le satisfaisaient pas. Il résolut de l'aborder tour à tour par les deux voies dill'éi-enles qu'ils avaient suivies, c'est h-dire par l'observation fies fails de conscience, et de leurs conditions physiologiques. Il dit expressément dans le brouillon du Premier Mémoire que le système des habitudes ne peut avoir ses racines que dans le physique de l'homme, dans ses dispositions organiques, dans les déterminations de sa sensibilité qui sont en partie innées, et en partie résultantes de l'action répétée des causes externes. Ce n'est donc qu'à la condition d'unir la physiologie à la méta- |diysi(jue que l'on en pourra rendre compb*. Cette préoccupalion est déjà beaucoup moins apparente dans le Deuxième Mémoire, et à peine était-il imprimé qu'il regrettait d'y avoir
(1) /(/. SoMlii.'nt' iiar nous. |i[). 4'.{3-il.
XXS ŒUVRES DR MATXE DE Ht H AN
fait, une si grande place aux considérations physiologiques. Les laits observés lui apparaîtront de plus en plus à l'étroit dans le cadre où il les expose. L'hypothèse les précède au lieu de les suivre et de s'y adapter. Mais du moins, elle ne les a pas déformés, car l'instrument dont il s'est servi pour les observer était d'un métal solide et pur. 11 était doué à un degré extraordinaire de celte faculté d'oliservation, qui lui permetlait non seulement d'observer ses idées aux contours nets et précis mais de surprendre, pour ainsi dire, d'une part ces états de rêverie, d'atonie ou d'exaltation, de saillie et de langueur, de l'imagination et du sentiment, d'autre part l'activité propre de la pensée, telle qu'elle se manifeste dans la conscience et la mémoire, et ce don ne le préservait pas seulement du danger, où sont tombés si souvent les métaphysiciens comme Condillac de percevoir les faits à travers des principes inexacts et par suite de les dénaturer, mais de la tentation, non moins dangereuse, <à laquelle ont succombé tant de savants, de ne saisir de la pensée que son aspecl extérieur et en (juelque sorte physique.
L'observation interne toutefois n'était pas suffisante pour percer les ténèbres quel'habilude répand sur ses propres origines. Il lui parut impossible d'aborder directement un ordre de faits aussi obscurs. Mais une autre voie se présentait à lui : « L'analyse avait peut-être usé déjà son instrument contre l'agrégat de l'habitude, lorsqu'elle songea heureusemcntà l'atteindre par une voie opposée comme le chimiste forme de toutes pièces, par la puissance de son art, un mixte semblable à celui qu'il ne pouvait dissoudre, maisdontil soupçonnait les éléments; des métaphysiciens observateurs, remontant d'abord jusqu'à d<>s suppositions ou des faits premiers très simples et placés liors de la sphère de l'habitude, entreprirent de recomjjosL'r ou d'imiler ses produits pour les connaître » (1). Cette méthode fut suivie par (londillac, dans le Traité des sensations, I5(mnet dans la Psiieholoijie et l'Essai analytir/ue, de
(Dp. 11.
INTIiOIiClTION I)K LI-.DITl'.UR XXXI
Tracy ilans son Mrinuire <uv V Analyse de la pensée. .Mais une iiii'llHnIe nt' vaut <|ii(; par la inaiiitTc duiil on rappli<|ii('. l'iif analyse incoinplèlo engendre nne synilièse inexaclc (Jnand on veut composer par syntlièse l'enlcndemenl luiniain. il faut d'ahord s'assurer de la nalure, du nomhre et de l'espi^'oe des nialériaux qui concourent à le lornier. Il faut à tout instant contrùler les déductions de ses hypothèses par une observation exacte et précise des faits. C'est ce que Maine de Hiranse proposa défaire dans son Mémoire sur ihabitnilc. La distinction fondamentale des élénienls de la pensée (ju'il pose dans son Inlroflnclion, se trouve justifiée, comme par une contreépreuve, par les elVets dilTérents que l'habitude a sur chacun d'eux. De là le caractère d'élégance de son Second Mémoire, le plus remar(|uable. peut être, à cet égard, de tous ses écrits. Avant de l'analyser, il est nécessaire de le comparer au Mémoire de l'un /.V.