‹ uvres de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 2 sur 12 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

LETTRES DE VAN HULTHExAI A MAINE DE BIEAN "

Van Hulthem (1764-1832) fut député de l'Escaut en 1797 au Conseil des Cinq-Cents et, de 1807 à 1809, au Tribunat. Il fut ensuite recteur de l'Académie de Bruxelles, et secrétaire perpétuel de l'Académie de cette ville. M. de Biran le comiut avi Conseil des Cinq-Cents. On sait qu'alors qu'il était administrateur du département de la Dordogne, il avait été nommé député le 24 germinal, an V. Quelques jours après, il était venu

(1) Nous avons trouvé cette dédicace de Van Hulthem à Maine de Biran, dans la bibliothèque de Grateloup : A Pierre Maine-Biran,

Député de la Dordogne au Conseil des Cinq-Cents, savant mathématicien, métaphysicien profond, aimant tous les arts et toutes les sciences, et ce qui plus est, doué de toutes les vertus, dont la belle âme, l'excellent cœtir, la candeur, la modestie, la douceur des mœurs, font le charme de tous ceux qui ont le bonlieur de le connaître, aimant au-dessus de tout la justice, compatissant aux malheurs de ses semblables, les consolant et les aidant dans leiu^ besoins, bon père et bon époux, ami vrai et sincère,

Charles Van Hulthem.

député de l'Escaut, au même Conseil, présente ce Dictionnaire de l'Histoire naturelle comme un fidèle témoignage de l'amitié qu'il lui a vouée pour la vie.

l'An VI de la République,

s'installer avec sa jeune femme à Paris, Hôtel de la Réunion, dans le quartier de Montmartre.

Nous ne connaissons guère Van Hulthem que par ses lettres à M. de Biran dont les manuscrits sont la propriété de M. A. Naville. C'était un homme cultivé, instruit, amateur de tableaux et de vieux livres, dont il avait une belle collection. Avant d'être nommé député, il fut bibliothécaire de la ville de Gand. Il était lié à M. de Biran par la conformité des goûts et des sentiments. Ses lettres, qui vont de l'an VI à l'an X, sont un document précieux non seulement pour l'étude de la biographie psychologique de M. de Biran, mais pour la connaissance du mouvement littéraire, scientifique et philosophique de cette époque.

Il lui arrive d'évoquer le souvenir des treize mois passés avec M. de Biran à Paris et de faire allusion au genre de vie de celui-ci à Grateloup, dans les quatre années qui suivirent.

A Paris, ils consacraient les loisirs que leur laissait la politique et tout le temps qui suivit la dissolution du Conseil des Cinq-Cents à l'étude et à la vie mondaine. Les deux amis suivaient assidûment les cours d'histoire naturelle, de physique, de chimie, ils étaient au nombre des habitués des séances publiques de l'Institut, du Thé Millien oii se rencontraient les personnages célèbres de l'époque : vie utile et agréable qui contrastait avec la vie de dissipation que mena M. de Biran à Paris, dans le premier séjour qu'il y fit. Les lettres de Van Hulthem conservent l'écho de ses succès mondains, dus non seulement au charme de sa physionomie, mais aux qualités et à la distinction naturelle de son esprit. Il était poète et musicien à ses heures, jouait de la harpe, et composa, à la prière de Mme de Beyts, plus d'un prélude pour cet

mstrument. Les treize mois passés, à cette époque, à Parie, furent probablement les plus heureux de sa vie.

Van Hulthem, dans ses lettres, tient son ami au courant de la vie littéraire et scientifique de Paris, lui raconte les séances de l'Institut, lui parle des nouvelles pièces de théâtre, de ses propres lectures. Quoiqu'il s'intéressât lui-même aux sciences physiques et naturelle.-? et à la métaphysique, ses goûts le portaient plutôt vers les lettres et les beaux-arts. Dans sa retraite de Grateloup, M. de Biran s'occupait surtout de mathématiques et de physique, et ébauchait ses premiers travaux philosophiques. Van Hulthem lui envoie les Mémoires de l'Institut où sont publiés les Mémoires de Cabanis, qui devaient former quelques années plus tard son grand ouvrage sur les Rapports du physique et du moral, et les premiers Mémoires de de Tracy. C'est probablement par eux qu'il connut les sujets mis au concours par la Section des Sciences morales sur l'influence des signes et plus tard sur l'influence de l'habitude. Il lui envoie aussi la Langue des Calcids de Condillac, le Novum Organum de Bacon, les œuvres de Lacroix et de Lagrange.

Lia philosophie qui leur est commune, à cette époque, s'inspire des principes du stoïcisme : soumission à la volonté de l'Etre Suprême, résignation à ce qui ne dépend pas de nous, poursuite du bien. Une diatribe violente, lue par Dupont de Nemours à l'Institut contre Bonnet, donne à Van IIulthem| l'occasion de nous faire connaître leur opinion sur ^le philosophe genevois. Maine de Biran le tenait en haute estime, comme il ressort de la lecture de son premier journal et de son premier Mémoire sur VHabitude. Il lui emprunte son langage, ses explications

physiologiques de la pensée, mais nous savons que, dès son second Mémoire sur VInfluence de l'Habitude, il échappe à son influence, et que même déjà dans les fragments qui nous restent de son travail sur l'influence des signes, il faisait une grande part à l'activité de la pensée.

Sur Cabanis, ils pensaient en commun qu'il a bien observé l'influence de l'organisme sur les sentiments et le caractère; par contre, ils sont frappés du mélange d'erreurs grossières et dangereuses dont ses premiers mémoires sont souillés. Van Hulthem déclare dans un passage que M. de Biran lui avait signalé avant Cabanis l'influence des organes sur les sensations internes. La fin de la correspondance nous donne des détails précieux sur l'accueil fait aux deux Mémoires sur VHabitnde, par les membres de l'Institut national, avec lesquels il était en relations.

Ils étaient l'un et l'autre de fervents admirateurs de J.-J. Rousseau. Ils aiment en lui l'ami et le peintre de la nature, et aussi le moraliste qui croit à la bonté originelle de l'homme et la défend contre la corruption des mœurs entretenue par le théâtre et les préjugés sociaux. Van Hulthem partageait les opinions sur le théâtre qu'émet Rousseau dans sa Leitre à d'Alemberf. Nous n'avons pas la réponse de Biran à cette lettre ; mais il est permis de supposer qu'il se fût montré moins sévère pour notre théâtre classique dont il appréciait la vérité psychologique. Il est douteux qu'il eût subordonné l'art à la morale.

En dehors de ces renseignements sur les opinions philosophiques de M. de Biran à cette époque, les lettres de Van Hulthem en contiennent d'autres non moins précieux sur son tempérament et son caractère. Dès cette époque, M. de Biran souffrait de ce que Van Hulthem

VAX HULTHEM A MAINE DE BIRAN XIII

appelle des afîections nerveuses. Malgré la vie régvilière et calme qu'ils mènent à Grateloup, sa femme et lui sont à chaque instant troublés par la maladie. Ces troubles devaient aboutir, en 1804, à une crise violente qui emporta sa femme en quelques jours. Pendant les années qui suivirent, la maladie vague et indéterminée dont souffrait M. de Biran s"aggrava sans jamais se préciser.

Sa droiture et sa bonté furent mises à Té preuve par des discussions d'intérêt avec son frère ; mais jamais l'extrême délicatesse de sa sensibilité n'affaiblit son courage. Lorsque le Conseil des Cinq-Cents fut dissous par le coup d'Etat du 18 fructidor, M. de Biran fit preuve à cette occasion, en rédigeant une protestation énergique qui devait être publiée dans la France entière, d'une force morale dont son ami Van Hulthem le félicite. Cette protestation ne put paraître; ce qui valut sans doute à son auteur la liberté de rester à Paris, un an encore, jusqu'au l^^" vendémiaire, an VI (1798).

Les dernières lettres montrent que Van Hulthem se faisait une juste idée de la profession qui lui convenait. Il redoutait pour lui l'administration. Il eût aimé le voir entrer dans l'Université. Il lui conseille de demander le poste de professeur de mathématiques vacant à Versailles.

Il nous a laissé enfin un témoignage précieux sur la ressemblance et la valeur artistique du portrait que Duvivier avait fait de M. de Biran, et qui [se trouve aujourd'hui dans le salon du château de Grateloup. Van Hulthem réunissait les deux conditions nécessaires pour l'apprécier. Il connaissait le modèle, et était un amateur instruit et éclairé, dont le goût avait pu se former dans les voyages qu'il fit non seulement dans les différentes villes de son propre pays, mais encore en Italie.

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