‹ uvres de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 4 sur 12 · MAINE DE BIRAN AU COMTE DE FELETZ XV · texte numérisé non relu

MAINE DE BIRAN AU COMTE DE FELETZ XV

teau de Castang. Mme Delpit nous a gracieusement permis, au cours d'un voyage que nous fîmes dans le Périgord, en 1907, d'en prendre copie. L'original fut trouvé dans les papiers de l'abbé de Féletz et communiqué à M. Martial Delpit, dont le père avait été l'ami de M. de Biran, par Mme de Foucault. L'abbé de Féletz devait être, quelques années plus tard, un des principaux rédacteurs du Journal des Débats.

Les termes dans lesquels M. de Bii-an parle à son correspondant de Cabanis et de de Tracy nous montrent que, dès leur première rencontre, il ressentit pour eux la plus tendre sympathie. Ils avaient en commun une sensibilité expansive, l'amour profond de la vérité, un caractère loyal et bon. Les liens qui unissaient M. de Biran à Cabanis furent peut-être plus étroits et plus profonds que les sentiments qu'il éprouvait pour de Tracy. De Tracy était un intellectuel, un analyste, un logicien. Nous verrons que sa logique était très différente de celle de M. de Biran et que, malgré leur bonne volonté, ils n'arrivaient pas toujours à s'entendre. Il y avait du moins un point de doctrine sur lequel il s'accordait parfaitement avec Cabanis, c'était l'influence du tempérament sur le cara^ctère, les sympathies qui lient les âmes entre elles par l'intermédiaire du corps. M. de Biran ne cesse, dans tous ses écrits, de reconnaître ce qu'il doit à son ami sur les influences obscures que nous subissons. A Auteuil, il rencontra d'autres idéologues : Laromiguière, Lebreton, Garât, Daunou, de Gérando. Celui-ci n'avait pas les sympathies de Cabanis et de de Tracy, non seulement à cause de la divergence de leurs opinions, mais des différences de leur caractère. Ils lui reprochaient de se mêler ,^de tout, de se fourrer partout, de se disperser et de s'étendre en quelque sorte

XVr CORRESPONDANCE DE MAINE DE BIRAN

dans ses idées comme dans ses relations et ses occupations au lieu de se concentrer et de circonscrire ses travaux. M. de Biran se défia instinctivement de la sévérité de leur jugement et, ayant rencontré de Gérando à déjeuner chez Pastouret, il le trouva « fort bien et fort honnête ». La sûreté de jugement de M. de Biran se marque nettement aussi dans son appréciation de Laromiguière et de Lebreton qui sont deux amateurs d'idéologie, dont la conversation lui fut plus agréable qu'utile, et de Garât, qui « peut être un bon historien de la philosophie, mais non un philosophe original ». L'abbé de Féletz, qui avait des préventions contre les idéologues, s'efforça vainement de mettre M. de Biran en garde contre la bienveillance de ses sentiments à l'égard de Cabanis et de Tracy. « Plus je vois les hommes, en question, lui répond celui-ci, plus je me confirme dans la bonne opinion que j'ai conçue d'eux dès le premier abord et si c'est là un effet du présent de la médaille (allusion à la médaille d'or que lui avait décernée l'Institut, pour son prix sur l'Influence de l'Habitude), je crois qu'il durera autant qu'elle. »

La correspondance de M. de Biran avec de Gérando, découverte par M. le chanoine Mayjonade, dans les archives de Bergerac, et publiée par lui dans la Revue de Lille, appartenait à M. Faugère, l'éditeur des Pensées de Pascal, qui l'avait probablement reçue lui-même des mains du fils de de Gérando. Ces lettres sont ainsi cotées aux archives de la ville de Bergerac : fonds Faugère premier carton, n^s 83 à 101, Maine de Biran (François- Pierre -Gontier), le célèbre philosophe (22 lettres autographes, signées du baron de Gérando, an X à 1823.)

Nous avons trouvé la copie de ces lettres dans les archives de Castang. Avant de les donner à Faugère, le fils de de Gérando les avait communiquées, en mars 1872, à Delpit qui les avait fait copier. Elles sont au nombre de 22 et vont de l'année 1802 à 1823.

Elles présentent, pour la plupart, peu d'intérêt au point de vue philosophique, mais contiennent des renseignements précieux sur la vie de M. de Biran, notamment pendant son séjour à Bergerac.

Maine de Biran avait rencontré de Gérando à Paris,

en 1802, à un déjeuner chez Mme Pastouret. Il ne le connaissait jusque-là que par son Mémoire sur Vinflue7ic& des Signes, et le jugement sévère de Cabanis et de Tracy. L'impression qu'il remporta d'une conversation de quelques heures lui fut très favorable et se marque dès sa première lettre. Il est permis de supposer qu'aux sentiments sincères d'estime pour le philosophe et d'amitié pour l'homme, s'ajoutait le désir de se concilier la bienveillance d'un personnage parvenu à la notoriété, et qui devait s'élever, sous l'Empire, à de hautes situations. Nommé, en 1806, secrétaire du ministre de l'Intérieur de Champagny, plus tard administrateui' des États pontificaux, de Gérando avait toute la confiance de Napoléon, si sévère pour les idéologues, en qui il pressentait des adversaires du pouvoir personnel. Il avait plus de souplesse dans le caractère que Cabanis et de Tracy. Il mit, en plus d'une circonstance, son influence politique au service de M. de Biran. C'est lui qui semble l'avoir fait nommer au poste de conseiller de Préfecture de Périgueux, le 13 mars 1805, et plus tard, le 30 janvier 1807, à la sous-préfecture de Bergerac. M. de Biran plaça sous son patronage l'établissement d'instruction qu'il fonda sur le modèle des Instituts de Pestalozzi. Mais c'est en vain qu'il sollicita son appui pour la préfecture de Rodez, et ensuite au rectorat de l'Université. Il ne dépendit pas sans doute de son protecteur et ami de lui faire obtenir l'un ou l'autre de ces postes importants. Plus tard, accusé par des rapports faits à la police de fomenter des complots, de soulever les nobles de son arrondissement contre le gouvernement impérial, c'est encore à de Gérando qu'il s'adresse pour sa défense. Sous la Seconde Restauration, leurs relations d'amitié continuèrent et ne firent que se fortifier. Nous

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en avons la preuve, non seulement dans le ton affectueux de leur correspondance, mais dans le fait que de Gérando offrit comme cadeau de noce à son fils d'entretenir à sa charge deux jeunes aveugles du département de la Dordogne, que les deux époux choisiraient eux-mêmes, et auxquels serait donnée à Paris l'instruction appropriée à leur infirmité.

C'est sur leur amour commun de la philosophie que s'étaient fondées leurs premières relations. Il serait bien étrange que les premières lettres de Maine de Biran ne conservassent aucune trace des conversations et des discussions dont elle fut l'objet.

Leurs premiers écrits philosophiques furent des mémoires académiques. Tous les deux remportèrent le prix dans des concours différents institués par les Académies de France, de Berlin, de Copenhague. Maine de Biran, à son retour de Grateloup, en 1798, avait formé le projet de concourir sur l'Influence des Signes, mais il ne put achever son mémoire à la date fixée ; il nous en reste des fragments que nous avons publiés dans le Premier joumal.De Gérando, qui était à cette époque officier de chasseurs, en garnison à Colmar, obtint le prix. M. de Biran reconnaît, dans une note de son second Mémoire sur l'Habitude, tout ce qu'il doit à l'ouvrage de de Gérando sur les Signes. « La théorie lumineuse que nous a donnée cet auteur estimable sur la formation des idées abstraites et complexes de différents ordres, sur la distinction de leurs quaUtés ou propriétés diverses, sur les formes de nos jugements abstraits, m'a été très utile dans cette dernière partie de mon travail. » Et plusieurs années après, il rappelait, dans une note marginale de l'exemplaire imprimé de son ouvrage, « ses remarques sur les différences qui existent entre les habitudes nées de

l'écriture hiéroglyphique et de l'écriture alphabétique « (p. 221).

De retour à Bergerac, en l'an XI, après son voyage à Paris, il écrit à de Gérando pour lui exprimer l'estime intellectuelle qu'il a pour ses idées et la crainte que .la lecture de son Mémoire sur Y Habitude ne lui ait laissé croire que son auteur était prévenu en faveur du matérialisme... Nous savons les transformations qui s'étaient opérées dans ses idées et leur expression, non seulement du Premier mémoire au Second, mais du manuscrit présenté à l'Institut au mémoire imprimé. Il craint même que ses corrections ne suffisent pas à éclairer le public sur sa véritable pensée. Les précisions qu'il donne à ce sujet dans sa lettre à de Gérando montrent que, dès cette époque, il est en pleine possession de l'idée maîtresse de sa première philosophie, à savoir la distinction de la sensation et de la conscience, c'est-à-dire de la pensée. Dans l'Introduction aux Essais d'Anthropologie il ne s'exprimera pas avec plus de netteté sur ce point. La distinction de l'âme et du corps consiste, pour lui, dans celle de la faculté de percevoir et de la faculté de sentir. Ce qui explique sa crainte qu'un malentendu puisse naître dans l'esprit du lecteur, ce sont les passages visiblement inspirés par la lecture de Cabanis et de Bonnet où il compare la différence des deux facultés, de mouvoir et de sentir, à celle qui existe entre un rameau principal et le tronc de l'arbre ou, ajoutait-il, entre deux arbres jumeaux qui se tiennent et se confondent dans la même souche. Cette première correction ne lui apparaissait déjà plus suffisante. Tandis que la sensation s'explique par le jeu des organes, la perception suppose l'irruption en nous d'une force hyperorganique : ce sont des faits d'ordres différents. Toute conscience.

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c*est-à-dire toute attribution au moi, de ses états et de ses opérations, implique l'action de l'esprit sur le corps.

De Gérando rendit compte dans la Décade philoso- 2)hique, littéraire et politique (an XI, p. 77), de l'ouvrage de Biran. Il y établissait un rapprochement, en partie exact, entre la division des phénomènes psychologiques de Biran et celle des phénomènes physiologiques de Bichat. M. de Biran, dans son prochain Mémoire, indiquera les différences qui séparent son point de vue de celui du grand physiologiste qu'il avait pressenti.

Dans VHistoire comparée des Systèmes de philosophie relativement au principe des Connaissances humaines, que de Gérando dédia à l'Académie de Berlin et qui n'est que le développement du Mémoire sur la Génération des connaissances humaines qu'elle avait couronnée quelques années auparavant, M. de Biran puisa toutes les connaissances qu'il avait de la philosophie allemande postkantienne. Il s'acquitta publiquement, dans une note du Mémoire sur la Décomposition de la Pensée, de la dette de reconnaissance qu'il avait contractée envers lui. Cousin utilisa la méthode suivie par de Gérando, pour réunir, classer et interpréter les textes de l'histoire de la philosophie ; bien plus, il s'est inspiré de sa conclusion sur la nécessité de choisir entre les théories extrêmes, empirisme et rationalisme, une doctrine moyenne qui fait leur part respective dans la connaissance aux sens et à la raison. M. de Biran se ralliera lui-même à cet éclectisme, mais le point de vue où il se place est si original, ses idées sont si cohérentes entre elles, qu'on ne saurait l'accuser de plagiat.

Les éloges qu'il adresse à de Gérando ne l'empêchèrent pas de marquer avec force un point sur lequel il ne pouvait être de son avis. Il lui écrit le 22 juillet 1804, pour

rectifier l'opinion qu'il lui prête, de partager les idées de de Tracy sur l'origine de l'idée de mouvement.

De Tracy prétendait que la connaissance d'un objet extérieur suppose trois choses : 1° le mouvement, 2^ la sensation de ce mouvement, 3° la volonté de se mouvoir. De Gérando répond que le toucher passif, par exemple la pression d'un corps étranger sur le nôtre, dans l'état de repos, suffit à nous avertir de l'existence des corps externes et que la conscience nous donne, dans ce cas, deux sentiments distincts, celui du moi et de quelque chose d'étranger au moi. Il prétend en second lieu que tant que nous n'avons pas l'idée de l'existence des corps, nous ne pouvons avoir celle du mouvement, car dans l'idée de mouvement il entre toujours quelque chose de relatif, qu'un corps ne se meut que par rapport à un autre supposé fixe, à l'égard duquel il change de situation, qu'il n'y a pas, par conséquent, de sensation primitive de mouvement, qu'on ne sent pas le mouvement, qu'on le juge. Si nous n'avons pas la sensation primitive de mouvement, nous n'avons pas non plus celle d'action; si notre main erre sur une surface continue par un mouvement prolongé, on ne saurait déterminer si c'est nous, ou la surface qui se meut, dans le cas où nous n'avons pas de point fixe auquel on puisse rapporter le mouvement.

Nous verrons qu'Ampère partageait les idées de de Gérando sur l'origine de la sensation de mouvement.

M. de Biran est d'accord avec de Tracy sur un point, c'est qu'on ne saurait assimiler la sensation de notre propre mouvement à celle d'un mouvement étranger, dont nous ne jugeons en effet que relativement à un point fixe. Un aveugle qui meut son corps n'a-t-il pas,

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sans point fixe, l'impression du mouvement ? Et bien loin que le mouvement, pour être net, suppose la connaissance des corps externes, c'est par son mouvement que l'aveugle distingue les parties de son corps, selon qu'elles résistent plus ou moins à son action. La sensation de l'effort suffit pour faire connaître au moi son action et la résistance ou l'inertie du terme auquel elle s'applique. Nous savons, par un sentiment tout intime, qu'un mouvement est libre ou contraint. Nous distinguons de même les mouvements volontaires et les mouvements spontanés.

Ce point établi, M. de Biran oppose à de Gérando les principes qui lui sont propres. Il est bien vrai sans doute, comme l'affirme Bouterweck, comme l'affirme de Gérando lui-même, que les idées du moi et du non-moi sont contemporaines et inséparables, mais leur origine n'est pas, comme le croit de Gérando, dans les impressions passives de la conscience ; elle est dans le sentiment de la causalité du moi, c'est-à-dire d'un effort limité par la résistance de muscles, et c'est là, dans cette expérience primitive, que le principe de causalité a sa véritable source.

En dehors des deux mémoires sur V Influence des Signes et sur la Génération des Conyiaissances humaines, qu'il développa le premier en trois volumes et le second en quatre (ce qui faisait dire à Sainte-Beuve que c'est un de ces écrivains filant comme le macaroni, s'allongeant indéfiniment sans se rompre) de Gérando n'écrivit plus, comme traité philosophique, qu'un Traité des méthodes qu'il adi'essa à l'Académie de Stockholm. Il consacra tout le reste de son existence (1804-1841) à des écrits moraux et pédagogiques.

Il s'occupa de l'éducation des sourds-muets et écrivit

plusieurs ouvrages sur ce sujet. M. de Biran avait toujours eu la curiosité des observations et des expériences précises. Il note, dans une lettre à do Gérando, les difficultés que soulève ce genre d'expériences, notamment celle d'obtenir des aveugles nés des réponses exactes sur ce qu'ils éprouvent.

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