AUX CONNAISSANCES
! sensitives \ idées :
I comparatives ' affections
AUX DETERMIKATIOK'S
; sensitives I comparatives
tendances
' primitives \ combinaisons i primitives
I conséquentes i émotions
\ subséquentes
s I spontanées œ 1 réfléchies
réminiscences j spontanées volitions
habitudes
^ I prévisionnelles croyances » I absolues décisions
I prévisionnelles!
I absolues
; volontés
générateurs conservateurs générateurs conservateurs
n'est point encore une connaissance ; de même qu'une affection sensitive pour être un phénomène relatif aux
déterminations actives (en tant que les mouvements instinctifs, par exemple, subordonnés d'abord aux affections sont le prélude des mouvements volontaires, les préparent et les amènent dans l'ordre naturel) n'est point encore une telle détermination. Je ferai seulement une remarque sur le terme détermination que vous avez choisi pour en faire le titre d'un système entier de phénomènes. Vous comprenez sous le titre tout ce qui nous rend heureux ou malheureux, tout ce qui est pour nous un motif de choix ou de préférence, en un mot tout ce qu'on a appelé système de la volonté, c'est-à-dire dans le sens de Condillac (voyez sa Logique et son Traité des sensations), le malaise, le besoin, le désir, les passions. Il paraît bien par là que l'idée générale et complexe que vous attachez au terme détermination est prise surtout dans le système affectif et que c'est de là que vous tirez exclusivement les motifs ou les causes déterminantes de tout exercice de la force hyperorganique, en un mot, que vous subordonnez l'action à la passion ainsi que l'a fait M. de Tracy dans ce passage de la Logique que vous citez avec éloge : « Sans doute, y est-il dit, on pourrait concevoir l'homme ne faisant que recevoir des impressions, se les rajipeler, les combiner toujours avec une parfaite indifférence. Il ne serait alors qu'un être sentant et connaissant, sans passion proprement dite relativement à lui et aussi sans action relativement aux autres êtres ; il n'aurait alors aucun motif pour vouloir et agir, et quelles que fussent alors ses facultés, elles resteraient faute de stimulant dans une grande stagjiation, etc.. »
Je conviens que dans l'ordre naturel le système affectif , qui est en exercice avant celui de la connaissance proprement dite, devient pom* ce dernier comme un stimulant
et influe beaucoup sur son développement ; mais je ne pense pas que la force hyperorganique ayant en ellemême son principe d'activité spontanée indépendante et sui juris, soit absolument et nécessairement dépendante des affections et des passions de l'être sensitif, même dans son exercice primitif, à plus forte raison dans ce degré de développement qui constitue Vautoysie et les volitions ré fléchies.
On pom-rait très bien supposer un être tel que celui dont parle M. de Tracy réduit à des sens externes tels qu'un toucher actif, insensible aux impressions affectives du tact, à une vue d'abord affermie contre l'impression directe des rayons lumineux, etc., et dont les affections intérieures liées aux mouvements de la vie organique seraient comme nulles : un tel être agirait d'abord par une simple spontanéité du principe moteur qui est en lui ou qui est lui, sans intention déterminée, sans prévoir la suite de son action, et pourrait airisi acquérù- des idées, des connaissances ; à l'exercice de son activité se trouveraient liés quelques sentiments ou émotions qui détermineraient l'être moteur à répéter les mêmes actes ; ces sentiments seraient de véritables déterminations. Mais comme les actes ou les voHtions de l'être moteur n'y auraient point été subordonnés dans le principe et n'en seraient pas encore absolument dépendants, il serait nécessaire de distinguer les déterminations de cette espèce supérieure des incitations immédiates ou des passions qui précèdent les mouvements instinctifs en les entraînant. Ces dernières appartiennent à la machine organisée, à l'animal : les autres tiennent à l'âme et à l'être intelHgent.
Je vous prie de faire ici une observation qui me paraît tranchante contre toute assimilation des phénomènes
que vous comprenez sous le titre commun détermiriations : j 'ai éprouvé souvent, dans les affections immédiates qui me rendaient agréable le sentiment de l'existence, un sentiment intellectuel de peine en me trouvant ainsi disposé d'une manière opposée à ce qu'il me semblait que je devais être ; et, au contraire, j'éf)rouve quelquefois de la satisfaction intérieure à me sentir dans une disposition triste. La même chose doit arriver souvent aux hommes dont le moral est peu développé. Cette contrariété entre les affections organiques et les sentiments de l'âme qui naissent à la suite d'une action réflexive n'annonce-t-elle pas bien une opposition de principe ou une hétérogénéité de source?
Je n'aime pas à voir des principes d'actions aussi essentiellement divers et opposés confondus sous le titre commun de détermination, par cela même que je ne puis, souffrir de voir confondre les affections et les passions avec les actes libres d'un être intelHgent, sous le titre de volonté. Vous avez évité. Dieu merci, une partie de ce grave inconvénient en distinguant dans votre tableau, parmi les phénomènes relatifs à la génération des déterminations : les affections et incitations qui sont indépendantes de l'autopsie et antérieures à elle, par conséquent animales, et les volitions et les émotions ou sentiments qui n'ayant heu qu'avec l'autopsie appartieiment exclusivement à l'être libre et intelligent ; et dans les phénomènes relatifs à la conservation des déterminations, les tendances et les Jiabitudes physiques des volontés et des habitudes morales. Mais il reste toujours l'inconvénient de comprendre dans le même système et sous le même titre général de détermination des phénomènes aussi divers, aussi opposés dans leur nature et leurs résultats.
Observez qu'il n'y a pas le même inconvénient dans les deux premières divisions parallèles comprises dans les deux premières colonnes du tableau ; en effet, les intuitions et les images comme les coordinations et les combinaisons qui ont Ueu même dans l'instinct, peuvent bien être considérées comme des phénomènes relatifs à la génération et à la conservation des connaissances, quoiqu'elles ne soient point encore des connaissances, des idées, ni des souvenirs proprement dits. Ces intuitions et ces images ne peuvent donc être comprises, même comme phénomènes relatifs à la connaissance, dans le système de ceux qui renferment cette connaissance exphcite ; au lieu que les affections et les incitations étant des phénomènes d'une nature opposée aux voUtions et aux sentiments de l'âme qui sont la suite des actions librement détermmées ou qui les accompagnent ne peuvent, selon moi, être considérés comme relatifs à la génération et à la conservation des déterminations de la volonté.
Vous pèserez cet argument que je crois solide et en tirerez le parti que vous jugerez convenable dans votre classification définitive. Je vous prie d'observer que les objections précédentes n'ont point pour objet l'arrangement ou l'ordre matériel qu'ont les phénomènes dans le tableau, mais bien la nature même des phénomènes. Ne me dites donc plus que vous n'avez prétendu assimiler que les phénomènes dont les titres sont rangés sur la même ligne horizontale. Je conçois très bien votre pensée et tous les motifs de l'arrangement symétrique que vous avez étabh, mais je m'arrête au titre même des dernières colonnes, phénomènes relatifs à la génération et à la conservation des déterminations, et c'est contre la généralité ou la communauté de ce titre que je réclame.
M. Ampère à M. de Biran (1)
PolejTnieux, 27 septembre 1807.
Mon cher ami, Je vous annonçais, dans ma dernière lettre, des observations sur les notes que vous avez eu la bonté de m 'envoyer relativement à la classification que je vous avais communiquée l'hiver passé, des phénomènes de l'intelligence humaine. Je me propose deux buts dans ces observations, le premier de reconnaître les erreurs dont cette classification était remplie et que je ne pouvais éviter en faisant sur-le-champ des changements dans un pareil travail que j'avais fait plus d'un an auparavant et auquel je n'avais pas pensé depuis. Ce travail était imparfait, sans doute, mais celui que je lui substituai d'après quelques aperçus vagues et peu réfléchis l'était bien davantage. Mon second but est, après avoir médité pendant trois mois sur cet ancien travail, l'avoir comparé à celui que je lui avais substitué, pour les modifier l'un par l'autre et en avoir discuté tous les résultats à Lyon, avec des personnes peu prévenues de nos opinions et exercées à ces sortes de considérations, de vous proposer mes vues, de savoir de vous si vous jugez comme moi qu'une bonne classification de ces phénomènes soit le seul moyen d'élever la psychologie au niveau des autres sciences, et de réunir les opinions divergentes, faute de s'entendre, de ceux qui s'occupent de cette science, en leur offrant à la fois et le moyen de préciser leurs idées et celui d'arriver à parler un jour la même langue.
(1) Mayjouade, Pensées et -pages inédites, p. 276.
Je ne vous enverrai pas un nouveau tableau, je ne vous communiquerai celui dont je me sers aujourd'hui que quand nous serons tout à fait d'accord sur les faits et que je l'aurai soumis de nouveau à l'examen le plus sévère pour y faire encore, s'il y a lieu, quelques changements. Vous m'en direz alors votre avis, et, si vous pensez qu'il convienne de le modifier encore, vous m'indiquerez les corrections.
Vos premières observations sont fondées sur ce qu'en vous exposant les motifs de ma classification, je vous l'ai exphquée par colonne verticale et non par les lignes horizontales. Si vous aviez remarqué ces lignes, vous auriez vu qu'elles ne contenaient que des phénomènes qui appartiennent réellement au même système. Je n'ai plus ce tableau, mais je me ressouviens que la première hgne contenait ce que vous nommez intuitions, les affections, les associations mécaniques dans le temps et l'espace et les mouvements instinctifs : ce sont bien là des phénomènes appartenant au même système. J'ai toujours regardé comme du même système les phénomènes placés sur les mêmes lignes horizontales. J'avais exposé le tableau dans mon cours, au lycée, en partant d'abord des quatre phénomènes de la première ligne, puis des quatre de la seconde, etc. Si j'avais changé cet ordre que je préfère à tous égards, dans ma lettre, c'est que je pensais que vous le rétabliriez aisément d'après nos anciennes conversations. Je crois comme vous qu'il faut mettre ensemble les phénomènes qui se produisent ensemble sous l'influence des mêmes causes, qui répondent à un même état des facultés humaines, et c'est ce que je ferai toujours. Mais je ne vois pas d'inconvénient, pour fixer la mémoire, de remarquer en passant qu'il y a dans chaque système un phénomène relatif à la
connaissance, un aux attraits ou répugnances qui nous font préférer une chose à une autre, un à la faculté d'agir, un à celle de coordonner entre eux les phénomènes relatifs à la connaissance. Je dis relatifs à la connaissance et non pas qui appartiennent à la connaissance. Vous n'admettez pas que les intuitions lui appartiemient, mais vous ne pouvez pas ne pas convenir qu'ils y sont relatifs comme les mouvements instinctifs le sont à l'activité, puisque ce sont des intuitions qui deviennent des perceptions, puis des souvenirs, etc., quand le moi vient à être c onstitué , etc . . .
Mais, encore une fois, je ne prétends par là qu'indiquer un rapprochement qui n'est point d'après la nature et les causes productrices de ces phénomènes, mais d'après l'analogie qu'ils nous présentent dans leurs effets. Voilà qui me paraît devoir nous mettre d'accord sur la première difficulté que vous me proposez.
Sur la seconde, je pense toujours que la force hyperorganique ne peut agir activement qu'après avoir concouru à des mouvements instinctifs déterminés par les affections. La part qu'elle prend à son insu dans ces actions la met en relations avec les organes, et une fois cette relation étabhe elle continue d'agir sans le concours des affections qui avaient été la j)remière occasion de son action. Ainsi s'établit l'action permanente de la force hyperorganique, qui ne cesse plus ensuite tant que dure l'état de veille et dont l'aperception constitue le moi. Comme il est de la nature de la force hyperorganique de s'apercevoir de son action, il y aurait moi dès qu'elle concourt à un mouvement instinctif, si l'attention était assez hbre, mais comme elle est détournée par l'affection qui détermine ce mouvement, j'admettrai, si vous voulez, qu'il n'y a de vrai moi que quand la force hyperorga-
iiique, après avoir concouru à un mouvement instinctif, et ayant appris en quelque sorte par là à agir, agit ensuite seule ; je ne vois pourtant pas d'inconvénient à admettre qu'elle s'aperçoit dès qu'elle concourt à un mouvement instinctif déterminé par une affection assez faible pour ne pas absorber toutes nos facultés. Je vous laisse le choix à cet égard et vous prie de me dire si en conservant tout ce que je viens de dire et choisissant néanmoins celle de ces deux dernières manières de voir que vous trouverez plus convenable, je me trouverai entièrement d'accord avec vous.
Ce que vous me dites en marge de vos notes sur cette fausse pensée de Pascal, que ce qu'on appelle nature pourrait n'être qu'une ancienne habitude, et sur ce qu'il n'y a que ce qui a été d'abord volontaire qui puisse devenir habituel est très juste. J'aime bien votre réflexion, mais je ne crois pas avoir rien dit à cet égard d'analogue à cette fausse idée de Pascal. Le mot une sorte de seconde nature dont je m'étais servi n'était qu'une manière de rendre votre propre manière de voir.
Vous m'accusez dans vos notes, mais il me semble que c'est par erreiu-, d'avoir confondu les déterminations affectives et celles de la force hyper organique. Si vous avez encore mon tableau, vous les trouverez distinguées, les premières sous le nom d'actions instinctives ou de protocinèses, les autres sous celui d'actions volontaires ou spontanées. Me direz-vous que j'avais tort d'employer également le mot action dans ces deux cas ? Pas plus que vous celui de déterminations. On ne confond point quand on distingue par deux épithètes différentes ; qu'on se serve ou non du même mot action, la distinction est faite ; ce ne peut plus être alors qu'une dispute de mots.
410 COERESPONDANCE DE MAINE DE BIKAN
C'est toujours la même difficulté qui revient. Il y a beaucoup d'inconvénients, dites-vous, à confondre sous le même nom les affections de plaisir ou de douleur physique et les sentiments de joie, d'espérance, etc. C'est ce que je n'ai jamais fait. J'ai toujours nommé les premières affections, les secondes émotions. Ces mots sont assez distincts, ce n'est point confondre ces deux sortes de phénomènes que d'observer qu'ils ont cette ressemblance de nous rendre heureux ou malheureux, et le psychologiste ne les confond pas plus en remarquant cette ressemblance et leur donnant, sous ce point de vue, mi nom commun que le naturaliste, après avoir nommé les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons, ne les confond en remarquant que ces animaux ont seuls des vertèbres et en leur donnant, sous ce point de vue, la dénomination commune d'animaux vertébrés.
Il me semble que vous ne m'avez f)as compris quand j'ai parlé des circonstances oii le désir d'une chose ne nous rend heureux ni malheureux. Je n'avais fait qu'énoncer ce fait que, si nous désirons d'avoir demain à midi teUe sensation et que cela ne dépende pas de nous, nous serons émus de crainte ou d'espérance, et que nous ne le serons plus, si nous sommes certains qu'il ne dépend que de nous de nous la procurer. Je crois incontestable que, quand l'objet de nos désirs dépend de la volonté d'un autre ou d'un concours d'événements indépendant de notre volonté, nous sommes heureux ou malheureux par la crainte ou l'espérance, que nous ne le sommes plus, si nous jugeons que cet événement ne dépend que de notre volonté (1). Puis-je espérer ou craindre une chose
(1) Raison pour séparer le système affectif de celui de la volonté. (Note de M. de Biran.)
AMPÈRE A MAINE DE BIRAlSr 411
dont je suis absolument le maître? Au reste, je reconnais le charme attaché à certaines combinaisons idéales, mais j'y vois une affection due à des perceptions de rapports.
Vous me dites encore qu'il y a de l'inconvénient à ranger sous le même nom d'action, celles qui sont déterminées par l'affection et celles qui le sont par la force hyperorganique. Je le voudrais comme vous, mais il n'existe en français que le mot action pour ceUes des animaux qui sont toujours dans le premier et pour celles de l'homme dans les deux cas. Peut-on empêcher tout le monde de dire : l'action du cœur, l'action du foie ou de l'estomac, l'action d'une fourmi ou d'une guêpe, l'action de téter dans l'enfant qui vient de naître, et tout n'est-il pas suffisamment distingué quand on dit Vaction instinctive fait partie du système de la simple sensibilité, Vaction spontanée ou volontaire est un phénomène tout différent appartenant aux systèmes supérieurs. Il ne reste à une langue pauvre que de distinguer par des épithètes les phénomènes différents que l'usage désigne par un mot commun. Quel service vous me rendriez si vous pouviez trouver un mot qui désignât cette action permanente de la force hyperorganique d'où dépend l'aperception constante du moi dans l'état de veille ! Comment un phénomène qu'il est si indispensable de considérer, de remettre sans cesse sous les yeux, n'a-t-il été remarqué que par vous d'une manière nette et précise, et est encore sans dénomination qui lui soit propre?
Tout ce que vous me dites sur les coordinations est très juste et très vrai, je sens tout le ridicule de ma distinction entre cojnbinaison et pre'ordination. Ce dernier mot est banni de ma langue actuelle comme celui d'option. Je ne vois plus : 1° que les coordinations qui ont Heu pendant la perception même ; elles ne dépendent point
de nous ; je les nommais jugements, mais le nouvel emploi que je veux faire de ce mot et que sa signification habituelle réclame impérieusement m'en a fait chercher une autre. Dites-moi ce que vous pensez du mot contuition (du verbe latin œntueri, voii- ensemble, d'oîi contuitus de la quatrième déclinaison, que j'ai rendu par œntuition). Il me semble plus propre à désigner cet important phénomène ;
20 Que les coordinations faites à volonté que j 'appelle toujours combinaisons ;
30 Que les souvenirs des unes et des autres retracés par la mémoire. Vous blâmez avec raison l'emploi que j'ai fait du mot conce'ption. Je ne m'en sers plus à présent que dans un sens tout différent. Vous me blâmez avec plus de raison encore d'avoir rejeté l'analogie ordinaire du souvenir et de ce que j'appelais représentation et option; j'en suis revenu à décomposer ces états de la pensée en une idée à laquelle se joignent divers jugements, ou croyances ; cela est assez clair en rendant à ces mots leur vraie signification, et vous voyez déjà que pour la rendre au mot jugement je me suis vu dans la nécessité de recourir au mot contuition. La contuition est luie des causes du jugement, mais celui-ci est un phénomène réellement différent.
Vous exprimez précisément cette idée que j'adopte complètement en disant qu'autre chose est l'idée présentée à l'entendement, autre chose l'attrait ou répugnance, autre chose la croyance qui la réalise. C'est précisément là aussi mon opinion.
J'ai banni aussi le mot représentation ; je ne vois dans ce que je nommais ainsi qu'une idée jointe à une croyance, précisément comme vous.
Il est temps, mon cher ami, de finir cette longue lettre.
AMPÈRE A MAESTE DE BIEAN 413
Je VOUS prie de me répondre sur tout ce qu'elle contient. J'ai besoin d'avoir votre avis sur ces premiers linéaments avant de vous envoyer l'ensemble de mes résultats (1). Écrivez-moi à Paris, oii je serai du 20 au 25 octobre par la voie ordinaire de M. Degérando. Je vous embrasse mille fois de toute mon âme. Adieu, mon cher ami.
A. Ampère.
Sur la sensation et le moi combinés (2)
Revenons maintenant à notre science chérie. C'est le défaut de langage qui la tue ; je n'insisterai plus sur certains mots ; qu'importe cela à la vérité? Mais je vous ferai cependant observer que je n'avais cité le dictionnaire de l'Académie au sujet du mot spontané, que pour confirmer le seul emploi de ce mot qui soit conforme à l'étymologie. Il est bien singulier qu'on l'ait violé au point de faire de ce mot un usage qui lui est directement opposé. Spontané en latin veut dire hbrement, volontairement, spontaneus, volontaire, etc..
J'ai beau relire votre grande lettre, j'y vois toujours que vous nommez perception l'union de Vaiitopsie avec l'intuition; que dans ce phénomène composé l'intuition qui en fait partie est nécessairement telle qu'elle était avant le Moi ; qu'ainsi, dans la perception d'une
(1) Avant la classification est l'observation des faits spécifiques. C'est ce qu'il y a de plus difiScile en idéologie. Dans la physique on peut avoir un mot pour noter un élément ou un fait unique, mais en psychologie, tous les signes sont vagues et généraux, parce qu'il ne s'agit jamais que de fonction et de loi, et jamais de faits isolés. Nous nous servons de bonne heure des termes plaisir, doaleur, bien, mal, mais en combien de manières différentes. (Note de M. de Biran.)
(2) Ba, p. 204.
couleur, par exemple, il y a la couleur teUe qu'elle aurait été perçue avant le Moi, plus l'autopsie de ce Moi luimême ; qu'il y a telle intuition qu'on ne peut avoir qu'après le Moi, et qui n'est pas pour cela d'une nature différente que celles qu'on peut avoir auparavant. Dès lors, je reste dans l'ignorance de la distinction que vous voulez conserver dans le langage. Je dirai toujours : tout mouvement excité dans les organes et senti par l'être sentant produit une intuition ou sensation comme vous voudrez, soit que ce mouvement soit excité avant et indépendamment de l'action hyperorganique, soit que cette action y concoure.
Dans le premier cas, il n'y a que cette intuition, dans le second il y a en outre autopsie. L'union de cette autopsie avec l'intuition est pour l'autopsie ce qu'est la contuition pour des intuitions simultanées. Cette union de l'autopsie avec une sensation ou intuition, de même qu'avec tout autre phénomène, car l'autopsie s'unit à tous, est ce que je nomme cognition ; voyez si ce mot ne peut pas vous suffire, au lieu de perception.
Je dirai : cognition d'intuition, cognition d'affection, cognition d'image, etc., pour désigner cette union, toujours la même au fond, de l'autopsie avec une intuition, une affection, une image, etc., par laquelle nous savons, nous apercevons que nous avons actuellement telle intention, telle affection, teUe image, etc.. Ceci me paraît tout semblable à ce que vous me proposiez dans une de vos précédentes lettres, de distinguer des perceptions d'intuition des perceptions d'affection, etc.... Ce ne sera que le mot de perception changé en celui de cognition, et il en résultera cet avantage, outre la définition plus exacte du sens attaché à ce mot, que le mot perception ayant été tellement employé en divers sens,''^et spécia-
lement dans un assez grand nombre d'ouvrages, pour désigner la sensation non affective, il y aurait toujours eu à craindre que le lecteur s'y trompât, au lieu que le mot cognition, encore vierge, si l'on peut dire ainsi, n'est pas exposé au nnême inconvénient.
Lorsque l'autopsie s'est jointe ainsi à une autre modification, la trace qui reste après elle, et qui est la vue de notre Moi passé, comme l'autopsie est la vue de notre Moi actuel, et que je nomme comme tout le monde réminiscence, se reproduit en union avec la trace de cette autre modification. Ce n'est que par cette union que nous pouvons dire : « J'ai éprouvé cette modification », comme ce n'est que par l'union de l'autopsie avec la modification actuelle que nous pouvons dire que nous réprouvons. Cette union constitue ce que je nomme un souvenir, phénomène qui reste après la cognition comme sa trace.
A. Ampère.
Système actif et système sensitif (1)
Tout ce que vous me dites de la génération du Moi et des circonstances qui l'accompagnent est tellement conforme à ma manière de voir actuelle que je vous dois, qu'il n'y a pas une syllabe que j'en voulusse retrancher : nous voilà sur ce point parfaitement et entièrement d'accord. Le système sensitif, tant qu'il n'y a pas eu d'effort, ne peut donner que des sensations ou intuitions et les images qu'elles laissent après elles, pour éléments uniques de tout ce qu'il y a de représentatif dans ce
(1) Ba, p. 207.
système. Ces images sont des modifications actuelles sans réminiscence, sans succession, comme pour l'animal qui les éprouve successivement, chaque instant étant anéanti pour lui par l'instant suivant. Lorsqu'il y a effort, la conscience de l'effort ou l'autopsie, c'est pour moi la même chose, fournit un nouvel élément absolument différent de tous les autres .qui s'aperçoit distinctement d'eux, mais en combinaison avec eux. Tous les autres éléments se coordonnent autour de ce centre commun, les effets produits par l'effort se coordonnent avec lui par causalité ; les affections simultanées par attribution personnelle ou subjective. Les intuitions sont en même temps attribuées à des causes extérieures. De plus, cette conscience de l'effort ou autopsie laisse une trace, l'idée du passé ou réminiscence qui seule peut établir la notion de succession aperçue et reconnue par l'être modifié. Chaque image d'une modification précédente, lorsque celle-ci a été unie à l'autopsie, se trouve unie à la réminiscence, suivant la règle générale que deux phénomènes qui ont été coordonnés entre eux laissent des traces coordonnées entre elles. C'est cette union d'une image ou idée quelconque avec la réminiscence qui constitue un souvenir.
A l'exception de la coordination par juxtaposition superficielle, qui a eu lieu dans le système sensitif , pour les impressions du tact, de la vue, et peut-être du goût dans certains cas, toutes les coordinations de causalité, de successions, d'attribution, de lieu dans l'espace à trois dimensions, etc., sont uniquement dues à l'autopsie. Mais pour se faire ensuite une idée à part de ces diverses relations, raisonner sur elles, etc., il faut des actes de synthétopsie appartenant au quatrième et dernier système de l'entendement. Dans toutes ces coordi-
nations avant la sjrnthétopsie, qui met à part le Moi et la causalité, il y a le Moi distinct, causalité distincte. Mais tout cela combiné avec d'autres éléments comme poui" me servir d'une comparaison sensible quoique peu exacte, chaque couleur est distincte dans le spectre coloré, quoique coordoimée avec les autres, de manière à former un seul tout.
« J'ai levé le bras », c'est aussi, avant la synthétopsie dont nous parlions tout à l'heure, un seul tout composé : de la conscience ou autopsie, de l'effort, de la sensation ou intuition de la contraction musculaire dans le bras, de la vue de son déplacement, etc., et du rapport de causalité perçu entre l'effort et l'intuition musculaire et hypothétisée entre cette intuition ou sensation et le déplacement extérieur du bras. Tous ces éléments sont distincts sans quoi on ne pourrait pas dire : « J'ai levé le bras », mais ils sont coordonnés en un groupe, dont ils ne peuvent être abstraits que par un acte sjmthétoptique.
Je ne sais si vous concevrez tout cet amas indigeste que j'ai écrit, à diverses reprises, avec une rage de dents.
Venez, venez donc à Paris, avant que j'en parte pour ma tournée, sans quoi je ne pourrai connaître votre manuscrit, ni vous faire aucune observation avant l'impression.
Quant à l'état de mon âme, il est à peu près le même, mais moins insupportable ; j'ai éprouvé quelque satisfaction à des recherches de psychologie et de mathématiques ; mais le fond de mon existence n'a pas changé (1).
(1) Ce passage d'après Barthélémy Saint-Hilaire peut servir à dater approximativement cette lettre. Il semble selon lui qu'elle répond à une époque où M. Ampère, répétiteur d'analyse à l'École polytechnique depuis vendémiaire 1805, était encore dans la douleur profonde que lui avait causée, deux ans auparavant, la mort de sa femme.
La phrase qui précède contiendrait une indication plus précise
Adieu, mon cher ami, l'amitié que vous me témoignez est peut-être le plus grand consolateur de ma vie ; si vous étiez ici, je vous verrais sans cesse, et nous élèverions enjQn l'édifice de la science dont nous avons reconnu les mêmes bases.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
A. Ajvipère.
Lettre de M. de Biran (1)
11 novembre 1807.
Premier système
Phénomènes produits indépendamment du Moi par des impressions sur les organes externes ou internes ; car je ne crois pas qu'avant le Moi il y ait aucune distinction à faire entre ces deux sortes de modifications. Qu'importe alors qu'elles soient produites par des rayons introduits dans l'œil, par la faim ou la coHque?
Prenons l'œil pour exemple. Des rayons verts, jaunes et rouges tombent sur des points différents de la rétine, I^lacés dans cet ordre. Il y a :
l*' Trois intuitions distinctes dans lesquelles l'existence absolue est confondue, bien loin qu'elle puisse être mise en dehors ; il y a vert, jaune, rouge dans le cerveau voilà tout. J'entends par existence absolue, celle que nous
encore : elle prouverait que cette lettre a été écrite dans l'intervalle qui sépare le couronnement du mémoire de M. de Biran sur la Décomposition de la Pensée, du moment où il l'a fait imprimer.
Nous rejetons formellement cette interprétation. Voir notre introduction. (P. T.)
(l)Ba,p. 210.
admettons, par hypothèse explicative, dans le cerveau, l'âme, les organes avant qu'elle soit connue de l'être pensant, tandis qu'il n'existe que comme substance qui saura un jour qu'elle existe mais qui ne le sait point encore.
20 Un ordre entre ces intuitions que j'appelle contuition du latin œntuitus et qui est tellement un phénomène à part, faisant partie de la modification qui résulte de l'admission de ces rayons colorés dans l'œU, que, si le rouge tombait entre le jaune et le vert, cette modification totale serait différente, quoique composée des trois mêmes intuitions.
30 Un autre phénomène, provenant également de cette admission des rayons dans l'œil, est le plaisir ou la douleur qui en résulte, c'est ce que j'appelle affection.
4P Les affections ne sont point comme les intuitions, susceptibles de se coordonner en groupes d'affections distinctes et simultanées ; au contraire, c'est ce groupe d'intuitions qui ordinairement est agréable ou pénible, ou une seule des intuitions. Mais de même que l'état de l'organisation, à l'instant des intuitions, détermine leur contuition, l'affection détermine un autre phénomène : la réaction ou effort instinctif.
J'efface cette seconde dénomination, parce que je répugne à employer le mot effort. Dans ce cas, l'attention donnée instinctivement aux impressions plus vives ou plus agréables est une réaction; d'autres réactions se propagent dans le système musculaire en cris, en mouvements instinctifs.
Voilà donc les quatre phénomènes de mon premier système, qui peuvent tous se trouver dans une seule modification, comme une seule émission de voix présente une voix, une articulation, un ton, un timbre, etc.
Vous devez vous rappeler cette vieille comparaison. Intuition, contuition, affection, réaction : une modification d'impression peut les présenter toutes quatre, ou seulement deux ou trois. Il n'y a point de contuition, si eUe ne donne qu'une intuition unique, comme un seul rayon entrant dans l'œil ou plusieurs tombant sur le même point de la rétine; il n'y a point d'affection si l'impression est indifférente, etc..
Deuxième, système
Les causes modifiantes venant à cesser, le cerveau, en vertu des déterminations qu'U en a reçues, conserve ou reproduit des phénomènes analogues qui composent ce système, savoir :
10 Les images des intuitions, simples intuitions plus faibles et différant des premières, comme la pensée du rouge, de la sensation du rouge, sans réminiscence ni attribution à un objet absent ; car il n'y a point d'idée de temps, d'existence extérieure avant le Moi.
20 Ces images reparaissent comme les intuitions qu'elles retracent. Cette sorte de coordination des images est un phénomène général et très remarquable de notre mode d'existence. Sans lui, nous ne nous retracerions aucun groupe tel que nous l'avons reçu ; je le nomme commémoration, dénomination dont je vous ferai voir tout à l'heure la convenance et qui n'est que le latin commemoratio.
30 L'image d'une intuition ou d'un groupe d'intuitions qui ont été accompagnées d'une affection agréable ou pénible se trouve accompagnée d'un attrait ou répugnance qui nous porte vers eUe ou nous en reiDOUsse, qui
est à l'égard de l'affection ce que l'image elle-même est par rapport à l'intuition, une sorte de trace. Ce n'est encore ni désir, ni espérance, ni crainte, puisque ni l'avenir, ni le passé n'existent pas encore. Je vous prie de choisir entre ces deux dénominations, tendance, inclination et de me faire part de votre choix. Vous verrez bientôt que ce phénomène est aussi, par rapport aux déterminations nommées désirs, craintes, espérances, ce que les images sont aux croyances par lesquelles nous les attribuons à tels ou tels êtres et à telles ou telles époques. 40 Enfin le cerveau, se remettant dans un état analogue à celui oii il était dans la réaction, après la cessation des causes qui ont déterminé cette réaction, donne naissance à ces mouvements soit extérieurs, soit formés à l'intérieur du cerveau oii la force hyperorganique prend part de plus en plus et finit par produire seule. Cet état précède le Moi ; mais c'est de peu d'instants, puisqu'il est l'occasion prochaine de sa naissance. C'est pour cela que je le retiens encore, dans le système dont nous parlons actuellement et qu'il le termine en annonçant, en quelque sorte, ceux qui vont le suivre et qui tous supposent le Moi formé. C'est là l'effort proprement dits pontané, qui ne cesse plus dans l'état de veille et qui est l'objet continuel de l'aperception qui nous constitue Moi.
Voilà donc mon second S3''stème :
Image, commémoration, tendance, effort.
Du 13 novembre 1807 (1).
Je n'eus pas un moment, hier. N'ayant point encore été à Auteuil depuis mon retour à Paris, et voyant que
(1) Ba, p. 214.
ma tante allait un peu mieux, j'y suis allé ce matin ; je suis resté une heure et demie avec M. de Tracy qui est bien triste de la maladie à peu près désespérée de Mme de la Fayette, la mère (1), et de l'état alarmant de Cabanis, qui conserve bien sa tête, mais paraît toujours très fatigué de la moindre application ; on craint de nouveaux accidents, il est à une douzaine de lieues de Paris, près de Meulan. La famille de Tracy est d'ailleurs en bonne santé ; il m'a beaucoup parlé de vous. J'ai fait votre commission pour lui ; û m'a chargé de lui écrire ce que je pourrais savoir de l'époque où le prix pour lequel vous avez concouru à Berlin sera décerné. M. de Gérando m'a dit aujourd'hui qu'il ne l'était point encore, et qu'on ne savait point quand il le serait ; je lui ferai part de cette réponse ; car il me paraît y prendre un vif intérêt. M. de Gérando m'a aussi beaucoup parlé de vous, il est désolé que ses occupations, dont il est véritablement accablé, ne lui aient pas laissé un moment pour vous écrire, il m'a chargé de ses excuses et des témoignages de sa vive et tendre amitié pour vous. Il m'a donné en même temps un petit travail extrêmement pressé, relatif au compte qu'il doit rendre pour l'Institut des progrès de la Philosophie depuis 1789. Je ne sais quand je pourrai finii- cette lettre.
Du 14 novembre.
Mon cher ami, je me décide à remettre la fin pour un autre jour. Ma tante a eu une crise affreuse, cette nuit, maman est tremblante et désolée ; cependant le médecin juge cet accident très favorable ; l'accès a été suivi d'une
(1) n faut sans doute ajouter « de mon gendre ». (P. T.)
rémission brusque complète. Je n'ai pas même le temps de penser au travail que m'a donné notre ami; vous n'aurez de mes nouvelles que huit jours peut-être plus tard, et j'ai tant d'envie d'avoir des vôtres. Ecrivez-moi, je vous en conjure, le plus tôt que vous pourrez. Dès que j'aïu-ai le temps, je vous enverrai le reste de ma classification.
Je vous embrasse mille fois de toute mon âme. Adieu, mon ami.
A. Ampère.
Rue Cassette, 22, en face de la rue Mézière.
P. S. — J'oubliais de vous faire observer que, si vous trouvez que j'admets trop de phénomènes avant le Moi, il y a une raison qui y porte puissamment. Pour pouvoir n'en point admettre dans les bêtes, il faut bien en rendre indépendants les phénomènes sans lesquels leurs actions seraient tout à fait inexplicables. D'ailleurs, tous les phénomènes de ces deux premiers systèmes ne présentent rien de trop relevé pour n'être pas attribuables à la simple sensibihté,
Le système sensitif et le système actif (1) partagés en deux systèmes.
J'observe que plusieurs phénomènes bien distincts et ■sui generis précèdent la naissance du Moi, qu'en admettant avec vous, comme je le ferai dorénavant, d'après votre lettre, que la force hyperorganique ne concourt pas ou du moins pas essentiellement aux mouvements instinctifs, qu'il ne naît qu'après que le centre cérébral
(1) Ba. p. :>15.
meut spontanément, en vertu de déterminations qu'il avait contractées, pendant ces mouvements, pour me servir de vos expressions ; en admettant, dis-je, cette manière de voir qui me jDaraît être très plausible, il y a deux époques et par conséquent deux systèmes, avant la naissance du Moi, qui avec les deux qui la suivent en font quatre.
Première éfoque. — Impressions sur les sens ; les phénomènes qui en résultent forment un premier système.
Deuxième éj)oque. — Les causes de ces impressions cessent ; mais tout n'est pas anéanti ; les phénomènes qui restent sont comme les traces de ceux qui avaient eu lieu pendant l'existence de ces causes ; ils appartiennent au deuxième système
Troisième époque. — Naissance du Moi et de son correctif le Non-Moi ; le Moi s'empare en quelque sorte de tout ce qui meuble déjà son cerveau; il le perçoit et s'en attribue une partie, une autre aux êtres hors de lui. De là naissent d'autres phénomènes dont se compose le troisième système.
Quatrième époque. — Ces phénomènes supposent et une action particulière du Moi et souvent le concours de circonstances extérieures. Cette action peut cesser pour passer à un autre objet ; ces circonstances extérieures peuvent disparaître ; mais tout n'est pas anéanti pour cela ; il y a de nouveaux phénomènes conservés de ceux du troisième système, comme ceux du deuxième de ceux du premier.
J'en forme un quatrième système. Maintenant je reconnais quatre phénomènes sui generis dans chaque système. On peut les ranger dans l'ordre qu'on veut, parce qu'ils naissent simultanément et s'influencent mutuellement, comme vous l'avez observé dans une
lettre précédente, au sujet du jugement et de l'émotion que vous m'avez montrés s'influençant réciproquement, au sujet d'un rêve où l'émotion produisait le jugement, tandis qu'ordinairement c'est le jugement qui détermine l'émotion. C'était un. jugement faux ; mais ce n'en était pas moins un jugement, puisque vous croyiez à l'existence des êtres chimériques que vous offrait alors votre imagination.
Questions sur le moi (1)
Y a-t-il ou n'y a-t-il pas, dans l'idée d'une substance, un élément de plus que dans celle d'une cause durant indéfiniment, avant, pendant et après l'effet qu'elle produit, douée d'une manière permanente de la faculté de le produire transitoirement, etc., en un mot un élément qui ne se trouve pas parmi ceux que l'observation intérieure nous révèle à l'égard du Moi phénoménique ?
20 Les sensations sont -elles données hors du moi comme des objets phénoméniques, objets de son attention et non comme des attributs de ce Moi, indépendamment de toute idée des causes extérieures de ces sensations ?
30 Si ce fait de conscience est reconnu pour vrai, ne s'ensuit-il pas nécessairement ou que les sensations sont des choses hors de l'âme, comme le dit Malebranche, si le Moi est toute l'âme s'apercevant elle-même, conformé ment à ropinion de M. de Gérando, ou que le Moi n'est qu'un des attributs, une des modifications de l'âme?
40 Les expériences par lesquelles on prouve l'action
(1) Ibidem, p. 218.
de l'âme sur le cerveau laissent-elles lieu à quelque objection? Où sont-elles entièrement concluantes?
50 Cette action est-elle accompagnée dans la conscience d'un sentiment particulier, toujours le même, et qui ne peut cesser que par le sommeil ou le délire ?
60 Ce sentiment est-il autre chose que le Moi lui-même ?
70 A mesure que le mouvement produit dans le cerveau par cette action de l'âme se propage jusqu'à un muscle et le fait contracter, la sensation qui résulte de cette contraction n'est-elle pas hors du Moi comme toutes les autres, mais cependant liée intimement avec lui par la relation de causalité, en sorte que le sentiment permanent et toujours le même dont nous venons de parler, est la cause, et les diverses sensations musculaires produites transitoirement les effets de cette cause?
8° Les preuves par lesquelles on démontre la diversité de ces sensations musculaires, tandis que le Moi reste le même, sont-elles irréfragables?
90 Pour se borner à ce qui se passe dans la conscience, pendant que tout ce que nous venons de décrire a lieu, est-il vrai, de vérité intime, que le phénomène de l'effort se compose de deux termes : l'un permanent et toujours le même, l'autre transitoire et variable, existant à la vérité et nécessairement ensemble, mais distincts, hors Tun de l'autre, et dont le second est perçu immédiatement comme produit par le premier?
IQo Peut-on admettre deux substances, l'un pour le Moi avec sa volonté, etc. ; l'autre pour les sensations, affections, etc. ? (1).
(1) Ces questions font-elles partie d'une lettre? En tout cas, elles sont si différentes des questions traitées dans les lettres qui précèdent et qui suivent, qu'il nous paraît douteux qu'elles soient de l'époque à laquelle Barthélémy Saint- Hilaire les situe.
Lettre de Biran à Ampère (1)
Je n'avais pas cru nécessaire d'avoir un terme particulier pour exprimer les traces que les affections simples laissent après elles, un de mes points de doctrine étant qu'il n'y a point de souvenirs d'affections, et que si les impressions affectives laissent des traces après elles, ce ne peut-être que dans les organes qui tendent effectivement à persévérer ou à se remettre dans le même état, ainsi que j'ai cherché à l'expHquer dans mon livre de L'Habitude ; mais ce n'est là qu'un phénomène physiologique et qui ne devrait peut-être pas avoir une place dans une classification de phénomènes purement psychologiques ; quoi qu'il en soit, et en supposant même qu'il y eût quelque espèce de souvenir attaché aux affections, je ne pense pas que le terme tendance lui fût ici bien approprié, ce terme se trouvant naturellement lié à quelque idée de mouvemetit et exprimant mieux la détermination instinctive à se mouvoir qui suit bien réellement l'affection et lui est proportionnée ; en quoi le mot tendance exprimerait la même idée qui est attachée à votre nouveau terme d'incitation, ainsi que cela était, je crois, dans votre ancien projet de classification.
Nous étions convenus déjà, comme vous le rappelez, que les affections n'étaient point susceptibles de s'associer comme les intuitions en divers groupes ; mais c'est justement par la raison qu'elles ne laissent point de traces ou qu'elles n'offrent rien qui corresponde aux images des
(1) Date probable, décembre 1807 ou janvier 1808. Le deuxième paragraphe contient une allusion à une lettre d'Ampère qui porte la date du 11 novembre 1807. Le début de la lettre indique clairement que Maine de Biran se propose de répondre à une question déterminée posée par Ampère. « Je vous prie de choisir (pour désigner les traces que les affections laissent après elles) entre ces deux dénominations : prudence, inclination, et de me faire part de votre choix. » (A. B. p. 468.)
intuitions ; par la même raison aussi, il n'y a point d'affections comparatives, et les rapports d'intensité ne tiennent point à ces impressions de la même manière que ceux d'extension et de grandeur paraissent tenir aux intuitions naturellement coordonnées dans un espace. S'il y a des réminiscences et des comparaisons d'affections, les facultés ou opérations intellectuelles qui s'appliquent et s'ajoutent à ces modes de notre sensibilité passive n'y prennent point leur source et n'y sont point inhérentes.
Je ne conçois pas pourquoi l'incitation n'est jamais produite immédiatement par l'affection sensitive, mais bien par une intuition accompagnée d'une affection ou par -une image accompagnée de tendance. Est-ce qu'il n'y a pas une multitude de déterminations qui dans l'ordre naturel sont produites par des affections immédiates et sans l'intermédiaire des intuitions? Or, ces déterminations motrices produites ainsi par les affections, comme toutes celles qui ont lieu dans l'instinct animal, ne seraient-elles pas bien nommées tendances, et ces tendances ainsi proprement nommées ne correspondraientelles pas bien alors aux incitations, celles-ci étant des déterminations motrices liées aux intuitions accompagnées d'affections, comme les tendances simjDles sont liées aux affections simples ou sensitives? J'avoue que l'acception du terme tendance étant ainsi changée, il faudrait un mot nouveau pour exprimer les espèces de traces que les affections sensitives laissent immédiatement après eUes.
Nous avons déjà dans notre langue les termes besoins, appétits, velléités ou penchants qui me paraissent propres à exprimer ce phénomène ; je préfère le mot appétit qui a déjà cette acception dans la langue de divers physiologistes et métaphysiciens. En substituant ainsi le mot
appétit à celui de tendance, je mettrai ce dernier à la place de ce que vous appelez incitations immédiates, qui sont des déterminations motrices correspondantes à des intuitions jointes à des aÊEections ou des appétits ; les inclination que vous spécifiez sous le titre de subséquentes seraient les seules que je voudrais appeler incitations ; ce sont celles aussi qui laissent après elles des habitudes physiques, les tendances simples pouvant être considérées comme des instincts. En effet, les incitations d'oii dépendent les premières habitudes ne sontelles pas surtout celles qui ont lieu en l'absence des causes directes qui font jouir ou souffrir, et par la seule présence des images accompagnées d'appétit? Et peuton rapporter aux habitudes les mouvements déterminés par les intuitions actuelles accompagnées d'affections? Par exemple, si ma main se retire par une affection de brûlure ou de piqûre, c'est un instinct et non pas une habitude; mais c'est bien par habitude que je m'éloignerai d'un brasier ardent dont j'ai l'intuition ou l'image correspondant à une aversion. Ce sont les images hées aux appétits, qui, se reproduisant spontanément en l'absence des causes ou objets d'impression, donnent heu à presque toutes les habitudes physiques.
Je sens très bien que proposer de faire de pareils changements au tableau c'est vouloir en altérer la symétrie. Vous avez fait en sorte de faire marcher par deux, et respectivement sous les mêmes dénominations, toutes vos divisions spécifiques de phénomènes dans les deux ordres : ainsi, dans la seconde hgne, aux coordinations immédiates et subséquentes qui laissent après elles les combinaisons, correspondent parallèlement les incitations immédiates et subséquentes qui laissent aj)rès eUes les habitudes. Mais sans parler de la difficulté qu'il y a à admettre
430 CORKESPONDANCE DE MAINE DE BERAN
cette exacte correspondance dans les deux systèmes, correspondance telle que la même échelle, la même division numérique et spécifique s'appliquent précisément à l'un et à l'autre, je trouve de plus que l'expression générique des phénomènes, que laisse après elle chacune des deux esi^èces de modifications précédentes, ne correspond jamais également à l'une et à l'autre, mais seulement à la dernière de ces modifications qui la précède immédiatement dans le tableau. Par exemple, les coordinations subséquentes laissent seules après eUes des combinaisons ; mais les coordinations immédiates qui ne diffèrent peut-être pas des intuitions comparatives peuvent bien ne laisser après elle que des images, ce qui offre l'inconvénient de répéter deux fois dans le tableau un même phénomène sous deux dénominations différentes et de présenter tel phénomène comme étant également en dépendance des deux qui le précèdent au tableau, pendant qu'il n'est la suite que d'un seul.
J'avoue que je ne puis concevoir en aucune manière ce que sont les images de rapport abstraites des intuitions ou des images complexes totales ; pas plus que je ne puis concevoir les couleiu-s, par exemple, hors de cette coordination naturelle des impressions de lumière qui affectent simultanément les divers points continus de cette toile nerveuse que nous appelons rétine. Les hommes qui rêvent, les animaux voient, dites-vous, des rapports de grandeur, de ressemblance entre les intuitions ou les images présentes ; donc les images qui en sont la suite ne dépendent pas plus de l'autopsie que les intuitions sensitives ; elles sont également accompagnées d'affections, s'abstraient, se combinent de même.
Je vous accorde que les intuitions de la vue, par exemple, sont telles qu'elles renferment en elles certains
rapports de grandeur ou d'extension, de ressemblance ou de différence entre elles, rapports qui pourront dans la suite en être séparés ou abstraits à l'aide du langage et par une opération de l'esprit qui dépend évidemment de V autopsie. Puisqu'en effet de semblables idées de rçLpports peuvent être abstraites des intuitions totales, elles peuvent aussi être considérées logiquement comme y étant renfermées ou comprises dans l'origine et avant l'autopsie même. Mais que ces rapports soient perçus en eux-mêmes et hors des intuitions ou images, avant que l'abstraction de l'esprit ait pu les en détacher ; qu'ils fassent seuls images dans l'esprit, et qu'ils se coordonnent ou se combinent ainsi à part des intuitions ou des images primitives dans lesquelles ils sont réellement confondus, et de manière enfin à donner lieu à des coordinations immédiates et subséquentes de rapports, comme phénomènes réels distincts, voilà ce que je ne puis admettre et vous m'auriez fait plaisir de me citer des exemples qui puissent suppléer ici à mon défaut d'inteUigence. Je suis si loin d'admettre (avant l'autopsie) des coordinations de rapports que je n'adopte même pas les premières intuitions comparatives comme réellement distinctes des intuitions sensitives, à moins qu'on n'entende par intuitions comparatives celles dont l'esprit pourra déduiit; par la suite les différentes idées de rapports; à la différence des intuitions purement sensitives qui pourraient avoir un caractère tel que l'esprit ne pût en déduire aucun rapport. Telles seraient par exemple les couleurs : si elles n'étaient pas naturellement coordonnées dans im espace et si elles se bornaient à modifier en face l'être sensitif, sans pouvoir se démêler les unes des autres, à la manière d'un pot pourri composé de différentes odeurs, alors l'espèce des intuitions appelées œmpara-
tives ne seraient dites ainsi que relativement à la faculté de comparer qui n'existe point avant l'autopsie, n'est que virtuelle et dont elles fournissent seulement dans la suite l'objet et la matière. En un mot je ne puis concevoir les rapports comme inhérents aux intuitions et aux afiEections, et sans mi acte effectif de comparaison ; je ne conçois pas d'acte de comparaison sans un sujet qui compare. Prouvez-moi que j'ai tort et j'adopte toute votre nomenclature, sans y changer un seul mot. Avant l'autopsie tout est sensitif et simple : les intuitions qui se trouvent naturellement coordonnées dans un espace et forment un monde d'images dont le Moi n'est pas encore séparé, comme les affections qui ne se coordonnent et ne s'associent d'aucune manière.
Ijcs intuitions unies aux affections donnent lieu à des tendances ou (si vous l'aimez mieux) à des incitations immédiates ou subséquentes qui préparent, avant la naissance des habitudes physiques, l'action hyperorganique secondaire dont l'aperception immédiate interne ou l'autopsie constitue le sentiment d'individuahté, le Moi. J'ai exposé dans mon Mémoire de Berlin le x^assage des déterminations motrices relatives aux affections, aux intuitions et aux images, ou dans votre langage, des incitations subséquentes, à l'autopsie que j 'appelais aperception interne immédiate dans mon langage et celui de l'Académie. Je serai bien aise de connaître toute votre pensée sur ce sujet.
Je ne vois point du tout le fondement ni le motif de tout l'échafaudage des classifications précédentes, n'ayant poiu- objet que des distinctions hypothétiques ou étrangères à notre expérience réfléchie.
Je me trouve parfaitement d'accord avec vous dans la manière dont vous faites correspondre la volition à
Vaufopsie et dont vous distinguez cette volition de l'incitation subséquente. J'adopte aussi complètement votre division de l'autopsie comme de la volition simple et réfléchie : les motifs de cette division et ses résultats sont absolument dans mon point de vue : il est vrai que je me suis cru fondé à distinguer par des noms différents les affections simples, intuitions simples et images simples, des sensations, perceptions et idées qui sont un composé primitif de ces phénomènes simples £t de l'autopsie ou du Moi. Ce point de vue qui consiste à démêler dans toutes nos modifications composées actuelles le simple sensitif séparé du Moi, m'appartient, je crois, en propre ; du moins je ne l'ai pas trouvé dans aucun ouvrage métaphysique, quoique j'en aie lu beaucoup ; je n'ai rencontré personne qui le saisit bien, excepté vous qui l'avez même étendu, je crois, outre mesure, puisque vous y faites rentrer certains modes que je considère, moi, comme des opérations et des résultats d'opérations intellectuelles. Vous me faites bien plaisir en me disant que vous avez trouvé plusieurs juges à consulter sur ce point fondamental et vraiment ardu ; mais vous me permettrez d'avoir moins de confiance dans ces autorités inconnues et un peu suspectes que dans la vôtre.
Permettez -moi de vous renvoyer à mon Traité de VHahitude oii je crois avoir assez bien étabh la différence réelle qui sépare la sensation, c'est-à-dire l'affection avec le moi de la perception c'est-à-dire de l'intuition avec le moi. Si les deux phénomènes simples sont spécifiquement distincts et doivent avoir deux noms différents, comme vous le reconnaissez, pourquoi les composés qu'ils forment au moyen de l'autopsie, ne seraient-ils pas aussi distincts ? Un principe que je
regarde aussi comme incontestable, et que j'ai déjà appuyé comme je l'appuierai encore, au besoin, de plusieurs exemples, c'est que toute perception complète se fonde primitivement sur un acte de la volonté ou de la force motrice, qui contribue en partie (comme dans la vision, l'auscultation et surtout le toucher actif) ou même en tout (comme dans les sons, ou articulations de la voix parlée) à donner à l'impression reçue par l'organe la forme perceptive ; or, si la volonté est le principe générateur d'une certaine espèce de modification et qu'elle soit absolument étrangère aux autres comme elle l'est toujours réellement à ce qui est affection, pourquoi ne ferions -nous pas de ce mode essentiel de génération le titre principal d'une classe? De ce que je ne puis, dites-vous, éprouver une affection qu'autant que je vais la chercher au loin, ou que je me la procure par une suite d'actes volontaires, s'ensuit-il que cette affection change de nature? Non, sans doute, eUe n'en change pas et c'est justement parce qu'elle conserve sa forme affective, indépendamment de l'acte volontaire qui en est l'occasion plutôt que la cause, et qui ne peut rien aussi pour changer son caractère : c'est pour cela, dis-je, que l'affection coUatéralement associée ou agrégée au vouloir et au Moi ne peut être confondue dans ce composé avec d'autres modifications dont la volonté est cause nécessaire, partielle ou totale, dont la production et le caractère non affectif sont subordomiés à la force motrice, et qui sont aussi intimement unis au moi comme ayant une affinité naturelle ou une analogie essentielle avec son mode fondamental et constitutif. Voilà mes raisons pour faire deux classes de la sensation et de la 'perception. La nomenclature proposée est loin de jemplir tous les besoins de la science.
AMPERE A MAINE DE BIEAN 435
La sensation, en général (en prenant ce mot dans son acception ordinaire), se compose dites-vous d'une partie affective et d'une partie représentative qui est l'intuition. Je suppose que cela soit vrai, du moins ou ne peut nier que les diverses sensations spécifiques se distinguent réellement les unes des autres en ce que, dans les unes, c'est l'affection qui prédomine et forme le véritable caractère de la sensation, qui tient pour ainsi dire sa forme des dispositions organiques, au lieu que dans les autres c'est l'intuition qui domine et la volonté hj'-perorganique qui contribue à donner la forme de la perception ; en conservant le nom générique de sensations, il faudrait donc au moins distinguer ces deux espèces très réelles sous le titre respectif de sensations affectives et de sensations perceptives ou représentatives. J'ai mieux aimé faire du terme général un nom spécifique en appelant sensation les impressions dont le caractère propre est d'être affectives, et perception celle où l'intelligence constitue toute la partie notable, l'affection y étant comme nulle ou insensible. Je me suis rapprochée en cela du point de vue des métaphysiciens qui me paraissent avoir distingué avec le plus d'exactitude et de précision la sensation de la perception, notamment Th. Reid, Smith et d'autres philosophes de l'École d'Edimbourg, qui ont compris sous le terme perception le rapport perçu d'extériorité, de causalité personnelle et étrangère, en bornant la sensation à l'effet immédiat de l'impression sur la sensibilité ; il est vrai qu'ils considèrent cette sensation comme toujours liée et simultanée avec la perception dans toutes les modifications de notre sensibilité externe et interne ; en quoi je pense qu'ils ont faussement généraHsé une assertion vraie seulement dans quelques cas particuliers. Dans l'intuition visuelle, pai-
436 COERESPONDANCE DE MAINE DE BIEAN
exemple, l'affection résultante de l'impression immédiate des rayons lumineux sur la rétine est bien insensible, et il faut qu'elle le soit pour que l'intuition soit aussi claire que possible ; aussi le caractère intuitif ressort-il d'autant plus que l'habitude (1) (?) est plus émoussée. L'attention prouve que cette affection ne fait pas partie essentielle de la perception ou, si vous aimez mieux, de la sensation totale. Quant au toucher actif, rappelez-vous une (2) supposition de l'aveugle n'ayant pour organe du toucher du corps qu'une espèce d'ongle mobile à volonté, qui lui suffit pour acquérir l'idée de tous les modes de l'étendue : les affections de chaud, de froid, de poli ou de rude composeraient-elles en ce cas nécessairement ses représentations sous des formes ou des figures tangibles ? et quoiqu'elles les composent réellement dans notre organisation actuelle, en s'y associant par simultanéité, ne doivent-elles pas bien en être distinguées par une analyse exacte comme des parties hétérogènes par leur nature? et faudra-t-il leur donner le même nom avant l'autopsie ou lem- conserver après cette signification identique? Observez, je vous prie, qu'il y a telles sensations (si l'on veut maintenir la signification générique de ce terme) qui ne sauraient avoir lieu avant l'autopsie et qui ne naissent qu'avec elle ou par elle, ou qui dépendent enfin des mêmes conditions originaires : telles sont les perceptions du toucher dont je parlais tout à l'heure et aussi celles de la vision et de l'auscultation active, à qui la force hyperorganique naissante donne une autre direction, une autre portée et un caractère tout nouveau ; tels que ce sont vraiment d'autres
(1) Il faut lire probablement affection. (P. T.)
(2) Probablement pour « ma ». (P. T.)
AMPÈRE A MAESTE DE BIRATr 437
modifications quoique ayant toujours le même siège extérieur. Peut-on donner dans oe cas le nom de phénomènes indépendants de l'autopsie à des phénomènes qui lui sont intimement liés et qui tiennent d'elle leur caractère et leur forme? et comment le titre d'intuition propre à ces sortes de représentations spontanées passives où. tout est confondu, pourrait-il s'approprier à ces modes activés par la force hyperorganique qui seule éclaire, précise, distingue dans la perception intellectuelle ce qui est confondu ou senti en masse dans la sensation passive (1).
Quant aux sensations purement affectives, il n'y a de telles, dites-vous, que celles qui nous rendent heureux ou malheureux sans que nous sachions que nous les avons. Bien loin que je regarde cette expression comme paradoxale, je l'adopte au contraire dans toute son étendue et sa profondeur, au titre près de sensation que je n'accorderai point à des impressions qui affectent l'être sensitif sans que le Moi le sache ou puisse s'en rendre compte. Vous croyez que ces affections sont Umitées aux organes intérieurs où le Moi ne peut les rapporter pour les reconnaître ou les locaHser, et que toutes les autres impressions reçues par les sens externes ont une partie affective et une partie essentiellement représentative, qui constitue sous ce rapport de véritables intuitions ; par exemple les saveurs, les odeurs, plusieurs douleurs intérieures, la faim, la soif sont reconnues par nous, nous savons quand nous les avons, nous les localisons, donc elles ont quelque chose de représentatif. Fort bien, mais il faut savoir si ce quelque chose de représentatif est un caractère propre
(1) En marge : «Inconvénients de confondre les sensations avec les intuitions ; les rapports de causalité, etc., ne sont point inhérents aux sensations affectives. »
n. DE B, VI, — 34
et inhérent à ces sensations, ou bien, si c'est lui caractère surajouté et qui vienne d'ailleurs ; c'est ici où le terme coordination me paraît applicable. Je sais que l'odeur agréable qui m'affecte actuellement, me vient de tel corps extérieur et par tel organe ; mais comment le sens-je et d'où vient le Moi qui le sait? La sensation a-t-elle quelque chose en elle-même qui m'informe de sa cause, de son siège et de son sujet? et supposé qu'elle fût seule ou que je ne susse pas d'aOleurs qu'il y a une cause qui produit et un organe qui reçoit l'impression, celle-ci ne serait-elle pas comme toutes les impressions intimes qui affectent sans se localiser? La causalité semble inhérente aux organes moteurs, la coordination dans un espace paraît propre au sens de la vue (1).
Je regarde, quant à moi, comme très certaia que les sensations d'odeur, de saveur, de chaud, de froid, de faim, de soif, comme les douleurs qui affectent une partie quelconque du corps, considérées sans l'autopsie ou le sujet qui se les attribue, sans l'action du Moi qui les localise en les rapportant à un siège organique sur lequel a pu s'exercer la force motrice ou à une cause capable d'agir sur nous comme nous agissons sur elle ; sans tous ces rapports, dis-je, nécessaires à la sensation, mais qui ne sont pas elle, toutes les impressions dont il s'agit seraient au rang de simples modifications intérieures affectives qui, d'après vous-même, nous rendent heureux ou malheureux, sans que nous sachions que nous les avons. J'ai cherché ailleurs, et encore dans mon dernier Mémoire de Berlin, par quelle suite d'actes, de progrès
(1) En marge : « Ampère est tombé dans l'inconvénient de tous ceux qui ont classé les phénomènes de l'intelligence et rangé sur la même ligne les matériaux passifs de ces connaissances, avec les produits de la force qui les met en œuvre, Kant, Condillac, Tracy. »
et de conditions la sensation affective se composait ainsi successivement de divers rapports ou jugements, et je ne crois pas avoir besoin d'y insister : il me suffira d'avoir établi le principe sur lequel je fonde la différence essentielle que j'établis entre la sensation et la perception après l'autopsie, comme entre l'affection et l'intuition après (1) l'autopsie.
Je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux appeler coordinations cette espèce d'association qui se fait dans l'autopsie entre les affections simples et les actes successifs de la force motrice, coordinations en vertu desquelles les impressions affectives sont localisées ou rapportées à différents points de l'étendue du corps propre et à un objet ou cause extérieure. Observez que les intuitions visuelles et tactiles, différentes en cela des affections, s'offrent au contraire au sens naturellement coordonnées entre elles dans un espace, et indépendamment de toute association (ces modes de coordination par juxtaposition ne forment pas non plus une troisième idée séparée des intuitions coordonnées, de même que les rapports de causalité, de localité dans les sensations affectives), de toute perception intellectuelle de rapports, telle qu'elle pourrait avoir lieu dans l'autopsie. Aussi admets-je la plupart de phénomènes relatifs aux intuitions que vous distinguez dans votre classification et que vous placez avant l'autopsie. Mais je ne conçois pas que le mot intuitio7i puisse vous suffire pour exprimer avant et après l'autopsie indistinctement des phénomènes aussi différents que le seraient, par exemple, une perception de résistance comme celle de notre aveugle à ongle aigu, et une odeur, une douleiu- intérieure, etc.. Il faut ajouter que les
(1) Il faut lire : avant. (P. T,)
modes de coordination inhérents aux intuitions n'emportent point avec eux le rapport de causalité, comme les sensations où ce rapport entre nécessairement et devient la condition essentielle du passage de l'affection à la sensation.
Je ne conçois pas non plus le phénomène des coordinations immédiates et subséquentes et des combinaisons appliquées à des sensations affectives comme les odeurs, les saveurs, qui par le fait ne se coordonnent point dans l'espace et le temps, comme le font les intuitions visuelles et auditives et ne laissent aussi après elles que les traces les plus fugitives dans le souvenir.
Je dois justifier ici l'emploi du mot intuition appliqué à l'espèce particulière de phénomènes que j'ai cru pouvoir désigner ainsi. Vous pensez que celui de la perception aurait mieux convenu, et c'est ainsi qu'en ont jugé certaines personnes non prévenues. J'ai choisi le mot intuition parce qu'il désigne dans le sens propre une vue ou une représentation et sans effort. Les intuitions sont dans le sens comme les vérités nécessaires dans l'esprit, sans être liées entre elles par le rapport de causaHté. Voilà aussi pourquoi le mot intuition, qui s'appHque directement à un phénomène primitif, exprime par extension cette vue immédiate et claire des vérités nécessaires.
Je n'ai qu'à applaudii- à tout ce qui est relatif aux deux dernières lignes du tableau, et mes observations ne portent, comme vous voyez, que sur les phénomènes compris dans les deux premières lignes, sur lesquelles nous n'avons encore pu nous entendre. Je pense que cela tient à la manière fondamentale dont chacun de nous s'est accoutumé à considérer dans le principe les phénomènes de l'intelligence. Prévenu contre le système de Condillac,
AMPÈRE A aiAINE DE BIEAN 441
qui réduisait toutes les facultés à un état de passivité complète, j'ai cherché d'abord à faire ressortir ce qu'il y a de vraiment actif en nous et j'ai découvert cette activité essentielle jusque dans ces phénomènes primitifs qu'on a aj^pelés trop vaguement sensations ; je me suis attaché toujours à distinguer soigneusement les matériaux bruts de nos connaissances des actes de la force qui les met en œuvre, et j'ai cru que ces actes devaient être distingués, énumérés, et entrer comme éléments essentiels, séparés des matériaux, dans un tableau tant soit peu complet des phénomènes de l'intelligence. Vous me paraissez vous être attaché au contraire à la classification des matériaux, en faisant abstraction des actes ou opérations qui s'y aj^phquent, et dans votre système le sujet pensant est plutôt témoin ou spectatem- de ce qui se trouvait déjà au dedans ou au dehors de lui, sans lui, plutôt que l'agent ou le créateur de ces phénomènes réahsés sans son concours. Voilà pom'quoi vous distinguez tant de phénomènes avant l'autopsie, pourquoi vous leur donnez le même nom après qu'auparavant ; vous avez imité Kant.
Lettre de Biran à Ampère (1)
En rapprochant ce qui a été dit dans toutes les lettres antérieures, je trouve : 1° que vous confondiez autrefois, sous le titre général de système intuitif ou actuel, les intuitions proprement dites (c'est-à-dire ce qu'on voit ou se représente au dehors) et les affections qui n'ont
(1) Ecrite probablement peu de temps après la lettre précédente, c'est-à-dire en 1808. On trouve vers la fin de cette lettre, une allusion à une lettre d'Ampère, du 14 novembre 1807. (A. B., p. 478.)
442 CORRESPONDANCE DE aiAINE DE BIRAN
en elles-mêmes aucun caractère représentatif ; vous employiez alors cette formule affections d'intuition pour exprimer les affections présentes ou actuelles et les distinguer de celles que vous appeliez affections de commémoration, ces dernières étant considérées comme les traces des premières.
Sur quoi j'observe que le mot affection exprimant le résultat le plus immédiat de l'impression matérielle sensitive, celui d'intuition signifiait la forme que prenait cette impression dans le sens intérieur. Selon ce point de vue, il y avait une analogie réelle entre les termes intuition, commémoration, coordination, combinaison, etc., qui tous se trouvaient exprimer les formes des impressions simples ou composées, passées ou présentes. Dans l 'avant-dernier projet que vous m'avez communiqué, ce point de vue se trouve changé; vous y distinguez plus nettement et en deux systèmes séparés, les phénomènes relatifs à la connaissance et ceux relatifs aux déterminations (c'est-à-dire à tout ce qui peut nous rendre heureux ou malheureux). L'intuition forme la base du premier système comme l'affection est la base du second. J'adopte bien cette manière de voir qui semble d'abord se rapprocher tout à fait de la mienne ; ici l'intuition étant la forme ou le caractère inhérent à certaines impressions particulières qui ont la propriété de se projeter au-dehors, devient le titre conmiun de leur classe, de même que Vaffection est le titre commun de toutes celles qui ont ce caractère particulier d'être agréable ou douloureuses, de de nous rendi*e heureux ou malheureux. Je dis un caractère inhérent, et, afin de faire entendre ma pensée et la distinction que je prétends établir ici, je prendrai pour exemple celle que vous avez établie vous-même entre les modes de coordination et les rapports, les premiers ne
AMPÈEE A MAINE DE BIEAN 443
dépendant nullement de la nature des termes coordonnés et ne formant pas non plus une idée distincte et séparée de chacun d'eux ; telles sont les coordinations dans l'espace, par juxtaposition, superposition, etc., ou dans le temps par succession ; les seconds dépendant au contraire de la nature même des termes comparés et formant avec eux une idée individuelle différente des deux termes, quoique perçue avec eux in concreto : tel est le rapport de causalité, etc..
Je conçois de même les opérations ou actes de notre esprit par rapport aux impressions, ou modifications passives qui en sont les termes ou les matériaux, H y a en effet de ces actes de l'esprit qui ne dépendent nullement de la nature des modifications ou impressions reçues auxquelles ils s'appliquent ; il en est d'autres qui en sont une dépendance nécessaire. Ceux-ci ne peuvent être conçus que dans le concret ou avec les modifications même dont ils font partie, et dont ils ne sont aussi que logiquement abstraits : ceux-là au contraire se conçoivent à part sous une idée individuelle, simple et réflexive, qui est prise dans un point de vue tout à fait intérieur, et tout à fait différent de celui qui représente les impressions ou les images. Remarquez aussi que dans le langage psychologique, les actes ou opérations de l'esprit, qui dépendant essentiellement de la nature des impressions reçues sont conçues in concreto avec elles, ont un nom commun avec ces impressions, tandis qu'il y a des noms particuliers, attachés aux actes intellectuels et simples qui s'individualisent dans la réflexion, à part des impressions et des images auxquelles ils s'apphquent. Ainsi, par exemple, je trouve que le terme sensation appliqué aux odeurs, aux saveurs, au chaud, au froid, aux douleurs intérieures, et en général à toutes les
impressions affectives, exprime également et indivisiblement la modification organiquement sentie et l'acte de l'esprit qui la perçoit en la localisant ; ce qui fait qu'on est assez embarrassé quand il s'agit d'exprimer, une simple modification sensitive séparément de cet acte de perception qui n'a lieu que dans l'autopsie, et et c'est ce qui m'a déterminé à choisir le mot affection pour exprimer dans mon point de vue, cette espèce de modes simples purement sensitifs, à part le Moi et l'acte de perception individuelle, qui s'y trouve confondu par la généralité des métaphysiciens, sous le titre général sensation. Voilà donc un exemple oii l'acte intellectuel ne dépend pas de la nature des impressions reçues, et constitue une idée à part ou un mode propre et sui generis. Aussi, quand des impressions affectives se localisent ou se coordonnent dans l'espace corporel, l'affection d'une part, l'idée de siège et le Moi qui rapporte l'une à l'autre sont trois éléments agrégés, mais non essentiellement unis par leur nature ; car, au contraire, l'association de l'idée ou du rapport du lieu avec l'affection organique est postérieure à celle-ci qui peut exister seule ; d'ailleurs, comme vous l'avez très bien reconnu vous-même, les affections ne tendent point par leur nature à se coordonner ou à se combiner. H n'en est pas de même de l'intuition que 3 'appellerai aussi organique et qui a lieu avant l'autopsie ; dès l'origine du Moi ou de la connaissance proprement dite, les impressions de cette espèce se représentent déjà coordonnées dans le monde phénoménal extérieur au moi ; c'est ainsi que les impressions visuelles et tactiles se représentent coordonnées dans le sens même de l'intuition dès qu'il commence à s'exercer, en sorte qu'ici la coordination paraît être la forme naturelle et primitive de ces intuitions. Le terme même intuition renferme
donc indivisiblement et sans possibilité de distinction l'impression non affective qui se projette dans l'espace, et lïdée de ce mode de coordination qui ne peut être conçue à part et n'en est que logiquement abstraite.
Et comment exprimer par un terme unique, dans le langage, des modifications aussi différentes que le seraient, jDar exemple, les perceptions de solidité et de forme dans un aveugle touchant avec un ongle insensible et les sensations d'odeurs ou de douleurs intérieures? J'ajouterai, comme autre remarque essentielle, que le rapport de causalité entre essentiellement avec le Moi dans les affections localisées, et que c'est là précisément ce qui fait le passage de l'affection à la sensation. Il n'en est point de même pour les intuitions qui s'offrent coordonnées immédiatement dans le sens même ; la j)erception qui s'en fait dans le Moi n'est pas également fondée sur la causalité : nouveau motif de distinction que je ne puis m'arrêter à développer maintenant et qui justifie tout ce que j'ai avancé précédemment.
Si nous considérions donc cette coordination comme une faculté ou opération de l'esprit qui s'exerce sur les impressions de la vue et du toucher, il faudrait aussi reconnaître que cette faculté, dépendant essentiellement de la nature des impressions reçues, n'a point d'idée réflexive propre et individuelle qui corresponde à son exercice, comme il y en a pour le rapport à un siège particulier des affections auxquelles cette forme n'est pas naturellement inhérente.
Si en même temps que vous attribuiez à une faculté particuhère de coordination cette forme de juxtaposition qui paraît inhérente aux impressions ou intuitions de la vue et du toucher, et qui crée sans (1) (?) l'instinct même le
(1) n faut, sans doiite, lire : dans. (P. T.)
monde des images, vous rapportiez à une faculté semblable l'association qui se fait dans l'autopsie entre les affections simples et les actes de la force motrice, en vertu de laquelle les impressions sont localisées et rapportées à un siège corporel ou à un objet, vous prendriez alors le terme coordination dans deux sens très différents et même vous méconnaîtriez absolument la distinction que vous avez établie vous-même entre les modes de coordination et les rapports ou, selon moi, entre les formes propres inhérentes à certaines impressions et les facultés réflexives qui peuvent s'appliquer à ces dernières. Je remarquerai ici, d'après vos deux dernières lettres, que nous n'attachons point les mêmes idées au terme perception que vous substituez maintenant à intuition, et représentation ; par exemple vous objectez contre l'emploi que j'ai fait du terme sensation (pour exprimer l'affection unie au Moi et localisée dans un siège corporel) que toute sensation de cette espèce comprend nécessairement une partie représentative puisque, dites-vous, on sait quand on a des sensations, on les reconnaît quand elles reviennent, etc., à la différence des affections purement intérieures qui ne se localisent et ne se reconnaissent point : d'où vous concluez que les premières ont un caractère représentatif et intuitif, ce qui vous détermine à continuer d'appeler le mot générique intuition (et à présent perception). Mais si le caractère représentatif ou intuitif d'une espèce analogue de modifications consistait à savoir quand on l'éprouve et à la reconnaître quand elle revient, il s'ensuivrait que tout serait ime représentation dans la sensibilité et l'intelligence humaine, et cependant, en observant l'analogie du langage et la distinction des idées, on ne saurait dire que tant de modes mtimes qui sont dans la conscience du Moi
AMPERE A MAINE DE BIBAK 447
SOUS une forme purement réflexive, aient ce caractère représentatif approprié seulement aux impressions et aux images qui s'offrent comme d'elles-mêmes dans une sorte de relief sensible. Je spécifierai donc toujours ainsi la représentation ou l'intuition à cette forme de coordination dans l'espace qui paraît exclusivement propre aux impressions de deux sens et que je crois indépendante de toute association ou opération active de l'esprit. J'en distinguerai soigneusement la perception, acte simple et indivisible du Moi qui rapporte hors de lui sous cette forme les impressions et les images ; j 'en distinguerai aussi les sensations ou modifications affectives, dont le moi se sépare encore dans son for intérieur en les localisant dans un siège organique sans les représenter. Il est impossible qu'un seul mot tel que perception, sensation ou intuition convienne également à tous ces phénomènes.
En appHquant la distinction précédente à toutes nos facultés passives et actives, nous verrions qu'il n'y a que celles-ci, seules proprement dites facultés ou puissances, dont les idées réflexives s'individualisent dans le sens intime et se distinguent ou se séparent de celles de leurs matériaux et de leurs termes d'appHcation. Voilà pourquoi aussi Condillac, voulant tout dériver de la sensation transformée, n'a réellement considéré que les facultés passives ou des modes de coordination dépendant de la nature des impressions, oîi la force sensitive opère organiquement et sans conscience, oii ses actes se trouvent confondus et identifiés avec les impressions sensibles.
Quoique votre doctrine psychologique fasse bien ressortir les facultés ou opérations de la force supersensible, il me semble que vous ne distinguez pas encore assez nettement ce qui lui appartient en propre de ce qui se trouve naturellement placé hors de son domaine,
et c'est là, selon moi, le défaut essentiel de tous vos projets de classification où vous semblez avoir eu égard surtout aux matériaux de l'intelligence considérée comme passive et réduite à certaines formes naturelles (à la manière de Kant) plutôt qu'aux actes ou opérations de la force intelligente et à ses produits exclusifs.
Pour exclui'e du tableau de classification le terme intuition, vous vous êtes déterminé à rejeter les phénomènes mêmes relatifs aux connaissances qui sont antérieures à V autopsie, en ne donnant des noms propres qu'à ceux que nous pouvons observer, dites-vous, à présent que la conscience de notre propre existence ne peut plus nous quitter. Ce nouveau point de vue est bien opposé à tous vos projets de classification précédents oîi je trouvais que vous aviez multiplié outre mesure les distinctions et dénominations des phénomènes antérieurs au Moi. Vous me disiez dans une de vos lettres : « Pour ne point admettre de Moi dans les bêtes, il faut bien en rendre indépendants les phénomènes sans lesquels leurs actions seraient vraiment inexplicables. D'ailleurs, ajoutiez-vous, tous ces phénomènes des deux premiers systèmes, qui comprennent, savoir : 1^ les intuitions, les contuitions, affectio7i et réactions, et 2° les images, commémorations, inclinxitions et tendances, ces phénomènes ne présentent rien de trop relevé pour ne pas être attribués à la simple sensibihté. Quelle preuve nouvelle avez-vous acquise, aujourd'hui que tout cela est pure chimère ; comme s'il n'y avait pas toujours une simple sensibilité sans Jfoi et divers phénomènes qu'il n'est pas permis de confondre dans l'exercice de cette sensibiUté simple et passive, comme si ces distinctions essentielles ne ressortaient pas des observations de l'état de sommeil, de délire, de somnambulisme, de tous ceux enfin où
l'être sensible éprouve des affections et exécute des mouvements coordonnés sans avoir le compos ou le concium sui. Mais en me laissant les mots que je voudrais choisir pour exprimer cette classe de phénomènes antérieurs au Moi, dont vous croyez aujourd'hui n'avoir plus besoin de faire mention, vous commencez votre tableau par les phénomènes simples relatifs à la seyisibilité que vous appelez généralement perceptions, avant comme après le Moi, en abandoimant le mot intuition consacré auparavant à exprimer les impressions non affectives (chaque sens a sa forme propre) faites sur les organes et qui ont la propriété de se coordonner dans le sens même, etc.. Sur quoi j'observe que le mot perception, apphqué aux impressions mêmes, perd ici son acception individuelle et précise.
Fragment d'une lettre d'Ampère à M. Maine de Biran sur les sensations (1)
Avant l'apparition du Moi (subjectif) il n'y a que des sensations qui se composent de phénomènes : affection (plaisir ou douleur) ; intuition (partie représentative de la sensation, couleur, son) et contuition. Ce sont là tout autant de phénomènes qui peuvent entrer unis ou séparés dans le fait de sensation.
Toutes les modifications produites par les impressions sur les organes avant et indépendamment de l'autopsie sont au fond de même nature ; mais elles présentent une suite de différences successives suivant qu'elles sont
(1) Ba., p. 235.
plus OU moins affectives. Je ne crois pas qu'il faille regarder l'affection et l'intuition comme deux phénomènes liés par la nature de l'organe, ou comme vous dites si bien : in concreto, en sorte que je regarderai ce qu'on nomme sensation comme étant en général la réunion de trois phénomènes : affection, intuition, contuition ; ou de deux de ces phénomènes, ou même, quoique rarement, d'un seul.
D'abord, il est bien évident que le plus grand nombre de nos sensations sont dans ce cas.
1° Les premières sensations sont plus affectives que les autres, c'est-à-dire plus mêlées de l'impression de plaisir et de douleur.
20 Les sensations visuelles ou tactiles qui semblent les moins affectives, le sont certainement beaucoup, avant que l'habitude les ait émoussées. Voyez comme les enfants suivent la lumière ; comme les couleurs semblent les charmer ou les repousser; comme certaines couleurs déplaisent même aux animaux, qu'elles vont jusqu'à mettre en fureur. Et à l'égard des sensations tactiles, qui peut douter de celles des enfants dont la peau est si déhcate ?
3° S'il n'y a que les sensations dont l'habitude a flétri la partie affective qui soient représentatives, il n'y a de purement affectives que celles dont la vivacité de l'affection couvre et dérobe la partie représentative; et à mesure que l'habitude en affaiblit l'affection, elles se rapprochent des sensations plus représentatives. C'est ainsi qu'un aveugle, placé dans la boutique d'un pharmacien, parviendrait à reconnaître aussi sûrement les médicaments à l'odeur que nous à la couleur.
Ce fait est une preuve sans réplique qu'il y dans les odeurs une partie intuitive, si vousJ faites attention
qu'on ne peut reconnaître une sensation qu'en la comparant à l'image d'une sensation antérieure, et qu'il n'y a que la partie intuitive d'ime sensation qui puisse laisser une image. Il y a d'ailleurs, dans certaines maladies causées par les dérangements des organes internes, des affections qui sont absolument privées d'intuition et qui nous montrent qu'alors, il est non seulement impossible de les reconnaître, mais même de savoir qu'on les a quand on les a, comme un mélancolique, persuadé que sa tristesse vient des contrariétés qu'ils éprouve, tandis qu'elle vient d'une affection sans intuition, qui, par là, se dérobe entièrement à sa connaissance.
Lettre d'Ampère annotée par Maine de Biran (1)
Les connaissances primitives comprennent trois systèmes :
L'intuitif, qui comprend les matériaux que nous ne pouvons changer en rien, donnés du dehors. Tant qu'il n'y a que ces matériaux, ce n'est pas encore connaissance primitive.
Le système de Vémesthèse, qui donnant un centre commun subjectif aux sensations les réunit en une unité de cognition, comme dit Kant.
Le système objectif, dont l'élément propre, l'impénétrabihté, est réellement nouménal et se dépouille par le fait de tous les éléments subjectifs sans lesquels nous n'aurions pu observer cette impénétrabihté ; car elle suppose qu'il y ait avant des intuitions extérieures Hées entre elles par agrégation continue en étendue et des intuitions intérieures, liées à l'émesthèse par causalité.
(1) A. B. Revue de Métaphysique p. 553.
Les connaissances rationnelles se composent aussi de trois systèmes :
Le comparatif qui en fournit les matériaux que nous ne pouvons changer en rien, donnés du dehors ; tant qu'il n'y a que ces matériaux, ce n'est pas encore connaissance rationnelle ;
Le système logique qui, donnant un centre commun subjectif et création de notre activité aux rapports du système précédent, les réunit en une unité de cognition qui constitue l'idée générale attachée au signe de notre création.
Le système apodictique, dont les éléments propres, les notions sont dépouillés par leur formation même de tous les éléments subjectifs, sans quoi nous n'aurions pu les observer, car les notions, telles que l'étendue, les formes, les nombres, etc., supposent des impénétrabilités reconnues sous des intuitions, bées entre elles par agrégation continue en étendue.
1^ Nous reconnaissons immédiatement par l'impénétrabihté l'existence d'êtres hors de nous, indépendants de nous.
20 En appelant notions ce que nous savons ou cro^^ons exister dans ces êtres indépendamment de nous, de la natm-e de notre cognition ou de notre sensibilité et de la connaissance que nous en avons, il est clair que l'impénétrabilité est la seule notion primitive (1).
30 Nous incorporons immédiatement à l'impénétra-
(1) Note de Maine de Biran : Pourquoi pas également Vàerdue ? '
bilité l'intuition sous laquelle nous la rencontrons, nous concrétons successivement avec ces deux premiers éléments de ce que nous appelons corps, les autres phénomènes qui ont lieu en le touchant, en l'approchant, etc., les odeurs, sons, saveurs, sensations tactiles (1). En incorporant ou concrétant ainsi les phénomènes avec l'impénétrabilité, on unit aussi avec eux les modes d'union, d'étendue et de perception, et tout ce qui en dépend, figure, mouvement, divisibihté, nombre, etc.. ;
40 La réflexion montre invinciblement que les phénomènes ont été à tort concrètes et qu'il n'y a dans les corps que des causes inconnues de ces phénomènes. Étendra-t-on cela aux modes d'union et à ce qui en dépend? En quoi diffèrent-ils des phénomènes euxmêmes pour qu'on ne le fasse pas? Et pourquoi ne pas dire qu'il n'y a dans les corps que des causes inconnues qui nous les font paraître étendus et en mouvement sans qu'ils le soient, divisibles sans qu'ils le soient (2), etc., etc. Cependant tout notre esprit se soulève là-contre, et les hommes forts dans toutes les sciences, en convenant que les phénomènes ne sont pas les corps, pensent comme le vulgaire que le reste y est réellement, incontestablement. Seulement, comme le mouvement phénoménal suppose, outre l'intuition déplacée, une durée phénoménale et une représentation étendue et fixe sur laquelle a lieu le mouvement et où la route parcourue existait d'avance, ils ne peuvent le
(1) Note de Maine de Biran : Cette concrétion ne se fait 'pas de la même manière pour les intuitions et les affections.
(2) Note de Maine de Biran : C'est là, la grande ligne de démarcation entre les qualités premières et secondes, entre les substances et les phénomènes.
concevoir dans les corps qu'en concevant outre l'étendue matérielle, mobile, une durée nouménale et une étendue infinie, immobile, pénétrable, dans laquelle se fait le mouvement et dont les parties sont coordonnées de toute éternité suivant toutes les figures concevables, puisqu'elles f>euvent être occupées et parcourues par des corps de toutes figures et de tous mouvements. Cette opinion est-elle justifiable ?
50 Les modes d'union et ce qui en dépend étant indépendants de la nature des choses coordonnées, il n'y a pas dans cette opinion l'absurdité a priori qu'il y aurait à affirmer des noumènes, soit des phénomènes, soit des modes d'union qui ne peuvent être établis entre ceux-ci que d'après leur nature.
60 On montre que dans cette hypothèse les modes d'union, d'étendue, de durée, de causalité, le mouvement, les nombres, la divisibilité, etc., n'auraient lieu entre les phénomènes que parce qu'ils auraient déjà lieu entre les noumènes correspondants, ce qui la rend très admissible.
70 On ne peut lui opposer que l'hypothèse de Kant. Tout moyen terme est insoutenable.
80 Admettons donc d'abord ces deux hypothèses comme également probables, et comparons-les comme les astronomes comparent celle de Ptolémée et celle de Copernic, comme les chimistes comparent celle de Stahl et celle de Lavoisier, en en déduisant des conséquences apodictiques et en constatant celles qui s'accordent avec l'enchaînement des phénomènes et surtout les font prédire d'avance. Nous verrons certes la plus probable et cette probabilité toujours croissante ne laissera bientôt plus lieu au moindre doute.
AMPERE A MAINE DE BIKAN 455
Lettre de Biran à Ampère (1)
10 Pour pouvoir concréter avec l'impénétrabilité et l'étendue réelle les phénomènes sensibles qui accompagnent cette représentation, il faut que ces phénomènes puissent être conçus comme inhérents au corps ou comme ressemblants à ce qui est censé lui appartenir en propre certainement. L'odeur, la saveur, le son ne ressemblent en rien à ce qui est dans le corps, c'est-à-dire ne sont point des modes divers de l'étendue jointe à l'impénétrabilité. Aussi ne rapportons -nous ces sensations aux corps que comme des effets à leurs causes ; et si elles étaient séparées de la représentation d'étendue et de mouvement, elles ne sauraient jamais nous suggérer Vidée de corps, quoiqu'elles puissent faire naître l'idée de cause 7nodifiante. Comment démontrer qu'un mode de coordination de phénomènes semblables, tels que ceux dé la vue et du toucher, mode de coordination sans lequel ces phénomènes ne sauraient pas avoir lieu, n'est pas luimême phénoménique ? Que seraient les intuitions coordonnées sans le mode de coordination? Que serait le mode de coordination sans les intuitions coordonnées ou coordonnables ? S'il y a quelque chose de subjectif, ce sont ces modes de coordination ; et l'impossibilité qu'il y a eue à concevoir les noumènes tient précisément à ce que nous ne pouvons les en dépouiller. Car quelle nécessité y a-t-il à ce que les choses soient coordonnées hors de nous absolument comme elles le sont dans notre esprit ?
(1) Une longue lettre inédite d'Ampère, datée de Sisteron (17 juin 1810), développe avec beaucoup de détails la doctrine résumée dans ces notes. Elle prouve que cette discussion capitale sur l'objectivité de nos connaissances est de l'année 1810. (A. B,, p. 556.)
2° La réflexion ne nous montre point que la concrétion de phénomènes sensitifs avec l'impénétrabilité a été faite mal à propos ; elle distingue seulement avec plus d'exactitude les rapports de causalité de ceux d'inhérence.
30 II faut dire qu'il existe des causes inconnues que nous appelons corjjs, qui produisent dans notre esj)rit les phénomènes d'étendue, de mouvement, de figures ; que tout ce que nous savons de ces causes, c'est qu'elles existent comme forces opposées à notre action, de même que nous existons individuellement par le sentiment de notre action, que nous ne voulons que leur appliquer les formes de notre esprit, etc..
Lettre de Biran à Ampère (1)
Comment l'impénétrabilité se dépouille -t-elle de tous les éléments subjectifs ? — Comment des notions quelconques peuvent-eUes être dépouOlées des lois subjectives de la pensée dont eUes dépendent essentiellement?
Il est certain qu'il n'y a point de connaissances quelconques sans la double unité du sujet qui connaît et de l'objet qui est connu. La première vinité subjective se vérifie et se constate immédiatement et primitivement par elle-même ; si la seconde unité objective qui est la résistance ou l'impénétrabilité n'est point renfermée dans le fait de conscience, elle ne peut être qu'une déduction, produit de l'expérience extérieure ou de quelques associations ou opérations particulières de l'esprit.
Il est très simple de dire avec Kant que tout ce qu'il
y a de un dans nos représentations ou conceptions appartient au sujet pensant et ne peut appartenir qu'à lui, comme étant la forme propre dont il revêt les phénomènes externes ou internes. Dans cette hypothèse simple, il est impossible de savoir non seulement ce que sont les noumènes ou les choses en elles-mêmes, mais de j)lus s'il y a des noumènes ou des choses hors de nous. Kant suppose l'existence de ces choses, mais bien loin que son système en justifie la réahté, il tend au contraire à la démentir en faisant ressortir du sein du sujet tout ce qui n'est j)as phénomène sensible. Or, les phénomènes tels que les couleurs, les sons, etc., ne pourraient -ils pas être donnés sans qu'il y eût des corps?
Supposez qu'il y eût des représentations de couleurs et de tact passif sans impénétrabilité connue à l'aide du sens musculaire continuel de l'être qui percevrait ainsi ces phénomènes, ne pourrait-il pas immédiatement connaître, ou ne pourrait-il pas savoir par déduction qu'il y a quelque chose qui reste et qui est caché sous ces phénomènes? S'il en était ainsi, ce serait cette chose qui serait le noumène réel, inséparable de l'étendue, donné avec elle, quoiqu'il fût conçu comme indépendant des représentations actuelles et demeurant quand elles passent ou cessent.
L'être qui verrait, sans faire effort contre une résistance invincible, n'en verrait pas moins les couleurs hors de lui, dans un espace ou une étendue qu'il ne fait pas et qui subsiste indépendamment de sa représentation, essentiellement différente de ses sensations, ou modifications j^ropres auxquelles il n'attribue aucune réahté permanente hors du moi actuel qui les sent.
Lorsque l'effort se déploie par le toucher actif contre cette étendue visuelle, le moi reconnaît qu'il ne peut la
pénétrer ou passer au travers et que sa locomotion est arrêtée, quoiqu'il ait la volonté de la continuer. Il attribue à l'étendue colorée ou tactile cette propriété nouvelle de l'empêcher de passer ou d'être la cause que son mouvement est arrêté toutes les fois qu'il la rencontre ou que son corps la touche. Cette cause est passive, puisqu'elle ne vient pas le chercher. Elle est donc essentiellement différente de lui-même et opposée à la cause qui produit ces mouvements, laquelle ne s'aperçoit qu'en tant qu'elle agit. Elle est donc conçue comme séparable de ce qui constitue le sujet ; de plus, cette cause antagoniste du Moi est indépendante des représentations étendues ou tactiles ; car, quoiqu'elle soit d'abord connue avec elles et par leur moyen seulement (puisqu'il n'y a pas d'impénétrabilité reconnue sans locomotion, ni de locomotion perçue sans une étendue représentée au dehors et dans laquelle l'individu puisse apercevoir qu'il se meut relativement à certains points fixes), néanmoins la cause passive qui arrête notre locomotion n'a aucun rapport essentiel avec ce qui est représenté comme étendu. L'étendue se rejjrésente par le fait à la vue et au toucher sans impénétrabilité ; mais il est douteux que l'impénétrabilité puisse être connue autrement que comme abstraction pure sans l'étendue (1).
Et en admettant que la force de résistance passive puisse être désubjectivée du Moi, on peut douter qu'elle le soit jamais de toute représentation visuelle ou tactile, ce qui suffit pour contrarier le caractère nouménal primitif que M. Ampère lui attribue exclusivement.
(1) Note à la marge : « L'impénétrabilité ne peut être conçue sans le concours nécessaire du sons de l'effort avec la vue, ou le tact, ou les deux sens à la fois. Comjuent peut-elle donc être désubjectivée plutôt que toute autre connaissance immédiate ou fondée sur l'exercice d'un seul sons tel que la voix ou le tact ? »
Nous transposons l'impénétrabilité et la causalité oii elles ne sont pas, en les déplaçant de leur base propre et primitive, mais on ne peut dire que nous transposions des rapports de grandeur, de nombre, car ces rapports sont aperçus de la même manière entre tous les objets comparés et ne sont pas plus propres aux uns qu'aux autres.
Comment l'idée d'impénétrabilité transposée, étant celle d'un noumène, peut-elle nous tromper? Ce qui est illusoire ne tient-il pas essentiellement de la nature du phénomène ? et ce qui nous est donné immédiatement, ce que notre activité ne produit pas, et ne peut changer n'a-t-il pas seul le caractère nouménal? Comment les éléments d'un groupe, considérés dans l'état d'abstraction peuvent-ils avoir une réahté que le groupe n'a pas?
M.. Ampère prétend que V étendue, n'étant qu'un mode de coordination des phénomènes^ n'est par elle-même ni phénoménale, ni nouménale, mais peut être l'un et l'autre, suivant que les éléments coordonnés sont des phénomènes, tels que les couleurs, les sensations tactiles, etc., ou des noumènes comme les éléments impénétrables.
Sur cela j'observe que si les éléments impénétrables ne peuvent être conçus sans étendue ni espace, c'est-àdire être revêtus d'une forme subjective ou relative aux sens de la vue ou du toucher, il devient impossible de concevoir ce que peut être un mode de coordination de noumènes qui n'ait rien de subjectif ou qui soit indépendant des formes de nos sens ou de notre esprit.
Dans tous les systèmes soit idéahstes, soit réaHstes, il faut concevoir que notre esprit a ses lois propres, primitives, indépendantes des impressions étrangères et antérieures à elles ; que rien ne peut être conçu hors de ces
460 CORRESPONDANCE DE aiAINE DE BIRAN
lois et qu'elles règlent l'ordre et la combinaison des phénomènes sans être déterminées par eux.
Une de ces lois primordiales est que rien ne soit représenté ni conçu en nous ou hors de nous sans une certaine forme d'unité à laquelle la pluralité est relative. Toute idée générale est une unité collective ; le signe, qui est une création de notre esprit, imprime à l'idée générale le sceau de l'unité du moi ; ce signe représenté à la vue ou à l'ouïe constitue une sorte d'unité objective.
Lettre de Biran à Am'père (1)
M. Ampère veut exphquer Yétendue qu'il appelle phénoménale en disant que c'est le mode de coordination des phénomènes ou des intuitions propres et immédiates de la vue et du toucher. Il prétend que ce mode de coordination appartient également aux q)Mnomènes de l'intuition et aux noumènes, aux choses telles qu'elles existent en soi ; par exemple, qu'il y a réellement et absolument des jîarties nerveuses coordonnées et juxtaj)osées dans les organes de la vue et du toucher, de manière à représenter à ces deux sens le phénomène de l'étendue visible et tangible.
Je demande sur cela si l'on ijeut concku-e a i/riori de l'étendue réelle et nouménale des organes à l'étendue phénoménale de nos représentations d'étendue ; il est évident que nous ne pouvons qu'induire l'existence absolue d'un noumène étendu du phénomène qui nous est donné par l'intuition immédiate. Or ce phénomène n'emloorte-t-il ])as déjà avec lui l'idée ou la persuasion d'une
existence réelle? — On en convient, mais on dit qu'une teUe persuasion a besoin d'être justifiée par la raison, et, afin d'y parvenir, on part de l'existence absolue des choses comme elles existent en elles-mêmes pour expliquer les phénomènes ; c'est-à-dire qu'on part d'une induction probable des faits pour expliquer ces faits ; et l'accord qui règne entre ceux-ci et l'hyjDothèse établit sa réahté absolue (1). Si l'on parvient à expliquer de cette manière des faits subordonnés, tels que ceux de la physique, on n'établira jamais ainsi aucune existence première, puisque ce qu'on suppose, quand il s'agit de la réahté correspondante aux faits primitifs, ressemble toujours à ce qu'on sent ou perçoit phénoménalement, et qu'il ne doit ni ne peut y avoir aucune ressemblance entre les phénomènes et les noumènes, c'est-à-dire entre certaines sensations, certaines apparences relatives à notre mode d'organisation et les choses comme elles sont, indépendamment de notre sensibilité et des lois de notre esprit.
Avant d'aller en avant dans l'établissement d'une nouvelle théorie psychologique telle que M. Ampère la propose, je voudrais qu'on examinât :
lo Quelle espèce d'idées ou de notions nous pouvons nous former des noumènes purs, dépouillés de tout ce qui est phénoménal.
(1) Dans sa lettre du 17 juin 1810, Ampère résume ainsi le plan général de la démonstration de la réalité nouménale : « Ainsi se trouvent résolues ces quatre questions fondamentales de toute connaissance sur ce qui n'est pas nous-mêmes :
« P Possibilité d'une telle connaissance.
« 2° Nature des notions qu'on peut sans absurdité faire entrer dans l'hypothèse;
« S*' Sorte de certitude dont elle est susceptible dans notre mode actuel d'existence;
c 40 Critérium do la vérité d'une hypothèse. » (Note de A. 13.)
20 Si nous pouvons nous représenter un phénomène quelconque sans qu'il s'y joigne l'idée de quelque chose de nouménal ou d'absolu ; si le phénomène dépouillé de cette notion d'absolu peut être mieux conçu que cette notion elle-même sans le phénomène.
3° Si nous pouvons affirmer quelque ressemblance entre le noumène cru ou supposé constant et un phénomène semblable quelconque ; ou si la possibilité de la moindre ressemblance entre ce qui existe réellement et absolument, et ce que nous pouvons concevoir à l'aide des formes des sens ou de notre esprit, ne répugne pas essentiellement à une hypothèse qui se fonde sur ce principe que rien de ce qui est subjectif, ou qui nous est donné immédiatement comme fait, n'a d'existence réelle.
40 Si l'on peut donner le même nom tel que cercle, ellipse, parabole, ou aijpHquer le signe d'une figure particuhère, telle que l'Apollon du Belvédère par exemple, à ces modes de coordination des parties de l'étendue réelle ou de l'espace absolu que l'on prétend exister nécessairement et éternellement, indépendamment des conceptions de tout esprit, même de l'entendement divin, qui suivant Platon et Leibnitz, est la région propre des essences réelles ou des choses comme elles sont. Par suite, si ce n'est pas un sujet perpétuel d'illusion et de discussions oiseuses que de transporter les signes de ce qui peut être vu, touché, figuré ou conçu, à ce qu'on convient ne pouvoir être représenté d'aucune manière ; de dire, par exemple, que l'Apollon du Belvédère existe de toute éternité dans le bloc de marbre.
Les systèmes de l'harmonie préétablie et des causes occasionnelles ont eu pour objet de détruire la réaHté de l'action de l'âme motrice du corps, tandis que toute
idée de causalité nous vient du sentiment intime de cette action.
Les phénomènes nous sont-ils domiés suivant certains modes d'union ou de coordination parce que ces modes d'union ont lieu entre les noumènes ou les choses telles qu'elles existent réellement hors de nous ? ou bien ces choses ne paraissent-elles pas exister réellement unies ou coordonnées ainsi parce que, comme dit Kant, tels modes d'union ou telles formes sont inhérents à notre esprit, de telle manière que nous ne puissions rien concevoir que sous ces formes ou par elles? La dernière question me paraît la plus vraisemblable, ou du moins la plus facile à concevoir ; car je conçois très bien que si l'étendue, telle que je la perçois immédiatement par les sens de la vue ou du toucher (prédominants dans l'organisation humaine), est une forme de ces sens inhérente à leur nature, cette forme se répand sur toutes les choses représentées, quelles que soient ces choses, dont nous ne connaissons certainement que l'existence, et dont la nature ou l'essence nous est parfaitement inconnue, tandis que nous ne concevons en aucune manière comment ces choses inconnues, ces éléments, forces ou monades, pourraient être coordoiuiées de manière à réaliser en elles-mêmes une étendue ou un espace absolu indépendant de nos conceptions.
Au reste, pour choisir entre les deux hypothèses, dont l'une part du dehors pour expHquer le dedans, et l'autre du dedans pour exphquer le dehors, on ne saurait se fonder sur une sorte de parallèle qu'on prétendrait établir entre elles et les hypothèses astronomiques et chimiques employées à rendre raison des phénomènes. Il y a plusieurs différences notables :
10 Les physiciens ou les astronomes admettent l'exis-
tencc réelle de l'étendue naturelle ou de l'espace pénétrable, et tout se borne j^our eux à rendre compte de certaines apparences qu'offrent ces corps dans leurs mouvements relatifs. On conçoit très bien que le soleil et tous les astres se meuvent autour de la terre immobile, ou que la terre se meuve, etc.. Au contraire, quand il s'agit de savoir si les modes de coordination sont dans les noumènes ou dans notre esprit, on élève un doute sur la manière d'exister des corps : et, dès que ce doute a lieu, on ne saurait fonder la certitude nécessaire sur aucune hypothèse, puisque l'hypothèse se fonde nécessairement elle-même sur l'existence et les formes nouménales qu'elle a pour objet de vérifier, et qu'elle part de là comme de données primitives absolues.
Les corps brûlent, dit Stahl, parce qu'il y a en eux un principe inflammable ; tous les corps brûlent, dit Lavoisier, parce qu'ils ont de l'affinité avec un j)rincipe inflammable qui est hors d'eux.
De même tout le monde dit et croit que nous percevons les objets étendus parce qu'il y a en eux une étendue réelle. Leibnitz et Kant après lui disent que l'étendue est une forme ou un mode de coordination qui appartient à l'esprit et dont nous revêtons les noumènes, les monades, etc..
Lavoisier prouve par une suite d'expériences que le principe de la combustion est hors du corps combustible ; mais quelle expérience nous apprendra si les modes de coordination des phénomènes sont absolument dans les choses ou seulement dans l'esprit qui les perçoit? Le doute de la réflexion peut-il jamais s'éclaircir par aucune expérience extérieure? Et l'une et l'autre alternative ne s'accordont-elles pas également avec les phénomènes ?
AMPÈRE A aiATNE DE BIRAN 465
Ampère à M. de Biran (1)
Paris, le 18 septembre 1810.
Je ne suis arrivé qu'hier à Paris, mon cher ami, et j'allais vous écrire pour vous exprimer toute la joie dont j'ai été comblé en apprenant votre nomination au Corps législatif ; je conçois l'espoir de vous voir bientôt à Paris. En attendant que mes vœux à cet égard soient comblés, je ne sais si je dois vous entretenir de la question que nous traitons actuellement, parce que je crois un quart d'heure de conversation plus propre que vingt lettres à nous mettre d'accord. Il ne s'agit que de vous placer dans le point de vue où je vous suppose malgré moi quand je vous écris, parce que j'y suis moi-même, et où je vois, par vos réponses, que vous ne vous placez que très difficilement, poiu- que vous vous aperceviez vous-même :
1° Qu'on ne peut nier qu'il y ait des rapports indépendants de la nature des modifications entre lesquelles nous les avons aperçus, sans tomber dans le kantisme le plus complet et sans ébranler vos propres théories
2» Que les exemples que vous m'offrez, comme des objections contre ma manière de voir à ce sujet, semblent avoir été choisis exprès pour la confirmer. Et d'abord, ma première proposition étant seulement qu'il n'y a pas à appliquer les idées de nombre, par exemple, aux noumènes indépendamment de nous, la même absm'dité qu'il y aurait à leur attribuer les sensations de couleurs ou les odeurs telles qu'elles sont en nous, vous ne pouvez nier cette proposition qu'en disant : « Il est également absurde de dire que des noumènes sont au nombre
(1) Ba., p. 242.
de deux, tel que nous concevons ce nombre, que de dire qu'ils sont rouges ou puants, en ce sens qu'ils contiendraient en eux-mêmes notre sensation de rougeur et de puanteur. » De même qu'on doit dire seulement qu'il 3'^ a dans les noumènes des causes inconnues qui nous modifient en rouge et en mauvaise odeur, il faudrait alors que vous dissiez qu'il y a dans la nouménalité extérieure une cause inconnue qui excite en nous la notion de deux, sans qu'il soit même possible qu'il y ait réellement deux noumènes, de même qu'il est absurde et impossible que notre sensation de rouge soit réellement dans l'écarlate.
Observez que je vous fais dire : « Dans la nouménalité extérieure » et non, dans les noumènes, parce que cette dernière expression suppose qu'il peut y avoir un nombre de noumènes et que par conséquent elle me donnerait gain de cause en appliquant les idées de nombre aux noumènes eux-mêmes. Vous ne pouvez continuer à nier la possibilité de cette application qu'en soutenant qu'il est également absurde de supposer que la nouménalité extérieure est une ou de la regarder comme multiple, puisque l'idée de l'unité comme celle de la j^luralité sont des idées numériques et que vous voulez que ces idées ne soient pas applicables aux noumènes en eux-mêmes. Une fois votre opinion admise, il s'ensuit qu'il est absurde de dire que le noumène du loup est, en lui-même et indépendamment de nous, autre que le noumène de l'agneau qu'il dévore, car cela ferait deux noumènes en eux-mêmes au nombre de deux, ce qui vous semble absurde. Vous ne pouvez échapper à cette conclusion qui est d'un kantisme ou si vous voulez d'un spinozisme renforcé, à moins que vous n'admettiez \me distinction entre les rapports dépendants de la nature des termes
comparés, qu'il est absurde d'attribuer aux noumènes indépendamment de nous, et les rapports indépendants de la nature des termes comparés, qu'il n'est plus absurde de supposer entre les noumènes en eux-mêmes, quoique nous ne puissions ni les voir en eux-mêmes, ni par conséquent les comparer.
Je dis qu'en rejetant cette distinction vous ébranlez tout le reste de vos opinions, car il n'y a qu'à faire un pas de plus et dire : « M. de Biran soutient que les idées de nombre ne sont qu'en nous, et qu'il est complètement absurde de supposer qu'un nombre, deux, par exemple, soit réellement et indépendamment de nous, dans le loup et l'agneau. » Que ne fait-il un pas de plus et que ne dit-il : « L'idée de l'existence est aussi une idée qui n'est et ne peut être qu'en nous, il est également absurde d'attribuer l'existence aux noumènes réellement et indépendamment de nous? » Ne vaut-il pas mieux dire : « Il n'y a point de rouge hors de nous, mais seulement une cause inconnue, en nous ou hors de nous, qui donne naissance en nous à l'image du rouge? H n'y a pas de nombres en dehors de nous, mais seulement une cause inconnue soit en nous, soit en dehors de nous qui nous donne des idées de nombre ; de même point d'existence hors de nous, mais seulement une cause en nous, si l'on veut, qui nous donne cette idée d'existence? »
Il me reste à vous faire voir que la principale objection de votre dernière lettre est une grande preuve en ma faveur. Vous supposez un être où la force hyperorganique agissant sur des organes non afïectibles n'aurait d'éléments de connaissance que l'autopsie et la résistance, qui s'élèverait néanmoins aux idées numériques, ou comparant les modes successifs de son existence piu-ement intellectuelle, et vous demandez s'il pourrait appli-
quer ces idées numériques aux noumènes considérés en eux-mêmes. Ne voyez-vous pas que c'est précisément parce qu'il le pourrait également qu'il est encore mieux prouvé par cet exemple que les idées de nombre sont absolument indépendantes de la nature des termes dont nous faisons la comj^araison, en sorte qu'elles sont identiquement les mêmes, soit qu'elles soient déduites de la comparaison des modifications sensitives, ou de celles des actes de la force hj'per-organique ? C'est précisément parce que ces sorres de rapports sont ainsi absolument indépendants de la nature des termes entre lesquels ils existent, qu'on peut supposer sans absurdité, sauf à le vérifier ensuite par la manière dont cette supposition explique l'ordre des phénomènes du monde apparent, qu'on peut, dis-je, supposer sans absurdité qu'ils existent entre les noumènes dont la nature nous est absolument inconnue. L'exemple que vous avez choisi dans ce passage semble indiquer que vous regardez les noumènes comme se rapprochant plus de la nature de nos modifications sensitives que de celle de nos actes intellectuels. Je ne comprends pas pourquoi un noumène est une chose dont l'essence est entièrement hors de toute conception, et je ne vois nulle ressemblance possible, sous aucun point de vue, entre la nature de ces causes inconnues et la natiire des modifications sensitives qu'elles excitent en nous, modifications qui ne sont qu'en nous, qui ne peuvent ressembler en rien à leurs causes hors de nous. Il y a le même transport à faire passer les idées de rapports du monde apparent au monde nouménal hors de nous que de les faire passer dans ce dernier, en les tirant de l'autopsie elle-même. J'aurais tant de choses à vous dire? Je les laisse pour une autre fois d'autant plus volontiers que je pourrai
peut-être vous les expliquer bientôt de vive voix. Quel bonheur ce serait pour moi ! En attendant, je vous prie de bien faire attention que ce n'est point moi qui ai imaginé que les idées de nombres, de formes, d'existence, de durée, etc., pouvaient, comme celles de causalité, être affirmées des noumènes en eux-mêmes et indépendamment de nous, tandis qu'à l'égard des idées sensibles on ne pouvait les en affirmer sans absurdité mais seulement leurs causes, causes qui ne ressemblent en rien à ces idées sensibles ou images. Cette opinion a été celle de Locke, de Malebranche, de Leibnitz : elle a été l'origine de la distinction des qualités primaires, qui étaient dans les corps eux-mêmes (les nombres, formes, mouvements) et des qualités secondaires, dont il n'y avait en eux que les causes inconnues (les modifications que nous en recevons).
Cette distinction admise par tous les vrais métaphysiciens, j'ai cherché seulement à l'expliquer, à la développer, à faire comprendre comment et par quelle route on peut arriver à ces connaissances, en examinant comment les hommes y arrivent en effet, en cherchant un critérium pour distinguer les notions dépendantes de la nature de nos organes, qui ne peuvent sans absurdité être appKquées aux noumènes indépendamment de nous, et celles qui étant absolument indépendantes de la nature de nos organes peuvent au contraire être attribuées aux noumènes, non seulement sans absurdité, mais avec un tel degré de probabilité qu'il devient pour nous un assentiment complet, sans laisser encore Heu au doute. Sans cette théorie, la psychologie devient l'ennemie des sciences et de toutes les idées consolantes qui appuient la morale et la vertu ; elle apprend à dire : « Il est absurde que la terre soit en elle-même et indépendamment de
nous aplatie aux pôles et se meuve dans une ellipse ; mais une cause inconnue nous porte à le croire. Il est absurde de dire que la cause première est immense, étemelle, prévoyante, puissante et libre, mais une cause inconnue nous fait croire à ces attributs dans la Divinité, n est impossible d'avoir aucun motif plausible de croire que la pensée survit à la mort; car si les déductions mathématiques ne sont que subjectives et inapplicables aux existences hors de nous, les déductions morales ne peuvent être aussi que subjectives, dépendantes de notre mode actuel d'existence et inapplicables au mode d'existence qui doit le suivre ».
Je vous demande en grâce, mon cher ami, de réfléchir un peu sur cette partie de la psychologie, qui peut seule la mettre en harmonie avec le sens commun des Écossais, les résultats de toutes les sciences, la métaphysique, la morale, etc.. Sans elle, la psychologie sera toujours une science isolée, infiniment curieuse, mais sans appKcation possible, sans liaison quelconque avec les autres sciences, et au moins dangereuse pour la morale, dont elle doit être, au contraire, le plus ferme appui.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse mille fois de toute mon âme. Marquez-moi, je vous en prie, à quelle époque je puis espérer que vos nouvelles fonctions vous appelleront à Paris !
Fragments d'une lettre à M. Maine de Biran (1)
Le nouvel élément introduit dans la formation des idées peut être indépendant de la nature des modifi-
(]) Ba., p. 24S.
AMPÈEE A MAINE DE BIEAN 471
cations et dépendre seulement de leur mode de coordination. Ainsi, en voyant une suite de points, on voit, outre tout ce que chacun offrirait, s'ils étaient vus séparément, s'ils sont dans une même direction, ou si cette direction varie, quel en est le nombre, etc.. Pom* s'apercevoir de ces circonstances dépendantes seulement et uniquement du mode de coordination, il ne faut plus rapprocher les éléments, les comparer, mais au contraire les voir simplement ensemble dans l'ordre où ils sont. Ce n'est plus une comparaison dans le sens usuel de ce mot. Et n'est-ce pas là ce qu'on doit nommer contuition? Vous savez que je l'appelais autrefois intuition ; mais ce nom, dont vous ne voulez pas dans ce sens, en a déjà tant reçu de divers auteurs, que c'est un mot à rejeter d'une langue psychologique précise. Si les comparaisons laissent après elles des idées, les contuitions laisseront des notions ; ainsi je dirai la notion et non pas l'idée de la rectitude d'une ligne ; la notion du nombre 5 ou 7, par exemple : la notion de la somme, de la différence, etc..
En voyant dans la contuition de la ligne droite, cette autre contuition qu'elle est la plus courte, on a une liaison nécessaire entre ces deux contuitions, par laquelle l'une entraîne l'autre. Je l'appelle dans mon tableau : déduction immédiate. Je la nommais jugement catégorique dans le tableau que vous avez emporté. Cela ne signifiait pas grand'chose, et vous l'avez blâmé avec raison.
Une suite de déductions immédiates forme la déduction progressive que je nommais déduction directe dans le tableau que vous avez emporté : cela ne valait rien. Quand on raisonne sur une hypothèse sans y croire, on fait de ces déductions. Quand l'accord des résultats
déduits avec les faits observés convainc à force de probabilité, il y a assentiment. L'assentiment laisse une opinion ; l'opinion diffère de la croyance, parce qu'il y a des motifs raisonnes de penser ainsi.
J'ai mis, derrière le tableau que je vous envoie, une courte expKcation ou un exemple particulier de chaque phénomène générateur. Ces exemples sont pris au hasard entre mille : il faudi-a que vous en imaginiez vingt autres, tous différents pour chaque phénomène.
Il me restait à vous parler de la manière dont je conçois l'autopsie formant un groupe avec les autres modifications, et distincte au miheu d'elles, comme le vert au miheu des autres couleurs, sans être encore séparée et isolée comme elle l'est dans le philosophe. Je vois par votre lettre que vous répondez à une autre hypothèse qui n'est nullement la mienne ; je ne pourrais examiner cette question sans retarder encore cette lettre ; aussi, je la réserve pour les suivants. J'ai remis votre reconnaissance à M. Aubiet : rien d'ailleurs de nouveau.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de toute mon âme*
Les rapports qui tiennent aux ressemblances des phénomènes peuvent varier par des changements dans leur organisation : c'est le cas des idées générales proprement dites, mais non des idées de relation, celle du nombre par exemple, qu'il faut ou ne point avoir du tout, ou avoir telles qu'elles sont essentiellement et indépendamment de la nature des modifications entre lesquelles ces relations existent. Je le répète : c'est à cause de de cela qu'il n'est pas absurde de supposer qu'elles existent entre les noumènes.
Cela m'étonne toujours de plus en plus que cette
différence si essentielle, si évidente vous paraisse délicate. Qui est-ce qui ne voit pas que cinq modifications, quelles qu'elles soient, donnent une même et identique idée de ce nombre, tandis que, suivant leurs diverses natures, elles fournissent des idées générales différentes?
Vous concevez donc que les idées de rapports qui dépendent de la nature des termes comparés ne peuvent être regardées comme pouvant exister entre les noumènes, dont la nature nous est inconnue, sans une absurdité manifeste, évidente, tandis que les relations qui restent identiquement les mêmes, quelle que soit la nature des termes comj)arés, les nombres par exemple, peuvent sans absurdité être supposées exister entre les noumènes. En quoi, ]3ar exemj)le, est-il absurde de supposer des noumènes au nombre de cinq, en eux-mêmes et indépendamment de nous ? Et, quoique l'idée d'être sonore, par exemple, soit une idée très générale, n'est-il pas évidemment absurde de suj)poser qu'il y a des sons dans les corps en eux-mêmes, et indépendamment de nous, puisqu'un son est une sorte de sensation qui ne peut exister que dans l'être sentant, et non dans l'être qui est la cause du son?
La cause du son ce n'est pas le son ; cela n'y ressemble en rien. Au contraire, on ne peut pas dire qu'il y ait dans la main, considérée comme un être simple et indivisible, une cause inconnue qui nous modifie en cinq ; il est infiniment i^robable que les cinq doigts sont cinq noumènes différents. Donc les idées de nombre peuvent s'affirmer des noumènes en eux-mêmes et indépendamment de nous.
Je répète toujours la même chose, parce que des notions si évidentes ne peuvent se faire comprendre qu'en les répétant.
Je viens à une troisième observation. Vous me rappelez cette bêtise des idéologues, que les sensations sont des comparaisons. Comment m'avez-vous soupçonné d'une telle sottise ? Quand je mets ma main très froide dans une eau de température ordinaii-e, et qu'elle me fait éprouver une impression de grande chaleur, j'ai une sensation de cette chaleur, voilà tout, comme si ma main étant à une température ordinaire, je l'avais mise dans de l'eau très chaude. Qu'est-ce que cela fait à ce dont nous parlons ? J'ai dit, et je le répète, que le rapport de ressemblance entre tous les rouges, rapport dont la perception laisse une trace qui est notre idée générale de rouge, est différent du rapport de ressemblance entre tous les jaunes, rapport dont la trace est notre idée générale de jaune.
Puisque ces deux idées générales de jaune et de rouge sont différentes l'une de l'autre, il s'ensuit que nos idées générales proprement dites dépendent de la nature de nos organes, tandis que celles des relations, par exemple des relations de nombre, n'en dépendent nullement.
Vous prétendez que celles des relations d'étendue dépendent de la nature des organes parce que, sans le tact et la vue, nous n'aurions aucune idée de ce genre. Bien loin que cette objection fasse (?) contre ce que j'avais dit, elle en résultait nécessairement ; car j'avais dit que ces idées supposaient qu'on pût coordomier par juxtaposition ; et je vous ai expUqué mille fois pourquoi ces deux sens sont les seuls où cette sorte de coordination fut possible.
Ainsi, suivant que les sens peuvent ou non donner lieu à ce mode de coordination, on a ou l'on n'a pas les idées des relations d'étendue. Mais ces relations sont indépendantes de la nature particulière des impressions reçues par les organes, au sens que je donne à ce mot.
AlVIPERE A MAINE DE BIRAN 475
Indépendantes dans tout ce que je vous écris ; car j'ai déjà observé qu'on les trouve identiquement les mêmes soit par le tact, soit par la vue. En un mot, pour avoir l'idée d'une relation, il faut la percevoir entre des modifications de notre sensibilité entre lesquelles cette relation existe. Une fois qu'on a ainsi acquis l'idée de cette relation, il faut examiner s'il reste dans cette idée quelque chose des modifications comparées ; c'est le cas des idées générales de rouge, de plaisir, etc., ou s'il n'y reste rien du tout de la nature particulière de ces modifications, comme il arrive pour les relations de formes, de nombres, etc.. Dans le premier cas, il est évidemment absurde d'attribuer le rapport observé tel que nous en avons l'idée, aux noumènes; on ne peut leur attribuer qu'une propriété inconnue, cause de ce rapjoort. Dans le second cas, au contraire, il n'y a nulle absurdité à leur attribuer la relation elle-même, telle que nous la concevons, par exemple, à supposer que le nombre de certains noumènes est 2, 3, 4, 5, etc. Seulement cette attribution est une hypothèse qu'il faut ensuite rendre extrêmement probable en comparant ce qui en doit résulter avec ce que nous observons réellement.
Vous me dites que vous en êtes à concevoir commeni. J'ai dénaturé les sens des mots subjectif et objectif. C'est vous qui changez entièrement le sens que leur a donné Kant ; ce n'est pas le Moi qu'il appelle sujet, c'est tout rhomme, tant son inteUigence que ses organes. Pour prouver qu'il y a quelque chose de subjectif dans toutes nos perce j)tions ou représentations, il prend le cas oii voyant tout dans un miroir rouge nous jugerions tout rouge
Vous jugerez vous-même, à la vue du tableau que je
476 COBRESPONDANCE DE HIAINE DE BIKAN
joins à cette lettre, combien la réunion des deux premiers modes de coordination de chaque système sous une même dénomination, et la séparation du troisième, conservent mieux toutes les analogies, et combien les mots se rapprochent par là de leur signification ordinaire.
Vous trouverez dans ce nouveau tableau une opposition entre les deux mots permutation et Combinaison. Je pense que vous trouvez comme moi que le premier n'exprime que le changement d'ordre, sans aucune idée de la cause de ce changement, tandis que combinaison suppose un agent qui combine. Aussi ce que j'appelle permutation se fait-il entre des images, le plus souvent spontanément, en prenant ce mot dans votre sens, tandis que ce que je nomme combinaison se fait activement et entre des idées.
Il me reste à exj)Uquer que n'ayant plus besoin du mot contuition pom- désigner l'association organique des sensations visuelles et tactiles par juxtaposition, je pouvais, en cas d'une indispensable nécessité, employer ce mot tiré du latin, où il signifie regarder plusieurs choses avec une forte attention ; car contuitus vient de contueri, contempler, surveiller, défendre contre les dangers, dans le sens figuré ; l'employer, dis-je, dans une signification toute nouvelle et où il conserve l'idée d'activité qu'il a en latin. Faisons-nous d'abord une idée bien nette des l)hénomènes qu'il s'agit d'énumérer.
Dans mon ancien langage, je disais qu'il y avait perception de rapport toutes les fois que, deux ou plusieurs modifications étant présentes à la fois à l'entendement, on apercevait entre tout ce qui se trouve dans chacune d'elles, considérée séparément, un nouvel élément qui ne peut venir d'aucune d'elles tant qu'elle est seule, mais seulement de leur concours.
Or, cela arrive de deux manières :
1° Le nouvel élément est une ressemblance ou un contraste entre les modifications en question, et il dépend par conséquent de leur nature, comme, en présence de deux nuances de rouge et d'une nuance de bleu, on perçoit entre les deux premières une ressemblance qu'elles n'ont pas avec le troisième. Dans ce cas, pour apercevoir cette ressemblance, il faut en quelque sorte rapprocher, identifier jusqu'à un certain point les deux choses entre lesquelles elles existent. C'est ce qu'exprime proprement le mot comparaison ; cet acte par lequel on l'aperçoit laisse pour trace l'idée ; dans cet exemple, c'est l'idée du rouge, bien différente des images de divers rouges.
Observez que ce n'est pas une partie commune de ces diverses images qui n'en ont point, comme traces de sensations simples avant la comparaison.
Comparant entre elles trois différentes espèces de rapports entre nos sensations, dont nous venons d'observer en nous la conception, nous remarquerons que les premiers, les rapports de ressemblance, dépendent de la nature des sensations entre lesquelles nous les avons aperçus, en sorte que si les sensations venaient à changer, ces rapports changeraient. Par exemple, j'ai conçu un rapport de ressemblance entre deux feuilles d'oranger. Si à l'une de ces deux feuilles, je substitue une fleur, le rapport entre la couleur de la feuille et celle de la fleur ne sera plus le même qu'entre les deux feuilles précédemment comparées. Il n'en est pas ainsi des rapports de position et de nombre. Si après avoir conçu qu'une branche est située entre deux autres branches, je remplace les trois branches, ou l'une d'elles, ou deux d'entre
elles par des feuilles ou des fruits, j'aurai en considérant ces nouvelles sensations la vue d'un rapport de nombre de position ou de forme indépendant de leur nature.
Lettre à M. Maine de Biran
Député au Corps législatif
Auparavant sous-préfet de Bergerac (1)
Il m'est assez indifférent que vous vous écartiez de ma nomenclature, pourvu que vous en admettiez les bases, sans lesquelles je ne vois pas qu'on puisse systématiser les faits psychologiques, ni en démontrer l'origine.
Ces bases sont la distinction du système sensitif et du système actif qui se divise naturellement en phénomènes résultant : 1° immédiatement de l'activité, tels que le Moi, la réminiscence, l'attribution dee sensations à des causes extérieures, etc..
20 De la faculté d'apercevoir les rapports ou relations, qui dépend uniquement du mode de composition ou de coordination des éléments, et non de la nature de ces cléments ni de la manière agréable ou pénible dont ils nous modifient.
Dans mon dernier tableau ^ je vous proposais de Jioninier contuition l'acte par lequel nous apercevions ces relations. Depuis, j'ai adopté jacur cela le mot synthétopsie. J'aime bien à étabhr, même dans le mot, de
(1) Ba, p. 238. Barthélémy Saint-Hilaire situe la date de cette lettre en 1805 ou 1810. Nous la fixons en 1812 pour deux raisons, d'abord parce ce que ce n'est qu'à cotte date que M. de Biran quitte la souspréfecture de Bergerac, pour s'établir définitivement à Paris, ensuite parce que le terme contuition, employé dans un nouveau sens, qui n'apparaît que dans la classification de cette époque, est remplacé par aynthétopaie. (P. T.)
l'analogie entre ce phénomène et l'autopsie ; car, il est en quelque sorte le complément de l'autopsie, comme la comparaison est celui de la sensation. En effet, j'ai reconnu la vérité d'une chose que vous me disiez à votre dernier voyage et que je combattis alors : les idées psychologiques telles que celles du jugement, de la causalité, de la volonté, en un mot toutes ceUes qu'expriment les mots de mon tableau des phénomènes actifs sont des idées synthétoptiques comme je les nomme à présent. Vous les trouverez indiquées dans le tableau sous le nom de notions. En effet, un jugement n'est pas un groupe d'idées qui se ressemblent, comme le voulait Condillac, mais c'est une idée simple. Le rapport numérique entre cinq étoiles et cinq hommes ne se compose pas de cinq parties. C'est un rapport simple, et le jugement qui le découvre est simple aussi. Nos divers jugements ne sont pas une classe de phénomènes qui se ressemblent, c'est un seul et même mode de coordination, toujours identique à lui-même, dont l'idée est une idée simple et individuelle, de même qu'entre cinq hommes et cinq étoiles il n'y a pas une ressemblance qui nous laisse l'idée du nombre cinq, mais un mode de coordination identique à lui-même sous le point de vue du nombre. Je distingue donc soigneusement la comparaison qui laisse les idées générales et les modes de coordination auxquels elle donne lieu, savoir : les jugements proprement dits ou de comparaison, soit simples, soit collectifs et les combinaisons formées dans l'entendement à l'aide des idées générales, je distingue tout cela, dis-je, de la synthétopsie, qui Me les idées sjmthétoptiques ou notions, et par laquelle on aperçoit les relations qui constituent un mode de coordination ou qui en découlent ; des déductions, soit immédiates comme les axiomes de la
psychologie et des mathématiques, soit progressives comme les démonstrations des théorèmes : et enfin je distingue tout cela des assentiments.
Je voudrais vous faire sentir combien il y a de différence entre ces deux systèmes, quoique ce soit ceux qui se ressemblent le plus, dans le point commun des rapports ou relations qu'ils créent pour nous.
Ces relations, que la synthétopsie nous découvre, existaient dans le groupe du moment où il était formé ; mais nous n'en avions pas la notion à part ; la synthétopsie nous la donne. Ainsi, dès qu'on a vu ou touché des particules matérielles placées en ligne droite, il y a eu la relation de rectitude entre les sensations excitées par ces particules ou associées organiquement par l'œil ou le tact. Mais pour avoir à jîart la notion de cette rectitude, idée synthétoptique individuelle, il faut une s3mthétopsie.
Lettre à M, de Biran (])
Une autre considération qui m'oblige à borner à quatre systèmes correspondants, comme je vous l'ai expliqué autrefois, aux quatre catégories de Kant, ceux que l'on doit admettre dans l'analyse de notre intelligence, c'est de voir d'abord deux primitifs, indépendants l'un de l'autre, le sensitif et V actif, dont le premier nous révèle ce que nous sommes relativement à d'autres êtres, en nous apprenant comment nous
(1) Ba., p. 257.
sommes modifiés par eux ; et le second, ce que nous sommes en nous-mêmes et indépendamment du reste; c'est de voir ensuite deux autres systèmes, en quelque sorte supplémentaires, qui ne sont plus immédiatement destinés à savoir ce que nous sommes, mais ce qu'est un objet quelconque dont nous étudions les propriétés, en examinant, comme lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes dans les deux premiers systèmes, ou ce qu'il est par rapport aux autres objets d'étude auxquels alors nous le comparons, c'est le troisième système ; ou ce qu'il est en lui-même, c'est le quatrième système. Par un objet d'études, j'entends non pas un être hors de nous exclusivement, mais tout ce que nous pouvons étudier : une de nos sensations, un groupe cVidées, une conception, un être hors de nous, etc., quoi que ce soit enfin. *
De la coordination Premier système. — Sensations ou impressions
CeUes du tact ou de la vue se coordonnent nécessairement, à l'instant où on les reçoit sur des points de l'organe, avec celles qu'on reçoit en même temps sui- d'autres points du même organe : premier mode de coordination : contuition. Celles de tous les sens contractent, par la répétition simultanée, un autre genre d'union, en vertu de laquelle elles rappellent les traces ou images les unes des autres : deuxième mode : association.
Enfin, dans les rêves, rêveries et bien d'autres circonstances, ces mêmes images se groupent spontanément et presque arbitrairement pour représenter ce qu'on n'a jamais perçu ; troisième mode : agrégation.
Deuxième système (1)
C'est la distinction du Moi d'avec les objets qui deviennent par là hors du Moi. Ce système résulte immédiatement du déploiement de l'activité ; il donne en outre du moi et du non-moi la durée, la causalité, etc.. L'élément constitutif de ce sj^stème est Vautopsie (vue de l'être). Cette sorte d'élément s'unit nécessairement en nous avec tout ce que nous éprouvons, avec les phénomènes du premier système, et en même temps au dehors avec les résistances éprouvées ; c'est là le premier mode de coordination de ce système : cognition. Nous attribuons aux mêmes existences extérieures toutes les sensations qui viennent et s'en vont avec la résistance, la seule chose que nous en sachions par cognition. Voilà le deuxième mode : attribution.
Enfin nous admettons des existences extérieures dont nous n'avons jamais éprouvé de résistance, dans les groupes d'images formés dans notre entendement, soit par contuition, soit par association, souvent même par simple agrégation, comme dans les rêves. C'est là le troisième mode d'union entre les éléments de ce système et ceux du précédent : Induction. Nous devons à ce phénomène tout ce qu'on doit nommer croyances, vraies ou fausses ; elles ne sont et ne peuvent être que des traces d'induction.
Troisième système : comparatif
L'élément constitutif de ce système est l'acte par lequel
(1) NoiLs n'hésitoiis pas à transporter ici le titre que Barthélémy Saint- Hilaire place à la fin de ce paragraphe après le mot « attribution ». (P. T.)
nous apercevons, soit des rapports, soit des relations entre nos modifications, tant entre celles que nous Ae rapportons qu'à nous-mêmes, qu'entre celles que nous attribuons aux existences extérieures. C'est cet acte que j'appelle perception des rapports. On ne peut apercevoir un rapport sans qu'il s'unisse nécessairement et immédiatement aux termes comparés.
Premier mode de coordination des rapports ou relation : jugement. La plupart des rapports sont établis par nous, en vertu d'enchaînements d'idées, entre des termes que nous n'avons point ou ne pouvons pas comparer immédiatement. Deuxième mode : déduction.
Enfin les idées de rapports, de relations, toutes les idées générales qui sont les traces des rapports de ressemblance aperçus, se groupent encore mieux que les images pour former à volonté ou autrement des idées de choses inconnues. Troisième mode : combinaison (1).
Voilà douze phénomènes bien distincts. La nature même de notre intelligence ne permet pas de penser qu'il y ait d'autres phénomènes intellectuels essentiellement différents de ceux-là.
11 janvier (2).
Votre lettre m'a fait un grand plaisir, mon cher ami, et j'attends votre tableau avec la plus vive impatience. Je vais en attendant vous faire quelques observations sur ce que vous en dites :
1° Vous pensez que je classe les phénomènes d'après
(1) Le quatrième système manque. Tandis que le troisième est constitué par la perception des rapports de ressemblance, le quatrième ou synthétopsie consiste dans la perception des relations. (P. T.)
(2) Ba., p. 260.
leurs ressemblances, à la manière des physiciens et des naturalistes ; et vous aimez mieux les ranger d'après les facultés qui les produisent. Je crois qu'à cet égard j'ai fait précisément comme vous. J'ai distingué mon premier système (le système sensitif ) par le seul caractère de ne contenir que des phénomènes dont on peut concevoir l'existence sans le déploiement de l'activité. Les divers phénomènes que je réunis dans ce système n'ont que cette seule ressemblance. Ce sont la sensation, l'association, l'agrégation (comme dans les rêves et les vagues rêveries), l'affection, le mouvement instinctif ou protocinèse, l'agitation causée par l'espèce d'affection que Condillac nomme inquiétude et les traces que ces phénomènes laissent après eux. Je nomme ce système sensitif parce que tous ces phénomènes sont produits par les mouvements excités dans les organes des sens, externes ou internes. Dans mon second système, j'ai mis tous les phénomènes dont la cause est dans le fait primitif de la distinction entre notre propre existence et celle d'autres êtres, fait primitif dû au premier déploiement (1), tel qu'il a heu dans l'enfant d'un à deux ans. L'action se porte généralement au dehors, s'exerce à mouvoir les membres, etc.. Il y a un Moi distinct, mais uni aux modifications simultanées, cause de nos mouvements sans que l'idée de causalité soit réfléchie et mise à part. Ce système est celui de l'enfance de l'intelligence humaine comme le précédent est celui de l'huître. Comment vous étonnez-vous d'y voir les croyances et les émotions ? Ne sommes-nous pas convenus que dans l'être purement passif, il ne peut y avoir ni durée, ni succession, ni passé, ni avenir, ni rien de relatif à quelque chose d'absent, par conséquent
(1) H faut probablement ajouter : de l'activité. (P. T.)
ni crainte, ni désir, ni croyance, tous phénomènes dont la cause est dans la distinction de notre existence d'avec les objets extérieurs? C'est donc moi qui range les phénomènes d'après leur cause, quand je place ceux-ci dans le second système.
Vous trouvez quelque chose de sensitif dans les émotions (désirs, craintes, terreurs, etc. ..)^ Serait-ce que par hasard vous auriez lié au mot sensitif l'idée de plaisir ou doulem-? Moi je n'y joins que l'idée d'être causé par un mouvement des organes des sens. Être agréable ou pénible est une ressemblance à la manière des physiciens et des naturalistes ; ce n'est point d'un tel caractère que je tiendrai jamais compte. Je range tous les phénomènes d'après leurs causes, qui sont nos facultés. On vient de lire à un criminel sa sentence ; il n'y a de sensitif que les sons qui ont frappé son oreille, et qui sensitivement ne l'affecteraient nullement ; mais la croyance que cette sentence sera exécutée le lendemain, la connaissance du temps futur, celle de la puissance des autres hommes qu'il n'a connue que par la sienne propre, voilà ce qui produit en lui cette épouvantable émotion, dont tous les éléments, toutes les causes sont dans le système actif primitif. Je sais comme vous que l'émotion produit souvent la croyance ; mais plus souvent encore, comme dans le cas de ce criminel, et mille autres, c'est la croyance qui produit l'émotion. J'ai mis l'émotion à la suite de la croyance, comme l'affection à la suite des phénomènes représentatifs de la pure sensation, sans vouloir par là les regarder comme postérieurs, mais parce que, mettant dans chaque système des phénomènes représentatifs et d'autres affectifs, il fallait bien pour l'uniformité placer les uns toujours les premiers et les autres après. Le choix à cet égard étant arbitraire, je me suis conformé à l'ordre
usité généralement sans contredire poui- cela la primauté, relativement au temps, des affections par (1) les sensations.
Observez bien que dans mon langage sensation veut dire la partie non affective des modifications produites par les sens. Ce n'est qu'un abus de mots qui a fait attacher au mot sensation des idées de peine et de plaisir.
Je n'ai rien compris à ce que serait un système sensitif composé, ni comment on y admettrait des phénomènes qui supposeraient nécessairement un développement de l'activité et ne seraient pas dus aux mouvements excités dans les organes des sens. Je pense que vous y renoncerez quand vous aurez réfléchi à ce que je viens de dire, à moins que vous ne vouliez renoncer à classer les phénomènes par leurs causes. Au reste, ce serait précisément mon second système, où je n'admets rien de véritablement réfléchi, tout ce qui l'est devant être réservé pour le quatrième système.
Je vous prie d'examiner de même mon troisième et mon quatrième système. Vous ne verrez dans l'un que les phénomènes dont la cause est dans la faculté d'apercevoir : 1° Les ressemblances et dissemblances qui nous fournissent les idées générales ; et 2» les relations, qui nous donnent les notions. C'est pour cela que la combinaison est dans le troisième sj^stème ; car ce n'est qu'avec des idées générales qu'on peut former des conceptions des choses qu'on n'a pas vues : le poète, le romancier, l'artiste conçoivent ce qu'ils créent, avec des idées de cette classe que je nomme simplement idées.
Je n'ai pas compris comment vous trouviez du vague dans les mots de combinaison et conception. Le
(1) Ne faut-il pas lire : « sur » ? (P. T.)
mot combinaison a un sens éminemment actif qu'il doit à sa racine : ce verbe combiner, tout le monde l'emploie précisément dans le sens que je lui donne, et je ne sache pas qu'on n'en ait jamais fait un autre usage. C'est droprement l'action de combiner que je prends par extension pour le résultat de cette action. Quant à la conception, n'est-ce pas la représentation d'une chose qu'on n'a pas vue, mais qu'on a conçue d'après une combinaison? Ainsi je conçois, j'ai la conception de la tour octogone de porcelaine qu'on dit être à Pékin : mais je me souviens du Louvre ; c'est un souvenir, mot opposé en ce sens à conception.
Voici, mon cher ami, une phrase de votre lettre qui m'a bien autrement surpris? « Comment confondre en effet ce qui est passif avec ce qui est actif, une sensation par exemple qui s'avive par elle-même au point de devenir exclusive, avec un mode perçu qui s'éclaircit ou se distingue par un acte d'attention ? » Cela serait bon à dire à ceux qui peuvent dire une teUe sottise. Mais comprenez-vous si mal mon tableau que vous n'ayez pas vu que le mouvement organique qui avive une sensation, est dans mon premier système parmi les protocinèses, que l'attention (mal à propos nommée dans le cas présent) donnée spontanément à l'objet qui nous effraye, est une incitation, que l'attention volontaire, la seule qu'on dût nommer attention, est une volition, etc....
Après le reproche de ne pas établir mes divisions sur les causes des phénomènes que je classe, et que vous voyez, par ce qui précède, venir surtout de ce que je ne vous ai pas exposé les raisons qui placent chaque phénomène dans sa classe, vous passez, mon cher ami, à l'objection de la symétrie qui règne dans mon tableau. N'avez-vous pas remarqué qu'elle est une suite nécessaire de la marche
488 COKRESPONDANCE DE MAINE DE BIEAIT
que m'a tracée cette idée sans laquelle je me serais infailliblement égaré dans ce labyrinthe? : tout phénomène laisse une trace de même natvire que lui, qui doit par conséquent être placée à côté de lui dans le même système. Il ne peut y avoir dans un système que le phénomène primitif de ce système, la trace de ce phénomène et les diverses coordinations, soit entre ce phénomène, soit entre sa trace, et d'autres phénomènes du même système ou des systèmes précédents. Or, ces coordinations se forment ou à l'instant du phénomène, ou postérieurement entre sa trace et d'autres phénomènes. Ainsi les sensations s'unissent par des associations, et leurs traces (les images) par des agrégations. L'autopsie donne naissance aux attributions ; la comparaison aux jugements et le phénomène premier du quatrième système, ce que je voulais nommer synthétopsie, aux déductions. Ce n'est que postérieurement qu'ont heu dans le deuxième système les croyances, dans le troisième les combinaisons, dans le quatrième les opinions, etc.. Mais ayant remarqué que les coordinations qui s'établissent dès l'instant où le phénomène naît sont de deux sortes, suivant qu'elles résultent immédiatement et nécessairement de la coimaissance des phénomènes ou qu'elles dépendent d'autres circonstances, telles que des phénomènes précédents, des habitudes acquises, etc., dès lors j'ai dû subdiviser en deux par des épithètes l'association, l'attribution, le jugement et la déduction. Ce n'est donc pas moi qui établis cette symétrie. Ce n'est pas non plus la nature par une sorte de hasard. C'est une suite nécessaire de ce que nous ne pouvons concevoir rien autre dans tout ce qui est représentatif que les éléments dont se composent nos représentations (dans le sens général que les Allemands donnent à ce mot)
AMPÈRE A aiAENE DE BIBAN 489
et les divers modes de coordination établis entre ces éléments, et qui ne peuvent être qu'immédiats ou médiats, ou postérieurs à la naissance du phénomène. Je m'exprime si mal que je crains bien de ne pas me faire entendre. C'est cependant une idée bien simple» Nous sommes d'accord qu'il n'y a que quatre sortes d'éléments, dans tout ce que nous concevons : la sensation, l'autopsie, la comparaison ou perception des rapports de ressemblance, et enfin la perception des relations que je voulais nommer synthétopsie. Il ne peut donc y avoir que quatre systèmes dans le tableau de l'entendement. Le premier doit comprendre les sensations, leurs traces et les diverses manières dont elles peuvent s'unir passivement ; le second l'autopsie et tout ce qu'elle produit en s 'unissant aux phénomènes du premier système. Ce système que je nommais autopsique, appelons -le système mixte et vous ne serez plus surpris d'y voir tous les phénomènes comme la croyance, l'émotion, etc., qui ne peuvent exister sans le premier déploie" ment de l'activité qui constitue le Moi se sentant uni à ses modifications, en produisant de nouvelles, et donnant naissance aux idées de succession, de passé et d'avenir.
Dans le troisième système on doit mettre tous les résultats de la comparaison des phénomènes des deux systèmes précédents, d'où les idées générales tant en elles-mêmes que comparées à leur tour entre elles et aux sensations, et y joindre les produits de l'imagination formés avec ses idées générales, produits que j'ai nommés combinaisons. Le phénomène caractéristique du quatrième système étant de voir, dans un groupe déjà formé, les relations qu'établit entre ses éléments le mode de coordination de ces mêmes éléments, en vertu d'une
attention essentiellement active fixée sur ce groupe ; il faudra comprendre dans ce système toutes nos idées de relations, les déductions ou raisonnements auxquels elles donnent naissance exclusivement, et toutes les conséquences soit rigoureuses, soit probables que nous en déduisons.
D'après cette marche si lumineuse et si naturelle à ce qu'il me semble, jointe à ce qu'outre les quatre phénomènes élémentaires de chaque système et leurs traces, il ne peut y avoir que des coordinations entre les uns et les autres, et que ces coordinations ont lieu ou en même temps que le phénomène et par les mêmes causes, ou en même temps que lui par d'autres causes, telles que des phénomènes précédents, des habitudes acquises, etc. ou enfin postérieurement au phénomène, entre sa trace et d'autres phénomènes ; d'après cette marche, dis-je, on ne peut être conduit qu'à mon tableau, sauf les mots que vous pouvez changer à votre gré.
Pour que je pusse abandonner ce tableau, oii tous les phénomènes sont classés d'après lem-s causes et où le nombre de ces phénomènes est déterminé a 'priori par les premières lois de notre entendement, pour que je pusse lui en préférer un autre, il faudrait me faire voir : 1° que cet autre système n'est pas une classification arbitraire, mais un résultat immédiat des lois primitives de notre entendement ; 2° il faudrait me montrer a 'priori comment ces lois fixent le nombre de ces phénomènes comme ils sont dans cet autre système ; 3° me faire voir que mon tableau contient des phénomènes qui peuvent être réduits à un moindre nombre, ce qui ne se peut puisqu'il y n'y en a aucun qui ne diffère essentiellement de tous les autres ; 4° qu'il y a quelque chose dans l'entendement qui ne se trouve pas dans mon tableau. C'est
ici la vraie pierre de tonehe de la vérité. Je ne connais pas le vôtre qui est encore en route, et je suis prêt à parier qu'aucun des phénomènes que vous y avez indiqués ne rentrera dans un des miens, tandis que je suis presque sûr que vous en aurez oublié. Je vous dirai alors où est dans votre tableau la place de la démonstration du carré de l'hypoténuse, celle du syllogisme, celle de riHade, celle de la croyance des Mahométans sur la lune partagée en devix d'un coup de sabre ; tout cela a sa place marquée dans mon tableau ; tous ceux du vôtre s'y trouvent aussi d'avance ; je vous le montrerai dès que je l'aurai reçu.
L'idée de chaque phénomène de mon tableau est absolument indépendante du mot dont je me sers pour la représenter. Je ne sais si vous avez le même avantage ; je lui dois de pouvoir changer mes mots à volonté sans rien changer à mes idées. J'aime autant Intuition intellectuelle que Synthétopsie pourvu que vous n'appeliez plus Intuition la partie représentative des sensations : ce sont là deux phénomènes diamétralement opposés. Par synthétopsie j'ai entendu non pas la vue du groupe, comme vous semblez le supposer, mais la vue du mode d'union des éléments du groupe, par laquelle on met à part la notion de ce mode d'union comme la causaUté, le nombre, la forme, etc.. Si vous appelez cet acte éminemment actif Intuition comme exprimant l'action de voir dans le groupe (de la préposition in [dans]), alors il faudrait nommer l'autopsie Intuition primitive, vue en dedans du Moi. J'aimerais miUe fois mieux cette expression que celle d'aperception, mot aussi vague qu'insignifiant, puisqu'on aperçoit aussi bien les sensations et les rapports de ressemblance que le moi et ses relations.
J'aimais assez l'analogie grammaticale des mots Autopsie et Synthétopsie, les deux phénomènes qu'ils représentaient ayant une telle analogie que l'un est comme un progrès ultérieur de l'autre.
Comment pouvez-vous, mon cher ami, consentir à désigner un phénomène si simple et si primitif par cette longue périphrase : « aperception immédiate interne? »
Croyez-vous que l'analogie de mes quatre systèmes et des quatres catégories de Kant auxquelles je n'avais point songé en le composant, soit l'effet du hasard? N'est-ce pas phitôt un résultat des lois de notre entendement? Avez -vous fait attention que le nouveau phénomène, qui donne naissance au système dont il forme le premier point, se combine avec tous les phénomènes des systèmes précédents ?
1° Le moi enfantin du second système avec les phénomènes précédents ; 2° la comparaison avec tous les phénomènes des deux systèmes précédents, qu'elle nous conduit][également à classer et à dénommer ; 3^ l'intuition intellectuelle ou synthétopsie avec toutes les coordinations fournies par les trois autres systèmes, où elles découvrent, dans celles du premier, les relations de nombre, de figure, d'étendue, d'où naissent toutes les déductions mathématiques ; dans celle du deuxième système, les relations de causalité, de succession, de substance et d'accident, d'existence, etc., d'où naissent toutes les déductions des sciences métaphysiques et morales a priori; enfin dans les classification du troisième système les relations de compréhension, source de toutes les déductions logiques, du syllogisme, etc. Ce n'est qu'en partant de ce point de vue que j'ai pu me faire une idée nette de ces trois sortes de déductions et des nuances qui les caractérisent, sans empêcher qu'elles
découlent toutes d'un principe unique, que je vous énoncerai dans une prochaine lettre, et qui est le fondement de toute connaissance nécessaire, comme la théorie des hypothèses exphcatives est la base de toute connaissance nouménale objective. Je suis bien convaincu, mon cher ami, que vous ne connaissez bien encore ni les principes, ni la marche nécessaire, ni les applications de ma théorie, ou plutôt de celle de la nature même de mon entendement; je le vois jusque dans votre dernière lettre. Je crois même que sans cela vous ne me proposeriez pas de remplacer le mot autopsie par celui d'aperception immédiate interne, qui me semblerait plus propre à désigner l'application de l'intuition intellectuelle au phénomène de l'autopsie et à la causalité qu'il contient que ce phénomène lui-même. Cette apphcation est un acte de la raison réfléchie qui ne peut appartenir qu'au quatrième système. Je ne j)uis vous en écrire davantage sans avoir vu votre tableau. S'il n'était pas encore parti, envoyez-le moi de grâce et sur-le-champ. Je meurs d'impatience de le voir. Répondez -moi aussi, je vous en conjure, sur tous les points que j'ai indiqués de mon mieux dans cette longue lettre. Y a-t-il des choses que vous n'admettiez pas ?
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de toute mon âme.
Lyon, le 12 juillet 1812 (1).
Je suis arrivé, mon cher ami, avant-hier 10, dans cette ville. Hier M. Ballanche n'a remis votre lettre. Je serai
(1) Ba., p. 270.
à Paris du 25 au 26 juillet, et j'ai bien peu de temps poii^ vous répondre ; car nous sommes tellement surchargés de besogne que je ne sais comment nous en viendrons à bout. Cependant cette lettre m'a fait tant de plaisir en me donnant de vos nouvelles, dont j'étais privé depuis bien longtemps, que je commence à vous écrire un mot à la hâte, sans savoir seulement si je pourrais achever ma lettre. En reconnaissant votre écriture sur l'adresse, j'éprouvai une bien vive satisfaction ; mais elle a été cruellement empoisonnée par ce que vous me dites de l'état de votre santé ; j'espère qu'elle continuera à s'améhorer, et que ce voyage aux eaux qui me prive du plaisir de vous trouver à Paris, la rétablira complètement.
Je conviens avec vous, mon cher ami, qu'il m'est presque impossible de me faire entendre par lettres sur les points de ma' théorie psychologique. L'explication de vive voix peut seule vous en donner une connaissance complète ; je veux seulement vous présenter ici un aperçu de ce que je pense sur les deux ou trois points où nous différons le plus et d'abord au sujet de votre premier système.
Je l'admets bien comme vous pour système affectif pur et primitif; mais vous êtes convenu mille fois avec moi qu'il y avait un système sensitif représentatif indépendant du Moi, qui a lieu chez les animaux, et qui par conséquent n'est pas du tout, comme vous semblez l'indiquer dans votre lettre, une sorte de résultat du système affectif pur, qui n'y contribue en rien, et du système autoptique qu'il précède nécessairement.
Le système affectif pur ne fournissant directement aucun élément à nos connaissances, c'est par le système
sensitif représentatif qu'il faut commencer le tableau de tout ce qui entre dans ce qu'on nommait autrefois entendement. Ce système sensitif représentatif lui fom'nit immédiatement les images et les divers modes d'union entre les images. Il n'y a à y considérer, comme dans les autres systèmes, sous le point de vue de l'entendement, que des éléments représentatifs et des coordinations entre ces éléments, moyen d'analyse qui ne peut nullement s'appliquer au système affectif pur. Faites donc de ce dernier tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous en traitiez tout à fait à part et par une méthode qui lui soit particulière, en évitant de le présenter dans un même tableau avec les quatre autres systèmes de phénomènes relatifs à l'entendement, dont il détruirait toutes les analogies. Qu'il soit hors de rang, et je suis content, pourvu que le système sensitif représentatif qu'on trouve dans votre tableau soit bien reconnu comme un système primitif et indépendant de tout autre. J'y ai beaucoup travaillé pendant cette tournée, et je suis persuadé que vous adopterez les résultats de cette recherche, qui me paraissent très bien s'acborder avec l'ensemble de vos recherches. Je vous les communiquerai quand vous serez à Paris.
Au sujet de votre intuition, que je veux ramener à sa signification primitive ; regarder dedans, in tueri, je n'ai qu'un mot à vous dire :
1° Cette signification s'accorde parfaitement avec le sens dans lequel presque dans les métaphysiciens ont employé les mots : intuition, vérités intuitives, connaissance intuitive pour toutes les vérités abstraites qu'on aperçoit immédiatement. Je vous ferai voir aisément que l'intuition de Pestallozi en est un cas particuher, puisque c'est une méthode où, au Heu de trouver les règles de
l'arithmétique par le raisonnement, on les voit immédiatement par ce que j'appelle l'intuition, dans un groupe formé de lignes, etc.;
2° S'il était possible de trouver, de quelque manière que ce fût, un mot pour désigner cette vue immédiate des rapports nécessaires qui est le premier phénomène du quatrième système, et qui en fournit tous les éléments, je n'insisterais pas sur cet emploi du mot intuition. Mais cela est tellement impossible que, depuis que nous écrivons là-dessus, vous n'avez pu vous-même en trouver un à me proposer : car, celui de réflexion, outre qu'il n'a dans son étymologie aucun rapport à ce dont il s'agit, que dans le sens oii l'a pris M. de Gérando, il n'en est qu'un cas très particuher et que, dans le sens ordinaire de la langue française, il s'appUque à tout emploi de nos facultés, quelles qu'elles soient, où l'on médite sur un objet quelconque. Réfléchissez, dit-on, tous les jours, faites des réflexions profondes sur ce sujet important. Je crois absolument impossible, quelque précaution qu'on prenne, d'empêcher la masse des lecteurs d'entendre ce mot dans son sens vulgaire, par la force de l'habitude, et de s'exposer à être aussi mal compris que Locke l'a été pour s'être servi de ce mot. Vous savez que cela a été au point qu'on croit encore généralement, quoique bien à tort sans doute, qu'il est du nombre des philosophes qui n'ont vu partout que la sensation.
Vous ne voulez sans doute pas vous exposer à n'être nullement compris ; vous parviendrez à l'être en employant le mot Intuition, comme moi, parce que ce mot n'étant pas vulgaire, on est encore à temps de lui fixer un sens, d'accord d'ailleurs avec son étymologie, et qui s'écarte à peine de la signification que lui ont donnée la plupart des métaphysiciens.
Enfin, ce qui me paraît devoir achever de vous en décider, c'est que vous pouvez très bien vous passer de ce mot dans l'exposition du système sensitif, où vous vouliez l'employer, puisque vous me dites vous-même que vous pouvez adopter à sa place le mot Impression. Faitesmoi encore cette concession ; et nous pourrons, du moins dans les écrits que nous préparons, parler à peu près la même langue.
Je vous prie, mon cher ami, de me répondre là-dessus le plus tôt que vous pourrez.
Roanne, le 21 juillet (1).
11 ne m'a pas été possible, cher et excellent ami, d'achever cette lettre à Lyon ; je l'y avais écrite à plusieurs reprises, je viens...
Paris, le 26 juillet (2).
J'ai été interrompu en commençant à vous écrire, mon cher ami, par le directeur du collège de Roanne, et depuis, toujours avec lui ou ses élèves, ou dans la voiture, je n'ai pu seulement entrevoir la possibilité de reprendre cette lettre. Il me reste à vous demander comment vous me dites que d'après ma définition de l'Intuition, les notions qu'elle laisse seraient composées, parce qu'elle aurait lieu dans un groupe. Sans doute, le groupe est composé ; mais les nouveaux rapports aperçus entre les parties de ce groupe en sont-ils moins des éléments simples? Il est bien clair que ces nouvelles rela-
(1) Ba., p. 274.
(2) Ba., Ibidem.
tiens sont ce qu'il y a de plus simple dans notre entendement, considérées comme elles le sont dans ce système, en elles-mêmes et indépendamment des parties du groupe entre lesquelles elles existent.
Une ligne droite est, comme une courbe, un groupe composé d'une infinité de points. La relation de rectitude entre ces points, que l'intuition nous révèle entre les points de la droite et non entre ceux de la courbe, est une notion simple. Je ne dis pas que le Moi fut donné par l'intuition, mais bien la causalité distinguée du Moi et considérée en elle-même. Dès le second système, le Moi existe, mais groupé en une seule complexion avec l'effet produit. L'intuition nous découvre entre ces deux parties du groupe, savoir : le Moi et l'effet produit, la relation de causalité, celle de liberté, etc.. qui sont encore des notions simples. Je n'ai pas compris du tout ce que vous m'avez dit sur la ligne droite. Dans le sens que je donne au mot groupe, elle est évidemment un groupe de points; car j'entendais par groupe, dans ma définition, tout ce qui est composé. Mais ce n'est pas dans le groupe de la ligne droite seulement qu'on peut voir par intuition qu'elle est plus courte qu'une courbe. Il faut pour cela que la droite se joigne à .leurs (1) extrémités et ne forme qu'un seul groupe de points, qui est le contour, en partie droit et en partie courbe, qui renferme un espace de toutes parts. C'est entre les deux parties, l'une droite et l'autre courbe de ce contom: entier qu'on ajjerçoit le rapport de plus grande longueur dans la partie courbe, rapport précisément et uniquement fondé sur l'union de ces deux parties en un seul contour (groupe total) ; car lorsqu'une droite et une courbe ne sont pas ainsi
(1) Ne faut-il pas lire : à ses ? (P. T. )
réunies en un seul contour, la droite peut être de mille lieues et la courbe de quelques lignes, parce que séparées l'une de l'autre ainsi,
ce sont deux groupes de points indépendants l'un de l'autre et qu'unis ainsi en un seul contour, ce sont deux parties d'un même groupe dont l'existence entraîne nécessairement la relation AEB>AB. Cette relation, comme toutes celles qui sont connues par intuition, est indépendante de la nature des lignes, soit qu'elles soient ainsi vues ou touchées, ou seulement conçues dans l'imagination.
C'est parce que les notions sont ainsi indépendantes de la nature des éléments du groupe où on les aperçoit qu'il n'y a point de contradiction à les supposer exister dans les noumènes. Il y aurait absurdité manifeste à y supposer toute autre chose. C'est j^ourquoi le phénomène que j 'ai appelé déduction (le dernier du quatrième système) se compose entièrement de notions fourmes par des inductions (1), mais transportées où elles n'ont
(1) Probablement pour « intuition ». (P. T).
été ni pu être aperçues; ce qui est en analogie parfaite avec la formation du quatrième phénomène dans chacun des trois autres systèmes. Il n'est pas moins évident que le troisième phénomène du quatrième système (le raisonnement) n'est aussi qu'une chaîne de jugements, dont chacun résulte immédiatement d'une intuition. L'analogie est encore ici complète entre les quatre systèmes. Je n'ai pas compris du tout comment elle vous avait échappé, et comment vous n'avez pas vu que c'est précisément dans le quatrième système que les trois modes d'union entre les éléments de ce système dérivent le plus immédiatement de ces éléments eux-mêmes.
Vous me parlez du choix souvent si difficile des termes intermédiaires. Sans doute qu'en passant par différents termes intermédiaires, le raisonnement conduit à différents résultats, et qu'il faut les choisir quand on veut arriver à un résultat déterminé. Mais cela empêche-t-il que chaque terme intermédiaire soit, dans le raisonnement, lié au suivant par une relation intuitive? Et d'ailleurs le choix lui-même des termes intermédiaires peut-il se faire autrement que par un jugement, suite immédiate d'une autre intuition par laquelle nous voyons que tel terme intermédiaire conduira à tel résultat ?
Voici ce que je me charge de vous démontrer, dès que nous nous re verrons : 1° la théorie de l'identité des idées sous des signes différents, regardée comme l'origine du jugement et du raisonnement, est ce que les hommes ont jamais inventé de plus faux et de plus ridicule : ou les idées sont réellement identiques, et alors il n'y a qu'une chose à dire ; c'est que A est A, sans aucun jjrogrès possible. Voyez le chapitre de Locke sur la sottise des jugements identiques.
20 II n'y a point de conclusion sans prémisses ; il
AHIPERE A MAINE DE BIEAN 501
faut un point de départ. Où le prendre dans ces jugements reconnus dans tous les siècles comme évidents, excepté par quelques métaphysiciens systématiques, comme ceux-ci : L'espace ne peut avoir ni plus ni moins de trois dimensions : une dioite, qui a deux points également distants d'une autre, à tous ses autres points à la même distance de cette dernière ; c'est le fameux théorème qu'on n'a jamais pu démontrer ; rien ne peut commencer sans une cause qui détermine son commencement à l'époque où il commence {ex nihilo nihil) ; la volonté de l'homme est la cause de ses actions, etc. Où prendre, dis-je, des prémisses? Ces prémisses (1) ne peuvent être des jugements antérieurs : que seront -elles ?
J'ai le premier résolu cette question dont Descartes avait approché, et sur laquelle les métaphysiciens français ont tant déraisonné avec leur identité. Ces prémisses sont et ne peuvent être, pour ces jugements primitifs, que des coordinations ou unions préétablies entre les éléments d'un groupe, où l'on voit intuitivement une relation jusque-là cachée dans ce groupe. Descartes disait : « On peut affirmer d'une chose tout ce qui est compris dans l'idée claire et distincte de cette chose. » Comment quelque chose pourrait-il être compris dans l'idée d'une chose, si cette chose n'était pas complexe, n'était pas déjà un groupe?
Vous me proposez d'appeler mon intuition : analyse abstraite. Moi, je vois deux sortes d'intuitions : l'intuition analytique qui nous fait retrouver dans un groupe ce que nous y avons mis en le formant : elle nous le fait mieux connaître en prévenant les erreurs qui pourraient venir du défaut de mémoire ; mais eUe n'ajoute réelle-
(1) Il faut probablement lire : « Si ces prémisses... » (P. T.)
502 CORRESPONDANCE DE aiAINE DE BIRAN
ment rien à nos connaissances ; l'intuition synthétique qui nous fait découvrir dans un groupe ce que nous n'y avons point mis, mais qui résulte du mode même de coordination ou d'union entre les éléments de ce groupe, mode déterminé par les lois primordiales de toute existence et absolument indépendant, dans les cas dont nous parlons, de la nature des éléments coordonnés. C'est ainsi que les figures tactiles de Sanderson lui fournissaient les mêmes intuitions que les figures visibles fournissent aux géomètres qui y voient. Pour parler comme vous me le proposez, dirai-je : « Analyse analytique et analyse synthétique ( ?) » Ou cesserai-je de distinguer le raisonnement analytique oii, sans rien ajouter au groupe, on le simpUfie en rejetant successivement ce qui est inutile au but qu'on se propose et le raisonnement synthétique, où le groupe devient au contraire de plus en plus compUqué par les nouveaux éléments que chaque intuition successive en fait sortir et joint aux éléments précédents par autant de jugements? Faudrait-il enfin fonder sur un phénomène que je nommerai analyse abstraite les jugements que les Allemands ont nommés à la vérité assez mal à propos, jugements synthétiques a 'priori, et que je me suis attaché à expliquer en les ramenant à mon intuition?
Vous me demandez des exemples d'axiomes, en voici :
1° Dans un contour en partie rectiligne et en partie ciu-vifigne, la partie rectiUgne est plus courte que l'autre : ce qui ne peut se voir que dans le groupe total de tous les points du contour.
20 L'espace a trois dimensions : ce qui ne peut se voir que dans une coordination d'éléments quelconques en espace : ce qui est encore un groupe.
30 L'effort est la cause du mouvement produit dans le
AMPERE A MAINE DE BlEAN 503
bras, par exemple ; ce qui ne peut se voir que dans un groupe où entrent comme éléments : l'effort, les impressions musculaires de l'intérieur du bras et les impressions extérieures qui nous apprennent que le bras s'est mû.
Des idées, des jugemeiits et des raisonnements (1)
Vous avez vu, mon cher ami, par la lettre commencée à Lyon, que j'ai fait partir presque en arrivant ici, comment il m'avait été impossible de vous répondre plus tôt ; aussi, je ne m'excusai pas sur ce délai dont vous me faites des reproches pleins d'amitié dans celle que je reçus hier de vous, mais qui n'en ont pas moins été pénibles pour moi, en me forçant à me faire à moi-même, ou plutôt à des circonstances impérieuses, des reproches encore plus graves.
Nous voilà à présent bien d'accord sur le langage pour le quatrième système. Reste à l'être sur la théorie de ce système, théorie dont beaucoup de points nous sont communs, mais sur laquelle nous différons encore à quelques égards :
1° Vous voudriez définir l'intuition : la faculté d'apercevoir, dans les êtres simples, des relations qui dérivent immédiatement de leur existence ou qui ne sont que leur essence même.
Or, il me semble évident que le plus souvent ce ne sont pas des êtres entre lesquels l'intuition découvre de nouvelles relations, mais des abstractions de notre esprit, comme les lignes, les surfaces et même les nombres et la dépendance des espèces en général, relativement aux genres qui les comprennent. Voyez ce que j'en dirai
(1) Ba., p. 279.
tout à l'heure. Ce n'est que quand l'intuition de cause a lieu entre le moi ou l'effort et les sensations musculaires qu'il produit qu'on pourrait se servir du mot Etre ; encore les sensations ou impressions musculaires qui font nécessairement partie du groupe, comme je disais autrefois ou de la coordination, comme je dis à présent, dans laquelle se fait l'intuition, ne sont pas des êtres.
Je ne saurais dire ni que la ligne droite est un être, ni que ce soit quelque chose de simple. Chacun de ses points est un élément. La droite est la coordination de ces éléments. Je disais le groupe, en prenant ce mot dans une signification que j'avoue à présent avoir été trop générale : je n'emploierai plus le mot et je dirai coordination, pour toutes les manières possibles dont les éléments peuvent être réunis ensemble. Je n'admettrai jamais qu'il puisse y avoir entre les éléments d'autres relations que celles qu'établissent les divers modes de coordination ; car si les êtres simples réellement élémentaires étaient absolument identiques, c'est comme s'il n'y en avait qu'un. Sinon, ils seront différents, et n'ayant point de parties, ils ne pourront avon d'identité partielle. Tout au plus, pourraient -ils avoir des ressemblances ou différences ; mais cela ne donnerait heu qu'aux phénomènes du troisième système.
Descartes disait que la base de toute vérité nécessaire était qu'on devait affirmer d'une chose tout ce qui était compris dans l'idée claire et distincte de cette chose. Il n'y a évidemment rien de compris dans un élément. On ne peut donc rien affirmer d'une idée ou notion simple tant qu'elle est isolée. Il faut que le moi ou l'effort soit joint à la sensation musculaire qu'il produit, en une coordination formée de ces deux éléments, pour qu'on puisse affirmer quelque chose par exemple qu'il est la
cause de cette sensation. Je vous ai expliqué dans ma dernière lettre qu'il n'y a point de relation de grandeur entre une droite et une courbe isolées l'une de l'autre, puisque voilà une droite A B plus longue que la courbe CED que j'ai placée au-dessus.
Ce n'est que quand elles sont réunies en une seule coordination, c'est-à-dire en un seul contour qui renferme un espace de toutes parts, ainsi que cette sorte de coordination entre tous les points de ces deux lignes, qu'a lieu la relation nécessaire AB<ACEDB.
Aux idées innées près, je crois que Descartes est un des métaphysiciens dont les idées se rapprochent le plus des miennes. Il y a un moyen bien simple de voir si nous nous entendons bien, c'est que vous hsiez attentivement le chapitre viii du quatrième Hvre de Locke, dans le dernier tome de son Essai sur V entendement humain. C'est précisément l'exposition de mes principes contre la ridicule théorie de Condillac. Je me charge en outre de vous prouver, quand vous voudrez, que rien n'est plus faux que de dire, que, dans le raisonnement, les signes changent seuls et que l'idée reste constamment la même sous des signes différents. Il est bien évident que dans la fameuse propriété du triangle rectangle, l'idée complète qu'on a de ce triangle change à chaque opération ; en acquérant de nouveaux éléments, elle va toujours en se compliquant. Or, voici ce que je me suis dit : « Il est incontestable qu'il y a des vérités nécessaires, évidentes par elles-mêmes ou démontrées par des raisonnements dont chaque passage successif est évident par lui-même. Je suis parfaitement convaincu par le chapitre de Locke cité tout à l'heure, et par mes propres réflexions, que cette évidence n'est point fondée sur la prétendue identité des mêmes idées
506 CORRESPONDANCE DE MAINE DE BmAN
SOUS des signes différents. Il y a donc un autre fondement d'évidence et ce fondement auquel persomie que je sache n'avait encore pensé, j'ai eu le bonheur de le découvrir et de le mettre hors de doute : c'est que les divers modes de coordination établissent entre les éléments coordonnés des relations indépendantes de la nature de ces éléments. Ainsi Saunderson découvrait entre des points, des lignes et des surfaces tactiles, les mêmes relations que nous découvrons entre des points, des lignes et des surfaces visibles. C'est là ce que doit faire l'intuition que je définirai ainsi :
L'acte par lequel nous voyons, dans une coordination préexistante, indépendamment de la nature des éléments coordonnés, le mode même de la coordination et les relations qui en sont une suite nécessaire ;
2° Vous me dites que vous ne distinguez pas l'intuition du jugement intuitif parce que l'un ne peut avoir lieu sans l'autre.
Je pensais d'abord comme vous que l'un ne pouvait avoir heu sans l'autre, et cependant je plaçais dans mon tableau l'intuition au rang des éléments, et le jugement intuitif au rang des coordinations, pour coordination immédiate du quatrième système. Ceci tient à un de mes premiers principes en psychologie auquel j 'attache la plus grande importance ; le voici : .
Les éléments de nos connaissances ou de nos représentations ne sont point reçus ou produits par nous, isolés et ensuite coordonnés ; i].s sont en général reçus ou produits en coordination avec d'autres, en sorte que par une même circonstance organique pour les éléments passifs, ou par un même acte pour les éléments actifs, l'élément naît et est coordonné à la fois. De là les coordinations que j'appelle immédiates, et il y en a une dans
AMPERE A IMAINE DE BIRAN 507
<îhaque système. Je les nommais dans mes dernières lettres :
Pour le premier système : contiiition sensitive ;
Pour le deuxième système : contuition autoptique ;
Pour le troisième système : jugement comparatif ;
Pour le quatrième système : jugement intuitif.
La distinction de l'élément et de sa coordination immédiate est une abstraction ; car ce sont deux choses nécessairement simultanées. Mais sans cette distinction, on ne saurait rendre compte des phénomènes qu'on analyse d'une manière claire et précise. Suivons cette analyse dans chaque système.
Dans le système sensitif, une vision complète, par exemple, la vue du spectre coloré est composée d'autant d'éléments qu'il y a de points visibles. H est impossible de voir un seul de ces points, sans en voir une infinité à la fois, et par la même opération organique par laquelle l'œil nous la transmet. EUe se trouvent, par cela même qu'on les reçoit, coordonnées par juxtaposition. Cette coordination est une contuition sensitive.
Dans le système autoptique, par suite de la même manière d'analyser, j'ai vu de même que le Moi ou la perception d'effort ne pouvait naître seule et isolée, mais qu'elle était produite dans une coordination formée de cette perception du Moi et de la sensation musculaire qui est l'effet de l'effort.
Dans le troisième système, il est également impossible, absurde même, que le rapport aperçu repte isolé. Il n'est pas non plus perçu et ensuite coordonne, mais il nous est donné en coordination avec les choses qu'on a comparées. Ainsi l'acte par lequel on voit un chêne et un roseau sous le rapport de la grandeur, doit s'analyser en y distinguant la perception des raj^ports corrélatifs :
508 COKKESPONDANCE DE ]VLA.rNE DE BIEAN
être plus grand, être plus petit, c'est cette sorte de perception que je nomme comparaison, et l'union qui se fait du premier rapport avec les images ou idées déjà renfermées sous le mot chêne et l'union du deuxième rapport avec celles déjà renfermées sous le mot roseau. La preuve qu'il est indispensable de compter cette sorte d'union, que je nommais jugement comparatif, au nombre des coordinations immédiates, c'est qu'après qu'elle a eu lieu, la somme des éléments compris sous le mot chêne se trouve augmentée d'un nouvel élément : à savoir l'idée qu'il est plus grand que le roseau, idée qui fait dorénavant partie du groupe du chêne.
Or, comment méconnaître qu'il y a une nouvelle union, une nouvelle coordination toutes les fois qu'ime somme d'images ou d'idées est devenue plus complexe, s'est enrichie ou complétée d'un nouvel élément? Suivant la même marche dans le quatrième système, j'ai cru longtemps que les intuitions s'unissaient ou se coordonnaient (car ces mots sont synonymes dès qu'on prend le mot coordination dans le sens plus général que je lui donne toujours), dans tous les cas, avec les éléments oii la coordination et l'intuition avaient lieu : ce qui ne m'empêchait pas pour la même raison (que) dans les autres systèmes, de distinguer par abstraction l'intuition qui consistait, par exemple, à voir entre la ligne droite et la Hgne courbe jointes par leurs extrémités en un seul contour la relation d'être plus courte, et le jugement intuitif qui consistait dans l'union de cette relation à ce qui était déjà compris dans la notion de la ligne droite.
Les réflexions que votre lettre m'a suggérées m'ont conduit à un résultat encore plus différent de votre opinion sur la confusion de l'intuition avec le jugement intuitif. C'est qu'il arrive quelquefois que l'intuition
ne s'unit immédiatement à rien, et alors point de jugement intuitif. La notion de l'étendue, par exemple, vient de l'intuition par laquelle nous voyons la coordination des éléments juxtaposés, indépendamment de la nature de ces éléments. Cette notion loin de s'unir à eux, s'en sépare pour rester seule, à part. Aussi n'y a-t-il pas, dans ce cas, de jugement qui la suive immédiatement et indépendamment de ces éléments ; ce qui serait nécessaire pour qu'il y eût jugement intuitif. Il en est de même des intuitions auxquelles nous devons les notions de divers nombres, etc.. Voici le vrai principe des jugements intuitifs. Comme ils ne peuvent lier ensemble que des notions, il faut qu'il puisse y avoir plus d'une intuition génératrice d'autant de notions : savoir l'intuition totale de toute la coordination et les intuitions partielles de ses diverses parties. Alors le jugement intuitif unit soit l'intuition totale et une intuition partielle, soit deux intuitions partielles, d'après les relations qui existent entre elles indépendamment des éléments coordonnés. Le système . comparatif se joint à l'intuitif quand le jugement exige que les parties soient comparées, comme dans le cas où dans un contour en partie recti- Hgne, et en partie curviligne, on a, outre l'intuition totale de tout le contour, les intuitions partielles de la droite et la courbe. D'autre fois, le système comparatif n'y est pour rien ; ainsi, dans le même groupe de cinq objets, si l'on a outre l'intuition totale du nombre cinq, les intuitions partielles des nombres 2 et 3 qui y sont compris, il en résultera ce jugement intuitif 3 + 2^5. De même, l'intuition totale d'une portion de l'espace et les intuitions partielles de sa longueur, de sa largeur et de sa profondeur conduisent à ce jugement intuitif si remarquable : l'espace a trois dimensions. Il en est de
même encore, pour vous domier un exemple, de l'application du quatrième système au troisième, d'où résultent ces jugements intuitifs qui servent de base à la théorie du syllogisme : car sur quoi peuvent-ils reposer, si ce n'est comme toutes les autres vérités nécessaires, sur une chaîne d'intuitions et de jugements intuitifs? En considérant une coordination de classification on a les intuitions auxquelles nous devons les notions de classe, de genre, d'espèce, et nous voyons entre ces notions, indépendamment de la nature des choses classées, les relations exprimées par ces jugements intuitifs. L'espèce comprise dans un genre l'est nécessairement dans la classe à laquelle appartient ce genre, mais si l'on sait seulement qu'elle est comprise dans la classe, elle pourra être comprise dans le genre ou en être exclue, sans qu'on puisse rien conclure à cet égard de ce qu'elle est dans la classe. Au contraire, exclue de la classe, eUe l'est nécessairement du genre, et exclue du genre, elle peut être indifféremment exclue de la classe ou y être contenue. Dans l'intuition totale d'une chose qui a commencé se trouvent les deux intuitions partielles du temps antérieur à cette chose et du temps pendant lequel elle dure. De là, le jugement intuitif qu'elle a la raison de son commencement dans ce temps antérieur ou, si vous voulez, une cause nécessairement préexistante. Ex nihilo nihil, disaient, avec cette pleine conviction de tout ce qui est vérité nécessaire, les philosophes de l'antiquité.
3" Voici un passage de votre lettre, mon cher ami, auquel je n'aurai pas besoin de faire une longue réponse. J'avais dit que, dans un raisonnement, la dépendance entre le principe et la conséquence était moins accessible que dans un jugement intuitif. J'entendais tout bonne-
1 AMPERE A MArNE DE BIRAX 511
ment par moins accessible qu'elle exigeait dans le premier cas un travail de l'esprit dont l'autre n'avait pas besoin. J'ajoutais qu'elle était moins accessible parce qu'on ne pouvait pas en avoir l'intuition en un seul acte. Vous me demandez si l'on peut avoir une intuition en plusieurs actes. En un seul acte était un phéonasme explicatif pour élucider le sens des mots : en avoir l'intuition, comme si j'avais dit : « Il n'est pas en notre pouvoir d'avoir l'intuition de cette dépendance, c'est-à-dire de l'apercevoir en un seul acte. » Il me semble que le sens montrait assez qu'il fallait rétablir les mots sous-entendus, c'est-à-dire : de l'apercevoir.
Ce passage, d'ailleurs, faisait allusion à l'idée, selon moi très juste, que Dieu voit intuitivement, c'est-à-dire, en un seul acte, toutes les dépendances nécessaires, même celles qui exigent pour nous les plus longues déductions ;
4P Voici où je ne vous comj)rends plus du tout. Soit une suite de vérités A, B, C, D, E.., dérivant toutes successivement et nécessairement de A. Vous dites que le premier passage de A à B est seul intuitif. Alors, comment faites-vous celui de B à C, celui de C à D, etc. ? Après qu'on a rétabli dans le raisonnement les termes intermédiaires sous -entendus, dans le cas où il y en aurait, le passage de chaque affirmation à la suivante est évident par lui-même ; car s'il fallait démontrer ce passage, ce serait au moyen d'autres termes mtermédiaires, et c'est précisément ces termes que j'appelle termes intermédiaires sous-entendus et que je suppose qu'on a rétabHs. Or, un passage évident ne l'est et ne peut l'être que par un jugement intuitif. Ou bien admettez -vous un autre principe d'évidence? Si vous l'admettez, quel est-il? Je vous défie de le dire. Vous me dites textuellement : « Pour apprécier la relation de D à
E, il faut que j'aie présentes à l'esprit toutes celles qui ont précédé. » C'est ce qui est absolument faux. Prenez par exemple le raisonnement qui conduit à la solution générale des équations du troisième degré. Vous n'apercevez aucune relation entre l'équation d'où vous parlez x^-\-'px-\- q, et celle où vous arrivez
Mais rétablissez toutes les équations intermédiaires, et vous verrez que le passage de chacune à la suivante est un véritable jugement intuitif, absolument indépendant des passages qui l'ont précédé. Ainsi, quand après avoir fait X = a — 6 on est arrivé à a=*+6^=g et que de a'^-i-b^=q on conclut a^ — q — b^, ce passage n'a que faire de tout ce qui précède. C'est un vrai jugement intuitif de dire : quand a^-{-b^=q il faut que a^=q — 6^, jugement qui résulte des intuitions mêmes auxquelles nous devons les notions de somme et de différence.
Ce n'est pas que je prétende que dans chaque passage d'une notion à une autre, il n'y ait jamais d'intuition qu'entre le terme intermédiaire précédent et le suivant. Une fois qu'il est bien reconnu que le principe fondamental de tout jugement intuitif, et par suite de toute vérité nécessaire, à laquelle on ne peut arriver que par une chaîne de ces sortes de jugement formant un raisonnement, est qu'il ne peut y avoir de jugement intuitif que quand il y a dans le même groupe, ou, puisque ce mot vous déplaît, je dis dans une signification aussi générale, dans la même coordination, plusieiu's intuitions soit totales, soit partielles, une fois, dis-je, que ce principe est reconnu il est évident que quand on a fait le
passage de A à B, le groupe ou la coordination A a été augmenté de nouveaux éléments; il est devenu une nouvelle coordination A B, qui, dans sa totalité, comprend A et B et la relation qui les lie. C'est dans cette nouvelle coordination qu'on a l'intuition qui conduit à C. Souvent, il n'y a pas besoin de cette totalité ; une partie de la coordination A B suffit pour passer à C et il peut arriver que cette partie nécessaire pour passer à C ne soit que B ; ce qui est le cas particulier que j'ai d'abord examiné, où de B seul on passe immédiatement à C. C'est celui de la solution des équations du troisième degré, cité tout à l'heure et le plus ordinaire en algèbre. Mais en géométrie il faut souvent la totalité A B ou une partie de cette totalité différente de B seul ; cela ne fait rien, parce que A B est devenu une seule coordination de notions qu'on voit en masse, tout en en distinguant les diverses parties.
Suivons, par exemple, le raisonnement par lequel on démontre que, dans un triangle rectangle, le carré fait sur l'hypoténuse a une surface égale à la somme des surfaces de carrés des deux autres côtés. On part d'une coordination oîi se trouve une intuition totale du triangle et sept intuitions partielles, trois hgnes droites, trois angles et l'égaHté d'un des angles et de son supplément, égalité qui est la définition de l'angle appelé droit. On commence à concevoir une perpendiculaire de l'angle droit sur l'hypoténuse. Voilà deux nouveaux triangles qui donnent chacun autant d'intuitions que le grand, d'oÙL résulte un tout où il y a plus de vingt notions. Sans les avoir toutes présentes expHcitement, on considère les angles d'un des petits triangles et du triangle total et l'on voit que deux des angles de l'un sont égaux à deux des angles de l'autre.
On a démontré précédemment que l'égalité de deux angles entraîne la proportionnalité des côtés. Si l'on voulait que la démonstration de la propriété du carré de l'hypoténuse fût une seule chaîne de jugements intuitifs, il faudrait rétablir ici tous les termes intermédiaires en faisant sur les deux triangles de la figure toute la démonstration de la proportionnante des côtés, dans le cas de deux angles égaux. Mais si elle a été faite précédemment, on l'intercale implicitement dans la chaîne ; et l'on conclut sur-le-champ que chaque côté est un moyen proportionnel entre l'hypoténuse entière et le segment adjacent. Alors, dans le passage suivant, on opère non sur le triangle dont un angle est droit, mais sur le triangle dont chacun de deux plus petits côtés est moyen proportionnel entre le plus grand des trois côtés et le segment adjacent.
Le raisonnement se conduit toujours de la même manière, soit en passant d'une notion à la suivante par un jugement intuitif, soit en intercalant une chaîne de jugements intuitifs qui, si elle était rétablie dans toute son intégrité, ferait que tout le raisonnement ne serait qu'une seule chaîne de jugements intuitifs.
On voit qu'il y a deux manières de procéder dans le raisonnement ; l'une est de rétablir tous les termes intermédiaires, en répétant par exemple, sur le triangle total et un des triangles partiels dont je viens de parler, tout le raisonnement qui prouve que, deux angles étant égaux, tous les côtés sont proportionnels ; ou en se servant de ce que cela a été démontré précédemment, en faisant le passage, sur-le-champ, d'après le souvenir que l'on a de la vérité de cette dépendance. C'est ce que j'ai appelé intercaler, ou sous-entendre une partie du raisonnement. Dans le premier cas, on rétabht au
contraii'e tous les passages en détail ; alors il n'y a plus dans le raisonnement qu'une chaîne de jugements tous intuitifs. Mais si l'on était toujours obligé de le faire, les sciences de dépendances nécessaires ne feraient aucun progrès, parce que les moindres démonstrations deviendraient tellement longues que notre intelligence n'y pourrait suffire.
Le syllogisme, suivant moi, bien loin d'être la source des vérités nécessaires, n'est qu'un moyen à la vérité très utile d'abréger les raisonnements, en se servant de raisonnements une fois faits, pour les intercaler dans la chaîne sans se donner la peine de les répéter. Ainsi, pour ne pas sortir du même exemple, on est dispensé, dans la démonstration relative au carré de l'hypoténuse, de répéter le raisonnement sur la proportionnalité des côtés des triangles qui ont deux angles égaux, à l'aide de ce syllogisme. Deux triangles qui ont deux angles égaux ont leurs côtés proportionnels.
Or, le triangle rectangle total et un des triangles partiels ont deux angles égaux.
Donc leurs côtés sont proportionnels.
Le syllogisme est bon et utile toutes les fois que la proposition générale, qui en fait la majeure a besoin d'être démontrée. Sans lui, il faudrait répéter toute cette démonstration sur l'objet particulier dont on s'occupe, et l'on n'en finirait pas. Au moyen du syllogisme, on applique cette proposition générale au cas particulier ; mais c'est encore par un jugement intuitif qu'on voit que l'appHcation est faite, c'est-à-dire que le syllogisme est bon.
Le syllogisme est au contraire inutile et même ridicule quand la majeure est évidente d'elle-même, et consiste dans un simple jugement intuitif, parce que la déduction
est aussi évidente dans le cas particulier que dans le cas général. L'enthymème est alors la seule forme sous laquelle le passage d'une notion à une autre doive être énoncée. Exemple :
On sait que B est à la fois plus grand que A et plus petit que C, donc, dira -t -on par enthymème A est plus petit que C. Voici comment le logicien aristotélique renforcé développerait cet enthymème en syllogisme :
Toutes les fois qu'une grandeur en général est plus grande qu'une autre et plus petite qu'une troisième, cette autre est plus petite que la troisième.
Or, dans le cas particulier que nous examinons, B est à la fois plus grand que A et plus petit que C.
Donc A est plus petit que C.
Qui ne voit que la proposition générale n'ajoute rien à l'évidence de la déduction vue intuitivement et dans le cas particulier indépendamment du cas général et dans le cas général indépendamment du cas particulier? Les uns ont dit que le cas général n'était vrai que parce que chacun de ces cas particuliers l'était ; ce qui est absurde, car on ne serait jamais sûr d'une vérité générale, parce qu'il serait impossible d'en épuiser, dans l'examen qu'on en ferait, tous les cas particuliers.
Les autres ont dit que le cas particulier n'était vrai qu'à cause que le cas général dont il est une des applications, était vrai ; ce qui est également absurde, puisque, dans le progrès successif de notre intelligence, la vérité particulière a été reconnue dans chacun des cas oîi elle s'est offerte, avant qu'on ne songeât ou même qu'on pût s'élever à la vérité générale.
Moi je dis que, dans le cas général et dans le cas particulier il y a, indépendamment l'un de l'autre, la même évidence, fruit d'une déduction également immédiate,
AMPÈRE A MArNE DE BIBAN 517
due à une intuition de même nature dans les deux cas.
Je vous avais parlé d'une nouvelle logique, résultat de dix ans de méditation. En voilà quelques fragments. Dites -moi le plus tôt que vous pourrez, si nous nous entendons sur tout cela.
Adieu mon cher ami, je vous aime et vous embrasse de toute mon âme.
Lettre à M. Maine de Bîrmi (1)
4 septembre 1812.
J'ai reçu, mon cher ami, votre dernière lettre, avec d'autant plus de plaisir que je vois que nous sommes enfin presque absolument d'accord sur tous les points : il n'y en a plus que deux où nous ne sommes pas d'accord, et encore à l'égard de l'un d'eux, je crois que vous n'avez pas compris ce que je voulais dire. C'est par celui-là que je vais commencer afin de réserver pour la fin la discussion la plus longue et la plus épineuse.
Suivant moi, il n'y a de jugement que lorsqu'une nouvelle idée ou une nouvelle notion augmente la somme d'éléments déjà réunis en s'y joignant, soit dans le jugement comparatif, lorsque c'est une idée de rapport de ressemblance ou de dissemblance, aperçue entre deux choses indépendantes l'une de l'autre, soit dans le jugement intuitif, lorsque c'est une notion. La description, à l'aide des signes institués, d'un groupe déjà tout formé dans l'esprit, que tant d'auteurs ont pris pour un jugement, n'est qu'une action volontaire, un emploi de notre faculté de vouloir, ce n'est point dans les systèmes de
(1) Ba., p. 294.
M. deTb. VI. — 39
l'entendement qu'elle doit trouver place, puisqu'elle n'ajoute rien à ce que nous pensions ou savions déjà.
Ainsi tout sera fixé par ces deux définitions :
10 II n'y a jugement que lorsqu'un nouvel élément, rapport, ou relation, vient grossir le groupe en s'y joignant.
2° Si ce rapport dépend de la nature des choses comparées, le jugement est comparatif ; si c'est une relation qui ait lieu, en vertu du mode de réunion ou de coordination, quel qu'il soit, indépendamment de la nature des choses réunies ou coordonnées, c'est un jugement intuitif, puisqu'il repose sur la nature même de ce mode de coordination et non sur celle des éléments et que les modes, suivant lesquels nous pouvons coordonner, sont les vraies lois de notre intelligence.
Parmi ces modes, se trouvent ceux de l'espace de la causahté, de la durée, etc.. Celui de la classification s'y trouve également ; il est aussi une loi de notre inteUigence, qui pour se développer plus tard, ne lui est pas moins essentiel. Sans elle, que serions-nous? Or, pour savoir ce qui, dans ce que nous savons relativement à ce mode, dépend d'un jugement intuitif, il faut savoir ce qui est nécessaire, aussi nécessaire que les axiomes de la géométrie, ce qui est évident dès qu'on l'examine un peu, ce qui est absolument indépendant des choses coordonnées, et ce qui n'est vrai, par conséquent, que parce que ce mode d'union existe en nous, de cette manière. Or, voici des axiomes logiques :
10 Ce qui est vrai du genre est vrai de l'espèce ; mais ce qui est faux du genre peut être vrai ou n'être pas vrai de l'espèce ; et, au contraire, ce qui est vrai de l'espèce peut être vi-ai ou faux du genre ; mais ce qui est faux de l'espèce est nécessairement faux du genre.
20 Deux propositions négatives ne peuvent entraîner aucune conséquence.
30 Deux propositions qui ont le même attribut ne peuvent conduire non plus à aucune conséquence, etc., etc.
Ces axiomes et tant d'autres qui constituent la théorie d'Aristote, sont aussi nécessaires qu'aucune autre vérité intuitive, et aussi indépendants de la nature des choses qu'on a distribuées arbitrairement dans les cadres des genres et des espèces que les propriétés du triangle rectangle le sont de la nature des couleurs ou des sensations tactiles déposées dans cette forme. Vous me dites que je suis le premier qui ait assimilé ces choses-là. Tous les métaphysiciens un peu raisonnables l'ont fait. Vous trouverez partout, excepté dans Condillac et consorts, que les lois du jugement et du raisonnement sont de la même nature et du même genre d'évidence que les axiomes et les théorèmes de la géométrie et de la métaphysique.
Aussi Kant les admet-il parmi ses jugements synthétiques a priori. Réfléchissez un peu au passage suivant : « Tout le s\^stème des connaissances humaines peut être rendu par une expression plus abrégée et tout à fait identique : Les sensations sont des sensations. Si nous pouvions, dans toutes les sciences, suivre également la génération des idées et saisir le vrai système des choses, nous verrions naître d'une vérité toutes les autres, et nous trouverions l'expression abrégée de tout ce que nous saurions dans cette proposition : Le même est le même » (Cours d'Études, Art de penser, page 125). Ce passage est cité au bas de la page 348 du tome I^r de l'Histoire des systèmes de philosophie par M. de C4érando. Et dites-moi en quoi cette théorie de Condillac, que La Romiguière répète à toutes les pages de ses paradoxes, diffère de ce qu'a répété Locke dans le chapitre des propositions frivoles
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que je vous avais cité. On dirait que vous n'avez jamais lu ses admirables Essais sur V entendement humain, quand vous ne faites pas attention que c'est un ouvrage partout opposé aux sottises de Condillac sur le temps, sur l'espace, sur la vue intérieure de soi-même, sur la nature du raisonnement et surtout sur le peu d'influence que Locke donne aux signes. Comment pouvez-vous l'accuser de penser comme Condillac, en ne regardant les jugements comme quelque chose que quand ils sont énoncés, tandis que Locke, allant trop loin dans le sens inverse, n'accorde aux signes que l'avantage de fixer les idées, et de nous fournir le moyen de ne pas oublier des propositions auxquelles il pense qu'on parviendrait également, sans leur secours, par une vue immédiate de ce qu'il appelle la convenance et la disconvenance des idées? Il réunit sous cette expression la comparaison, l'intuition et le jugement d'extériorité. Voyez les différences qu'il fait des jugements et ce qu'il dit des trois genres de connaissance : les intuitives, les démonstratives et les hypothétiques.
Mon ami, c'est ce livre de Locke et celui de Kant que vous auriez besoin de lire avant de mettre la dernière main à votre ouvrage. Vous n'avez aucune idée de Kant que VHistoire des systèmes de philosophie et l'ouvrage de Villers n'ont songé qu'à défigurer par des motifs contraires. Il s'est trompé dans ses conséquences ; maie comme il a jjrofondément marqué les faits primitifs et les lois de l'intelligence humaine! Vous vous en rapportez aveuglément à son égard à ce qu'en ont dit MM. de Tracy et de Gérando qui l'ont traité comme Condillac a fait à l'égard de Descartes et souvent de Locke : tordre ses expressions pour lui faire dire tout le contraire de ce qu'il a dit.
J'ai été bien plus surj)ris encore quand J'ai lu que vous croyez que les axiomes de la géométrie avaient quelque chose à démêler avec la ridicule identité. Nous les étudierons ensemble, et vous verrez que c'est là qu'elle est le moins api^licable. Il y a quelques-uns de ces jugements intuitifs, comme celui des parallèles, que Kant a mis au rang de ses jugements synthétiques a priori, qu'on cherche depuis deux mille ans à démontrer, quoiqu'on en voie intuitivement la vérité, de l'aveu de tous les géomètres; ces malheureuses tentatives n'ont jamais conduit qu'au cercle vicieux.
Vous me dites que vous voulez distinguer deux sortes d'intuition, l'une extérieure, l'autre intérieure ; la première pour les vérités relatives à l'espace, les autres, pour celles qui le sont à notre propre existence, à la causalité, à la durée. J'avais déjà remarqué cette distinction, en disant que l'intuition, consistant toujours à voir le mode d'union indépendamment des choses unies ou coordonnées, se subdivise en autant de sortes qu'il y a de systèmes. L'intuition appUquée aux réunions du premier système, donne toutes les notions mathématiques de nombres, de formes, etc. C'est votre intuition extérieure.
L'intuition appliquée aux réunions du deuxième système est votre intuition intérieure que j'appelais, je crois, métaphysique. L'intuition apphquée aux réunions du troisième système, que j'appelais dans la même lettre intuition logique, n'est ni moins remarquable que les deux précédentes, ni moins différente de chacune d'elles, qu'elles le sont entre elles, outre toute cette théorie d'Aristote qui vient en partie de cette troisième sorte d'intuition et en partie de la quatrième, où l'intuition, phénomène fondamental du quatrième système, se replie sur ce système lui-même. L'intuition logique est la
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faculté par laquelle le langage a été inventé, comme je vous le montrerai i)lus en détail quand vous serez ici, en vous faisant voir que le troisième système suffit seul dans l'enfant pour qu'il puisse recevoii- de ses parents un langage tout fait, mais qu'un langage ne peut être inventé que par l'application du quatrième système au troisième. Ainsi, la principale différence qu'il y a entre nous sur ce point consiste en ce que je pense que nous nous rendons compte par l'intuition de tous les modes d'miion entre des éléments quelconques, quand nous voyons ces modes, indépendamment des éléments unis. Je distingue autant d'applications différentes de l'intuition qu'il y a de modes d'union absolument différents, c'est-à-dire autant qu'il y a de systèmes. En conséquence la notion des genres et des espèces considérée indépendamment des choses classées est due à l'intuition, comme la notion d'étendue et de dm-ée indéj)endante des choses coordonnées dans l'espace et le temps. Enfin les axiomes de la logique d'Aristote, qui ont toute la nécessité et la généralité de la géométrie, et qui ne dépendent pas plus de choses rangées dans le cadre d'une classification, que celles de la géométrie ne dépendent des choses rangées dans le cadre de l'étendue, ont la même origine : l'intuition et sont également des jugements intuitifs, qui lorsqu'on passe des axiomes aux propositions qu'il faut démontrer, s'enchaînent également en raisonnements. Vous, au contraire, vous ne semblez admettre l'appHcation de l'intuition qu'aux modes d'union des deux premtrs systèmes, le sensitif et l'actif. Mais je ne vois pas comment vous pouvez alors rendre raison de ce qui est reconnu par tous les métaphysiciens, à savoir que les axiomes et les démonstrations des formes du raisonnement, déterminées par Aristote, ont toutes les pro-
priétés des axiomes et des démonstrations mathématiques.
Je crois être le premier qui ait vu l'origine de cette analogie reconnue empiriquement par les autres, et qui (^n ait reconnu le principe commun, tout en reconnaissant qu'il y a entre ces deux sortes d'application de la faculté de raisonner, la différence qu'y met nécessairement la diversité des modes d'union qui en sont l'objet. Il y a un autre point sur lequel nous aurons peut-être plus de peine à nous accorder ; car la moindre réflexion sur la question précédente ne peut manquer de vous faire voir l'exactitude de ce que je viens de vous exposer, et que ce n'est pas, lorsqu'il s'agit de cette propriété capitale de l'intelligence humaine, de classer et de dénommer tout ce qu'elle sent, connaît ou imagine, que vous pouvez refuser à l'intuition de nous faire connaître les classes, genres et espèces, et les vérités nécessaires qui en résultent, quelle que soit la classification, indépendamment de la nature des choses classées. L'autre question qui nous reste à discuter est celle de l'origine de l'étendue, que vous semblez croire possible dans un être dépouillé de sens étendus comme la rétine et la peau, tandis qu'il me semble facile de démontrer rigoureusement que cela est impossible, et que, comme dit Kant, l'étendue est la forme de notre sensibihté extérieure comme la durée est la forme de notre sensibihté intérieure : il entend par cette dernière expression ce que nous nommons l'autopsie. Il faut d'abord faire attention que l'étendue est absolument indépendante de l'extériorité, car :
1° Dans un être sentant passif et, par conséquent sans Moi et sans durée reconnue par lui, qui serait doué d'un organe tel que la rétme ou la peau, il y aurait des repré-
sentations étendues dans lesquelles cet être sentant serait aussi complètement confondu et identifié que la statue de Condillac le serait avec l'odeur de la rose. N'est-ce pas le cas où vous supposez les animaux ?
20 Dans un être actif, au contraire, privé de sens étendus, il y aurait non seulement un Moi distinct des sensations musculaires qu'il produirait, mais encore connaissant d'autres causes ou causes extérieures, quand il éprouverait des sensations musculaires qu'il n'aïu-ait pas produites. Mais ces causes seraient à l'image de son Moi, et simples comme lui. Des êtres simples sont conçus hors les uns des autres, sans qu'il y ait pour cela étendue. Ce qui la constitue, c'est la contiguïté, la divisibilité iadéfinie qui ne peut exister que dans des sensations étendues.
Vous supposez un être actif revêtu dans tous ses membres d'une peau cornée et insensible, qui soit arrêté dans ses mouvements volontaires par différents obstacles. Comment alors pourrait-il seulement soupçonner que ce sont différents obstacles?
Si sa peau était sensible, il le reconnaîtrait à ce qu'il serait tantôt arrêté par du poli, tantôt par du rude, tantôt i3ar du chaud, tantôt par du froid, etc.. Encore s'il n'y avait là qu'un point sensible, sa manière d'être serait plutôt d'être arrêté par un être unique et inétendu, tantôt poli, tantôt rude, etc., car rien ne peut lui faire distinguer le cas où il toucherait toujours le même point avec des propriétés variables, de celui où ce seraient différents points conservant chacun une même j)ropriété.
Vous me parlerez peut-être de ce que M. de Tracy appelle la sensation du mouvement. Auriez-vous oubHé qu'après en avoir discuté longtemps, vous convîntes
AMPERE A MAINE DE EffiAN 525
avec moi, il y a quelques années, que c'était un parologisme manifeste? Ce paralogisme vient de ce que nul ne réfléchit l'habitude, comme vous dites au commencement de votre premier ouvrage. En effet, Je suis dans l'obscurité, je tiens mon bras tendu et immobile par l'égale contraction des muscles fléchisserirs et extenseurs : j'éprouve une sensation musculaire ; je remue mon bras, j'en éprouve une autre. Ces deux sensations sont également hors du Moi dans le monde intérieur; j'entends par là l'assemblage du Moi et des sensations musculaires. Je m'aperçois également dans les deux cas et immédiatement que c'est moi qui suis la cause de ces sensations ; mais elles n'ont rien intrinsèquement et ne peuvent rien avoir qui donne à l'une d'elles une propriété que l'autre n'a pas. C'est uniquement parce que la vue ou le tact de l'autre main ou du reste du corps dans l'aveugle, m'ont appris que la seconde concourait constamment avec le déploiement de mon bras dans l'étendue extérieure, et la première à l'immobilité dans cette même étendue que je sais, dans l'obscurité et sans toucher mon bras avec l'autre main, qu'il change de lieu dans un cas et non dans l'autre.
La notion du mouvement n'est que celle du déplacement. On peut éprouver la sensation musculaire sans savoir qu'on se meut, avant que ces deux choses aient été nées par l'habitude et l'expérience, jjour acquérir la notion du mouvement, en tant qu'il consiste dans le déplacement; et sans cela il ne pourrait faire connaître l'étendue, et il n'y aurait même aucun rapport. Il faut, pour cette notion, avoir :
1° Une étendue immobile qui ne peut être domiée que par la sensibilité extérieure, comme dit Kant ;
2° Le temps donné ï)ar la perdurabihté du Moi ;
30 Une sensation tactile, dans le cas oii c'est la main qui se meut, qui corresponde successivement à différentes portions de l'étendue immobile. L'aveugle de naissance n'a l'étendue que parce que des portions d'étendue tactile égales au Moi (?) lui sont données, chacune, en une seule contuition dont toutes les parties sont simultanées, et qu'au moyen de contuitions successives qui ont constamment des parties communes, il se forme une seule coordination de toutes ces contuitions , comme un raisonnement se forme de jugements intuitifs successifs, jsar des termes communs aux jugements intuitifs précédents et suivants.
J'ai porté cela au plus haut degré de clarté dans une exphcation de la manière dont les résistances se placent dans l'étendue, qu'elles empruntent des sensations étendues de la vue, du tact, etc. Sans cela les résistacnes seraient des causes extérieures inétendues comme le Moi :
Tableau des jugements et des déductions qui sont formés par enchaînement
Jugement syllogistique.
Raisonnement
Jugement mathématique.
Démonstration
Jugement
noologique.
Démonstration
Jugement
docimatique
Détermination
mathématique Jugement
étiodictique Démonstration
étiodictique
noologique Démonstration métaphysique
Letttre à M. Maine de Biran (1) Mon bien cher ami, j'ai eu un bien grand plaisir en (1) Ba., p. 304.
recevant votre dernière lettre, en y lisant que vous n'êtes plus toiu-menté d'autant d'inquiétudes sur la santé des personnes qui vous sont les plus chères. J'esj)ère que vous pouvez, en attendant mieux, retrouver du moins assez <lc tranquillité pour rédiger eirtin cet ouvrage auquel jo regarde comme attaché le sort des sciences psychologiques. Ce dont je ne doute point et dont je voudrais que vous eussiez la même conviction, c'est que le succès qu'il obtiendra tant en France que dans l'étranger, dépend uniquement du parti que vous prendrez sur cette question fondamentale : Y a-t-il quelque chose de primitif qui puisse être considéré comme donnant immédiatement une connaissance nouménique? Si vous l'admettez, vous n'ajoutez rien à ce que d'autres ont déjà fait; il vous devient impossible de réfuter le kantisme, et d'établir sur un fondement solide la distinction des quahtés premières et des qualités secondes. En effet, que l'on emploie, comme Reid, les mots de sensation et de perception pour désigner cette distinction supposée primitive, ou qu'on se serve de tout autre mot, il n'importe. Comme l'esprit humain est nécessité, soit par les catégories de l'entendement, comme disait Kant, soit par une de ses lois, soit enfin par les habitudes de toute une vie, à finir par chercher ce qui se passe nouménalement dans le point de vue objectif entre les substances, il faudi-a nécessah^ement en venii* à considérer l'âme et la matière comme deux noumènes distincts, à regarder l'âme comme douée de la double faculté de recevoir des modifications de la part de la matière et d'en créer d'autres en eUe-même, vi insitâ. Soit que le concours de l'organisation soit nécessau-e dans ce dernier cas, comme vous l'étabhssez, soit que l'âme n'en ait pas besoin, comme le disent d'autres psychologistes qui admettent la pensée
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et la personnalité sans que l'âme agisse sur la matière, par une sorte d'action sur elle-même à la manière de Eichte, dans l'un et l'autre cas, la perception comme la sensation, est une modification produite par une cause extériem-e, mais dans l'âme substance, en sorte qu'elle est soumise comme la sensation aux formes subjectives de l'entendement ; et l'émesthèse est le produit de l'activité de l'âme. Ce produit est un de ses modes, mais un mode qu'elle ne reçoit pas d'une cause étrangère ; l'émesthèse n'est pas plus l'âme substance que l'intuition du bleu n'est la substance d'indigo qui donna lieu à cette intuition. De même que Descartes a fait un grand pas, confirmé par tout ce qu'on a dit depuis lui, en distinguant deux choses, savoir l'intuition et l'indigo, longtemps confondues, parce que l'usage les nommait également couleur bleue ; de même, et c'est là une de vos plus importantes découvertes, vous avez distingué deux choses, l'émesthèse et l'âme substance qu'on avait confondues jusqu'à vous, parce que l'usage est de les désigner l'une et l'autre sous le nom de 3Ioi de Je, comme vous l'avez si bien fait voir en analysant le fameux : « Je pense, donc j'existe », de Descartes. L'émesthèse certes n'est pas la substance, mais un mode de la substance de l'âme. C'est ce que j'ai toujours entendu en l'appelant un phénomène, en disant qu'il existait deux sortes de phénomènes de nature opposée : les sensations d'une part, et l'émesthèse de l'autre. Le mot de phénomène ne fait rien à la chose, mais il l'exprime nécessairement, dès qu'on appelle phénomène tout ce qui n'est pas noumène, tout ce qui est senti ou aperçu de quelque manière que ce soit. Autrement vous diriez, comme M. Royer CoUard, que tout est perdu, excepté le Moi. Ce qui ne peut se dire avec sens qu'autant qu'on nomme Moi l'âme substance.
AMPÈRE A MAmE DE BTRAN 529
Maintenant vous me dites : « Enfin, on pourrait dire que comme l'âme (force absolue) se manifeste à ellemême dans le premier effort librement déterminé, qui pose un Moi, la substance passive (l'absolu de la Matière) se manifeste à l'esprit, dès la première résistance à cet effort, qui constitue le non-moi ».
Ici, nous sommes parfaitement d'accord ou tout à fait discordants, suivant le sens que vous donnez au mot : manifester. Je dis moi-même que la cloche ou les vibrations de l'air, par exemple, se manifestent à nous par la sensation du son ; car elles produisent ce son ; et tout noumène, suivant mon langage, se manifeste à nous par le phénomène qui le produit (?) (1). Mais j'entends par là que le phénomène est seul perçu ou senti, sans que l'on ait pour cela la moindre notion de rien autre que le phénomène et sa cause inconnue ; et dans l'être absolument passif, oii il n'y a pas Heu à cette notion d'une cause inconnue, quand le noumène se manifeste par un phénomène, il n'y a que celui-ci de perçu ou senti. Ainsi, c'est, le son, quand ce sont les vibrations de l'air ; l'émesthèse quand c'est l'âme qui se manifeste ; enfin la sensation musculaire, quand c'est la substance du muscle. Mais cette substance ne peut être, comme pour toute autre sensation, qu'une cause inconnue ; et cette cause est la dernière qu'on conçoit nouméniquement, parce que la sensation musculaire a subjectivement une autre cause, savoir l'émesthèse. Aussi G. Cuvier, avec qui j'ai beaucoup parlé de tout cela, m'a-t-il souvent répété avec la plus entière conviction que la sensation d'effort, comme il l'appelle, était la moins propre de toutes à nous donner ce que M. Royer Collard appelle, comme Reid,
(1) Il faut probablement lire : qu'il produit. fP, T.)
une perception immédiate. La sensation musculaire est en effet, de toutes les sensations, celle qui est le moins hors du Moi ; j'admets bien que l'émesthèse, en la produisant, la perçoit hors d'elle, comme toutes les autres sensations, mais moins en dehors que toutes les autres, parce qu'elle lui est unie entièrement par relation de causalité.
L'effort ne peut évidemment fournir que deux éléments tous deux phénoméniques : l'émesthèse (cause) et la sensation musculaire (effet). Quand on a mis ensuite des substances sous les intuitions, et c'est là seulement qu'on en peut mettre primitivement, dans le cas où le mouvement voulu d'une intuition mobile, comme par exemple celle de la main, est arrêté par un obstacle ; on est amené à en mettre sous toutes les sensations : puis enfin, sous l'émesthèse. Cette substance est l'âme, et sous la sensation musculaire, cette substance est la matière du muscle ; mais tout cela est très postérieur et dérivé de loin.
Vous dites que la sensation musculaire, suspendue ou arrêtée par quelque cause accidentelle propre à notre corps, diffère essentiellement de celle qui est contrainte ou arrêtée par une résistance étrangère.
Je le veux bien, cela est vrai; mais qu'est-ce que cela fait à la question? Que ces deux sortes de sensations diffèrent, si vous voulez, autant qu'un son d'une couleur, qu'importe? Il faudrait avoir quelque raison qui dise pourquoi l'une serait plutôt que l'autre accompagnée, dans le sens de Reid, d'une perception immédiate qui soit autre chose qu'une modification subjective, ce qui sera toujours absurde aux yeux de ceux qui auront lu et compris Kant.
Vous me direz que des psychologistes fameux les ont
adoptées ; mais lisez-les, parlez-leur ; vous verrez que cela a été pour eux une ressource désespérée pour éviter l'idéalisme, qu'ils croyaient suivre de ce qu'ils appelaient la théorie des idées. Mais nous avons le moyen d'éviter cet inconvénient par la théorie que nous soutenions en commun à la Société philosophique, sur la nouménalité de l'obstacle rencontré dans un mouvement volontaii'e perçu dans l'étendue phénoménale. Cette théorie, jetée une fois dans le monde, pourra être plus ou bien expliquée, modifiée, commentée ; mais que vous y renonciez ou non, elle sera infailliblement un jour universellement adoptée ; seule, elle détruit tout idéaUsme.
Vous me direz encore : « Mais une conscience me dit que j'ai cette perception immédiate » : Reid en dit autant de toutes les sensations ; il le dit au moins avec autant de raison. Pour le combattre, vous lui direz que pour les autres sensations, ce sont des concrétions d'habitudes : ce qui est évident, mais sur quelle raison, même supposée, pouvez-vous étabhr qu'il y a autre chose qu'une concrétion d'habitude dans le cas de la sensation musculaire, oii certes la prétendue perception immédiate est plus obscure et presque inobservable?
Vous savez bien que tous nos collègues de la petite Société se sont unanimement opposés à ce que la sensation musculaire eût aucun privilège sur les autres ; ils se trompent en cela ; elle a de plus son union intime par causalité avec l'émesthèse. On en voit bien la raison. Mais qu'elle ait encore la propriété de conduire seule à une prétendue perception immédiate nouménique, si jamais vous parvenez à faire admettre une pareille idée à personne, je veu^ bien perdre tout ce que vous voudrez. Comment, mon cher ami, pouvez-vous renoncer à des vérités incontestables que vous avez défendues à la
Société philosophique, pour hésiter à adopter ce que vous avancez dans votre lettre, et chercher à faire un système exposé à toutes les difficultés qui pulvérisent celui de Reid, dont le vôtre ne serait alors qu'une copie mal déguisée ?
Je ne réfuterai pas ce que vous me dites sur ce que la résistance est une non-cause. Comment ! une non-cause détruirait, suspendrait l'effet d'une cause ! Comme si la première idée de la mécanique n'était pas qu'une force égale peut seule détruire ou suspendre l'effet d'une autre force ; que pour arrêter un corps en mouvement, il faut une force égale à celle qui l'a mû. La résistance est une force comme l'attraction, l'élasticité, etc.. Je sais bien qu'elle n'est d'abord connue que comme obstacle ; mais qu'importe? Être arrêté sans qu'une cause nous arrête, est un phénomène sans cause, une contradiction. Il est inutile d'insister là-dessus, puisque, dans le passage de votre lettre que je viens de citer, vous dites : « La sensation musculaire suspendue ou arrêtée par une cause accidentelle propre à notre corps, etc. » Vous voyez bien que l'emploi du mot de cause pour ce qui suspend ou arrête le mouvement est tellement nécessaire, que vous n'avez pu l'éviter, lorsque vous me blâmiez de ce que vous faites dans la même page. Cet argument ad ïiominem doit suffire là-dessus.
Je ne dis point que la notion de la particule matérielle (résistante) soit faite à l'instar de l'émesthèse : ce sont là deux notions opposées ; l'une est la cause productrice, l'autre la cause destructrice. L'émesthèse est un phénomène ; cette notion de cause prohibitive est le premier noumène connu ; mais il est clair que tout effet exigeant une cause, s'il faut une cause pour produire, il en faut une aussi pour détruire, et que, conformément à
votre propre langage dans le passage cité, ce premier noumène doit être appelé cause, dans ce sens de la cause qui détruit ou suspend l'effet produit par l'autre espèce de cause, l'émesthèse. Il faut maintenant que cet effet soit perçu ; il ne peut l'être, de manière que la cause prohibitive soit localisée puis juxtaposée, configurée, qu'autant que cet effet est un déplacement observé dans une étendue nécessairement phénoménique, à cette époque où il s'agit d'expKquer l'origine de la première notion nouménique. Le mouvem ent phénoménal, une intuition parcourant un cadre fixe d'autres intuitions, est la condition sine qua non de la résistance ; car le mot résistance n'a de sens qu'autant qu'une chose déjà faite et voulue de nouveau se trouve arrêtée par un obstacle. Le mouvement phénoménal commence par l'émesthèse, qui le produit, et finit par la résistance, qui le termine. C'est lui qui met ces deux termes en opposition et les éloigne de tout l'espace parcouru. Jamais d'étendue sans intuition ; c'est là-contre ce qu'a écrit à ce sujet M. de Tracy, une vérité dont rien ne peut obscurcir l'évidence.
J'avoue que l'endroit de votre lettre, où vous me dites que j'ai néghgé en partie les différences entre les intuitions et les sensations, est celui que je conçois le moins. Une partie de vos assertions à cet égard sont parfaitement conformes à ma manière de voir, mais les autres sont tellement gratuites et contraires aux faits qu'il faut que je ne vous aie pas compris.
J'ai remarqué dans ma dernière lettre deux différences capitales. Voyons si j'en ai oubhé qui existent réellement ou qui ne soient pas une suite nécessaire des deux que j'ai signalées :
10 Les intuitions nous sont données toujours en nombre
indéfini, unies entre elles par cette juxtaposition connue, dont nous découvrons ensuite, par l'ensemble de nos connaissances, la raison explicative dans la juxtaposition de points de la rétine impressionnée ; car, si l'on ne trouvait pas ainsi la raison explicative d'une différence observée entre deux phénomènes, il faudrait l'examiner de nouveau, et tâcher de la ramener à quelque autre différence dont la raison fût connue ;
20 Les résistances ne j^ouvant se trouver que sous des intuitions, comme j'ai déjà dit, elles se combinent intimement avec ces intuitions, dont elles empruntent l'étendue, en les modifiant à leur tour, puisque c'est par cette union avec des résistances que les intuitions, d'abord reçues comme planes, deviennent susceptibles de représenter des saillies et des enfoncements.
n est aisé de montrer que ces deux différences rendent raison de toutes celles que vous énumériez, lesquelles n'en sont qu'une autre expression, ou une conséquence nécessaire. Vous me dites, mon cher ami :
1° Que l'intuition est donnée primitivement hors du moi ; mais vous êtes convenu mille fois que toutes les sensations l'étaient aussi. C'est l'expérience faite et répétée au concert dont je vous ai parlé mille fois. Si l'intuition nous paraît à plus de distance, vous savez bien que cette distance à laquelle se place cette intuition vient de sa combinaison avec les résistances trouvées à cette distance-là dans le mouvement volontaire.
20 Vous dites qu'on n'attribue pas de cause séparée aux intuitions qui paraissent et disparaissent comme aux sensations qui commencent et finissent. Vous voyez bien que cela vient précisément de leur combinaison avec des résistances. Celles-ci comme causes ne peuvent être conçues ni créées, ni anéanties. Quelle est au reste
AMPÈEE A MAINE DE BIEAN 535
la grande différence entre ces deux cas? Je sens tout à coup une odeur ; j'en attribue le commencement à une cause ; quelque temps après elle cesse ; donc une autre cause la fait cesser. Quand je serai plus avancé en connaissance, je saurai que cette dernière cause est un homme, qui a emporté loin de moi le corps odorant. Je vois, de même, tout à coup, un cercle bleu ; j'attribue infailliblement cette apparition à une cause ; elle disparaît quelque temps après ; donc une autre cause l'a fait disparaître. Je saurai par la suite que cette dernière cause est im homme qui de même a emporté le disque peint avec de l'indigo. La parité est exacte tant que les intuitions ne sont que les phénomènes produits par des impressions faites sur des points contigus d'un organe étendu. Mais il n'en est plus de même quand il y a des résistances qui viennent se combiner aux couleurs. Si les deux cas deviennent différents, on voit en quoi et pourquoi. En effet, nous ne pouvons pas mouvoir dans une odeur qui n'est pas étendue une autre odeur, pour y trouver de la résistance, nous mouvons l'intuition de la main parmi un cadre d'intuitions fixes, nous trouvons des résistances, une là, une autre là, une autre là, etc., puis continûment depuis là jusque-là, etc.. Voilà des résistances réunies par ce que j'appelle configuration. J'éprouve que ces résistances subsistent, quoique je ferme les yeux ; d'ailleurs elles arrêtent l'effet d'une cause ; elles sont donc des causes pouvant équilibrer la première ; et toute cause est nécessairement conçue comme permanente indéfiniment.
Voilà ce qui répond à une autre objection. Vous me dites encore :
30 Que quand l'intuition change, le fond étendu reste. Je n'ai pas bien compris ce que cela veut dire ; car, quand
je ferme les yeux, il ne reste rien du tout des intuitions de couleurs, que la connaissance que j'ai, comme je viens de l'expliquer, de cet assemblage de résistances avec lesquelles ces couleurs s'étaient combinées par substration. C'est cette configuration de résistances qu'on sait être là ; c'est ce que vous appelez le fonds étendu qui reste ; elle était combinée avec les intuitions ; cette configuration n'en faisait pas jDartie primitivement; elle s'y est unie à mesure qu'on trouvait les résistances dont elle se compose en parcom-ant l'intuition. Il est donc bien évident que tout ce qu'il y a de primitif dans celle-ci est purement phénoménique et s'anéantit, s'il s'agit d'une intuition visuelle, dès qu'on ferme les yeux, comme une odeur, dès qu'on se bouche le nez.
J'insiste toujours là-dessus, parce que s'il y a une chose évidente, c'est qu'il est absolument impossible d'échapper à l'idéalisme de Kant, dès que l'on veut admettre quelque chose de nouménique qui soit primitif.
Enfin, vous me dites :
1° Que les sensations sont inhérentes à l'organisation, au corps propre, que le moi s'en distingue à la vérité, mais sans pouvoii' s'en séparer comme il se sépare des intuitions.
Pour voir si les intuitions diffèrent primitivement des autres sensations à cet égard, il faut éviter de les comparer aux sensations très affectives qui vont troubler le Moi jusque dans le sanctuaire de son activité, en ébranlant toute l'organisation. Mais comparez-les, par exemple, aux sons articulés qui ne sont pas affectifs, et dont l'habitude a fait aussi des signes de distances et des positions du corps d'où ils viennent, avec toute l'infériorité que leur donne à cet égard sur les couleurs cette condition qu'ils n'ont pas d'étendue phénoménale.
Soyez sans prévention sur ce qui se passe alors en vous ; vous conviendrez que vous entendez les sons comme étant hors de vous, hors de votre corps, vous les entendez dans la voûte qui les réfléchit, dans le Ut du torrent qui gronde, dans les feuilles de l'arbre agité. Cette extériorité apparente, comme celle des intuitions, est d'abord sentie à peu près de même, car elle résulte de même des concrétions d'habitudes. La réflexion la réduit plus aisément à sa juste valeur parce que ces habitudes sont moins invétérées, parce qu'elles n'ont pas été répétées à tous les instants de notre vie, et surtout parce que, suivant ma théorie, les couleurs sont intimement combinées avec les résistances et que les sons leur sont seulement associés.
Je ne sais si je vous avais écrit qu'il y a eu, il y a trois semaines, une séance de la première classe de l'Institut, rempHe à moitié par une discussion psychologique entre M, de Laplace et M. Halle au sujet d'un rapport fait par ce dernier sm* un mémoire où l'on exphquait les causes des illusions produites par les ventriloques et les moyens qu'ils emploient. Différant sur d'autres points, ni l'un ni l'autre ne pensaient à douter que ces causes ne fussent toutes semblables à celles des illusions de la vue. C'est en effet toujours le résultat des concrétions d'habitude qui sont seulement plus complètes quand elles viennent d'une combinaison que quand eUes viennent d'une association. Si vous aviez entendu tous les rapprochements ingénieux faits par M. HaUé, entre les effets que se proposent de produire le ventriloque et le peintre du panorama, je craindrais que, passant tout à coup au delà de ma manière de voir, vous ne doutiez même des deux différences qui existent réellement entre les intuitions et les sensations.
En relisant votre lettre, je trouve que nous n'attribuons pas aux intuitions des causes, qualités secondes du corps, comme aux autres sensations. Cela m'a fait craindre que nous n'appelions pas intuition la même chose ; que vous ne donniez ce nom à la totalité de la concrétion d'habitude qui a Heu quand nous regardons un corps et qui se compose de ce que je nomme intuition : savoir une combinaison d'un nombre indéfini de sensations visuelles coordomiées par juxtaposition, et une combinaison de résistances connues par des expériences habituelles de toute la vie et concrétées ainsi avec ces couleurs. Si cela était ainsi, une partie de ce que je viens de combattre dans votre lettre serait vrai ; mais ce groupe total n'est pas un phénomène primitif : cela crève les yeux. La seule chose primitive, est ce que donnait la vue à l'aveugle de Cheselden, avant qu'il eût joint des résistances.
Oui, mon cher ami, j'y ai réfléchi après avoir été interrompu à cet endroit de ma lettre. Le vice commun à toutes les psychologies modernes, excepté la vôtre telle que vous l'expliquiez à la Société philosophique, l'année dernière, consiste à donner un nom aux diverses concrétions d'habitudes qui accompagnent aujourd'hui les phénomènes de sensibiUté, avec d'autant plus de force que l'habitude qui les a formées est plus ancienne, à considérer ensuite ces concrétions d'habitudes avec les sensations qu'elles accompagnent comme des phénomènes primitifs, qu'il ne faut point expliquer ; tandis que si l'on pouvait séparer par la méditation ce qu'il y a dans ces groupes de vraiment primitif, on trouverait qu'avant le déploiement de l'activité volontaire, il n'y avait que des phénomènes purement sensitifs, soit des sensations simples, soit des sensations composées avec la forme
AMPERE A MAINE DE BIKAN 539
d'étendue que nous appelons tous deux intuitions; que les premiers développements de l'activité joignent à ces phénomènes celui de l'émesthèse : hors de laquelle ils sont tous plus ou moins, mais que l'exercice de cette activité contrariée par des obstacles nous apprend à connaître des résistances qui sont les premiers noumènes ; que les phénomènes et en général tous les changements de phénomènes, de quelques espèces qu'ils soient, nous apprennent l'existence d'autres causes actives que la nôtre ; qu'alors les phénomènes deviennent des signes qui nous avertissent et de la présence des résistances et de celles des causes actives. Le rugissement du lion nous l'annonce ainsi. Les intuitions nous indiquent les causes actives comme les autres sensations, quand on voit le lion, par exemple, au Heu de l'entendre. Peu à peu ces signes se combinent si bien avec les choses signifiées que ces choses en deviennent inséparables, qu'elles modifient ou plutôt changent entièrement les sensations ou intuitions, signes que la concrétion totale nous semble donner à la fois, et que nous la regardons comme un fait primitif ou le résultat d'une loi de notre entendement. C'est ainsi qu'un paysan croit que le mot fer désigne nécessairement ce métal. S'il n'y avait qu'une langue au monde, combien de philosojjhes penseraient ainsi ! Reid a nommé perception la concrétion d'une sensation et de sa cause, quaUté seconde d'un corps. Vous n'avez pas été séduit par une illusion si grossière ; mais comme la concrétion des couleurs et des résistances est beaucoup plus intime pour les raisons que j'ai déjà développées et qui expliquent si bien pourquoi elle est douée de cette plus grande intimité, vous tendez à admettre cette concrétion d'habitude sous le nom d'intuition pour un phénomène primitif, au lieu de n'appeler intuition que le
groupe étendu phénoménalement des sensations visuelles et de chercher comment les résistances se sont combinées avec lui, à mesure que notre activité y a trouvé des limites, limites qui sont la matière. J'avoue que cette concrétion est tellement forte, qu'il faut une profonde méditation pour la rompre et se figurer les intuitions, comme en avait d'abord Cheselden. Mais celui qui, en analysant l'effort, y a découvert les deux termes de l'émesthèse (cause) et de la sensation musculaire (effet) ne doit pas trouver de difficultés à analyser l'intuition, et à distinguer la partie primitive qui n'est que la couleur sentie de tout ce qu'y a joint le déploiement de l'activité.
Si vous saviez combien était évidente l'explication que donnait M. de Laplace dans la séance de l'Institut dont je vous ai parlé, explication incontestable, et la seule qui s'accorde avec tous les phénomènes, vous verriez de quelle manière irréfragable il prouve à quel point les habitudes acquises modifient les intuitions, et joignent de nouveaux éléments à ceux qui en font primitivement partie ; éléments introduits par ces habitudes et qu'on est bien exposé à prendre pour primitifs.
En relisant votre lettre, j'y ai trouvé un passage oîi vous êtes en contradiction complète avec Reid sur un point oii je trouve qu'il a évidemment raison. C'est celui où vous me dites qu'il y a encore cette différence entre les sensations et les intuitions que nous donnons naturellement des causes aux premières et non aux secondes. S'il était question de donner une cause à l'apparition et à la disparition des inies et des autres, telle que l'homme dont j'ai déjà j^arlé, qui ajjporte et emporte alternativement le corps coloré ou le corps odorant, il est clair qu'il y aurait au contraire une parfaite similitude. J'ai donc
pensé que vous entendiez ici parler des qualités secondes du corps, qui sont en effet les causes des intuitions et des sensations qu'ils nous font éprouver. Mais s'il y avait à cet égard de la différence entre ces deux phénomènes, comment Reid aurait-il pris précisément les couleurs pour exemple du double sens qu'U observe avec raison avoir lieu dans les noms donnés aux sensations, en disant que le mot rougeur, par exemple, désigne à la fois et la sensation de rouge et la qualité seconde en vertu de laquelle il nous affecte de cette sensation. Il ajoute même que, dans le langage vulgaire, c'est cette qualité seconde qui est désignée principalement par les noms des différentes couleurs, et qu'ainsi les expressions : ce corps est rouge, ce corps est bleu, etc., sont exactes et point métaphoriques, comme le disent certains auteurs anglais qui prétendaient qu'on devrait dire : « Ce corps est rubrifique, etc.. » pour exprimer que la quahté du corps n'était pas d'être rouge, mais de produire le rouge en nous. Je demande comment vous arrangerez cette observation très vraie que les noms des couleurs désignent réellement, dans le langage ordinaire, les qualités secondes des corps, causes des couleurs, avec la prétention que nous ne supposons pas aussi naturellement d'après nos habitudes acquises, des causes de cette sorte aux intuitions qu'aux sensations. Si vous admettez l'autorité de quelqu'un qui ne partage pas d'ailleurs en plusieurs points ma manière de voir, je vous dirai que M. Frédéric Cuvier, à qui j'ai communiqué une partie de ce que vous me dites, pense qu'il n'y a aucune sorte de doute sur l'identité parfaite entre les intuitions et les sensations, relativement à la manière dont nous admettons dans les corps des qualités seconde*s qui en sont causes, et dont nous concluons la présence
des corps, des sensations ou intuitions correspondantes. Il allait jusqu'à dii'e que les odeurs font pour le chien presque tout ce que les couleurs font pour nous, et sur la distinction que j'ai faite relativement à ce que les couleurs sont signes de la forme, et non les autres sensations, à cause que les couleurs ont seules l'étendue phénoménale, il a admis cette diiïérence, parce qu'on en rend raison par la disposition des parties de l'œil propre à cet organe, dont je vous ai parlé tant de fois. Il a absolument rejeté toute autre différence, surtout relativement aux causes considérées comme les qualités secondes du corps, parce que d'une part tout le monde regarde les couleurs comme des qualités secondes des corps, précisément comme les odeurs, et que, de l'autre, nous savons bien que ces qualités secondes consistent également, dans la réaHté objective, l'une à envoyer des molécules lumineuses à nos yeux, l'autre des molécules odorantes à notre nez.
Je ne comjDrends rien, mon cher ami, à l'étendue que cette lettre a prise successivement; je l'ai fait recol)ier pour qu'elle fût un peu moins volumineuse. Je n'oserais point cependant vous envoyer un si gros paquet, si vous ne me disiez que vous allez écrire sur la psychologie et qu'il est évident que la manière dont votre ouvrage sera reçu et par suite la position où va se trouver la science dépend de la manière dont vous traiterez cette question. On peut différer dans quelques détails ; mais voici les j)oints qui seront généralement admis, dès qu'on les développera convenablement par écrit. Vous les avez professés à la Société philosophique, et nous étions absolument d'accord :
1° Dans un être dépourvu d'activité, il peut bien y avoir des sensations et des intuitions, mais sans moi,
sans causalité, sans durée aperçue, et par conséquent sans notion quelconque des causes extérieures.
20 Dans un être actif qui n'aurait jamais d'autres modifications que celles qu'il produirait lui-même, l'émesthèse serait la seule cause dont il pût avoir connaissance.
3° Dans un être qui aurait à la fois ces deux sortes de modifications, celles qui viendraient sans qu'il les eût produites seraient attribuées à des causes inconnues, actives et inétendues, lors même que le phénomène produit ainsi serait une intuition étendue. De là une première sorte de noumènes, les causes extérieures actives.
40 Pour le noumène étendu, la matière, il faut autre chose que tout cela. Il faut que des mouvements prédéterminés dans l'étendue phénoménale soient arrêtes en certains points, libres en d'autres et que ces mouvements fassent peu à peu reconnaître les limites du champ de l'activité, car l'idée fondamentale de la matière est l'impénétrabiKté. Cela est avoué de tout le monde, et il ne peut y avoir d'impénétrabilité qu'après que le déplacement qu'elle arrête est connu et voulu, à l'aide de la mémoire et de l'étendue phénoménale. Il m'est au reste fort égal que vous n'admettiez pas l'épithète de causes prohibitives pour les résistances ; j 'aimerais mieux celle de Hmites de l'activité qui indique mieux comment ce qui arrête les mouvements produits par l'émesthèse est, comme vous le dites avec raison, l'antithèse de l'émesthèse, de la cause productrice.
Si vous avez quelque amitié pour moi, je vovis le demande en grâce, ne prenez un ^^arti définitif sur tout cela qu'après avoir médité et relu plusieurs fois cette lettre. Rappelez-vous aussi que, depuis six ans, vous avez plusiem's fois changé d'opinion sur l'origine delà
connaissance des corps. Vous avez en quelque sorte épuisé toutes les tentatives qu'on peut faire pour l'expUquer autrement que comme l'ensemble des résistances qui circonscrivent le champ de l'activité. Avez-vous jamais pu vous satisfaire vous-même? et peut-on voir une explication plus simple que celle que vous adoptiez comme moi, l'hiver passé?
Adieu, mon cher et excellent ami, je vous aime et vous embrasse de toute mon âme.
Fragment sur V origine de Vidée de causalité (1)
Dans ce cas, le rapport de causalité, résultant nécessairement des circonstances organiques, est donné en complexion avec le résultat de l'action ou sensation musculaire, qui est rapporté au sensorium commune, de la même manière que si ce résultat était produit j)ar le galvanisme.
Cette complexion, comme toutes celles qui nous sont données par la perception même, ne se décompose qu'à l'aide des signes. Par eux, nous nommons sensation musculaire ce qui peut, dans cette totalité, être conçu comme j^ouvant être produit par une cause hors du moi, et causalité le rapport qui ne saurait être perçu dans le cas où la cause est hors du moi, puisqu'il n'existe point dans ce cas. La modification composée de la sensation musculaire et de la causalité se nomme résistance ; l'abstraction à l'aide des signes la décompose en ces deux idées élémentaires. Avant cette décomposition, elle était décomposable. 11 y avait donc les conditions organiques
(1) Ba., p. ;W2.
nécessaires à la décomposition, comme il faut la condition de la diversité des points de la rétine pour que le jaune puisse être distingué du bleu perçu simultanément. On rend raison par là pourquoi la modification résistance ne peut être produite par une cause extérieure, puisque la causalité, qui en est une partie intégrante, n'existe et ne peut, par conséquent, être perçue que dans le déploiement de notre activité.
Lettre à M. de Biraii (1)
Paris, 5 mai 1815.
Le principe d'où je suis parti est de la dernière évidence : les êtres hors de nous ne peuvent se manifester à nous que comme des causes, soit comme des causes de phénomènes, tels que les sensations et les intuitions, soit comme des causes prohibitives, s'opposant à un exercice de notre volonté prévu et déterminé d'avance. Ce n'est que dans ce dernier cas que peut naître le notion de la matière.
La matière, c'est l'agrégation des causes qui arrêtent nos mouvements volontaires. Il' est clair que sa propriété caractéristique, l'impénétrabiHté, ne peut être conçue que quand on a déjà l'étendue, que l'on sait y produire des mouvements, et que ces mouvements sont arrêtés dans telles et telles portions de l'étendue, et non dans les autres ; car c'est précisément la propriété de faire obstacle à un tel mouvement que nous nommons impénétrabilité. Or, tout ce qui est hors de nous n'étant connu que comme des causes, reste complètement
(1) Ba., p. 324.
546 COBEESPONDANCE DE MAINE DE BIEAN
inconnu dans sa nature. Mais on en peut connaître les rapports :
10 Avec les phénomènes, ou bien 1 "impossibilité de passer au travers. Ce rapport est celui de causalité, dont nous n'avons la notion que parce que nous l'avons perçue entre deux phénomènes, savoir l'émesthèse et la sensation musculaire.
2° Avec d'autres causes. Ce sont là les rapports mutuels de noumènes ou causes, que nous pouvons connaître, mais seulement quand nous en avons acquis la notion en percevant ces rai3ports entre des phénomènes ; car les phénomènes étant seuls perçus immédiatement et les noumènes, ne se manifestant à nous que par les phénomènes qu'ils produisent, il est clair qu'on ne peut comparer que des phénomènes et ne percevoir primitivement des rapports qu'entre des phénomènes. Toutes les quaUtés premières que nous savons exister réellement dans les corps ne sont donc que des rapports entre les noumènes résistants, dont chaque corps est conçu renfermer un nombre indéfini ; et ces rapports sont de telle nature qu'il y a nécessairement des phénomènes entre lesquels ils existent aussi, et où nous les avons primitivement perçus pour en acquérir la notion.
En examinant a posteriori toutes les qualités premières des corps, on trouve, en effet, qu'elles ne sont que cela.
C'est là le principe fondamental de toute psychologie, où l'on peut être conséquent sans admettre l'idéahsme à la manière de Kant ; car, si l'on pouvait connaître autrement une qualité première des corps, il faudrait qu'à la sensation produite par ce corps, se joignît une perception immédiate de cette quahté. Dès lors, autant vaut se borner à la théorie de Reid, telle qu'elle est. Il ne sert de rien de modifier cette théorie, pour y laisser une per-
AMPÈRE A MAINE DE BIKAîir 547
cei3tion immédiate des qualités des corps, qui accompagne la sensation ; car alors, si l'on est conséquent, on reconnaît bientôt que cette loi de notre esprit qui fait que nous joignons l'idée de cette quaKté à celle du corps que produit la sensation, est une forme subjective, une loi ou catégorie de notre entendement ; et il est impossible d'échapper aux conséquences que Kant a tirées de ce point de vue.
Si vous me demandez maintenant d'où vient l'inhérence des coulem's, par exemple, avec les corps, tandis qu'il n'y a point entre eux et les sensations, qui ne nous sont point données comme les intuitions, d'étendue phénoménale, je vous montrerai aisément que cette inhérence, pour les intuitions seulement, est une suite nécessaire de ma manière de voir, en psychologie, et je vous prierai d'accorder à ce qui suit un nouveau degré d'attention.
Tant qu'il n'y a pas eu de véritable résistance, c'est-àdire d'obstacle à un mouvement projeté et prédéterminé, qu'on a déjà produit ailleurs sans rencontrer d'obstacle, la seule différence qui puisse exister entre les sensations et les intuitions est la forme d'étendue ou de composition par juxtaposition continue propre aux intuitions ; en sorte que les sensations sont à cet égard des phénonomènes simples, isolés, et les intuitions des phénomènes complexes, décomposables indéfiniment en intuitions partielles de plus en plus petites. Du reste, tout est égal ; les sensations provenant de mouvements excités dans différents points de l'organe nerveux sont les unes hors des autres, comme le sont les intuitions et les parties d'intuitions ; les unes et les autres sont également hors du moi, d'une extériorité phénoménale, et pour la même raison. Lorsque l'excitation vient à cesser, les intuitions
5'i8 CORRESPONDANCE DE MAINE DE BIRAN
disparaissent comme les sensations. Il n'en peut de même rester que des images ; et quand ces images elles-mêmes cessent d'être présentes, il n'en reste rien du tout. Mais, quand il y a eu résistance, en donnant à ce mot le sens, plus restreint que le vôtre, dans lequel je m'en sers, tout change. La résistance, comme je la considère, ne peut avoir lieu que quand on meut à volonté une intuition dans un ensemble d'intuitions fixes. Tant qu'on n'est arrêté que dans un point, il n'y a qu'une cause, résistance inétendue, qui n'en est pas moins localisée sous ce point de l'étendue phénoménale, de l'étendue colorée, par exemple, sorte de localisation que je nomme, comme vous savez, substration. Si l'on est arrêté à d'autres points disjoints et séparés, il y a d'autres substrations de causes prohibitives encore inétendues. Mais quand parcourant l'intervaUe avec l'intuition mobile de la main, par exemple, on est continûment arrêté, on a une suite continue de causes prohibitives qui empruntent leur relation de juxtaposition continue de celle des parties correspondantes de l'intuition. Cette suite de causes résistantes, que je nomme configuration, constitue la connaissance que nous avons d'un corps.
Fragment se rapportant à Vensemhh de la correspondance (1) avec L. Maine de Biran
Le système primitif se compose :
10 De sensations soit isolées, soit associées par simultanéité, comme elles le sont par les animaux. La condition nécessaii'e et sufiisante pour qu'elles ne se confondent
(1) Ba., p. 327.
pas en une sensation unique, différente de ses deux composantes, c'est que les causes extérieures qui les excitent agissent sur des points différents de l'organe nerveux, et qu'ensuite elles n'ébranlent pas trop le système nerveux ;
2° De l'émesthèse, des jugements primitifs qu'elle produit par son union avec d'autres phénomènes quelconques, et de la succession qui n'est qu'une chaîne de jugements primitifs;
30 De l'attribution primitive qui nous donne des noumènes, ou du moins un noumène ; car rien ne peut encore porter à croire qu'il y en ait un ou plusieurs. Ce noumène a par là même l'existence permanente, préexistante : sans quoi, il faudrait une autre cause permanente pour produire celle-là.
On doit distinguer cinq choses dans nos connaissances, savoir : La connaissance :
1° Des phénomènes ;
20 Des rapports et des relations existant entre les phénomènes ;
30 Des noumènes ;
40 Des relations entre les phénomènes et les noumènes qui sont toujours des relations de causaUté, soit causalité vraiment active, soit de cette causalité en quelque sorte passive qu'on pourrait appeler inhérence, mais qui suppose toujours néanmoins que les corps agissent sur nos organes ;
50 Des relations de noumènes entre eux, indépendamment de nous.
De ces cinq choses, quatre se trouvent dans le système primitif et appartiennent en entier à M. de Biran qui a connu, le premier, tout ce qu'il y a de vraiment important dans ce système, relativement aux connaissances, savoir :
10 Le phénomène de l'émesthèse, sans lequel il n'y aurait que de simples associations fortuites possibles, sans causalité et sans durée ou succession ;
20 La relation de causalité entre le phénomène de l'émesthèse et ceux qu'elle produit ; ces deux choses sont données dans le jugement primitif ;
30 L'existence des noumènes permanents ;
40 La relation de causahté entre ces noumènes et les phénomènes qui leur sont attribués ; ces deux choses sont données dans l'association primitive.
La cinquième chose, savoir les relations entre les noumènes, préexistante à la connaissance que nous en avons, est donnée pour la première fois dans le jugement objectif, impossible sans les intuitions et le déplacement observé dans un cadre fixe formé de telles intuitions. Le jugement objectif consiste à unir par juxtaposition continue des causes d'impénétrabilité, en y transportant cette sorte de relation qui constitue l'étendue, et qu'on ne peut concevoir qu'autant qu'elle a existé préalablement entre des intuitions juxtaposées et continues.
La théorie de la connaissance de ces relations entre les noumènes m'appartient, à ce qu'il me semble, entièrement, car M. de Biran n'avait pas même cru qu'une pareille connaissance fut possible, et parmi les philosophies qui l'ont admise sous le nom de connaissance des qualités premières des corps, les uns comme Locke l'ont admise sans dire pourquoi; les autres, comme Reid, l'ont attribuée à la supposition ridicule d'une perception immédiate.
De plus, il fallait pour rendre raison de la possibilité de transporter les relations de formes, de nombre, etc. des phénomènes aux 'noumènes, découvrir l'origine de ces relations, en montrant qu'elle sont établies entre les
AMPÈRE A MAINE DE BIllAN 551
choses entre lesquelles elles existent, non point du tout par la nature de ces choses, comme le sont les rapports, mais par les divers modes d'union qui hent ces choses. Il fallait expHquer comment il en résulte que des relations peuvent être absolument indépendantes de la nature des choses entre lesquelles elles existent; reconnaître le jugement apodictique par lequel nous voyons cette indépendance, jugement fondé sur ce que, observant d'abord ces relations entre des phénomènes dont nous avons conscience et qui ne sont rien de plus que ce dont nous avons conscience, ces relations nous sont connues d'une manière adéquate. Il fallait montrer dans quelle circonstance et comment la juxtaposition continue était transportée des intuitions aux causes permanentes d'impénétrabihté, et enfin dire l'origine de la juxtaposition continue des intuitions, en la tirant de celle des points affectés dans l'organe. Il me semble que tout l'ensemble de cette théorie m'appartient entièrement, ainsi que la conclusion finale que ce n'est que parce que les relations préexistaient dans les causes nouménales des phénomènes qu'elles ont pu, d'après les lois de notre organisation, se manifester entre les phénomènes euxmêmes.
Il me paraît donc que pour me rendre pleine justice dans le livre qu'il va publier, il suffirait que M. deBiran, après avoir exposé complètement le système primitif, ajoutât quelque chose d'équivalent à ce qui suit :
« C'est ainsi que je me suis rendu compte de la manière dont nous nous distinguons de nos sensations, dont nous les Uons avec le sentiment de notre propre existence, par la relation de causahté quand nous les produisons et de simple attention quand elles viennent sans notre participation ; de la manière dont nous reconnaissons la
durée de notre Moi, la succession de nos sensations, Texistence permanente des causes étrangères et comment nous leur attribuons cette même causalité qui n'appartient d'abord pour nous, qu'à nous-mêmes.
'< Il restait à savoir si nous pouvions, après avoir lié ainsi les noumènes aux phénomènes, reconnaître entre les noumènes eux-mêmes des relations de nombre, d'étendue, de forme, etc., qui y existassent avant que nous l'eussions reconnu et indépendamment de la connaissance que nous en avons. Plusieurs psychologistes ont admis l'existence de ces relations qu'ils ont nommées qualités premières des corps; mais les uns, comme Locke, l'ont admise sans dire même comment une pareille connaissance était possible ; les autres, comme Reid et toute l'école d'Edimbourg ont supposé que nous connaissions par une perception immédiate et l'existence même des noumènes et les relations qui existent entre eux ; ce qui supposerait que nous avons en quelque sorte conscience des noumènes comme des phénomènes ; ils ne seraient alors que de vrais phénomènes, et leurs relations, de simples formes de notre perceptibilité ou de notre entendement. »
Restait donc cette dernière question : « Que pouvonsnous affirmer des noumènes? Sous le point de vue de leurs relations mutuelles pouvons-nous reconnaître ces relations? Et, dans ce cas, comment pouvons-nous les reconnaître? Et quel est le degré de certitude de cette connaissance? »
Mon ami, M. Ampère, qui s'occupait depuis plusieurs années de cette question sans avoir pu se satisfaire complètement, après avoir adopté ma théorie sur les questions que j'ai traitées jusqu'ici et partant des principes dont elle se compose, a trouvé une solution de ce
dernier problème, que je regarde comme ce qu'on peut faire de mieux dans l'état actuel de la science, sur une question si difficile ; c'est ce qui m'engage à insérer ici le mémoire qu'il m'a communiqué et oii il a développé ses idées sur ce sujet, dont il me paraît que personne avant lui n'avait donné une théorie satisfaisante.
De M. Ampère à M. de Biran (1)
Montauban, le 26 juillet 1816.
C'est avec un véritable chagrin, mon excellent ami, que j'ai été privé par mes occupations indispensables et de chaque instant du plaisir de vous écrire de Toulouse. Je profite d'un moment de liberté que me donne mon arrivée ici. Votre lettre de Saint-Sauveur m'a ôté l'espoir de vous voir avant votre retour à Paris. C'est une pensée bien triste, mais l'ordre dans lequel je dois voir successivement les villes de mon inspection est prescrit dès avant mon départ de Paris ; cet ordre est d'ailleurs déterminé par la position des Keux et je voyage avec un autre inspecteur auquel je ne peux pas proposer, lorsque notre voyage commence à Bordeaux pour se terminer à Paris, de passer par Limoges pour rétrograder ensuite jusqu'à Toulouse, tandis que la route naturelle de Toulouse à Paris passe par Limoges.
Une des causes qui m'ont empêché de vous écrire de Toulouse est que je me suis séparé trois jours de mon collègue qui y est resté pour préparer le travail, tandis que j'ai été à Sorèze, recueillir des documents sur l'école
(1) M., Pensées et pages inédites, p. 283.
qui y est établie, l'une des plus considérables du royaume. Ce petit voyage a été plein d'intérêt. Je ne vous parlerai pas de la beauté des sites de ce pays placé dans les montagnes où se trouve le partage des eaux du canal de Riquet, tout près du bassin de Saint-Ferréol, que j'ai examiné, en y allant, avec une satisfaction inexprimable. Il est dans une situation si belle de bois, de cascades, de fraîcheur. C'est un si grand monument du génie de l'homme ! J'ai vu dans l'établissement même quelque chose de plus intéressant encore : la solution justifiée par une expérience faite en grand depuis nombres d'années, du grand problème . de donner à l'étude des langues anciennes toute la perfection qu'elle a dans les meilleurs lycées ou collèges, en y joignant un grand nombre d'autres connaissances, et de distribuer des études simultanées de manière qu'au heu de se nuire, elle se prêtent un mutuel secours.
J'ai été accompagné dans cette partie de mon inspection par un des deux inspecteurs particuhers de l'Académie de Toulouse, M. de C, jeune homme en qui j'ai reconnu les quahtés les plus précieuses de l'esprit et du cœur, et dont les parents ont péri la plupart à l'armée de Condé ou à celle de la Vendée, pour la cause du Roi. Comme j'ai, pendant mon Inspection, la facihté de communiquer en franchise de port avec les Académies que je suis chargé de visiter, si je peux trouver le temps de vous écrire les réflexions que j'ai faites sur la psychologie à Bordeaux et pendant la route, je lui enverrai mon paquet pour qu'il vous le remette à votre passage à Toulouse. Ce sera un bonheur pour lui de vous voir, car vous sentez bien que dans la chaise de poste qui nous a conduits à Sorèze, je lui ai beaucoup parlé de psychologie et de vos découvertes dans cette science. Le vif
intérêt qu'il y prenait faisait passer bien vite le temps de ces conversations.
Comme je ne sais pas au juste l'époque précise de votre arrivée à Toulouse, je vous prierai de l'en prévenir par un mot d'écrit lorsque vous y serez, en lui faisant demander ce petit paquet, et lui indiquant le logement que vous avez pris. Son adresse est au collège royal, que les aubergistes de cette ville appellent encore comme autrefois le lycée. Il faut que je vous quitte, mon bien cher ami. Je vous prie de présenter à Mme de Biran l'hommage de mon profond respect, de me donner des nouvelles du bien que les eaux de Saint-Sauveur feront à l'un et à l'autre. Je vous embrasse mille fois.
A. Ampère.
Si vous avez le temps de m 'écrire, ce que je désire bien vivement, je vous prie d'adresser la lettre à Limoges, au proviseur du collège royal. J'y serai dans dix jours jusqu'au 12 du mois d'août.