ENTRE DESTUTT DE TRACY
Lettre de Maine de Biran à de Tracy
Votre bon souvenir et votre amitié, monsieur, sont pour moi des biens si précieux, ils me sont devenus si nécessaires que je sens le besoin d'être fréquemment rassuré sur leur possession. C'est ce sentiment qui m'a poussé à dire quelque chose à votre digne ami Cabanis sur (la peine) l'inquiétude, où me tenait le retard de votre lettre. Je souhaitais bien que mes désirs la hâtassent, mais non qu'ils parussent l'exiger. Je l'ai reçue enfin cette excellente lettre ; je ne saurais vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Pour l'imaginer, il faut savoir que je m'occupe tous les jours de vous depuis qu'il m'est donné de me livrer à quelques occupations sérieuses. Vos livres et particulièrement le dernier que j'ai reçu de vous, dont je croyais vous avoir déjà fait
(1) B. I. (Bibliothèque de l'Institut).
mes remerciements, sont entre mes mains presque tout le temps que je peux donner à l'étude. Combien est-il doux d'avoir la preuve que l'on tient une petite place dans la pensée de celui qui en remplit la nôtre et en étend la sphère... lorsqu'on participe au bienfait public de ses leçons, qu'on aime à se trouver rapproché de lui par une communauté plus intime de sentiments et d'idées ! et combien tout cela est mieux senti dans le silence de la retraite, dans la position particulière où je me trouve !
Quoique bien éloigné du grand théâtre et peu au courant des détails de ce qui se fait, je ne dirai pas dans la République, mais dans l'aristocratie des lettres, j'ai pu découvrir pourtant l'espèce de proscription et de véritable haine, à laquelle la science se trouve vouée en ce moment dans l'esprit de certains puissants du jour, qui en cette qualité exercent une grande influence dans toutes les modes, y compris celles sur plusieurs questions philosophiques (1).
Pendant que je travaillais pour le concours du prix sm* la question d'analyse que vous avez proposée, ce que vous me dites de la situation actuelle de l'Institut se présentait souvent à ma pensée, et j'eusse été découragé si la recherche de la vérité, si intéressante par elle-même, ne m'avait soutenu et distrait de toute pensée étrangère, de tout sentiment personnel. Dans ces funestes circonstances, c'eût été un véritable surcroît de chagrin pour moi de n'avoir pas pu terminer mon ouvrage à temps. Il est plus que vraisemblable, vu l'esprit des juges, que je n'aurais pas obtenu le prix, mais du moins ceux qui
(1) Les événements auxquels de Tracy fait allusion dans cette lettre permettent de la situer au commencement de 1804, P. T.
UESTUTT DE ÏRACY A MAIJSE DE BIKAN 229
disent avec tant d'assurance et d'emphase que l'âme ou le sujet pensant étant simple, la décomposition de la pensée ne peut offrir matière à question, auraient été forcés de reconnaître qu'en leur accordant tout ce qu'ils demandent sur le premier objet, la décomposition dont il s'agit peut encore s'effectuer de diverses manières et sous plusieurs jDoints de vue qu'ils ne sauraient récuser à moins d'une obstination tout à fait aveugle. Ainsi les auteurs de la question étaient justifiés. Mais, comme vous le dites, le mieux est maintenant d'oublier toutes ces misérables préventions et pitoyables chicanes et marcher pendant que nos adversaires nient le mouvement.
Vous me faites bien plaisir d'apprendre qu'un certain pubUc éclairé, et. Dieu merci, encore assez nombreux en France, résiste à l'autorité des chefs de la secte obscurante et ne partage pas l'insouciance et même la haine des bonnes choses qu'elle tend à lui inspirer. Si comme j'aime à n'en pas douter, la raison humaine échappe, dans cette période remarquable, aux coups multipliés qu'on s'attache à lui porter, vous aurez la gloire, monsieur, d'être du petit nombre de ceux qui auront Je plus fait pour la préserver et la pousser en avant, pendant que ses ennemis tendent de tous leurs petits moyens réunis à la ramener en arrière.
Je regarde déjà comme le gage de son triomphe assuré le prompt débit et la présentation rapide de vos ouvrages et de ceux de notre illustre ami. Quel puissant antidote que celui que je reçois avec votre lettre et dont je vous fais mille remerciements. Je l'ai dévoré. J'aime et j'estime l'auteur anonyme autant que les prêtres doivent le haïr, et ce n'est pas peu dire.
Vous m'honorez, monsieur, en me demandant mon avis sur le dernier ouvrage que vous avez publié : la
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Grammaire. Je reçus peu de temps avant l'époque (?) de tous mes malheurs l'exemplaire avec le volume de
Cabanis que vous aviez eu la bonté de remettre chez
et presque en même temps celui de Van Hulten. Je n'ai pu lire et méditer ce grand ouvrage qu'en dernier lieu, et ne suis pas prêt encore à le quitter. Vous pouvez croire que vos deux premiers mémoires de V Institut, votre Idéologie, et maintenant la Grammaire que je tiens m'ont fourni, outre l'instruction directe et positive sur les choses, le texte de presque toutes mes méditations idéologiques depuis cinq ans, comme l'ouvrage de notre grand et excellent ami m'a fourni toutes les sources pour l'application de la physiologie à la science de l'entendement humain. C'est à vous deux qui êtes unis dans mon esprit et mon cœur, comme vous l'êtes entre vous par une tendre amitié, c'est à vous que je rapporte toutes mes idées et tout ce que je suis à l'époque présente de ma vie intellectuelle. La première lecture des mémoires précités fit dans mon esprit une révolution dont il conservera probablement toujours les traces, quelques modifications nouvelles que d'autres circonstances et cette sorte de fatum, qui entraîne souvent mes idées, comme le reste, puissent lui imprimer à l'avenir.
Vivement frappé du nouveau principe que vous introduisiez alors dans la science de nos idées ou de l'origine toute nouvelle que vous donniez aux facultés de notre intelligence, je m'attachai à éclaircir par moi-même à commenter ce principe jusqu'à ce qu'il ne laissât plus de nuage dans mon esprit ; je notai scrupuleusement chaque phrase, chaque expression, je rapprochai le sens de notre Condillac du vôtre ; de ces rapprochements et de toutes ces comparaisons qui m'ont tant occupé, et dont je conserve encore des notes volu-
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mineuses sont rassortis enfin des points de vue qui me sont propres en résultat, et dont vous avez lu l'exposition dans mes deux mémoires successifs sur l'Habitude. C'était à la fin du dernier de ces mémoires, lorsque vos éléments d'idéologie me parvinrent dans ma retraite. Je vis avec étonnement et une sorte de chagrin que vous abandonniez ou du moins que vous circonscriviez beaucoup votre principe relatif à la motilité, pour vous rapprocher de la théorie de la sensation exclusive proposée par Condillac. Pressé par le temps alors, je ne pus méditer aussi profondément que je l'aurais voulu les motifs de ce désistement de votre part et je me rappelle bien pourtant que ces motifs ne me frappèrent pas jusqu'à un certain point ; il me parut qu'il subsistait encore assez de points de contact entre vos nouveaux principes et ceux qui servaient de base à mon travail. Je passai donc outre, réservant pom- d'autres temps un examen comparé plus approfondi. Ce temps n'était pas encore arrivé lorsque je fus à Paris, et que j'eus le bonheur de faire connaissance avec vous.
Je vis bien dans votre excellent rapport fait à l'Institut sur le prix qui m'avait été décerné qu'il y avait quelques points de divergence entre vos idées et les miennes, j'aurais vivement désiré d'éclaircir la difl&culté et de la couler à fond et de dissiper tout nuage, mais préoccupé de l'impression de mon mémoii/e et de plusiem-s autres alïaires, je ne pus me préparer à soutenir cet examen en votre présence ; il se borna à quelques mots jetés en passant dans des conversations trop rapides où je voulais vous dire à la fois mille autres choses. D'ailleurs des matières aussi épineuses ne peuvent être agitées dans la \§k conversation où les sens externes jouent toujours un iH| grand rôle, et fussé-je maintenant près de vous, j'aime-
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rais mieux vous en écrire et recevoir vos réx3oiises de la même manière, qu'en parler dans la solitude de votre cabinet.
Cette même proposition que je i^rendrais la liberté de vous adresser au sein même du commerce le plus intime et le plus familier, la nécessité, la probabilité si fâcheuse pour moi d'un éloignement dont Je ne puis plus fixer le terme m'engagent à vous la faire aujourd'hui et voici mes motifs : je suis parvenu à des résultats que je crois vrais.
La question vraiment fondamentale, proposée l'an dernier m'a obligé à revenir à l'examen le plus approfondi de nos principes, à comparer de nouveau vos premiers Mémoires à vos Eléments d'idéologie, et mes propres idées à l'un et à l'autre de ces ouvrages. J'ai insisté avec d'autant plus de soins sur ces premiers points de départ que je suis convaincu, d'après vos leçons et ma propre expérience, que le plus important et le plus difficile est de bien commencer par le véritable commencement (1).
(1) Quel est ce commencement? la sensation purement affective, résultat premier et simple d'une impression faite sur le corps; cette .sensation que j'appelle affective n'est pas encore la perception. Tous les philosophes jusqu'à et y compris Condillac ont coni'ondu ces deux choses; pourquoi ? parce qu'ils considèrent la première sensation comme un nioile d'une substance particulière, séparée^ qui a la propriété inhérente à elle-même de se senth-, ils devaient supposer par suite la perception naturelle du rapport d'inhérence de la modification à la substance ou à l'être conscient qui l'éprouve. La persomialité n'a donc point d'origine et comme dit Leibnitz, le moi est du moins inné à lui-même. Locke ne diffère guère des Cartésiens sur ce point. Aussi dans son langage, toute sensation est idée. CondiUac, est le premier qui se soit élevé à cette conception profonde, que nos habitudes les plus intimes et surtout notre langage rendent si difficile d'un être sensitif qui devient toutes ses affections; mais il ne paraît pas s'être pénétré de toute la profondeur de cette expression. On voit bientôt après sa statue se souvenir, donner son attention, faire des idées, ce qui me semble être en contradiction manifeste avec l'hypothèse. Bonnet, qui est parti du même point, dit encore expressément
Après bien des méditations je crois m 'être démontré : 1° que l'origine de l'aperception et le jugement d'existence soit personnelle, soit extérieure, n'a jamais été déterminée par les métaphysiciens dejjuis Descartes jusqu'à et y compris Condillac, et que c'est des nuages où l'analyse a laissé, depuis, cette origine jusqu'à nos jours, que proviennent toutes les incertitudes, les obscurités et
qu'un être identifié avec toutes ses modifications n'en a pas moins une personnalité distincte.
Dans votre premier travail, vous avez fait un pas de plus que tous ceux qui vous avaient précédé dans la carrière, et ce pas me paraît très gi-and puisqu'il rattachait le fil de l'analyse bien près de l'origine réelle de nos facultés. Vous nous enseigiiâtes alors en résultat que le jugement prend sa source dans la sensation du mouvement, dans un premier effort essentiellement relatif, que hors de cette sensation particulière, aucune de nos facultés intellectuelles ne pouvait commencer à entrer en exercice; d'où il suivait contre l'autorité de Condillac qu'un être borné à des sensations purement affectives et privé de locomobilité, et là me paraît être la source de la difficulté, ou même qui exercerait cette faculté Jocomobile sans éprouver la résistance d'un obstacle étranger, ne pourrait rien connaître que sa propre existence actuelle, sans souvenir réel qui en prolongeât la chaîne ( ?), par conséquent sans désir et avant tout, sans jugement.
Lorsque vous placiez ainsi le sentiment, ou comme vous dites la connaissance d'existence personnelle dans la sensation simplement affective, vous organisiez par cela même le jugement, etc. Quand vous établissiez avec une précision et une exactitude supérieures le fondement de la connaissance du non moi, ou de ce passage si longtemps et si vainement cherché de nos modifications aux objets C£ui les causent, le moi était déjà constitué pour vous. Il y avait un rapport senti simplement entre l'être sentant et une de ses modifications quelconques.
C'est ce dont vous vous êtes très bien aperçu dans le second travail où revenant sur vos pas vous observez que plusieurs de nos modifications aj^ant la propriété de nous être agi'éables ou pénibles, cette seule circonstance de trouver une sensation telle suppose déjà un rapport senti entre elle et notre faculté sentante, ou notre moi.
Voilà donc encore une fois le moi originairement constitué dans la sensation et par sa propre nature. La première hypothèse se reproduit ici et vous n'avez fait qu'apercevoir que toutes les facultés étaient constituées par cela même.
Donc, avez- vous dit, le jugement est déjà renfermé dans la sensation, par conséquent le désir, le souvenir avec toutes nos facultés peuvent préexister à l'exercice de la motilité, ou bien que nous pou-
les divergences encore subsistantes parmi les bons esprits qui cultivent cette science. De là vient l'indétermination du mot idée, qui dépend elle-même de l'acception précise qu'il faut donner aux termes sujet sentant et objet senti dans la langue idéologique, que vous avez touché le premier ce point de difficulté dans vos Mémoires et que l'origine de la perception a été près alors d'être éclaircie ; mais que pour ne pas avoir poussé l'analyse jusqu'au bout, vous n'avez pas vu tout ce qui était renfermé dans votre grand principe de la motiUté et laissé subsister un germe d'en*eur qui devait ensuite vous la rendre suspecte et vous la faire abandonner. Cette erreur, pardonnez-moi le terme, la voici : c'est de supposer que le sentiment d'existence personnelle est identique avec l'affection sensitive ; qu'un être dénué de toute motUité, purement sentant ou affectible, connaîtrait son existence quoiqu'il n'y eût encore en lui aucun sentiment de rapport, de désir, qu'aucune faculté enfin ne pût naître ou se déployer dans cet état passif d'immobilité,
vons réellement sentir, nous ressouvenir, juger, vouloir sans qu'aucune action s'ensuive. Il est vrai que nous ne connaissons alors que notre propre existence. Tels sont les résultats du chapitre 3 des Eléments.
Voilà donc la doctrine de Condillac bien étaj'ée pour la deuxième fois. Toutes nos facultés sont originaires de la sensation ou mieux ne sont que la sensation, et préexistent même à toute expérience réfléchie, se confondent avec les impressions de l'instinct* qui renferment déjà jugement et volonté.
1. Ce mot instinct a été pris dans des acceptions différentes:, foutes pliia ou moins vagues. Le sens le plus déterminé qu'on lui ait donné, c'est en comprenant sous ce mot toutes les impressions intérieures qui enveloppent le moi et qui ne sont point perçues, il est donc impossible de rien déduire de cette source. Les philosophes d'Edimbourg ont rapporté plusieurs opérations de l'entendement à une sorte d'instinct ou d'apanage naturel de l'esprit humain, et ils ont assez multiplié les principes instinctifs. Le jugement ou la croyance d'un monde extérieur, l'idée de causalité, nos sentiments moraux leur ont paru dériver de certains principes inhérents à la constitution de l'esprit humain. Cette acception du mot instinct est sujette à beaucoup de difficultés et on ne doit recourir à de telles causes occultes qu'après avoir épuisé tous les moyens d'analyse. Si on considérait comme innés toutes les impressions et les sentiments qui peuvent naître spontanément de notre constitution organique, les philosophes français physiologistes .auraient bien plus étendu le champ de ces principes innés.
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partant ainsi de la connaissance du moi qui est présupposée dans la sensation.
Sur quoi s'appuyent des résultats si contraires à votre première théorie? sur ce que vous aviez, ditesvous, réalisé alors une abstraction, la sensation pure ; mais maintenant ne réalisez-vous pas un composé qui n'est point essentiellement tel dans la nature? Ces affections simples, dénuées de tout jugement, de toute aperception personnelle n'existent-elles pas réellement en nous, quoique inaperçues? N'y sommes-nous pas presque entièrement réduits dans divers états très rapprochés de la vie sensitive, dans le sommeil, le délire, les défaillances, toutes les grandes douleurs, les grandes passions qui mettent, comme on dit, l'individu hors de lui-même? Toutes les impressions intérieures! toutes les opérations vraiment instinctives, sur lesquelles notre ami a jeté tant de jour ne sont-elles pas bien séparées de toute aperception, de toute forme intellectuelle, à moins que nous ne réalisions tout à fait hors de nous des actes dont notre réflexion seule peut nous fournir le modèle? L'affection pure impersonnelle n'est donc pas une abstraction de notre esprit, et il me paraît très vrai qu'elle forme réellement la base de l'existence d'une multitude d'êtres sentants ; il me paraît enfin vrai que de cette affection ainsi considérée dans son état de simplicité, ainsi que de tous les mouvements spontanés qu'elle détermine il est à jamais impossible de déduire aucune des facultés de notre intelligence, conçues comme elles doivent l'être, sur le modèle que nous en trouvons en nous-mêmes.
Un second motif qui détermina votre désistement, c'est que la résistance extérieure ne pouvant être conçue que par le mouvement volontaire, d'après votre
dernier système, si nos facultés et notamment celle de vouloir ou de sentir des désirs ne pouvaient naître que de ce mouvement, il s'en suivrait qu'elles ne commenceraient jamais. Aussi observez-vous que dans votre premier point de vue vous regardiez les mouvements involontaires comme suffisants pour nous apprendre l'existence de notre corps. Mais lorsque vous parliez en premier lieu de locomotion, de mouvements exécutés et sentis, de quelle espèce de mouvements entendiez-vous donc parler? assurément, ce n'était point des mouvements convulsifs ou purement organiques, tels que ceux du cœur. La locomotion dont vous parliez alors ne peut être que volontaire, surtout en confondant comme vous le faites, le désir et la volonté, la rétraction subite qu'un sentiment de douleur imprime à nos membres et nos actes délibérés fondés sur le sentiment et l'expérience du pouvoir. Vous aviez alors sûrement dans l'esprit l'idée d'une volonté du moins afifective, quoiqu'elle ne se trouve pas expressément énoncée et si vous rejetez maintenant votre première doctrine fondée sur ce qu'il ne peut y avoir de résistance précise ni de sensation de mouvement vraiment instructive hors d'une détermination volontaire, ce que je crois très exact, cela ne peut être qu'en tant qu'il entre à présent dans votre idée du mouvement volontaire quelque chose qui n'y entrait pas alors, car pour le fond de l'idée, elle est nécessairement la même ; mais puisque vous identifiez maintenant des mouvements instinctifs avec les volontaires, quelle cause pouvez-vous donner dès lors à la sensation de locomobilité? Y en a-t-il de plus aveugle que l'instinct? Pardon, monsieur, si je vous contredis, mais je crois qu'en parlant la première fois de locomotion, de mouvement Hbre et contraint, sans exprimer le terme de
volonté, VOUS aviez dans l'esprit une idée de cette faculté plus réfléchie, plus conforme au fait de conscience que dans le dernier travail où vous employez le mot, en changeant l'idée.
Le mouvement déterminé par l'instinct et de vives affections n'est pas senti à part des affections : c'est un fait ; il n'a pas les mêmes conditions organiques, il ne part point peut-être du même centre, ou très probablement n'est pas déterminé par le centre cérébral de la même manière que celui que nous sommes forcés à qualifier de volontaire, déhbéré, réfléchi ; c'est donc de ce dernier seul que l'on parle lorsqu'il s'agit de la sensation particuhère de mouvement, si toutefois le terme sensation peut être employé : c'est l'aperception du moi moteur. Il est très vrai que ce mode actif de notre être emporte partiellement avec lui une relation du sujet sentant et mouvant avec le résultat de son action, que c'est le seul mode qui renferme en lui-même le jugement ou l'aperception personnelle, qu'il la communique à toutes les sensations avec lesquelles il concourt, et qui sont d'autant plus clairement perçues en elles-mêmes ou dans les objets que la fonction motrice y entre soit comme auxiliaire de l'action communiquée du dehors aux organes sensitifs, soit comme cause ou moyen exclusif de production ; c'est ce que nous prouve l'expérience réfléchie et comparée des perceptions relatives à chaque sens, depuis les impressions intérieures jusqu'aux sons que la voix émet et que l'ouïe recueille.
Que manquait-il donc à votre première analyse pour arriver à l'origine véritable de notre faculté perceptive qui les renferme toutes? rien autre chose que d'indiquer la sensation du mouvement hbre et d'en examiner les caractères intrinsèques, avant' de l'examiner dans
la résistance absolue, d'apercevoir que cette première sensation renfermait une relation du moi à des manières d'être et par conséquent une connaissance proprement dite de l'existence personnelle, comme la deuxième celle du mouvement contraint comprenait essentiellement un rapport du moi moteur au terme résistant non -moi ; alors, il était vrai d'une part que hors de la sensation de mouvement en général, il n'y. avait aucune faculté en exercice, aucune connaissance, pas même celle du moi, ce qui est conforme à votre premier résultat ; il était vrai d'autre part que hors de la résistance ou de l'action déployée sur un terme autre que les organes volontaires, si l'on veut faire une telle supposition, toutes les facultés peuvent être constituées, qu'il pouvait y avoir jugement, souvenir et sans que l'individu connût autre chose que son existence active (connaissable au terme constant de son effort). Il restait toujours vrai que toutes les connaissances relatives à nous-mêmes ou à nos facultés avaient leur fondement dans l'action volontaire déployée sur nos organes, comme toutes les idées qui se rapportent aux objets prennent le leur dans une action volontaire exercée par les organes sur ces objets. De là suivait une distinction entre les idées qui sont images — perceptions objectives, et celles qui se réfléchissent sur nous-mêmes comme agents, connaissances que l'on pourrait bien appeler subjectives, distinction fondée sur la manière originaire dont elles sont acquises. De là aussi suivait une division établie par Bacon entre la science de nos facultés. Idéologie subjective, et celle de l'objet et de l'emploi de ces facultés : Idéologie objective.
La question proposée se rapportait à la première. La décomposition de nos facultés ou opérations intellectuelles proprement dites consistait à démêler dans toutes
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ces opérations, dans toute idée, depuis les sensibles jusqu'aux plus réfléchies ce qui vient de notre action et ce qui est suscité en nous. Tout ceci me paraît plaider fortement la cause des principes que vous avez abandonnés, mais ne reste-t-il pas toujours la dernière objection qui vous a déterminé à cet abandon? en plaçant l'origine de nos premières connaissances dans le mouvement volontaire, comment pourraient-elles commencer? comment la volonté par elle-même peut-elle naître? Il est peut-être plus facile de répondre à cette question qu'à celle qu'on serait fondé à vous adresser dans votre dernier point de vue : Comment les idées des objets et des facultés réfléchies sont-elles originaires de l'instinct ? Êtesvous plus fondé à rattacher la connaissance à l'instinct que Condillac l'était à placer l'instinct dans la connaissance ? Nos premiers mouvements ne peuvent être accompagnés de volonté avant d'être voulus ou déterminés par une puissance consciente : ils doivent d'abord avoir été sentis. Or n'y a-t-il pas des conditions organiques qui, rendant un mouvement susceptible d'être senti, s'emploient isolément de tout autre mode, avant aucune détermination volontaire proprement dite? J'ai réuni sur ce sujet difficile toutes les données physiologiques que j'ai pu me procurer et j'ai vu qu'il n'était pas impossible d'expliquer la transformation des actes purement instinctifs, dans lesquels l'aperception personnelle n'entre pas plus que dans toute autre affection simple, d'abord en sensations constitutives de mouvements, puis par un dernier progrès en actes pleinement volontaires, accompagnés d'un sentiment de puissance, de causaHté ou de force moi, ce qui constitue la perception complète ou la relation claire du sujet moteur au terme mobile. Cette transformation des mouvements exécutés dans certains organes
seulement dépend de la forme de ces organes, de la résistance croissante avec l'âge à l'action qui doit alors leur être irradiée d'un centre unique. Cette dernière circonstance n'a point lieu dans les premiers mouvements instinctifs quoiqu'ils soient exécutés par les muscles qui sont dits volontaires en termes de physiologie et comme par anticipation. S'ils sont alors même subordonnés à l'influence du centre moteur, cette influence consiste proprement dans une réaction sympathique et forcée dont la cause est placée hors de son sein et non dans une action proprement dite qui constituera le mouvement volontaire. Ceci s'applique de même aux actes arrachés par des passions fortement affectives — à ceux qui ont lieu dans le sommeil.
Pour saisir les circonstances de la transformation dont il s'agit, j'ai cru nécessaire de recourir à des signes tirés de la physiologie : notre langue idéologique ne peut exprimer que des états, pour ainsi dire, absolus, des idées fixes et plus ou moins déterminées d'après notre expérience réfléchie. Mais lorsqu'il faut peindre les nuances intermédiaires, et pour ainsi dire les fluxions d'un état, d'une opération à une autre, les termes sont en défaut, nous nous trouvons embarrassés dans les passages, les hmites, et l'expression de la loi de continuité, qui règle les modes successifs de notre existence manquant à nos formules, échappe aussi à notre pensée. Qui donnera à l'idéologie une sorte d'algorithme différentiel?
C'est à cet emploi des termes dans un sens absolu que se rapporte la difficulté qui paraît vous avoir arrêté, Monsieur. Le mouvement n'est senti ou accompagné de résistance qu'autant qu'il est volontaire ; donc la volonté doit avoir précédé la sensation du mouvement, donc nos facultés, qui sont bien rarement constituées avec celle du
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vouloir, ne peuvent être originaires de cette sensation particulière, donc elles préexistent à toute notion acquise d'existence extérieure ; eUes sont donc identiques avec les affections instinctives de la sensibilité. Ce raisonnement tire toute sa force de ce que nous transportons à l'origine l'idée du mouvement volontaire prise dans notre expérience actuelle, et de ce que nous appelons jiositivement volontaire l'acte qui a les conditions nécessaires I30ur le devenir, mais qui ne l'est pas encore. Or je dis qu'un mouvement opéré suivant certaines conditions purement organiques par la force même la plus aveugle, peut être senti d'abord et ensuite perçu en passant sous l'influence directe de la force consciente. Ce passage, ce progrès s'accomplissent réellement sous nos yeux et notre expérience même bien consultée peut nous éclairer jusqu'à un certain point dans ces premiers linéaments obscurs de notre aperception persomielle. Le vagissement de l'enfant est bien pour nous un signe de souffrance ; c'est un langage pour la nourrice, mais non pour le petit être, qui est encore purement affectible, mais on voit, quelque temps après, ces mêmes cris instinctifs se transformer en signes réels volontaires, ou dictés par une intention manifeste d'appeler à son secours et ne faut-il pas qu'avant d'être ainsi voulus, quelque circonstance de la formation spontanée des sons vocaux les ait rendus immédiatement perceptibles 'i Ne nous arrivet-il pas aussi souvent de prendre pour ainsi dire sur le fait des actes que l'impulsion la plus aveugle avait déterminés et de les effectuer ensuite avec connaissance par notre force propre et disponible? Dans les songes, nous sommes souvent éveillés par de violentes agitations de nos membres, par des cris, des aspirations fortement ( ) en un mot par tous les actes qui constituant ordi-
nairement une action énergique du centre moteur ne peuvent demeurer absolument étrangers au résultat, lors même qu'U n'en est pas actuellement le principe immédiat. Eh bien! la personne, le moi sent ces mouvements opérés hors du vouloir, il en reçoit l'éveil, il se trouve pour ainsi dire reconstitué en eux et par eux, comme il les a sentis, il a été directement constitué moi potentiel à l'origine du sentiment d'existence personnelle.
L'activité constitutive du moi humain me paraît donc tenir au débandement d'un ressort unique : l'affectibilité au contraire reluit partout dans plusieurs foyers, plusieurs centres partiels — c'est comme la monade centrale de Leibnitz au sein des monades composantes, ou éléments sensibles qui s'affectent réciproquement.
Pardonnez, si j'insiste si longtemps sur ces détails, mais c'est de ce point, encore un coup, que me paraît dépendre tout le reste. C'est en partant de vos premières analyses, et en ne faisant pour ainsi dire que les continuel", que je suis parvenu à une multitude de résultats qui forment actuellement une chaîne assez bien liée dans ma tête, et se rattachent à la distinction essentielle que j 'établis entre les facultés actives originaires de la sensation de mouvement et les facultés passives que je conçois avec vous et Condillac, non seulement prendre leur origine dans la sensation, mais de plus n'être pas autre chose que la sensation, la propi'iété affectiblc de divcT's organes en exercice.
De tout cela je conclus contre vos derniers principes, qu'il peut y avoir dans l'origine sensation de mouvements qui non encore volontaires en ont dès lors les propriétés ou les conditions organiques qui doivent dans la suite les rendre tels ; 2» que la volonté et le sentiment d'existence personnelle ont une origine réelle dans cette sensation,
qu'ainsi ce dernier sentiment, ou comme vous dites, cette connaissance, ne sont pas mieux innés, ou ce qui reviendrait au même, confondus d'abord avec l'instinct qui doit être ainsi considéré comme l'origine de toutes les facultés. Donc 3» vous avez été fondé à dire en troisième lieu que hors de l'exercice général de la motilité aucune faculté ne pouvait naître, et tout ce que Ton peut vous reprocher selon moi dans votre premier travail, c'est de n'avoir pas vu tout ce qui était enfermé dans vos premiers principes (ce qui arrive toujours aux inventeurs), de n'avoir pas vu que la sensation du mouvement devenu volontaire par une suite de progrès très rapides sans doute, comprenait hors de la résistance extérieure même cette aperception personnelle que vous présupposez, et avec elle toutes les facultés et les idées subjectives sous quelque nom qu'on les désigne : et si vous aviez fait cette attention, ou si vous n'aviez pas été peut-être trop préoccupé de la source de nos idées objectives ou relatives au monde extérieur et trop pressé d'y arriver, vous ne pouviez manquer d'observer les effets particu- Uers de cette motilité dont vous aviez commencé à apprécier l'influence générale, et en suivant ses effets dans l'exercice des sens extérieurs, vous auriez reconnu que la perceptibilité, la distinction des modes ou idées qui se rapportent à chacun d'eux est toujours pour ainsi <Ui-e en raison directe de la dépendance où ils sont de la fonction motrice volontaire, et inversement de la capacité affective : ce qui me paraît être une heureuse confirmation de votre principe. De là il suivait encore, qu'en donnant au toucher non comme organe sentant, particulier, mais comme organe volontairement mobile l'avantage presque exclusif ou la priorité dont il jouit dans l'acquisition des idées relatives au monde extérieur,
d'autres sens jouissent également et jDar le même effet de motilité volontaire d'une prééminence comparable quant à la distinction, la persistance et la disponibilité de certaines modifications et des idées qui ne se rapportent qu'à nous-mêmes, et en examinant sous ce rapport les organes auditif et vocal, observant les résultats de la vision active, que Condillac a regretté trop tard d'avoir négligés dans son Traité des sensations (voyez la dernière édition de cet ouvrage), il eût été possible de refaire sur un (plan) nouveau, beaucoup plus exact et bien moins hypothétique un traité des sensations, d'où seraient résultées beaucoup de choses exactes et utiles, surtout cette vérité que la sensation comme effet immédiat des corps ou de leur propriété impressionnable affectible n'est point du tout la source de connaissances, ne renferme aucune faculté proprement dite, mais est seulement un moyen, un signe institué par la nature pour <^n préparer l'acquisition. Enfin la confirmation de ces piincipes d'un poète philosophique qui ne sentait peutêtre pas toute la force de son expression : « Suis rébus sua cuique voluntas principium dat. » Nos idées de causalité dérivent de notre action.
Ce que vous n'avez pas fait, Monsieur, j'ai tâché de le fau'e en m'emparant du principe que vous m'avez pour ainsi dii'e légué et le suivant aussi loin que mes forces ont pu me le permettre jusqu'à présent. Vous vous êtes jeté dans une route différente et en adoptant de nouveaux principes vous avez suivi de votre côté toutes les conséquences avec une force de tête étonnante, supérieure. Plus nous avançons chacun de notre côté, plus nous nous écartons et je vous avoue que j'ai un sentiment pénible en me trouvant dans quelques points essentiels, aussi loin de vous, à qui j'ai tant à cœur d'être uni d'esprit
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et de pensée comme je le suis et le serai toujoiirs de cœur ; mais, Monsieur, si je suis en partie séparé de vos idées, n'est-ce pas pour avoir trop intimement uni les miennes à celles que vous eûtes autrefois? c'est vous qui nous avez abandonnés; peut-être avons-nous tort, mais vous êtes trop juste pour ne pas entendre nos raisons et dédaigner d'y répondre. Veuillez songer surtout que si je m'égare, c'est en suivant vos premières traces, et j'ose dire que l'obligation de me rappeler dans la véritable route vous est imposée par cela même, si ce n'est pas à titre de devoir, que ce soit à celui d'amitié particulière et avant tout d'attachement à la vérité.
Comme ma manière de considérer les facultés humaines et le point de vue fondamental sous lequel j'envisage la décomposition demandée tient absolument aux principes sur lesquels je viens de si longuement insister, je désire vivement d'avoir votre avis motivé sur cet article. Si je me suis égaré sur ce point, tout mon dernier travail, hors quelques accessoires, n'est bon qu'à jeter au feu. Avant de le terminer et surtout de le produire aux yeux du public, U m'importe donc infiniment de savoir de quel esprit vous en considérez les bases.
La vérité m'est chère par dessus tout. Si vous jugez que la matière dont j'ai l'honneur de vous parler, mérite encore une discussion plus approfondie, je serai prêt à vous développer plusieurs choses que je me suis fait violence pour tronquer et resserrer dans cette lettre, pour ne pas en faire un gros volume ; je voudrais que vous me permissiez de refaire ainsi et de terminer tout mon travail avec vous ; il cesserait, je crois, de me paraître un travail, et si je pouvais m'appuyer sur vous, à chaque pas, j'en marcherais avec bien plus d'assurance et de plaisir.
Je me suis bien écarté, du moins en apparence, de cette bonne dont je devais vous parler d'abord ;
mais, Monsieur, vous êtes si profondément conséquent dans vos principes qu'on ne peut guère vous proposer quelque objection sur telle partie de vos ouvrages sans remonter au premier anneau où elles vont toutes se rattacher. Si vous étiez resté fidèle au principe que toutes nos facultés actives sont originaires de la motilité, il est très probable que les bases de votre grammaire auraient été différentes ; c'eût été une autre analyse de la proposition, une autre manière d'envisager les termes adjectifs et les verbes. S'il est vrai que toutes nos facultés ne soient que différentes manières de sentir ou d'être affecté, on voit s'évanouir la différence entre le langage affectif et l'énonciatif, comme entre les facultés actives et passives ; l'interjection renferme en elle seule une proposition complète ; le verbe ne comprend plus l'idée d'action qui est bien réellement inséparable de celle d'existence personnelle dans un temps, mais tout adjectif devenant un attribut complet par sa réunion intime ou sa juxtaposition au mot étant constitue un verbe ; tout cela résultant de vos principes d'idéologie comme autant de conséquences nécessaires, il faut de toute nécessité vous accorder les unes si l'on vous passe les autres. J'aurais aussi plusieurs observations à vous faire sur les points fondamentaux qui tiennent à la différence des principes, sur lesquels j'ai appelé votre attention. J'ai noté plusieurs réflexions à ce sujet que je suis prêt à vous communiquer si vous le désirez ; mais j'attends votre réponse.
Le chapitre sur les signes permanents de nos idées m'a paru admirable. Il est dans toute la profondeur du sujet. Que les érudits de notre Académie des Inscriptions
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3*^" classe de l'Institut viennent encore nous dii-e que l'Idéologie n'est bonne à rien ! J'ai aussi noté quelques observations sur les rapports qui lient une langue écrite hiéroglyphique ou symboHque aux idées et aux mots, il me semble que vous donnez trop à la liaison des deux espèces de signes écrits et parlés. La langue écrite des Chinois que l'on nous assure être également (lue par des) peuples qui parlent des langues différentes, n'est -elle pas une objection à vous faire? D'ailleurs l'écriture chinoise qui est une sorte de calligraphie oii les idées entrent à la vérité plus que les mots diffère des hyéroglyphes égyptiens qui s'éloignent encore davantage des signes parlés. Il me semble que vous parlez trop généralement des langues symbohques, origine de l'écriture alphabétique, notation des sons.
Mais voici encore une distinction entre l'actif et le passif qui me vient à l'esprit au sujet des signes vocaux et oraux, des voix et des articulations que je désirerai voir plus séparer. J'ai sur chacun de ces objets séparément la matière d'une lettre.
« Le jugement est si peu inséparable de la sensation qu'il est même impossible que la faculté puisse commencer à agir aussitôt que la faculté de sentir (108) » ; cependant on dit ensuite (p. 128) : «Qu'est-ce que trouver une sensation agréable ou désagréable si ce n'est porter un jugement senti, un rapport entre eUe et notre faculté sentante ? » Voilà donc bien que le jugement est inséparable de la sensation, car séparément les premières sensations ont été affectives ; autrement, comment l'être sentant eût-il été constitué ? Ainsi la séparation supposée en premier Ueu n'est qu'une pure abstraction de l'esprit ; il ne faut plus s'inquiéter de l'origine du jugement qui n'est qu'un résultat simple de la propriété impression-
nable et afïectible de notre organisation — il en faut dire autant de la volonté.
« Il n'y a pas sentiment de résistance quand il n'y a pas auparavant sentiment de volonté. » — L'inverse serait peut-être plus vrai, il n'y a pas sentiment de volonté s'il n'y a en même temj^s sentiment de résistance, car la force qui opère tels mouvements qui ne sont originairement constitués volontaires (que d'après certaines conditions organiques par lesquelles ils s'effectuent), cette force, dis-je, ne peut être consciente ou exister que dans une résistance quelconque à son action.
Mais il n'est pas possible qu'aucune résistance ait pu être sentie, aucun mouvement produit hors de la volonté si, comme vous le croyez très possible, le premier de tous les mouvements faits par chacun de nous n'a été accompagné de volonté. Assurément, s'il y a quelque chose qui nous soit connu par réflexion, c'est la volonté, cause première subjective de tous les actes qui sont véritablement produits par nous; mais que devient cette idée subjective ou à quoi pouvons-nous la rattachei>3si nous plaçons la volonté dans les mouvements instinctifs de l'enfant qui vient de naître ? et certes alors le mouvement involontaire est bien impossible et comment eussiezvous pu supposer dans votre premier mémou'e qu'il y avait locomotion sans volonté? Quelle sorte de mouvements aviez -vous donc pu entendre quand vous parhez de mouvements sentis, libres, contraints, car, d'après la latitude que vous donnez à ce mot volonté et l'origine instinctive que vous lui supposez, je ne vois plus de limite entre les actes volontaires et involontaires ; on ne pourrait plus nommer ainsi que des mouvements tout à fait obscurs, inhérents à la simple vitalité organique comme ceux de , vous ne pouvez donc pas dire
dans ce cas que vous ayez soutenu autrefois que des mouvements involontaires suffisaient pour nous apprendre l'existence des corps et de vos pensées. Maintenant (p. 122) que nous avons des volontés avant d'avoir cette connaissance, c'est que vous croyez que les volontés préexistent aux mouvements, mais que conclure?
Lettre de M. de Biran à 31. de Tracy (1)
Les questions qui nous divisent. Monsieur, sont à mes yeux de la plus grande importance, puisque ce sont les bases mêmes fondamentales de l'idéologie et de la philosophie rationnelle. J'en fais depuis longtemps l'objet de mes méditations les plus assidues, et je vous dois bien compte de leurs résultats, car c'est vous qui m'en avez fourni le texte presque tout entier. En commençant ce compte rendu, je sens que j'ai besoin de toute votre indulgence ; j'aurais peut-être bien fait de le différer jusqu'à ce que ma santé encore mal affermie et une multitude de tracasseries (?) qui m'obsèdent en cet instant, eussent laissé à mon esprit la liberté et le ressort nécessaires poiTr agiter de telles matières; mais je me sens réellement tourmenté du besoin de vous exposer mes idées, de m 'entendre avec vous, d'en recevoir des avis et des éclaircissements nécessaires. Depuis votre dernière lettre surtout, je n'ai point de repos et ne puis en trouver qu'en vous écrivant. Je commence donc sans savoir comment je finirai. La multitude de choses que j'ai à vous dire me met dans un certain embarras, je voudrais
(1) (B. I.) Cette lettre est probablement postérieure à la précédente de quelques semaines ou de quelques mois. La lettre de Tracy que nous publions ci-dessous et qui est datée, y répond.
pouvoir les exposer toutes à la fois et ne sais comment faire pour observer un certain ordre... encore un coup de l'indulgence ou plutôt de la patience !
Je suppose avec vous un homme (c'est-à-dire un être vivant impressionnable et affectible, organisé à peu près comme nous, et non point la statue de Condillac), doué de toutes les conditions de l'existence sensitive, recevant des impressions de toute espèce, et en étant affecté, mais privé de mofilité, c'est-à-dire de tout organe locomobile, et je pense qu'un tel être devenant chacune de ces affections successives ou toutes ces affections simultanées, ne pourra être dit avoir conscience de son existence ; il sera ou existera sentant pour les autres, et non point pour lui-même, il n'y aura enfin en lui rien qui corresponde à ce que nous entendons par ce terme simple, moi, et cela quelque variété d'impressions qu'on puisse supposer ou par quelque changement que l'on fasse passer cet être immobile.
Cette opinion est contraire à la doctrine de Condillac et paraît l'être aussi à celle que vous proposez dans votre 'premier mémoire inséré parmi ceux de VlnMitut, mais l'opposition n'est qu'apparente et, en m'apphquant ce que vous avez dit de vous-même par rapport à ConcUUac, je prétends ne m 'écarter de vous en ce point que pour êt7'e jjIus fidèle aux conséquences de vos premiers principes.
Dans un corps de doctrines, tel que peut se former de nos jours l'ensemble des connaissances idéologiques, tout doit être homogène depuis le premier point de départ, jusqu'aux conséquences, déductions ou applications les plus éloignées. Quel est le point de départ? c'est l'idée première sous laquelle nous concevons le sujet sentant et pensant ; cette idée peut être simplement réfléchie,
c'est-à-dire fondée sur l'observation de nous-mêmes. On peut enfin chercher à la baser sur un point de vue en quelque sorte extérieur à notre être actuel, déterminer, par exemple, les conditions réelles, instrumentales, et nécessairement composées, qui peuvent constituer un sujet, capable de sentiment, ou supposer une condition simple, telle qu'on puisse en déduire par une suite d'analyses toutes les opérations et facultés du sujet pensant, telles que nous connaissons les nôtres par Texamen de leurs produits.
Ces trois méthodes dont la première est celle de Locke, la troisième celle de Condillac (j'entends le Traité des sensations) et la deuxième celle de nos plus profonds physiologistes (dont les observations s'allient heureusement avec les recherches idéologiques), sont tout à fait différentes dans leurs procédés, dans les conceptions originaires sur lesquelles elles se fondent et les résultats auxquels elles conduisent. On peut s'en servir tour à tour et les faire converger jusqu'à un certain point à la connaissance la plus exacte possible des diverses parties qui composent la science de l'homme. Mais je crois qu'il est dangereux d'attribuer à l'une d'elles une prédominance trop exclusive, de ne pas bien distinguer les idées qui se trouvent formées d'après l'une ou l'autre méthode, de vouloir combattre les unes par les autres, enfin de prétendre les opposer ou les conciUer dans l'expUcation d'une seule et même espèce de phénomènes, car chacune a sa manière particuUère d'envisager, d'expliquer ces phénomènes et quoiqu'elles se servent souvent des mêmes mots, elles n'embrassent point réellement le même ordre de faits ni de conceptions :
En comparant vos Premiers Mémoires, Monsieur, avec votre Idéologie, on trouve dans ceux-là la méthode
réfléchie de Locke, qui n'y est pas seule, mais qui y domine, dans celle-ci c'est surtout la méthode (que vous me permettrez d'appeler hypothétique) de Condillac réunie à celle des physiologistes.
Dans votre premier travail, vous partez des faits, tels que l'observation actuelle de nous-même peut nous les apprendre et vous cherchez un premier fait du même ordre, lequel étant donné par l'expérience ou l'observation, les facultés ou opérations réelles de notre intelligence en dérivent infailliblement, mais antérieurement à ce fait qui est bien le premier dans l'ordre de l'expérience et de la connaissance proprement dite, vous en supposez un autre qui est en dehors de ce système d'idées réfléchies, lui est hétérogène et se trouve appartenir à des conceptions toutes différentes, quoique revêtues de la même formule. Je m'explique. On trouve dans votre premier ouvrage, cette assertion qui est ensuite reproduite partout : une sensation pure et simple ne nous apprend rien que notre existence ; dans ses modifications intérieures, sans aucune relation au dehors ni aux organes, est comprise seulement la connaissance du moi et de ses modes successifs : connaissance bien infructueuse, dites-vous, mais qui par hypothèse n'est pas moins une connaissance absolue, sans relation et . par conséquent différente en réahté de toutes les autres dont vous assignez l'origine et n'ayant avec elle rien de commun que le nom.
Cet élément hypothétique, introduit dans un système de faits d'expériences et d'idées réfléchies, en altérait l'homogénéité. Pour rétablir celle-ci, il n'y avait qu'une alternative. Il fallait ou réformer cet élément, c'est-àdire convenir qu'il n'y avait aucune connaissance de moi ou de personnalité, hors la relation première, origine
commune de toutes les facultés ou opérations de l'être sentant et intelligent, ou changer l'origine des facultés mêmes, et la transporter dans ce sentiment absolu, ou cette prétendue connaissance non relative d'égoïté, c'est-à-dire passer de la méthode réfléchie à l'hypothétique, des notions idéologiques proprement dites sous lesquelles nous pouvons concevoir (pour ainsi dire en dedans) le sujet pensant, aux idées physiologiques que l'on peut se former en observant en dehors les premiers mouvements, les déterminations premières de la sensibilité et les circonstances organiques qui leur correspondent.
Vous avez adopté, Monsieur, ce dernier parti dans les chapitres 7 et 8 de votre Idéologie, où vous opposez contre votre première doctrine des arguments déduits d'une méthode étrangère à celle qui vous servit, en grande partie, à la fonder, et qui ne me paraissaient pas devoir l'atteindre dans la partie idéologique qui lui est propre.
J'ai pris de mon côté la deuxième alternative et tâché d'établir l'homogénéité de doctrine en fondant la connaissance 'personnelle sur la même loi, les mêmes conditions originaires que vous aviez assignées d'abord à toutes les facultés et opérations dont se compose l'intel- Ugence humaine..., telle est, ce me semble, la première source de nos divisions.
En discutant les principes de votre Premier mémoire, je prétends y découvrir le germe des deux systèmes différents que nous suivons aujourd'hui. Je prétends montrer qu'en rejetant le principe de motilité, où vous avez vu d'abord l'origine de nos facultés et de nos connaissances, hors une, vous avez été conséquent en ramenant toute votre doctrine à l'élément hétérogène qui s'y
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était glissé, de même qu'en domiant une nouvelle extension à ce principe, je n'ai fait que ramener cet élément à l'homogénéité avec tout le système. Je pense enfin prouver que nos deux points de vue sont séparés sans être opposés et qu'ils ne peuvent se combattre ni se détruire l'un par l'autre. Venons aux éclaircissements.
Le moi, ditez-vous dans ime note du Premier mémoire, se compose en étendue de toutes les parties sentantes ensemble et obéissantes à la même volonté, voilà deux points de vue très distincts, renfermés dans les deux parties de votre définition. Cette définition présente à la fois une idée générale, très générale, et une individualité bien précise. Le moi, pris en dehors et dans une acception physiologique, peut être dit se composer simplement de toutes les parties sentantes ; la correspondance et l'harmonie de toutes les vies particulières avec le système entier par le moyen des nerfs, constitue le moi, dit quelque part notre illustre ami. Le moi n'existe donc que dans la vie générale.
Je vois bien là les conditions de l'existence sensitive absolue sans lesquelles ne pourrait avoir heu le sentiment d'individualité permanente qui nous fait dire moi, à chaque instant de notre existence successive, et quels que soient les changements opérés dans nôtre sensibihté, mais quant à ce sentiment considéré dans la réflexion ou l'aperception de tous les modes variables dans lesquels il peut entrer comme élément et dont il peut enfin être séparé, il est très distinct de toutes les affections directes et simples des parties sentantes ensemble, et ne résulte point immédiatement des conditions qui forment la vie générale : puisque ces affections simples et cette vie suivent également leur cours, constituent un mode d'existence sensitive complète dans son genre sans que
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S "y joigne aucun sentiment personnel comme aperception. La conception de cet élément affectif séparé de tout sentiment de moi n'est point une de ces abstractions que notre esprit crée et à laquelle il attribue une réalité illusoire, mais un mode d'existence très réelle qui constitue très probablement celle d'une multitude d'êtres organisés, qui forme enfin toute la nôtre dans l'origine et en occupe maintenant encore la plus grande partie ; c'est ce mode qui prédomine quand nous nous sentons bien ou mal absolument, sans aucune sensation relative à quelque partie déterminée du corps et par les dispositions uniques de la sensibilité intérieure ou du tempérament, c'est à lui que notre existence absolue est presque réduite lorsque dans un sommeil plus ou moins imparfait, dans un état voisin de la léthargie, dans le délire, nous souffrons ou jouissons sans apercevoir, et enfin dans ces vives exaltations sensitives où l'être passionné absorbé par un sentiment unique, quelle qu'en soit la nature ou la cause, perd toute conscience de son moi, cesse d'être pour lui une personne, ce qui s'appelle vulgairement être hors de soi-même, etc., je dis donc que la notion d'existence personnelle ou de moi, telle qu'elle est exprimée dans la première partie de la définition, c'est-à-dire comme un composé de parties qui sentent ensemble ou qui consentent est purement physiologique et se fonde sur un système d'idées ou d'observations en dehors de la réflexion propre du sujet pensant et conscient.
En faisant entrer dans la constitution personnelle l'ensemble des parties obéissantes à la même voloîité, on se place dans un point de vue qui tient le miheu entre celui des métaphysiciens abstraits qui attribuent à l'âme ou au principe sentant et pensant une existence
absolue et indépendante, et celui des physiologistes qui, n'envisageant les phénomènes qu'en dehors, transportent aussi ce sentiment de l'être (absolu d'une autre manière) dans les conditions de la vie générale.
Ce point de vue intermédiaire et vraiment idéologique considère le moi dans la volonté une, ou la même, volonté qui n'est point d'une manière absolue ou abstraite de toute condition, mais seulement dans la relation à l'ensemble des parties qui lui obéissent, dans un e^ort essentiellement relatif, dont le terme, le corps tésistant mais obéissant, et le sujet de la force motrice (qui n'existe comme force consciente que dans la résistance à son action) sont inséparables et ne sont constitués que l'un par rapport à l'autre.
Voilà, ce semble, une distinction précise entre les deux sortes d'éléments qui composent votre idée fondamentale du moi humain. Suivant qu'on s'attache plus particu- Hèrement à l'élément personnel ou à l'élément affectible absolu (permettez-moi de les caractériser ainsi) on en déduira deux sortes de notions très différentes, les unes appartenant exclusivement à l'idéologie, les autres à la physiologie. En partant de l'élément affectible absolu et y transportant l'existence personnelle, on peut y transporter aussi des facultés, des opérations qui lui sont homogènes, c'est-à-dire placées hors de la conscience du sentiment relatif (1) d'être. On caractérisera alors ces facultés d'après certains résultats, mouvements ou actes aperçus en dehors ; on leur donnera ces mêmes noms arbitraires que nous attribuons ordinaire-
(1) Je dis relatif, parce que cet élément personnel a été envisagé d'une manière abstraite par les Cartésiens qui l'ont trouvé les premiers en partant de la réflexion. Condillac est le premier qui ait commencé l'analyse en partant de l'élément affectible.
ment à nos actes réfléchis et on pourra dire que toutes nos facultés sont constituées dans les modifications intérieures ou les affections pures de la sensibilité.
En partant de l'élément personnel proprement dit, ou du moi relatif, on ne saurait évidemment admettre aucune sorte de connaissance de facultés ou d'opérations effectives, hors d'une relation première et fondamentale. On cherchera donc quel est le premier mode essentiellement relatif, et si par une méthode d'analyse et d'observation réfléchie on parvient à trouver un tel mode, ce sera à ce premier anneau que devront se rattacher non seulement toutes les opérations du sujet j)ensant ou percevant et les idées objectives qui en résultent, mais de plus et avant tout la connaissance personnelle de ce sujet, en tant qu'il meut et opère; si ce sujet moi n'est point inné à lui-même comme le dit Leibnitz, il n'existe point non plus hors de sa propre conscience ou dans les affections pures de la sensibilité ; il n'est point absolument inhérent à ces affections, puisque nous savons que plusieurs en sont dénuées. La personnalité aura donc une origine, dépendra de quelque relation première ou ce ne sera point une connaissance, et si, comme telle, on la supposait indépendante d'une action relative, il faudrait en dire autant des autres connaissances. Et c'est précisément là la supposition qui a conduit Descartes aux idées innées. Il part de l'élément personnel, réfléchi, l'isole ou l'abstrait de toute condition organique, pose un moi existant et se connaissant d'une manière absolue, hors de toute action déployée sur quelque terme résistant — tout le reste s'en suit.
Condillac se place à un point de vue opposé et commence par séparer l'élément affectif de tout ce qui n'est pas lui. La statue devient sa sensation, et n'est
pas autre chose. Le génie de l'analyse ne pouvait aller I3lus loin ; l'auteur du Traité des sensations a fixé les limites et le véritable commencement par cette seule et heureuse expression devient.
L'aperception persoimelle n'est pas comprise dans la première affection pure et simple, on en convient ; mais s'il n'y a pas de moi dans la première affection, comment jjourra-t-il être dans la seconde ou dans le passage de Tune à l'autre, ou dans une combinaison de plusieurs? Tant qu'on demeure enfin rigoureusement dans la même hypothèse d'un être sentant identifié également avec tous ses modes ou n'étant point autre chose, pour luimême, que ses affections, je ne dis pas qu'il éprouve, mais qu'il devient successivement ou simultanément ; que l'on varie, que l'on combine comme on voudra des éléments simples et homogènes au premier, on ne me fera jamais concevoir- comment il pourrait en ressortii' autre chose que des affections pures, plus ou moins vives, et comment si l'on n'ajoute, ou si l'on ne suppose implicitement rien de plus dans l'être fictif, cet être pourrait commencer à sentir son existence individuelle, acquérir une personnahté permanente, percevoir, distinguer les modifications les unes des autres, devenir enfin capable de quelqu'une des facultés ou opérations nombreuses qu'on lui attribue?.,, il y a un tel saut du premier état de la statue à celui qui suit immédiatement et selon moi une opposition si manifeste entre l'hypothèse fondamentale et les déductions suivantes que je ne puis m'empêcher de croire que Condillac en mettant dans la statue une âme ou une substance spirituelle a supposé tacitement quelque vertu mystérieuse qui se joignait à la sensation pure et la transformait en perception ou autres actes intellectuels. Alors on pourrait lui reprocher
d'avoir un peu imité ces alchimistes qui se persuadaient avoir fait de l'or en combinant ou travaillant des substances qui contenaient d'avance quelques parcelles de ce métal. Je ne crois pas du moins qu'on puisse le disculper entièrement du reproche qu'il adresse lui-même à Locke d'avoir attribué à l'âme quelques facultés imiées. Il me semble enfin que tous les résultats hypothétiques dont se composent les trois premières parties du Traité des sensations sont fondés uniquement sur ce que la statue est ou opère, non pour elle-même, mais pour celui qui la construit et l'observe en dehors..., points de vue très difîérents, et qu'il importe de distinguer avec soin, en avertissant le lecteur lorsqu'on se place dans l'un ou dans l'autre, pour qu'il ne confonde pas les faits et le langage de la science objective avec ceux de la conscience. Pardon, Monsieur, si je me tiens si longtemps éloigné de vous, mais c'est pour y revenir avec plus de plaisir et de profit. Il résulte des observations précédentes" (qui demanderaient peut-être plus de développement) que la personnalité ou l'aperception n'a point d'origine dans le système de CondiUac, qu'elle n'est point distinguée de la sensation pure par l'hypothèse, quoiqu'elle le soit toujours par le fait et même forcément par le langage ; que dans cette sensation enfin considérée tout à la fois comme la matière et l'architecte de l'édifice des idées et des connaissances, il se trouve toujours réellement un autre architecte, un opérateur secret dont on ne saurait dire d'oii il vient, ni qui il est. Quoi qu'il en soit, on voit bien que CondiUac n'admet des facultés ou des opérations intellectuelles dans l'être sentant que parce qu'il suppose sans fondement selon moi une personnahté distincte et permanente dans la succession des modes simples affectifs.
Il dit même positivement dans le chapitre vi de la première partie comment il conçoit que le moi peut ressortii' de la mémoire des odeurs, ce qui est bien, ce me semble, prendre la cause pour l'effet, et supposer ce qui est en question ; mais enfin la personnalité se trouvant constituée dans la sensation, il y a par l'hypothèse un sujet sentant et percevant, capable de toutes les opérations ou actes que l'on pourrait légitimement déduire, par une méthode réfléchie, du seul fait de la constitution personnelle.
Vous ne vous êtes point placé, Monsieur, dès votre début, dans l'hypothèse simple de Condillac ; ce n'est point une statue que vous supposez, mais un homme immobile, organisé et vivant intérieurement comme nous, il reçoit des impressions, en a conscience, ne sent, ne connaît, il est vrai, que son existence et ses modifications intérieures, mais enfin est une personne constituée par la seule vertu sentante, et qui se connaît moi, indépendamment de toute relation soit avec les corps qui peuvent occasionner les impressions, soit avec les j)arties qui les reçoivent... Vous niez que dans cette hypothèse d'immobilité et avec toutes les autres conditions de l'existence sensitive un individu peut distinguer deux sensations quelconques l'une de l'autre ni par conséquent un souvenir d'une sensation. Le jugement ne saurait donc commencer à naître, non plus qu'aucune des facultés que Condillac dérive des impressions simples d'odeur, de saveur, etc., l'être dont il s'agit ne connaîtra donc jamais rien que son existence et sentira toujours infructueusement les modes sensitifs. Donnons-lui la faculté de se mouvoir ; dès qu'il l'exerce ou qu'il vient à remuer par hasard un de ses membres ou son corps en masse, il en est averti par une sensation particulière de mouve-
ment qui en elle-même est simple et non relative, comme toute autre, mais d'une telle nature pourtant (sans que l'on puisse bien en voir la raison) que dès qu'elle est arrêtée, suspendue ou empêchée par un obstacle, l'opposition ou le contraste du mouvement libre au mouvement contraint se manifeste aussitôt ; les deux modes sont distingués, voilà un premier jugement qui amène tous les autres à sa suite.
^Ici, Monsieur, l'on vous arrête, dès les premiers pas, par cette sorte d'objection que vous indiquez vousmême, en grande partie dans vos Eléments d'idéologie, chapitres vn et viii. Si le moi (la vertu sentante personnifiée et douée d'aperception par la nature quoique dans l'état d'immobilité absolue) perçoit une modification affective quelconque et en a conscience sans la rapporter à une cause extérieure, ni même à aucune partie du corps, pourquoi n'aurait-il pas aussi conscience de la cessation de ce mode ou de son changement, du passage brusque à un autre, tout différent, tel que d'une odeur à un son, etc., qui ne contrastent pas moins que la sensation de mouvement libre et celle de résistance, et sans doute, pourquoi n'y aurait-il pas distinction des modes successifs ou simultanés, connaissance intérieure absolue de même nature que celle de moi, facultés constituées sans relation d'aucune espèce au dehors ni aux parties? Nous n'avons donc pas besoin d'aUer chercher l'origine de ces fonctions ailleurs que dans les conditions et la détermination première de la sensibiUté. Ajoutons encore et surabondamment que ces sensations ont par elles-mêmes la propriété de nous être agréables ou désagréables; or, qu'est-ce que trouver une sensation agréable ou désagréable, si ce n'est pas en porter un jugement, sentir un rapport entre elle et notre
faculté sentante, et sentir ce rapport entre une sensation et nous n'est-ce pas sentir le désir (c'est-à-dire avoir la volonté) de l'éprouver ou de la fuir ? » Idéologie (p. 128), Le jugement et la volonté sont donc inséparables de toutes les sensations affectives et comme les impressions, les déterminations les plus aveugles de l'instinct ont essentiellement un caractère affectif, il faut remonter jusque-là pour trouver l'origine de toutes nos facultés. D'ailleurs, pour que l'exercice de la motilité puisse devenir la source des connaissances objectives, comme eUe l'est bien réellement, il ne suffit pas que les mouvements soient faits avec conscience ou sentis simplement suivant la première hypothèse, il faut de plus qu'ils soient voulus, c'est-à-dire accompagnés de désirs, effectués à la suite de désirs. Comment donc la volonté (qui n'est en effet, dans le système combattu, autre chose que la faculté de sentir des désirs!) pourrait-elle tirer son origme de la motilité puisque cette dernière n'a pu être mise en exercice que par la volonté, ou du moins n'est devenue source de connaissance, qu'autant qu'elle a été expressément activée par elle? Je divise ces deux objections en deux parties : les dernières viennent entièrement de vous, et je crois prouver qu'étant déduites d'un système d'idées ou de notions toutes différentes de celui sur lequel se fondait votre première doctrine, il ne peut lui être directement opposé ni l'entamer en aucune manière. I^es premières objections attaquent cette doctrine jusque dans sa base et ressortent immédiatement des notions hypothétiques sous lesquelles vous avez conçu en premier heu la personnalité et l'aperception, sans indiquer leur origine, et les supposant également inhérentes à tout mode simplement affectif, comme à la sensation relative du mouvement. Ces objec-
tions fondamentales se lient au point de vue qui m'est propre et à tous les principes ou résultats que j 'ai déduits de vos premiers Mémoires de l'Institut où j'ai cru et crois encore les voir renfermés. Cette dernière partie méritait une discussion profonde que je voudrais rendre définitive, je la réserve pour la fin et fais servir l'autre comme d'introduction. J'examine donc d'abord sur quoi se fondent les objections qui ont pu vous déterminer à modifier votre première doctrine en joignant le désir au mouvement, ce qui peut résulter de l'introduction du nouvel élément, et l'idée précise que l'on peut attacher au terme mouvement, appelé maintenant mouvement volontaire par opposition à cette locomotion sentie que vous prétendiez avoir regardée autrefois comme involontaire, comment il peut être vi-ai d'un côté que la faculté du vouloir ou du désir, telle que vous l'entendiez en premier lieu, ressorte originairement en effet de l'exercice de la motilité ou des premiers modes relatifs qui nous donnent une comiaissance objective expérimentale (puisque dans le sens idéologique, on ne peut vouloir ou désirer que ce qu'on connaît) quoiqu'il soit vrai, d'un autre côté, en une certaine acception qu'une expérience réfléchie peut nous faire attacher aux termes désirer, vouloir, identifiant ces modes avec le besoin, et les transportant jusque dans les déterminations premières et instinctives de l'affectibilité organique, dont personne assurément ne peut avoir à^idée, que la volonté précède en effet le mouvement ; comment enfin ces deux résultats n'étant opposés que dans ces termes peuvent se concilier ou coexister sans se détruù'e.
La langue idéologique n'étant point encore fixée, chaque philosophe a pu jusqu'à présent se former une langue particuUère appropriée aux conventions ou
données, soit réelles, soit hypothétiques d'où il part, au point de vue sous lequel il envisage le sujet multiforme que nous appelons l'entendement humain, et surtout peut-être à un certain but final qu'il vise d'avance et désire atteindre.
Depuis Descartes dont la doctrine a peut être plus influé qu'on ne pense sur celle qui est encore de nos jours la plus généralement suivie, la volonté n'ayant point été séparée du désir affectif, les divers sentiments de malaise, de besoin, d'inquiétude, les passions enfin de tout geiu-e qui ne sont que différentes nuances particulières du même mode fondamental, ont été compris dans la même idée complexe ou le même terme générique volonté. Cependant lorsqu'on parle de la personne qui effectue les mouvements de notre corps, de ses différentes parties, on circonscrit aussi souvent l'idée de volonté dans cette puissance une ; on cherche les conditions physiologiques ou réfléchies de son exercice en les opposant aux circonstances du même ordre qui caractérisent les mouvements involontaires. Ces deux acceptions du même terme volonté se rapportant à deux points de vue tout différents donnent lieu souvent à des contradictions singulières ; le même mouvement ou acte, par exemple, qui est volontaire dans son rapport direct à la puissance qui l'effectue suivant certaines conditions propres, peut être dit involontaiî'e par rapport à l'absence du désir affectif déterminant, tandis que le désir ou la volonté identifiée avec lui peut avoir lieu sans qu'aucune action s'en suive. Ainsi quand il y a vouloir dans un sens, il n'y en a pas dans un autre {et vice versa). Ces contradictions ne subsistaient pas ou étaient moins sensibles dans le système caractérisé des caîises occasionnelles où l'âme se bornait au vœu ou désir, exclusivement, et n'exerçait
réellement aucTine puissance motrice : l'acte qui suivait était le fait du moteur suprême ; mais nous qui admettons l'identité de la puissance ou de la cause moi qui ■veut, et opère ou meut, nous qui, n'aUant point au delà des faits de conscience, ne pouvons juger de la volonté que par ce sentiment de puissance ou de causalité personnelle, qui accompagne les mouvements voulus, pourquoi séparerions-nous donc la faculté de mouvoir ou d'agir de celle de vouloir et sur quel fondement transporterions-nous le terme caractéristique de cette dernière puissance aux désirs affectifs, si ces désirs qui, à partir de l'instinct dans lequel ils se confondent jusqu'au développement actuel de notre être sentant et pensant, sont susceptibles de tous les degrés de vague et d'indétermination qui se dérobent souvent à la conscience, alors même qu'ils déterminent nos actes et nos vouloirs même les plus clairement aperçus ?
Lorsqu'on voudra démontrer la nécessité de corriger et de réformer à cet égard le langage idéologique, on ne pourra en trouver. Monsieur, de meilleures preuves qu'en comparant la doctrine de vos Premiers mémoires de VInstitut à celle de vos Éléments d'idéologie (chapitres VII et viii). On verra clairement, si je ne me trompe, combien est dangereux l'emploi de certains signes indéterminés ou à double sens, puisqu'ils ont pu faire illusion à un esprit de votre ordre.
La faculté de faire des mouvements et d'en avoir conscience dont vous parliez en premier lieu, était bien certainement celle des mouvements volontaires ; en style physiologique, c'était la volonté même (la puissance de mouvoir), teUe que l'entendent Locke et d'autres philosophes lorsqu'il s'agit en effet d'une locomotion réguhère, de mouvements suivis et coordonnés dont l'être
pensant perçoit et compare les résultats (il est impossible d'en exclure l'idée d'un vouloir qui, soit qu'il se rapporte à l'acte même et se fixe expressément sur lui, ou soit qu'il tende à quelque autre résultat dont cet acte est le moyen, ne peut dans aucun cas en être séparé. Comment donc pouvez-vous dire maintenant qu'en attribuant à la motricité l'origine de la connaissance objective et de toutes les facultés intellectuelles, vous entendez par là des mouvements involontaires ? (Idéologie, p. 122.) C'est que dès lors même le terme volonté se trouvant exclusivement associé dans votre esprit au mode affectif du désir qui se trouve réellement séparé de la fonction motrice et peut n'avoir rien de commun avec ses produits, quand vous avez été conduit à remarquer dans la suite que nos mouvements involontaires (et par là, ce me semble, onne peut entendre seulement ceux dont l'individu ou la force qui est moi, ne dispose en aucune manière) étaient absolument stériles pour la connaissance, vous n'avez donc pu et dû concevoir de mouvements ou d'actes involontaires que ceux qui n'étaient point accompagnés de désir, or le désir peut être conçu lui-même dans les besoins et les premiers penchants de l'instinct, dans ces appétits simples dont on voit et quelquefois dont on sent les effets, mais dont il est impossible de saisir au dehors, ni de surprendre en soi-même, encore moins de réfléchi)- le principe, comme dans les sentiments et les passions de l'être moral développé se portant avec intention ou dirigeant ses actes dont il dispose vers des objets connus dont l'expérience lui a fait acquérir et comparer successivement les idées — le désir, considéré sous ces deux rapports et admettant toutes les nuances intermédiaires, le mouvement ou l'acte qui ne devient volontaire que par lui (suivant l'hypo-
DESTITTT DE TEACY A MAINE DE BIKAN 267
thèse) pourra l'être de bien des manières, à partir de l'origine ou de la détermination la plus obscure du premier de tous les mouvements enfin qui a pu être accompagné de volonté (Idéologie, p. 120), jusqu'à ces actes réfléchis dont la cause est moi et dont nous distinguons nettement les effets au dedans ou au dehors de nous. Ah! qui pourra dire alors quand et comment un acte ou un mouvement commence ou cesse d'être volontaire ?
Votre première classification des facultés élémentaires de l'intelligence humaine (où la volonté se trouvait tout à fait séparée de la faculté de mouvoir pour être exclusivement attribuée à celle du désir) avait bien préparé les difficultés que vous avez aperçues dans la suite et qui ont motivé à vos yeux un changement de système et une décision nouvelle dont votre premier élément générateur se trouve exclu. Cependant vous aviez dès lors écarté et prévenu une assez grande source d'incertitude, en fixant positivement le désir dans la connaissance ? « Tout plaisir ou peine, disiez-vous (p. 337 des Mémoires), est un besoin, toute sensation est en ellemême un besoin ; en y joignant la perception d'un rapport, une connaissance, ce besoin deviendra un désir. » Ce point de vue me paraît fondé sur notre expérience la plus intime.
« Il faut, disiez-vous page 349 de votre Premier Mémoire, mettre au nombre des mouvements iiidépendaîUs de la volonté, tous ceux que font les enfants nouveaunés, avant d'avoir pu acquérir aucune connaissance, quelque déterminé que soit le but de ces mouvements, avec quelque justesse qu'ils tendent à un but apparent ou réel..., ils y sont portés, ajoutiez -vous, par un je ne sais quoi, qu'on appelle détermination instinctive, sans
que personne puisse savoir si c'est quelque perception analogue à celle de nos vouloirs. »
Je ne sais, Monsieur, si vous avez acquis depuis des données plus positives sur ce que peuvent être ces premières et obscures déterminations, je ne dis pas pour celui qui en observe les produits extérieurs, ni même pour le physiologiste qui en analyse les conditions ou les rapporte à leurs sources organiques, mais sur ce qu'elles peuvent être dans un sujet sentant, qui y est exclusivement borné et dans nous-mêmes hors de l'aperception et de la connaissance. Je vois bien que la doctrine qui sert maintenant de base à votre idéologie, suppose un parti pris non seulement sur l'analogie, mais même sur l'identité des déterminations instinctives et de nos vouloirs, du besoin et du désir, soit instinctif, soit d'expérience que vous confondez, mais je ne puis concevoir encore sur quel fondement vous pouvez affirmer aujourd'hui l'identité là oîi vous récusiez auparavant l'analogie. N'est-ce pas parce que vous étendez maintenant le terme identique désir à des modes qui excluent toute idée ou connaissance expérimentale, pendant que vous le circonscriviez autrefois aux modes qui renferment spécialement cette connaissance ; parce que d'un terme complexe où vous compreniez le sentiment et l'idée, vous écartez par le fait un des éléments en maintenant par l'hypothèse et en vertu du langage un composé toujours identique, parce que la tendance automatique à un but apparent s'est identifiée avec la connaissance du but réel, l'affinité élective avec le frojpre choix d'un être qui sent et perçoit ; parce qu'enfin la détermination du but d'expérience ne changeant rien à la nature du sentiment, et le désir étant exclusivement basé dans l'affection comme le vouloir dans le désir, il n'y a plus de difficulté
sur l'identité conventionnelle et logique de ces deux modes ; mais... la réalité des faits de conscience, dans votre premier point de vue le mode particulier qui résulte de l'exercice du mouvement libre, étant une sensation, peut correspondre à un désir particulier, puisque nous avons, comme vous disiez, autant de désirs que de sensations; or, soit que le désir s'identifie avec le besoin, comme vous le pensez actuellement, soit qu'il en diffère comme vous le pensiez autrefois, le mouvement devra toujours être accompagné de désirs, il sera donc toujours volontaire : de là, et en suivant toujours la même méthode, nous pouvons conclure hardiment que les mouvements du fœtus, dans le sein de sa mère, sont accompagnés de vouloirs et, de proche en proche, que les déterminations de chaque centre ou chaque foyer partiel de sensibilité, que les mouvements de
chaque fibre nerveuse s'exécutent par autant de volontés partielles inséparables des affections immédiates dont ces parties sont les sièges ; car; comme dit notre illustre ami, la vie est partout, dans toutes les parties de la la machine organique, partout où il y a plaisir et douleur et par conséquent, dirai-je, d'après vous, désir de conserver l'un et de repousser l'autre, par suite mouvements volontaires et pourquoi ne dirions-nous pas en effet de chaque élément sensible ce que nous affirmons de la combinaison qu'ils forment, dès lors qu'on est hors du domaine de la conscience ou qu'on étudie les phénomènes de la sensibilité dans un point de vue extérieur au moi, on peut supposer de l'analogie avec les faits intérieurs, exprimer les diverses circonstances de ces phénomènes par les termes qui paraissent les plus propres à les peindre. Il est donc permis d'employer quelquefois ceux qui se trouvent associés déjà à des idées ou des
270 CORKESPONDANCE DE MAINE DE BIEAN
sentiments dont l'expérience intérieure ou la réflexion a circonscrit la valeur ; mais alors la signification de ces termes est plus ou moins détournée ; ils sont pris dans un sens tropique qu'il ne faut pas confondre avec le sens propre ou le direct ; il ne faut pas croire que pour employer les mêmes mots on signifie réellement des choses de la même nature.
En restant donc dans le point de vue physiologique et ne considérant le mouvement que par rapport à l'affection organique plus ou moins obscure et au désir de même ordre qui le détermine, je dis qu'on ne peut concevoir de mouvement absolument involoritaire dans un être organisé vivant, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'une locomotion régulière considérée dans l'état naturel. Nos mouvements supposent bien toujours quelque désir vague qui les détermine, nierait-on la réalité ou l'efficace de ce désir en se fondant sur ce qu'il est inaperçu ou étranger à la conscience, sur ce qu'il ne tend pas expressément à un but, mais peut-il jamais être plus obscur, plus étranger à la conscience que ce désh' instinctif qui a constitué volontaire le premier de tous les mouvements ? Il faut dire la même chose de la tendance au début, dont le vague, l'indétermination ou l'absence ne change point l'essence du désir, ni la nature de l'acte qui l'accompagne (tant qu'on reste dans la même hypothèse). Je pourrais donc conclure de là que vous ne sauriez, Monsieur, vous reprocher d'avoir donné autrefois quelque attribution au mouvement involontaire, quand le point de vue oii.vous vous placez actuellement, en attaquant votre première doctrine, n'en admet point absolument de tel.
Mais je veux me relâcher de cette conclusion et la mettre à l'écart ; je laisse de côté ces déterminations
instinctives, ces impressions soiirdes, ces tendances aveugles de la sensibilité, pour m'en tenir aux désirs de conscience, tels que nous pouvons les éprouver et les réfléchii' et j'examine (sous ce point de vue idéologique) s'il est réellement nécessaire qu'un désir exprès soit actuellement joint au mouvement, ou le détermine pour que l'exercice de ce dernier amène la connaissance, et si, sous ce rapport même, vous êtes fondé à corriger votre première doctrine, en attribuant à la faculté de mouvoir, jointe à celle de désirer, les résultats que vous aviez déduits de la première puissance motrice.
Entendons-nous d'abord sur la latitude qu'il faut donner à ce terme désir quand nous l'associons au mouvement produit. S'agit-il de ces sensations de malaise, d'inquiétude qui déterminent les actes propres à s'en délivrer et à satisfaii-e ses besoins? S'agit-il du désir qui tend immédiatement à l'exécution actuelle du mouvement et se borne à cette exécution, ou qui, fixé sur quelques objets soit présents, soit hors de notre pouvoir, ne détermine les mouvements que comme moyen d'atteindre quelque but? Dans le premier cas, il est certain que la sensation du désir qui se joint à celle du mouvement, bien loin de rendre celle-ci instructive ou de fixer l'attention sur ses résultats particuKers ne pourra que la distraire et concentrer souvent la sensibilité en elle-même au lieu de l'étendre au dehors. L'expérience nous apprend en effet que de deux modes quelconques le plus affectif obscurcit et annule souvent la conscience du plus faible, et de tous ces modes que nous pouvons éprouver, le moins affectif sans doute est celui qui accompagne ou qui suit la contraction des muscles volontaires, c'est-à-dire l'effort dont les muscles sont les termes propres, ou la résistance qu'ils offrent à l'action centrale
272 COBRESPONDANCE DE MAINE DE BTRAN
qui les met en jeu ; c'est à l'affaiblissement graduel de cette sensation relative que se rattache, comme vous savez, l'explication des principaux phénomènes de l'habitude ; mais cette sensation dont l'énergie ne s'accroît que par une concentration de la force particulière qui la produit, n'est jamais plus faible que lorsque les mouvements sont déterminés par de vives affections, et accompagnés de désirs véhéments ; ainsi donc plus le mouvement serait volontau*e dans votre sens, moins il serait senti en lui-même, et par suite dans la résistance qui lui est opposée, moins il serait propre à servir d'origine à nos connaissances relatives.
Dans le deuxième cas au contraire oîi le désir se fixe...
Post scriptmn d'une lettre perdue à M. de Tracy (1)
J'allais terminer cette lettre lorsqu'on m'a rapporté de la poste le paquet que vous avez eu la bonté de m 'adresser avec l'ouvrage de notre excellent ami ; c'est trop de plaisirs à la fois. Il me semble qu'Auteuil est transporté dans ma retraite. Il soufïle de ce côté un bon vent qui me rafraîchit et me ranime. Je voudi'ais, dans mon impatience, tout lire, tout humer à la fois? Mais je m'attache d'abord à ce qui se rapporte immédiatement à l'objet dont je m'occupais ce moment même et la variante est déjà dévorée. Je suis très satisfait de certaines explications que j'y trouve ; je les regarde comme très utiles, comme nécessaires même à l'éclaircissement de votre nouvelle doctrine. J'avoue qu'elles l'étaient au moins pour moi qui ai bien réfléchi sur ces notions.
DESTUTT DE TRACY A MAtNE DE BmAN 273
Un des principaux points de difficulté, entre nous, c'est que vous faites toujours une précision entre le mouvement senti dans l'exercice naturel de la locomotion des membres et le mouvement voulu. Vous abstrayez précisément ce qui caractérise la sensation de mouvement libre, le sentiment relatif d'effort de celui de la puissance moi qui le crée, qui ne se connaît qu'en lui et par lui. Je crois qu'une telle abstraction ne peut se faire, car c'est ôter d'un mode précisément ce qui le constitue, cela diffère tout à fait de l'espèce d'anatomie des sens faite par Condillac, que vous me citez pour exemple. Pensez-vous qu'il ait pu y avoir un temps oîi les mouvements de nos membres aient été sentis simplement comme les pulsations du cœur et des artères. Si vous ôtez pourtant le sentiment d'effort et le vouloir inhérent à l'exécution de nos premiers mouvements, ils se confondi'ont avec les sensations. Or, ici, les conditions physiologiques diffèrent autant que celles, par exemple, d'une affection intérieure et d'une perception des sens externes. Donc, les sensations correspondantes à ces deux sortes de mouvement ne peuvent pas davantage se confondi"e dans la conscience de l'être moteur. Donc, dès que l'on suppose une locomotion sentie, il faut aussi admettre nécessairement les conditions et le caractère spécifique sous lequel seulement elle peut être sentie et devenir un principe de connaissance. Je conclus de là que l'élément nouveau, le désir, que vous joignez maintenant à la sensation du mouvement (pour la rendre instructive) ou se trouvait essentiellement renfermé dans l'exercice de la motilité tel que vous l'aviez déterminé en premier lieu et n'apporte ainsi aucune modification nouvelle aux principes des mouvements, ou cet élément hétérogène qui bien loin de constituer les mou-
274 COBRESPONDANCE DE MAINE DE BERAN
vements volontaires, peut au contraire les dénaturer absolument, et du moins en distraire les résultats de connaissance. Si le désir en effet est pris dans l'exécution même de l'acte auquel il tend comme à son but propre, on ne peut faire, comme nous l'avons vu, aucune précision entre un tel désir (ou vouloir) et le sentiment qui correspond d'une manière immédiate au débordement de l'activité motrice centrale. Si c'est un mode affectif, un besoin simple qui forme le mouvement, il change le caractère et les effets du mouvement et du vouloir, comme nous l'avons vu encore, en examinant la diversité des conditions physiologiques appropriées aux deux cas. Alors, en prenant ce besoin, ce désir affectif pour la volonté même c'est lui subordonner exclusivement l'exercice de la motilité ; celle-ci n'est plus le principe réel de nos connaissances, l'origine des facultés ou opérations intellectuelles, mais un résultat nécessaire de la sensation pm-e, dans laquelle se trouvent renfermées toutes les facultés identifiées dès lors par l'hypothèse avec les détermiîiations instinctives : c'est là l'écueil que l'idéologie m'a toujours paru devoir soigneusement éviter ; et toutes notions théologiques sur la nature de l'âme étant bannies de notre philosophie, je n'ai pu parvenir à me satisfaire sur le point délicat et fondamental (de l'origine ou de la génération des facultés humaines hors de l'instinct) qu'en suivant, étendant ou commentant votre premier principe de motilité. Je puis due que c'est un véritable chagrin pour moi de voir maintenant que vous l'abandonnez comme principe.
Ce qui me fait espérer pourtant que nous sommes au fond plus rapprochés sur ce point que je ne l'avais cru à la lecture des chapitre vn et vni de l'Idéologie c'est l'interprétation très satisfaisante pour moi que vous
donnez (dans la variante) à votre nouvelle manière d'envisager la réunion de notre faculté de vouloir avec celle de mouvoir et de sentir. Vous répondez à une objection qui se présente naturellement, savoir que si le désir en général constitue seule la connaissance dans la sensation de mouvement (qui ne produirait rien si elle en était séparée), il doit emmener le même effet dans toute sensation affective à laquelle il se joint naturellement. Ainsi pendant que la vertu sentante est agréablement affectée par une odeur de rose, s'il survient une odeur cadavérine, ou seulement si la première modification cesse brusquement pendant que la sensibiKté agit pour l'aviver ou la retenir, n'est-ce pas là une résistance au désir ? Il y a là, dites-vous, une différence essentielle. Sans doute, je puis bien désirer de prolonger une sensation, mais si je suis supposé ignorer tout, et le mouvement et les êtres et moi-même, je ne puis rien faire en conséquence de ce désir, car je ne puis pas le satisfaire immédiatement, je ne saurais me domier directement telle sensation. Tout ce que je puis est de faire un mouvement qui me la procure, mais pour cela il faut que je sache que ces mouvements sont propres à produire cet effet ; or, qui me l'apprendra d'abord? J'ajoute, qui me constituera, d'abord existant pour moi-même, capable d'apercevoii' et de mouvoir des organes? sinon un premier sentiment relatif d'effort, dans un mouvement effectué suivant des conditions telles que je ne puis le sentir, sans avoir conscience de moi comme le voulant, ou, ce qui est la même chose, comme le produisant par une force dont je ne saurais séparer mon existence. Je pourrai bien apprendre dans la suite que mon mouvement est propre à produire certains effets que je désire, mais mon existence personnelle et mes facultés sont constituées
d'avance hors de ces effets secondaires et de ces désirs. Le mouvement doit avoir été senti en lui-même comme but avant d'être employé avec connaissance comme moyen. La distinction heureuse que vous établissez entre
M. de Tracjj à Maine de Biran (1)
A Auteuil, le 27 prairial.
An XII.
J'ai reçu hier, Monsieur, votre lettre du 17. Je m'empresse de vous dire tout le bien qu'elle m'a fait et combien il m'est doux de vous voir compatir à tous les sentiments de mon cœur. Je serais bien heureux si je pouvais en jouir plus souvent, et si mon bon destin avait fixé ma retraite moins loin de la vôtre. Je suis toujom*s privé de mon bon ami Cabanis. Il est, pour tout l'été, à douze lieues d'ici, chez son beau-père. J'ai pris mon parti de tout quitter et d'aller passer deux jours avec lui. J'ai trouvé sa santé un peu meilleure quoique bien branlante, et toute sa famille très bien. Nous avons bien parlé de vous, et je me suis séparé de lui avec regret ; mais je ne pouvais être plus longtemps hors de chez moi. Ma femme cependant est mieux. Elle est ijresque quitte de sa fièvre tierce et se rétablit un peu, ou plutôt elle revient à son état habituel qui est une maladie perpétuelle. Mais mon vieil ami ne me donne que le triste espoir de voir retarder un peu une perte cruelle que je ne puis plus espérer de différer bien longtemps. Et il n'en fau-
(].) Déjà publié par M. le Chanoine Mayjonade dans les Pensées et Pages inédites de Maine de Biran, p. 251-261.
drait pas tant ponr empoisonner la vie qui a tant d'autres côtés tristes qu'on ne peut pas même énumérer. Voilà le sort des humains. Je ne leur vois qu'un beau côté, c'est de se persuader, à tort ou à raison, qu'ils peuvent servir à adoucir quelque maux. Je me fais aussi cette illusion, mais les moments où on a la conscience vive d'être utile sont bien rares; ils laissent de terribles lacunes et je ne connais que l'étude qui puisse les remplir. Revenons-y donc. En s'en occupant avec vous, elle a le charme de l'amitié. Je suis convaincu d'ailleurs de la haute importance de celle dont nous nous occupons ; et même je me persuade qu'elle avance beaucoup. J'en serais tout à fait sûr s'il existait plusieurs personnes qui la cultivassent comme vous.
Vous vous plaigniez, Monsieur, de la langue de l'idéologie. Malheureusement vous n'avez pas tort (elle prouve bien que la difficulté ou la facilité de s'entendre et de démontrer tient à la nature des idées et non aux hommes) et pourtant vous êtes le seul homme que je connaisse qui n'ait pas le droit de s'en plaindre. Votre dernière lettre m'en est une nouvelle preuve. Elle est d'une lucidité et d'une précision dont je ne sais point d'autres exemples. Elle me montre qu'effectivement je vous avais toujours mal compris, ce qui est l'équivalent de ne point comprendre du tout. Nous sommes arrivés, de discussion en discussion, aux premiers j)rincipes de toute pensée, c'est-à-dire aux derniers termes auxquels on peut parvenir en décomposant et dont il faut repartir en recomposant. On n'a plus rien là sur quoi s'appuyer, et il est aisé de se méprendre, je crois cependant que c'est ce qui ne m 'arrivera plus, et grâces vous en soient rendues.
Je vois que je m'étais trompé en croyant que vous pensiez que nous avons im sentiment de personnalité.
une conscience d'existence, une espèce de sens intime, de connaissance de notre réalité et de notre vitalité, séparément et abstraction faite de toute sensation et de tout rapport particulier. Cette opinion ne me paraissait pas fondée, aussi j'étais surpris que ce fût la vôtre.
Cependant, comme beaucoup d'hommes très habiles ont pensé ainsi ou à peu près, dans les temps antérieurs, et pensent encore la même chose ou l'équivalent dans les pays étrangers, je croyais que cela était possible, et que vous pouviez même avoir des raisons que je ne pénétrais pas ; et je me persuadais d'autant plus que je ne voyais pas d'autre fondement à la distinction que vous établissiez entre devenir une sensation et l'apercevoir, et à plusieurs autres points de votre doctrine ; et quoique jusqu'à plas ample information le fondement me parût erroné, cela ne m'empêchait pas de rendre toute justice aux très beaux développements de vos idées, à leur profonde analyse et à leur vigoureux enchaînement, et de faire le plus grand cas de votre ouvrage et surtout de votre talent. Vous savez. Monsieur, qu'en ces matières, il faut bien se garder de proscrire en masse ce qui diffère par un point de ce que nous croyons la vérité, et qu'il y a des choses admirables et qui seront éternellement admirées dans maint système reposant sur des bases bien plus évidemment inexactes. Voilà ma justification.
Quoi qu'il en soit, je vois clairement que j'étais dans l'erreur. Vous pensez bien qu'il y a un sentiment de moi ou conscience d'être distinct de tout sentiment de manières d'être accidentelles et particulières ; mais vous le faites naître de l'effort exercé constamment (au moins dans l'état de veille) par la volonté sur les organes qui lui obéissent en lui résistant ; vous le faites
consister dans le sentiment de l'action de cette force vive sur ce qu'elle anime et meut ; et vous croyez que ce fait (ou cette supposition) est nécessaire pour que nous acquérions la connaissance distincte de notre corps et de ses parties et pour que nous sentions l'identité de notre moi pendant sa durée. C'est là suivant vous le mode fondamental et le substratum de ce moi. Vous concevez qu'il peut exister seul et alors l'individu est réduit à l'unique conscience de son moi. Vous concevez aussi qu'il peut exister des impressions senties sans être unies à ce mode fondamental et alors l'individu a affection sans ajyerception. Et enfin, la se^isation telle que nous l'éprouvons est un composé de l'affection et de Vaperception personnelle. Cette aperception est un jugement implicite entre l'effort et la résistance qui localise la sensation, en sorte que celle-ci renferme la connaissance de l'organe où elle a lieu, ce que ne fait pas l'affection simple. Enfin ce que vous appelez les modes passifs peut exister en nous dans l'état d'affection simple. Dans les modes actifs, au contraire, il y a toujours action de la volonté (du moi senti), par conséquent aperception. Ils sont nécessairement à l'état de sensation proprement dite. Ce sont eux qui constituent proprement les opératons intellectuelles ; c'est en s 'appliquant aux modes passifs qu'ils les élèvent à ce rang ; et de là beaucoup de propriétés que vous reconnaissez exclusivement aux modes actifs.
Autant que je puis croire. Monsieur, ce sont bien là vos idées. J'espère les avoir saisies exactement ; cela devrait être bien aisé, car vous les exposez dans une perfection incomparable. Mais ces matières sont si délicates qu'il se pourrait encore que, malgré la plus sincère bonne intention et la plus grande attention je me
fusse trompé sur quelques nuances et sur quelques liaisons, d'autant que j'ai l'esprit préoccupé et la tête pleine d'une manière de voir assez voisine, mais pourtant un peu différente. Je ne tenterai pas de vous la justifier pleinement, ou, ce qui serait la même chose, de combattre absolument la vôtre. Tout ce que je pourrais dire à l'appui de ce que j'ai écrit dans les deux premières parties de mon idéologie se trouvera dans la troisième à laquelle je travaille, et sera mieux là que je ne pourrais le dire ici, parce que ce sera pour ainsi dire en action ; car cette partie ne sera que des applications et des développements. Si elle me mène à bien, j'aurai vraisemblablement eu raison dans le principe et ce sera plus manifeste que si j'entreprenais de justifier directement le début lui-même. Je me bornerai donc à vous présenter quelques réflexions que vous pèserez et dont vous ferez l'usage que vous voudrez.
Je m'en prendrai, comme de raison, à ce sentiment du moi que vous regardez comme mode fondamental. Nous sommes bien près l'un de l'autre, Monsieur, puisqu'après tant d'obscurités et d'incertitudes, nous arrivons à très peu près par le même chemin à ce premier de tous les faits, la connaissance de ce moi, et que nous le trouvons presque absolument le même. Mais êtes-vous bien sûr qu'il ait ce mode fondamental que vous lui attribuez? Vous me renvoyez à ma note de la page 31 du 1^^ volume de l'Institut et à la page 430 du 2^ volume de Cabanis où il me fait l'honneur de rapporter et d'approuver ce que j'en ai dit. Mais ni l'un ni l'autre ne me paraît juger la question. Certainement, ce substratum, comme vous l'appelez, n'est point une abstraction comme je l'avais cru ; de la manière dont vous me l'exphquez, c'est bien un fait positif. Mais encore une fois, ce fait est-il cons-
tant? il est l'action d'une force vive que vous placez au dedans de nous. Mais cette force, quelle que soit sa nature, est un résultat de notre organisation générale, ou si l'on veut, l'acte d'un organe particulier matériel ou immatériel, faisant partie de l'organisation totale (ces deux suppositions me sont indifférentes). Dans les deux ca^ nous ne connaissons cette force que par ses effets. Comment produirait-elle ce sentiment personnel qui reste le même au sein de tous les modes variables? Et en quoi consisterait ce sentiment personnel, abstraction faite pour le coup de tous ces modes? Je vous avoue que je ne le comprends pas, et que je ne l'aperçois pas, ce sentiment. Cette force vive, c'est ce que j'appelle notre sensibilité. Quand elle éprouve une impression, elle sent, passivement, si vous voulez. Quand elle éprouve une volonté, un désir, elle sent encore active?nent, si vous voulez, mais c'est toujours sentir et sentir telle ou telle chose déterminée. La première manière de sentir ne la conduit qu'à se sentir elle-même, à connaître notre moi. La seconde, quand elle consiste à vouloir ce mouvement, la conduit à connaître des êtres autres qu'elle, autres que notre moi, et par suite à connaître mieux ce moi luimême en le distinguant, le circonscrivant, lui adjoignant les parties qui lui appartiennent sous certains rapports (comme organes). Mais je ne vois pas pourquoi ce moi aurait un substratum, pas plus que les autres êtres auxquels je n'en reconnais pas. Il me semble que comme eux il consiste purement et uniquement dans ce que nous en savons, c'est-à-dire dans ce que nous sentons et dans ce que nous en concluons (ou jugeons), ce qui est encore sentir. Il devient bien exactement suivant moi toutes les affections ou impressions qu'il éprouve successivement, mais sans cesser d'être celles qu'il a éprouvées
et qu'il se rappelle (1) grâce à la mémoire, ce qui fait que l'idée que nous en avons va toujours s'accroissant, s'augmentant, se composant, se compliquant, comme font celles de tous les autres êtres à mesure que nous en connaissons plus de circonstances. Suivant moi ce moi n'est d'abord pour nous que l'impression ou les impressions qu'il a reçues, comme l'or n'est d'abord qu'un être qui nous résiste. Ensuite il devient de plus tout ce qu'il éprouve, comme l'or tout ce qu'il nous fait éprouver. Mais, je le répète, je ne vois pas plus de substratum, à l'un qu'à l'autre. Ce substratum, je dois le dire, me paraît un être parasite que vous introduisez là sans preuve. De plus vous n'en avez pas du tout besoin, ce me semble, pour toutes vos explications, ni pour justifier les belles observations que vous avez faites sur les différences qui existent entre les impressions passives et celles provoquées par une volonté agissante qui sent sa propre action et la résistance qui lui est opposée, et les mouvements qu'elle opère malgré cette résistance ; ou entre celles-ci et celles ressenties dans le sommeil ou dans certains états maladifs. Tout cela va tout seul en conséquence de l'inaction de certains organes ou de leur lésion, ou de la nullité de l'actio;! de juger ce que l'on sent ou des éléments fournis à cette action qui se confondent avec d'autres, ou de ceux qui lui manquent. J'ai mal à l'estomac, je suis las ou faible, ou bien la vivacité de l'air ou quelques verres de vin me rendent gai ou alerte. Dans ces cas opposés, les mêmes choses ne
(1) Comment ]à moi demeure toujours' ce qu'il a été si le fonds de notre nature se grossit ainsi en avançant ? Ce n'est pas ainsi que s'effectue le phénomène de notre existence. Je n'ai pas besoin de me rappeler de rien pour sentir ma propre durée dans la continuité de mon être. (Note de M. de Biran.)
m'excitent pas de même. Sans doute, à l'impression qu'elles devraient me faire, en vertu de jugements réfléchis que j'en porte, se joignent d'autres impressions que je n'en distingue pas assez, et la résultante, l'état total en est altéré et modifié. C'est un vice de notre nature. C'est une des causes ineffaçables de notre faillibilité. J'en ferai mention dans ma logique ainsi que des remèdes plus ou moins efficaces, mais qui consistent tous à multiplier et à prolonger les jugements et les comparaisons, pour discerner les circonstances et en tenir compte.
Les affections cataleptiques, les douleurs internes, le délire, les songes, je vois dans tout cela des situations extraordinaires où des opérations intellectuelles manquent et par conséquent les rectifications ou compléments qu'elles apporteraient. Les douleurs internes nous paraissent presque toutes des points, comme nous disons, parce que les moyens nous manquent pour déterminer leur étendue. Quand elles existent dans des parties longues, comme la cuisse, nous leur reconnaissons ime longueur, mais point de largeur, parce que nous ne savons où la fixer. A aucune nous ne donnons une étendue qui dépasse celle de notre corps parce que nous savons qu'elles y sont renfermées, quoique souvent nous ne sachions pas précisément où.
Je ne puis entrer dans les détails, et peut-être je ne m'expUque pas assez ni bien ; mais je ne me sens point obhgé pour tout cela à recourir à une conscience obscure ni à toutes les hypothèses auxquelles elle a donné lieu. Je n'y vois autre chose que sentir et juger, et souvent juger mal, c'est-à-dire sur des données incomplètes ou mal décrites. Je n'ai pas besoin non plus de recourir à ce que Locke appelle réflexion comme source d'idée, à moins qu'il n'entende par là toutes les opérations intellectuelles
que je fais sur mes affections primitives et adventices. Mais je vous avoue aussi que je ne vois pas la nécessité de cela. Je suis convaincu que toutes vos belles analyses demeureront irréprochables sans lui. Pourquoi la mémoire seule en liant les impressions présentes et les impressions passées ne produirait-elle pas l'identité du moi comme de l'or et de tous les autres êtres qui affectent ce moi ?
Je vous soumets tout cela de nouveau, Monsieur, je n'abonde point dans mon sens. Je voudrais avoir le même talent que vous pour rendre mes idées, et cette supériorité que je me plais à reconnaître me porte à croire sincèrement que vos idées sont plus et mieux élaborées que les miennes ; car elle ne peut pas venir d'une autre cause. Mais j'ai un amour trop sincère pour la science pour ne pas vous exhorter de tout mon pouvoir à réexaminer celle qui ne me satisfait pas et que je ne sens pas nettement ; du reste, le point où nous en sommes me prouve que la science est plus avancée que nous ne le croyons nous-mêmes. Il sera bientôt complètement jugé. Et quand ce premier anneau sera bien constant de tous points, tout le chemin à faire en redescendant se fera bien vite et bien sûrement. Continuez, je vous prie, à m 'éclairer et agréez les assurances d'un bien sincère et bien profond attachement.
Trac Y.
Je viens de lire VHistoire comparée des systèmes de philosojyhie par Degérando en trois volumes. Il prétend avoir une connaissance exacte des opinions de deux ou trois miUe philosophes. Je le veux bien croire puisqu'il le dit, quoique cela ne me semble pas aisé. Mais je le crois bien peu en état de voir lequel de tous est le plus près de
DESTUTT DE TEACY A MAINE DE BIKAN 285
la vérité. Ce qui me plaît de ce livre, c'est qu'il fait voir de combien de millions d'erreurs on est déjà préservé quand on en est où nous sommes. Cependant il en reste encore trop de possibles.
Lettre de Tracy à Maine de Biran (1)
Auteuil, le 16 thermidor, an XII, 4 août 1804.
Heureusement, Monsieur, vous n'avez pas été jusqu'à croire que votre correspondance pût cesser un moment de m'être précieuse, j'aurais eu bien de la peine à vous le pardonner, mais vous en avez déjà trop fait ; vous avez pensé qu'enivré de mon vin et voulant toujours aller en avant sans regarder derrière, j'avais quelque peine à revenir sur mes pas et à recevoir de nouvelles lumières sur des sujets dont je suis bien loin d'avoir vu toutes les faces, et sur lesquels je n'ai pris un parti que parce qu'enfin il faut bien se décider, et parce que d'ailleurs en émettant une opinion motivée on en fait naître d'autres mieux motivées encore. En vérité vous m'avez fait tort, car vous scavez aussi bien et mieux que moi que le point sur lequel nous sommes en discussion est à peu de chose près le dernier que l'on trouve en creusant, et par conséquent le premier d'oîi l'on repart en construisant, et par conséquent rien au monde n'est plus précieux que de l'entourer de toutes les lumières que l'on peut y porter ; aussi quoique notre discussion n'ait pas complettement rempK mes vœux puisque nous ne sommes pas pleinement d'accord, cependant elle m'a fait un bien et un plaisir infini.
(1) Fonds Xaville, Gtenève,
286 COBBESPONDANCE DE MAXNE DE BIEAN
Vous en fixez toujours mieux le point précis à chaque fois que vous m'en écrivez ; et vous ne pouvez pas scavoir vous-même combien je vous dois et combien vous influez sur l'objet de moii travail actuel, la base de toute certitude — d'après nos réflexions mutuelles, voici à peu près l'état présent de mes idées.
Je vois que chacun de nous est un être sentant, et c'est dans cette qualité que consiste son existence, au moins pour lui-même, car s'il ne sentait rien, il ne s'apercevrait pas qu'il existe ; il n'existerait pas à ses propres yeux.
De là il suit que les véritables êtres réels sont pour chacun ses sentiments, ses sensations, ses impressions, ses perceptions, en im mot ce qu'il sent, ce qu'il éprouve, quelque nom qu'on veuille lui donner.
Dans ce sens, je suis bien idéaliste, comme vous voyez, car je prétends qu'il n'existe pour nous que des idées, et que c'est là la vraye réalité.
Par des jugements portés sur ces idées, par des combinaisons que nous en faisons, nous apprenons à connaître des êtres de deux espèces différentes et d'une réaHté secondaire, si je puis m'expliquer ainsi : d'une part l'être qui sent ses idées, l'être sentant, notre moi, et d'autre part les êtres qui causent ces idées, les êtres sentis, les êtres étrangers à notre moi.
L'un me paraît composé de tout ce qu'il sent ; les autres de tout ce qu'ils font sentir ; tous deux ne renfermer absolument rien autre chose, je n'y vois point de dessous, je n'y reconnais pas de substance ; un être, tout comme son idée, n'est composé suivant moi que de ce qu'il sent ou de ce qu'il cause.
Parmi ses perceptions, l'être sentant en a une principale, la sensation du mouvemeiit qu'il fait opérer à ses
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appendices : l'être senti a une qualité principale aussi, l'inertie qui la fait sentir à l'être sentant qui se meut, ou plutôt qui fait mouvoir ses appendices (lesquels sont aussi des êtres sentis).
Cette sensation de mouvement dans l'être sentant, cette force d'inertie dans l'être senti, sont bien deux circonstances fondamentales d'accord.
Mais supposer que l'être senti pût sans force d'inertie nous causer d'autres impressions (visuelles ou auriculaires, si vous voulez) et que l'être sentant sans organes et par conséquent sans sensations de mouvement, pût en avoir d'autres, je tiens que l'être senti existerait encor réellement dans les impressions qu'il causerait ; et l'être sentant, dans celles qu'il aurait .
Maintenant je crois bien que l'être sentant ne connaîtrait pas l'être senti faute de contact avec lui, mais est-il aussi sûr qu'il ne se connaîtrait pas lui-même? C'est ce que je n'oserais affirmer ; il me semble qu'il se sent dans tout ce qu'il sent ; et qu'il n'a pas même d'autre manière de se sentir.
Je vois bien que le sentiment du mouvement qu'il opère est la base fondamentale de tout ce qu'il sent, qu'il lui fournit le sentiment de résistance qui est la base fondamentale de tous les êtres sentis, et qui leur donne cette réalité secondaire que nous appelons seule réalité, et qui les distingue des êtres qui sont sentis purement intellectuellement ; mais je crois que notre moi est réel pour nous sans cette base fondamentale, de la même réalité que les êtres intellectuels, que nos idées ; pouvezvous. Monsieur, me montrer le contraire?
Vous me rendrez un grand service, si c'est une erreur, de m'en tirer, car c'est de là que part toute ma logique, c'est là suivant moi le principe de la certitude, et toutes
nos erreurs viennent des mauvaises combinaisons que nous faisons de ces impressions que nous sommes sûrs d'éprouver, soit pour établir entre elles des relations fausses, soit pour les réaliser hors de nous mal à propos.
Ici je sens que je ne vous développe plus assez mes idées sur les relations de l'impression présente avec l'impression passée que nous croyons la même ; mais il faudrait vous transcrire tout ce que j'ai fait déjà de ma logique, et je n'en suis pas encore assez content ; au reste cela ne fait rien à l'affaire présente à laquelle je reviens.
Vous dites. Monsieur : « Il y a un sentiment de mon être qui reste le même pendant que les impressions qui me viennent du dehors ou qui naissent spontanément dans mon organisation, varient sans cesse. »
Je n'ose vous le nier, car en ces matières je ne me tiens sûr de rien quand je ne suis pas d'accord avec un homme très éclairé qui y a bien pensé aussi, mais êtes-vous bien sûr de cela? pourriez -vous le prouver? en attendant je vous avoue que j 'en doute ; et il me semble que le sentiment que j'ai de mon être n'est autre chose que le sentiment de mes manières d'être successives.
« Ce sentiment qui me fait dire moi et toujours moi, ressort particulièrement de certaines modifications que je produis moi-même par une puissance que je sens très distinctement dans son résultat ; Ve^ort seul mode essentiellement relatif, etc., etc. »
Permettez -moi, il me paraît que cette modification Veffort n'est pas plus relative qu'une autre tant qu'on ne scait pas encore qu'elle est e§ort contre quelque chose ; il me semble que toutes font également dire moi, et que le souvenir de celles éprouvées antérieurement, quelles qu'elles soient, sufiÊt à faire dire encore moi et toujours moi, à chaque nouvelle que l'on éprouve.
« Sans des modifications de ce genre, il me semble qu'il n'y aurait point de personne intérieure pour apercevoir ou sentir les sensations. »
Mais est-ce que vous croyez qu'on éprouve une sensation, une impression, une modification quelconque sans se sentir soi-même? il me paraît que sentir une manière d'être, c'est sentir son être, et qu'il ne consiste pas dans autre chose. Qu'est-ce donc que le sentiment de produire, je ne m'en rends pas compte, et qu'a-t-il de plus que celui (V éprouver quand il ne s'agit que de sentir son être ? et dès qu'on le sent, pourquoy ne se rappellerait-on pas de l'avoir senti, et ne porterait-on pas des jugements de la manière dont on le sent, puisqu'il est avéré que nous sommes organisés de manière à sentir des souvenirs et des rapports? j'avoue que l'objection des spiritualistes ne me paraît pas aussi imposante qu'à vous. Il me semble que dans le sentiment même, quel qu'il soit, est comprise implicitement la possibilité d'y discerner des qualités, des conditions, en un mot des circonstances, c'est-à-dire d'en porter des jugements. Je ne vois pas l'utilité d'un mode fondamental et invariable pour y rapporter les autres comme à une échelle commune ; je ne conçois même pas trop ce qu'il peut être ; je le répète, je crois que notre moi, notre être ne consiste que dans nos manières d'être, et est composé de toutes également. Il me semble que je ne peux pas éprouver que je sens sans sentir mon moi, comme je ne peux pas le dire, sans dire je, mais le sentiment résultant du mouvement me conduit seul par celui de résistance à sentir et à dire chose ou être, autre que moi. Sur ce dernier point nous sommes d'accord.
Je voudrais bien. Monsieur, qu'il en fût de même de l'autre, mais si je n'ai pas cette satisfaction, j'ai de bien
grandes consolations. 1° Quand on est là on a une infinité de choses communes et convenues et on est bien avancé ; 2» vous m'en avez bien appris sur ce point contesté, et j 'en ai tii'é de bien grands avantages ; 3° de la manière dont nous l'avions circonscrit et épluché et dont nous en tirerons des conséquences chacun à notre manière, je suis bien sûr que si aucun de nous deux ne met son opinion hors de doute, un troisième viendra bientôt qui, profitant de nos vues, finira la question et fera l'opinion générale. Que pouvons-nous désirer de plus? il n'est donné à personne de commencer et de finir ; et ceci est neuf. C'est ce qui m'a engagé à tant insister. Excusez-moi.
Je viens de passer quelques jours avec notre excellent ami Cabanis. Nous avons bien parlé de vous, mais malheureusement je n'avais .pas vos lettres, je n'ai pu avoir son avis sur notre discussion. Je la lui communiquerai. J'espère que vous le trouvez bon. Ce qui m'afflige c'est que je ne suis pas content de sa santé, elle est toujours bien débile ; c'est un si excellent homme que je ne puis supporter de le voir souffrir. C'est vous dire, Monsieur, en d'autres termes, combien je fais de vœux pour votre bonheur. Veuillez être assuré de la sincérité de l'attachement qui me les dicte.
Signé : Tracy.
Il se fait dans ce moment de belles choses en grammaire générale appliquée et en grammaire comparée. Le feu sacré ne meurt pas, j 'ai dans l'idée que dans quelques temps on sera étonné de celui-cy ; ce ne sera pas la faute de certaines gens.
DESTUTT DE TRACY A IVIAINE DE BIEAN 291
A Monsieur Maine-Biran
membre du conseil du département de la Dordogne
à Grateloup par Bergerac (1)
I/e 4 nivôse, an XII, 25 décembre 1804.
J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 22, seulement le 30, je l'ai conMnuniquée à l'instant à notre ami ; un même zèle nous anime, mais comme il a plus de moyens que moi pour lever des obstacles de forme, s'il s'en était élevé, il s'est chargé d'envoyer scavoir l'instant de l'arrivée de votre précieux travail. M. Dallemagne avait sans délay pris toutes mesures pour prendre date, et reçu la parole du secrétaire Dacier qu'il regardait le paquet comme arrivé à temps, et depuis il nous a mandé qu'il était arrivé réellement et qu'il l'avait déposé au secrétariat. Ainsi nul doute qu'il concourra. Il y en a davantage de savoir s'il tombera entre les mains de juges compétents. Je n'en ai point qu'il ne soit couronné s'il est bien jugé. Notre ami en augure de même. Nous sommes tous deux bien impatients de le voir pour notre compte, et je crois que sur ce point je devance encore mon camarade, parce que je ferais un usage plus direct des lumières que j'y recueillerais. J'espère prendre des moyens pour me satisfaire incessamment sans, comme de raison, déranger le moins du monde nos sages maîtres, parce que je désire qu'ils aient tout le temps d'étudier et d'apprendre, tout en jugeant. Pom- nous, nous ne jugerons pas, mais nous étudierons et nous discuterons bien, et nous vous dirons candidement nos opinions. Vous devez être bien sûr de notre intérêt, et aussi sûr que nous-même du mérite
(1) Ibidem.
de l'ouvrage et de l'auteur. Je voudrais que cette confiance de vos forces les soutînt et les ranimât, et influât heureusement sur vos forces phj^siques et sur votre santé, le seul point sur lequel vous laissiez à désirer aux amis qui vous souhaitent le plus de bien.
Votre lettre du 28 brumaire m'a affligé sur cet article ; je ne vous y ai pas répondu plus tôt parce que moimême j'ai été à peu près sur le grabas une quinzaine de jours. Cependant cela va mieux actuellement, mais je ne serai rétabli qu'au dégel définitif. L'hiver est pour moi un temps de souffrances presque continuelles, d'une douleur ou d'une autre.
Je voudrais que M. Rivet fût plus heureux dans ses projets à votre égard. Mais je vois avec peine qu'il y a un préalable qui l'arrête toujours ; c'est de trouver une case à celui à la place duquel il voudrait vous mettre. Cependant il me semble qu'en pareil cas il faut prendre un parti, ou de soutenir qu'un homme est capable d'une place quelconque, ou de le déclarer incapable de celle qu'il a et de l'en faire ôter : sans quoy il y restera éternellement. Cela m'impatiente je n'ai jamais été si fâché de n'être bon à rien.
Vous me dites que vous avez fait venir le livre de M. Prévost. Mais j'en ai quelque scruimle, si c'est sur ma parole. Il me semble pourtant vous avoir mandé que malgré la reconnaissance que je dois à l'auteur, je suis obUgé d'avouer qu'il y a peu de chose à recueillir dans l'ouvrage, et que l'auteur vaut mieux que son livre. Je crois qu'on en peut dire autant de M. la Boulinière et de son précis d'idéologie en un volume qu'il ma apporté dernièrement ; je n'étais pas chez moi. C'est le secrétaire général du Département des Hautes -Pyrénées où est Chazal. On dit que c'est un homme très jeune et très
DESTTJTT DE TEACY A MAINE DE BIEAN 293
aimable. Quant à l'ouYrage, il n'est pas mauvais, mais il me paraît faible.
Si vous vous mettez jamais à faire un traité complet, ce sera bien autre chose que tout cela, j'ose en répondre, sans être en état de payer. Recevez, je vous prie, l'assurance du tendre et éternel attachement des amis d'Auteuil.
Signé : Tracy.
Il se fait un bon cours de notre science à Angers et un autre à Besançon ; et Andrieux en commence un à l'École polytechnique ; le feu sacré vit toujours. Je vous le recommande.
A Monsieur Maine-Biran, hôtel de la Réunion, Rue Saint-Pierre, quartier Montmartre à Paris (1).
Auteuil, ce 3 thermidor, an XIII.
Je vous envoyé ci-joint, Monsieur, l'Idéologie de la Boulinière ; si le livre ne vous satisfait pas, j'espère que du moins vous serez content de la reHeure, à cela près que le carton est trop mince, faute que ne fait pas ordinairement cet ouvrier. C'est celui que je vous ai recommandé.
J'ai l'honneur de vous renvoyer aussi l'ouvrage de Leibm'tz. Je l'avois fort oublié. Je ne scais même si je l'avais jamais lu. Je vous en remercie bien. Je l'admire. Je ne comprends pas comment avec tant de science, d'esprit, et de sagacité, on trouve le secret de faire une discussion de 500 pages, sans presque avoir raison
(1) Ibidem.
une seule fois. Telle est l'impression que j'ai reçue. Uespace est un rapport et un ordre non seulement entre les coexistants, mais encore entre les possibles. J'avais oubHé la seconde moitié de cette belle définition. Elle est curieuse. Assiu'ément celui qui l'a faite ne voyait pas comment nous apprenons à connoître la propriété des êtres, apeUée l'étendue, ny ce qu'elle est pour nous. Aussi pour s'en rendre raison a-t-il imaginé les monades, Vharmonie préétablie, et F impossibilité du vuide : et c'est sur ces belles et indispensables suppositions que portent toutes ses explications : et pourtant c'était un homme d'une supériorité admirable et effrayante. Ah, Monsieur, ce n'est que de notre temps que commence à luire l'aurore de la vraye science. Vous y ferez le grand jour. Agréez, je vous prie, les assurances de mon inviolable attachement.
Tbacy.
Cabanis se trouve déjà bien de sa vie campagnarde. Moi je me trouve mal de son absence. Je tacherai de l'aller voir un de ces jours.
Lettre de Tracy à Maine de Biran ( 1 )
Ce 30 vendémiaire, an XIII.
J'ai reçu, Monsieur, votre très aimable lettre du 7 de ce mois et je l'ai communiquée de suite à notre bon ami Cabanis qui arrivoit dans ce moment de son long pèlerinage. Il doit vous avoir répondu. Nous sommes bien
(1) Ibidem.
affligés tous deux des images funestes que vous avez sous les yeux, et bien fâchés de ne pouvoir partager votre solitude dans les moments trop fréquents où l'homme le plus courageux et le plus fort, ne pouvant tout tirer de son propre fonds, a besoin de quelques êtres à peu près à son niveau qui versent en lui de nouveaux principes d'action, tout en en recevant de lui. Car il ne s'agit pas de se donner mais d'échanger ; et deux corps qui se frottent s'échauffent tous deux.
Il en est un peu de même des occupations différentes de celles qui nous sont chères. Elles importunent, mais elles font diversion. Elles renouvellent. Et les intervalles qu'elles laissent, on en profite avec une vigueur que l'on doit à la gêne qu'elles ont imposée, et qui se trouve avoir été réellement utile si elle n'est pas excessive. Je suis donc charmé que vous consentiez à être ou sous -préfet, ou secrétaire général ; je regretterais vivement de ne l'avoir pas sçu ou pas compris plustôt si j'avais plus de moyens d'y contribuer. Mais il est si universellement connu qu'on ne pourrait mieux faire que j'espère beaucoup. J'espérerais encore plus si l'on pouvait ne rien décider avant l'arrivée de Champagny. Son retard m'impatiente beaucoup à tous moments. Il se prolonge contre toute attente. J'en suis très fâché.
En attendant. Monsieur, vous travaillez malgré tout obstacle pour la chère idéologie. Gardez-vous bien d'être mécontent de ce que vous ferez pom- eUe. Soyez sûr que jamais nul autre que vous ne le sera. Cabanis doit vous avoir écrit ce qu'il pense dans l'état actuel des choses. Entre vous deux il paraîtrait assez inutile que j'intervienne et bien peu vraisemblable que j'apporte rien de nouveau. Cependant je viens d'achever ma logique. J'ai 'parcouru tout 7non 'petit cercle. Il se referme complette-
ment juste sans que j V aye visé ; ce qui tendrait à prouver qu'il a été tracé régulièrement. Or je crois toujours plus que nous sommes réellement séparés par bien peu de chose ; peut-être seulement par des mots. Vous avez toute raison, la vraye et unique question entre nous est ceUe-cy : « Y a-t-il une première manière d'être qui serve de point d'appuy à la comiaissance ou au jugement, et qui devienne exclusivement fondamentale? ou toutes les impressions peuvent-elles également jouer ce rôle? »
« Vous pensez (je copie votre lettre) qu'il n'y a de mode essentiellement et exclusivement relatif que celui qui est attaché à l'action sentie d'une force vivante, contre une résistance organique d'abord, puis étrangère, et qu'il peut y avoir, hors de cette action sentie, exercice de la sensibilité, plusieurs degrés d'affection agréable ou douloureuse, sans conscience ou connaissance de moi, et par suitte sans aucunes facultés intellectuelles : d'où il suit que l'origine de celles-cy n'est pas dans la sensation en général prise pour toute impression simple agréable ou douloureuse quelconque ; mais dans le premier sentiment relatif d'effort et de résistance organique. »
Maintenant expliquons -nous.
Je pense comme vous : 1° qu'il n'y a jsas d'autre mode de notre existence qui soit essentiellement relatif que celui qui est attaché à Faction sentie d'une force contre une résistance ; 2° que les autres modes de cette même existence sont des purs actes de la simple sensibilité consistant dans des affections agréables ou douloureuses.
Actuellement il me paraît :
1° Que notre existence ne consiste pour nous que dans ce que nous sentons, qu'elle n'est composée que de ses modes, et qu'elle consiste tout entière dans la réunion de tous ses modes ; que par conséquent dès que nous
BESTUTT DE TRACY A MAINE DE BIEAN 297
sentons un mode quelconque de cette existence, nous sentons cette existence elle-même ;
2° Que puisque les actes simples de la sensibilité sont sentis, on peut s'en ressouvenir ; que puisqu'ils paraissent agréables ou douloureux, ils donnent action au jugement, car c'est là un jugement que nous en portons ; que, puisqu'on en porte ce jugement, ils font naître le désir de les éprouver ou de les éviter, et qu'ainsi ils mettent en activité mémoire, jugement et volonté ;
30 Qu'à la vérité nous sommes encor dans le pur idéalisme, nous ne connaissons encor que notre vertu sentante, nous ne la connaissons encor par opposition à rien, mais nous la connaissons par conscience, nous la sentons, et nous pourrions ainsi combiner tous ces modes jusqu'à la plus extrême complication d'après leurs rapports entre eux, sans que, comme Berkeley l'avoue, il y eût la moindre différence entre ce monde idéal et notre monde réel ;
40 Que V action sentie d'une force contre une résistance vient nous ajDrendre non pas le sentiment de cette force existante en nous, ny par conséquent l'existence de nous qui sentons et voulons, mais l'existence de ce qui nous résiste.
C'est à ce moment, suivant moi, que commence pour nous la connaissance de tout ce qui n'est pas nous ; c'est aussi alors que commence la connaissance de notre moi par opposition à autre chose ; car jusques là nous ne pouvions le délimiter par rien ; il était tout pour nous mais nous le connoissions en lui-même, puisque nous en connoissions différends modes et qu'il n'existe que dans ces modes.
Il y a plus, si jusques là nous ne pouvions connoître notre vertu sentante, notre moi, notre existence par
opposition à rien, la comparer à rien, nous pouvions connoître ses différends modes par opposition les uns aux autres, les comparer entr'eux, et en juger par rapport au sentiment que nous en avions, car ces jugements sont compris implicitement dans ce sentiment.
A ce sujet j'observe, Monsieur, qu'à cette page 126 que vous me citez, c'est mon opinion ancienne que je rapporte pour ensuitte la combattre mais non pour l'établir ; et encor cette opinion ancienne je ne l'avais que parce que je supposais avec Condillac que tant que nous ne connoissions que nous, tous nos modes divers venant ensemble dévoient toujours se confondre, ne former qu'un seul mode composé, et ne pouvoir donner lieu à une comparaison. Du reste je croyais bien que sentir quelque chose c'est toujours sentir soi sentant, et que nous n'avons pas d'autre manière de nous sentir.
En résumé je crois que dès que nous sentons quoi que ce soit, nous aprenons notre existence comme vertu sentante, et que dès que nous sentons une résistance à une action sentie et voulue, nous aprenons une existence autre que notre vertu sentante et voulante, et nous commençons à connoître cette vertu sentante par opposition à d'autres êtres, mais toute combinaison de nos perceptions pouvait avoir lieu avant la connaissance de cette seconde existence, et peut avoir lieu sans changement quand même on décideroit cette seconde existence illusoire et fausse, comme Berkeley.
C'est aussi l'avis physiologique et idéologique de notre ami, c'est même presque sous sa dictée que j'écris la fin de cette lettre : et il me charge de vous faire observer que dans le passage de son écrit sur la guillotine, dont vous parlez, il s'agit de sensations, d'impressions, qui peuvent avoir lieu dans des centres partiels de sensibilité sans
arriver au centre commun ; mais que dans tout ce que nous disons il n'est question que de sensations réellement ressenties dans le sensorium commune qui constitue l'individu.
Voilà, Monsieur, notre opinion sincère, éclaircie autant qu'il m'a été possible : je voudrais bien qu'elle vous satisfît pleinement; car en la suivant jusque dans ses extrêmes conséquences, je suis arrivé jusqu'à la fin de ma logique sans trouver ny un embarras ny un accroc ; et pour revenir directement à la question primordiale, je vois bien que j'ai besoin d'un mode relatif pour connoître autre chose que moi ; mais je ne vois pas pourquoy j'ai besoin d'autre chose que d'mi mode absolu pour connoitre mai, puisque c'est connoitre une chose que d'en connoitre un mode. Si je n'abonde pas trop dans mon sens, cette dernière observation est péremptoire. EUe n'empêche pas au reste qu'ensuitte plus je connoitrai de modes différends, mieux je connoitrai la chose ; et que la connaissance de tel mode n'ait infiniment plus de conséquences et d'avantages que la connaissance de tel autre. Mais il n'y a là de différence que du plus au moins, et la connaissance de la chose est commencée dès que j'en connois un mode. Donc la connaissance de mon moi est commencée dès que j'ai été modifié une fois.
J'ose croire que quand vous croyez sentir que des affections simples ont Heu sans qu'il s'y joigne un sentiment de personnalité, c'est que sans que vous vous en aperceviez, vous faites consister ce sentiment de personnalité à se sentir soi un être distinct et séparé de toute autre chose. Alors vous avez complettement raison. Il faut sans doute comioitre d'autres choses que soi, et par conséquent avoir éprouvé un mode essentiellemerU
relatif pour connoitre soi de cette manière. Mais je pense que dès qu'on est affecté seulement simplement on connoit soi absolument, et de manière à juger ses modes, à s'en ressouvenir, à les vouloir car tout cela est implicitement renfermé dans l'acte de les sentir, ainsi que toutes les combinaisons que nous en ferons et tout ce que nous découvrirons jamais. C'est ce qui m'a fait dire que nous connaissons nous notre vertu sentante absolument, et tout ce qui n'est pas nous (à commencer par notre corps) seulement relativement à nous ; que tout ce que nous sentons est réel pour nous, et qu'il n'y a de réel pour nous que ce que nous sentons et enfin je trouve que nous sommes toujours complettement certains de ce que nous sentons, mais difficilement certains de l'identité de nos perceptions passées que nous croyons les mêmes ; et je trouve là la nature et la preuve de notre certitude et la cause de nos erreurs, et la détermination de notre existence et de celle des autres êtres, enfin tout. Mais cela exigerait de grands détails. C'est ce que contient ma logique, puisse-t-ellè vous satisfaire.
Adieu, Monsieur, veuillez bien continuer à rendre justice aux sentiments des amis d'Auteuil qui vous sont bien attachés. Commencez par n'être point injuste envers vos productions, si vous en étiez mécontent vous seriez seul de votre avis ; j 'en suis sûr d'avance et je prendrois la liberté de vous donner tort. Continuez et faites-nous jouir. J'ajouterai encor une fois la reconnaissance, avec bien du plaisir, à tou:J les sentimants que je vous ai voués.
Signé : Tracy.
M. Prévost vient de faire paraître des essays d'analyse des idées et de logique. Je ne puis parler dB l'auteur
qu'avec reconnaissance et de l'ouvrage qu'avec estime. Mais cela ne remonte jusqu'à aucune des questions que nous agitons.
M. de Tracy à M. de Biran
Ce 28 septembre 1806.
Votre lettre du 20 me fait un bien sensible plaisir, mon cher confrère penseur. Je la reçois au moment oii j 'arrive de chez notre ami Cabanis. Nous y avons bien parlé de vous. Nous nous étions bien reprochés tous deux de ne vous avoir pas encore écrit, et nous étions impatients de recevoir de vos nouvelles, et presque inquiets de n'en pas avoir. Enfin, il était convenu que j'allais vous en demander au nom des amis. Je comprend aisément la multitude d'occupations que vous ont causées les circonstances du moment : et je conçois aussi toute la peine que votre âme sensible a éprouvée à la vue de bien des malheurs nécessaires, mais cruels. Je n'ai que deux enfants, mais l'un est toujours en Dalmatie sans espoir de retour, au milieu de fatigues et de dangers sans gloire ; et l'autre, mon gendre, part ce soir pour le grand quartier général à Mayence, à son grand contentement, mais pour être peut-être encore plus exposé, et moi je reste avec les femmes à m'afiOliger, ma foi, comme elles, car je n'ai pas autre chose à faire. Ainsi le veut la fortune et l'âge. Cependant j'espère encore que les grands projets, quels qu'ils soient, pourront s'accomplir sans coup
(1) Mayjonade, Pensées et pages inédites de M. de Biran. Péri gueux, 1896, p. 262.
férir, et que par conséquent nous en serons quittes pour l'inquiétude.
Quoi qu'il en soit, le remède à cela est de cultiver son esprit et de tâcher de rendre utile aux autres le profit que l'on fait soi-même par l'étude. Vous, Monsieur, qui en êtes si capable, je vois avec un plaisir extrême que vous vous occupez énergiquement de vous en procurer le temps et les moyens. Il n'est pas possible que vous touchiez à quoi que ce soit sans l'avancer et l'améliorer. Les questions de l'Académie de BerUn sont curieuses et intéressantes par cela même que la seule manière de les énoncer est une conséquence de beaucoup d'idées antérieures, et tient intérieurement à beaucoup de partis pris précédemment et peut-être révoqués en doute actuellemment. C'est déjà faire beaucoup que de les en séparer et de discuter ces arrêts provisoires dont je crois qu'on souhaite revenir. C'est dans ce sens que j'ai traité le sujet comme je vous l'avais annoncé. Mon ouvrage peu étendu est fait. J'ai d'autant plus d'envie de vous le montrer que bien sûr d'être de votre avis en beaucoup de choses, je ne sais si nous ne nous diviserons pas ensuite sur quelques points. Mon écrit partira tel qu'il est parce que c'est l'exposé de ma persuasion actuelle et telle qu'elle résulte de mon étude propre. Mais, si vous ne l'adoptez pas, je serai charmé que votre mémoire soit un factum contradictoire, et s'il est couronné j'aurai une double joie de votre succès et de l'avancement de la science qui sera constaté par une décision à laquelle je me rendrai si je suis convaincu, ou sur laquelle je travaillerai de nouveau si je ne le suis pas ou si l'on juge que tout n'en soit pas dit. Mais ce qui me fait surtout grand plaisir, c'est que si on nous goûte vous ou moi, nous éUminerons en commun bien des choses de cette
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philosophie étrangère et étrange, dont le renversement me paraît le préliminaire nécessaire à toute saine doctrine. Ce beau sujet à l'examen duquel vous exhorte notre ami viendra ensuite et sera un bienfait public.
J'attends, pour vous faire passer mon écrit, que vous m'indiquiez par quelle voie, car c'est trop volumineux pour la poste. La copie pour l'Académie est d'environ trente pages papier de ministre. Je crois que le mieux est de lui donner l'aii- d'un petit paquet et de le mettre à la diligence. En attendant votre réponse, on fait la copie qui vous est destmée.
La santé de notre ami continue à aller bien et très bien. Le beau temps, la paix des champs et la chasse le remettent et lui font des provisions pour l'hiver. Je crois même qu'il recommence à travailler, ou du moins qu'il prépare ses idées ; mais je ne l'exhorte pas encore à se livrer à ce luxe de forces. Je vais dans l'instant lui donner de vos nouvelles. Je suis sûr de lui faire un grand plaisir. Vous connaissez tous les sentiments que vous ont voués les amis, je vous prie de ne jamais douter qu'ils seront en moi tant que durera ma chétive existence et par delà, s'il y a un par delà. Salut et attachement bien sincères.
Tracy.
" Mme de Tracy est très sensible à votre souvenir. Elle me prie de vous en remercier, j 'espère demain dire à la Romiguière et à Jacquemont tout ce dont vous me chargez. Ce sont gens qui vous aiment bien parce qu'ils méritent eux-mêmes d'être aimés. Je ferai incessamment votre commission pour la Décade. Leur bureau fait souvent de pareilles fautes. Il devrait bien s'en corriger : cela nuit.
Ce mardi 14 avril 1807.
Je m'empresse, Monsieur, de vous tranquilliser. J'ai reçu votre chère lettre du 4, le 9 au soir. J'ai écrit sur le champ à M. Degerando ; j'étais déjà en peine hier au soir, et je chargeais Jacquemont (sans lui dire de quoi il s'agit) qui était chez moi, de lui demander réponse, quand elle est arrivée. Il me manda qu'il a reçu aussi le paquet le 9, qu'il l'a fait passer à l'instant même à la secrétairerie de l'État par laquelle il arrivera en très peu de jours à Berhn. Ainsi, comme je l'avais prévu, il n'est ]3as besoin du moyen que j'avais, et votre objet est remph, ce qui est l'essentiel. Reste à savoir à cette heure ce que fera la pauvre Académie de discussions philosophiques au milieu du tumulte des armes. Mais dût-elle les négliger momentanément, vous aurez toujom-s fait un excellent ouvrage, et ces choses -là restent et produisent leur effet un jour ou l'autre.
Dussé-je être bien battu, je m'en réjouis, car sans me vanter je ne me borne pas à aimer la vérité plus que mes amis, je l'aime mieux que moi-même, ou plutôt je ne m'aimo point du tout quand je la combats. Aussi cela ne m'arrive jamais que quand je ne m'en aperçois pas. Je trouve bien heureux que vous ayez pu vous ménager ces quatre semaines de bon temps et bien plus heureux encore qu'elles aient suffi à votre travail. Je vous remercie mille fois de songer à m'en faire jouir avant le public. Cela me fera un extrême plaisir. Cependant, je vous prie, ne vous gênez pas pour me donner cette satisfaction.
(1) Mayjonade, Ibidem, p. 265.
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Je sais que cela existe; j'ai l'esprit tranquille actuellement.
J'attendais cette bonne nouvelle avec tant d'impatience d'un moment à l'autre que j'ai toujours différé de vous en donner de votre excellent vin. Il est en cave, il est en bouteilles, il est dans le meilleur état du monde, et nous avons bu à votre santé avec délices et reconnaissance. C'était le meilleur usage que nous en puissions faire. Il n'y a qu'une chose à souhaiter, pour le rendre parfait, c'est d'en boire avec vous, et celle-là je la désire bien vivement, et ma femme et tous les miens se joignent à moi, et aussi nos bons voisins, hommes et femmes qui me parlent bien souvent de vous : ils me prient bien de vous parler d'eux. C'est vraiment une chose délicieuse que ce vin, c'est du vin de liqueur. Nous comptons vous le faire boire. pour du vin de Constance. Je suis étonné qu'il ne soit pas plus connu, mais je pense que c'est qu'il arrive rarement à ce point de perfection. Il me rendrait bien bavard, mais il faut que je me taise aujourd'hui parce que l'heure me presse et que je suis impatient que ceci parte et vous tranquillise sur le fruit de vos veilles. Soyez bien assuré, je vous prie, de l'attachement bien vrai que je vous ai voué pour la vie.
Trac Y.
Je suis bien sensible à votre aimable intérêt pour mes bons jeunes gens. Ils sont toujours l'un en Turquie, l'autre en Pologne. Il ne leur est encore arrivé nulle malencontre. Mais quel diable de métier ! Et quand cela finira-t-U? Je vous plains bien de la nouvelle circonscription.
300 CORRESPONDANCE DE MATNE DE BIKAN
A Monsieur Maine-Biran, sous-préfet de Varrondîsse-
ment de Bergerac, à Bergerac, département
de la Dordogne (1)
Dimanche, 26 avril 1807.
Notre bon ami, mon cher et très aimable philosophe, m'a communiqué votre lettre du 20. J'y ai trouvé votre excellent discours dont je vous remercie bien. J'y ai vu que Degerando vous avait déjà informé du sort de votre précieux mémoire. J'espère que peu après vous aurez reçu ma lettre du 14 dans laquelle je vous disois les mêmes choses. Mais je suis pressé de vous parler de notre ami, afin que vous n'apreniez pas par un autre ce qui le touche et que vous n'en soyez pas trop alarmé. Mercredi dernier, étant depuis quelques jours en très mauvaise disposition, il s'est livré imprudemment à une aplication trop forte. Il en est résulté un coup de sang avec des caractères graves. La connaissance a été perdue, la tête brouillée, la langue embarassée, et la bouche tournée. Mais tout cela n'a été qu'un éclair de deux minutes au plus ; par bonheur, Richerand était avec lui dans son jardin. Il l'a ramené, soigné, et il était si bien lui-même qu'il a le premier caractérisé sa maladie et en a raisonné avec Richerand comme de celle d'un autre, pour décider ce qu'il y avait à faire. Deux petites applications de sangsues, quelques bains de pieds, quelques lavemens, un purgatif ont tout rétabli. Tout le jour il causait avec nous tous très gayement et plus que nous ne voulions le lui permettre. Le lendemain il est descendu
(1) Fonds Na^'^l]e, Genève.
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chez sa femme ; et le surlendemain dans son jardin. Il n'a plus qu'un peu de faiblesse et de l'embarras dans les entrailles où est le siège de tout le mal ; enfin il ne lui restera absolument aucune trace de cet événement qu'on doit regarder et qu'il regarde effectivement luimême, plus comme un avertissement que comme un accident. Mais vous sentez tous ce qu'exige de ménagements un tempérament robuste mais fatigué, dont la débilité prend ce cours. C'est là ce dont nous sommes occupés, et ce à quoy il se prête très bien. Ainsi j'espère qu'à quelque chose malheur sera bon, et qu'il va avoir plus de vrays soins de lui-même. Il a été vivement affligé de la vue de cette nécessité. Mais peu d'heures après le premier moment, il me disait que Condorcet avait eu un avertissement de ce genre précisément à la même époque de sa vie, vers cinquante ans, en 1790, que luimême l'en avait soigné, et qu'il en avait si bien rapellé que les meilleurs ouvrages, qu'il ait jamais faits, sont ses derniers qui sont postérieurs. Cela lui faisait un vrai plaisir. VoUà les idées et les sentiments dont il est occupé. Vous le reconnoitrez là. Il l'est bien aussi que vous ne soyez pas en peine de lui, et vous le reconnoitrez encor davantage à ce tendre intérêt mêlé de reconoissance. Au vrai, comptez que je ne vous ménage point et qne je vous dis la vérité toute entière, du moins telle que je la vois ; et vous sentez bien que je suis assez affecté pour exagérer plutôt la crainte que l'espérance. Nous conserverons ce cher homme. Nous dérouterons même, j'espère, cette détermination vitieuse de la nature. Il sera toujours lui; et sera peut-être même plus fort dans quelque temps, comme cela arrive à Pinel et à bien d'autres. Car évidemment il passe son temps critique qui, comme il le sait bien, est marqué dans les hommes comme dans les
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femmes ; les pauvres petits êtres comme moi n'ont pas ces crises si marquées, mais la mienne est bien laborieuse dans ce moment, par ses souffrances et par le prix qu'il attache à mes soins. Je ne vous dirai rien de plus aujourd'huy. Je vous donnerai, je vous assure, de ses nouvelles fréquentes pour l'empêcher de le faire lui-même. Car nous lui deffendons d'écrire au moins autant qu'il est en notre pouvoir. Il va ces jours cy aller à la campagne chez Mme de Condorcet. Nous faisons des intrigues pour lui donner le goût de la botanique. Il s'y prête ; et ce sera un grand bonheur. Exercice doux, aplication douce, c'est la perfection. Cela avait presque balancé en Rousseau les mauvais effets de l'étude des sciences morales. Adieu cher et bon ami, vous savez bien comme je m'unis à tout ce que vous éprouvez, et combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché,
Signé : Tracy.
Je ne puis assez vous féliciter de votre petite société médicale. Vous avez eu là une excellente idée, vous la suivez admirablement bien. Vous donnez à ces hommes estimables une direction parfaitte qu'ils n'auroient pas prise d'eux-mêmes. Vous faites tout ce que peut faire de mieux un administrateur, j'en jouis, jouissez-en vousmême. Plût au ciel qu'il y en eût beacoup comme vous : on ne sait pas assez combien les biens de détail combattent les maux généraux. C'est ce qui attache un brave homme à son existence. Vous devez aimer la vôtre autant que je le fais, si cela se peut.
Cabanis va remonter à cheval, mais nous voulons qu'il se fasse suivre.
DESTUTT DE TEACY A MADîTE DE BIEAN 309
Lettre de Tracy à Maine de Biran (1)
Ce 12 mai 1807.
Je suis bien touché, Monsieur, de votre lettre du 4 de ce mois. Le funeste accident de notre ami me fait absolument la même impression qu'à vous et m'affecte de la même manière. Je vois sa délicatesse habituelle changée en débihté, et la vieillesse commencer pour lui dix ans plus tôt qu'elle n'aurait dû, et je ne songe absolument plus qu'à sa conservation si prétieuse à tant de gens, sans plus prétendre du tout à l'espoir de lui voir rendre de nouveaux services à la masse entière de la société. Surtout je me reproche de ne vous en avoir pas donné des nouvelles de jour à jour, cependant vous pouvez bien croire que si tout n'avait pas été sans nouveaux orages je n'aurais pas manqué de vous en instruire. Le vrai est qu'il est aussi bien qu'il fut possible de le désirer après un tel événement. Il est vraiment et complettement dans son état habituel : il vient d'aller faire une course de deux jours à 15 lieues d'ici avec la même vigueur. Il s'est fatigué le corps et reposé la tête, et il est revenu mieux portant, dormant bien et digérant. Il est reparti hier pour passer un mois avec sa femme chez sa bellesœur à Meulan. Il a fait la route à cheval, il se promènera beaucoup. Je ne doute pas qu'il n'en revienne très bien. La nature a chez lui une force native très grande, et il y a des moments où je me flatte qu'elle perdra la direction vicieuse qu'elle a prise un moment, et que cette crise passée elle fera ses fonctions mieux qu'avant. Je vous assure que je ne manquerai pas de vous en informer. C'est avec vous surtout que j'aime à m'entretenir de cet
(1) Ibidem.
m.'de b. VI. — 26
excellent homme qui vous connaît et par conséquent vous aime bien et il est profondément touché de votre intérest.
Je vous plains, Monsieur, de vos nouvelles occupations. Je voudrais que vous fussiez entouré d'objets plus doux, et moins séparé de vos méditations qui sont si utiles. Je ne puis encore rien vous dire de l'Académie. Cependant je crois que tout suivra son cours ordinaire. Dès que je serai informé je ne manquerai pas de vous en instruire. L'Empereur vient de donner une forte pension au bon M. Bitaubé qui perdait tout par l'effet de cette triste guerre. Quelque chose qui arrive, vous ferez parfaitement bien d'imprimer votre prétieux ouvrage dans l'ombre et le silence de la retraite. Ces objets occupent toujours beaucoup d'esprits, et ils vous seront redevables. Pour moi je vous le serai plus que personne, et aussi je vous prie d'être assuré que jjersonne ne vous est plus tendrement attaché. Dans ma mélancolie vous me racommoderiez avec l'espèce humaine toute entière.
Signé : Tracy.
M. Maury est reçu ; il a ennuyé son monde pendant sept quarts d'heure. Picard qui lui a répondu en une demi-heure a dit encor plus de sottises dans ce court espace. Ce qu'il y a de bon c'est que l'assemblée même choisie par eux n'a goûté rien de tout cela. Ce qu'il y a de drôle c'est le compte qu'en rend Mercier ; suivant lui Maury a dit Dominus vobiscum. Picard a répondu en s'inclinant et cum sjnriiu tuo. Mme de Staël vient de pubHer un roman descriptif de l'Itahe, ou une description romanesque de ce pays. Il y a comme toujours de l'esprit et des choses de talent. Mais je crois que c'est
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inférieur à Delphine. Cela s'apelle Corinne. Elle commence à être injuriée dans les bons journaux, et pourrait être relevée sur plusieurs points, dans les autres, s'il y en avait. Voilà toutes nos nouvelles ; vous savez qu'elle est de nouveau exilée de France, et est retournée à Copet. C'est ainsi qu'en partant, elle fait ses adieux.
Lettre de Tracy à M. de Biran (1)
Ce 7 août 1807.
Vous récompensez tous mes torts. Monsieur, au Heu de les punir. Vous les agravez par votre indulgence. Vous m'accordez de nouveaux bienfaits quand je mérite des reproches. Votre indulgence est générosité et me rend inexcusable. Hé bien grâces sincères vous en soyent rendues pourtant ! Cette reconnaissance n'est point pour moi un fardeau mais un bien grand plaisir, car elle m'est bien chère et c'est la seule chose en moi qui me plaise. En m'excusant vous m'avez deviné. Oui depuis longtemps je suis dans un état physique et moral qui me rend absolument incapable de tout. Ce n'est pas maladie, si l'on veut. Mais c'est pis car cela n'a point de terme ny de guérison, c'est un état habituel insuportable. C'est moins une douleur qu'un malaise continu. C'est végéter avec la plus grande peine. J'ai voulu mille fois vous le dire, mais je n'en ai pas eu la force ; et puis quelle sotte nouvelle à mander! Celles de notre ami ne sont pas de ce genre, mais elles ne sont pas consolantes. Sa tête pleine de l'esprit le plus aimable est pourtant toujours faible et toujours prête à se troubler. Son neveu chéri se promet-
(1) Ibidem.
tait bien le bonheur de vous voir. Il est dans votre pays. Il vous en a sûrement bien parlé. Vous en êtes actuellement au fait comme moi-même et mieux, car j'aime à me flatter que ma mélancoUc influe sur la manière dont je le vois. Ce qu'il y a de sûr et ce qui m'afflige, c'est qu'elle m'ôte bien des moyens de lui rendre mes soins utiles et agréables. Il va bientôt aUer à une campagne plus éloignée que ceUe-cy, et je le verrai partir avec une sorte de plaisir dans l'espérance, qu'effectivement le genre de vie dont vous me parlez lui fera plus de bien que ma maussade société. Ce serait la vôtre, Monsieur, qu'il lui faudrait et qui serait sa guérison.
Il ne peut ny lire ny s'appUquer. Mais je lui ai rendu compte de vos projets et de l'excellent programme que vous m'avez envoyé. Il en a été enchanté comme moi. C'a été pour nous deux une joye vivo. Vous faites le bien. Monsieur, et un bien durable en répandant un bon esprit, et créant d'utiles établissements, en luttant contre la déraison, en dissipant l'ignorance et l'erreur. C'est un bien bel employ de votre activité et de vos talents. Je me trouverais bien heureux si je pouvais un peu vous y aider. Nous nous sommes déjà informés de quelques maîtres. Cela est bien difficile à trouver. Il y a une terrible lacune dans l'instruction. Elle est plus rare que jamais ; et ceux qui en ont un peu se vouent difficilement à l'ingratte fonction de la répandre. On l'a rendue trop désagréable. Cependant soyez sûr que nous chercherons. Il est vrai qu'il n'y a point d'adminis- j trateur à qui il fût agréable de s'attacher comme à vous Mais s'il y en avait davantage qui vous ressemblassent les sujets aussi seraient bien moins rares. Vous me parlez . de mes lumières. Hélas! elles ont toujours été bien faibles et elles n'existent plus. Je n'ai point d'idée faitte sur la
méthode de Pestalozzi, et je ne puis plus m'en faire. Je ne sais si elle est encore bien débrouillée même dans la tête de son auteur. Cependant à travers ces nuages j'entrevois qu'il y a là une idée fondamentale prétieuse sur l'employ et l'exercice des premiers actes de l'intelligence ; et je la crois surtout très utile pour l'usage que vous en voulez faire, pour l'instruction de ceux qui sont condamnés à n'en avoir qu'une très bornée. Je ne sais si cette route est aussi bonne à prendre quand on veut aller plus loin. J'attendrai l'éclaircissement de ce doute des travaux du seul de ses coopérateurs qui soit vraiment savant (il s'appelle je crois Murait), mais depuis j'ignore ce qui en est advenu, et par conséquent j'ignore tout. C'est par oii je dois finir toutes mes discussions.
Je n'ai que cela à vous dire non plus de l'Académie de Berlin ; je crois que M. de Mérian est remplacé par M. de Castillon, et que les travaux ou du moins les séances ne sont pas tout à fait interrompues, et que par conséquent ce mois-c}' ils rendront un jugement quelconque. Mais je n'en ai nulle certitude.
Je ne suis pas plus au fait du bon Ampère. Il m'avait fait espérer de me venir voir. Il n'est pas venu. Il s'était fourré dans un horrible guêpier, je suis bien aise de l'en avoir sorti. M. Degerando s'est conduit en bien bon ami, je lui en sais un gré infini, et je crois que cet excellent homme va être heureux ou du moins tranquille s'il suit ses conseils. Votre correspondance aura été pour lui un grand bien. C'est encor une de vos bonnes actions. Vous en faites beaucoup et n'en faites pas d'autres. Soyez donc bien certain de mon tendre attachement, et veuillez toujours en agréer la sincère assurance. Tout à vous.
Signé : Ty.
Ma femme, mes enfants, nos amis et confrères sont très touchés de votre souvenir et me chargent de vous parler d'eux. Ils ne sont j)oint mal. J'attends mon gendre ncessament. Heureusement il a échappé à tout. Mais mon fils, je n'en ai point de nouvelles. On l'a envoyé à Constantinople, lui quatrième, et je n'ai pas encor la certitude qu'il y soit arrivé. Cela me tourmente. C'est une terrible chose que les pays où les communications sont si difficiles, et toutes les relations si brutales ; cependant il faut convenir que cette brutalité ne s'est pas portée contre les Français.
Voudriez-vous bien, Monsieur, dire au bon Georges Montaigut que je l'aime bien et que je lui aurais déjà écrit bien des fois si je n'étais pas si maussade, je ne peux mieux finir que par cet aveu que tout confirme. Aimez-moi pourtant toujours un peu. Vous n'aurez pas du moins à faire à un ingrat.
Lettre de Tracy à M. de Biran, (1)
Ce 5 novembre 1807.
Vous devez être bien mécontent de moi, mon cher confrère. Je n'ai encore répondu à aucune de vos aimables lettres du 17 et 30 septembre, mais quand vous saurez mes raisons vous ne me condamnerez pas, vous me plaindi'ez. J'ai commencé par être très affligé comme vous ne le savez que trop de l'état de notre excellent ami. Son bon neveu ne se console pas de ne vous avoir pas vu, mais il nous a pourtant donné de vos nouvelles. Il est allé rejoindre son oncle ; ils sont assez bien tous deux à
(1) Ibidem.
cette heure. J'espère que cela se soutiendra. Moi pendant ce temps je suis tombé malade moi-même. La fièvre tierce m'a travaillé vivement; j'en suis bien dehors. Mais à peine rétabU, j'ai été dans les plus vives allarmes. Nous avons pensé perdre la mère de mon gendre. Cette adorable femme si nécessaire, si indispensable aux deux familles a été à toute extrémité et nous ne sommes un peu plus contents à cette heure que parce que nous avons quelques espérances. Mais elles sont encore bien faibles ; il y a une comphcation de maux avec l'âge critique qui fait trembler ; c'est un triomphe quand elle a pu prendre une cuiUerée de gelée de viande sans la rejetter. Voilà à quoi s'est passée et se passe ma triste vie depuis que je n'ai pu vous en donner des nouvelles.
Je viens à vos chères lettres que j 'ai reçues toutes deux en même temps et je commence par M. des Granges que je me faisais une feste de voir. Il m'a paru homme d'esprit, je ne doute pas qu'il ne soit très digne d'être votre ami. Je l'ai bien prié de regarder cette maison comme la sienne et je l'espérais. Je l'ai engagé pour un jour nommément dans l'intention de le réunir à Jacquemont et à La Romiguière qu'il paraissait avoir surtout envie de voir. Il a accepté. Au jour dit il m'a écrit qu'il ne pouvait pas venir. Peu de joui's après il m'a fait redemander la lettre dont M. Berrut l'avait chargé, disant qu'il allait à Meulan. Il me l'avait confiée. Je l'avais déjà envoyée. Quelque temps après il m'a écrit qu'il avait été à Meulan, qu'il n'avait pas vu notre ami, parce qu'il était à la chasse, mais qu'il en concluait qu'il se portait bien. Je l'attendais tous les jours. Enfin un matin il est arrivé me demander mes commissions pour vous, attendu qu'il partait le lendemain. Je n'ai pu que lui souhaiter un bon voyage. Il me laisse bien des regrets.
La Romiguière m'a dit ne l'avoir pas vu davantage, et nous en sommes tous bien fâchés. J'espère qu'il aura plus soigné vos affaires que vos amis. Mais j'ai vu avec chagrin le quamquam que font les journaux de l'école de Périgueux tenue par un grand vicaire. J'ai peur que ce ne soit un chat qu'on jette aux jambes de celle qui s'élève. Je fais pourtant bien des vœux pour son succès. Mais les prêtres sont bien jaloux de tout ce qu'ils ne font pas eux-mêmes. Je crois que c'est en partie pour cela qu'ils détestent tant la nouvelle logique.
Je voudrais bien pouvoir vous en jjarler à fond aujourd'huy de cette pauvre logique, mais je n'en suis guères capable Gspsndant vous dites comme moi, mon cher confrère, qu'un jugement consiste à attribuer une idée à une autre, et un raisonnement dans une suitte de jugements dont l'attribut de l'un devient successivement le sujet du suivant, mais si cela est vrai une fois comme vous en convenez, il faut bien que cela le soit toujours, car juger et raisonner c'est toujours mettre des jugements au bout l'un de l'autre. Vous sentez bien que cela doit être. Vous ne le niez pas formellement. Mais dans certaines circonstances vous ne voyez pas comment cela est, et vous faites des distinctions gratuittes. Vous me présentez comme objection, que dans certains cas quand on n'ajoute rien à une idée, on la retournerait éternellement qu'on n'avancerait pas d'un pas. Qui vous dit le contraire? ce n'est assurément pas moi qui suis convaincu que cela est ainsi dans tous les cas, mais qui ai dit aussi que chaque fois qu'on porte un jugement d'une idée, c'est un élément de plus qu'on y fait entrer en la lui attribuant. Je le soutiens de vos vérités conditionnelle.^ comme de vos vérités absolues. Quand je veux voir si l'or est fusible, il faut que je me procure des
impressions dont je puisse conclure que je dois ajouter à l'idée de l'or celle d'être fusible, la lui attribuer ; et puis je lui attribuerai celle de pouvoir être converti en monnoye et en bijoux, et cetera. Quand je veux savoir la mesure des trois angles d'un triangle, il faut que je me montre à moi-même que je dois attribuer à l'idée d'angle celle d'être mesuré par l'arc compris entre ses côtés quand il a son sommet au centre du cercle, et par la moitié de cet arc quand il a son sommet à la circonférence de ce même cercle. D'où, il suit que trois angles placés sur cette circonférence et l'embrassant toute entière entre leurs côtés ont pour mesure sa moitié, 180 degrés, d'où il suit bien d'autres choses, etc., etc., il 3^ a parité absolue dans ce que vous appelez l'absolu et le conditionnel.
Enfin, mon cher confrère et maître, veuillez bien ne pas procéder par objection et question. Veuillez bien me dire : voilà un cas où votre principe ne s'applique pas, et je prends l'engagement formel de lever toujours la difficulté ; mais veuillez bien ne pas prendre pour exemple les deux extrêmes d'un raisonnement aussi long que celui qui prouve la vérité du système de Newton, car vous sentez que le réduire en un sorite serait une besogne encore plus longue que de mettre tout l'art poétique en syllogisme, ou l'histoire romaine en madrigal.
Je le vois bien, mon cher et illustre maître, vous ne m'avez pas compris et je le vois avec douleur, car c'est ime preuve irrécusable que je me suis bien mal exphqué ; qui vous dit qu'il ne faille jamais que scruter une idée jusqu'au fond i et qu'entendez -vous par scruter une idée jusqu'au fond? pour moi je n'en sais rien. Juger est toujours raprocher une idée d'une autre, mais on ne raproche les plus éloignées que par des intermédiaires, et successivement un rapprochement en permet un autre,
et chaque rapprochement est une addition qu'on fait à l'idée sujet. Il en a faUu beaucoup pour voir quelque connexion entre l'idée d'encre et celle de persuader. Je souhaite que ceci soit une preuve de leur liaison, et que dans l'idée d'encre est comprise ceUe d'être un moyen de persuader sans ennuyer.
Je m'en tiens là pour aujourd'huy parce que je ne peux aller plus loin ; je n'ajoute qu'un mot qui vous paraîtra bien tranchant mais que je me permets parce qu'U est nécessaire. Vous me faites trop d'honneur de m'accoler à Condillac. Je ne suis que son élève, mais il est aussi impossible d'enseigner ma logique avec la sienne qu'avec celle d'Aristote, parce qu'au fond celle de Condillac n'est que celle d'Aristote. Son identité n'est qu'une modification du principe du syllogisme, que deux choses égales à une troisième sont égales entr'eUes ; tout cela est faux, ou le diable m'emporte. Au moins est-il bien certain que cela est incompatible avec mes idées. Ainsi on ne ferait rien qui vaille en les y accollant. Si mon principe ne vaut rien encor, il en faut chercher un autre. Voilà la seule conclusion que j'ose affirmer. Une autre aussi certaine et vivement sentie, c'est que je vous suis bien tendrement attaché et par tous les liens imaginables.
Signé : Tracy.
Je vous remercie de tout mon cœur de votre intérest pour mon fils. Il est toujours à Constantinople. Le général Sébastiani, homme de beaucoup d'esprit et de mérite, l'a pris en affection. Il l'a désiré et demandé pour aide de camp. On le lui accorde. J'espère que ce sera pour mon fils un moyen d'avancement et surtout d'instruction ; il n'aurait pas quitté son corps pour tout autre
général. Toute la f amiUe vous dit mille et mille choses et vous désire bien ; et moi surtout.
Lettre de M. de Biran à de Tracy (1)
Lettre du 13 octobre 1807.
Votre doctrine et celle de Condillac me paraissent donc se ressembler parfaitement quant à la manière dont l'une et l'autre enseignent que le raisonnement doit commencer, c'est-à-dire par le terme ou l'idée particulière la plus complexe et non par celui de l'idée la plus générale, qui n'offre aucune prise à l'analyse ni même aucun motif à l'examen, puisque, suivant la doctrine syllogistique, eUe est évidente par eUe-même. Ces deux théories se fondent également sur le grand principe de l'analyse et en font dépendre toute la marche du raisonnement, quel que soit l'objet sur lequel il roule puisqu'il ne s'agit jamais que de bien dévelopi^er ou déduire des attributs compris dans un sujet donné ou renfermés les uns dans les autres, ou bien partiellement identiques à ce sujet comme identiques entre eux.
Un autre point de ressemblance que j'ai exprimé dans ma dernière lettre et que vous avez plus fortement repris, c'est que les deux théories prétendent assujettir au même principe les raisonnements sur les idées abstraites, comparées seulement entre eUes et avec les signes et ceux qui roulent sur les rapports de ces idées aux faits ou aux êtres existants hors de nous, qu'elles identifient l'art d'observer et de déduire des expériences réelles les unes des autres, avec l'art de raisonner en général et
(1) B. I. Cotte lettre semble être la réponse à la précé(ieute.( P.T.)
de déduire d'une idée ou d'un principe abstrait des conséquences du même ordre, qu'elles n'admettent dans tous les cas qu'une cause d'erreur, qu'un signe et un moyen de certitude, qu'un critère de la vérité, et cela j)eut-être parce qu'elles n'ont assez distingué dans la sensation, premier point de départ, le sujet identique de l'objet variable, ce qui affecte en dedans de ce qui se représente au dehors, en un mot l'essence du jugement fondamental qui constitue le sujet dans le rapport à l'objet, qu'un seul mode de dépendance ou de subordination des idées entre elles, ce qui semblerait supposer qu'il n'y a qu'un seul mode de liaison ou d'association entre elles. Aussi, et c'est là à mes yeux une autre preuve de l'analogie entre votre doctrine et celle de Condillac, je trouve à élever contre l'une et l'autre la même difficulté qui tient à ce qu'elles n'admettent qu'une seule et même méthode de raisonnement, qu'une seule forme dans la déduction des idées, de quelque espèce que soient ces idées, sensibles ou intellectuelles, homogènes ou hétérogènes dans leurs éléments, qu'elles ne tiennent pas compte de différentes o^iérations intellectuelles qui interviennent dans le rapprochement, la combinaison ou la déduction des diverses sortes d'idées, opérations et méthodes qui varient comme les idées elles-mêmes, à qui elles s'appliquent, quoiqu'on leur donne arbitrairement le même sens ou qu'on les renferme dans les mêmes catégories.
Quand Condillac prétend en effet que le raisonnement se réduit dans tous les cas à dii-e que le même est le même, qu'il ne s'agit que de traduction du langage, ou de transformation mécanique semblable à celle qui change l'équation x-\-h~a en cette autre x — a — b ; comme quand vous dites, Monsieur, que tout jugement
se réduit à sentir le rapport d'attribution d'une idée à une autre, comme de la partie au tout, du contenant au contenu, il me paraît que Condillac et vous généralisez beaucoup trop les formes particulières du raisonnement qui a pour objet spécial les idées mathématiques, et que vous ne tenez aucun compte de plusieurs circonstances intellectuelles très notables qui précèdent, accompagnent ou amènent l'équation à poser ou le rapport, comme l'arrangement des données, le choix des intermédiaires qu'il s'agit de rapprocher et l'ordre à observer entre eux pour parvenir à un tel résultat : or, ce choix, ce rapprochement se fait bien dans certains cas, en analysant complètement l'idée du sujet, et je répète mon expression de l'autre fois, en scrutant jusqu'au fond de l'idée, comme pour en dériver tels éléments ou telles combinaisons d'éléments encore inconnus qui y étaient enfermés ; c'est ainsi qu'en décomposant l'idée d'un nombre, je trouve toutes les combinaisons élémentaires qui peuvent servir à le reproduire ; en examinant aussi attentivement tout ce qui est renfermé dans la génération même d'un cercle ou d'une parabole, je trouve une foule de propriétés qui tiennent à l'essence même de ces figures ou ne sont que des modifications de la même essence, etc. Mais je nie qu'il y ait toujours lieu à appliquer utilement cette même méthode d'analyse ou ce mode de déduction à d'autres systèmes d'idées ; oui, il ne faut pas seulement avoir égard au nombre, ou à l'ordre de combinaison des éléments, mais de plus à leurs qualités intensives, variables dans chaque idée spécifique ou individuelle, quoique exprimées ou résumées sous un seul terme général et par lui-même si souvent illusoire ; c'est là que la formule de l'identité est d'un usage trompeur, c'est là enfin que les attributs
divers qu'on suppose renfermés les uns dans les autres ne se rapprochent que par une suite de tâtonnements, de hasards heureux, quelquefois par les saiDies, les pressentiments d'une faculté inventive ou d'une imagination spontanée dans ses excursions qui brave (?) le frein des méthodes, presque jamais en suivant l'ordre régulier des déductions méthodiques. Je ne veux conclure de tout ceci qu'une seule chose qui m'intéresse essentiellement, et dont je voudrais, s'il était possible, vous faire partager ma conviction intime, c'est que vouloir assujettir toute la théorie de l'art du raisonnement à un seul principe qui embrasse tous les cas, tout le système des idées, c'est prétendre, je crois, à une chose impossible par le fait, ou bien c'est seulement comprendre sous un nom arbitraire, sous une forme artificielle unique des opérations essentiellement diverses par leur nature.
Mais quand, à force de généralité, on a fait rentrer sous une seule formule les opérations différentes, peuton dire qu'on soit parvenu à l'unité réelle de principe? je ne citerai qu'un exemple à l'appui de ma manière de voir. La suite des opérations intellectuelles, qui servent à fonder les sciences de faits, consistent : 1° à observer ces faits individuels ; 2° à les classer suivant leurs analogies vraies ; 3" à poser leurs lois ; 4° à chercher leurs causes. Si l'on disait que tout cela se réduit à une seule et même opération qui est toujours de sentir des rapports entre des idées que l'on rapproche successivement les unes des autres et qu'il y a parité absolue entre les sciences des faits et celles qui roulent uniquement sur les rapports de nos idées abstraites, on énoncerait un principe conditionnellement vrai, eu égard aux classifications arbitraires du langage, et qui ne pourrait être contredit sous ce rapport, mais il n'en demeurera pas
DESTUTT DE TEACY A MATNE DE BIEAN 323
moins absolument vrai que l'esprit humain suit de tout autres procédés, est soumis à d'autres lois, quand il raisonne sur les faits extérieurs à lui, ou qu'il cherche à établir^ par exemple, entre des faits donnés les rapports de causalité, que quand il cherche simplement l'ordre de liaison, de subordination ou de conséquence à établir entre telles idées abstraites dont il rapproche les signes pour arriver à tel résultat abstrait.
Maintenant, mon cher maître, faut-il encore que je réponde à votre sommation en cessant de procéder par objections pour citer un cas particuHer où votre principe ne s'apphque pas? Je sais d'avance que, dans quelque système d'idées que je puisse chercher ce cas, vous me feriez toujours voir que quand je porte un jugement je ne fais qu'attribuer une idée à une autre, comme une modification à un sujet (le sujet est toujours exprimé par un nom et tous les autres éléments du discours n'expriment que des idées relatives à cellelà et ne les représentent que comme existant dans les sujets à qui elles se rapportent) (remarquez ces mots « exister dans »), et quand je me trouve porter une série de jugements, les sujets et les attributs partiels forment une sorte de progression où l'attribut du premier devient le sujet du second, etc. Que tout raisonnement soit réductible à cettie forme je le crois possible, mais que ce soit le procédé unique de l'esprit en découvrant ou en démontrant toute espèce de vérité, je ne le crois pas.
Je nie aussi que pig&i soit toujours rapprocher de la même manière une idée d'une autre, en ajoutant à celle-ci (l'idée du sujet) un élément de plus. Quand je perçois dans un objet individuel' qu'il est blanc, poli, rond, ce sont autant d'éléments que j'ajoute par chaque jugement à l'idée de l'objet ; mais quand je juge qu'il est
égal à un autre ou double, triple, etc., je n'ajoute rien à son idée qui demeure objectivement la même. Celle du rapport qui s'interpose entre elle et l'autre terme du rapport ne vient point réellement accroître le groupe d'aucune de ces idées sensibles individuelles. Il y a une opération intellectuelle de plus de la part du sujet qui perçoit, mais rien d'ajouté dans les objets simultanément perçus. D'oii il suit, ainsi que je l'avais observé d'abord, que l'idée très générale d'attribut emporte de l'incertitude dans son application lorsqu'on l'emploie également pour signifier l'élément constitutif de telles idées et les vues propres de l'esprit qui les considère. C'est ainsi encore peut-être qu'il serait nécessaii'c d'interpréter ou de restreindre ce principe fondamental de votre grammaire, que le verbe fait toujours partie de l'attribut. « Les verbes sont les seuls mots qui ne soient pas seulement des parties d'attribut, mais qui peuvent être à eux seuls des attributs complets. »
L'erreur de M. de Tracy est de confondre sans cesse les modifications simples considérées dans les objets avec l'acte de l'esprit qui attribue réellement ces modifications à leur sujet individuel, ou qui juge qu'elles font partie de ce sujet ; or le verbe n'exprime pas la simple qualité comme attribut, mais bien l'acte de l'esprit comme attributif ou attribuant, et il faut toujours distinguer cet acte de la qualité attribuée, exprimée par le simple adjectif. Sous ce rapport, il est vrai de dire que les verbes peuvent être à eux seuls des attributs coiivpUts, car ce qui complète un attribut comme tel, c'est d'être rapporté à l'être auquel il convient ou à son sujet d'inhérence, et c'est le verbe, mot par excellence, qui remplit cette fonction, lorsque la qualité attribuée et l'acte de l'esprit qui attribue sont confondus en un seul mot. Les dési-
nences variables de ce mot expriment l'acte de l'esprit ou le véritable verbe qui attribue telle qualité ou action fixe déterminée à telles personnes, en tels temps, et c'est ce qui forme les conjugaisons. Les interjections n'offrent rien de pareil, parce qu'elles n'expriment aucun acte de l'esprit et qu'elles sont seulement les signes involontaires d'une sensibilité passive ; j'aimerais autant dire que les vagissements de l'enfant naissant sont des verbes.
Toutes les désinences des mots, noms ou verbes, expriment ces différentes vues de l'esprit ou les rapports variables sous lesquels il considère une même chose, un même objet ; telles sont les prépositions qui forment les cas de noms et qui tantôt sont jointes au seul mot, tantôt distinguées et séparées.
La chose la plus importante est d'avoir égard à l'expression de ces vues de l'esprit qui seules forment un langage intellectuel. Les animaux attachent aussi une sorte de sens affectif ou sensible aux interjections et aux simples noms ; mais tout ce qu'il y a d'intellectuel dans nos langues, les signes par lesquels nous exprimons de simples vues de notre esprit sont hors de leur portée, ce qui me semble prouver qu'il est bien nécessaire de distinguer la chose ou la modification attribuée de l'acte d'aUribîUion.
Le premier acte intellectuel est de donner un sens à ce mot est, de concevoir à part l'idée d'existence, et , avant tout de la sienne propre. M. de Tracy convient qu'il n'y a pas de jugement exprimé dans ce verbe. Pourquoi donc ne pas voir en lui l'expression de l'acte de l'esprit, très distinct de toute quahté exprimée par un simple adjectif? L'adjectif dans sa première forme a dû, dit-H, renfermer l'idée de l'existence indécise ; mais tant que
cette idée était ainsi confondue, elle n'existait pas à proprement parler ; il n'y avait pas de jugement.
L'objet d'une science est toujours de rassembler une grande quantité de faits particuliers sous des chefs généraux et de rapporter diverses opérations à leur principe commun. Le spéculateur et l'homme du monde travaillent également à découvrir des vues générales, sous lesquelles ils puissent envisager leurs objets ou des règles utilement applicables dans le détail de leur conduite. Le plaisir que nous font les idées générales, les règles et les maximes qui s'étendent à un nombre infini de cas ou d'objets particuKers, ressemble à ce plaisir que nous fait éprouver la possession d'un trésor considérable sous un petit volume.
Lettre de Tracy à Maine de Biran (1)
Ce 13 octobre 1807.
Hé mon Dieu ! mon cher philosophe, que je suis affligé de l'horrible accident arrivé à votre aimable enfant! veuillez bien, je vous en conjiu-e, me dire quand vous serez complettement tranquille sur les suittes de la fracture d« bras. Quel cruel événement dans un âge si tendre, et pour un père comme vous ! Je vous assure que mon cœur sent bien tout ce que le vôtre a souffert. H est donc dit que dans ce malheureux monde, ce sont les êtres les plus intéressants qui sont les plus poursuivis par la fatalité ! J'en fais ici une épreuve bien dure tout autour de moi. Ma pauvre malade est toujours entre la vie et la mort, et nous sommes tous les jours à nous étonner de la
(1) Ibidem.
posséder encor presque sans espoir de la réchapper, et sans prévoir un terme à cet état d'angoisse ; et la famille la plus tendre et la plus unie qu'il y eut jamais est incessamment dans le désespoir. C'est un spectacle déchirant. Pendant ce temps mon ancien camarade Praslin éprouvant depuis longtemps une difficulté plus ou moins grande de respirer mais en pleine sécmité est tout d'un coup devenu enflé de partput et presque suffocant ; et on a les plus fortes raisons de craindre qu'il n'y ait déjà de l'eau dans la poitrine ou dans les enveUoppes du cœur ; les remèdes ont à la vérité un peu diminué les accidents mais rien n'autorise à se flatter qu'ils aient dissipé le principe du mal ; et c'est encor là toute une tribu désolée. D'un autre côté notre excellent ami heu^ reusement va bien, il chasse, il court, il se fortifie. Mais cependant il est toujours incapable de la moindre apHcation d'un moment, et la plus légère circonstance l'altère si visiblement que l'on peut craindre à tout moment des rechutes funestes ; et, en attendant, il est à douze lieues de moi, et les autres me retiennent ici. Je ne sais quand il reviendra. Je n'ose même le souhaiter, tant il lui est nécessaire de jouir de la paix du désert, pourvu encor que rien ne la trouble. Tout cela je vous l'avoue, rend ma vie bien sombre et ma tête bien foible. Le travail me serait d'un grand secours. J'en suis incapable. Je soufifre incessamment. Je suis en pleine langueur. C'est un grand effort pour moi d'écrire une lettre, il y a plus de huit jours que je n'ai pu m'y résoudre. Vous seul pouviez me donner ce courage. Je vais pourtant tâcher de vous répondre.
Premièrement je dois vous dire que j'ai reçu votre lettre du 17 octobre et que je n'ai pas perdu un moment pour m 'informer des moyens de tirer de captivité vos
pauvres marins, MM. Mergiez. Mais la fureur de la guerre est plus grande que jamais. Elle est telle qu'il n'y a plus ny cartel, ny échange, ny même aucune communication, j'ai été dans les bureaux, j'aurais été au ministre, mais il n'y en a plus, Decrés est absent, Gantheaume ne signe plus pour lui ; et personne n'a la signature. Chaque bureau envoie le plus urgent en droitme à l'Empereur. Au reste il n'est que trop» certain qu'il n'y a absolument rien à faire pour ce que vous désirez. Soyez bien assuré que ce n'est pas le zèle qui me manque.
Venons maintenant à nos difficiles nugae. Au milieu des maux il faut bien tâcher d'amuser son imagination.
D'abord je conviens que j'aurais pu critiquer moins fortement le paradoxe, le connu et l'inconnu sont une seule et même chose, puisqu'on peut lui donner un sens raisonnable en disant comme vous le faites : quand l'inconnu est découvert, il se trouve toujours être la même chose que le connu ; et il est évident que c'est ainsi qu'U faut l'entendre. Toutes fois j'observe que je n'ai pas besoin de la même indulgence quand je dis que l'acte de juger consiste à voir dans une idée une autre idée qui y était renfermée. Car je la voix explicitement quand je porte le jugement ; et elle y était implicitement avant que je la visse, ou mon jugement est faux ; et j 'employé ces deux mots en plusieurs endroits. Ainsi je crois mon expression correcte.
Quant à l'expression d'identité partielle, je vous avoue que je ne puis me rendre sur ce point, et que je la crois absolument indeffendable ; il me paraît évident qu'une chose qui n'est identique qu'avec une partie d'une autre, n'est point identique avec cette autre, mais seulement avec une des parties qu'elles renferme, et par conséquent elle y est renfermée ; et mon principe est juste et l'autre faux.
DESTtJTT DE TRACY A MAINE DE BEBAN 329
Or actuellement ce principe de Condillac que j 'argue de faux, je l'aime pourtant mieux que celui d'Aristote :
1° Parce qu'Aristote reconnoit un grand terme et un petit terme, et il fait du grand le petit, et du petit le grand ; puis il conseille de les comparer à un troisième, parce que deux termes égaux à un troisième sont égaux entre eux. Il y a là contradiction, et pourtant c'est la base de tout syllogisme. Du moins Condillac ne se contredit pas;
20 Aristote ne dit nulle part pourquoy un premier jugement est juste. Il n'y a pas lieu à un troisième terme dans un premier jugement, au lieu que CondiUac vous aprend qu'il est bon quand son identité 'partielle s'y trouve : ce qui est vrai.
Condillac a donc laissé le petit terme et le grand terme d'Aristote. Il n'a pris que son identité ; et par là il a gagné d'éviter une contradiction, et d'expliquer la formation d'un premier jugement et de donner une raison plus ou moins exacte de sa justesse. Voilà ce qui me fait dire que son principe n'est qu'mie modification de celui d'Aristote. Mais de même qu'avant la formation du raisonnement, il y a la formation du jugement, de même avant celle-cy il y a la formation de l'idée ; or comment une idée de simple devient-eUe complexe et de complexe plus complexe encor ? n'est-ce pas par des jugements qu'on en porte? n'est-ce pas par des éléments qu'on y ajoute en vertu de ces jugements? or, cette opération s'entend-elle bien en se servant du mot identité? il me paraît que non. Au lieu que je vois clairement en quoy elle consiste, quand je dis que j'ajoute à cette idée sujet un nouvel attribut qui en devient une partie ; et que j 'ai raison de le faire quand cette nouvelle partie est implici-
tement comprise dans les autres, et que j'ai tort dans le cas contraire.
Au reste, mon cher maître, je vous accorderai bien, si vous voulez, que ce n'est là entre Condillac et moi, qu'une dispute de mots, mais je vous avertis qu'en vous accordant cela, je n'aurai que l'air de la condescendance. Car je suis très convaincu que toute dispute de mots est une dispute de choses, et que quand de deux hommes l'un préfère une expression et l'autre une autre, ils ont certainement deux idées différentes. Aussi vous avouerai-je que je suis très persuadé encore que Condillac n'a pas vu nettement que depuis nos premières perceptions les plus simples, nous ne faisons jamais autre chose que leur ajouter de nouveaux attributs qui y étaient implicitement renfermés en ce sens qu'ils lem- conviennent, qu'elles ne renferment rien qui y répugne, et qu'il ne s'agissait que de le voir ; ce qu'on fait en jugeant.
Permettez-moi d'ajouter : Cela me paraît également vrai, qu'il s'agisse d'attribut élémentaire ou accessoire, intrinsèque ou passager, dans l'ordre subjectif ou dans l'ordre objectif, admis en vertu d'observation ou de déduction. Je ne vois à tout cela que des différences de motifs ou de résultats dans les jugements que je porte, mais l'opération de juger sera toujours la même, et ce sera toujours elle que nous ferons toutes les fois que nous ferons autre chose que senth' et vouloir simplement. Qu'il s'agisse de savoir si ma maison est matière ou esprit, si elle est étendue, si elle [est] haute, si elle est bonne, si elle vaut telle somme, si elle durera tel temps, si j'y aurai chaud cet hiver, il n'est toujours question que de savoir si je peux joindre un de ces attributs à l'idée que j*ai de ma maison ; c'est-à-dire si premièrement l'idée
que j'ai de ma maison est bien faite et ne renferme rien de faux, et ensuite si elle renferme quelque chose qui motive ces attributs. Si ces deux conditions sont remplies, certainement l'opération est bonne. A la vérité, dans chacun de ces cas, il me faudra faire des enquêtes différentes pour m'en assurer, mais elles reviendront toutes au même but, et elles se feront toutes au moyen de jugements qui consisteront encor tous dans le même acte intellectuel. Voilà du moins, mon cher philosophe, ce qui me paraît évident ; vous me dites que vous voyez bien vous-même que quelque cas que vous me proposiez je le ramènerai toujours là ; mais que pourtant cela ne vous satisfait pas, parce que vous êtes frappé de la différence qu'il y a entre analyser et recomposer, observer et déduire, s'assurer de la réalité subjective et de la réalité objective. A cela je ne puis que vous répondre : prenez donc garde qu'on ne fait tout cela que par des jugements, lesquels ne sont toujours que ce que je vous ai dit. Si cette réflexion ne vous persuade pas encor, je craindrai d'être ainsi que Condillac sous le charme de l'illusion, mais il est invincible pour moi. J'en appelle à vos réflexions ultérieures, voilà tout ce que je puis tirer de mon faible cerveau desséché. Si vous voulez et si vous m'en indiquez le moyen, je vous enverrai une espèce de résumé et de supplément de ma logique que je destinais à être placé à la tête du quatrième tome de mes éléments d'idéologie si j'avais été en état de le faire. Peut-être mes idées étant plus raprochées et mieux présentées seraientelles plus capables de vous satisfaire. Quelque chose qui en arrive, soyez assuré de ma haute estime, et de mon tendre attachement.
Signé : Tracy.
Quant à l'Académie de Berlin, je suis comme vous bien curieux de connaître l'ouvrage de cet Allemand couronné, et celui de ce Français qui a eu l'accessit et qu'on ne peut désigner parce qu'il a oublié de mettre une épigraj)he à son mémoire, Il vient, dit-on, du midi de la France ; j'espérais d'abord que c'était vous. Je croyais vous l'avoir mandé. Tout cela a été écrit de Berlin et mis dans le Moniteur. Je n'en ai pu rien apprendre depuis. Ampère et Degerando n'en savent pas davantage. On dit toujours que ce dernier va être secrétaire général des relations extérieures. Je le souhaite pour lui, car je ne le crois pas bien avec le ministre actuel de l'intérieur. Pom- le premier, il est content depuis qu'il est rentré dans sa famille et sorti de celle où il s'était fourré. Il m'avait dit vous avoir écrit en détail ce qui a été ensuite dans le Moniteur au sujet de ce prix.
Lettre de Maine de Biran à de Tracy (1)
Bergerac, le 22 décembre 1807.
Lorsque vous dites que l'acte de juger consiste à voir explicitement dans une idée une autre idée qui y était renfermée implicitement avant que vous l'y vissiez (ce qui constitue le jugement vrai) ou qui n'y était point comprise à raison de son incompatibilité avec les autres éléments de la même idée, vous considérez, ce me semble, l'idée comme quelque chose d'absolu ou subsistant par soi, qui préexiste au jugement ou à la perception de l'être sentant et intelligent. L'idée est donc censée renfermer certains éléments naturels ou les admettre dans
(1) B. I. Cette lettre répond à la précédente. (P. T.)
DESTUTT'dE TRACY a MAINE DE^BIBAN 333
sa composition intrinsèque spontanée, à l'insu de l'être qui doit les percevoir dans la suite par autant de jugements. Mais d'abord comment concevoir l'existence d'une idée ainsi composée en elle-même, et celle des éléments qu'elle est dite implicitement renfermer, pendant que cette idée et ces éléments sont encore hors de la perception ou du Jugement et par conséquent hors de la pensée, et n'est-ce pas le cas d'apphquer ici ce que vous avez dit vous-même page 160 de la logique? Une idée inconnue à celui qui pense n'existe réellement pas puisque les idées n'existent que dans la pensée, à moins que nous ne prétendissions qu'une idée peut être connue sans être jugée ou être dans la pensée sans être encore dans le jugement ou la i^erception : distinction que je ne conçois pas troj) d'après vos principes. 4
Avant la formation du jugement, dites-vous, il y a la formation de l'idée : or comment une idée de simple devient-elle complexe et successivement plus complexe encore sinon par des jugements qu'on en porte, et des éléments qu'on y ajoute en vertu de ces jugements? Voilà donc une composition secondaire de l'idée faite par des jugements successifs qui y ajoutent autant d'éléments nouveaux ; or s'ils ont besoin d'y être ajoutés, ces éléments, et s'ils sont nouveaux ils n'étaient donc pas renfermés dans l'idée avant le jugement ; direz-vous à à cela qu'il y étaient implicitement ? je répondrai d'abord comme ci-devant que cette compréhension impUcite d'une idée dans une autre étant hors de la pensée n'existe réellement pas, et qu'elle est vraiment incompréhensible. Mais admettons cette supposition ou du moins les termes qui l'étabUssent. Si vous dites que telle idée renferme déjà par sa seule nature et d'une manière imphcite certain élément, l'acte de juger consiste à voir explicitement
334 COEEESPONDATSrCE DE MAINE DE BIRAN
qu'il y est réellement compris, et ainsi successivement de chaque élément ou attribut de la même idée. Il est évident qu'il y a dans cette hypothèse deux modes très distincts de la formation ou de composition des idées ; l'une qui s'opère naturellement à notre insu, et en vertu des lois primitives de l'organisation ou de la sensibilité spontanée, ainsi que cela a lieu probablement pour toutes les idées sensibles proprement dites qui nous sont communes avec les animaux, et qui prennent dans les enfants l'usage des signes institutifs, l'autre mode de composition s'exécute avec conscience et volonté et par le concours des facultés intellectuelles proprement dites de perception ou de jugement, de mémoire ou de rappel des idées élémentaires déjà associées à des signes.
Or, dans ce second mode de composition, il y a encore à distinguer le cas où il s'agit de recomposer seulement une idée sensible donnée, déjà préexistante en masse dans la sensibilité et spontanément composée en vertu du premier mode, et le cas où il s'agit de composer véritablement pour la première fois une idée qui n'existait point auparavant et dont il faut raj^procher ou réunir les éléments dispersés en quelque sorte dans d'autres groupes. Il me semble qu'on ne sam*ait confondre ces deux cas, sans tomber dans un grand vague d'idées et de langage. Quand il s'agit de recomposer une idée donnée en masse, dans sa composition spontanée, il ne faut en effet que bien voir tout ce qui existe déjà, ou se placer dans des circonstances propres à se procurer de ces perceptions nouvelles et porter de ces nouveaux jugements qui forment une idée distincte et régulièrement composée à la place de celle qui n'existait auparavant que comme sensation ou idée obscure et confuse, s'il est permis d'appliquer ici le mot idée. C'est là, et là seulement que
je puis concevoir comment à l'idée sujet s'ajoute un nouvel attribut qui en devient une partie, ou même qui l'était déjà sans que je le susse, et comment j'ai raison d'opérer ainsi quand ce nouvel élément se trouvait déjà compris implicitement ou hors de ma pensée parmi ceux qui constituent la nature du sujet.
Mais cela s'applique-t-il à toutes les espèces d'idées? N'y en a-t-il pas qui ne peuvent être dites préexister en aucune manière au jugement ou à la série des jugements qui les forment et les composent pour la première fois par une addition successive ou une réunion d'éléments auparavant désunis ; teUes sont les idées mathématiques d'étendue, de figure ou de nombre, qui sont nécessairement de formation secondaire, et dont le modèle fixe n'existe nulle part hors de l'esprit. Quand nous sommes déterminés à former pour la première fois de telles idées complexes, c'est bien en effet par une série de jugements qui ajoutent ou groupent des éléments nouveaux sous un seul signe ou terme sommatoire.
Mais dans quel sens pomTait-on dire que nous ne faisons que voir ce qui était déjà renfermé dans les idées de cette espèce avant les jugements ou les opérations intellectuelles qui les ont formées, qui leur ont donné l'être ; c'est bien de ces sortes d'idées, purs ouvrages de l'entendement, qu'on peut dire avec vérité et sans restriction qu'elles n'ont aucune existence réeUe, ou qu'elles ne sont rien hors de la pensée (1). Donc la formation de l'idée étant ici simultanée avec celle du jugement,
(1) Ceci n'est vrai que des idées générales abstraites et non point des idées réflesives qui sont les objets propres de l'intuition; ceÛes-ci nous sont données toutes faites, puisque ce sont des modes de coordination dont il s'agit d'abord de voir les éléments distincts. (Note de Maine de Biran.)
il 11 y a pas lieu d'abord à l'application du principe de compréhension, ou de dire que juger en ce cas ne soit que voir ce qui était déjà renfermé dans telle idée, puisque cette idée n'existait pas ; on ne voit plutôt que ce qu'on y met actuellement à mesure qu'on la fait, et on peut se tromper en la faisant, ce qui, jiour le dire en passant, est contraire au principe qui établit l'imperfection des souvenirs comme cause unique de l'erreur. Dans le cas dont je parle, le jugement ou raisoimement procède donc d'abord par combinaison, ils ne procèdent ensuite par voie de déduction que lorsqu'il s'agit d'opérer sur des idées déjà faites, de défaire ce que nous avons fait ; c'est alors aussi que j'entends comment juger c'est voir tout ce qui se trouve implicitement renfermé dans une idée et que je conçois bien aussi comment l'erreur provient tout entière de l'imperfection de nos souvenirs.
Je conclus de là que malgré tous les efforts pour réduire tous les cas et toutes les opérations du raisonnement à un seul principe, à une même forme logique, il n'en est pas moins vrai que ce sont à des opérations intellectuelles réellement diverses que doivent se rapporter : 1° la formation spontanée de nos premières idées sensibles ; 2° la recomposition régulière des éléments de ces idées par autant de jugements abstraits ; 3° la formation actuelle des idées secondaires et simultanées avec les jugements intuitifs qui sont proprement synthétiques ; 4P les déductions de ces idées déjà formées antérieurement, oîi la mémoire, le rappel des signes remplit l'office que remplissent l'imagination ou le souvenir des sensations dans les idées sensibles. S'il y a différentes opérations intellectuelles en jeu dans la formation comme dans la déduction des diverses espèces d'idées, il n'y aura donc
DESTUTT DE TRACY A MAITTE DE BIRA'X 337
pas un seul principe, une seule méthode auxquels on
puisse assujettir toute la science logique, et sous quelque formule générale qu'on veuille embrasser deux actes aussi différents que ceux de voir ce qui est renfermé objectivement dans un être ou dans une idée, et faire ou composer cette idée sans la rapporter à rien qu'à son signe, ce seront toujours deux actes différents.
Les relations nouvelles qui s'ajoutent à l'intuition première ou à l'idée qui sert de point de départ à l'esprit, les relations aperçues immédiatement entre les éléments homogènes d'une idée qui .n'est pas elle-même objet d'intuition font des jugements intuitifs. Ces jugements portent sur des réalités existantes ou s'y joignent ; ils diffèrent essentiellement des jugements, généraux ou abstraits, qui ne portent sur rien de réel, mais seulement sur des ressemblances qui dépendent de la nature de notre organisation.
Vous pensez, mon cher maître, que je n'ai pas- bien saisi le point fondamental de votre théorie du raisonnement ; ce n'est assurément pas de votre faute, car parmi les auteurs qui ont écrit sur la matière dont nous nous occupons, je n'en connais pas de plus clair et de plus méthodique que vous, c'est donc la mienne ou peutêtre encore celle du langage, qui dans de pareils sujets exprime souvent d'une manière si inexacte et si infidèle ce qui se passe dans nos têtes.
L'opération intellectuelle que nous appelons juger consiste à sentir que le sujet coinpreml Vattribut, et tous nos raisonnements ne sont que des séries de jugements successifs, par lesquels on voit que ce premier attribut en comprend un second, celui-ci un troisième, et ainsi de suite, en sorte que le premier sujet renferme le dernier attribut. Voilà le principe général et fondamental.
Je vois d'abord que le sens attaché au terme compréhension en fait le nœud, et que toutes les difficultés comme l'espèce d'ambiguïté qu'il peut offrir tient à la manière de concevoir comment l'idée sujet comprend ou renferme l'idée attribut et celui-ci encore plusieurs autres jusqu'au dernier terme de la série qui fait la conclusion du raisonnement.
Je me permettrai, à ce sujet, une nouvelle distinction, dût-eUe paraître aussi gratuite et futile que celle établie dans une précédente lettre entre une vérité conditionnelle et la vérité absolue. Je veux parler de la distinction qui s'apphque aux idées mêmes, considérées soit dans leur caractère propre, leur valeur intrinsèque, leur mode de composition ou de combinaison élémentaire, soit relativement au mode d'existence qu'elles ont dans l'esprit et aux opérations intellectuelles dont elles résultent actuellement.
Dans le premier point de vue on est fondé à dire qu'une idée totale en renferme une autre, que l'idée sujet comprend l'idée attribut, surtout lorsqu'on ne prend ce qu'on appelle attribut que dans les idées élémentaires qui entrent nécessairement dans la composition du sujet, ce qui est restreindre selon moi l'idée bien plus générale qu'emporte avec lui le mot attribut, savoir : tout ce qui peut être déduit ou affirmé d'une idée ou d'une chose non pas seulement comme en faisant partie, ou entrant dans la nature individuelle de cette chose, mais comme y étant lié, d'une manière quelconque, sous un rapport de coexistence ou de dépendance.
En prenant donc Yattribut dans le sens restreint d'élément de l'idée totale sujet, le principe de compréhension et par suite celui de déductions successives est évident et incontestable ; reste à savoir s'il peut également s'appH-
quer à toutes les espèces d'idées et à toutes les formes de rapports qui peuvent exister entre ce que nous appelons le sujet ou généralement l'idée principale individuelle ou un état de choses donné et l'attribut ou tel résultat de dépendance quelconque de cette idée première, de cet état de chose. Mais avant d'en venir à cette question subordonnée sur laquelle vous ne pensez pas qu'on puisse même former un doute, j'observerai, quant au fond du principe, qu'il ne me paraît pas aussi différent que vous le dites de celui sur lequel Condillac a basé toute sa logique, c'est-à-dire l'art de déduire les idées les unes des autres et l'inconnu du connu. Ici s'apphque la distinction ci-dessus entre les idées considérées dans leur valeur ou leurs propriétés objectives (passez-moi ce vieux mot) et les mêmes idées prises selon le mode d'existence qu'elles ont dans l'esprit qui les conçoit ou les forme actuellement. « Du principe de l'identité, tel que Condillac l'a établi, suit, dites-vous, cette opération vraiment étrange que le connu et l'inconnu sont une seule et même chose ; quoi ! l'on peut prétendre qu'une idée connue et une idée inconnue sont une même chose pour l'être qui pense, mais si cela est, trouver un rapport entre deux êtres, c'est donc ne rien apprendre ; porter, sentir un jugement c'est ne rien sentir, ne rien percevoir : il y a plus, les idées n'existent que dans les pensées, et une idée inconmie à celui qui pense n'existe réellement pas. »
Ici vous considérez bien" les idées sous le point de vue unique du mode d'existence qu'elles peuvent avoir dans l'esprit qui y applique son attention, tandis que Condillac ne les envisage que sous les rapports de leur valeur objective ou de leur nature absolue, qui est telle, indépendamment des vues de l'esprit auquel cette valeur ou cette
propriété se manifesteront dès qu'il viendra y appliquer ses moyens de connaître ; de même que les objets sont censés exister par eux-mêmes hors de nous lors même qu'ils ne se manifestent actuellement à aucun de nos sens externes. Mais vous-même, Monsieur, quand vous dites que les idées sont comprises les unes dans les autres, comme de petites boîtes dans une plus grande, ou comme ces tuyaux de lunettes qui s'allongent successivement, et qu'ainsi le dernier attribut était renfermé dans le sujet, n'entendez-vous pas aussi qu'il y a des idées inconnues renfermées dans une œnmie ; or une idée inconnue à celui qui pense n'existe réellement pas ; c'est un être de raison, et si l'on ne peut dire exactement que ce qui n'existe pas encore est identique à une chose connue, peut-on dire plus exactement qu'il soit compris ou renfermé dans cette chose même? Le principe de compréhension présente donc sous ce rapport les mêmes difficultés que celui de l'identité totale ou partielle et ne peut avoir un sens vrai comme lui qu'autant que l'on considère les idées en elles-mêmes selon leur valeur absolue ou nouménale et non sous leur rapport actuel ou phénoménal à l'esprit qui les conçoit ou les perçoit.
J'ajoute que les deux principes ne diffèrent réellement que par l'expression et plus propre et plus significative dans l'un que dans l'autre.
Dire en effet qu'une idée, en qualité d'attribut, est comprise dans une autre, en qualité de sujet, n'est-ce pas dire qu'une partie de cette dernière est égale ou même identique à l'autre, eu égard au moins au nombre et à l'espèce des éléments, sinon à leur individuaUté même et à l'ensemble de toutes les autres propriétés que peuvent avoir les deux idées ainsi rapprochées, ou encore qu'il y a égalité ou identité entre l'idée de l'attribut et celle du
sujet, restreinte à sa compréhension actuelle, aux mêmes attributs que renferme cet attribut, et ainsi successivement en déduisant de chaque attribut la valeur de celui qui le suit jusqu'au dernier, qui peut être dit ainsi compris dans le sujet et faire partie de son idée, ou moins exactement, quoique toujours dans le même sens, être égal et identique à une partie de ce sujet. Je vous avoue qu'en changeant les termes je ne sais apercevoir aucune différence dans leur fond entre les principes de Condillac et les vôtres sur ce point fondamental de la théorie du raisonnement ; et je ne conçois pas du tout comment vous pouvez dire qu'il est aussi impossible de raccorder votre logique à celle de ce grand maître qu'à celle d'Aristote ; car, ajoutez-vous, son identité n'est qu'une modification du principe du syllogisme. Je ne sais plus comment concilier cette assertion avec ce que vous nous dites vous-même avec tant de précision et de clarté sur la marche et les progrès de la science et de l'art logique depuis Aristote jusqu'à Condillac dans le discours préHminaire de votre logique, et encore au chapitre premier, page 164, que la théorie de Condillac, supérieure à celles qui l'ont précédée, évite l'inconvénient qu'il y avait à appeler l'un des deux termes d'une proposition le grand terme, et l'autre le petit et à dire ensuite que ces deux termes sont égaux à un troisième et égaux entre eux : et présente de plus l'avantage immense auquel la doctrine syUogitisque ne pouvait s'élever, de rendreraison de la justesse du jugement même en même temps que de celle du raisonnement, dernier avantage qui n'est dû sans doute qu'à ce que Condillac enseigne comme vous qu'il ne faut pour bien juger et bien raisonner qu'analyser complètement l'idée particulière du sujet qui est toujours la plus complexe et la plus étendue dans sa compréhen-
sion, pour bien voir tous les attributs successifs qui y sont renfermés et comme emboîtés les uns dans les autres, ou comme dit CondiUac pour en voir ressortir par une série de traductions du langage tous les termes identiques en tout ou en partie qui peuvent en être déduits.
Je trouve donc toujours une analogie parfaite entre votre doctrine et celle
M. de Tracy à M. de Biran (1)
A Auteui], ce 23 janvier 1808.
Mon cher confrère, je commence toujours par vous prier de m'excuser : j'en ai toujours besoin, et j'en aurai toujours besoin davantage, car le chagrin et la mauvaise santé me rendent toujoiu-s plus incapable de tout, même d'écrire une simple lettre. Vous savez quelle perte cruelle j'ai faite en l'excellente Mme La Fayette. C'était pour moi une sœur chérie et pour tous mes enfants une seconde mère. C'est pour nous tous, comme pour toute sa famille et pour bien d'autres, un malheur irréparable. Pendant ce temps-là notre pauvre ami Cabanis est toujours à quinze Heues de moi dans sa retraite où il cherche en vam le repos et la santé. Rien ne se remet ni se raffermit chez lui. A tous moments sa tête est prête à s'embrouiller et son côté gauche à s'engourdir. Il est incapable de soutenir la moindre émotion et la moindre appHcation, et nous ne devons sa conservation qu'aux soins admirables de tous les siens, que je ne puis partager, ayant toujours chez moi toute cette autre famiUe désolée dont une partie est aussi une partie de la mienne.
(1) Mayjonade, Pensées et pages inédites de Maine de Biran, p. 267.
DESTTJTT DE TRACY A MAINE DE BIEAN 343
D'un autre côté mon ancien camarade Preslin, le seul ami de mon enfance qui me reste se meurt tout à fait. Il a de l'eau dans la poitrine. Tout ce qu'on peut espérer est de le voir traîner, mais on ne saurait se flatter qu'il guérisse, et il peut étouffer d'un moment à l'autre. Tout cela, je vous l'avoue, rend la vie bien odieuse et me rend incapable de tout intérêt et de toute action, même celle de digérer et de dormir. Je souffre incessamment, mais c'est le moins du mal.
D'après ces tristes détails, vous vous attendez bien, mon cher confrère, que malgré la meilleure volonté du monde, il m'est impossible de répondre à votre excellente lettre. Je vous dirai seulement que peut-être par ma faute, vous m'attribuez des choses auxquelles je n'ai jamais pensé. Par exemple, je n'ai jamais dit que nous ayons une seule idée composée autrement que par des jugements que nous portons de nos premières impressions. Au contraire j'ai dit partout que de ces premières impressions qui sont toutes simples, nous formons successivement toutes nos idées composées par des jugements successifs qui consistent tous à y ajouter de nouveaux éléments, de nouvelles modifications, en sorte que ces idées dérivées seraient toutes justes si nous n'en avions jamais jugé que ce qui doit y être et qu'elles ne deviennent fausses qu'au moment où nous y admettons ce qui répugne à ce qui est, ou hasardées quand nous y admettons (c'est-à-dire en jugeons) que ce qui y est vu n'autorise pas suffisamment. Au moyen de quoi je rejette absolument ces deux modes de formation ou de comparaison des idées que vous croyez devoir me prêter. Je ne conçois même pas ce que cela veut dire, je ne l'admets pas plus dans les animaux qu'en nous, et je ne comprends pas qu'aucun être sensible quelconque
344 coBiiESPoin)ANCE DE yiAms de biran
procède jamais autrement qu'en sentant et en jugeant ensuite d'une manière plus ou moins obscure ce qu'il a senti ; et quand je dis qu'une idée en renferme implicitement une autre, je ne dis autre chose si ce n'est que cette idée est telle qu'on a raison d'en juger cette autre, et qu'on le sait que quand on l'a vu, ce qui est apprendre quelque chose et ajouter quelque chose à cette idée sujet qui, par là, acquiert un degré d'élaboration de plus. Enfin, mon cher confrère, je ne pense pas un mot de ce que vous m'attribuez, et permettez moi de vous le dire, je crois l'avoir dit en cent endroits. Je suis fâché que cela m'éloigne de votre manière de considérer les choses, mais il faut bien dire ce qu'on pense : et puis je ne suis plus en état de penser.
Ne pouvant m'expliquer mieux, je vais remettre à Ampère une copie de ce nouveau résumé de toutes mes pauvres spéculations. Je ne sais ce que cela vaut, mais, au moins, je voudrais que, représenté sous une nouvelle face, cela put servir à me faire comprendre, sauf à être battu en connaissance de cause. Je ne connais rien de si triste que d'être toujours réduit à dire : « On ne m'entend pas. » La réponse est accablante : « Exphquezvous donc. » Je n'ai pas pu, je peux moins que jamais, fiât lux par vous : je le souhaite vivement. Mais je ne puis vous le dissimuler, je crains beaucoup que vous ne fassiez inutilement une grande dépense d'esprit et de force de tête pour distinguer, diviser, subtiliser des choses qui en tout sont analogues et des emplois divers de la même faculté et des résultats différents des mêmes actes. Il faut prendre les choses par le gros bout, dit notre ami Cabanis. Natura sibi semper consona, dit le grand Newton. La même opération radicale produit une foule de combinaisons, je cite quelque part les lettres de l'ai-
phabet. J'en reviens toujours à oser vous défier de me citer un cas précis et déterminé où ma grossière explication se trouve insuffisante. Jusque-là elle me satisfait. Ce qui me satisferait bien plus, ce serait d'en causer avec vous.
Je suis charmé, mon cher confrère et ami, que vous soyez tout à fait tranquille sur votre aimable enfant. Je ne le suis pas moins de vos succès à BerUn. Je voudrais seulement savoir à quel système il a tenu que vous n'ayez pas les premières voix ; Je suis convaincu que c'est à quelques préjugés. Cabanis vous fait mille amitiés. Votre souvenir lui est bien précieux. Il ne l'est pas moins à tous les miens. Pour moi, vous savez si je vous suis tendrement attaché.
Tracy.
Le bon Ampère est venu un jour me donner une marque d'intérêt à laquelle j'ai été bien sensible. Luimême était affligé. Je vais aujourd'hui me recommander à lui pour vous faire tenir ma paperasserie.
AuteuiJ, 17 août 1808 (1).
Vous avez, Monsieur, tous les charmes et toute l'indulgence de la véritable amitié, vous plaignez un malheureux qui se laisse abattre, et vous ne l'imitez pas. Je suis profondément touché de votre aimable lettre du 30, mais bien affligé de savoir que vous avez été si souffrant et que vous n'êtes pas encore bien rétabli : ménagez-vous donc bien, soignez-vous bien, je vous en conjure, et donnez-moi de vos nouvelles quand vous le pourrez.
Cl) Mayjonade, Nouvelle-'^ Idtres inédites de M. de Stra». Besa,nçon« Imprimerie de l'Est, p. ISG.
Assurément, elles me seront bien chères, comme le sentiment que vous m'accordez m'est bien précieux et est bien réciproque de ma part.
Vous me faites trop d'homieur en m'associant au souvenir de mon inestimable ami ; je le mérite moins que jamais. Ma pauvre tête m'a abandonné avec mon bonheur et ma santé. Je me sens vraiment comme aUéné. J'ai eu des moments qui auraient dû être doux : mon fils que je n'avais pas vu depuis trois ans et demi m'est arrivé de Constantinople avec son général (Sébastiani) et remplit mes vœux. J'ai marié ma seconde fille, suivant mes souhaits, avec M. de Laubespin, jeune homme intéressant et instruit. Il semble que tant de sentiments divers n'ont fait que bouleverser mes esprits et des maux d'estomac cruels et continuels, depuis que la fièvre m'a quitté, m'ôtent absolument toute capacité d'attention et de mémoire, et me privent de l'utile ressource que vous me conseillez si bien et dont vous me donnez si bien l'exemple. Aussi bien, je vous assure, je suis bien plus honteux qu'honoré de l'hommage que l'Institut a rendu en moi à notre ami. J'en suis même extrêmement embarrassé. Je suis réduit de mois en mois à reculer ma réception ; je ne puis plus m'occuper de mon discoiu's et je suis convaincu que je finii-ai par m'acquittor fort mal d'un devoir qui m'est trop cher pour le bien remplii" : entretenir le pubHc de sentiments si vifs qui se lient à tant d'autres si cruels dont je ne puis pas même parler ; mettre des affections si profondes en style académique pour les traîner sous les yeux de miUe indifférents et de quelques malveillants, cela me révolte et cela surpasse ma force actuelle. Une lettre est pom- moi un travail. Celle-cy qui m'est si douce à écrire, j'y suis depuis hier : je souffre incessamment, et j'ai cent ans. O vous,
mon cher confrère, qui êtes jeune, tâchez de ne pas souffrir et de poursuivre vos excellents travaux. S'il est au monde quelque chose de capable de m'intéresser, ce sont assurément vos succès. Je suis charmé des nouvelles que vous avez de l'Académie de Berhn. J'ai vu avec plaisir une thèse qu'on m'a envoyée l'autre jour sur l'influence de l'habitude sur les facultés physiques et morales. Il y a de bonnes choses, beaucoup de médecine. Elle a été soutenue à l'école de médecine de Strasbourg par IMr. Ordinaire, frère de celui qui était professeur de grammaire à l'école centrale de Besançon et homme très distingué. Celui-cy vous cite honorablement et vous le devait bien. On vous rend très souvent cet hommage, car on commence à réaliser le vœu d'Hypocrate de porter la philosophie dans la médecine et la médecine dans la philosophie. J'en suis bien aise, mais je n'y peux plus rien. Tout cela vient trop tard pour moi. Ha oui! mon digne ami (permettez -moi de vous donner ce nom qui échappe de mon cœur). Soyez candidat : soyez sûr que le Sénat s'honorera de vous nommer. Venez, ayez du temps et vous avancerez la science. J'en jouirai de tout mon cœur. Il vous est tout dévoué pour toujours.
Ty.
J'ai fait vos reproches à Ampère. Il est tranquille : ses affaires sont finies. Il paraît qu'il y a une lettre perdue. Il va vous écrire, mais je n'en ai pas moins saisi le petit moment oii je l'ai pu. Oui mon bon ami, Jacquemont a été arrêté et est encore détenu par suite des dires de je ne sais quels polissons qui ont rêvé une conspiration et auxquels le préfet de police a donné beaucoup trop de créance. On m'a moi-même compromis dans ces
vilains bavardages, sans respect pour mes chagrins et mes souflfrances. Je vous avoue que j'en suis indigné, surtout pour le pauvre Jacquemont qui, par provision, est en prison ; mais je n'en suis nullement inquiet : car tout cela est trop bête et est réduit à sa juste valeur par tous les gens de bon sens, à commencer par le ministre de police qui en parle avec le dernier mépris. Je n'attends que le retour de l'Empereur et je suis convaincu que justice sera faite dans le moment. Heureusement nous en sommes bien près. Mais il est dur que la calomnie la plus stupide trouve tant d'accès auprès des hommes en place. J'espère que cela n'arrivera plus, au moins sur ce point. Elle sera obhgée de se varier.
La pauvre Mme Cabanis est assez bien. Sa santé se soutient. Elle est à Rueil depuis un mois. Elle nous revient ici demain pour un autre mois, puis elle retournera encore. Son excellent neveu Montaigut part aujourd'hui pour votre pays. Il voudrait bien que vous puissiez venir à Périgueux, car il aura bien peu de temps pour venir à Bergerac et il a un bien vif désir de vous voir. H vous est tendrement attaché et avec toute l'énergie de son bon cœur. Il vous écrira en arrivant.
Il a plu à ces mêmes messieurs, soit-disant des conspirateurs et certainement des coquins, de jeter leur ordure aussi sur la mémoire du pauvre Cabanis. Cela ne l'attehidra pas dans le séjour de la gloire qu'U habite, s'il y en a lieu. Mais enfin, ils ont fait ce qu'ils ont pu : ils n'ont rien à se reprocher. Morts ou vivants, c'est toujours la faction d'Auteuil et la majorité du Sénat dont ils ont entendu parler. Il est vrai qu'ils ne savent pas même les noms des gens qu'ils mettent en scène! Oh misère! misère!
Lettre de Tracy à Maine de Biran (1)
Ce 15 juillet.
Mon cher confrère, j'ai reçu votre lettre par M. Laurain (?), je pouvais pour lui bien peu de chose, mais je l'ai fait. J'en ignore le résultat, ne l'ayant pas vu depuis ; je ne vous ai pas répondu parce que je suis de plus eu plus d'une paresse insurmontable.
Elle ne saurait m'empêcher de vous dire qu'hier l'Empereur nous a fait remettre les listes des candidats au Corps législatif. Nous avons nommé la commission de forme pour les examiner. EUe nous en rendra compte au plus tard le 28 et peut-être plus tôt. Nous en ordonnerons l'impression et nous prendi'ons jour poui" élire. Ainsi la Dordogne sera sûrement décidée dans trois semaines environ. Je n'ai rien su de tout cela plus tôt. J'ai tout de suite parlé hier à plusieurs personnes bien disposées. Je ferai de même en toute occasion.
Vous n'avez pas un moment à perdre pour écrire à tout ce qui vous veut du bien. Je vous exhorte à envoyer aux autres, imprimée, la petite note dont vous m'avez laissé trois doubles. Vous me ferez plaisir aussi de me remettre sous les yeux le tableau des intrigues, les noms des concm-rents redoutables, celui de leurs prôneurs, et les indications de ce qu'il y a à faire. Je vois déjà qu'il y a ici un Monsieur Prunis bien vieux qui se démène, et un Monsieur de Malet bien sot (si je ne me trompe) que porte Monsieur Jaubert.
J'espère et je crois que tout ira bien, mais il ne faut rien négHger. Guidez -moi, je suis tout à vous.
Signé : Tkacy.
(1) IbiJjim.
M. de Tracy à Maine de Biran (1)
Le 8 septembre 1809.
Hé, mon Dieu, mon très cher et excellent confrère, il est donc dit que vous serez aussi malheureux qu'intéressant! Vous avez été malade, vous avez craint pour vos chers enfants, vous êtes encore souffrant : en vérité c'est combler la mesure, et j'en suis désolé. J'en avais un triste pressentiment. Votre silence m'inquiétait. Si je n'étais pas moi-même si languissant, si débile, si incapable de tout, hors de souffrir dans ceux que j'aime, vous auriez bien eu une lettre de questions de moi. Enfin il faut espérer de meilleurs temps. Vous y avez tout droit, vous dans l'âge de la force et avec tant de moyens de succès. Donnez -moi de vos nouvelles, je vous en prie, ou faites-m'en donner si vous êtes fatigué ou occupé. La forme n'y fait rien, c'est le fond qui m'intéresse.
Je ne puis assez vous remercier de vos bontés pour le jeune Vauthier. Sa famille en est pénétrée de reconnaissance et moi, bien touché, je désire que sa destination le mette à même d'en profiter.
Je vous aurais répondu plus tôt, si je n'avais voulu auparavant voir M. Benoit. Mais il est introuvable. Voilà trois fois que j'y passe : il est toujom-s chez le ministre par intérim. Enfin aujourd'hui, je me suis déterminé à faire moi-même des perquisitions dans les bureaux. Je me suis assuré que la demande pour vos réparations avait été enregistrée le 18 juillet, que le rapport avait été fait dans le sens le plus favorable le l^^" août ; qu'il avait été
(1) Ibidem.
approuvé par le ministre le 8 et que la réponse au préfet était partie de suite. Je ne puis concevoir comment vous n'en saviez rien le 27. Mais ce que je vous dis est sûr, et même M. Petit, chef en cette partie, était impatienté de mes doutes. Aussi, mon très cher confrère, voyez cela avec M. Rivet. Ce qui me fâche c'est que je puis vous rien dire de ce qui le regarde. Mais si je peux joindre une fois M. Benoist, je m'en informerai et vous en rendrai compte. Du reste, le ministre se meurt tout à fait.
Que vous dirai-je d'ailleurs? Mon pauvre ami est toujours là-bas. Rien de décidé, seulement le provisoire assuré pour quelque temps, ce qui est un bien et une sécurité. Mon Dieu, que je voudrais vous savoir vous et lui n'ayant besoin de rien et pouvant disposer et jouir en paix d'un temps que vous employez si bien !
Mon fils est toujours en Espagne. Il souffre, il risque et n'avance point. Il vient pourtant d'assister à deux victoires. Je doute qu'on le mette jamais à même d'en remporter pour son compte. Il a vingt-huit ans et est capitaine et je vois des en trois ans devenir
capitaines. Patience est le refrain de tout.
Le reste de la famille n'est pas mal et vous est bien attaché. Ainsi fait Mme de Cabanis. Elle est dans ce moment à la campagne, près de Meulan. Je crois bien que c'est à peu près un adieu qu'elle lui fait. A son retom-, eUe en fera un éternel à Auteuil et moi aussi. Ainsi, comme vous le dites, tout change, tout roule, tout échappe. Je voudrais être au fond du fossé. Ce qui reste de moi n'en vaut évidemment plus la peine, mais tant qu'il en restera quelque chose, il sera tout à vous. Je vous embrasse.
Trac Y.
M. Tracy à Maine de Biran (1)
Auteuil, ce 15 novembre 1809.
Mon cher confrère, cette lettre est la dernière que j'écrirai d'Auteuil. Je ne puis mieux faire que de vous consacrer les derniers moments d'un séjour si cher et à qui j'ai dû des temps qui ne peuvent plus revenir, je le quitte pour jamais dans deux jours, écrivez -moi d'hors en avant rue d'Anjou faubourg Saint-Honoré, n^ 42, et songez, je vous prie, qu'il existe là quelqu'un qui y achève tristement sa vie mais en vous aimant bien.
Je me reproche de ne vous avoir pas encor remercié de votre excellent discoui-s. Il m'a fait un sensible plaisir comme tout ce qui vient de vous. Vous parlez de l'étude comme quelqu'un qui en sent tout le prix, et qui s'en sert avec succès comme moyen et comme consolation ; et vous faites le bien en homme qui l'aime avec passion. Ceux-là seuls le font. C'est le sentiment qui perce à chaque page qui m'a fait penser que vous auriez du plaisir à lire même les moindres choses de Turgot. J'ai été bien impatienté d'aprendre qu'on avait été néghgent à vous l'envoyer. Je ne me serais pas attendu à cela chez Firmin |Didot. Enfin vous devez l'avoir depuis quinze jours.
Quant à M. Benoît, je lui ai écrit au reçu de votre lettre. Je l'ai revu depuis. Il m'a paru aussi impatienté que nous de la peine que l'on avait eue dans ses bureaux à comprendre qu'il s'agissait d'approuver des choses faites, et non de déterminer des choses à faire. Il m'a dit que le matin même il avait grondé à ce sujet et que sous peu il
(J) l''uad« iS'avillu, Cicnèvc.
m'informerait de l'expédition de la réponse teUe que nous la désirons. Je n'ai encore rien reçu, mais je pense que cela ne tardera pas. Il est bien temps.
Il serait bien temps aussi, mon cher et bon ami, que vous eussiez plus de temps à vous et puissiez jouir en paix de vos talents et des bons fruits qu'ils pourraient produire. Je vous assure que je l'appelle de tous mes vœux, ce temps si désiré, et j'y ai bien mon intérêt personnel. C'est aux hommes comme vous qu'il faudrait du loisir. Moi je n'en peux plus rien faire. Si je vous tenais, nous causerions. Je vous débaucherais peut-être de la pure idéologie, pour vous entraîner vers ses aphcations, l'économie et la morale, et vous feriez encor bien mieux que l'article existence, et même que la formation des richesses, quoiqu'il y ait d'excellentes choses. Mais combien on en a aperçu depuis!
Enfin vous avez donc monté une société médicale philosophique et une école sortie des mauvaises routines. Ce sont là des œuvres dont vous devez bien vous aplaudir et dont je vous féhcite de grand cœur. Dieu veuille que rien ne les dérange, j'ajoute, et que tout vous réussisse ; tels sont les vœux d'un être qui vous est tendrement attaché.
Signé : Teacy.
II n'y a toujours rien de nouveau dans ma famille et dans celle de mon malheureux ami ; toutes les santés sont bien chancellantes. Mon fils est toujours en Espagne sans avancement. Mme Cabanis va venir incessamment à Paris, mais à mon grand regret nous serons éloignés. Tout ce monde là vous aime bien. Nous en parlons souvent.
Ce 20 a\Til 1810.
Mon Dieu, mon cher ami et confrère, que vous êtes bon de songer encore à moi qui le mérite si peu, qui ai tant de torts envers vous! non pas assurément par le cœur, le mien et j'espère, le vôtre, me sont témoins que je vous aime bien ; mais j'ai pu laisser sans réponse votre petit billet d'adieu auquel j'ai pourtant été si sensible, et malgré cela vous m'écrivez une lettre charmante dont je ne vous ai pas encore parlé depuis un mois ; tout cela n'est pas faute (?), il est vrai, c'est celle de mon incurable faiblesse, de mon apathie, de mon impossibilité absolue de faire la moindre chose ; en vain, vous me flattez d'un heureux retour vers un état (plus supportable ; je sais trop que celui-là est le mien à jamais, que ny temps ny ( ) font, et que je ne puis pas plus me relever qu'un
arbre cassé qu'on (juge) n'être pas mort uniquement parce que sa racine pousse encore quelques feuilles. Qu'avons-nous donc de plus que lui, si nous ne savons pas nous défaire d'une si triste existence? Pensez à cela, vous qui êtes dans le cas de penser avec fruit à l'enchaînement des causes et des effets et aux moyens d'amé- Uorer la nature humaine. Croyez que c'est là un des plus grand maux ; car tous ces gens à demi-morts ne se rendent pas justice comme moi ; ils ne s'avouent pas qu'ils ne peuvent plus (rien faire de bon, ou même, ils ne s'en embarrassent guère et ils font du mal à beaucoup), ce sont (eux, qui ont) presque en tout arrangé les sociétés et qui les dirigent ou plutôt les accablent (les morts) empestent les vivants.
Vous, mon cher confrère, qui êtes bien vivant, tâchez d'être bien portant, je jouis du plaisir que vous avez
(1) Grateloup.
DFSTUTT DE TRAC Y A MAINE DE BIEAN 355
goûté en rentrant au milieu de vos plus chères affections. J'ai vu avec peine passer et disparaître le moment pendant lequel vous avez été au milieu du tourbillon ; j 'ai regretté de n'en pas plus profiter. J'ai bien vu ce que vous éprouviez, que vous étiez poussé et emporté et jamais posé; mais j'ai vu que ce ne pouvait être autrement. Au reste, gardez-vous de croire que ce sacrifice ait été sans fruit; il préparera, je n'en doute pas, des temps plus heureux. Vous nous viendi-ez plus à demeure, et alors, si je suis encore là, vous me trouverez toujours dans les moments de vuide, et ils seront pleins de jouissance pour moi : il n'y a rien de nouveau sur ce projet et il n'y aura, je crois, rien d'ici bien longtemps; et vos plus persévérants concurrents n'y gagneront rien. Quant au provisoire et j'entends par là la justice qui vous est due pour votre traitement, dites-moi quand il sera temps de voir M. Benoît, je ferai ce que je pourrai avec la crainte et le regret que ce ne soit pas grand chose, mais enfin je le ferai, et la bonté des raisons fera (sic) bien plus.
Je puis peut-être plus aisément être votre agent auprès de Courcier. Disposez de moi. Je suis bien impatient que vous réalisiez le projet de publier. Il en est temps, grand temps, et je crois que vous le pouvez parce que la pure (théorie traitée) par une main aussi sage à (l'ombre)? d'une couronne académique, ou tend(re par un) point chatouilleux. Donnez-moi encore ce plaisir, mon cher confrère, il sera vrai(ment bien) vif.
Tous les miens et j 'ose y compter Mme Cabanis et les siens, vous sont bien attachés et vous regrettent et vous souhaitent. Nous parlons sans cesse de vous. Ainsi font Thurot et Moreau ; ainsi fera encore de bien bon cœur mon malheureux ami absent ; mais il n'y a encore rien
de fait pour son retour. J'attends de jour en jour une décision, mais c'est toujours attendre. Pour mon fils il est toujours en Espagne et c'est être à la Chine pour les nouvelles. Cependant, j'en ai d'indirectes. H use là sa vie et plus encore la mienne. Heureusement il ne souffi-e pas. Adieu, cher confrère et ami, je vous embrasse de bien bon cœur.
Ty.
L'Académie vient de couronner deux discours sur le xvrn^ siècle ; ils auraient pu être plus substantiels, si elle vivait encore de bonne soupe et non de beau langage ; mais il y a du bon esprit et beaucoup de talent. Je vous les enverrai, si vous en êtes curieux, et j'y joindrai celui sur la Bruyère (?) qui pétille d'esprit, c'est je pense tout ce qu'on pouvait lui demander.
Paris ce 3 novembre 1811.
Vous êtes bien aimable, mon cher confrère de joindre, à toutes vos excellentes qualités celle de l'indulgence. Il est bien vrai que vous savez que mon cœur n'est pas comphce de ma paresse. Mais cette paresse est bien maussade et moi par conséquent. Il est vrai que mon fils m'est enfin arrivé à peu près en même temps que votre dernière lettre. H se porte bien et sa blessure est fermée. Mais le pauvre garçon a beaucoup souffert de toutes manières, et on le voit bien à ses traits altérés qui pourtant commencent à reprendre. Tous ses doigts
(1) M., Pemées et pages inédites de M. de Biran, p. 277.
DESTuri' n)i<: tracy a maine dk hikan 357
restent absolument sans mouvement, et tout le bras est amaigri et affaibli. Peut-être que tout cela reprendra avec le temps et les eaux, mais ce sera bien long. Du reste, je ne sais pas encore ce qu'on aura la bonté de faire pour lui; j'attends, à cet effet, le retour de l'Empereur avec un peu d'impatience.
Mais je suis bien affligé, mon cher et aimable ami, d'être encore longtemps sans pouvoir causer avec vous de vos intérêts et de bien d'autres choses. Je sens que trop les raisons qui vous retiennent. Je voudrais, par toutes sortes de motifs, qu'elles fussent moins bonnes. Vous me donnez pourtant la consolation la plus capable d'adoucir mes regrets en m 'apprenant que cette retraite sévère va tourner au profit de vos travaux. Tant mieux, mon cher philosophe, revenez -nous les poches pleines ; j'aurai bien du plaisir à vous les voir vider. J'aurai aussi, pour mon compte, quelques petits récits à vous faire, mais ce ne sera qu'en revenant sur le passé. Je ne puis plus rien faire que rebattre les vieilles voies ; encore je ne fais que m'y traîner.
Notre pigeon voyageur est très sensible à la continuation de votre bon souvenir. Il est en ce moment à Amsterdam, rempHssant une bonne place, et coopérant à une besogne importante. Je ne sais pas bien quand tout cela nous le ramènera, mais en attendant, je vois bien qu'il marche bien dans sa carrière et qu'il se prépare une existence douce et heureuse. Ainsi je suis content pour lui, car vous savez qu'on passe sa vie à jouir en espérance et trop souvent à souffrù" en réahté.
Mmes Le Breton et Cabanis me chargent de vous parler d'elles. Ce sont, comme vous savez, de petites santés affligées de malheurs de tout genre. Mais elles ne sont pas mal en ce moment. Elles vous aiment bien toutes deux.
Je VOUS en dis bien autant de tous les miens qui sont en ce moment tous réunis autour de moi. La famille est complète, vous y manquez beaucoup. Vous connaissez le tendre attachement que je vous ai voué.
Tracy.
Ce que sais jusqu'à présent de M. Itard se borne à ce fait qu'en crevant le tympan et en faisant des injections qui ont fini par pénétrer dans la bouche, il a débarrassé le canal auditif d'une tumeur qui l'obstruait, que néanmoins on n'a pas entendu tout de suite, qu'enfin on a entendu avec surprise des bruits, avec un vif plaisir de la musique, qu'on a démêlé lentement et successivement les divers sons de la parole, et qu'en apprenant à les entendre, on a appris à les produire. C'est au bout de dix semaines qu'on s'est hâté de donner ces détails pour qu'ils soient constatés sans délai, parce que le malheureux jeune homme, qui n'a que vingt-deux ans est attaqué d'une phtisie qui fait craindre de le perdre. Le tout a été vérifié; dès qu'on en pubhera quelque chose, je vous l'enverrai. J'ai envoyé à M. Courcier le neuvième volume de Turgot. Je suis bien fâché de n'avoir pas été averti à temps du premier.
De 31. deTracy (1)
Ce 17 mars 1812.
Mon bon et cher ami, vous savez peut-être déjà la mauvaise nouvelle dont M. Malouet vient de me faire part. J'ai bien de la peine à vous en instruire, mais enfin,
(1) Ibidem, p. 272.
il faut bien qu'elle vous arrive. Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 4 mars, je me suis adressé de nouveau à M, Malouet, le seul moyen que j'eus à ma disposition : il me promit de faire tout ce qu'il pourrait, mais non pas tout ce qu'il voudrait, connaissant l'opiniâtreté du personnage, et, en effet nous sommes déboutés. Cet animal de ministre a tenu absolument à ces trois ou quatre mois de trop. J'en suis désolé. Je ne puis vous dire si M. Malouet y a mis autant d'instances et de chaleur que j'aurais fait à sa place. Je n'ose le croire mais j'ai tout sujet de penser que sa bonne volonté était sincère. Je n'en ai pas moins de regret qu'elle soit infructueuse et je me reproche à cette heure d'avoir réveiUé vos espérances poui" les voii' détruites une seconde fois d'une manière si injuste et si odieuse. Vous ne pourrez pas en être plus affligé que moi.
Je ne suis pas heureux, mon ami, dans ce que j'entreprends depuis quelque temps ; le guignon qui pom-suit les vieillards s'expHque très bien ; c'est qu'Us perdent des moyens et des forces en même temps qu'ils perdent des consolations et des liens. Mon pauvre fils est aUé échouer à Cologne. Je ne sais où cela le mènera. Mais j'espère pourtant bien que tôt ou tard, il repassera par ici, pendant le séjom- que j'espère que vous y ferez bien longtemps.
Quelqu 'impatient que j'en sois, je voudiais ijoui'taut bien que vous eussiez raffermi votre santé auparavant : si vous croyez réellement que les Eaux Boimes soient utiles à votre poitrine, je vous exhorte de tout mon cœur à commencer par elles. Tout ce qui vous aime se joint à moi pour être de cet avis. Je vous parle au nom de tous les miens, de Mme Le Breton et de Mme Cabanis qui vient de se séparer de sa chère enfant, mais en vérité
pour la remettre en si bonnes mains qu'il n'y a pas moyen de s'en affliger, passé le premier moment. Il a pourtant été bien douloureux pour elle. Pour Mme Le Breton, eUe est toujours de même aussi intéressante que malheureuse.
H n'y a encore rien de nouveau pour notre ami de Hollande. Cependant je crois qu'il va nous revenir.
Toutes ces chères personnes vous font mille amitiés. Pour moi, je vous embrasse de tout mon cœur, mais bien honteux de n'avoir pas réussi à vous faire un plaisir qui devait être si facile. Je suis un juste à qui la grâce a manqué. Ayez pitié de moi.
M. de Tracy à M. de Biran (1)
Paris, ce 4 juillet 1812.
Mon cher confrère et ami, je suis bien triste de ce que vous me mandez, dans votre aimable lettre du l^r de ce mois. Vous m'en paraissez afiEecté, comme il vous appartient de l'être, en homme à la fois courageux et tendre; mais en homme réfléchi et qui y a bien pensé. J'aime à croire qu'il y a aussi là un peu de l'homme mélancolique et soHtaire, et que de bons remèdes, plus encore un régime convenable, changement de heux, d'air, d'occupation, d'aUure et mieux que tout cela, quelques bonnes sociétés et l'intérêt de vos travaux vous remettront en bon train. Vous êtes jeune, très bien fait, jouissant de toutes vos facultés et surtout d'une bonne tête : il est impossible qu'elle ne raffermisse pas votre organisation, malgré quelque déviation.
(1) Ibidem, p. 272.
DESTUTT DE TRACY A MAINE DE BlEAN 361
Mon ami, j'ai éprouvé à plusieui's fois que tant qu'on se défend de l'envie sincère de quitter la vie, qui est quelquefois bien tentante, on résiste et on remédie à tous les dérangements qui ne sont pas de ces attaques brusques qui nous expédient en cinq ou six jours. Fait-on bien ou mal? C'est une grande question pour beaucoup. Ce n'en est pas une pour vous qui êtes précieux, utile et aimable sous tous les rapports. Ainsi vous la résoudrez à votre avantage. Soignez-vous, baignez-vous dans les Eaux Bonnes et revenez-nous. Je n'ajoute pas, aimeznous, car j'y compte et je ne vous dirai même pas : Mon cœur me répond du vôtre car le vôtre vaut mieux que le mien. Mais enfin tel que je suis, je vous aime bien, je vous attends bien portant pour cet automne, et en vous attendant, je vous embrasse de tout mon cœur.
Teacy.
Je suis désolé de n'avoir pas mieux réussi pour votre intéressant neveu. Le malheur veut que j'aie trouvé là un vrai cheval et peut-être un ami froid poiu^ le manier. Mais je n'avais pas autre chose à employer. Encore ne veux-je pas trop accuser l'écuyer car je sais par expérience que l'on échoue avec les meilleures intentions, et je connais l'animal auquel il avait affaire. Je voudrais bien aviser quelque remède possible à cela.
Je suis sensiblement touché de l'intérêt que vous prenez à mon fils. H court l'Allemagne, cherchant de nouvelles aventures à la tête, de trois mille hommes. Il fait le service de colonel sans en avoir le grade. Encore suis-je heureux qu'il ne soit plus à son ancien bataillon, car il s'est trouvé dans une échauffourée où il a été entier tué ou pris sans qu'il en soit revenu un. Ainsi
nous étions bien dedans. Tous les miens sont bien occupés de vous et désirent ardemment votre retour, Mme Le Breton, avec son bon esprit et son bon cœur, n'est pas une des dernières à vous apprécier et à vous aimer. Je vous en dis autant de Mme Cabanis. Sa chère Aminthe me paraît se faire fort bien à sa nouvelle position qui est vraiment fort bonne. C'est toute une famille qui est amoureuse d'elle. EUe m'a écrit une lettre charmante et pleine de raison. La chère maman va, je crois, l'aller voir le mois prochain et y passer quelque temps. Pendant ce temps-là je pense que notre pigeon-voyageur viendra ici je ne sais pour combien de temps. Ses affaires vont bien et prospèrent. Nous parlerons bien de vous. Ainsi faisonsnous avec Georges Montaigut qui, je crois, se fixe ici! Il vaudrait mieux en parler à vous. Enfin à cet automne.
De M. D. de Tracy
A Paris, le 25 août 1812.
Mon cher confrère et ami, j'ai bien tardé à vous répondre. J'ai un peu couru, ce qui ne me réussit jamais trop bien ; et depuis qu'il fait chaud, je suis écrasé tout à fait. Car je suis si faible que tout ce qui est fort, soit froid, soit chaud, me fait beaucoup souffrir. Aussi je suis bien mauvaise compagnie. Je ne veux pourtant (pas) vous dégoûter de la venir chercher. Car ce sera une grande joie pour moi. Et puis vous en trouverez ici de meilleures. J'espère beaucoup que le voyageur y sera encore et sera tou j ours moins voyageur. E t pui s le temps s 'approche .
En attendant je vous ai envoyé par la diligence de
DESTUTT DE TRACY A MAINE DE BmAN 363
Bergerac Ginguené et Le Gallois, qui n'est pas notre Gallois, mais qui est un homme de mérite et de plus médecin. Au reste je ne connais de lui que son Kvre et sa réputation, tous deux sont bons.
Mais ne lisez point tout cela. Arrivez-nous ; c'est le mieux, vous trouverez Mme Cabanis absente, elle est enfin partie pour aUer voir Abbeville et sa chère enfant qui est fort heureuse et fort aimée. Je crois qu'elles reviendront ensemble en octobre. Elle sera bien charmée de vous retrouver, Mme Le Breton n'en est pas moins impatiente. Tous les miens me chargent de vous en dire autant. J'espère que vous trouverez encore ici ma fille aînée et son ménage. Pour mon pauvre fils je ne sais ce qu'il devient, je le crois à cette heure à Kœnisberg sur le chemin de Vitebsk ou de Riga. C'est ainsi qu'il passe ses belles années, et on ne se doute pas de ce que sont les autres, car on ne les attendrait pas. On n'est pas si patient qu'on le devient quand on les supporte.
A propos, c'est bien mal à vous de trouver mauvais que GaU ait mis mon nom au travers de ceux des premiers pères de l'égKse. Il a toute raison. Vous savez bien que je n'ai rien dit dans ce genre qu'ils n'aient dit euxmêmes : et cela prouve bien que ny eux, ny Gall, ny moi ne l'avons dit. C. Q. F. D.
Pour Azaïs, les premières productions m'ont dégoûté des dernières, je ne puis vous en rien dire. En revanche, je viens de recevoir une grammaire générale en deux gros volumes par un ancien professeur des Ëcoles centrales, M, Estarac. Cela me paraît en général fort bon et toujours dans une bonne direction. Il se reporte au tems du conseil d'instruction publique, il en cite quelques actes. Il semble que ce soit un fragment de quelque monument antique.
Au revoir. Nous causerons de tout cela, mais avant tout portez-vous bien. Je regi^ette que ces Eaux Bonnes n'ayent pas continué à vous êtes favorables.
Georges Montaigut sort de chez moi : il vous présente ses hommages. Pour moi je ne veux plus vous écrire, et je vous attends pour vous embrasser tout de bon et de tout mon cœur. Tuus ex animo.
Tracy.
Lettre de M. Tracy à Maine de Biran (1)
A Paris, le 13 mai 1814.
Mon cher et excellent ami et confrère, je commence par où vous finissez, par ce qui vous regarde. La nouvelle que vous me donnez ne m'a pas peu surpris, mais je pense que vous y avez réfléchi, je vois que tout ce qui vous aime est charmé de votre détermination ; ainsi je partage la joie générale, et ce ne sont pas seulement des vœux que je vous adresse pour votre bonheur, mais des féhcitations assurément bien sincères ; mon camarade Ampère à qui j'ai fait part tout de suite de votre lettre est bien dans les mêmes sentiments, il vous les exprimera sûrement bien vite ; et bien vite aussi il vous dira combien il vous désire ici, car il m'en parle tous les jours ; je n'ai pas besoin de vous dire combien j'aurai aussi de plaisir à vous embrasser plus tôt, mais je ne crois pas comme lui que votre présence ait beaucoup manqué parce que je ne crois pas qu'il y ait eu beaucoup de bien possible à faire, et si je me réjouis beaucoup à part moi de votre arrivée prochaine, ce n'est pas que je partage les espérances de notre ami, ni même les vôtres.
(1) Fonds Naville, G<>nève.
DESTUTT DE TKACY A MArNE DE BIEAN 365
Je VOUS écris ce soir un peu fatigué, toute la ville est en joie de l'arrivée du Roi, j'en suis aussi content que qui que ce soit mais je le plains de tout mon cœur de trouver un royaume si abîmé et si divisé ! il sera assurément bien habile s'il remédie aux maux qui le désolent, et s'H se garantit des illusions, des passions qui le travaillent. Vous avez vu sa déclaration dans le moniteur de ce matin, j'aurais désiré une décision complète au bout de 25 jours de réflexion, et une réponse quelconque adressée au Sénat. Au reste c'est la faute du Sénat, de s'être désisté de la conduite de cette négociation en faveur du gouvernement provisoire qui l'a mal conduite ; vous en verrez la fin, cher et excellent ami, car j'espère bien que vous serez ici avant le 10 juin, et mon plus grand regret est que vous ne soyez pas à portée d'être nommé de la commission de votre corps ; mais quand vous seriez ici en auriez-vous été? et quand vous en auriez été y auriez vous pu faire le bien?
Je ne puis pas assez vous dire combien je tremble que ce qui a perdu les Stuart ne perde les Bourbons ; et d'autant plus aisément que nous sommes subjugués par l'étranger et que CromweU n'est pas mort ; pourtant vous savez bien qu'en fait d'intrigues je ne vois rien que de bien loin, et que je suis naturellement fort mélancolique, surtout dans cette saison qui me rappelle tant de malheurs, ainsi ne m'en croyez pas, mais jugez vousmême, notre ami J... est arrivé d'hier d'Au..., c'est un grand soulagement, hé bien j'en jouis à peine, et il partage mon anxiété, venez vous joindre à nous ; si vous ne pouvez pas fane le bien général, vous ferez du moins ce bien particulier. Voilà une bien sotte conclusion pour un homme à qui vous faites l'honneur de le consulter, mais en vérité je crois impossible de rien
366 CORRESPONDANCE DE IVIAINE DE BIEAN
prévoir de notre avenir ; une chose pourtant est très certaine c'est que des hommes comme vous et comme M. Laine seraient très désirables ici, mais il ne faut pourtant pas vous conseiller de sacrifier tous vos intérêts, ce serait trop personnel! Adieu, cher et excellent ami ; tous les miens vous offrent comphments, amitiés, féhcitations, tous vous désirent et moi, j'en conviens, plus que personne. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Signé : Tracy.
Lettre d'Ampère à M. de Biran sur le sentiment du moi (1).
Poleymieux, près de Lyon, le 14 octobre 1805.
Monsieur, Depuis près d'un mois que je passe mon temps en partie ici et en partie à Lyon, plus occupé de mathématiques et d'affaires particulières que de toute autre chose, je me proposais tous les jours de vous écrire, et je n'exécutais pas cette résolution, faute de temps et de résultats métaphysiques dont j'eusse à vous faire part. J'attendais toujours d'en avoir quelques-uns qui valussent la peine de vous être communiqués ; je me détermine enfin à vous écrire ; sans cela, un plus long silence me pèse trop. Je voudrais d'abord savoir de vos nouvelles, oii vous en êtes de votre ouvrage et quels changements ont été produits dans votre théorie par les réflexions qui ont dû suivre la conviction où je vous ai laissé qu'un certain nombre d'impressions distinctes et associées, et la connaissance que l'homme a de ses
(1) Ba, p. 193. Nous désignerons les lettres provenant de l'édition de Barthélémy Saint-Hilaire par la lettre B. a. l'édition Bertrand de la Revue de métaphysique et de morale par A, B j les lettres publiées par M. Mayjonade par M.
membres et de leur mobilité, devaient nécessairement précéder la volonté de mouvoir, et par conséquent la naissance de ce que vous nommez le sentiment du Moi. Je n'en suis beaucoup occupé, et j'ai discuté cette question avec deux Lyonnais, qui se sont aussi beaucoup occupés de métaphysique. Chacune de nous voyait d'abord la chose sous un point de vue différent, mais la discussion a produit des idées si précises que nous avons fini par être tous d'accord :
1° Que la distinction et l'association des impressions par juxtaposition, résultat immédiat de l'organisation étendue de l'œil et de l'organe du tact, étaient absolument indépendantes du mouvement volontaire, et devaient nécessairement le précéder, puisque la volonté même ne peut naître que de cette connaissance ;
20 Que l'impression faite sur le cerveau lorsque l'âme imprime aux nerfs la détermination nécessaire par le mouvement volontaire, se plaçait hors de ces impressions, par la même raison qui les avait déjà placées les unes hors des autres ;
30 Que cette dernière impression, bien distincte de celle de la contraction musculaire apportée par les nerfs du membre et dont elle est la cause, se retrouvant dans toutes ces actions qu'on nous apprend à exprimer par des phrases qui commencent par je ou moi, s'associe nécessairement à ce mot, et constitue ainsi un Moi qu'on peut appeler phénoménal, hors duquel se trouvent, d'après sa génération même, nos diverses impressions ;
40 Mais de même que nous ne connaissons que par nos impressions le monde phénoménal où les couleurs sont sur les objets, où le soleil a un pied de diamètre, où la terre est plate et immobile, où les planètes rétrogradent, etc., les physiciens et les astronomes conçoivent
iVJMPÈRE A MAINE DE BIRAN 369
un monde nouménal hypothétique, où les couleurs sont des sensations excitées dans l'être sentant par certains rayons et qui n'existent qu'en cet être ; oîi le soleU a 507.000 lieues de diamètre, oii la terre est un sphéroïde aplati qui tourne autour de lui, où les planètes se meuvent toujoiu-s dans le même sens, etc. De même, les métaphysiciens conçoivent un Moi nouménal, dont le Moi phénoménal n'est, ainsi que toutes nos impressions ou idées, qu'une simple modification, en sorte que le vulgaire et les Cartésiens ont également raison de placer les uns les couleurs hors du Moi, les autres au dedans, parce qu'ils parlent de deux choses différentes qu'ils nomment également Moi : les Cartésiens, du Moi nouménal, où les couleurs sont réellement ; le vulgaire du Moi phénoménal hors duquel eUes sont précisément, comme elles sont les unes hors des autres;
50 Ce Moi nouménal ne peut être connu, comme le monde des physiciens et des astronomes, que par les hypothèses que nous faisons pour expHquer les phénomènes du monde apparent et de notre propre pensée. Mais son existence est par là même prouvée de la même manière que celle des autres substances, et c'est cette existence, base de l'espérance de l'autre vie, qu'il faut chercher à mettre hors de doute ; car, pour le sentiment que je viens d'appeler Moi phénoménal, il n'a Heu que lors d'une action sur un terme organique : il disparaît dans le sommeil et ne peut par conséquent conduire à aucune conséquence utile à la morale.
J'ai fait aussi de nouvelles réflexions sur ce vice de raisonnement dans lequel les métaphysiciens sont si sujets à tomber, lorsqu'une sensation est hée avec une idée abstraite. Depuis les époques de notre enfance dont nous ne nous ressouvenoi;is plus, on est porté à attribuer
370 COBEESPONDANCE DE MAINE DE BIEAN
faussement cette idée abstraite à cette sensation. Ainsi l'idée du déplacement d'un membre est liée à la sensation musculaire dont M. de Tracy a tant parlé ; mais si l'on n'avait pas perçu ce déplacement dans l'étendue perçue par un autre organe, on aurait eu beau sentir et produire à volonté cette sensation, ou n'en aurait jamais tiré l'idée de déplacement, qui n'y est associée que par une longue habitude de les percevoir ensemble. De même, la véritable idée de résistance est celle d'une cause qui s'oppose au mouvement ; elle suppose la connaissance de l'étendue et du déplacement, et qu'on ait vu que ce déplacement continuerait si le mobile ne rencontrait pas un autre corps. On a pris l'idée de cause en soi pour l'associer dans ce cas, et d'après cette hypothèse, on a dit qu'il résistait. Cette idée de la résistance s'est réunie par une longue habitude à la sensation de pression que nous éprouvons, en appuyant sur les corps qui résistent à nos mouvements. Mais dans cette dernière sensation, il n'y a rien qui ait le moindre rapport avec l'idée abstraite de résistance ; la liaison entre cette sensation et cette idée vient uniquement de ce que les mêmes corps qui empêchaient le déplacement de nos membres nous faisaient éprouver la première.
J'espérais vous écrire plus au long ; mais je suis forcé de vous quitter. J'attends de vos nouvelles avec une vive impatience et je vous prie d'agréer l'hommage de ma haute estime et de ma vive amitié.
A. AjMPiiRE.
Note de Bnan sur ses conversations avec Ampère (1) i Je reconnais maintenant, d'après mes premières conver- (1) A. B. Revue de Métaphysique et de Morale, 1893, p. 315.
sations avec M. Ampère, que la sensation du mouvement telle que l'a imaginée M. de Tracy ne peut être un fait primitif, que c'est une idée relative qui suppose quelques termes de comparaison fixes et par conséquent des perceptions et des jugements antérieurs. La sensation de mouvement ne peut être autre que celle du déplacement du corps ; la sensation de déplacement suppose bien une place, im lieu fixe donné hors de soi et relativement auquel l'individu voit qu'il se déplace. Il est certain qu'un être qui n'aurait pas encore vu ni touché, et qui donnerait volontairement l'impulsion motrice à son corps en masse ou à une partie, éprouverait une suite de sensations intérieures particulières où il aurait l'aperception immédiate de son effort et des parties musculaires qui résistent ; je crois aussi qu'il distinguerait ces parties les unes des autres et qu'il pourrait les locaUser à sa manière; mais sans avoir aucune idée de lieu ni de translation par rapport à ce heu, comme nous l'avons par l'exercice de notre faculté locomobile jointe au toucher et à la vue. La difficulté et l'embarras de ces discussions tient à ce que nous ne pouvons employer que les termes consacrés par l'usage et qu'à ces termes se trouvent associées des idées toutes formées d'après l'exercice même des sens dont nous voulons faire abstraction. Le moyen de faire entendre ce qu'est la sensation de 'mouvement dans un être qui n'a encore rien vu ni touché ; et cependant, il y a bien quelque modification qui correspond au mouvement de translation réellement exécuté. Quand l'être fictif meut son corps, il éprouve donc quelque chose que nous appelons sensation de mouvement, quoiqu'il puisse ignorer qu'il se meut et qu'il change de place. Si nous supposons sa main immobile et qu'un corps glisse dessus, il n'aura plus l'idée de mouvement, mais s'il
meut lui-même sa main sur le corps immobile, ou qu'il se frotte les mains l'une sur l'autre, ne pourrait-il pas avoir dans cette action voulue l'idée d'un mouvement, d'un déplacement ?
Note de Biran sur l'âme substance d'après ses discussions avec A7npère (!)
La difficulté grave entre M. Ampère et moi consiste à savoir ce qui appartient ou n'appartient pas à l'âme substance. Je demande oii est le critérium pour faire ce partage. S'il s'agit de faire la part du 7noi dans la conscience, rien de plus clair. Mais s'il s'agit de déterminer bypothétiquement cette part d'après ce qui est ou n'est pas dans l'unité de cognition, il me semble qu'on fait toujours un paralogisme ; car la difficulté première est de savoir comment un objet quelconque étranger au moi peut être compris en moi dans la même unité de cognition, quoiqu'il soit conçu hors de l'âme comme noumène, ou perçu hors du moi comme phénomène.
M. Ampère fait un bien grand détour pour trouver l'origine de la notion de substance hors du fait de conscience. Je pense que cette origine ne peut être plus éloignée que le premier acte de réflexion.
L'aperception immédiate interne a pour sujet et jjour objet immédiat le moi sans rien de substantiel ni d'absolu.
\ Mais lorsque ce moi réfléchit sur lui-même, lorsque le sujet ne peut point s'identifier avec l'objet dans le même acte de réflexion, le moi, objet de cet acte, ne peut être
(1) Ibidem, p. 316.
AlVIPÈRE A MAINE DE BIBAN 373
autre que l'être absolu ou l'âme force substantielle ; le noumène est conçu ou créé ici hors de la conscience comme dans toute perception.
Malebranche a très bien vu que la connaissance que nous avons de nous-mêmes comme sujet pensant diffère toto génère et natura de ceUe que nous avons des choses ou des êtres substantiels. Nous ne pouvons voir ceux-ci qu'en Dieu, tandis que nous n'apercevons le moi que dans la conscience qui ne peut le manifester objectivement ou comme être.
Le tort qu'a Malebranche, c'est de dire que la manière dont le moi se connaît est plus obscure ou plus imparfaite que celle dont il connaît les autres choses.
Cette comiaissance subjective est telle qu'elle doit être par sa nature et a toute la clarté et la perfection qui tient à son espèce, et on ne saurait comparer cette clarté à celle qui vient du dehors.
Lettre d'Am-père à M. de Biran (1)
Lyon, le 2 novembre 1805.
Vous avez sans doute été surpris, Monsiem* et cher ami, de n'avoir point encore reçu de réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Un petit voyage que j'ai fait dans le Forez, le jour même où je l'avais reçue, et dont je ne suis revenu que ce matin, en est la cause.
Je l'ai lue deux fois avec la plus grande attention ; j'ai discuté une partie des réflexions qui y sont contenues avec deux hommes que je regarde comme assez forts en métaphysique. L'un d'eux, Genevois et grand partisan
(1) Ba., p. 197.
de Kant, qu'il ne suit pourtant pas en tout (Roux), est celui dont les idées se rapprochent le plus des vôtres ; et d'après cette discussion et ce que vous me dites dans votre lettre, je vois qu'il n'y a plus entre nous que des questions de mots. Nous sommes d'accord à ce qu'il me semble :
10 Que divers mouvements tels que ceux qui ont lieu hors de la sensation pourraient s'exécuter dans les organes sensitifs ou le cerveau, sans que l'âme en fût nullement modifiée, mais alors ce serait pour eUe absolument comme s'ils n'avaient pas heu ;
2° Que l'âme sans avoir agi ni avoir, par conséquent, en aucune sorte le sentiment du Moi, est modifiée par ces mouvements en affections et en images distinctes et coordonnées ;
3° Que ces affections et plus encore les images sont l'occasion pour l'âme d'agir volontairement et de sentir ce que j'appelle le Moi phénoménal. C'est là une impression bien différente de toutes les autres, en ce qu'elle est la seule immédiatement produite par la volonté. Cette impression se place hors des images déjà existantes, comme celles-ci se sont placées les luies hors des autres ; et ce n'est qu'en considérant les choses de cette manière que l'on peut expUquer comment toutes nos impressions existant dans le Moi nouménal, ou dans l'âme qui n'est connue que par une hypothèse explicative, il arrive que toutes nos impressions sont placées hors du Moi phénoménal. Il me paraît que vous aviez d'abord confondu les deux premiers des trois états que je viens de décrire, et que c'est pour cela qu'il vous arrive encore souvent de faire abstraction du second, celui où l'âme éprouve des affections et des images sans sentir l'effort, parce qu'elle n'en exerce pas encore.
Or, il me semble évident qu'il est contradictoire que l'âme arrive au troisième état sans f)asser par le second, qui est composé des circonstances intellectuelles préalablement nécessaires à l'exercice de la volonté et par conséquent à la conscience. Je crois donc que vous devez mettre tous vos soins à signaler ce second état, qui est celui de l'entendement des animaux, et à le distinguer avec autant de soin du premier état que du troisième.
N'est-ce pas maintenant ime question de mots de savoir si l'on doit appeler connaissance ce second état, le premier où l'âme soit modifiée? Cela ne dépend-il pas uniquement de la définition qu'on donnera de ce mot connaissance ?
M. Roux, ce Genevois dont je viens de vous parler, est à cçt égard de votre avis, il dit qu'il se passe un si grand changement dans l'âme à l'instant de la naissance du Moi phénoménal, et que cela l'élève tant dans l'échelle de l'intelligence que l'on doit n'appeler nos modifications connaissances qu'à dater de cette époque. Mais il pense comme moi qu'il est indispensable de fixer avec le plus grand soin les circonstances intellectuelles qui la précèdent ; ces circonstances sont aussi importantes au moins, et aussi nécessaires pour la production du sentiment de l'effort, que les circonstances organiques, les seules que vous eussiez d'abord considérées.
La nécessité où vous êtes, si vous voulez ne pas continuer à faire sortir ce sentiment de pures circonstances organiques, qui sont é\àdemment insuffisantes, de parler de l'état de l'âme où, avant le Moi, elle se trouve identifiée avec des affections ou des images, exige que vous disiez que, dans ce cas, ces images sont aperçues par l'âme, quoique, n'ayant pas de Moi, elle ne sache pas elle-même qu'elle les aperçoit. Sans cela, vous confondrez
cet état avec celui où l'âme ne serait nullement modij&ée par les mouvements cérébraux, et vous retomberiez dans le cercle vicieux où vous vous étiez placé dans votre premier mémoire.
M. Roux, qui admet comme vous qu'avant le Moi les images ne sont pas des connaissances, n'a pas voulu me croire quand je lui ai dit que vous répugniez à dire que ces images étaient avant le Moi aperçues par l'âme. Tous ceux que j'ai consultés à cet égard, comme si c'était moi qui avait là-dessus quelques difficultés, ont tous pensé que dans le sens donné universellement au mot apercevoir, l'âme aperçoit les images qui lui sont présentes avant qu'elle aperçoive en outre son Moi. Il y a donc des choses aperçues par l'âme sans l'être par le Moi. Il est évident que dans le même cas, on doit dire que l'âme exerce la faculté de sentir, quoiqu'elle ne puisse pas savoir qu'elle l'exerce, parce que le Moi ne peut naître que par l'exercice d'une autre de ses facultés, ceUe de vouloir.
Vous me dites que l'idée du Moi ne diffère pas de celle de causalité. N'auriez-vous pas confondu ces deux mots cause et causalité? Le Moi est senti comme cause ; la causalité n'est que le rapport de dépendance aperçu entre les deux termes auxquels nous donnons, en vertu de cette dépendance, les noms de cause et d'efiFet ; l'effort est donc la cause et non la causalité.
La permanence du moi n'exige pas un effort permaneiit senti ; il suffirait que cette impression laissât un souvenir que l'habitude de l'éprouver souvent rendrait extrêmement famiher. Cela m'expliquerait comment il arrive que je perde le Moi toutes les fois que je dors.
A. Ampère.
Lettre à Maine de Biran (1)
Il n'y a donc plus qu'un point où nous différons essentiellement en métaphysique et le voici...
Vous confondez le sentiment de l'effort et la sensation musculaire ; pour moi, ce sont deux choses absolument différentes. Quand je meus mon bras, je rapporte la sensation musculaire au bras, comme une douleur de dents à la mâchoire ; je sens l'effort dans le cerveau, et je le rapporte, comme les hommes qui ne savent pas ce que c'est le cerveau, à l'intérieur de la tête. C'est cette impression toute intérieure et purement cérébrale, ou si vous voulez réfléchie, produite jDar le mouvement excité dans le fluide nerveux par la force hyperorganique et non par le nerf brachial qui constitue le Moi. Qui jamais s'est avisé de placer son Moi, son être voulant dans le membre qu'A meut actuellement et auquel il rapporte la sensation musculaire ? Cette impression produite sur le cerveau par l'action immédiate de l'âme, permanente pour nous dans l'état de veille, devient si familière qu'on l'aperçoit à peine quand on y fait peu d'attention. Mais au moindre retour sur soi-même, je la sens très distincte de toutes les impressions qui viennent, de même que la sensation musculaire, des organes par l'intérieur des nerfs. Au lieu d'être, comme elle, excitée par la force interne agissant sur le cerveau, la sensation musculaire, qui vient au cerveau par le nerf brachial, est à cet égard dans le même cas que toutes les autres. Comme eUe est nécessairement rapportée hors de l'effort, par cela même qu'elle vient par un nerf et qu'elle est, par ce nerf, transmise d'un autre organe au
(1) Ba., p. 200.
cerveau, cette sensation musculaire serait éprouvée, dans le Moi, par un enfant dont on secouerait le bras avant qu'il eût agi. En quoi la sensation musculaire est-elle donc remarquable? En ce que lorsqu'ensuite on vient à agir volontairement, on sent à la fois l'impression d'effort qu'on excite immédiatement dans le cerveau et cette sensation hors de l'effort, et qu'en même temps que ces deux impressions sont présentes l'une hors de l'autre, on aperçoit entre elles le rapport de causalité qui constitue le premier terme, l'impression d'effort, cause, et le second terme, l'impression musculaire, reportée par le nerf brachial au cerveau, effet. De là notre idée qu'une chose est cause d'une autre. La causahté est ce rapport aperçu entre les deux termes que nous nommons cause et effet ; et un rapport ne peut être aperçu qu'entre deux termes présents, l'un hors de l'autre, à l'entendement.
Quand l'effort a pour but d'augmenter un mouvement cérébral, ce qui est le cas de ce qu'on nomme attention, il n'est plus hors de son effet, car ce sont deux impressions sur le même point du cerveau, l'une venant par le nerf, l'autre produite par la force hyperorganique.
Suivant la loi générale, ces deux impressions doivent se confondre en une seule. C'est ce qui m'arrive constamment ; je ne sens pas jolus mon Moi distinct, quand je fixe mon attention sur une conception quelconque, que dans les autres efforts que j'exerce sur le système musculaire. Plus je concentre ainsi mon attention, plus je perds mon Moi; c'est là un fait que j'ai vérifié nombre de fois depuis vous. Il faut l'exphquer dans toute autre théorie, mais, dans la mienne, c'est une conséquence nécessaire de la loi universelle de la distinction des impressions faites sur des points différents du cerveau,
AMPÈKE A MAINE DE BIKAN 379
tellement, que s'il n'en était pas ainsi, ce serait cette unique exception qui me paraîtrait bien difficile à expliquer.
Vous ne pouvez plus dès lors me demander si, quand un autre homme contrarie mon effort, j'ai la perception immédiate d'une force étrangère à la mienne. C'est me demander si, outre la sensation musculaire qui résulte du mouvement qu'il imprime à mon bras, je sens, hors de cette sensation, l'impression de son âme sur son cerveau, impression que lui seul peut percevoir. Mais comme, quand je me donne des sensations musculaires, je sens hors de ces sensations et dans mon cerveau, un effort que je reconnais pour la cause de ces sensations, et que je ne sens rien de pareil quand un autre homme, que d'ailleurs je ne vois ni ne touche de l'autre main, meut un de mes membres, je suis porté naturellement à hypothétiser à la fois et un effort analogue au mien, hors du mien, et des sensations musculaires que cet homme me fait éprouver, et un rapport de causalité entre cet effort hypothétique et ces sensations musculaires.
Vous voyez aussi, d'après cela, que je rejette d'avance toute la théorie de M. Engel sans l'avoir lue. Je vois, par ce que vous m'en dites, qu'il prend l'idée de cause dans la sensation musculaire portée au cerveau par les nerfs et non dans cette autre perception, ou, si vous voulez, aperception, de l'action immédiate de l'âme sur le cerveau et de la modification ou mouvement qu'elle y produit.
Si celle-ci n'est éprouvée d'abord que quand il y a mouvement volontaire, c'est que l'enfant n'agit jamais sur son cerveau, simplement pour agir sur lui mais toujours pour transmettre cette action au membre qu'il
veut mouvoir. Actuellement nous exerçons et sentons cet effort, même dans le repos, pourvu que nous soyons éveillés.
Voilà, mon cher ami, des idées que je vous soumets, quoique mes réflexions à cet égard ne me laissent plus de doute. Ayez bien soin de votre santé, cherchez des distractions à vos peines dans la métaphysique; rien n'est plus nuisible que de s'abandonner à sa douleur, et je crois éprouver d'ici toutes celles que vous devez ressentir.
Je vous embrasse de toute mon âme, et ferai vos commissions pour nos amis les métaphysiciens, dès que je pourrai sortir. J'attends la lettre que vous me promettez avec la plus vive impatience.
A. Ampèee,
Lettre de Biran à Ampère (1)
Périgueux, le 16 février (2).
Voici, mon cher ami, les observations que je vous ai annoncées au sujet du projet de division des sens dont vous m'avez fait part dans votre dernière lettre. Je profite du premier moment pour jeter sur le papier les idées qui me sont venues en courant; j'aurais bien besoin d'avoir un peu plus de loisir et de tranquillité pour mûrir encore un sujet si difficile et si déHcat ; mais je vous écris toujours ceci provisoirement, sauf à y revenir.
(1) A. B. — Revue de métaphysique, 1893, p. 317.
(2) Date probable, 1806. Une lettre absolument étrangère à la philosophie, écrite sur le même papier administratif porte la date du 2 mars 1806. (A. B.)
J'avais songé, dès l'époque de mon premier travail, à comparer tous nos sens divers dans quatre cas correspondants de leur exercice. Il est vrai que, grâce à nos conversations, je croirais pouvoir porter aujourd'hui dans cette comparaison un plus haut degré de précision et d'exactitude. Le premier des quatre cas dont vous me parlez est celui où un organe sensitif quelconque serait impressionné par une cause extérieure ou intérieure sans qu'il y eût de moi constitué, c'est-à-dire sans effort voulu ou senti.
Je pense qu'il faut sous-diviser ce cas en deux autres, en vertu de la conformation de l'organe, de la manière d'agir de la cause, ou de l'agent approprié. Je distinguerai deux classes d'impressions qui se rapportent à ce cas : la première comprend les affections simples, la deuxième les intuitions simples.
Dans la classe des affections, je renferme toutes les impressions purement excitatives des organes sensitifs, ou des extrémités nerveuses tellement disposées que les agents qui leur sont respectivement appropriés font, pom- ainsi dire, leur impression en masse en ébranlant toutes les fibres (1)
Vous pensez que le sens de l'effort est distinct du sens musculaire. Vous considérez la sensation musculaire dans l'effort de contraction que Bichat a appelé contraction organique sensible, et qui consiste uniquement dans la réaction d'une partie du système musculaire sur les nerfs cérébraux contigus, et vous raisonnez ainsi : la contraction réactive peut être précédée d'un effort, c'est-à-dire d'une action de la force hyperorga-
(1) Manque une partie de la lettre. Il se peut que l'importante discussion qui suit soit la minute d'une autre lettre. (A. B.)
382 COREESPONDANCE DE MAINE DE BTRAN
nique sur le centre cérébral et par lui sur les nerfs moteurs ; ou bien cette même contraction peut s'effectuer par une cause étrangère immédiatement appliquée au muscle. Dans les deux cas, la sensation musculaire est la même, mais dans le premier cas, elle s'associe avec un effort et compose avec lui ce rapport à deux termes distincts et séparés d'une cause qui est le moi permanent et d'un effet qui est la sensation simple ou le mode transitoire. Cela rentre très bien dans votre manière de concevoir les rapports, oîi vous trouvez toujours deux termes présents à l'entendement et une troisième idée. Il paraît aussi que dans cette manière de concevoir vous admettez un moi absolu dans l'action seule de la force byperorganique sur le cerveau et abstractivement du résultat qu'a cette action pour contracter le muscle. H y a enfin, selon vous, effort ou action sentie, sans résistance, sans inertie organique.
J'établis au contraire que si nous admettons maintenant pour hypothèse explicative une action nerveuse opérée par la force byperorganique sur un système homogène, il est de fait que cette action n'est sentie ou perçue en aucune manière et qu'il n'y a point de moi tant que cette action immédiatement exercée sur soi par le centre cérébral ne s'étend pas hors du système nerveux ; si bien qu'en supposant le système seul et une force byperorganique s 'exerçant sur son centre, il n'y aurait point encore de moi, point de^ rapport senti entre une cause productive de la contraction ou du mouvement et son effet modal. L'effort serait donc réellement nul quant au sentiment ou à la conscience de l'être individuel qui le fait, quoiqu'il puisse ne pas l'être par l'hypothèse ou la définition. Et ici observez que par le mot effort, vous et moi n'entendons pas du tout la même chose, car vous
AMPÈRE A IMAINE DE BlEAN 383
prenez ce mode relatif en dehors de l'être qui est censé le faire et le sentir, et vous dites : il y a ce que j 'appelle e^ort dans tel cas que je détermine par l'hypothèse. Moi, au contraire, je prends ce mode fondamental dans l'aperception intime de l'être qui se sent exister par lui, et je dis qu'il n'y a d'effort que dans le seul cas où il peut avoir lieu, quand il y a résistance ou inertie organique vaincue ou à vaincre. Cela posé, je ne séparerai point le sens de l'effort du sens musculaire ; mais distinguant les cas où ce dernier sens est actif de ceux où il est passif, je dirai : P que le sens de l'effort est le même que le sens musculaire ; 2° que le sens musculaire peut être passif de deux manières, soit parce que la volonté n'y intervient pas actuellement, soit parce qu'elle ne peut pas absolument y intervenir ; 3^ que si l'effort se joint à une sensation musculaire passivement produite, sans son concours, il en résulte un composé où le moi se distingue et se met en dehors de la force qui ne l'est pas ; 4» que si la force hyperorganique agit seule contre la résistance musculaire, la sensation résultante est un mode relatif sui generis très différent de ce qu'il serait si l'impression musculaire était passive ; 5° que pour que le mode relatif fût regardé comme un composé de deux éléments, il faudrait que la sensation musculaire active fût la même que si elle était passive, abstraction faite du moi qui s'y joint, ce qui n'est pas prouvé. J'admettrais volontiers l'effort non pas dans l'action seule de la force hyperorganique sur le cerveau, mais dans cette action transmise jusqu'à l'organe musculaire. La sensation musculaire est un produit de la réaction du muscle transmise en sens inverse jusqu'au cerveau. Or, il faut prouver que cette réaction reste la même lorsqu'elle est une suite de l'action initiale de la volonté ou ne l'est pas.
De M. Maine de Biran (1)
Mon cher ami,
Je n'ai point reçu de vos nouvelles depuis la lettre oii je vous annonçais le cours, moitié mathématique, moitié métaphysique, que je me proposais de faire à l'Athénée de Paris, et où je vous envoyais le programme de ce cours. J'en ai déjà fait cinq leçons, dont la dernière a roulé uniquement sur la psychologie, c'est-à-dire suivant la définition que j'en ai donnée, sur la science où l'on se propose d'examiner et de classer les phénomènes que présente l'inteUigence humaine, comme le naturaUste se propose d'examiner et de classer les objets extérieurs.
Voici le précis de cette leçon sur lequel je vous prie de me dire votre avis, quoique je sache bien qu'U ne sera point conforme en tous points à votre manière de voir, surtout relativement aux dénominations que j'emploie. La plupart semblent souvent peu convenables pour désigner exactement ce que je leur fais signifier ; mais comme le grand nombre de ces phénomènes exige une méthode de classification complète et précise où l'on puisse assigner le caractère distinctif de chaque genre et de chaque espèce de phénomènes, et une langue où chacun d'eux soit représenté par une dénomination particuhère, on est entre ces deux écueils, d'inventer des mots nouveaux auxquels personne ne pourrait s'accoutumer, ou de tâcher de profiter, le moins mal qu'il est possible, des mots déjà usités. En prenant ce dernier
(1) Ba., p. 220. Cette lettre nous paraît être du début de 1807. Biran V fait probablement allusion dans sa lettre à Degérando, du 2 avril 1807. (P. T.)
jjarti, le seul qu'on puisse adopter si l'on veut être entendu, il faut bien se résoudre à modifier un peu le sens ordinaire des mots.
L'homme agit et connaît. De là deux classes de phénomènes, ceux qu'il présente comme être agissant et ceux qu'il offre comme connaissant. Ces deux classes de phénomènes ne se développent que l'une par l'autre. Comment agirait-on sans connaître? Et quelles seraient les connaissances dans un être qui ne réagirait point sur les impressions qu'il recevrait?
C'est précisément parce que ces deux classes de phénomènes dépendent mutuellement l'une de l'autre et ne peuvent se développer que simultanément qu'il me paraît impossible, sans cette première distinction, d'embrasser dans une classification conforme à la nature, les phénomènes que nous observons dans l'être qu'elles nous offrent sous deux points de vue si différents.
Je vous prie de relire, sur ce sujet, un excellent passage de M. de Tracy, pages 9 et 10 de sa Logique.
On ne saurait concevoir qu'un être pût commencer à agir si tout lui était indifférent. Le premier point de vue offre donc deux ordres de phénomènes : 1° ce qui constitue en lui attrait ou répugnance pom- quelque chose que ce soit ; je nommerai en général Déterminations les phénomènes de cet ordre ; 2» toutes les actions, c'est-àdire toutes les modifications qu'il produit lui-même dans ses manières d'être, indépendamment du changement des circonstances où il se trouve. Ce qu'on nomme attention est une action, d'après cette définition, soit qu'elle se borne à modifier l'état du système nerveux, soit qu'elle change, par des mouvements imprimés aux organes sensitifs, l'état où se trouvent ces organes.
Sous le second point de vue l'homme présente : 1° des
idées, mot que je définirai comme M. de Gérando dans l'ouvrage couronné par l'Académie de Berlin, page 109 : ce que nous apercevons, ce que nous voyons, ce que nous connaissons, ce que nous savons ; en un mot, cet ordre de phénomènes comprend toutes les idées que la présence des objets nous donne de ces objets. Il a restreint, à la vérité, l'emploi de ce mot aux souvenirs, images, etc. ; que nous conservons en l'absence de ces objets; mais il y était forcé par la question même proposée par l'Institut, qui eût été absurde sans cela. Locke et CondiUac ont souvent donné la même généralité au mot Idées; 20 des coordinations entre ces idées par lesquelles eUes se réunissent pour former ces groupes qu'on nomme idées complexes.
Voilà les quatre ordres de phénomènes auxquels j'ai cru devoir rapporter tous ceux que présente l'homme considéré psychologiquement : déterminations, actions, idées, coordinations. Il me reste à vous faire voir, en les subdivisant en genres et en espèces, qu'il n'en est en effet aucun qui n'y soit compris.
Ils correspondent à la division des diverses apphcations de la psychologie en quatre sciences : la morale, qui étudie nos déterminations et rectifie celles qui doivent l'être; l'économie, qui nous enseigne à diriger nos actions de la manière la plus convenable vers le but que nous nous proposons; l'idéologie où nous examinons nos idées et la manière dont nous les acquérons ; la logique qui s'occupe des moyens de rendre les diverses coordinations de ces idées conformes à la vérité.
Pour subdiviser ces quatre ordres en genres, j'appellerai les déterminations affections tant qu'elles rendent heureux ou malheureux l'être qui les présente ; ainsi le plaisir, la douleur, le repos, la joie, le désir, l'impatience
AMPÈRE A MAINE DE BIBAlSr 387
d'un événement désiré, la colère, l'admiration, la crainte, l'espérance, etc., seront des affections. J'aurai soin de distinguer par des épithètes les diverses espèces d'affections.
Il y a deux cas oti nos déterminations cessent de nous rendre heureux ou malheureux : lorsqu'elles se rapportent à une chose qui ne dépend que de nous, ou à une conception à la réaUté de laquelle nous ne pensons pas ; dans le premier cas, ce sont des volontés ; dans le second, je les nommerai des inclinations.
La preuve que nous avons encore attrait ou répugnance pour les choses mêmes que nous regardons comme impossibles, c'est que si nous venions à changer d'opinion à cet égard, nous serions sm-'le-champ agités de désir ou de crainte. De même quand nous avons l'idée abstraite d'une mauvaise action ou d'une action héroïque, nous avons de la répugnance pour la première et de l'attrait pour la seconde, puisque, dès que nous leur attribuons l'existence, nous souffrons ou nous jouissons ; ce qui n'a pas heu lorsque nous y pensons d'une manière purement abstraite. Cela vous fait alors comprendre ce que j'entends par inchnations.
Nos actions présentent mie différence bien essentielle, suivant qu'elles sont déterminées immédiatement par nos affections, sans que nous pensions à les faire ou que nous les vouhons. Telles sont celles qu'on nomme instinctives, et les contractions musculau-es, la pâleur, etc., qui décèlent souvent malgré nous ces affections. Parfois, nous ne les faisons qu'avec la connaissance de ce qui en résultera. Faute de mots français pour exprimer cette différence, je n'ai employé que le nom générique actions pour les diverses espèces de phénomènes qui appartiennent à cet ordre en joignant seulement l'épithète de spontanée aux actions déterminées immédiatement par
nos affections et me servant du seul mot action pour les vraies actions accompagnées de la connaissance de ce qu'on fait et de ce qui en résultera. Je distingue trois genres de coordinations. Les unes ne dépendent nullement de nous ; elles constituent j)our nous des vérités, des faits, ou en changeant seulement l'ordre des idées qu'elles associent, il en résulterait des faussetés. Ces sortes de coordination sont des jugements. Nous coordonnons à volonté les idées que nous avons des actions que nous nous proposons de faire ; ce sont là des coordinations faites d'avance que je nomme préordinations. Nous coordonnons également à volonté les idées auxquelles nous n'attribuons aucune existence ; ces coordinations prendront le nom de combinaisons. Ainsi l'ordre des couleurs du sj)ectre coloré, rouge, orangé, etc., est pour moi un jugement, mais lorsque je combine différents moyens d'atteindre un but que je me propose ou lorsque je combine de pures conceptions en m'abandonnant à mes rêveries, je ne fais que des combinaisons.
Vous voyez, mon cher ami, que ma définition du jugement diffère beaucouj) des définitions ordinaires. Voici mes raisons :
1° On a dit que le jugement résultait de la comparaison de deux idées, mais M. Gérando a fait voir (1) qu'il y avait des jugements sans comparaison, par simple association, c'est-à-dire précisément par ce que je nomme coordination. De plus, la comparaison est une action consistant dans une double attention, pour découvrir un rapport ; dès qu'on le découvre, ce rapport est une perception, et il n'y a jugement que parce que cette idée de rapport aperçu s'associe à l'mi des termes, ou à tous
(1) Des signes et de Vart de penser, t. I^r.
AMPÈKE A IVIAINE DE BIRAN 389
deux, comme une autre perception s'associerait de même, d'après les lois de notre nature. Ainsi qu'en comparant le cuivre et le fer, j'aperçoive ce rapport, qu'il est plus lourd, cette idée d'être plus lourd grossit le groupe de l'idée complexe des propriétés du cuivre, comme l'idée de l'odeur particulière de ce métal grossit le même groupe quand je viens à m'en apercevoir. U y a également, dans ces deux cas, une nouvelle idée perçue et une coordination de cette idée, qui constitue un jugement. Dans les deux cas, ces deux actes sont inséparables, d'après les lois et l'état actuel de notre organisation;
20 On a dit que le jugement consistait à voir dans une idée complexe une des idées partielles dont elle était composée ; je dis que le jugement consiste à ce qu'elle y soit ; si on ne l'y voyait pas, elle n'y serait pas implicitement ; elle n'y serait pas du tout ; car il n'y a réellement dans l'idée complexe que j'ai actuellement que ce que j'y vois actuellement.
Cette définition serait donc à peu près la même que la mienne, si l'on ne parlait que de coordinations qui ne dépendent pas de nous, les seules que j'appelle jugements, car dès qu'elles dépendent de nous, il en est tout autrement. Ainsi, quand j 'imagine un palais pavé de diamants, soutenu par des colonnes de cristal, je vois l'idée de ces colonnes dans l'idée complexe de tout le palais; mais ce n'est pas là un jugement, puisque ce n'est pas une vérité, un fait, et que je puis y substituer alternativement des colonnes de rubis, de saphir, sans qu'il en résulte une fausseté.
La subdivision des idées tient à une autre considération : celle des sortes d'existence qu'elles nous présentent, bien entendu que nous n'acquérons l'idée de ces diverses sortes d'existence et même de l'existence en général
qu'en comparant des groupes d'idées qui en étaient revêtus, par opposition à des groupes qui ne nous offraient pas la même sorte d'existence.
H s'ensuit qu'il faut admettre comme fait primitif, que tantôt nos idées s'offrent à nous comme nous donnant les connaissances du présent, qui se trouve dans la sphère de notre sensibilité actuelle; tantôt la connaissance de notre sensibilité passée; tantôt celle de l'avenir qui ne dépend que de notre volonté, tantôt l'image de ce qui existe au delà de ce passé, de ce présent, de cet avenir, qui sont en quelque sorte à nous. C'est par là que nous franchissons en quelque sorte aussi les limites de notre être, pour nous emparer du reste de l'univers. Tantôt enfin, nos idées nous donnent la pure conception d'un avenir intellectuel, auquel nous n'attribuons aucune existence hors de notre pensée.
Dans le premier cas, nous nous trouvons dans les circonstances propres à acquérir l'idée ; et tant que durent ces circonstances, je la nomme perception. A moins d'admettre la chimère des idées impKcitement innées (1), il faut reconnaître que nous n'avons aucune idée qui n'ait été perception, c'est-à-dire que nous n'ayons reçue dans des circonstances propres à ce que nous puissions l'acquérir. Tant que durent ces circonstances où nous pourrions l'acquérir, si nous ne l'avions déjà, eUe se nommera ainsi. Ces circonstances sont, pour les idées, des impressions
(1) Je dis implicitement innées, parce que quelques auteurs, Leibniz entre autres, si je ne me trompe, appellent idées innées la simple propension ou disposition à acquérir telles ou telles idées. Ce n'est plus alors telles ou telles idées, ce n'est plus alors une fausseté manifeste, mais une hypothèse qui, bien analysée, ne signifie rien; car on ne peut contester cette disposition, non plus que la propriété qu'a l'oxygène de se combiner avec certains corps avant qu'il ne les ait rencontrés. Mais que tirer de ces considérations ?
faites sur nos organes extérieurs ou internes, la présence de la cause de l'impression, comme l'admission dans l'œil de certains rayons pour la perception du rouge. Pour nos idées de rapports, c'est la présence simultanée à l'entendement des idées entre lesquelles nous pouvons apercevoir ces rapports. Ainsi, tant que nous avons présente la démonstration de l'égaKté du carré de l'hypoténuse et de la somme des carrés des deux côtés, ce rapport d'égalité est une perception. Il n'est plus que souvenir-, espèce particulière de représentation, quand je me rappelle avoir compris cette démonstration, sans qu'elle me soit encore présente ; il n'est plus qu'une conception, quand je me fais l'idée d'un homme grand comme les tom-s de Notre-Dame, idée que je ne peux me former que par la présence de deux choses réellement égales ou du moins crues telles, ce qui m'a donné l'idée du rapport d'égalité, et que j'en fais une combinaison arbitraire avec celle que j'ai d'un homme et de la hauteur de. ces tours.
Après que les circonstances propres à ce que nous ayons la perception d'une idée n'existent plus, elle n'est pas anéantie poiyr cela. Des causes capables de la réveiller, sans ftouvoir en aucune sorte nous la domier, en occasionnent le réveil ; elle est alors accompagnée d'une conviction que nous l'avons éprouvée et elle prend en conséquence le nom de souvenir. On a dit que, dans le souvenii', il y avait l'image de ce que nous avions éprouvé, jointe au jugement que nous l'avions éprouvé. Je rejette absolument cette manière de voir, qui supposerait que nos idées se présentent d'abord à nous comme de pures conceptions, tandis que leur première forme, dès qu'elles ne sont plus perceptions, est d'être souvenirs, et de passer ensuite par d'autres formes, dont je vais
parler, sous les noms d'actions (1) et de représentation, longtemps avant qu'elles puissent s'offrir à nous comme de simples conceptions. Je crois même pouvoir prouver, comme vous le verrez tout à l'heure, que les signes du langage et la communication de pensée, qu'il établit entre nous et les autres hommes, peuvent seuls donner naissance à ce dernier phénomène.
D'ailleurs, si les traces de nos perceptions se réveillaient en nous sans cette conscience que nous les avons éprouvées, comment pourrions -nous même le soupçonner? N'ayant nulle autre connaissance de notre passé, nous ne pom-rions savoir que nous avons déjà existé. Nous aurions une idée actuelle, voilà tout. Dirat-on que nous la comparerions avec la perception qui l'aurait précédée? Mais cette perception n'existant plus pour nous que dans l'image qui nous la retrace, ce serait dire que nous comparons cette image à elle-même, ou plutôt ce serait ne rien dire du tout.
Je pense donc que ce que l'on a nommé acte de réminiscence est un sentiment inhérent au souvenir, qui en est une condition intégrante, et le constitue tel. Un souvenir est alors une modification particuhère de l'être pensant, aussi différente de ce que je vais nommer option, représentation et conception, que de la perception, et que ces diverses sortes d'idées le sont entre elles. Le souvenir nous rend le passé qui nous a appartenu ; l'option nous découvre l'avenir qui dépend de nous ; j'appelle ainsi une idée qui s'offre à nous avec la conscience qu'il dépend de nous de la réahser. Je vous indiquerai une autre fois comment j'explique la formation de telles idées, qu'il est d'autant plus important de considérer
(1) Il faut lire option. (P. ï.)
AMPÈRE A ]VL4.TNE DE BIEAN 393
que ce sont elles qui donnent naissance à la connaissance de notre propre puissance et par conséquent à l'idée du moi.
L'option a pour caractère distinctif ce sentiment qu'il dépend de nous de faire ou de ne pas faire ce qu'elle représente, de même que le souvenir est caractérisé par le sentiment que nous l'avons éprouvé. Le psychologiste doit examiner ces formes de nos idées, et comment elles les acquièrent ; mais il doit d'abord les considérer comme des faits. C'est un fait incontestable que les idées dp ce que je fais sont accompagnées en moi de cette conscience de puissance qui leur est iniiérente, aussi invinciblement qu'un souvenir est accompagné de la conscience que j'ai éprouvé ce qu'il retrace à ma pensée. La représentation est une quatrième forme sous laquelle s'offrent nos idées, comme nous représentant quelque chose d'existant indépendamment de nous, hors des limites de notre sensibiïité actuelle ou passée. Je regarde encore le caractère propre à cette sorte d'idées comme une sorte de sentiment que la chose existe. Ce sentiment n'est pas un jugement ; c'est souvent la suite d'un jugement. Ainsi Copernic a transformé, dans son esprit, en représentation, le mouvement de la terre autoiu" du soleil, par un jugement né de l'association aux termes comparés des rapports par lesquels il a vu que le mouvement produirait, s'il existait, les apparences de rétrogradation qu'offrent ces planètes et qu'il voulait expMquer. Mais, ce jugement une fois porté, cette pensée que la terre tourne autour du soleil continuait i^our lui d'être une représentation. Maintenant, je crois devoir d'autant plus distinguer cet effet du jugement, la propriété représentative de ce qu'on pense du jugement lui-même, qu'elle a heu dans l'enfant avant qu'elle puisse être fondée sur
un jugement. Il commence à concevoir tout ce qu'il conçoit comme existant, c'est-à-dire que toutes ses pensées sont accompagnées de ce sentiment que ce qu'il pense existe, que ce sont des représentations. Pour avoir la notion ou la croyance explicite d'existence, il faut avoir celle de son existence et de la simple possibilité ; il faut connaître le vrai, il faut avoir la conception de ce qui est vrai ou faux. Il arrive une époque à laquelle il découvre qu'une pensée peut n'avoir point de réalité. Je crois que cela vient de l'usage du langage qui lui fait concevoir ce que d'autres croient, lorsqu'il fait le contraire. De la une cinquième sorte d'idées que j'appelle conception et qui le portent au delà de tout ce qui existe, comme les représentations l'ont porté au delà du domaine de sa propre sensibilité et de son activité.
Cette distinction des cinq formes des idées est d'autant plus remarquable qu'elle fait changer de nature à tous les autres phénomènes. Ainsi, avec une perception, la détermination est plaisir ou douleur, affection immédiate. L'action déterminée par cette sorte d'affection est l'action spontanée immédiate, la coordination déterminée entre la perception et d'autres perceptions simultanées ou même d'autres idées quelconques est le jugement immédiat. Ces quatre phénomènes composent un premier système, le sj^stème immédiat. Nous allons reconnaître successivement quatre autres systèmes.
Je voudrais pouvoir vous écrire tout ce que j'ai ait sur ce phénomène si remarquable de notre faculté d'apercevoir que les mêmes circonstances qui nous procurent des perceptions en déterminent la coordination à l'instant oîi nous les avons. Mais cette lettre n'est déjà que trop longue : je me hâte de la finir.
Les souvenirs sont aussi accompagnés d'affection,
les affections déterminent aussi des actions spontanées, parmi lesquelles est celle qui produit le rappel des idées par les signes, rappel sur lequel je me suis fait une théorie particulière dont je suis plus content peut-être qu'elle ne le mérite, mais que je ne puis vous expliquer ici. Les souvenirs se retracent coordonnés comme les perceptions qu'ils retracent ; ces coordinations sont une nouvelle sorte de jugements.
La même théorie m'a rendu raison de la manière dont l'homme découvre sa propre puissance. Cette découverte lui offre certaines idées comme pouvant être réahsées ou non à son choix ; ce sont des options. Les déterminations qui les accompagnent cessent d'être des affections et deviennent des volontés ; les actions faites alors avec la connaissance de ce qui en résultera cessent d'être spontanées et deviennent volontaires. Enfin, les coordinations ne sont plus des jugements et deviennent ce que j'ai nommé préordinations.
C'est par ce système que nous acquérons et notre Moi et l'idée de cause. C'est celle-ci qui étend notre pensée au delà des hmites qiii semblaient d'abord devoir la circonscrire ; car je ne conçois pas qu'on pense à rien hors de ces Hmites, si ce n'est comme cause de ce qui y est déjà : nos perceptions et nos souvenirs, ou comme autres effets de ces causes. Ici se présentent les idées que j'ai nommé représentations et une foule de nouvelles affections : d'abord celles qui se rapportent à la partie de notre avenir qui ne dépend pas de nous, les désirs, craintes, espérances, etc., puis celles qui viennent de la connaissance que nous donnent nos représentations qu'il y a d'autres êtres : de là toutes les affections symthiques.
Ces affections f)roduisent encore des actions spon-
tanées et des coordinations entre les représentations qui sont une nouvelle espèce de jugements. Ce sont des affections, actions spontanées et jugements de croyance.
Enfin, la conna,issance qu'il existe d'autres êtres, et le langage qui nous rend participants à leurs pensées, nous conduisent à concevoir des choses comme n'existant pas. Ainsi nos déterminations deviennent des inclinations ; nos actions se réduisent à ces actions intellectuelles par lesquelles nous combinons nos pensées dépouillées de réalité ; les idées prennent le nom de conceptions et nos coordinations ne sont plus que des combinaisons.
De tout cela résulte le tableau suivant où sont réunis ces phénomènes.
Première classe
Système intiiitif ou actuel.
Système commémoratif.
Système volontaire.
Système auditif.
Système intellectuel.
Affections d'intuition.
Affections de commémoration.
Volontés.
Affections de croyance.
Inclinations.
Actions spontanées d'intuition.
Actions spontanées de commémoration.
Actions volontaires.
Actions spontanées de croyance.
Actions intellectuelles.
Deuxième classe
Système intuitif ou actuel.
Système commémoratif.
Système volontaire.
Système créditif.
Perceptions.
Souvenirs.
Options.
Représentations.
Système intellectuel. - Conceptions.
Jugements d'intuition ou d'évidence.
Jugements de commémoration.
Préordinations.
Jugements de croyance.
Combinaisons.
AMPERE A MAINE DE BIEAN 397
Voilà ce tableau tel que je l'ai donné dans la leçon dont je vous ai parlé en commençant cette lettre. Quoique je l'aie longtemps médité, je n'en suis pas encore tout à fait content. M. de Gérando, qui a eu la complaisance de venir à cette leçon, m'a fait de si fortes objections que je ne vous enverrais pas cette lettre si je ne craignais pas qu'un plus long silence de ma part ne vous étonnât, et si je ne désirais pas savoir si vos objections seront les mêmes que les siennes. J'en attends donc beaucoup de vous et je vous prie de me donner les premiers moments dont vous pourrez disposer ; car vous savez tout le plaisir que j'aurai à recevoir de vos nouvelles. Au reste, ce que je viens de vous dire ne ressemble à ma leçon que pour le fond des choses et non pour la forme ; car j'ai commencé à parler de chaque système comme naissant successivement les uns des autres ; et ce n'est qu'après avoir écrit le tableau sur la planche qui sert aux démonstrations, que je l'ai repris pour en déduire les points de vue généraux par lesquels j'ai commencé avec vous. On n'aurait su autrement ce que je voulais dire. Mais nous avons assez causé de tout cela pour que vous compreniez mes idées exposées dans un ordre plus abstrait mais plus régulier.
Il est temps, mon cher ami, de finir ce fatras qui ne me laisse plus de place pour les épanchements de l'amitié, qui, sans doute, vaudraient beaucoup mieux. Au risque de la grossir encore, j'y joins un autre tableau que j'ai donné dans la première séance (1) ; c'est une classi-
(1) Ici est intercale le tableau d'une classification des connaissances humaines, sujet qui occupait mon père dès cette époque, et qu'il est intéressant de comparer à la classification définitive qu'il m'a donnée vingt ans plus tard, suivie d'objections de M. de Biran. Enfin, il y avait un curieux papier intitulé : Indication des découvertes du 24 septembre 1807. Il se rapporte à une époque où le système de mon père n'était pas encore formé. (J. Jacques Ampère.)
fication de toute les sciences où elles forment une suite non interrompue, comme les plantes dans la méthode naturelle de Jussieu, et où le caractère classique est pris de l'espèce de rapport qui lie les idées dont chaque science se compose. Je ne connais que trois sortes de rapports : la ressemblance, la causahté et la dépendance nécessaire entre certaines idées abstraites. Mais cela fait quatre classes, parce que le rapport de causahté en donne deux, étant considérés sous deux points de vue, d'après les deux usages très différents qu'on en fait dans les sciences. Je vous embrasse de toute mon âme, et j'attends de vos nouvelles avec impatience.
Votre ami, A. Ampère.
Toute ma famille me charge de vous offrir ses empressés comphments.
Observations de Maine de Biran (1)
Cette division des sciences n'est pas déduite exactement de toutes les espèces de rapports qui devraient lui servir de fondement dans le système de l'auteur.
La métaphysique, la théologie et la jurisprudence ne peuvent être comprises dans une même classe avec l'histoire, l'archéologie, etc., qu'autant que l'on considérerait ces quatre sciences comme l'histoire même des doctrines et des sectes. Mais en ayant égard à l'appHcation du rapport de causahté comme base d'une division et, en distinguant avec l'auteur deux modes d'application de ce rapport, avec celle qui fixe la valeur des causes premières et étabht la nécessité de leur existence et celle
(1) Ba, p. 234.
AMPERE A MAINE DE BIRAîT 399
qui s'attache à la succession des phénomènes, on établit l'ordre de leur enchaînement ou de leur dérivation réciproque. Il y avait lieu de ranger la métaphysique, la théologie et la cosmologie dans une classe : la physiologie, l'astronomie, la physique, etc., dans une autre.
Les sciences de descriptions fondées sur la ressemblance comprenaient une autre classe, et celles qui sont fondées sur le rapport de dépendance nécessaire, encore une division bien distincte...
Lettre de Biran à Ampère (1)
Quelque ancieime et générale que soit en psychologie la division des facultés de l'homme en deux systèmes, celui de V entendement et celui de la volonté, j'avoue que dans ma manière de concevoir les phénomènes et d'expliquer la génération des connaissances, il m'a été et m'est encore impossible d'admettre cette division dans le sens où la prennent la plupart des philosophes (notamment Condillac et son école) et voici mes motifs. Disciple fidèle de Locke dans ce point de doctrine fondamental, j'appelle exclusivement volonté la puissance de mouvoir et d'agir et la séparant absolument du désir avec lequel les métaphysiciens sensuahstes se plaisent à la confondre, comme de tout ce qui est passion ou affection dans l'être sensitif, je m'en tiens au principe de Locke : on ne doit comprendre sous le titre de volonté que cet ensemble de mouvements, d'actes ou d'opérations dont le moi i, ou qu'il dépend de lui de commencer, de sus-
(1) Écrite en 1807. Cela ressort d'une lettre inédite d'Ampère que nous donnons dans la suite. En tête de sa lettre, Biran a placé luimême ce sommaire : « Différence entre le sentiment qui est la suite d'une action et qui devient le principe déterminant de la répétition et l'affection qui le provoque. (A. B., Bévue de métaphysique, p. 319.)
pendre, d'arrêter ; en un mot, tout le système de nos facultés actives et rien de plus. Ce point de vue tend donc à exclure du système de la volonté proprement dite précisément toute cette classe de phénomènes relatifs aux affections et aux passions que la plupart des philosophes (ceux surtout qui ont prétendu tout dériver de la sensation) ont compris sous le titre de volonté distinct de cet autre titre général entendement. Comme je pense et que je me crois en état de prouver qu'il n'y a pas une idée intellectuelle, pas une perception distincte, ni aucune connaissance proprement dite qui ne soit originairement liée à une action de la volonté, je ne peux m'empêcher de considérer le système intellectuel ou cognitif comme absolument fondu pour ainsi dii-e dans celui de la volonté, et n'en différant que par l'expression ; d'un autre côté, comme je crois qu'on peut prouver par notre expérience la plus constante, la plus intime que la volonté n'a aucune espèce de pouvoir sur le système des affections qui nous rendent immédiatement heureux ou malheureux ; que le principe des passions est même opposé dans plusieurs points à la volonté comme à l'intelligence, il me semble qu'on peut établir une division très naturelle entre le système intellectuel et le système affectif ou passif.
C'est uniquement dans ce sens précis que j'adopterai votre division fondamentale en des phénomènes relatifs aux connaissances et en des phénomènes relatifs aux déterminations (1). Je sens très bien maintenant le motif qui vous fait employer ce terme relatif, et j'entends sans avoir besoin d'autre expUcation qu'un phénomène tel que Vintuition, poin* être relatif aux connaissances,
(1) Voici le tableau inédit d'Ampère, auquel, selon toute apparence, il est fait allusion : A. B. Remie de Métaphysique, p. 320.