‹ uvres de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 5 sur 12 · LETTRE DE MAINE DE BIRAN AU CITOYEN B · texte numérisé non relu

LETTRE DE MAINE DE BIRAN AU CITOYEN B

Nous publions ici la lettre adressée par M. de Biran au citoyen B***, auteur des deux premiers extraits de l'ouvrage de MM. Bichat et Buisson, intitulé De la Vie et de la Mort insérés dans le \^^ numéro de la Bibliothèque médicale, de prairial, an IL

Cette note ne contient rien que nous ne connaissions déjà sur les rapports et les différences de la doctrine de M. de Biran avec celle de Bichat. Elle a été écrite dans l'intervalle qui sépare prairial an XI de la date de l'achèvement du Mémoire sur la Décomposition de la Pensée, c'est-à-dire probablement de la fin de 1803 ou du commencement de 1804. Tandis que Bichat distingue la sensibihté organique de l'animal, Maine de Biran les confond ou du moins ne voit entre elles qu'une différence de degrés, en tant qu'elles ne comprennent que des impressions passives, affectives, séparées de la personnaUté; et il leur oppose la faculté de percevoir, qui a pour origine directe le cerveau et pour terme les organes. La faculté de percevoir est liée à la motilité

dont le principe est dans le cerveau, mais au lieu que pour Bichat le cerveau s'y borne à réagir à des impressions venues des organes; pour M. Biran, il prend Tinitiative de l'action. M. de Biran admet deux sortes d'activité cérébrale : l'une forcée ou déterminée, Tautre libre, où le cerveau sert d'instrument à une force hyperorganique. Bichat. dans La Vie et la Mort, n'admet que la première. Est-il sûr que s'il eût vécu, il eût fait luimême cette distinction ? M. de Biran le croit. Le point de vue de Bichat est d'un physiologiste. S'il eût examiné les mêmes faits en psychologue, il eût vu, pense M. de Biran, l'opposition qui existe en nous, entre les impressions passives, et celles qui sont relatives à l'effort volontaire.

Après avoir comparé sa doctrine à celle de Bichat, M. de Biran avoue à son correspondant sa surprise d'avoir trouvé sous sa plume des critiques tout à fait semblables, à celles qu'il lui avait adressées, si bien qu'il avait d'abord cru les lui avoir inspirées. « Ceux qui, connaissant mon mémoire, liront votre extrait ne pourront s'empêcher de croire que les deux auteurs ne font qu'un ou qu'il y a entre eux des communications intimes. » Mais l'auteur déclare s'être inspiré de Buisson, non de M. de Biran. La question serait donc d'expliquer l'unité de vue qui existe entre ceux-ci. En tout cas, M. de Biran a bien tiré de son propre fonds ses idées, puisque, lorsque le premier Mémoire sur VHabitude fut déposé dans les archives de l'Institut national, l'ouvrage de Bichat sur La Vie et la Mort n'avait pas encore été publié. Il ne saurait donc être le plagiaire d'un de ces deux auteurs.

Bii'an tient à le constater, pour que, s'il reprend un jour, comme il en est dès maintenant certain, le dévelop-

jMAINE de BIBAN ATJ citoyen B*** XXVII

pement de ses idées fondamentales, on ne raccuse pas de les avoir puisées à des sources étrangères, et, avec la politesse qui le caractérise, il se borne à se féliciter de s'être rencontré avec des savants beaucoup plus recominandables que lui.

Il semble que Maine de Biran n'ait pas connu pendant son séjour à Paris, comme membre du Conseil des Cinq- Cents et dans les mois qui suivirent, la Société d'Auteuil.

Ce n'est que pendant son troisième séjour, c'est-à-dire pendant le voyage qui suivit le couronnement de son Mémoire sur VHabitude, qu'il fit connaissance avec Cabanis. « Je n'eus rien de plus pressé, écrivait-il à l'abbé de F'eletz, que d'aller voir les citoyens Cabanis et Destutt de Tracy » (les deux examinateurs principaux de son ouvrage). « Ils demeurent à Auteuil près Paris et vivent ensemble dans la plus grande intimité. Je fus reçu comme un frère, comme un ancien ami. Je connaissais l'esprit et les talents de ces deux hommes. Leur cœur vaut encore mieux. Cabanis est un homme d'environ 45 ans. La vivacité et la sensibilité se peignent dans son regard prévenant, officieux, ouvert, sans morgue scientifique, sans prévention, ami chaud de la vérité qu'il recherche et qu'il a l'air de demander à tout ce qui l'environne. » Et lorsque son ami de F'eletz le met en garde contre les préventions qui ont pu naître, en leur faveur, de la bien-

veillance quïls lui ont témoignée en décernant le prix à son mémoire, M- tle Biran proteste avec véhémence. « La manière de vivre simple et patriarcale de nos deux philosophes, le bonheur de tout ce qui les environne ne me laissent aucun doute sur leur caractère. Quant à leur amour de la vérité, que vous voulez soumettre au creuset de l'analyse, j'ai jugé qu'ils étaient sincères à l'air de modestie et de candeur dont ils profèrent leurs opinions, À celui de déférence et de bonne foi dont ils accueillent les objections de ceux qu'ils avaient quelques droits de traiter comme inférieurs. » Simplicité, générosité, profond amour de la vérité, de l'idéologie à laquelle, dit-il, ils s'intéressent par-dessus tout, parce qu'elle doit selon eux changer la face du monde et réaliser l'unité et le bonheur de l'humanité : voilà les principaux traits du portrait que nous en fait M. de Biran.

La vive et profonde sympathie née, dès ce premier contact, devait se fortifier avec le temps et se prolonger en une amitié sincère. Il est facile d'en noter les progrès, dans les termes mêmes domt se sert Cabanis pour peindre à son ami ses sentiments à son égard. Nous en avons le plus touchant témoignage dans la lettre qu'il lui écrivit après la mort de sa première femme. « Mon excellent, mon malheureux ami, votre lettre m'a consterné; je l'ai arrosée de mes larmes. Non, sans doute, il n'est point de consolation pour de telles pertes; leur souvenir pèse sur la vie entière. Mais, après avoir perdu celle qui faisait le charme et le bonheur de votre vie, il vous reste des enfants chers, des images d'elle-même. Vous vous devez à eux. Conservez, ranimez votre courage. Je ne vous dirai point d'écarter des tableaux et des sentiments qui vous oppressent, je vous dirai au contraire de vivre avec toutes les idées de ce que vous avez

perdu. Mais remplissez ses instructions; sachez vivre courageusement et sagement pour les dépôts sacrés qu'elle vous a laissés en quittant la vie. Il vient un moment où les plus douloureux souvenirs deviennent tendres et doux. Ce moment, la raison et surtout les occupations actives peuvent le hâter. J'oserai vous demander de faire votre travail pour l'Institut. Travailler et travailler utilement est le remède le plus sûr des peines de l'âme. Votre raison élevée, votre âme grande et bienfaisante, vos talents cultivés avec tant de soins et de succès, sont des propriétés dont votre patrie et le genre humain peuvent vous demander compte : en servant la cause de la vérité, vous trouverez encore dans la vie quelques douceurs. Puissiez-vous en trouver dans l'amitié de celui qui vous presse contre son sein et qui se désole de vous savoir si loin de lui.

« Ma femme a pleuré avec moi en lisant votre lettre. » Cette lettre se passe de commentaires. C'est un pur chef-d'œuvre de délicatesse morale, de finesse et d'humanité. C'est le cœur le plus tendre qui l'a dicté, servi par les ressources de l'expérience morale la plus sûre et la plus profonde. Cabanis appartient, comme Descartes, comme Malebranche, à cette lignée de moralistes qui représentent un des traits les plus originaux du génie de notre race.

Il comprenait admirablement le caractère de M. de Biran, avec lequel il avait de remarquables affinités. « La nature vous a doimé, lui écrit-il, une organisation mobile et délicate, principe de ces impressions fines et multipliées qui brillent dans vos ouvrages, et l'habitude de la méditation, dont elles vous font un besoin, ajoute encore à cette exceptionnelle sensibilité (an XI de la République). »

Après la mort de sa femme, M. de Biran dut songer à trouver une situation qui l'aidât à élever ses enfants. Il faillit être présenté candidat au Corps Législatif ; il ne lui manqua que quelques voix, et ce fut par une intrigue du sous-préfet de Bergerac, Prunis, que celui-ci lui fut préféré. Biran s'en plaignit à son ami, le sénateur Cabanis. Or, il se trouva que son rival heureux avait été recommandé à celui-ci, par un de ses anciens maîtres, Berrut, actuellement directeur d'une école secondaire à Bergerac. Cabanis, pris entre deux sentiments, lui répondit avec autant de tact que d'élévation. « Le préfet m'a bien dit un mot de toutes ces menées sourdes et misérables, mais ce qui me fait une peine profonde, c'est d'abord de voir que vous ayez été écarté si indignement et de craindre que mon maître et ami ne se soit laissé entraîner dans ces plans odieux. Au reste, il est impossible que le moment de la justice n'arrive pas pour vous ; il arrivera aussi pour ceux dont vous avez à vous plaindre. Il est dans le cours nécessaire des choses, non pas que les hommes vertueux ne souffrent pas souvent, mais que les coquins soient tôt ou tard punis. »

Cabanis fit tout ce qui était en son pouvoir pour permettre à M. de Biran d'obtenir la situation dont il avait besoin. Son désir eût été de le fane nommer à un poste de l'Instruction publique, à Paris ou du moins dans son voisinage immédiat. On sait qu'il ne put être réalisé.

Sur la philosophie de M. de Biran, sa correspondance contient peu de chose. Cabanis le remercie de la note qu'il avait rédigée, à sa demande, sur les « Rapp(yrt& des Mathématiques et de V Idéologie », et que M. de Bkan, grâce à sa connaissance approfondie de la première de ces deux sciences, était plus en état d'écrire que lui-même.

et sans doute qu'aucun philosophe de son temps. Il en fut si satisfait qu'il insista auprès de lui pour qu'il approfondît cette question. Au sujet du Mémoire sur la Décom'position ch la Pensée, il lui donne le conseil judicieux d'en réserver quelques détails pour donner plus de jet à l'ensemble, et Biran, dans la nouvelle rédaction qu'il entreprit, suivit fidèlement son conseil. Mais sur le fond du sujet comme sur la discussion qui se poursuivit par correspondance entre de Tracy et lui, Cabanis ne lui cache j^as qu'il penche plutôt du côté du premier.

Nous avons, dans les Introductions des tomes précédents, indiqué les rapports entre leurs doctrines. Nous y renvoyons le lecteur. On peut les résumer ainsi. Biran est en plein accord avec lui sur le rôle important qu'il convient d'attribuer aux organes dans la formation de ces sensations obscures qui sont à la base de la personnalité et qui ont tant d'influence sur notre caractère et notre destin.

C'est elles aussi qui sont à l'origine de l'instinct. Cabanis a la gloire d'avoir complété sur ce point l'œuvre de Condillac et d'avoir transporté sur le terrain de l'expérience psychophysiologique ce qui n'était chez celui-ci qu'une vue de l'esprit, sans précision et parfois même sans exactitude Maine de Biran ne cesse de reconnaître tout ce qu'il lui doit sous ce rapport, mais la ligne de démarcation entre leurs doctrines est bien nette. Pour Cabanis, le moral n'est que le reflet et l'effet du physique, qu'il s'agisse de la conscience ou des opérations intellectuelles ou des sentiments moraux. Le cerveau peut prendre l'initiative de certains actes, mais le cerveau, n'étant lui-même qu'un organe, ne peut avoir de liberté. La volonté se réduit au fond au désir et la perception

CABANIS A MAINE DE BIRAN XXXtlI

ne diffère pas par nature de la sensation. Le fœtus a un sentiment de l'existence qui est le germe de la conscience de soi; le droit se réduit au besoin, le devoir au sentiment des besoins d'autrui et au penchant qui nous porte à sympathiser avec eux. Sur le fonds, ils sont par conséquent en désaccord. Toutefois, si M. de Biran ne cessa jamais d'admettre l'existence de la liberté inséparable de celle du moi, à partir de 1815, il la considère de plus en plus comme un pouvoir idéal. Il reconnaît l'impuissance de sa volonté à redresser les égarements de sa sensibihté, il éprouve sur lui-même toute la vérité des observations de Cabanis. En droit et à la réflexion, il se reconnaît libre; en fait, il se sent esclave. Des deux forces qui, par leur union, constituent notre âme, celle que Cabanis a si remarquablement analysée l'emportait de plus en plus sur l'autre; et il se mit à chercher dans la passivité mystique les secours qu'il ne trouvait plus dans l'usage de sa liberté.

La correspondance de M. de Bilan avec Destutt de Tracy a un caractère plus philosophique que les précédentes et contient des discusions d'un très grand intérêt sur les points essentiels, fondamentaux de leur doctrine. De Tracy avait été le rapporteur du Second mémoire de M. de Biran sur l'Habitude. Il constate que l'auteur a déjà obtenu une mention très honorable au concours de l'année précédente, et qu'il a profité des conseils que lui a donnés l'Institut. Sans en approuver tous les détails et sans admettre qu'on ne puisse lui apporter de nouveaux perfectionnements, le rapporteur jugeait que cet écrit était plein de sagacité et riche en observations fines et profondes, qu'il prouvait beaucoup de connaissances et de talent, qu'il jetait de grandes lumières sur le sujet et qu'il était très capable de faire faire encore de nouveaux progrès à la science.

Dès son arrivée à Paris, Biran s'empressa d'aller voir un juge aussi bienveillant, aussi favorablement prévenu: dans ses lettres à de Féletz, il en a tracé un portrait

vivant : « Tracy est plus âgé (1) ; ce n'est point, comme on l'avait dit, un ancien moine, mais un colonel de l'ancien régime; il vient de marier sa fille avec le fils du fameux La Fayette. C'est un petit homme très vif, très uni dans ses manières ; il parle bien, a le don de la persuasion et ses discours familiers sont aussi onctueux; que ses écrits sont secs. Les deux amis semblent n'avoir qu'une même opinion : ils ne vivent que pour leur ménage et la chère idéologie. »

Dès son retour à Grateloup, M. de ;Biran lui écrit et ouvre une discussion qui se prolongera jusqu'en 1807. Le ton en est assez vif parfois. De Tracy reproche à Biran avec une certaine amertume de ne pas le comprendre ;; mais leur désaccord 'en philosophie n'eut pas pour effet de relâcher les liens très forts qui les unissaient, liensi d'estime intellectuelle et d'amitié. Ils étaient faits pour s'entendre .;Tous deux étaient d'un tempérament maladif ; ils ne s'écrivaient guère sans avoir à se plaindre du mauvais état de la machine. Ils avaient des amis communs, au premier rang desquels se trouvait Cabanis, mais aussi le bon Ampère, et de Gérando. Ils étaient tous les deux amis fervents de l'idéologie. Ils aimaient la vérité pour elle-même. Comme Cabanis, de Tracy fut toujours prêt à mettre son influence au service de M. de Biran, qui, par amitié et reconnaissance, lui faisait expédier du Périgord ses meilleurs produits, une dinde truffée, ou bien une barrique de l'excellent vin de Montbazillac. L'amitié des deux philosophes rayonnait autour d'eux. Biran était l'ami de toute la famille, tendrement unie, de de Tracy.

Il se produisit dans leur carrière commune un événe-

(1) Que Cabanis.

XXXVI CORRESPOXDAXCE DE MAINE DE BIEAN

ment qui eût pu séparer deux âmes moins fortement unies. Tous deux concoururent sur le même sujet à l'Académie de Berlin. Ni l'un ni l'autre n'eurent le prix, mais le Mémoire de Biran, s'il ne fut pas couronné, fut distingué. L'Académie engageait son auteur à se faire connaître, lui accordait la faveur d'un accessit, et s'offrait de publier le manuscrit à ses propres frais. On a prétendu que de Tracy fut jaloux des succès obtenus par son ami. Nous n'avons trouvé aucune trace d'un tel ressentiment dans la correspondance que nous avons entre les mains.

• Avant le concours, de Tracy lui déclare qu'il aimait trop la vérité et qu'il la préférait trop à lui-même pour ne pas se réjouir qu'il eût le prix. Et en effet, lorsque le prix eut été décerné, il s'étonne aimablement qu'il ne l'ait pas été à M. de Biran, et se l'explique par des questions de doctrine. Nous avons des lettres de 1805, 1812 et même de 1815, qui prouvent que leur amitié était restée aussi tendre qu'auparavant. S'ils s'écrivent moins souvent, c'est que Biran habite Paris. Puis de Tracy, qui devait vivre jusqu'en 1836, paraît avoir négligé les études philosophiques dans la dernière période de sa vie. On ne le voit pas assister aux discussions philosophiques de la Société qui se réunissait chez M. de Biran. Enfin il était d'une autre école; les divergences entre leurs doctrines qui s'étaient manifestées entre eux de très bonne heure, ne firent que s'accentuer avec le temps. M. de Biran reconnaît dans sa première lettre ce qu'il lui doit ; <i Vos deux premiers Mémoires de l'Institut et votre Idéologie, et maintenant la Grammaire, m'ont fourni, lui écrit-il, avec les Mémoires de Cabanis, le texte de presque toutes mes méditations depuis cinq ans. » Son ami Van Hulthem ]ui avait adressé à Grateloup les

Mémoires de l'Institut, dès leur publication ; les Éléments d'Idéologie ne lui parvinrent qu'au moment où il écrivait la fin du second mémoire sur VHabitude. Il fut étonné et chagriné, dit-il, que dans ses Éléments d'Idéologie de Tracy abandonnât ou du moins circonscrivît beaucoup son principe relatif à la motilité pour revenir à la théorie « de la sensation transformée « de Condillac. Il avoue qu'il ne fut pas tout de suite frappé de l'importance du changement et c'est ce qui explique que dans les entretiens qu'ils eurent à Paris, il ne lui ait pas présenté les réserves et les objections qu'il avait à lui faire sur ce point. Nous pensons que la timidité se mêla à la crainte de mécontenter par ses critiques un ancien juge qui lui avait témoigné tant de bienveillance. Mais, dès qu'il fut rentré à Grateloup, il lui fit part avec les plus grands ménagements des raisons qui le tiennent maintenant éloigné de sa nouvelle théorie, telle qu'elle est exposée dans les Éléimnts d'Idéologie, Comme il est resté fidèle à la doctrine des Mémoires de l'Institut, c'est de Tracy lui-même qui est responsable de ses erreurs et qui a par conséquent le devoir de le ramener dans la bonne voie.

La correspondance que nous publions dans la suite est incomplète; il est facile de s'en rendre compte par les allusions faites à des lettres qui nous manquent ; d'autre part, pour tout ce qui concerne les lettres de Biran, tirées du fonds Naville de la Bibliothèque de l'Institut, elle est extrêmement imparfaite, puisqu'elle se compose de brouillons, souvent dénaturés, sinon dans le fond, du moins dans la forme et le détail; elle reste pourtant extrêmement précieuse, car elle porte sur deux points fondamentaux de leur doctrine : 1» sur les principes, 20 sur la nature du raisonnement.

De Tracy, déclare M. de Biran. avait été d'abord tout près du véritable commencement, lorsqu'il avait dit que le jugement et toutes les opérations intellectuelles commencent avec la motilité; mais dès les Éléments d'Idéologie, il retombait dans l'erreur de Condillac qui les considérait comme des sensations transformées, et cette déviation du véritable principe était devenue inévitable, selon M. de Biran. par une confusion commise dans ses premiers Mémoires.

En effet, si de Tracy fondait sur la sensation de mouvement l'origine de la comiaissance des choses et des diverses opérations intellectuelles, il admettait pourtant que la statue de Condillac, dès qu'elle éprouve une sensation, a le sentiment de son existence absolue et de ses modes, qu'on ne peut pas sentir une sensation sans savoir qu'on la sent. Toutefois, le jugement d'existence personnelle est le seul que puisse posséder la statue, car les sensations simultanées que la statue éprouve lui apparaîtront une dans leur confusion, tant qu'elle n'aura pas appris à les distinguer en les rapportant à leur cause objective. La position de Biran en face de celle de Tracy, est dès lors bien nette. Pour lui, le jugement d'existence personnelle, comme le jugement de l'existence des choses, est inséparable du sentiment de l'action de la volonté sur nos muscles. La sensation est un état, non un acte, c'est-à-dire un jugement.

Telle qu'elle est présentée dans les Mémoires, la doctrine de de Tracy faisait donc appel à deux éléments hétérogènes. Un esprit aussi rigoureux que l'auteur de la Logique ne pouvait rester placé à ce point de vue. Il reconnaît expressément, dans les chapitres VII et VIII de Vidéo-

'^EEESPONDAiî^CE DE TRACY ET iLA.I2sE DE BIEAN XXXIX

logie, qu'il a commis autrefois une erreur. Si le moi perçoit ses propres modifications affectives, pourquoi n'aurait-il pas conscience de leur cessation ou de leur changement ? Pourquoi ne distinguerait-il pas dès lors leurs modes successifs ou simultanés ? Eprouver rme sensation agréable n'est-ce pas la juger telle ? Et n'est-ce pas, dès lors, quand elle vient à manquer, mais qu'elle se représente à la mémoire, la désirer ? On peut donc dire que le jugement et la volonté coïncident avec la première sensation en l'absence de tout élément moteur.

Lorsque la sensation du mouvement se produira, elle ne sera qu'un nouveau mode de la sensibilité; on sent son mouvement comme on sent une odeur. Il n'y a pas lieu d'en faire un principe hétérogène au premier. De Tracy, dans sa nouvelle doctrine, revint donc à la théorie de la sensation transformée.

Une autre raison, en dehors du manque dhomogénéité de sa première doctrine, qui le détermma à en changer rorieiitation, c'est qu'il crut y apercevoir une contradiction, une impossibiUté manifeste. Les corps, avait-il dit, nous manifestent leur existence par la résistance qu'offre leur inertie à l'effort que nous faisons pour les mouvoir. La résistance ne peut donc être conçue sans le mouvement volontah-e. Mais la volonté du mouvement suppose la connaissance du mouvement. Pour sortir du cercle, il fallait admettre que l'exécution des mouvements involontahes suffit pour nous apprendre l'existence des corps. De Trac}^ recomiaît dans les Eléments '-V Idéologie, qu'un hasard quelconque a pu nous faire faire un mouvement. Une doulem' peut nous faire reth'er notre bras. De tels mouvements, remarque de Tracy, ne sont d'ailleurs pas réellement involontaires, car il n'y a pas de différence de nature entre le désir

et la volonté. Que le désir soit aveugle ou éclairé, cela ne change rien à sa nature. Ainsi le désir a pu faire naître le mouvement, et ce mouvement s'est heurté à une résistance. La théorie ainsi construite échappe à la contradiction et de Tracy déclare qu'elle lui a permis d'édifier une logique parfaitement conséquente.

Ainsi, après s'être placé au point de vue de la réflexion, c'est-à-dire de la vraie méthode psychologique, telle qu'elle fut pratiquée par Locke, de Tracy retombe dans les procédés conventionnels de Condillac, et ne pouvant trouver le principe de la connaissance dans la conscience, il le chercha, en dehors d'elle, dans le jeu des organes.

L'erreur première de ce philosophe, remarque M. de Biran, c'est d'avoir cru qu'il ne pouvait y avoir de sensation sans conscience de soi. Les états affectifs purs lui apparaissent comme des abstractions, et plutôt que d'admettre l'existence réelle de tels faits, il suppose en dehors de la sensation une vertu sentante, une substance qui a la propriété de sentir. Inconséquence étrange dans une philosophie sensualiste ! On dirait que pour lui la sensation d'odeur de rose réveille, dans la statue, la conscience endormie, le sentiment obscur qu'elle avait d'elle-même et qui serait en quelque sorte inné. Les rationalistes comme Descartes et Leibnitz n'expliquent pas davantage l'origine du sentiment de personnalité, mais du moins ils évitent la contradiction puisqu'ils admettent des idées innées ; la conscience de soi, qui est le caractère essentiel de la pensée pour Descartes, peut donc être sans contradiction, sinon en vérité, considérée comme innée. La statue de Condillac n'existe pas pour elle-même mais seulement pour un spectateur extérieur ; et les sensations qu'elle éprouve successivement ne sont que les modes de son devenir, non de sa

CORRESPONDANCE DE TRACY ET MAINE DE BIRAN XLl

conscience. Pour M. de Biran, les sensations pures existent, elles constituent un mode d'existence impersonnelle; elles ne donnent naissance à aucun jugement, à aucune connaissance, quelle qu'elle soit; la comparaison, la mémoire proprement dite, c'est-à-dire la connaissance du passé n'en peuvent donc naître.

La seconde erreur de de Tracy c'est d'avoir supposé que le désir pouvait donner naissance à la sensation de mouvement. La sensation de mouvement, il serait plus exact de dire d'action motrice, est liée à la sensation de résistance, mais il ne peut y avoir de résistance proprement dite qu'à un mouvement voulu. On ne peut identifier le mouvement libre avec les mouvements instinctifs de l'enfant : c'est bien ce que de Tracy avait admis dans son premier Mémoire ; ce qui a vicié sur ce point sa doctrine, c'est l'erreur qu'il a commise sur l'origine du jugement d'existence personnelle.

Biran ne se borne pas à critiquer les idées de son ami, il lui oppose les siennes, en le suppliant de lui en montrer le point faible. Il ne fait que résumer la thèse soutenue dans le Mémoire sur la Décomposition de la Pensée, sur la distinction de l'afifectibilité et de la motilité, reliée elle-même à la distinction aperçue par Bichat de deux vies, la vie organique et la vie animale. La première a son principe dans le jeu des organes, le cerveau n'y a pas d'initiative, mais intervient par sympathie; la seconde dérive de l'action d'une force hyperorganique, la volonté à laquelle le cerveau lui-même sert d'instrument. La première lueur de la conscience coïncide avec les premiers mouvements volontaires. On sait comment Biran est sorti du cercle oii de Tracy resta enfermé. Ce n'est pas par la logique. Le raisonnement ne peut tirer des prémisses que ce qu'elles contiennent. De l'instinct ou

XLII COERESPONDANCE DE JVL4.rN'E DE BIRAN

du désir, sans conscience, on ne fera jamais sortir la volonté. Le passage de l'inconscient au conscient se fait par l'apparition d'un élément nouveau, par un saut. L'enfant crie d'abord parce qu'il souffre, puis à force de crier, ses cordes vocales acquièrent une consistance, une fermeté qui oppose une résistance, croissante avec l'âge, à l'action irradiée d'un centre unique. C'est à ce moment que l'enfant prend conscience de Faction par laquelle il s'efforce de la vaincre : l'éclair jaillit soudain à la rencontre de ces deux courants qui dérivent l'un de la volonté, l'autre des muscles.

« Pour saisir, dit M. de Biran, les circonstances de la transformation dont il s'agit, j'ai cru nécessaire de recourir à des signes tirés de la physiologie ; notre langue idéologique ne peut exprimer que des états pour ainsi dire absolus, des idées fixées et plus ou moins déterminées d'après notre expérience réfléchie. Mais lorsqu'il faut peindre les nuances intermédiaires, et pour ainsi dire les fluxions d'un état, d'une opération à une autre, les termes sont en défaut, nous nous trouvons embarrassés dans les passages, les limites, et l'expression de la loi de continuité qui règle les modes successifs de notre existence, manquant à nos formules, échappe aussi à notre pensée. Qui donnera à l'idéologie une sorte d'algorithme différentiel ? »

Paroles significatives, qui éclairent d'une vive lumière la conception que se fait M. de Biran de la vie intérieure, paroles prophétiques qui annoncent la conception de W. James et de M. Bergson. De Tvacj a tort de se réclamer de la logique; non erat hic lociis. La logique pure, c'est l'identité verbale et la stagnation. La conception que se fait Biran de la conscience s'accorde avec celle qu'il se fera de l'imagination créatrice et de l'ac-

COEEESPOXDA^'CE DE TEACY ET IVIAENE DE BIEAX XEin

tivité ratiomielle, telle qu'elle se manifeste dans le raisoïinement.

Ainsi, l'aperception de Texistence personnelle, comme la perception d'une réalité extériem-e, est inséparable de l'action volontaire. M. de Biran rétablit sur un autre plan d'homogénéité les principes de la connaissance. Le moi s'apparaît comme un et identique à lui-même. Or, ces deux caractères essentiels du moi ne s'expliquent pas si on le conçoit, avec de Tracy et Cabanis, comme l'ensemble des parties sentantes; son unité s "évaporerait bientôt dans le flux des sensations organiques. C'est l'ensemble des parties qui obéissent à la même volonté. Il déborde dès lors la vie organique, et s'explique par un principe spirituel qui domine la vie cérébrale ellemême. Le sentiment de son identité est inséparable du mode permanent de l'activité volontaii-e tel qu'il se manifeste dans l'effort. Il ne réside pas plus dans le consensus des sensations organiques que dans l'aperception d'une substance. Nous nous retrouvons le même dans les manifestations successives de cette force singulière, ^ui juris, qu'est la volonté. On ne peut expliquer autrement la mémoire et l'idée de temps qui en est inséparable. Nous retrouvons le moi passé dans le moi présent : c'est le seul terme permanent auquel nous puissions rapporter la succession de nos actes, et qui nous permette de les rattacher à la même durée.

Il est clair que de ce point de vue découle une conception de la grammaire bien différente de celle qu'admet de Tracy. « S'il est vrai, dit M. de Biran, que toutes nos facultés ne soient que différentes manières de sentir ou d'être affecté, on voit s'évanouir la différence entre le langage affectif et l'énonciatif, comme entre les facultés passives et actives. L'interjection renferme en elle une

proposition complète; le verbe ne comprend plus l'idée d'action qui est bien réellement inséparable de celle d'existence personnelle dans un temps, mais tout adjectif devenant un attribut complet par sa réunion intime ou sa juxtaposition au mot « étant » constitue un verbe : tout cela résultant de vos principes d'idéologie comme autant de conséquences nécessaires, il faut de toute nécessité vous accorder les unes si l'on vous passe les autres. »

De Tracy reconnaît dans deux lettres que nous avons conservées, mais qui font allusion à d'autres qui sont probablement perdues, que la doctrine de M. de Biran sur les principes est cohérente et claire. Il déclare même, en quoi il se trompe, qu'il est beaucoup moins éloigné de lui qu'il ne l'avait cru d'abord. Il s'était imaginé que M. de Biran expliquait le sentiment de l'identité persormelle par l'idée abstraite de substance, conception que celui-ci avait toujours énergiquement combattue, que ce soit la conception expressément javouée et d'ailleurs conséquente à leurs principes de Descartes et de Leibnitz, que ce soit celle sous -entendue, implicitement admise, mais contradictoire de Locke et de Condillac. I^c sentiment de l'identité est lié à un fait concret, l'effort musculaire. Le substratum dont parle M. de Biran n'est pas une substance, mais l'aspect permanent du mode, fondamental de l'existence personnelle, qui n'est autre qu'une sensation. De Tracy se refuse à considérer ce mode comme constant. La force d'où il dérive ne peut selon lui résulter comme les autres sensations que de notre organisation. Cette force vive, c'est la sensibilité qui sent passivement et activement. Parmi ses sensations, l'être existant a la sensation du mouvement qu'il fait opérer à ses appendices. D'où vient dès lors.

le sentiment de l'identité du moi ? Il vient exclusivement de la mémoire. C'est un fait qu'après avoir éprouvé une sensation, je me souviens de l'avoir éprouvée et que je prolonge mon existence dans le passé par la mémoire, comme dans l'avenir par le désir. Ainsi se compose l'idée des moments successifs de mon existence ; c'est d'une manière analogue que nous concevons l'identité des choses dans l'espace.

De Tracy résume ainsi sa doctrine.

« Actuellement il me paraît :

« 10 Que notre existence ne consiste ^^oiir nous que dans €6 que nous sentons, qu'elle n'est composée que de ses modes, et qu'elle consiste tout entière dans la réunion de tous ses modes, que par conséquent, dès que nous sentons un mode quelconque de cette existence, nous sentons cette existence même.

« 20 Que puisque les actes simples de la sensibilité sont sentis, on peut s'en ressouvenir; que puisqu'ils paraissent agréables ou douloureux, ils donnent action au jugement; car c'est là un jugement que nous en portons ; que, puisqu'on en porte un jugement, ils font naître le désir de les éprouver ou de les éviter, et qu'ainsi ils mettent en activité mémoire, jugement et volonté.

« 30 Qu'à la vérité, nous sommes encore dans le pur idéalisme; nous ne connaissons encore que notre vertu sentante, nous ne la connaissons encore par opposition à rien, mais nous la connaissons par conscience, nous la sentons et nous pourrions ainsi combiner tous ses modes jusqu'à la plus extrême complication, d'après leurs rapports entre eux, sans que, comme Berkeley l'avoue, il y eût la moindre différence entre ce monde idéal et notre monde réel.

«40 Que l'action sentie d'une force contre une résistance

XLVI COERESPOXDANCE DE IVIAINE DE BIRA^T

vient nous apprendre non pas le sentiment de cette force existante en nous, ni par conséquent l'existence de nous qui sentons et voulons, mais l'existence de ce qui nous résiste. »

Ainsi, pour De Tracy, si nous avons besoin d'un mode relatif pour connaître autre chose que nous, nous n'avons pas besoin d"autre chose que d'un mode absolu pour connaître le moi, puisque c'est connaître une chose que d'en connaître un mode, et il ajoute qu'il ose croii'e que quand M. de Biran « croit sentir que des affections simples ont lieu sans qu'il s'y joigne un sentiment de personnalité, c'est que, sans qu'il s'en aperçoive, il fait consister le sentiment de personnalité à se sentir soi et un être distinct et séparé de toute autre chose. » Il n'a pas compris la différence fondamentale qui sépare ce^^ deux ordres de faits. Il a confondu le sentiment de la vie générale ou impersonnelle avec le sentiment du moi. Moi s'oppose nécessairement à non-moi; le sentiment dû moi est donc essentiellement relatif. Il n'y a pas de personnalité sans conscience et toute conscience suppose la distinction du moi et du non-moi. C'est cette conception du moi qui détermine la position originale de M. de Biran dans la philosophie française. Je ne puis dire moi que si je m'oppose à l'univers ; il a donné une interprétation nouvelle du « roseau pensant » de Pascal.

De Tracy se trouve naturellement placé comme Descartes, après le Cogifo, au point de vue de l'idéalisme. L'être sentant existerait pour lui avant de se heurter à une résistance ; le sentiment de son existence est indépendant de celui des choses et il pourrait supposer qu'elles n'existent pas sans cesser pour cela d'admettre que lui qui sent, en tant qu'il sent, existe. Il n'en

est pas ainsi pour M. de Biran, et le doute ne peut pas plus porter pour lui sur l'existence des choses que sur la sienne prox)re, puisqu'il ne se connaît lui-même que dans son opposition à une réalité étrangère. En maints endroits de ses écrits, M. de Biran oppose sa pensée à celle de Berkeley dont de Tracy avoue se rapprocher.

Cette opposition fondamentale des deux philosophies se retrouve dans la deuxième partie de la correspondance qui porte sur la nature du raisonnement, c'est-à-dire sur la logique.

De Tracy oppose sa logique à celle de Condillac dont il est, dit-il, l'élève, non le disciple, mais il s'accorde avec lui dans les critiques qu'il adresse à la logique d'Aristote.

Aristote a réduit le raisonnement au syllogisme. Il distingue dans le syllogisme un grand terme et un petit terme, et prétend montrer que ces deux termes sont égaux entre eux i^arce qu'ils sont égaux à un troisième. Pourquoi dès lors les appelle-t-il grand et petit? cela est contradictoire. Si sa théorie ne rend pas compte de la conclusion du syllogisme, elle n'explique pas davantage les prémisses. Voyant que les idées générales comprennent les idées particulières dans leur extension, il a cru que les premières sont la base de nos connaissances et la source de toute vérité et de toute certitude. Mais il n'explique pas ce qui constitue la vérité des prémisses, puisque dans un jugement il n'y a pas de troisième terme. En réalité, dans tout jugement, les deux idées comparées sont nécessairement égales en extension. L'attribut n'en a pas d'autre que celle du sujet. Si on

envisage ces idées non plus sous le rapport de l'extension mais de la compréhension, c'est l'idée particulière qui renferme toujours l'idée la plus générale.

Pour Condillac, le raisonnement n'étant qu'mie suite de jugements, c'est la répétition du même acte et non pas une opération distincte de celle de juger. Or, tous nos jugements sont des espèces d'équations algébriques ; nos raisonnements sont donc des suites d'équations. Les deux idées comparées dans une équation et dans un jugement ju.ste sont identiques, sinon totalement, du moins partiellement. Le syllogisme n'est donc que la forme du raisonnement, non le raisonnement, luimême. Sous l'appareil des prémisses et de la conclusion il n'y a que le mécanisme parfait de l'identité. Toute la force de la démonstration est dans l'identité. Tout raisonnement part de quelques données et cherche à en tirer des propositions inconnues. Pour cela, il ne faut que poser des équations en nombre égal à celui des inconnues et, par des traductions successives, sans quitter l'évidence sensible, donner des formes diverses à la même idée, de façon à ramener le complexe au simple et dégager les inconnues. Il ne faut donc pas dire que le petit terme est compris dans l'extension du grand» puisque l'un est identique à l'autre. Quand on raisonne sur des nombres, l'identité est plus visible, elle se nomme alors égalité; elle n'en existe pas moins quand on raisonne sur les autres espèces d'idées : l'esprit va toujours du même au même. L'inconnu est évidemment distinct du connu, dans l'esprit, tant qu'il ne lui est pas identifié, mais il lui est identique dans les choses. C'est ce qui explique que toutes les propositions identiques ne sont pas des propositions frivoles. Quand j dis 6 = 6 j'énonce une proposition frivole. Il n'en est pas de même

pour Tenfant qui découvre que 4+2=6. D'une manière générale, pour une intelligence infinie qui embrasserait d'un seul regard toute la série des équations, il n'y aurait nul progrès. Il n'en est pas ainsi pour une intelligence finie comme la nôtre qui s'exerce dans la durée et parcourt d'une marche plus ou moins rapide toute une série d'équations partielles. Laromiguière reprendra les idées de Condillac et ne verra pas de contradiction à soutenir que, dans le raisonnement, l'esprit passe de Videm incognitum, à Videm cognitum.

De Tracy s'accorde avec Condillac sur deux points, comme le fait remarquer M. de Biran à son correspondant qui lui avait affirmé, au risque de se contredire, d'une lettre à l'autre, que sa logique ne s'accordait pas plus avec celle de Condillac qu'avec celle d'Aristote.

Comme Condillac, il admet que le raisomiement doit commencer par le terme ou l'idée particulière la plus complexe et non par l'idée générale qui n'offre aucune prise à l'analyse et même aucun motif à l'examen, puisqu'elle se pose comme vraie. Par conséquent, sa théorie se fonde également sur le grand principe de l'analyse. En second lieu, les deux théories n'admettent qu'une seule sorte de raisonnement, qu'il s'agisse de comparer les idées entre elles, ou les idées aux faits. Dans les deux cas, il ne s'agit que de tirer du sujet, qui est une idée particulière, les éléments qu'il contient.

De Tracy ne conteste pas ces points de ressemblance, mais il n'en prétend pas moins qu'il existe entre sa théorie et celle de Condillac des différences fondamentales. Tout raisonnement ne se réduit pas pour lui à une suite d'équations.

Tout raisonnement mathématique n'est au contraire qu'une forme spéciale de raisonnement. Dans l'équation.

t. CORRESPONDANŒ DE MAIKE DE BIRAI*

l'attribut exprime Fégalité d'une certaine quantité à «ne •utre; dans les autres sortes de raisonnement, il énonce qu'une certaine qualité est contenue dans im sujet. Le rapport de contenant à contenu n'est pas un rapport d'égalité. Si je dis qu'un arbre est beau, cela ne signifie pas que l'idée de beauté est égale à celle de l'arbre. Même dans ces jugements qu'on nomme équations, l'idesntité n'existe pas entre les deux membres, puisqu'ils sont exprimés en termes difiérents, ce qui implique que leurs idées n'ont pas été formées de la même manière. Be'l^aey va plus loin encore. Il n'accorde pas l'identité des termes dans l'expression x—x, car, dit-il, s'il est vrai que le prédicat marque non l'être, mais la manière d'être, quand }e dis que x prédicat est identique à x sujet, j'énonce une certaine qualité d'rc entre beaucoup d^autres qiui appartiennent à ce sujet. Enfin, a^ux yeux de de Tracy, Cîondillac n'évite pas la difficulté en déclarant que l'identité de l'attribut au sujet est une identité partielle. L'identité est complète ou elle n'est pas. Identité partielle signifie donc une identité complète qui n'est pas complète. Quand Condillac dit que l'inconnu est identique au cormu, il affirme au fond cette propriété contradictoire que le néant a l'être ; car ce qui n'est pais objet de sensation présente est un pur néant.

Pour de Tracy, le raisonnement ne consiste pas dans une série d'identités. Chaque fois qu'on porte un jugement d'une idée, c'est un élément de plus qu'cai y fait entrer en le lui attribuant. C'est ainsi qu'une idée simple devient complexe. « Quand je veux voir si l'or est fusible, il faut que je me procure des impressions dont je puisse conclure que je dois ajouter à l'idée de l'or celle de fusible, la lui attribuer, et puis je lui attribuerai celle de pouvoir être converti en monnaies et bijoux. » L'acte

de juger, et par suite de raisonner, consiste à le voir explicitement, et ce jugement sera vrai, si elle y était implicitement contenue. A la distinction du connu et de l'inconnu, de Tracy substitue celle de l'explicite et de Fimplicite, comme au jugement d'identité le jugement de compréhension, c'est-à-dire du contenant au contenu.

Dans les objections que M. de Biran adresse à de Tracy, il faut distinguer celles qui portent contre sa conception particulière de la logique, et celles qui visent la doctrine qui lui est commune avec Condillae.

L'objection que fait de Tracy à Condillae, à savoir que l'inconnu étant un néant ne peut être identique au connu, se retourne contre lui. Puisqu'il n'admet pas l'existence objective des idées, quel sens peut avoir cette appréciation que le sujet renferme implicitement des qualités que l'esprit découvrira plus tard et affirmera explicitement lui appartenir? Des qualités implicites, tant qu'elles ne sont pas connues, c'est-à-dire n'existent pas explicitement dans notre esprit, sont comme si elles n'étaient pas, sont un pur néant. « Mais, vous-même, monsieur, lui écrit M. de Biran, quand vous dites que les idées sont comprises les unes dans les autres comme de petites boîtes dans une plus grande ou comme des tuyaux de lunette qui s'allongent successivement, et qu'ainsi le dernier attribut est renfermé dans le sujet, n'entendez-vous pas aussi qu'il y a des idées inconnues renfermées dans Tine connue ? Or, une idée inconnue à celui qui pense n'existe réellement pas ; c'est un être de raison, et si l'on ne peut pas dire exactement que ce qui n'existe pas encore est identique à une chose connue, peut-on dire plus exactement qu'il soit compris ou renfermé dans cette chose même ? »

L'erreur de de Tracy réside dans sa conception du

LIT CORKESPONDAKCE DE îklAINE DE BIRAN

jugement. Il n"èst pas vrai, dit M, deBiran, qu'un jugement quelconque consiste à voir une qualité dans un sujet et, par suite, soit uniquement une analyse de celui-ci. L'esprit peut lier deux notions hétérogènes entre lesquelles il aperçoit, en vertu même de son action, des relations qui ne sont contenues dans aucune d'elles. Quand je dis qu'une chose est égale ou inégale à une autre, cet attribut n'est pas contenu dans le sujet, pas plus que lorsque j'affirme qu'une chose est cause d'une autre. L'esprit établit entre ces idées des relations synthétiques. L'erreur de de Tracy vient de ce qu'il a mé- 1| connu la signification du verbe. Une qualité d'une chose ne devient un prédicat de cette chose que lorsque l'esprit, l'ayant reconnu comme tel, le lui attribue. Par le jugement, je pose que cette qualité appartient réellement à une chose, soit comme mode, soit comme effet, soit sous un autre rapport . « L'erreur de M. de Tracy est de confondre sans cesse les modifications simples, considérées dans les objets avec l'acte de l'esprit qui attribue réellement ces modifications à leur sujet individuel ou qui juge qu'elles font partie de ce sujet. Or, le verbe n'exprime pas la simple qualité comme attribut, mais bien l'acte de l'esprit comme attributif ou attribuant, et il faut toujours distinguer cet acte de la quaUté exprimée par le simple adjectif. »

S'il y a plusieurs sortes de jugements, il y a nécessairement plusieurs sortes de raisonnements. Sans doute, une fois que l'esprit est en possession des idées et des jugements qui composent ces raisonnements, on peut présenter ceux-ci sous la forme soit d'un syllogisme, soit d'une série d'équations, soit sous la forme unilinéaire qu'emploie de Tracy. On peut déduire d'un sujet, par un sentiment continu d'évidences successives, le fil d'at-

tributs et d'attributs d'attributs, qui en dérivent. « Donnez-moi, disait de Tracy à Biran, l'exemple que vous voudrez et je me charge de lui appliquer cette forme de raisonnement. » Mais ce n'est là qu'une identité artificielle, de pure convention, qvii dissimule le véritable mouvement de l'esprit qui raisonne. Le mot raisonnement a l'inconvénient de désigner deux choses très différentes : d'une part, une fonction de l'esprit, et, d'autre part, le résultat de son exercice. La fonction varie avec lanatvire des idées qu'elle relie. « Malgré tous les efforts pour réduire tous les cas et toutes les opérations du raisonnement à un seul principe, à une même forme logique, il n'en est pas moins vrai que c'est à des opérations intellectuelles réellement diverses que doivent être rapportées : 1° la formation spontanée de nos premières idées sensibles; 20 la recomposition régulière de ces idées par autant de jugements abstraits; 3^ la formation actuelle des idées secondaires et simultanées avec les jugements intuitifs qui sont proprement synthétiques; 4° la déduction de ces idées déjà formées antérieurement, où la mémoire, le rappel des signes remplit l'office que remplissait l'imagination ou le souvenir des sensations dans les idées sensibles. »

Par le premier mode de composition, l'idée s'organise selon les lois de la sensibilité et de l'imagination et à notre insu. Par le second, l'esprit fait un retour sur ses premières idées qui sont naturellement obscures et confuses et prend conscience de leur génération par une analyse et une synthèse. Ce cas rentre dans celui décrit par de Tracy. Ce mode de raisonnement porte sur ce que Bh^an appelle les vérités conditionnelles ; la conclusion sera vraie si les prémisses le sont, mais il y a peu de chance pour qu'elles le soient puisqu'elles

dérivent de l'analyse d'une idée formée spontanément, d'après les lois de l'imagination. Il en est tout autrement de la seconde catégorie d'idées créées de toutes pièces par l'activité créatrice ou réflexive de l'esprit, et qui étaient totalement inexistantes avant cette opération, comme il arrive dans les raisonnements mathématiques et psychologiques qui se composent d'une chaîne de jugements intuitifs. Il y a un troisième cas qui se produit : entre des idées déjà formées, l'esprit peut apercevoir des rapports nouveaux : c'est ce que Locke avait justement remarqué. On peut avoir les idées de triangle et d'angle droit, sans voir que les trois angles du triangle sont égaux à deux droits. On peut avoir l'idée de la chute des corps à la surface de la terre et l'idée du mouvement des planètes autour du soleil, sans apercevoir que ce sont deux effets analogues d'une même cause.

Si l'on veut comprendre ce qui constitue l'âme du raisonnement, il ne faut pas prendre comme exemple une équation dont les termes sont posés. Le vrai raisonnement consiste dans toutes les opérations qui aboutissent à poser l'équation. Biran a indiqué ces opérations, variables selon la nature des idées, mais dans toutes, il y a une orientation de l'esprit vers un certain but : le rapport à découvrir ; il y a ensuite le choix des moyens qui conduiront au but. Tantôt, on trouvera ce moyen par la loi de l'association des idées, par analogie ou contiguïté, l'imagination et l'habitude remplacent alors l'entendement; tantôt l'imagination créatrice intervient, l'esprit procède par sauts, par saillies, c'est ce qui arrive dans les découvertes scientifiques; tantôts c'est la mémoire intellectuelle et la réflexion qui nous apportent les idées intermédiaires. Le lien ou le fil qui jelie les idées intermédiaires est plus ou moins serré selon

lea cas ; l'esprit procède tantôt mécamiquement, tantôt par tâtonnement, tantôt par hypothèse, tantôt par réflexion. Le raisonnement est la méthode générale que suit l'esprit dans la recherche de la. vérité, mais il varie avec la nature des idées sur lesquelles il porte. Dans les. sciences de fait, l'esprit se livre à une série d'opérations, distinctes pour observer, classer, induire, expliquer les faits : ce sont là autant de moments successifs du raisonnement. M. de Biran indique clairement ces idées qu'il avait exposées, quelques années auparavant, dans le Mémoire sur la Décomposition de la Pensée.

« Les transformations successives par lesquelles s'effectua la liaison des jugements ne sont point déterminées, au hasard; il y a toujours un but présent ou éloigné que l'intelligence ne perd point de vue, vers lequel l'attention est fixée et c'est cette idée permanente d'un certain but ou terme final à atteindre qui règle le choix des moyens, l'emploi des signes ou les. formes de déduction les plus, propres à l'atteindre^^ avec certitude et célérité. C'est ce choix, cette comparaison continuelle des moyens au but qui caractérise surtout la faculté de raisonnement. Là est le complément ou le plus haut exercice de l'activité intellectuelle : la suite des jugements liés est le résultat, non la puissance.

« La mémoire se charge bien de fournir avec chaque terme sa valeur analytique, mais le choix des éléments,, la disposition ou l'ordre à domaei? à. leur collection partielle, pour que la série des jugements converge d'une manière plus directe vers la fin,, suppose toujours un travail réfléchi qui se fonde sur les facultés du rappel et que les habitudes abrègent ou faciliteni;,. mais qui ne peut non plus leur être exelifâivement attribué. Quelquefois pourtant^ et lorsqu'il s'agit surtout de déductions

LVI CORRESPOXDAÎiîCE DE MAINE DE BIEAN-

toutes nouvelles, le choix des moyens intermédiaires ou de l'espèce de transformation à adopter, parmi plusieurs qui sont également possibles, se fonde sur des comparaisons si rapides, sur une sorte de tact si prompt, sur de^ analogies si justes, que la réflexion semble s'identifier avec l'imagination et prendre comme elle un caractère de spontanéité. »

M. de Biran poursuivra ses réflexions sur la nature du raisonnement ; ce sera, à maintes reprises, le sujet de sediscussions avec Ampère, Dans VEssai sur les fondement de la Psychologie, il s'expliquera avec une grande préci sion sur ce point. Mais nous saisissons, dans les objections qu'il adresse à de Tracy, le germe de ses idées. La logique d'Aristote, de Condillac, de de Tracy repose sur une idée conventionnelle et toute verbale; ce n'est pas la logique vivante de l'esprit qui recherche et découvre la vérité. Celle-ci est inséparable de l'activité de l'esprit qui tend son effort vers un but déterminé et y parvient par le choix des moyens appropriés. Raisonner, ce n'est pas tourner dans un cercle d'identités verbales, mais avancer dans la connaissance des choses; c'est la tension énergique de l'esprit vers un but proposé. La science est une chaîne solide d'idées et de jugements que l'esprit substitue à la multitude confuse de ses représentations sensibles; c'est une création de l'esprit, non arbitraire sans doute, car elle ne supposerait pas plus d'effort dans ce cas que le rêve, mais une traduction méthodique des données des sens dans le langage des idées.

On n'a pas expliqué la théorie biranienne du raisonne ment quand on se borne à distinguer deux sortes de raisonnement, le syllogisme qui porte sur les vérités conditionnelles, et le raisonnement mathématique ou psychologique qui porte sur des vérités absolues ; car on consi-

COERESPOKDAXCE DE TEACY ET MAINE DE BIRAX LVII

dère alors dans le raisonnement, selon le mot déjà cité de Biran, le résultat non la puissance. On n'explique pas en quoi consiste l'acte de raisonner; on ne le résout pas dans ses éléments, choix de la fin, choix des moyens, et les différentes opérations que celui-ci, selon les cas, c'est-à-dire les différents degrés de tension de l'esprit, suppose. Le raisonnement est de même nature que la volonté, et par conséquent que le fait primitif ; c'est une synthèse, non une analyse, une création, non une tautologie. Cette création atteint ses formes les plus parfaites dans les déductions mathématiques et psychologiques, qui sont une chaîne de jugements intuitifs.

vn

A quelle époque Biran connut-il Ampère et dans quelles circonstances ? Nous ne le savons pas exactement. La lettre la plus ancienne que nous possédions est datée du 11 octobre 1805. Elle fait allusion à des changements qui se seraient produits dans la doctrine de M. de Biran, à la suite de réflexions qu'Ampère lui avait suggérée. C'est probablement au cours du séjour qu'il fit à Paris en 1805, après le couronnement de son Mémoire sur la Décomposition de la Pensée qu'il le rencontra. De Gérando servit d'intermédiaire. Ampère avait eu l'intention de prendre part au concours, mais il n'eut pas le temps d'achever son mémoire dont il reste de nombreux fragments. Le sujet, sur lequel ils avaient l'un et l'autre médité, était un terrain commun de discussion, et c'est probablement aux conversations philosophiques qu'ils eurent à cette occasion qu'Ampère fait allusion dans sa lettre du 14 octobre. Ils se connaissaient depuis quelques mois seulement, ce qui explique le ton plus respectueux qu'amical de la lettre; il devait très vite s'attendrir et devenir l'accent de la plus franche et cordiale amitié.

Us n^étaient pas seulement unis par l'amour de la psychologie, mais la communauté de culture et de goûts. Biran avait toujours manifesté du goût pour les mathématiques et la physique; il était aussi apte à comprendre les travaux scientifiques d'Ampère que celui-ci à s'intéresser aux travaux psychologiques. Mais ils avaient en outre un fond commun de sensibiUté. L'un et l'autre avaient eu le malheur de perdre, dès lea premières années de leur mariage, leur première fenrnie qu'ils adoraient. Nous savons que leur seconde femme fut également incapable de les comprendre; mais la seconde femme de M, de Biran, qu'il épousa dix ans après la mort de la première, aimait son mari et préféra souffrir de Féloignement oii il la tenait que d'entraver sa destinée. Le seconde femme d'Ampère, fut insupportable et, au bout de quelques mois de mariage, exigea son départ du foyer conjugal. Il y avait entre leurs caractères cette différence qu'Ampère, ;par distraction, commettait naturellement des maladresses dans la vie pratique, tandis que Maine de Biran avait l'usage du monde, du tact, des prévenances. L'expression, «le bon Ampère» dont se servent dans leurs lettres Cabanis et de Tracy, indique peut-être cette nuance d'étourderie et de naïveté.

L'amitié d'Ampère et de M. de Biran dura toute leur vie. Quand leur correspondance cessa, après l'installation de Biran à Paris, n'ayant plus de raison de s'écrire, ils se virent réguhèrement. Ampère était un des membres les plus fidèles de la Société philosophique, qui se réunissait ponctuellement chez M. de Biran.

La correspondance que nous publions ci-dessous a deux sources différentes : le fonds Naville de Genève et le fond Mayjonade. Barthélémy Saint-Hilaire demanda communication à Ernest Naville, en 1865, des lettres

LX COERESPONDA>X'E DE MAINE DE BIRAX

d'Ampère à M. de Biran qui étaient sa propriété ; celui-ci les envoya mais ne les revit jamais ; on ne sait ce qu'elles sont devenues. Barthélémy Saint-Hilaire les publia sous ce titre : la Philosophie des deux Ampères (1). La disparition du manuscrit est d'autant plus regrettable que certaines de ces lettres ne sont pas datées et contiennent des fautes d'impression. Les lettres de Biran à Ampère ont été communiquées par Ernest Naville à Alexis Bertrand, qui les publia dans la Revue de Métaphysique et de Morale (2). Nous publions ces lettres dans leur ordre probable d'apparition. Mais comme cette correspondance présente des lacunes considérables, il est souvent extrêmement difficile, sinon impossible, de saisir dans l'échange d'idées auquel ils se sont régulièrement livrés, pendant une dizaine d'années, mais surtout de 1805 à 1812, ce qui revient à chacun d'eux.

La classification des faits psychologiques

La question mise au concours, en l'an XI, par la classe (3) des Sciences morales et politiques, était formulée en ces termes : « Comment doit-on décomposer la faculté de penser, et quelles sont les facultés élémentaires qu'on doit y reconnaître. « Elle embrassait tout le champ de la psychologie et devait aboutir- à un projet de classification des facultés élémentaires de la pensée.

(\) La Philosophie des deux Ampères, par Barthélémy Saint-Hilaire, Didier et C'e in-18, 1870.

(2) Revue de Métaphysique et de Morale, juillet, septembre, novembre 1893.

(3) Oii: .. q i: c'îttecîafsefutsuppriméeetquecefutlaS^ classede rinstitul ((! .^ d'histoirn <'t do littérature ancienne), qui fut> chargée d'cxarain>:r .h Mémoires déposés sur ce sujet.

Le terme « classification «, appliqué à la pensée, pouvait même apparaître plus exact que le terme décomposition, qui semble assimiler la pensée à une réalité composée comme la matière. M. de Biran se sentit préparé par ses travaux sur l'influence de l'habitude à répondre à la question. En effet, Tétude de l'influence de l'habitude l'avait conduit à discerner dans la pensée des éléments passifs et des éléments actifs. Tandis que les sensations passives et les faits qui en dérivent sont émoussés par l'habitude, les opérations vraiment actives se précisent et se distinguent. Pour expliquer des effets aussi opposés, il avait été amené à reconnaître dans la pensée deux sortes d'éléments d'origine et de nature différente. Dans la première partie de son Mémoire sur la Décomposition de la Pensée, il sépare nettement ces deux éléments qu'il nomme affectivité et activité, et il s'applique à le retrouver dans Tétude de nos divers sens. Après cette étude analytique des sens, il reprenait dans une étude sj^nthétique les différentes opérations qu'il avait mises au jour : émotion, imagination, mémoire, raisonnement et aboutissait à un premier essai de classification. C'est ce que montrent les tableaux encore embarrassés et confus qui se trouvent adjoints à son travail. La question mise au concours par l'Académie de Berlin l'invitait encore à y réfléchir ; enfin, on peut dire que ce fut l'objet principal de sa correspondance avec Ampère, dont le génie se montre peut-être plus épris, en psychologie, de classification que d'explication. Le résultat de ces méditations devait être condensé dans V Essai sur les forulements de la Psychologie auquel il ne cesse de penser à partir de 1807. Ampère fait plus d'une fois allusion dans la dernière partie de sa correspondance À l'apparition de cet ouvrage qu'il considérait comme

ïiXlI COKEESPONDANCE DE MAINE DE BIKAN

devant être un événement mémorable dans l'Histoire de la philosophie.

Les trois premières lettres d'Ampère et les réponses de Biran, qu'a publiées M. Bertrand, portent sur les états psychologiques qui précèdent la naissance du moi, la distinction qu'il convient de faire entre le moi phénoménal et le moi nouménal, et la nature du sentiment du moi.

Ampère rallie M. de Biran à cette idée que de Gérando, un an auparavant, avait lui-même exprimée dans une de ses lettres, à savoir que la sensation du mouvement n'est pas primitive, comme le croyait de Tracy, mais suppose la perception d'un rapport entre le mobile et un point de repère. Toutefois, sur la sensation musculaire active, qui est la condition primordiale de notre sentiment du mouvement, une différence notable subsiste entre eux.

C'est Biran, Ampère le reconnaît lui-même, qui lui a expliqué la naissance du moi par le sentiment de l'effort, mais sur la manière de l'expliquer, ils sont en désaccord.

Ampère reproche à M. de Biran de confondre le sentiment de l'effort et la sensation musculah-e. Quand on meut son bras, on sent la sensation musculaire dans le bras, mais l'effort dans le cerveau. La sensation musculaire, qu'elle soit produite par une cause externe ou par la volonté, est toujours la même. Seulement, quand nous la produisons, il s'établit entre la sensation qu'on ressent immédiatement dans le cerveau et la sensation qui se produit hors de lui un rapport de causalité. La sensation d'effort résulte directement de l'action de la force hyperorganique sur le cerveau, la sensation musculaire, comme toutes les autres sensations, vient au cerveau par le nerf brachial.

Cette explication est très différente de celle d© Biran. Si l'action de la force hjrperorganique s'arrêtait au

CORRESPONDANCE d' AMPERE ET MAINE DE BtRAN LX3II

oerv^eau, elle ne serait pas consciente; il n'y aurait pas de rapport senti entre une cause et son effet. L'effort se sent au moment où il se heurte à une résistance. Le sens de l'effort se confond donc avec le sens musculaii'e actif . Il existe sans doute des sensations musculaires passives, mais ces sensations, le moi ne les rapporte pas à lui-même. Si la force hyperorganique agit seule contre l'inertie musculaire, la sensation qui en résulte est un fait sui generis, très différent de ce qu'il serait si l'impression musculaire était passive.

Ije sentiment de notre action motrice, d'où dM*ive notre idée de cause, ne consiste pas dans un rapport perçu entre deux sensations distinctes, une sensation cérébrale d'effort, et une sensation de contraction musculaire. Cette action est une et indivisible ; elle ne se produit qu'au moment de la contraction des muscles. U n'y a pas de succession ni d'intervalle de durée entre i'effort et la contraction; ils se produisent simultanément. Ce n'est qu'ensuite, par analyse, que nous distinguons les éléments du rapport. La conscience est essentiellement le sentiment d'un rapport, et ce rapport, loin d'être établi, comme le veut Ampère, entre des termes donnés antérieurement, ne peut en être séparé. Ampère, dit M. de Biran, raisonne d'après une hypothèse. D'après lui, les sensations sont ressenties là où se produit l'impression nerveuse qui les détermine ; l'effort et les sensations musculaires se présentent donc à nous comme distinctes, et l'esprit juge ensuite que l'une dépend de l'autre qui est en dehors d'elle. M. de Biran oppose à ce raisonnement, fondé sur une hypothèse, le fcénaoignage de la conscience. Ces différences de points de vue ont des conséquences importantes. Pour M. de Biran, nous percevons immédiatement dans son opposition à

notre action une réalité distincte de nous. Cette théorie de la perception immédiate sera vivement attaquée plus tard par Ampère.

Les textes que publie Barthélemy-Saint-Hilaire, après la lettre sur le « Sentiment de l'effort, » et qui ne sont pas datés, nous paraissent être d'une date plus éloignée, probablement 1808, et devoir être placés après cette lettre de 1807 où Ampère parle longuement du cours qu'il vient de faire à l'Athénée de Paris. Il semble bien qu'il fasse allusion à la réponse de M. de Biran à sa lettre, quand il dit : « J'ai beau relire votre grande lettre, j'y vois toujours que vous nommez perception l'union de l'autopsie avec l'intuition, » De même, la lettre qui suit et qui a été intitulée « Système actif et système scnsitif » fait allusion à des faits que l'éditeur me paraît avoir mal interprétés. « Venez, venez donc à Paris, avant que j'en parte pour ma tournée, sans quoi je ne pourrai connaître votre manuscrit ni vous faire aucune observation avant l'impression.

« Quant à l'état de mon âme, il est à peu près le même, mais moins insupportable. J'ai éprouvé quelque satisfaction à des recherches de psychologie et de mathématiques, mais le fond de mon existence n'a pas changé. «

Barthélemy-Saint-Hilaire prétend qu'il fait allusion dans cette lettre à la douleur que lui avait causée, deux ans auparavant, la mort de sa femme. Il situe donc la lettre à la fin de 1805. Le manuscrit dont parle Ampère serait, dans cette hypothèse, celui du Mémoire sur la Décomposition de la Pensée.

Si, comme nous le pensons, ces lettres sont de la fin de 1807, les ennuis auquels Ampère fait allusion auraient été provoqués par le désaccord violent qui s'était produit dans son ménage. Il s'était remarié

CORRESPONDANCE d'aMPERE ET MAINE DE BIRAN LXV

le 1er Q QÎi\, 1806 ; il apprit la naissance de sa fille le <i juillet 1807, alors qu'il vivait déjà séparé de sa femme, par le portier du ministère. Quant au manuscrit dont parle Ampère, ce serait probablement celui du Mémoire de Berlin. Biran avait d'abord eu l'intention d'accepter loffre de l'Académie de Berlin, de l'imprimer à ses frais; nous savons, par une lettre de de Tracy, qu'il avait demandé à celui-ci de le lire avant l'impression, de lui faire connaître son sentiment et de lui formuler des critiques. Il avait adressé la même prière à Ampère; c'est probablement à cette demande que répond la lettre de celui-ci. Ce ne sont là que des conjectures, mais fondées sur une interprétation plausible des faits auxquels il est fait allusion et d"autre part sur les idées qui s'y trouvent exposées. La distinction de l'autopsie et de la synthétopsie est, comme on en peut juger par les lettres qui .suivent, d une date postérieure. Il y a enfin un fait qui interdit, en tout cas, de la situer en 1805. Ampère dit qu'il va bientôt partir pour sa tournée. Il s'agit de ses tournées d'inspection. Or il n'a été nommé inspecteur général qu'en 1808.

Nous avons vu que l'accord de M. de Biran et d'Ampère sur un des points fondamentaux de leur doctrine était plus apparent que réel. Leur désaccord se manifesta plus clairement encore dans la leçon que fit Ampère à l'Athénée de Paris sur la psychologie. Cette leçon était la cinquième d'un cours, moitié mathématique, moitié métaphysique. De Tracy communiqua à Biran le canevas du cours. <( Comment, écrivait celui-ci à de Gérando, le 4 avril 1807, est-il possible de parler dételles choses en présence d'un tel public ? Quel défaut des sentiments de convenance ! Je suis extrêmement fâché, pour notre ami et pour la science même, qu'il eût fait

LXVI CORRESPO>iDANCE DE MAINE DE BIRAN

une entreprise aussi malheureuse. J'aurais dû le consoler, mais je n'ai pu m'empêcher de le gronder. Quant au fond des idées, vous pourrez juger vous-même, si vous lisez mon Mémoire de Berlin, combien nous sommes éloignés l'un de l'autre, quoique j'ose dire que nous étions rapprochés en certains points fondamentaux. »

Dans cette leçon, Ampère se proposait d'examiner et de classer les phénomènes que présente l'intelligence humaine à la fa^on d'un naturaliste. Partant de ce fait que l'homme agit et connaît, Ampère distinguait deux classes de phénomènes, ceux qu'il présente comme être agissant et comme être connaissant (les deux classes de phénomènes étant inséparables l'une de l'autre, comme l'a montré de Tracy dans un excellent passage de sa Logique, p. 9 et 10, auquel Ampère se réfère).

Dans l'homme agissant, Ampère distinguait des attraits et des répugnances qu'il nomme déterminations et actions. Dans l'homme connaissant : 1» des idées ; 2° des coordinations entre ces idées ; et il subdivisait ces quatre ordres en genres qui se correspondent. Dans le tableau

PHiiMiÈuE Classe

Système

intuitif

ou actuel

Sj'stème

comménio-

ratif

Système volontaire

Système créditif

Système intellectuel

Affections d'intuition

Affections de commémoration

Affections de croyance

Actions spontanées (l'intuition

Actions spontanées de commémoration

Actions volontaires

Actions spontanées de croyance

Actions intellectuelles

Deuxième Classe

Perceptions

Options

I Représentation s

I Jugements d'intuition ou d'évidence

Jugements de commémoration

Préordinations

Jugements de croyance

Conceptions

Combinai

sons

C ORRESFOXPAXCH; d'aMPÈF.E ET MAI^-E DE BIEAN LXVIT

ci-contre, les déterminations sont nommées affections.

Dans le développement de ses idées, nous relevons un passage important sur le souvenir qu'Ampère considère comme une connaissance immédiate du passé, et non comme le résultat d'une comparaison et d'une coordination.

Sans relever d'abord ce qu'il y a d'arbitraire dans lechoix des mots par lesquels Ampère désigne les différentes sortes de détermination et de connaissance, Biran critique, dans une lettre remarquable par sa netteté et. sa précision, le principe de cette nouvelle classification.

Quelque ancienne et générale que soit, en psychologie, la division des facultés de l'homme en deux systèmes,, l'entendement et la volonté, Biran se refuse à l'admettre. Il appelle exclusivement volonté la puissance de mouvoir et d'agir et la distingue radicalement du désir, de tout ce qui est passion ou affection dans l'être sensitif . Dès lors, comme il n'y a pas de perception distincte, ni de cormaissance proprement dite qui ne soit originairement liée à une action de la volonté, le système intellectuel ou cognitif se trouve absolument fondu dans celui de la volonté. ^Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut restituer à la volonté sa véritable nature. M. de Biran se refuse donc à ranger dans la même classe de phénomènes les affections sensitives et les mouvements instinctifs qui leur sont subordonnés d'une part, et les déterminations vraiment actives de la volonté d'autre part. S'il est vrai, comme l'a montré de Tracy, que l'action est souvent subordonnée à la passion, il n'en est pas toujours ainsi; en tout cas, l'action volontaire a son principe dans un exercice de la force h\^erorganique, absolument •indépendant de la sensibilité. Une simple observation

LXVIII CORRESPOXDAXCE DE MADCE DE BIEAN

le montre. Aux affections immédiates qui rendent "^ agréable le sentiment de la vie, s'oppose souvent un sentiment intellectuel de peine, comme aux affections organiques de dépression et de mélancolie, une satisfaction intérieure à se sentir dans cet état. Les deux classes fondamentales de faits psychologiques se réfèrent non à la division en système intellectuel et en système actif, mais en système actif et système affectif.

A une époque probablement très rapprochée, Ampère reprend sa classification et la greffe sur la division biranienne en deux systèmes. Dans chacun d'eux, il distingue les phénomènes primitifs, ou phénomènes générateurs, et les traces de ces phénomènes, ou phénomènes conservateurs. D'où la classification suivante, qu'Alexis Bertrand déclare inédite et qu'il publie pour la première fois, sans nous dire expressément où il l'a découverte.

riK-nomèiies relatifs aux connaissances aux dcterniinations

'£ simples :

S ^perceptions

ksensitives ( comparatives

(idées /affections

^seusitives 'comparatives

J tendances

S icomplexes :

J 'coordinations

V primitives

ycombinaisons

(primitives

.'luibit udos

'subséquentes

/émotions

(subséquentes

-j simples :

V \autop^ie

^spontanée (réfléchies

^ réminiscences 'voûtions

(spontanées 1 réfléchies

^sentiments

-2 /complexes :

•' ^ilcdiictions

^ prévisionnelles 'absolues

^ croyances 'décisions

^prévisionnelles (absolues

jvoloiit.'s

générateurs

conservateurs

générateurs

conservateurs

Les critiques que Biran adresse à cette classification, j portent surtout sur les phénomènes relatifs à la sensibilité. Elles portent sur le fond et la forme.

D'abord, il reproche à Ampère de n'avoir pas distingué lintuition de l'affection. Ces phénomènes diffèrent,

CORRESPONDANCE D'aMPÈRE ET MAINE DE BIRAN l.XJK

puisque les intuitions se projettent naturellement dans lespace visuel ou tactile, laissent des traces ou images, enfin se coordonnent naturellement entre elles, tandis que les affections sont indépendantes par elles-mêmes de toute relation avec l'espace, et ne laissent pas de trace (il n'y a pas de mémoire affective), enfin, ne se coordonnent pas.

Toute sensation, dit Ampère, est affective et intuitive, c'est une question de degré. Mais l'élément intuitif de la sensation est hétérogène à l'élément affectif et peut se concevoir séparé réellement, comme il l'est d'ailleurs en certains cas. Pourquoi, d'autre part, ranger dans les faits de sensibilité, c'est-à-dire antérievirs à l'autopsie, des perceptions comparatives? Est-ce que la comparaison ne suppose pas un sujet qui compare- et qui porte alternativement son attention sur des faits distincts 1 Et que peuvent être des coordinations subséquentes sinon des coordinations abstraites des termes entre lesquels elles existent ; et comment ne pas reconnaît :e là encore une certaine activité de l'esprit et l'emploi des signes ? Les seules coordinations qui appartiennent à ce système sont l'ordre spontané dans lequel se disposent les intuitions de la vue ou du toucher, ordre qui n'appartient du reste qu'à cette catégorie de faits primitifs, non aux affections. L'erreur d'Ampère, selon M. de Biran, provient de ce qu'il a procédé, comme il le disait tout d'abord, en naturaliste, au lieu de remonter à la cause génératrice et explicative des faits. De là, cette symétrie conventiomielle qui fausse leurs véritables rapports. Ampère considère les faits tels qu'ils sont actuellement donnés dans la conscience, au lieu d'envisager leur ordre véritable de génération et cela l'entraîne aux confusions les plus regrettables.

LKX CORKESPONDAXCE DE MAINE DE BIRAN

Les faits qu'Ampère nomme perceptions, parmi les faits intellectuels qui précèdent l'autopsie, Biran les distingue en affections et intuitions. L'affection avec le moi, se nomme sensation, et l'intuition avec le moi constitue la perception proprement dite. Sensation et perception appartiennent donc au second système. La sensation est projetée au dehors, localisée dans un organe ou dans un objet par un acte qui s'en distingue. M. de Biran s'attribue le mérite d'avoir, le premier, rapporté ces faits à leurs véritables éléments générateurs

Il réforme également de la façon la plus heureuse le langage psychologique des déterminations. Notons simplement le fait que Biran admet des états affectifs purs capables de déterminer par eux-mêmes des mouvements spontanés, cq que refuse d'admettre Ampère qui place entre l'affection et le mouvement, comme un intermédiaire nécessaire, l'intuition.

Il semble que, dès la fin de 1807, Ampère s'accorde avec M. de Biran à distinguer deux grands systèmes de faits psychologiques, le système sensitif ou passif et le système actif.

La discussion porte presque exclusivement, à partir de cette date, sur la nature des opérations intellectuelles qui entrent dans ce dernier système. Elle est tout entière suspendue à la distinction de trois sortes de relations : celles qui naissent de la comparaison des perceptions, et qui donnent naissance aux idées générales fondées sur leurs ressemblances, et aux combinaisons de ces idées ; ces relations dépendent de la nature des termes comparés et varient avec eux ; 2^ celles qui naissent des relations de juxtaposition entre les intuitions de la vue et du toucher, et qui peuvent être, par abstraction, séparées de leurs termes, quoi qu'elles ne puissent former

COF-P.ESPOXDAXCE D AMPERE ET MAIXE DE BIRAX LXXI

mie idée individuelle distincte des termes coordonnés; enfin, 3^ les idées réfléchies de cause et d'effet, d'attriliution à un sujet ou à un objet qui peuvent s'individualiser dans le sens intime. Idées générales, notions géométriques, notions psychologiques, telles sont les trois sortes de relations qui existent entre les perceptions. Cette division se retrouvera dans V Essai sur les Fondements de la Psychologie , sous la forme du système perceptif ou système des idées générales, et du système réflexif qui comprend les notions mathématiques et psychologiques. Auquel des deux philosophes est-elle due ? Il est difficile de le dire. M. de Biran parle à Ampère de la distmction que celui-ci a faite entre les modes de coordination et les rapports, les premiers consistant dans les modes de coordination des intuitions spatiales, les seconds dans les rapports des faits de conscience à la cause active au moi, et à la cause passive, ou matière. Ampère reconnaît d'autre part que c'est à sa conversation avec M. de Biran qu'il doit d'avoir distingué ces dernières relations des termes où elles sont engagées. Ce qui est certain, pourtant, c'est que cette distinction est en quelque sorte prépondérante dans le Mémoire sur la Décomposition de la Pensés, c'est-à-dire à une époque où Biran ne connaissait pas Ampère.

Quoi qu'il en soit, ils s'accordent, vers 1807 et 1808, sur les grandes lignes du tableau des facultés humaines. Ce qu'Ampère nomme le système sensitif est le système de la vie animale; toute idée du moi en est absente et par conséquent aussi toute réminiscence qui est inséparable de l'idée de durée, et par suite du moi passé, toute volition proprement dite. Ampère admet bien un système affectif pur ; mais il le distingue du système sensitif et représentatif. Il ne paraît pas avoir compris

que le système affectif pur de M. de Biran ne comprend pas seulement les états affectifs purs, mais aussi les intuitions et les images qui en sont les traces, et toutes les tendances qui leur sont liées.

Le svstème actif, qui est propre à l'homme, est inséparable du sentiment de l'effort qui se compose avec les faits du système précédent. Ampère le subdivise luimême en trois systèmes : le premier comprend ce qu'Ampère nomme l'autopsie ou conscience de soi, la réminiscence et l'attribution des sensations à l'objet qui les cause en agissant sur les extrémités nerveuses, ainsi que leur localisation. Ce système constitue le moi de l'enfant. Il semble bien que ce soit le système qu'il attribue à M. de Biran, sous le nom de système sensitif composé et qu'il déclare ne pas comprendre. Son deuxième système comprend les jugements comparatifs, c'est-à-dire la faculté d'apercevoir les ressemblances et les dissemblances qui nous fournissent les idées générales, ainsi que les combinaisons de ces idées qui nous fournissent la conception des choses qu'on n'a pas vues. Le troisième système est constitué par la faculté d'apercevoir les relations qui nous donnent les notions. Les notions se distinguent des idées, en ce qu'elles portent d'une part sur le mode de coordination des sensations visuelles ou tactiles, et résultent non d'une comparaison, mais d'une intuition intellectuelle, telles sont les notions mathématiques, et d'autre part les notions des relations psychologiques qui existent entre le sujet et les différents faits dont il est la cause ou la substance, ou l'objet et les qualités qu'il lui attribue. En dehors des notions et des jugements intuitifs qui en établissent les relations, ce système comprend les raisonnements ou déductions qui sont au nombre de trois: raisonnements syllogistiques, raisonne-

COERESPONDA^-CE D AMPERE ET MAIXE DE BIRAN LXXTII

ments mathématiques, raisomiements psyciiologicLues. Biran se refuse à ranger le raisonnement syllogistique dans ce système. C'est un des points sur lesquels son opposition à Ampère sera toujours irréductible. Le langage d"Ampère sur ce dernier système à changé. Il avait d'abord appelé contuition intellectuelle, par opposition à contuition organique ou spontanée, l'acte par lequel nous apercevons les relations; puis il adopta le terme synthétopsie, qui lui plaisait davantage, par l'analogie que présente ce mot avec l'autopsie ; la synthétopsie est le complément de l'autopsie, comme la comparaison est celui de la sensation. Enfin, il lui substitue le terme intuition intellectuelle.

Cette classification en quatre systèmes, sensitif, autoptique, comparatif et intuitif, se distingue essentiellement de celle qu'il avait développée dans sa conférence de l'Athénée, et à laquelle M. de Biran reprochait d'être une classification analogue à celle des naturalistes, et de reposer sur la comparaison des faits, tels qu'ils sont actuellement donnés dans les consciences, au lieu d'être une explication par la cause génératrice. Aussi, Ampère prétend-il, avec raison, avoir échappé cette fois à ce reproche.

Dans le système rationnel qu'Ampère oppose au système primitif sont compris les idées, les jugements, les raisonnements, c'est-à-dire les divers éléments de la logique. Ampère dit dans une lettre qu'il avait constitué une logique nouvelle, qui s'oppose à celle de Condillac, de de Tracy et de M. de Biran lui-même.

Xous avons vu qu'il distinguait deux sortes d'idées : les idées générales, qui sont le résultat de comparaisons entre nos perceptions et les traces qu'elles laissent dans l'esprit, et les notions. Celles-ci ne sont pas innées au sens

OÙ l'entendent Descartes et Leibnitz; elles dérivent de l'acte par lequel l'esprit saisitles relations primitives des choses. Ce n'est pas, comme le dit Descartes, pour qui les idées sont innées et portent sur des natures simples, l'acte de saisir par une intuition claire et distincte ces éléments intelligibles. Ce n'est pas non plus, comme le veut de Biran, l'acte d'apercevoir dans les êtres simples les relations qui dérivent immédiatement de leur existence, car ce ne sont pas le plus souvent les êtres mêmes, entre lesquels l'esprit découvre de nouvelles relations, mais des abstractions de notre esprit, comme les lignes, les nombres. L'intuition intellectuelle est l'acte par lequel l'esprit saisit dans un groupe ce qui résulte du mode d'union de ses éléments, par exemple, dans une ligne droite, sa rectitude. L'intuition ne se confond pas avec le jugement intuitif, comme le dit M. de Biran; car les éléments peuvent être donnés en coordination immédiate; le jugement intuitif suppo^ une analyse préalable. L'intuition est une synthàse qui n'est pas indépendante de l'expérience externe ou interne, sans être pourtant une sommation passive de sensations ou d'images, ou le résultat d'une comparaison : c'est l'acte d'apercevoir des rapports in concreto.

Le jugement n'est pas, comme le dit de Gérando, une comparaison; il ne consiste pas non plus, comme le prétend de Tracy, à voir une idée partielle dans une idée totale. Il n'y a jugement que quand un nouvel élé nient, rapport ou relation, vient grossir le groupe en s'y joignant. Le jugement peut supposer la comparaison, par exemple, quand je dis que le chêne est plus grand que le roseau. Mais, même dans les jugements comparatifs proprement dits, c'est-à-dire dépendant de la nature des choses comparées, de leurs qualités sensibles, de leur état

agréable ou pénible, le jugement est l'acte par lequel j'ajoute ou j'attribue à l'idée du terme une propriété que je viens de découvrir. Les jugements intuitifs portent sur les notions qui, bien que saisies entre les choses, en sont indépendantes : par exemple, la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre; la courbe est plus grande que la droite. Le jugement intuitif unit, soit l'intuition totale et une intuition partielle, soit deux intuitions partielles. Parmi les jugements intuitifs, Ampère range les axiomes : axiomes géométriques, tels que l'espace a trois dimensions, — axiomes psychologiques ou noologiques, comme l'effort est la cause du mouvement produit dans le bras, — axiomes logiques, comme l'espèce comprise dans un genre l'est nécessairement dans les classes à laquelle appartient ce gem'e; deux propriétés négatives ne peuvent engendrer de proposition affirmative. Ampère dit que Kant range avec raison ces axiomes, comme les axiomes mathématiques, dans les jugements synthétiques à priori, que les axiomes de la logique sont aussi indépendants des choses rangées dans le cadre d'une classification que les axiomes de la géométrie le sont des figures particulières, visuelles ou tactiles, entre lesquelles on les aperçoit, qu'ils ont une commune origine : l'intuition.

Biran est tout à fait en désaccord avec lui sur ce point. Il ne conteste pas sans doute l'évidence de ces axiomes mais leur caractère de principes naturels et leur fécondité. Selon lui nos idées de classe, de genre, d'espèce, sont purement conventionnelles et ne répondent pas à la nature des choses ; nous transformons pour notre commodité et par paresse des analogies en identités, et, grâce à cette fiction, nous distinguons entre les idées des identités totales ou partielles, ce qui nous permet d'envelopper les

idées les unes dans les autres et de nous livrer sur elles au simulacre du raisonnement. La logique de l'identité, que ce soit celle d'Aristote, de Condillac, de Tracy ou d'Ampère, est une entreprise vaine. La raison que donne Ampère pour la défendre dut lui paraître singulièrement faible. L'intuition logique, dit-il, est la faculté par laquelle le langage a été inventé, c'est grâce à elle que l'enfant a pu recevoir de ses parents un langage tout fait. Cela ne prouve pas, répond Biran, qu'elle nous fasse pénétrer dans la connaissance véritable des choses. La logique d'Aristote est en effet liée à l'emploi du langage. Mais l'identité qu'elle suppose est uniquement verbale; c'est l'identité des signes, non des idées. Quand je dis de l'homme qu'il est animal, que le lion est un animal, j'établis dans les termes une relation identique, mais en fait, le mot animal n'a pas le même sens dans les deux cas. La science dépend de la relation des idées aux faits ^ non aux signes; on n'a pas le droit de substituer le& signes à la réalité. Tandis que les intuitions mathématiques et psychologiques nous font pénétrer dans la nature de leur objet et sont de véritables connaissances, les intuitions logiques qu'a décrites Ampère sont de pures conventions.

Dans le système réftexij qui sera, dans V Essai sur le Fondement de lu Psychologie, le pendant du système intuitif d'Ampère, Biran n'indique que les intuitions mathématiques et psychologiques. Les axiomes logiques sont fondés sur l'extension des idées générales et non sur leur compréhension, c'est-à-dire sur des caractères extérieurs à leur véritable nature et qui n'ont pu être déterminés que par l'abstraction conventionnelle des différences individuelles : idées toutes humaines, pures combinaisons de notre esprit, qui, même envisa-

gées dans leur forme, ne correspondent pas aux cadres du réel.

Il y a une identité réelle, quoique relative, aux yeux de M. de Biran dans les jugements mathématiques, qu'ils portent sur le nombre ou les figures, et dans les jugements psychologiques. Ampère le conteste et se rallie sur ce point à la théorie de Kant qui considère les jugements mathématiques comme synthétiques à priori. Mais Biran ne prétend pas qu'ils expriment une identité complète, absolue. Il s'est appliqué au contraire à montrer que 5 + 2 est égal à 4 + 3, c'est-à-dire, identique uniquement sous le rapport de la somme que ces deux opérations effectuent.

Le raisonnement consiste à apercevoir la dépendance entre un principe et sa conséquence plus ou moins éloignée, de telle sorte qu'il est impossible d'en avoir l'intuition dans un seul acte de l'esprit. Dieu seul voit intuitivement, c'est-à-dire en un seul acte, toutes les dépendances nécessaires. L'esprit humain est obligé de les parcourir comme autant d'anneaux d'une chaîne. Mais tandis que Biran prétendait que dans une suite de vérités ABCD, le passage de A à B est seul intuitif. Ampère soutient que tout passage d'un terme à l'autre, qui le suit immédiatement, a le même caractère. Seulement, il arrive que l'on sous-entende les termes intermédiaires, que le raisonnement n'est pas parfaitement explicite, et que l'expression qu'il revêt nous trompe sur sa véritable nature. Si l'on était obligé d'intercaler dans un raisonnement tous les termes intermédiaires et toutes les déductions immédiates qui les lient entre eux, l'esprit serait constamment arrêté dans son progrès. Le syllogisme a précisément, aux yeux d'Ampère, le mérite d'abréger les raisonnements, en se servant de

LXXVIII COERESPONDANCE DE MAINE DE BIRAX

propositions démontrées comme si elles étaient évidentes^ Le syllogisme est utile tant que la majeure n'est pas évidente d'elle-même. Dans ce dernier cas, on passe immédiatement de cette proposition à celle qui en résulte ; le raisonnement est alors un enthymène. On sait que B est à la fois plus grand que A et plus petit que C, donc, dira-t-on, A est plus petit que C.

Cette nouvelle logique, fruit de dix ans de méditation dont parle Ampère à M. de Biran, paraît combiner le point de vue d'Aristote et celui de Descartes. Biran le blâmera précisément d'avoir rapproché la logique des notions de celle des idées générales. Il n'y a qu'une logique de la vérité : c'est la première.

Des rapports

Dans un fragment se rapportant à l'ensemble de sa correspondance avec M. de Biran, Ampère revendique comme sa propre découverte sa théorie de l'existence objective des rapports. Non seulement nous sommes forcés d'admettre l'existence des nouraènes comme causes des phénomènes intérieurs et extérieurs que nous percevons, c'est-à-dire l'existence de l'âme comme substance du moi, et de la matière comme substance des corps qui nous opposent leur résistance; mais nous pouvons saisir entre ces noumènes des rapports réels. Il le faut bien, si nous voulons fonder les sciences et la métaphysique elle-même sur des bases solides. « Sans cette théorie, la psychologie devient l'ennemie des sciences et de toutes les idées consolantes qui appuient la morale et la vertu, elle apprend cà dire : « Il est absurde que la terre soit en

CORRESPONDANCE D AMPERE ET iLlINE DE BLRAN LXXIX

elle-même . et indépendamment de nous, aplatie aux pôles et se meuve dans une ellipse, mais une cause inconnue nous porte à le croire. Il est absurde de dire que la cause première est immense, éternelle, prévoyante > puissante et libre, mais une cause inconnue nous fait croire à ces attributs dans la divinité. Il est impossible d'avoir aucun motif plausible de croire que la pensée survit à la mort, car, si les déductions ne sont pas objectives et applicables aux existences hors de nous, les déductions morales ne peuvent être aussi que subjectives, dépendantes de notre mode actuel d'existence, et inapplicables au mode d'existence qui doit le suivre. » Le problème n'est pas nouveau, c'est le problème cartésien de la distinction des qualités premières et des qualités secondes. Il a été résolu d'une manière réaliste par Descartes, Locke qui ne l'ont pas suffisamment exj)liqué. Ampère prétend avoir trouvé le fondement ou l'application véritable dé cette distinction. Ce qui distingue selon lui, les relations spatiales, des rapports de ressemblance qui existent entre les qualités sensibles, c"est qu'elles sont indépendantes de la nature particulière des impressions reçues. Les relations saisies par l'aveugle Saunderson entre les solides quïl perçoit par le toucher, sont les mêmes que nous saisissons par la vue; elles se détachent donc par leur nature propre des sensations particulières entre lesquelles nous les saisissons et, dès lors, il est parfaitement légitime de les appliquer aux noumènes. Le noumène du loup et celui de l'agneau sont au nombre de deux, comme les doigts de la mam sont réellement et nouménalement cinq, comme le nouinène de la terre est réellement aplati aux pôles. Ce qui justifie cette hypothèse, c'est qu'elle est la seule manière d'expliquer le mode de coordination des phéno-

mènes. C'est parce que les doigts de la main sont réellement cinq que nous percevons entre les intuitions que nous en avons, soit par le toucher, soit par la vue, le nombre cinq. Il paraît impossible à Ampère d'expliquer ces apparences dans une autre théorie.

M. de Biran commence par la rejeter. « M. Ampère veut expliquer l'étendue qu'il appelle phénoménale, en disant que c'est le mode de coordination des phénomènes ou des intuitions propres et immédiates de la vue et du toucher. Il prétend que ce mode de coordination appartient également aux phénomènes de l'intuition et aux noumènes, aux choses telles qu'elles existent en soi, par exemple qu'il y a réellement et absolument des parties nerveuses coordonnées et juxtaposées dans les organes de la vue et du toucher, de manière à représenter à ces deux sens les phénomènes de l'étendue visible et tangible. »

N'est-ce pas là renverser Tordre véritable des opérations de l'esprit ? Nous n'allons pas à priori de l'étendue réelle à l'étendue phénoménale. Nous ne pouvons qu'induire celle-là de celle-ci. Ampère part d'une induction probable pour expliquer les faits; et on prétend que l'accord qui règne entre ceux-ci et l'hypothèse établit sa réalité absolue. Ce mode d'explication est bien valable en physique, parce qu'on se meut uniquement dans le monde des phénomènes, mais de quel droit transporte-t -on aux noumènes les modes de coordination des phénomènes? Il ne peut y avoir aucune ressemblance entre certaines sensations ou certaines apparences relatives à notre mode d'organisation et les choses comme elles sont. Les modes de coordination dès intuitions de la vue et du toucher peuvent-ils être séparés de ces intuitions elles-mêmes ? Et ces intuitions ne sont -elles

pas relatives à l'organisation de nos sens ? N'est-il pas plus vraisemblable d'admettre, avec Kant, que nous répandons sur les choses mêmes et entre elles la forme de nos sensations inhérente à leur nature? On va du dehors au dedans, non du dedans au dehors, car nous n'avons aucun moyen de pénétrer au dedans des noumènes. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les phénomènes ont une cause, mais que cette cause est inconnue. En ce qui concerne la matière, on ne peut pas dépouiller l'impénétrabilité, qui en est la propriété essentielle, de l'étendue. Or, l'étendue est la forme de nos intuitions visuelles et objectives ; on ne peut donc pas désubjectiver la matière.

Bien plus, nous appliquons à l'objet les idées d'unité et de pluralité qui lui sont relatives ; or cette idée n'estelle pas prise de la conscience du sujet? Dès lors, de quel droit l'étend-on à l'objet ? Toute connaissance est nécessairement soumise aux lois de notre esprit.

Dans toute cette discussion, Biran se montre plus fidèle à l'esprit de la doctrine de Kant, qu'Ampère. Et pourtant, si on lit l'Essai sur les Fondements de la Psychologie on y trouve plus d'un passage oii Biran semble s'être rallié à la doctrine d'Ampère, et le témoignage d'Ampère, que Biran lui doit sa théorie sur les rapports, atteste qu'il l'avait en effet adoptée. L'a-t-il toujours maintenue ? C'est un problème que nous retrouverons quand nous publierons VEssai sur Vidée d'existence qui est contemporain des Nouveaux Essais d'Anthropologie.

L'idée de la matière

Dès le début de leurs relations, M. de Biran reconnut, après ses premières conversations avec Ampère, que la

LXXXII COERESPOXDANCE DE IVIAINE DE BIEAX

sensation du mouvement, telle que la concevait de Tracjv n'est pas un fait primitif, mais une idée relative qui suppose quelques termes de comparaison fixe, et par conséquent des perceptions et des jugements antérieurs. Qui dit mouvement, clit déplacement; or, tout déplacement est un changement de place qui n^e peut s'apprécier que relativement à une place ou à un lieu fixe, donné hors de lui. L'idée de mouvement suppose l'idée d'étendue ; or, l'étendue est la forme de nos sensations visuelles et tactiles, leur mode spontané de coordination. La prétendue sensation du mouvement, qui est en réalité une perception, est donc composée d'éléments divers. Le mouvement est une propriété des corps. A quoi se réduit, pour Ampère, l'idée de corps? Nous reconnaissons, dit-il, l'existenuce d'êtres hors de nous par l'impénétrabilité; c'est la seule notion primitive que nous en ayons ; pour l'expliquer, nous admettons en vertu d" un raisonnement fondé sur le principe de causalité, qu'elle est causée par la réaction d'êtres indépendants de nous à notre propre action. Puis nous incorporons à l'impénétrabilité l'étendue visuelle ou tactile sous laquelle nous la rencontrons ; enfin, avec ces deux éléments de ce que nous appelons corps, nous « concrétons » les autres qualités sensibles, odeurs, sons, savem-s, chaud et fi'oid. Gr il est clair que nous ne pouvons admettre la réalité objective de ces dernières qualités, qui dépendent de la nature de notre corps ; elles ne peuvent être transportées dans les choses; ce ne sont que les effets de leur action suc nos sens. Mais il n'en est pas de même, selon Ampère, de l'intuition déplacée. Elle suppose une étendue fixe où elle se déplace, comme la durée phénoménale suppose une durée nouménale. Cette attribution de l'étendue aux corps, est légitime parce que c'est un mode decooi"-

CORRESPONDANCE D AMPERE ET MAINE DE BIRAN LXXXin

dination des phénomènes, indépendant des phénomènes, qui se retrouve identique dans les sensations visuelles et tactiles. L'espace des aveugles nés coïncide avec celui des clairvoyants. On peut dès lors, l'attribuer comme l'impénétrabiHté aux corps tels qu'ils sont; elle exprime leurs rapports véritables. De telle sorte que les corps ont deux sortes de propriétés ou qualités premières^ l'impénétrabiUté et l'étendue. Il ne faut pas dire qu'il y a , dans les choses des causes inconnues qui produisent ces phénomènes au même titre qu'elles produisent le son et l'odeur, mais qu'ils ont dans leur essence, ces propriétés et ces rapports, et que ce sont leurs attributs réels. C'est parce qu'il en est ainsi que nous saisissons les mêmes, relations entre les phénomènes.

Cette théorie s'oppose manifestement à celle de Kant. Pour celui-ci, l'espace est une forme à priori de la sensibihté humaine. Mais si. on coupe ainsi entre notre représentation de l'espace et les choses toutes commimications, on pourra se demander comment il se fait que cette représentation de l'étendue est commune à tous les hommes. C'est pourquoi Ampère transporte l'étendue dans les choses mêmes ; l'étendue phénoménale n'est que le reflet de l'étendue réelle. Théorie réahste qui s'apphque au temps comme à l'espace et qui, seule, d'après Ampère, explique la valeur de la science et autorise les croyances métaphysiques .

Ampère oppose sa théorie à celle de M. de Bkan. On peut ramener à deux les points siu? lesquels porte le désaccord. Le premier porte sur la différence des affections et des intuitions. Ces deux ordres de faits appartiennent au système affectif, ils constituent, avec les mouvements, toute la vie animale, et comme l'homme vit avant de savoir qu'il vit, et de s'opposer à l'univers, au

début de la vie humaine, les sensations visuelles et tactiles se projettent naturellement dans l'étendue qui en est le mode spontané de coordination. Avant la naissance du moi, l'homme et l'animal, à la condition duquel il se réduit, ont des affections et des intuitions. Les intuitions se projettent au dehors; l'homme s'apparaît comme une intuition dans le cadre de l'intuition de l'étendue qui l'entoure ou, plus exactement, c'est un ensemble d'affections suspendu à un système d'intuitions. Il vit d'une vie impersonnelle qui ne s'oppose pas encore aux choses, puisqu'elle n'a pas conscience d'elle-même. Quand le sentimient du moi apparaît chez l'enfant, il épouse l'intuition qu'il a de son corps et s'identifie ou plutôt se confond avec lui; c'est ce qui caractérise le sj^stème sensitif. Si son effort se déploie par le toucher actif contre cette étendue visuelle, le moi reconnaît quïl ne peut la pénétrer ou passer au travers et que sa locomotion est arrêtée, quoiqu'il ait la volonté de la continuer. Il attribue donc à l'étendue colorée ou tactile cette propriété nouvelle de l'empêcher de passer ou dêtre la cause que son mouvement est arrêté toutes les fois qu'il la rencontre. Ce n'est pas 1 "impénétrabilité qui revêt d'abord la forme de l'étendue, c'est l'étendue qui lui est antérieure qui acquiert la propriété de r impénétrabilité. Ce qui explique cette note de M. de Biran sur un passage oîi Ampère déclare que l'impénétrabilité est la seule notion primitive : « Pourquoi pas également l'étendue ? » On voit donc que, selon Biran, Ampère renverse l'ordre véritable des notions. Mais si c'est l'étendue qui est impénétrable, comme elle est le mode de coordination de nos intuitions visixelles et tactiles et que ces intuitions sont des phénomènes dépendant de la nature des organes, il s'en suit que l'impé-

CORRESPONDANCE D AMPERE ET ilAINE DE BIRAN LXXXV

nétrabilité est elle-même un phénomène et qu'elle n'a pas plus de réalité nouménale que la couleur, ou le poli et le rugueux. Dès lors, c'est Kant qui a raison contre Ampère. <( Dans tous les systèmes, soit idéalistes, soit réalistes, il faut concevoir que notre esprit a ses lois propres, primitives, indépendantes des impressions étrangères et antérieures à elles, que rien ne peut être conçu hors de ses lois, et qu'elles règlent l'ordre et la combinaison des phénomènes, sans être déterminées par eux. )) Et M. de Biran, développant avec une logique admirable son idée, ajoute : « Une de ces lois primordiales est que rien ne soit représenté et conçu en nous ou hors de nous, sans une certaine forme d'unité à laquelle la pluralité est relative. Toute idée générale est une unité collective ; le signe, qui est une création de notre esprit, imprime à l'idée générale le sceau de l'unité du moi; ce signe représenté, à la vue ou à l'ouïe, constitue une sorte d'unité objective «. « Dans cette hypothèse, il est impossible de savoir non seulement ce que sont les noumènes ou les choses en elles-mêmes, mais s'il y a des noumènes ou des choses hors de nous. Kant suppose Texistence de ces choses, mais bien loin que son système en justifie la réalité, il tend au contraire à la démentir, en faisant ressortir du sein du sujet tout ce qui n'est pas phénomène sensible. Or, les phénomènes tels que les couleurs, les sons, etc., ne pourraient -ils pas être donnés sans qu'il y ait des corps ? » Si Ampère trouve Kant trop idéaliste, M. de Biran, dans le point de vue auquel il est actuellement placé, le trouve au contraire trop réaliste; il dépasse l'idéalisme transcendantal et se trouve en plein dans lïdéalisme absolu. Le monde que se représentent les animaux sans le savoir, et les enfants avant que s'éveille en eux le sentiment de leur personnahté, est

un monde purement phénoménal. Et il n*}- a pas de raisonnement qui puisse légitimement le rattacher au monde des noumènes.

A mesure que l'enfant réfléchit, son point de vue change et l'idéaUsme fait place à un réalisme relativiste. L'idéalisme est le point de vue des philosophes qui conçoivent le monde par le sens de la vue ; le réalisme se réfère au contraire au sens musculaire actif. Au lieu de considérer l'impénétrabihté comme une propriété de l'étendue colorée, l'étendue colorée n'exprime que la surface des corps dont la profondeur'est constituée p^r la résistance qu'ils opposent à notre action. Si, par le sens musculaire, nous n'arrivons pas à conquérir le monde qui limite notre liberté d'agir, nous arrivons du moins à nous conquérir sur lui, et à le plier, dans une certaine mesure, à notre pouvoir. Dans l'idéalisme, le sens musculaire est subordonné au sens de la vue et du toucher passif; c'est le point de vue de Berkeley; les choses perdent leur consistance et sont analogaes aux fantômes des rêves. Pour Maine de Biran, l'enfant arrive à distinguer dans le sentiment de son existence personnelle l'existence du moi et du non-moi; c'est la résistance qui constitue le noyau solide sur lequel viennent se greffer d'abord les intuitions visuelles et tactiles, puis les autres qualités sensibles.

L'erreur 'd'Ampère vient de l'usage illégitime qu'il fait du principe de causalité. Ce principe a son origine dans le sentiment de l'effort : nous nous saisissons comme cause dans l'effort volontaire. Notre raison s'empare de cette donnée immédiate de la conscience et, par une induction spontanée, en fait l'application à toutes nos sensations. Les faits que nous n'avons pas conscience de produire, couleurs, sons, etc., sont dès lors attribués

COREESPOXDAXCE D AMPERE ET :MAINE DE BIRAN LXXXVH

i l'action d'une cause étrangère sur nos sens. La résistance ne se trouve pas, par rapport aux autres sensations, dans une situation privilégiée. Cette cause de nos sensations, prend l'aspect de la matière lorsqu'elle revêt la forme de l'impénétrabilité, puis de l'étendue visuelle et tactile, enfin des autres qualités sensibles. Seulement, tandis que ces dernières, comme l'odeur ou la chaleur, sont considérées comme les effets de l'action des corps sur nous, l'étendue et l'impénétrabilité leur sont inhérentes. Or rien ne prouve, dit Maine de Biran, dans cette théorie que la cause de nos sensations musculaires est bien étrangère et extérieure à nous. Et le raisonnement par lequel nous l'expliquons, peut être faux. Pour lui, nous avons une perception immédiate de la matière; et l'objection d'Ampère que cette théorie se rapproche de celle de Reid et ne peut que tourner en faveur de l'idéalisme, Bhan la retourne contre lui.

La théorie réahste de Reid aboutit inévitablement, selon Ampère, à l'idéahsme. La sensation, pour Reid, est le signe naturel de l'existence de son objet; sentir, c'est toujours sentir quelque chose; c'est par conséquent percevoir; toute sensation est naturellement transformée en mie perception immédiate de sa substance OU" de sa cause objective. Or, dit Ampère, qu'est-ce qui prouve la valeur de cette loi subjective de notre esprit? Nous ne saisissons jamais que ce qui retentit dans notre conscience, c'est-à-dire des phénomènes, non les chose». Prétendre que l'on connaît immédiatement les noumènes c'est, comme dit Kant, transformer les noumènes en phénomènes. Le seul moyen d'éviter l'idéalisme, c'est de reconnaître que nous ne connaissons immédiatement que des phénomènes, mais que, pour les expliquer, nous sommes conduits par la raison à les concevoir comme

les effets d'une cause nouménale inconnue. Le noumène extérieur, une fois admis, nous apparaît ensuite comme impénétrable et étendu; ce sont ses deux qualités premières. Ampère retrouve chez M. de Biran la théorie de la perception immédiate. Le champ de l'erreur, il est vrai, est rétréci, mais l'erreur fondamentale subsiste et entraîne les mêmes conséquences. Il l'accuse donc à son tour d'être tombé, sans le savoir, et en quelque sorte, malgré lui, dans l'idéalisme.

Biran n'admet pas sans réserve la théorie de Reid. Il lui reproche de n'avoir pas aperçu la complexité des sens qu'il croit simples. Le toucher, par exemple, qui paraît simple, comprend l'exercice de deux sens différents, savoir : le sens musculaire qui saisit la dureté, la résistance, l'étendue solide et la mobilité, puis le tact proprement dit qui nous donne le poli et le rugeux. A ces deux sensations a été associée par l'habitude la sensation de résistance; mais celle-ci seule est une perception immédiate de l'objet; et c'est seulement par son intermédiaire que le toucher passif nous en révèle l'existence. Il en est de même pour la couleur. Reid s'est trompé doublement à leur sujet : 1° en affirmant qu'elle est l'effet d'une propriété permanente de l'objet, alors qu'elle en est un mode : l'fesprit la voit immédiatement hors de lui; 2° en supposant que cette apparence visible était un signe naturel; elle ne devient telle qu'en s'unissant à la sensation de résistance.

Pour Biran, il y a deux perceptions immédiates, inséparables l'une de l'autre. En même temps que nous nous saisissons comme cause dans l'effort musculaire, nous saisissons dans la résistance opposée à notre action l'existence d'une réalité étrangère. Cette réalité ne peut pas se concevoir comme analogue au moi, puis-

que. au contraire, c'est une non-cause, un non-moi; mais elle est aussi certaine que le moi. Elle est relative au moi, comme le moi lui est relatif : mais, pour être relative, elle n'en est pas moins certaine; bien au contraire, elle n'est certaine que parce qu'elle est relative. Une certaine modification du sens musculaire avertit immédiatement l'être moteur de l'existence d'une force opposée à sa volonté et qui contrarie le libre développement de son effort. Cette modification est le signe naturel, primitif, d'un corps résistant et impénétrable.

On m'a objecté, dit Biran, qu'il n'y a point de raison suffisante pour croire qu'un être, réduit à l'exercice actif du sens musculaire, percevrait immédiatement une résistance hors de lui. Est-ce que l'effort ne pourrait pas être contraint ou empêché par une cause quelconque, telle qu'une paralysie partielle, un engourdissement, un défaut d'extension ? l'effet serait le même dans la conscience. L'existence étrangère ne peut être sentie, puisqu'on ne sent jamais que son existence. M. de Biran répond formellement que dans le cas de la paralysie ou de l'engourdissement du muscle, l'individu a le sentiment immédiat de sa lésion, qu'il n'a pas le pouvoir ni même la volonté de faire effort sur la partie lésée, au lieu que, dans le cas de l'effort musculaire appliqué à une existence étrangère, il sent bien que tout son effort se déploie librement sur l'organisation et que l'empêchement ne vient ni de cette organisation, ni de lui-même voulant et agissant.

Si l'objet qui résiste lui apparaît en même temps coloré ou poli, la sensation de couleur ou de poli supposée réveille l'idée de son existence, c'est-à-dire de sa résistance permanente, mais c'est là, selon le mot d'Ampère, une concrétion d'habitude.

XC COREESPOKDANCE DE MAINE DE BIRAX

Ampère conteste cette perception immédiate. «Mais ma conscience, direz-vous, me dit que j'ai cette perception immédiate; Reid en dit autant de toutes les sensations; il le dit au moins avec autant de raison. Pour le combattre, vous lui direz que pour les autres sensations, ce sont des concrétions d'habitude, ce qui est évident; mais sur quelle raison même supposée, pouvezvous établir qu'il y a autre chose qu'une concrétion d'habitude dans le cas de la sensation musculaire, où, certes, la prétendue perception immédiate est plus obscure et encore plus inobservable. «

Cette perception immédiate est pourtant, pour M. de Biran, le seul mode de connaissance qui puisse nous assurer de l'existence de la matière. Cette matière n'est pas, en tant que perçue, un noumèjie, si par noumène on entend une réalité absolue. Mais le moi n'est pas non plus un noumène; nous n'en sommes pourtant pas moins assuré de son existence; or, l'existence de l'objet est corrélative de celle du sujet. On ne saisit le moi que dans son opposition au non-moi. Et ce n'est que parce que nous avons d'abord cette certitude immédiate que, par une induction de la raison, nous croyons ensuite à l'existence de l'âme et de la matière, conçue comme substance. Nous n'allons pas du dehors au dedans, mais du dedans au dehors. C'est sur la certitude de l'existence du moi que repose la croyance nécessaire à l'existence de l'âme.

Cette notion de la corrélation primitive du moi et du non-moi aurait peut-être conduit M. de Biran, s'il avait pu lire les philosophes allemands, à un idéalisme rationnel. L'opposition de la résistance à l'effort lui serait apparue comme la manifestation concrète, le symbole sensible de l'opposition de la liberté à la néces-

■site. Il eût conçu la résistance comme l'expression de l'ordre fixe de nos sensations, tel qu'il est déterminé par le cours inflexible de la nature. Pour cela, il n'eût pas fallu partir du sensualisme, qu'il n'a jamais abandonné, quoi qu'il en ait, comme plus tard James, transformé la notion.

Tandis que la conception biranienne de la corrélation du moi et du non-moi aurait pu aboutir au relativisme idéaliste, la conception que se fait Ampère de la raison est au fond celle de la philosophie éclectique, et se trouve beaucoup moins éloignée qu'il ne le croit de celle de Reid. C'est la raison, selon lui, qui opère le passage des sensations à leur cause étrangère, des phénomènes à l'être ; ce passage n'a rien de dialectique; c'est une induction première dont la légitimité est contestable.

L'étude de la correspondance d'Ampère et de M. de Biran montre que les deux philosophes étaient beaucoup plus éloignés l'un de l'autre que ne l'affii-me le premier dans sa note finale. Le désaccord que jNI. de Biran marque dès le début entre leurs conceptions du fait primitif persiste jusqu'à la fin, comme on le voit dans la discussion sur la perception immédiate. Il semble bien que la psychologie, qu'ximpère aimait passionnément, et qu'il nomme quelque part sa science chérie, fut pour ce physicien de génie comme le violon d'Ingres. Il semble plus préoccupé dans ses analyses de symétrie et d'ordre que d'exactitude et de précision, il est plus conséquent que pénétrant. M. de Biran eut le génie de l'observation psychologique. L'histoire du développement de sa pensée, de 1802 à 1813, du second mémoire sur V Habitude à V Essai sur les Fondements de la Psychologie, le montre. Il a pris une conscience de plus en plus nette de l'indépendance de la psychologie à l'égard de

la physiologie et de la logique. Aux classifications logiques d'Ampère et de de Tracy, comme aux théories physiologiques de Cabanis et de Bonnet, il oppose l'activité vivante de l'esprit.

Il serait pourtant injuste de prétendre que cet échange incessant d'idées, qui fut toujours si agréable à Ampère, demeura sans profit pour M. de Biran. Il l'a conduit à modifier et préciser ses idées sur des points de détail. Peut-être même, c'est une question que nous allons bientôt rencontrer, est-ce à l'influence d'Ampère et peut-être aussi à celle de de Gérando qu'il doit sa théorie de la raison, et avec elle, les cadres, sinon la substance, de sa dernière philosophie. Mais il est permis de se demander si, dans son œuvre, cette théorie n'est pas une pièce rapportée.

Novembre 1928.

Pierre Tisserand.

CORRESPOÎ^D ANCE PHILOSOPHl QUE DE MAINE DE BIRAN

LETTRES DE VAX HULTHEM A MAINE DE BIRAX

Paris, le 9 et 10 messidor, an VI. (1)

I marquerai mes l'S d'un numéro ique vous puiswo\T si elles vous •ent toutes. Vous : erez plaisir de 1 la même chose.

Il y a dix jours, mon cher ami, que vous avez quitté Paris, ce tems m'a paru un siècle, j'ai été triste et mélancolique pendant toute cette décade ; pouvois-je ne pas l'être ? J'ai perdu la douce habitude de vous voir tous les jours, de jouir de votre société et de votre conversation si instructive, si agréable pour moi, votre lettre amicale qu'on m'apporte à l'instant est seule capable de me rendre un peu à ma bonne humeur.

Je vois avec infiniment de plaish' que vous êtes bien arrivé à Limoges, que vous jouissez d'une meilleure santé que je n'avois osé l'espérer, que vos compagnons ont contribué, par leur gayeté et leur honnêteté, à adoucir les ennuis d'une longue route. Je reconnois bien là vos compatriotes; les Français sont les habitans du monde; quand on est avec eux, on est toujours bien, et

(1) Fonds Naville (Genève).

tandis que le triste Anglais sait à peine, s'il veut ouvrir la bouche, vous répondre par des monosyllabes, par un triste oui et non, le Français, est poli, honnête et affable et vous traite comme s'il avoit toujours vécu avec vous. Vous savez combien je les aime, vous surtout, mon cher ami, qui par vos excellentes qualités, surpassez autant vos compatriotes,

Quantum lenta soient inter viburna cupressi. Les deux premiers jours de votre départ je n'ai vu personne, j'ai fait après un modeste dîner quelques promenades solitaires dans des lieux écartés, oîi je n'allois jamais, au Champs-de-Mars et dans les environs des Invalides ; il y a des momens dans la vie où la solitude a ses agrémens; le tems étoit sombre et propre à la rêverie, je laissoi aller mes pensées sur l'instabilité des choses humaines, je jettoi un coup d'œil sur ma vie passée qui ne reviendra plus, et surtout sur les treize mois que j'ai passés à Paris. Je vois qu'il y aura des réformes à faire dans ma manière de vivre, je vous entretiendrai là-dessus un autre jour.

Pendant que je vous conduisois à la diligence, on avoit porté chez moi les œuvres postumes de l'abbé Barthélémy, 2 vol. in-8 ou 4 vol. in-12, imprimées par mon compatriote et ami Jansen, qui n'imprime que de bons ouvrages et qui, depuis qu'il s'est fait imprimeur, a enrichi la littérature française d'un grand nombre d'ouvrages sur les arts,traduits du hollandais, de l'allemand, de l'italien et de l'anglais.

Ces œuvres ont fait quelque diversion aux sentimens douloureux que j'éprouvois, elles sont bien écrites et précieuses pour un amateur de l'antiquité, science qui pendant une longue suite d'années fut l'objet des études et l'occupation presque unique de l'illustre auteur

VAN HULTHEM A MAINE DE EffiAN 3

des voyages cV Anacharsis ; en voici les principaux morceaux : un éloge de Barthélémy, très bien écrit par le ci-devant baron de Sainte-Croix, fragmens d'un voyage littéraire fait en Italie, fragmens d'un traité sur la science des médailles, mémoire sur le cabinet national des médailles, discours de Barthélémy à l'Académie française, réponse de Boufflers à ce discours, un choix de lettres sur différens sujets d'antiquité^ remarques sur les ruines de Palmyre, sur celles de Balbec, sur les antiquités cVHerculanum, les œuvres de Winkelman, etc., etc.

Indépendamment de ces œuvres sur l'antiquité on y trouve aussi quelques petits ouvrages de littérature : un petit roman, Carite et Polydore, déjà publié précédemment, quelques poésies et un traité de morale de 60 pages, court, mais rempli de réflexions sages et utiles. J'ai lu avec plaisir l'article des amis, les observations qu'il fait sur le choix de nos amis me paroissent judicieuses, elles me font croire que notre amitié est appuyée sur de véritables bases et qu'elle sera aussi durable que notre vie, ce qui forme le vœu de tous mes désirs.

J'ai relu avec un nouveau plaisir le premier volume des Mémoires de Gibbon, écrits par lui-même, qui me paroissent une des plus agréables et des plus utiles lectures que puisse faire quelqu'un qui aime l'étude. M. Gibbon y trace de main de maître les commencemns, les progrès de ses études, les réflexions que ses lectures lui firent faire, sa méthode d'étudier, son zèle, son goût pour presque toutes les branches des connoissances humaines; ses réflexions sur la conduite de 'sa vie sont sages et judicieuses. Il connoissoit le prix du tems et savoit en faire le meilleur emploi,' la lecture avoit pour lui tant de charmes, que d'après son expression, il

4 CORRESPOXDAXCE DE MAINE DE BTRAS

préféroit ce goût à tous les trésors de l'Inde; son attachement à son ami Deyverdun de Lausanne offre le plus grand intérêt; il avoit formé un vaste plan d'étude, auquel son ami Deyverdun étoit uni avec un zèle égal, mais qu'il ne suivoit pas avec une égale persévérance; tout ce que Gibbon pensoit, tout ce qu'il écrivoit étoit aussitôt communiqué à son ami et ils jouirent ensemble de tous les avantages d'une libre conversation sur les sujets de leurs communes études.

Je sens combien il est heureux d'avoir un compagnon d'étude qui uni par le même caractère, la même manière de penser que nous, ait le même zèle, la même ardeur pour l'étude et avec qui on puisse conférer librement sur toutes sortes de sujets intéressans pour l'esprit, le cœur et la raison; j'ai toujours désiré d'avoir un pareil compagnon, mais il m'en auroit fallu un qui par les qualités du cœur et de l'esprit vous ressemblât, mon cher ami, et les hommes qui vous ressemblent sont rares.

Il seroit inutile de vous faire une analyse des Mémoires de Gibbon, vous les avez lus pendant l'hiver, et, à ce que je crois, avec autant d'intérêt que moi.

J'ai envoyé le 6 votre lettre aux membres du Conseil des Mines, lettre qu'ils ne peuvent avoir reçue avec indifférence par la manière honorable dont vous vous exprimez à leur égard, et à laquelle je suis surtout sensible par le témoignage que vous y rendez de votre amitié envers moi. Je leur ai écrit en même tems pour les remercier de la collection du Journal des Mines dont ils m'ont également fait présent, et comme les départemens réunis peuvent offrir bien des matériaux à leurs observations, j'ai saisi cette occasion pour leur retracer en peu de mots les diverses richesses miné-

ralogiques de ce pays, telles que sont les mines de fer des départemens de Sambre-et- Meuse, de Jemmapes, de VOurte et des Forêts, les différentes mines de houille ou charbon de terre de Jemma'pes et de VOurte, la mine de plomb de Vedrin près de Namur, dont on trouve une description dans le journal, celle de cobalt récemment découverte près d'Enghien, la riche mine de pierre calaminaire à Calmine près d'Aix-la-Chapelle, les carrières de marbre, de pierre à chaux, à bâtir ou à paver, les différentes terres argileuses à Pipe, à Foidon, etc., les fossiles accidentels répandus en grand nombre sur le sol de la Belgique, ceux surtout de la célèbre montagne de Saint-Pierre près de Maestrich, dont Faujas va donner la description; j'y ai ajouté les différentes fabriques et manufactures qui ont du rapport à la minéralogie, telles que celles de blanc de plomb et du bleu de Cobalt à Gand, de sel ammoniac à Mons, de cuivre jaune à Namur, de porcelaine à Tournai, de fayence et autres poteries de différentes espèces, de briques, etc., etc.

J'ai vu et je suis descendu dans la plupart de ces mines dans un voyage instructif que je fis avec un ami en 1787 dans les différentes provinces de la Belgique^ car j'ai toujours pensé qu'avant tout il falloit commencer par apprendre à connoître sa patrie, et comme j'ai toujours aimé à m'instruire, je n'ai pas négligé d'examiner les différentes fabriques et manufactures et de les voir même dans leur plus grand détail.

Je leur dis aussi un mot des cabinets d'histoire naturelle et de minéralogie que différens particuliers possèdent dans ce pays, des savans qui y cultivent cette science, des ouvrages et mémoires qu'on trouve sur ce sujet parmi ceux de l'Académie de Bruxelles, je leur indique enfin les personnes avec qui ils peuvent cor-

respondre, sïls désirent de plus amples renseignemens sur cette matière.

J'ai pensé que cette indication minéralogique dé mon pays leur pourroit être de quelque intérêt; étant pour ainsi dire devenu leur correspondant par le Journal des Mines qu'ils m'ont envoyé, j'ai voulu ne pas leur être tout à fait inutile.

J'ai été quelquefois le soir aux belles ventes de livres des libraires Fleurieu et Boutin, j'y ai acheté quelques bons ouvrages qu'on n'a pas tous les jours occasion de trouver.

J'y ai trouvé le physicien du Louvre avec Bianco. Charles m'a demandé de vos nouvelles.

J'y ai fait la connoissance de l'abbé de Fersan, connoissance que je me proposois de faire depuis longtems. Il m'invita à venir voir le lendemain sa belle collection de livres, d'estampes, de médailles et de statues antiques, qui est nombreuse, arrangée d'après un ordre systématique et très curieuse; l'abbé de Fersan est savant, grand amateur et connaisseur de l'antiquité, il a voyagé avec fruit en Italie, l'Angleterre et la Belgique ; quoique fort honnête homme il a sçu échapper au terrorisme, il étoit fort content de ce que je voyois sa collection avec plaisir et avec une certaine connoissance, et malgré mon état de député il me parloit amicalement ; je l'ai assuré que tout bon républicain que j'étois, il n'avoit rien à craindre de la confiance qu'il me témoignoit.

J'ai rendu une visite le 7, à Mme Beyts qui part le 10 avec son mari; elle reste exprès pour aller au thé littéraire de Millin, elle m'engagea à y venir, je m'y rendis vers les 9 heures et demie, il y avoit moins de monde qu'à l'ordinaire. Le petit La Landie, quoique toutes les gazettes le disent parti pour Gotha, y étoit avec sa nièce

la comtesse le François, les demoiselles Broignart et Mme Oail n'y étoient pas, on y a fait de la musique comme à l'ordinaire, Beyts se mit à lire toute la soirée et ne pa,rla point au géomètre la Croix, qui étoit réduit à lui seul; tout sembloit triste et sombre, tout sembloit se ressentir de votre absence. J'ai parlé à Cuvier, à Angiolhii, ambassadeur de Toscane, et à Mme Beyts qui ne cessoit de parler de vous, je lui ai dit que vous lui enverrez un morceau de musique de votre composition; mais une connoissance que je suis surtout content d'avoir faite, est celle du nouvel ambassadeur d'Espagne, le chevalier d'Azarra, grand amateur de l'art et protecteur des artistes et de tous les gens de lettres; il a des connoissances très variées, parle bien, s'énonce avec facilité en français, est très honnête et affable, sans aucune prétention ; il doit avoir environ 60 ans, se porte bien et n'a pas l'air d'être Espagnol; il a été pendant trente-deux ans envoyé du roi d'Espagne à Rome, il étoit l'ami de tous les artistes, surtout du célèbre Mengs, dont il a publié les ouvrages à Parme chez, Bodoni, dont il a écrit la vie et à qui il a érigé un buste de marbre au Panthéon de Rome, avec l'inscription Pictori philosopho. Quoique ses ouvrages soient rares, M. d'Azarra possède de lui quatre-vingts morceaux, tant tableaux que dessins ; il a laissé son cabinet à Rome, ainsi que ses antiques qu'il ne pourra faire venir qu'à la paix, la mer étant infestée par un nombre considérable de pirates. Il n'a apporté avec lui que ses pierres gravées, il a fait fake des fouilles à ses frais et a été assez heureux de découvrir la maison que l'on croit être celle des Pisons, à qui Horace a dédié son Art poétique, il y a découvert un appartement rempli de bustes en marbre de philosophes, d'historiens et d'orateurs anciens. « La même chambre peut-

8 Ci)RRE:~P"XDAyCE DE MAINE DE BIKAX

être, me dit-il, où Horace s'entretenoit avec ses amis et où il leur lisoit son Art poétique. » Le chevalier d'Azarra est sans doute bien digne d'avoir fait cette découverte, lui qui a donné chez Bodoni de superbes éditions d'Horace et de Virgile. C'est un homme bienfesant et connu par son équité, ce fut lui qui, lors de l'assassinat de Basseville, protégea les jeunes artistes français qui étoient à l'Académie de France à Rome, qui les ramena dans son hôtel dans ses voitures pour les soustraire à l'aveugle fureur de la populace et leur donna de l'argent pour partir; comme je le connoissois beaucoup depuis longtems de réputation, que je possède plusieurs ouvrages qu'il a publiés, et que je Testime beaucoup, j'étois bien aise de faire sa connoissance personnelle; je me suis longtems entretenu avec lui jusqu'à ce qu'à minuit tout le monde se séparât. On remarque aisément la grande différence qu'il y a entre un homme instruit et ces plats diplomates; qui ne sont bons qu'à une vaine représentation. Sans doute, le gouvernement espagnol ne pouvoit faire un meilleur choix que d'un homme qui à tant de titres doit être cher aux Français, qui ne peuvent se refuser d'estimer son caractère, ses vertus, ses connoissances et ses talens.

Il ne s'est rien fait d'intéressant au Conseil, de longues discussions sur les finances et les domaines engagés ont occupé presque toutes les séances de cette décade.

Hors quelques pièces de distributions je n'ai rien pu lire les matins, j'ai reçu et j'ai eu beaucoup de lettres à écrire, j'ai dû aller aussi plusieurs fois chez les ministres pour des affaires particulières de mes compatriotes.

Pendant mon dîner, je continue la lecture des œuvres de J.-J. Rousseau, dont il y en a quelques-unes que je lis pour la première fois.

VAN HULTHEM A MAINE DE BIKAN \9

Voilà, mon cher ami, un bien grand détail de tout ce que j'ai fait pendant cette décade, c'est un vrai compte rendu; je crains que vous ne vous plaigniez de son excessive longueur qui est devenue un volume; écrivezmoi aussi tout ce que vous faites, tout ce que vous pensez, peignez-moi vos plaisirs et les sensations délicieuses que votre cœur savoure, c'est un moyen de me les faire partager; ce n'est que par une correspondance active et intime que vous adoucirez un peu la solitude où vous m'avez abandonné, écrivez-moi souvent, vos plus longues lettres me seront toujours les. plus agréables. J'espère que vous serez bien arrivé à Périgueux et que bientôt je recevrai une lettre de cet endroit.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Signé : C. Van Hulthem.

P. -S. — Mes respects s. v. p., à votre chère épouse. J'ai vu deux fois Rambeau, je l'ai conduit au bureau central du Conseil, oii il aimoit de voir si toutes les pièces sur les élections de Bergerac étoient arrivées, mais comme j'ignore sa demeure, je remettrai la lettre à son adresse à du Peyrat. Si vous voyez la bonne amie Mme Cha-p...,

n'oubliez pas de lui dire que votre ami est un gr. j

et que malgré cela l'indulgent Biran a bien voulu lui accorder une petite place dans le cortège nombreux de ses amis, je crains bien qu'elle ne vous en gronde d'importance, ...mais je sens que je ne fais qu'allonger cette lettre déjà trop longue. Adieu.

Le bon M. d'AssQ vous salue.

No 3 Paris, le 13 messidor, an VI.

J'allois porter décadi passé, mon cher ami, ma lettre au Conseil des Anciens, quand je reçus la visite de trois

10 CORRESPO>'DANCE DE IVIAINE DE BIEAN

de mes compatriotes qui vinrent me parler d'une affaire importante d'un négociant de chez moi, dont la décision dépendoit, à ce qu'ils me dirent, du ministre de la Justice, je leur devois mes secours; pendant ce tems l'heure s'écoula et il ne me fut plus possible de remettre ma lettre à la poste ; ce contretems me donne l'occasion d'ajouter quelques mots en réponse à la charmante lettre que vous m'avez adressée de Périgueux et que je reçus le lendemain.

Que cette lettre m'est chère! elle m'annonce votre heureuse arrivée dans votre patrie, elle me peint le plaisir que vous goûtez de vous trouver au sein de votre intéressante famille, la joie et le contentement que res^ sentent vos amis de vous voir, elle m'assure surtout de votre tendi'e amitié et de tous les sentimens affectueux que vous me conservez. Puis-je encore me croire malheureux, puis-je encore me plaindre de mon sort tandis que je vois votre bonheur ? Je le partage bien sincèrement, une partie en rejaillit sur moi et je jouis de tout le bonheur que votre âme goûte dans ce moment.

Vous vous plaignez de ce que vos affaires vont vous enlever une partie de votre tems; j'estime ce sentiment qui sait évaluer tout le prix du tems, j'honore ceux qui, comme vous, savent en faire un si bon usage ; mais est-ce bien à vous à faire une pareille plainte ? Après avoir, avec tant de soin et si utilement emploj'-é tous vos momens pendant les treize mois que vous êtes resté à Paris , ne convient-il pas que vous donniez quelques momens à vos affaires ? Ce changement d'occupation, cet exercice contribueront à affermir votre santé, que des inquiétudes et une étude trop assidue ont peut-être un peu délabrée. Après avoir recueilli une si riche moisson de connois- «ances dont vous allez goûter les fruits, ne pourriez-vous

pas VOUS reposer au moins pendant un mois de si longs travaux ? Et est-ce perdre le tems que de travailler à pouvoir le mieux employer ? Il faut que le corps soit sain afin que les facultés intellectuelles jouissent de toute leur vigueur ; et quoique sur cette substance inaltérable qui pense en nous, vous et moi, nous ayons d'autres idées que quelques sublimes philosophes du jour, nous convenons cependant que le physique peut avoir quelque influence sur le moral et que le dérangement de notre santé et de longues maladies peuvent aiïoiblir et porter obstacle au libre exercice de nos facultés intellectuelles. SU mens sema, disoient les anciens, in cor pore sano.

Contmuez à me donner de vos nouvelles, conservez votre santé, et croyez-moi le plus sincère de vos amis. Signé : C. Van Hulthem.

P. -S. — On dit que le Directoire vient d'ordonner à Lamarque de partir promptement pour la Suède, où il va résider comme ambassadeur. Le Directoire a annoncé aujourd'hui au Conseil par un message la prise de Malthe faite par Bonaparte.

Le 15, il y a séance publique à l'Institut national, mon savant ami peut attendre un petit récit de ce qui s'y fera.

Paris, le 15 messidor, an VI.

à 9 h. du soir.

Mon cher ami.

Je viens de la séance publique de l'Institut National; que j'aurois désiré de pouvoir y aller avec vous comme

12 COEKESPONDANCE DE MAIKE DE BIRAN

les fois précédentes! C'eût été un plaisir bien sensible à mon cœur, j'aimai toujours, vous le savez, à partager mes plaisirs avec vous, ce désir étoit intéressé à la vérité, car c 'étoit un moyen de les doubler; que je goûte du moins celui de vous écrire et je croirai encore vous raconter près de votre feu (comme je fis quelquefois le soir pendant l'hiver, quand le mauvais tems nous empêchoit de nous promener), les nouvelles du jour ou l'objet de mes études.

J'ai prêté une grande attention, ma mémoire me servira bien, elle sait à quel usage je veux l'employer, elle sera charmée aussi de vous être de quelque utilité.

La salle étoit pleine comme à l'ordinaire, les membres de rinstitut, plusieurs députés, deux directeurs, Merlin et La Reveillière, des étrangers, des hommes, des femmes en remplissoient l'enceinte. Il est beau de voir l'aimable sexe rendre hommage aux sciences et témoigner par leur présence, et leur silence surtout, l'intérêt qu'elles y prennent.

En voici un court mais fidelle récit :

Bitaubé, le traducteur d'Homère et auteur de Joseph, y présidoit, quatre secrétaires ont ouvert la séance par lire les notices des travaux du trimestre.

Villat a lu la notice des mémoires de la classe de littérature et beaux-arts.

Le Fèvre-Gineau, celle des mémoires de mathématiques lus dans la classe des sciences phys. et mathé.

Lassus a lu la notice des mémoires de Physique pour la même classe.

La Cuée, celle des mémoires de la classe des sciences morales et politiques.

On a entendu surtout avec plaisir que l'Institut, d'après un ia])]iort fait par Camus, avoit repris la rédaction des

VAX HULTHEM A MAIXE DE BIRAX 13

notices des manuscrits de la Bibliothèque nationale, dont la ci-devant Académie des inscriptions a publié trois volumes et que d'après les ordres donnés par le Directoire cette continuation alloit être imprimée à l'imprimerie de la République. L'Institut invite tous les savans à enrichir ce trésor par des extraits raisonnes des manuscrits dont ils ont connoissance, et a distribué vm programme sur la manière de rédiger ces extraits.

Une autre continuation qui vous fera plus de plaisir est celle de la description des arts et métiers commencée par la ci-devant Académie des sciences, que j'ai eu le plaisir de vous montrer à la bibliothèque du Corps législatif deux jours avant votre départ ; on en publiera le plan à la séance du 15 vendémiaire.

David le Roy a lu un mémoire sur les petits navires de guerre des anciens et sur l'usage qu'on en pourroit faire dans la marine française.

Delambre, un mémoire sur la mesure d'une base aux environs de Melun pour servir à la détermination de la grandeur du méridien, et sur la justesse des instrumens dont on s'est servi dans cette opération.

Fleurieu, ci-devant ministre de la Marine, et avant le 18 membre du Conseil des Anciens, a lu des conjectures sur la manière dont a pu se peupler la côte du nordouest de l'Amérique, et vue générale de cette côte et des deux Amériques, sous le rapport de la civilisation. Mémoire bien écrit, plein de connoissances et d'observations lumineuses, et quoique long, entendu avec beaucoup d'intérêt.

Collin cV HarUvïlle a lu d'un ton sentimental un dialogue en vers, intitulé : U Homme et sa conscience, qu'on a entendu avec le plus vif intérêt ; des applaudissements l'ont souvent interrompu, j'aurois voulu observer de

près la physionomie de certains hommes qui applaudissoient aussi, qui ne pouvoient pas être bien contents qu'on les fesoit parler avec leur conscience ; ils dévoient être bien persuadés d'ailleurs que bien des gens ne pouvoient se refuser à leur faire de certaines applications, les hommes savent bien jouer la comédie, mais ils trahissent difficilement les sentimens de leur cœur. Le pauvre et petit Naigeon devoit bien souffrir, on y parloit de Dieu. On m'a raconté deux anecdotes qui prouvent toute la perversité de son cœur et l'aliénation de son esprit, elles sont loin de lui faire honneur quoiqu'il s'en vante.

Un nouveau membre de l'Institut, le C. Chaptal a lu des observations chimiques sur la couleur jaune qu'on tire des végétaux et surtout du bois jaune (Lign. tinct. flav.).

Mongez, un mémoire sur deux statues antiques qui vont arriver de Rome, désignées par le nom de gladiateurs.

La Lande, un mémoire sur la situation du pôle magnétique et sur la déclinaison de l'aiguille aimantée qui depuis cent ans a changé à Paris de 23 degrés.

MoU, artiste du théâtre Feydau, a terminé la séance par la lecture d'un conte en vers fait par Andrieux, intitulé : Le Doyen de Badajoz ; ce conte, qui avoit pour but moral, la reconnaissance, a fait beaucoup rire; Mole l'a lu avec cet art et ces talens que vous lui connoissez.

L'Institut a partagé le prix qu'il avoit proposé l'an IV, et dont le sujet étoit la construction d'une montre de yoche pi'opre à déterminer les longitudes en mer, etc., entre deux montres n» 1 et n^ 2. Louis Berthoud est l'auteur de ces deux montres.

VAN HULTHEM A HIAINE DE BIRAN 15

On a lu aussi les programmes de sept prix que l'Institut propose, deux sur le foïe et Vmialyse de la bile; un pour une ode ou poëme sur la liberté, un sur les emprunts à faire par un état républicain, un autre sur Vétendue et les limites du pouvoir paternel dans une rép., un sur les grands changemens arrivés dans le globe, et le dernier sur les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple. Je vous transmets le programme de la classe des sciences morales et politiques, qui doit avoir une raison particulière pour vous intéresser.

J'ai senti depuis quatre jours un peu de fièvre le soir et une partie de la nuit ; je pense cependant que cela ne sera d'aucune conséquence, je l'attribue aux effets de la chaleur ; vous avez vu au Jardin des Plantes combien certains animaux du Nord y sont sensibles ; hier je fus obligé de me coucher à 7 heures, ce soir, si je ne sens presque rien, c'est qu'on oublie tous ses maux quand on a le plaisir de s'entretenir avec ses amis... Mais je sens que j'abuse de votre patience, ne suis-je pas un individu bien intéressant pour vous envoyer le bulletin de ma santé ?

Ecrivez-moi aussi souvent et aussi longuement que je le fais : vous, votre femme, vos enfans, vos amis, vos prairies, vos vignobles, tout ce qui vous intéresse sera toujovirs pour moi du [plus grand intérêt, vos lectures et les réflexions qu'elles vous font faire viendront après.

Félix sua si bona norit amicus.

Cela n'est pas un bon vers, mais c'est un souhait que je renouvelle tous les jours.

Je vous embrasse, mon cher ami, de tout mon cœur.

Signé : C. Van Hulthem.

P. -S. — Vous devez avoir reçu deux longues lettres du 9 et 13; les Mémoires de V Institut ne se vendent pas encore, on doit y ajouter auparavant un discours préliminaire fait par Andrieux.

No 5.

Paris, le 24 messidor, an VI.

Je vous ai adressé, mon cher ami, trois lettres à Grateloup, où, d'après votre avant-dernière, je croyais que vous seriez resté au moins un mois ; je suis fâché que vous ne les ayez pas reçues, je suis dans l'incertitude si vous recevrez la présente; ignorant où vous serez à son arrivée dans la Dordogne, je l'adresse à Périgueux, espérant qu'on vous l'enverra quelque part que vous vous trouviez.

La vôtre, que j'ai reçue hier, me fait beaucoup de plaisir, elle est remplie des sentimens de la plus tendre amitié que je partage bien sincèrement, elle me donne un détail intéressant de votre chère famille, que j'aimerai, que je chérirai toujours; elle me peint surtout votre bonne manière de penser qui est la vraie philosophie, qui doit puissamment contribuer à votre bonheur, comme elle doit faire celui de tous ceux qui vivent avec vous. Oui, mon ami, il n'y a pas d'autre moyen d'être heureux qu'en nous soumettant à la volonté de l'être suprême qui nous a créés : en acceptant avec résignation tous les maux comme tous les biens qu'il nous envoie, en fesant autant de bien qu'il est possible à nos semblables et en remplissant avec plaisir tous les devoirs que l'état, où nous nous trouvons, nous impose.

Ma santé n'est pas aussi bonne qu'elle l'a été depuis

longtems, j'ai depuis environ quinze jours la fièvre, depuis dix je ne l'ai que de jour à autre, espèce de fièvre tierce; j'ai appelé le médecin Gastaldy, qui m'assure que je l'aurai aujourd'hui pour la dernière fois, il veut la rompre demain avec le quinquina ; je ne suis p£is cependant sans en craindre les suites, mais il me dit qu'après les préliminaires qu'il m'a fait prendre, il n'y a rien à craindre. Ainsi je me rends aux bonnes raisons, à la r^agesse et à la prudence du docteur. Depuis ce tems, j'ai très peu mangé, je suis très faible, vous sentirez donc facilement, mon cher ami, que je n'ai pu faire de grandes lectures et mon compte rendu de la décide passée ne sera pas aussi long que celui de la précédente.

J'ai écrit quelques lettres, j'ai beaucoup pensé, mais je n'ai pu lire que deux livres de Télémaque et quelques lettres de la Nouvelle Héloïse, deux surtout de Julie la 18^ et 20^ de la 3^ partie, qui sont très belles, contiennent des réflexions sages et qui méritent bien ■d'être méditées.

Adieu, mon cher et bon ami, portez -vous bien et jouissez longtems du plaisir de vous trouver au milieu de votre intéressante famille. Je suis tout à vous. Sig7ié : C. Van Hulthem.

P. -S. — Je vous prie de présenter mes respects^ à votre épouse et de lui témoigner combien je suis sensible à son souvenir. J'ai demandé au médecin Gastaldy ce que vous lui deviez pour les quatre visites qu'il vous a rendues, il m'a d'abord dit qu'il laissoit cela à votre générosité, qu'il ne taxoit personne, etc., etc.; je lui ai répondu que vous aimiez de le savoir, que vous me l'aviez demandé; alors il m'a dit qu'il croyait qu'un louis serait bien. Le perruquier retirera la boîta à

poudre de votre appartement, vous me direz ce qu& vous voulez qu'il en soit fait.

Bejrts est en congé, comme je vous l'ai déjà dit. Votre cousin Du Soûlas m'a fait le plaisir de venir me voir avant de partir, il est parti le 18 par Bordeaux. Rambeau est aussi venu chez moi. Lès gens de la maison où je demeure ont beaucoup de soin pour moi. Adieu^ mon ami.

Paris, le 10 thermidor, an VI.

Je n'ai reçu qu'hier au soir, mon très cher ami, votre lettre du 27 messidor. Ce long intervalle à me donner de vos nouvelles m'a jeté dans une grande inquiétude ; je vous ai écrit le 24 messidor et le 2 de ce mois, à Péri* gueux, j'ai écrit le 6 à votre ami Audibert en le priant de vous faire parvenir une lettre et de m'apprendre oii vous vous trouviez actuellement. Hier au soir, je suis allé chez la librairie au Palais-Royal, où j'ai trouvé Rambeau et plusieurs de vos compatriotes, mais aucun ne savoit me donner de vos nouvelles; une lettre étoit déjà toute prête et devoit partir aujourd'hui, pour votre belle-sœur, afin qu'elle m'eût tiré de cette cruelle incertitude où me laissoit votre long silence; enfin, en revenant chez moi, j'eus le plaisir d'y trouver votre lettre, vous sentez facilement avec quelle joye je la reçus, avec quel vif plaisir j'en pris lecture.

Je vois avec plaisir que vous vous êtes fixé maintenant à Grateloup avec votre famille. Après les premières visites reçues et rendues, après avoir arrangé vos affaires économiques, vous serez plus tranquille et vous pourrez vous livrer à vos études chéries. Je sais, mon cher ami.

VAN HULTHEM A aiAINE DE BIBAÎs 19-

que vous occupant uniquement de mathématiques, de chimie, de physique, d'histoire naturelle, etc., visitant les établissemens littéraires, vous délassant ensuite par la promenade ou dans la société des savans, le séjour de Paris devoit avoir des agrémens pour vous, mais si vous étiez condamné comme moi, aux séances journalières du P. L.,^ où vous seriez souvent obligé d'entendre des choses bien éloignées de votre manière de penser, où, en entendant toujours parler de justice et de liberté, vous verriez souvent fouler aux pieds les premiers principes de la liberté et de la justice. Ah! combien alors vous préféreriez votre sort au mien ! combien de fois vous vous écrieriez avec le bon Horace : heureux ceux qui, loin du tourbillon des affaires, cultivent leurs champs paternels de leurs propres bœufs !

Beatus ille qui procul negotiis ut p'isca gens mortalium paterna bobîis exercet rura suis.

Combien de fois, depiiis votre départ, j'ai regretté mes tranquilles foyers! Je ne saurois vous dire combien je souffre quand je vois de ces actes révolutionnaires, quand je considère la misère du peuple et de tant de gens ruinés, quand je songe à un avenir incertain qui nous peut amener la guerre et beaucoup d'autres maux. Ah! alors je pense que votre sort n'est pas à plaindre, que retiré d^ns votre solUtude, loin du tourbillon des affaires, jouissant des agrémens que vous donnent votre intéressante famille et le bonheur domestique, vous ne vous occupez que de vos propres affaires, de vos lectures et de vos études qui ont toujours fait le charme de votre vie. Si vous faites ces considérations, je pense qu'elles contribueront à vous faire voir sous un aspect plus favorable votre sort actuel; vous avez vu à Paris presque tout ce qu'il y a d'intéressant à voir,

VOUS avez fait la connoissance des hommes les plus distingués dans les arts et les sciences ; par une fréquentation assidue des leçons des plus savans maîtres vous vous êtes rendu familières les connoissances dont vous avez le plus besoin pour la suite de vos études; c'est à présent qu'il faut laisser mûrir tant de connoissances acquises, bientôt vous retirerez les fruits d'une si riche moisson.

Quant à moi, mon cher ami, je sens que vous vous deviez à vos affaires, à votre famille, à vous-même, mais je ne puis que vous regretter infiniment, aucune connoissance ne remplacera jamais la vôtre; je perdois du moins de vue dans la douceur de votre société les malheurs du tems, et les conversations que nous avions tous les jours sur tous les objets de la littérature avoient pour moi infiniment de charmes.

Depuis que j'ai pris le quinquina, la fièvre, dont tous les deux jours j'avois de très fortes attaques, n'est plus revenue; cependant je ne suis pas comme auparavant, je suis encore très faible, je ne puis que peu travailler, je sens beaucoup de lassitude quand je marche et je crains bien que la fièvre ne revienne.

Avant de devenir malade j'avois loué un autre appartement; j'étois, comme vous le savez, fort à l'étroit' à mon ancien appartement et mes livres, dont le nombre s'augmentait tous les jours, ne pouvoient plus s'y placer. Ce fut là une des principales causes pour chercher un autre logement; cependant, en remuant mes livres, j'ai vu qu'il y en avoit un grand nombre dont je ne me serois pas servi pendant mon séjour dans cette ville, d'autres que je trouvoi à la bibliothèque du Corps législatif; j'ai emballé tous ceux-là dans deux grosses caisses, qui pesoient ensemble 1..380 livres, je les ai envoyés chez moi

VAX HULTHEM A JL\INE DE BIEAX 21

à Gand, d"oii j'apprends qu'ils sont heureusement arrivés. Je n'ai conservé que ceux dont je puis faire un usage journalier, qui sont encore en assez grand nombre. . .

Aussitôt que la fièvre m'avoit quitté, j'ai songé à occuper mon nouvel appartement, qui est bien situé, très commode, beaucoup plus spatieux que l'autre, très bien éclairé, très proprement arrangé, dans une très belle maison toute neuve, depuis 10 à 11 ans, et chez de très honnêtes gens; il n'a qu'un inconvénient, c'est d'être fort haut, car il est au quatrième, mais il a cet avantage qu'on y monte par un bel escalier, très bien éclairé, surmonté d'une grande lanterne à la romaine. D'ailleurs, comme je reste toutes les matinées chez moi, comme je ne monte à mon appartement qu'une ou deux fois par jour, cet inconvénient n'en est pas un grand pour moi. Je loue cet appartement à terme et pas trop cher, mais j'ai dû acheter les meubles qui me reviennent assez haut. Je ne puis pas assez vous dire combien ce changement de logement m'a coûté; moi qui aime si peu de changer, combien j'ai eu de peine à quitter mon ancien logement et les gens de la maison qui, pendant que j'étois malade, m'ont rendu de grands services. Mais dès le premier jour que j'ai occupé mon nouvel apparte- "lent, j'y ai été content. Je me fais faire actuellement une bibUothèque pom- y placer les livres que j ai conservés et qui sont encore en assez grand nombre.

J'ai été le 7 chez Millin, il y avoit un mois que je n'avois pu y aller. Outre les personnes qui fréquentent ordinairement son thé littéraire, j'y trouvai Roederer, Fabricius, le C. Silvestre et le ministre de la Justice qui étoit venu avec moi.

Fahricnts est le législateur de l'entomologie ou histoire naturelle des insectes, c'est lui qui en a décrit le plus

22; corkesp0nda:î?cb de maine de biran

grand, nombre; il est professeur d'histoire naturelle cà i^ieZ, ville qiui appartient au roi de Danemark; il d'une taille médiocre, il est modeste, parle- assez correcuv. ment le français, est fort hxjnnête- et affable. Il a étudié dans sa jeunesse à Upsal sous Linné, dont il parle avbejaucGup d'éloges; il a aussi étudié à Leyde dans tems que Gaubius et Alhinus vivaient encore. Il aim beaucoup; à voyager, vient presque tous les ans à Pari-, va souvent en Angleterre, surtout à Edimbourg doni) il estime beaucoup les savans. Il porte les cheveux, ronds, il a iMi air de candeur et de pnobité qui fait quj'on ainae à s'attacher à lui, je lui ai beaucoup: parlé pendant toute la, s©ia;ée.. Il est le père de ces deux petits Banois: avecqui. nous: nous sommes trouvés che^ Charges pendant l'hiver.

J'y fis aussi la connoissance du G.. Silvestm^ seccétaire de la Société phHomatique, et mx de ses instituteurs. C'est un jeune homme modeste- et instruit; il a publié cette année- lie rapport général des travaux; de cette Société, rapport que j'ai lu et qui est biea fait. La Société philomatique s'assemble touiB les tridis de chaque décade, rue d'Anjou-Throimlle n» 9, à G heures du: soir Le C. Silvestû'e est aussi membre de lia. Société lil^re d'Histoire naturelle, dont Cuvier est secrétaire ; ce-tte Société s'assemble le 2.8 de chaque mois au même local; il me proposa de me conduire à ces deux Sociétés^ msois je prévois bien que je n'en aurai pas le tems.

Votre ciu'é n'a pas tort quand il vous engage à vous occuper d© vos affaires économiquesj. Je sens qu'il est difficile à vous et à moi de nous occuper de ces petits détails, et que le goût de la lecture et de l'étude prend toujours le- dessus : mais enfin c'est un devoir et nous ne pouvons entièrement négliger ce qui doit: contribuer

VAN HFLTHEM A .^lAIXE DE BIRAX 23

à notre liberté et à notre indépendance. Il faudra bien, quand je serai de retour chez moi, que je m'occupe aussi davantage de mes propres affaires.

Quand vous reverrai-je, mon cher ami ? Quand pourrons-nous reprendre nos promenades, nos frugaux et modestes dîners et nos entretiens familiers ? Ah! peutêtre jamais! Je ne saurois vous diie combien cette idée m'afflige et me cause de peine. Il est difficile de vous avoir connu et de ne pas désirer de vivre toujom-s avec vous.

Adieu, mon cher et bon ami, portez -vous bien et aimezmoi autant que je vous aime.

Sigm : C. Va^ Hulthem.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de votre chère épouse, je conçois combien il lui doit être douloureux de s'être séparée d'une sœur chérie et qui mérite tant de l'être r j'espère que votre société, celle de vos chers enfans, les agTémens de la campagne rendront plus agréable à votre épouse le séjour de Grateloup,

J'ai assisté hier et aujourd'hui aux belles fêtes^ qui se sont doimées au Champ-de-Mars à l'occasion de l'entrée triomphale des monumens de l'ItaHe; il est inutile de vous les décrire, vous en trouverez une description détaillée dans les feuilles publiques.

Mon adresse est : Rue Neuve-des-Petiis-Champs, n^ 729, en face de la rue Chabaiwis.

On a ouvert, le premier de ce mois, le salon d'exposition des tableaux, sculptures, gravures, etc., des artistes modernes. En général, il est inférieur à ceux, des années précédentes ; les grands artistes, tels que David, Regmiult, Suvée, Pajou père, Jidien, Varn Spandoneck laîné, Houdon, n'y ont rien exposé. Ce qu'on y admire le plus, sont les tableaux de Gérard, dont vous avez

vu la Psyché et l'Amour, ceux de Girodet, etc.. etc., et les admirables portraits d'Isabeij. On y voit les portraits très ressemblais de vos amis Dupont de Nemo^irs et de Charles. Ce dernier est très bien peint de grandeur naturelle, par Mme Guiart.

' ■ Paris, le 22 thermidor, au VI.

Je dois mettre ce jour, mon cher ami, au nombre des jours heureux de ma vie : j'ai vu votre aimable belle-sœur, j'ai reçu deux lettres de vous et une autre du C. Audebert, qui m'annonce vous avoir vu et de vous avoir laissé en bonne santé. Des événemens aussi heureux ne m'arrivent pas tous les jours, ils méritent que j'en fasse une mention pai-ticuUère dans mon journal.

Me trouvant hier à une vente de livres, Renouart me dit que Mme Maréal étoit à Paris et logée chez Mme de Chevremont ; je n'eus rien de plus pressé ce matin que de lui rendre visite. J'ai trouvé votre bellesœur telle que vous me l'avez souvent dépeinte, douée de toutes les qualités du cœur et de l'esprit ; c'est \m vrai plaisir pour moi de pouvoir faire sa connoissancr personnelle, il y a une espèce de parenté entre nous et nos amis, et on aime bien de comioître ses parens de près; et si tous nos parens ressembloient à Mme INIaréal. il ne faudroit pas sortir de sa famille pour jouir des agrémens de la société et des douceurs de l'amitié.

Mme de Chevremoiït prétend que vous avez trop de connoissances et de talens pour les ensevelir dans l'obscurité d'une campagne solitaire et éloignée, elle voudroit que vous vous fixassiez à Paris avec votre famille, que Mme Maréal vînt également s'y étabUr, et qu'elle, vous et moi nous ne fissions qu'une société. Sans doute,

VAN HULTHEM A MAINE DE BIRAN l'.J

elle et moi nous ne pourrions qu'y gagner, mais ce sont vos intérêts, vos seuls intérêts qu'il faut consulter là -dessus.

La fièvre, après m 'avoir quitté pendant quinze jours, est revenue le 11 de ce mois à 5 heures de l'après-midi; ayant été au Conseil, je fus obligé de prendre une voiture pour revenir chez moi; j'eus pendant la nuit un très fort accès, il a fallu renouveller le traitement et cette foisci, la fièvre n'a pas voulu céder au quinquina, je l'ai encore de jour à autre, cependant la force en est beaucoup diminuée. J'en suis d'autant plus fâché que je ne pourroi voir votre belle-sœur aussi souvent que je le désirerois. Je serois cependant charmé de trouver l'occasion de lui être utile ainsi qu'aux personnes auxquelles elle s'intéresse.

Je retirerai avec plaisir le second volume de la Croix, dès qu'il paraîtra, mais pourquoi me faire payer si tôt, ces six misérables louis ? Il vaudroit mieux me les apporter vous-même en germinal. Vous me ferez plaisir de n'en pas parler à votre belle-sœur.

J'exécuterai avec plaisir votre commission auprès du chevalier d'Azarra, mais il faudra attendre jusqu'à après-demain; c'est demain le 10 août et vous savez que les ambassadeurs assistent ordinairement aux fêtes de la République.

Je suis charmé, mon cher ami, que vous ayez repris vos études métaphysiques, celles-ci doivent faire le fort de vos méditations, hae tibi eruntartes, et je ne serois pas fâché, si toutefois votre santé vous le permet, que vous pussiez achever votre mémoire sur l'Influence des Signes et le présenter en tems au jugement de l'Institut National.

Je suis de votre avis que Court de Gébelin ne pourra pas vous être de grande utilité pour cette matière, je

doute même si, pour faire un ouvrage tel que celui qu'il a entrepris, il avoit une connoissance assez étendue des langues, surtout de celles du Nord, et si des connoissances que fournissent les monuments historiques de tous les âges et une étude approfondie de toutes les langues, il a tiré des conséquences aussi justes et aussi judicieuses que ces matériaux pouvoient lui suggérer.

Au reste, la fièvre qui ne laisse de me fatiguer, même les jours qu'elle ne me rend pas visite, la diète que je suis obligé d'observer et un certain affoiblissement qui en est une suite naturelle, m'«mpêch.ent depuis quelque tems de me livrer à ces méditations métaphysiques ; il faut que des études plus modestes occupent mamtenant mes loisirs, telles que celles de l'histoire civile et littéraire, la connoissance de l'antique, etc., etc., études qui sont plutôt du ressort de la mémoire que de celui du raisonnement.

Adieu, mon cher et bon ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

Signé : C. Van Hulthem.

Je ne suis pas sans inquiétude sur le sort de Bonaparte et de son armée ; il paroît actuellement que sa destination est en Egypte et de là aux Indes, mais s'il parvient même à atteindre l'Afrique sans être attaqué par les Anglais, comment la flotte pourra-t-elle revenir et échapper à la flotte anglaise ? Et comment pourra-t-on la mettre à l'abri d'une attaque, puisqu'il est connu que les grands vaisseaux de guerre ne peuvent entrer au port d'Alexandrie ?

Si même ce danger n'existoit pas et que toute l'armée fût arrivée en Egypte same et sauve, comment parviendra-t -elle aux Inde« ? Par la mer Rouge ? Mais où

YAN HITLTHEM A MAINE DE BTRATS' 27

trouver les bateaux de transport et quelle flotte défendra ces bateaux ? N'est-il pas à craindre qu'ils ne soient pris ou détruits par les Anglais qui sont en force dans ces parages et dont la flotte est augmentée par celle des vaisseaux des Hollandais, comnrandés par l'amiral Lucas et pris au cap de Bonne-Espérance ? Si on y va par terre, comment passera-t-elle au travers des sables.de l'Arabie, de la Perse, des États du Grand Mongol ? N'est-il pas à craindre qu'avant d'y parvenir la majeure partie de l'armée ne soit détruite par la faniine, les maladies, la guerre et la misère ? Comment une pareille entreprise avec si peu de forces ^a-t -elle jamais pu tomber dans une tête saine ? Et combien d'autres considérations d'une plus grande importance n'y a-t-il pas à .faire "? Mais pourquoi nous égarer dans un pareil dédale ? Attendons tout du tems, mais je vous l'avoue, la perspective ne me semble représenter rien de bien avantageux.

Le 23 thermidor.

J'ai parlé aujourd'hui àProny à la fête du Champ-de- Mars, il m'a assuré que l'impression des Mémoires de rinstitut est entièrement achevée et qu'ils seront présentés à la séance générale du 5 fructidor.

Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de votre chère et aimable épouse.

Votre boîte à poudre ne s'est plus trouvée à votre appartement, votre commissionnaire m'a assuré de l'avoir portée à la diligence, ainsi c'est probablement à Limoges que vous l'aurez laissée.

Je prends tous les jours une infusion de quinquina, mais je n'y trouve aucun soulagement. Je marche avec

la lenteur d'une tortue et la moindre promenade que je fasse, je sens une lassitude particulière, moi qui, dans toutes nos courses et nos promenades, étois toujours infatigable ! Cela fait que je reste chez moi quand je ne suis pas obligé de sortir. Tous mes momens sont alors absorbés par la lecture, heureux d'y trouver toujours de nouveaux charmes et de nouveaux plaisirs ! Combien de fois je me suis écrié avec le divin auteur de Télémaque, dont j'aime à lire et à relire l'excellent ouvrage : « Heu- S (i reux ceux qui se dégoûtent des plaisirs violens, et qui « savent se contenter des douceurs d'une vie innocente! (( Heureux ceux qui se divertissent en s'instruisant, et « qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences ! « En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, « ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir; et « l'ennui qui dévore les autres hommes au milieu même « des délices est inconnu à ceux qui savent s'occuper « par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire « et qui ne sont point... privés de la lecture! »

Ko 10.

Paris, le 6 fmctidor, au VI.

J'ai reçu, mon cher et bon ami, le l^^ de ce mois, votre lettre du 21 thermidor ; vous verrez par mes précédentes que j'ai reçu toutes celles que vous m'avez adressées et que le long retard à recevoir celle du 27 messidor fut la cause de mes inquiétudes à votre égard ; vous en trouverez ci-jointes trois à la fois, qui sont restées ici je ne sais comment. Dorénavant, je vous les ferai parvenir à mesure que je les écrirai.

Je vois avec plaisir la continuation de vos tendres

VAN HULTHEM A IVIAINE DE BIRAX 2f>

sentimens, votre prétieuse amitié est pour moi, dans ce moment, un baume salutaire, dont les effets seroient encore plus sensibles, si j'en sentois de plus près les douces émanations.

Votre compatriote Rambeau est venu me parler du juge de paix de Bergerac et m'a fait à ce sujet les mêmes observations que vous faites dans votre lettre; j'ai exécuté avec plaisir votre demande parce que c'est en même tems celle de deux de vos députés. Le ministre de la Justice m'a promis qu'il proposera au Directoire, pour remplacer le juge de paix actuel, l'un des deux désignés dans la pétition de votre députation. Rambeau m'a dit depuis que cela pourra souffrir quelque difficulté, à cause que Bordas et un autre membre du Conseil des Anciens du département de la Gironde ont demandé au Directoire la continuation du juge de paix actuel. Il est plus juste cependant que l'on écoute et satisfasse à la demande de vos députés qu'à ceux des départemens voisins.

Le chev. d'Az..., quoique extrêmement honnête, et aimant infiniment à rendre service à tout le monde, n'aime pas cependant de faire passer sous son contre-seing la lettre que vous m'envoyez ; quoique je ne pense pas que le jeune homme à qui elle est adressée soit émigré, cependant vous ne me dites rien qui pût convaincre du contraire et, dans l'incertitude, le chev. d'Az... ne voudroit rien faire, dans les circonstances délicates où nous nous trouvons, qui pût être contraire aux lois de la Répubhque. Ne pouvant désapprouver ce sentiment, je n'ai pas voulu insister et j'ai fait partir la lettre sous le contre-seing du Cons. des Anciens. Je pense qu'elle parviendra également.

Me trouvant il y a quelques jours chez le ministre de

30 CORRESPOKDANCE DE IVIAIXE DE BIEAN

la Police, je rencontrai en sortant le C. Fontard qui me remit une lettre de votre part, datée du 23 thermidor. Il me pria de me joindre à lui (et tel est aussi l'objet de votre lettre), afin d'obtenir la radiation du C. Foucault. Comme il s'agit d'être utile à un de vos amis, au sort duquel vous vous intéressez beaucoup et qui appartient à mie famille respectable, dont vous m'avez souvent parlé avec éloge, je ferais tout ce qui dépendroxt de ^moi pour lui rendre service si je n'étois convaincu que tout ce que je pourrois faire feroit plus de mal que de bien à cette cause. En efiet, comment ne voyez -vous pas, mon cher ami, que tout ce que je pourrois iaire auroit l'air d'une intrigue ou de corruption ? Qu'y auroit-il de plus singulier qu'un député éloigné de votre département à la distance de 150 lieues se mêlât d'une affaire dont naturellement il ne peut connoître les circonstances, tandis que vos propres députés qui devroient en être instruits, ne parlent point ? Réellement, cela ne feroit qu'empirer les choses et les rendre plus mauvaises qu'elles ne sont. Si cependant vous le voulez absolument, il n'y a rien que je ne fasse pour vous.

Vous me demandez, mon cher ami, ce que l'on pense à Paris, ce que je pense moi-même du sort des chevaliers de Malthe ? Je vous répondrai à cela qu'à Paris on -n'en parle pas; vous savez comment les choses y vont, chaque objet y semble passer en revue par la lanterne m.agique, on en parle un moment et puis disparois, tout est tombé dans l'oubli. Quant à moi, je ne connais cette capitulation que de la même manière dont vous la connoissez c'est-à-dire par les feuilles publiques.

Befrnardin de Saint-Pierre vient de faire imprimer un rapport lu à l'Institut National contre lequel le petit N... s'est fortement échauffé, vous le trouverez ci-joint et

VAN HULTHEM A MAINE DE BIEAN 31

une simple lecture vous fera apercevoir la cause des déclamations du C. N.

J'ai rencontré plusieurs fois au Café le C. Lancelin dont vous connoissez le prospectus d'un mémoire présenté à l'Institut qu'il se propose de publier sur la question de l'influence des signes sur la formation des idées, et à qui nous avons rendu une visite à l'Hôtel de la Marine, rue de... Un autre concurrent vient d'annoncer dans le Magazin Encyclopédique du mois de thermidor qu'il est aussi décidé à publier le mémoire qu'il a présenté pour le même concours et comme par l'effet de différentes circonstances, il a été forcé de le composer très précipitamment, il lui a paru convenable d'y ajouter quelques développemens, ce qui fera qu'il ne pourra être sous presse que dans deux ou trois mois.

L'auteur ne se nomme pas, mais sa lettre est datée de Colmar, c'est de ce mémoire que Garât a dît dans soel rapport, « qu'il était annoncé comme l'extrait et « l'ébauche d'un travail complet sur la Psychologie, et « que «i ce travail étoit achevé de la même manière, il « n'hésiteroit pas à dire qu'un jour le nom de son auteur « sera prononcé au sein de l'Institut, à côté de celui des « Locke et des Oondilkw. »

Vous voyez par là que de toutes parts les idées métaphysiques commencent à fermenter dans les têtes de vos compatriotes et si un jour vous publiez quelque chose sur cet objet, que vous trouverez partout des lecteurs €t des disciples, je me ferai toujours un honneur d'être un des plus zélés de ces derniers.

Adieu, mon cher et bon ami, a3'ez soin de votre santé, soj-ez heureux et donnez-moi souvent de vos nouvelles. Signé : D. Van Hulthem.

Je prie votre chère épouse d'agréer mes respects. La fièvre continue à me rendre visite tous les deux jours. La lecture m'est à présent d'une grande ressource. In aclversis solatium.

Paris, le 20 fructidor, an VI.

Au C. Maine-Biran,

à Grateloup, près de Bergerac, Départ, de la Dordogne.

Mon cher et bon ami,

Je n'ai pas répondu sur-le-champ à votre lettre du 2 de ce mois, parce que vous aurez reçu pendant l'intervalle le gros paquet qui contenoit la réponse à toutes vos précédentes. Vous aurez vu que j'ai reçu toutes les lettres que vous avez bien voulu m'écrire et que je vous ai entretenu sur tout ce que je croyois pouvoir vous intéresser. Dorénavant je n'accumulerai plus mes lettres, mais je vous enverrai chacune séparément à mesure que je les écrirai.

J'apprends avec peine votre indisposition ainsi que celle de votre chère épouse; j'avois cru que l'agitation, le mouvement, vos occupations économiques auroient empêché ou du moins diminué le retour de vos affections nerveuses. J'espère qvie la diminution de la chaleur vous rendra la santé et vous permettra de vous livrer à vos occupations chéries.

La fièvre continue à me rendre visite tous les deux jours, cependant elle est beaucoup moins forte qu'elle n'étoit auapravant,elle me laisse sortir tous les jours, et

ne m'oblige à rester chez moi qvie quand elle vient m'assaillir. Je vois qu'on s'y accoutume comme à toute autre chose, il faut cependant que je tâche de m'en défaire, car elle pourroit bien me rester pendant tout l'hiver, elle m'aime tant, qu'elle résiste à tous les remèdes et qu'elle semble ne pas vouloir me quitter.

J'ai eu le plaisir de voir votre aimable belle -sœur il y a quelques jours ; les incommodités de la fièvre et de l'état où je me trouve après, la lassitude que je sens quand je fais une promenade un peu longue, font que je ne jouis pas aussi souvent de ce plaisir que je le voudrais bien.

Votre belle-sœur se porte très bien et jouît du plaisir de se trouver près de sa chère maman qui lui est fort attachée. Comme elle aime beaucoup l'art du dessin, je lui ai proposé d'aller un jour avec elle au Muséum des tableaux, qui s'embellit tous les jours par les chefsd'œuvre arrivés de l'Italie.

J'ai reçu pour vous- 5 numéros du journal de V École des Mines, que je vous ferai parvenir par la première occasion, vous les recevrez dorénavant par la poste francs de port.

Les Mémoires de V Institut ont été présentés le 5 à ses membres, ils seront présentés au Corps législatif à la fin du mois quand l'Institut viendra rendre compte de ses travaux ; on les mettra en vente immédiatement après; les trois volumes, qu'on ne vendra pas séparément, coûteront, à ce qu'on m'a dit, 45 tt.

J'ai trouvé plusieurs Bacon, aucun ne convenoit. Bernard me demandoit 36 tt. pour la mauvaise édition de Leipzig, ou demandoit 9 tt. pour le traité seul de Dignitate et augmentis scientiarum, et il étoit piqué de vers; d'ailleurs, il faut avoir en même tems le novum organum qui n'y étoit pas joint. Il ne s'est point trouvé

34 CORRESPONDANCE DE iLlINE DE BIRAN

dans la vente de Fleur ieu, comme je l'avois cru, ainsi il faudra attendre une autre occasion.

Renouard m'a dit hier qu'on va donner une traduction française des œuvres philosopliiques de Bacon.

On vient de publier une nouvelle édition des Œuvres de Condillac en 23 volumes in-8, imprimée sur des nombreuses corrections faites par l'auteur à un exemplaire qui étoit sous le scellé. L'édition paroît bien exécutée et coûte- 90 francs, on y trouve un ouvrage posthume de Condillac intitulé : La Langue des Calcids que je vous enverrai, si je puis l'avoir séparément. Voici ce qu'en dit Garât, en offrant cette édition au Conseil des Anciens: «... elle la porte (sa méthode porte la métaphysique)sur la seule langue qui eût de la précision et de l'exactitude, sur la langue des calculs, sur l'arithmétique et sur l'algèbre ; et cette langue, créée et perfectiomiée par tant de génies du premier ordre, reçoit d'une méthode si facile et si simple une nouvelle perfection encore ; et tous les artifices de cette langue sont si bien dévoilés, si bien démêlés, qu'il ne peut plus être impossible à personne de les transporter dans l'expression des idées de tous les genres, de donner à la langue de la morale et des lois, la certitude de la géométrie. »

Je vois que cet ouvrage vous convient absolument, je ne négligerai rien pour vous le procurer séparément.

Continuez, mon cher ami, à me donner souvent de vos nouvelles, surtout de celles qui regardent vos propres occupations, rien sans doute ne me peut être plus agréable.

Il se fait ici très souvent des ascensions aérostatiques pour les Parisiens désœuvrés et avides de spectacles, sans que l'art en profite. Aujourd'hui le C. Têtu-Brislv doit monter dans les airs, assis à cheval avec un ballon

VAX HULTHEM A BIAINE DE BIKAN 35

de 36 pieds de diamètre, mais le mauvais tems l'en empêchera probablement. Bien n'est plus plaisant à présent que de voir dans \e Journal de Paris deux hommes qui se disputent la priorité de la découverte de la direction des ballons, tandis que ni l'un ni l'autre n'a fait cette découverte, et n'en a pas même fait l'essai jusqu'ici d'après leurs vaines théories. Si je pouvoie croire à la possibilité de cette direction, je' ne la désirerois que pour venir vous voir de' tems en tems et pour prendre la soupe avec vous les dimanches, comme nous l'étions accoutumés ici. Jfe sens combien vous me manquez.

Adieu, mon cher ami, je vous embrasse- dfe tout mon cœur. Signé : C. Y an Htjlthem.

Rue Neuve-des-Petits-Champs, bP 729, en face de la rue Chabanois.

P. -S. — Voulez-vous bien présenter mes humblesrespects à votre chère épouse ? — Beyts n'est pas encore de retour. — ■ J'attends une réponse à mes lettres précédentes,. n08' 8, 9 et 10.

Lettre de Van Htdthem à Maine d-e Bvran (1)

Xo 12.

Paris, le 26 fructidor, an VI.

Au savant philosophe de la Dordogne, le sage et vertueux solitaire de Grateloup, salut, amitié, vénération, respect!

(1) (TlHîuvée dans un numéro de la Bécade philosophique, l& jeudi 28 juillet 1927, dans la. bibliothèque du château de Grateloup, grar M. Jean Bourjade). Papier bleuté, petit iormat, 8 pages dont 7 de tifste et une de post-scriptum.

(Est-il) permis de vous demander, mon cher et aimable philosophe, si absorbé dans les profondeurs de votre sublime idéologie, ou résolvant des problèmes dignes des Eîder et des Lagrange, vos profondes méditations vous empêchent (elles) à me donner quelques lignes de vos chères nouvelles ? Je suis peut-être, je l'avoue, la cause de votre silence en retenant trop longtems les réponses à vos lettres, mais maintenant que vous en avez au moins reçu quatre, j'espère que bientôt vous m'instruirez de l'état de votre santé, de vos occupations et de vos études et de tout ce qui peut contribuer à votre contentement et à votre bonheur.

Je vous enverrai une nouvelle nourriture pom* votre esprit, le 2^ volume de l'ouvrage de la Croix paroît, ainsi que l'ouvrage de Lagrange dont Du Plat vous a parlé, j'y ajouterai la Langue des calculs de votre cher Condïllac, qu'on me fait espérer de me donner séparément, ouvrage que vous devez désirer de voir bien ardemment. Je verrai si votre belle-sœur pourra les prendre avec elle quand elle s'en retournera.

Ma santé ne me permet pas encore de me livrer à des études sérieuses, mais j'ai fait beaucoup (de lectures) utiles et agréables. J'ai relu l'excellent petit ouvrage sur le Choix des études du savant et judicieux Flcury, son histoire du droit français et ses discours sur l'histoire ecclésiastique. J'ai lu beaucoup d'articles du Journal des Mines, j'ai lu et parcouru plusieurs ouvrages sur l'histoire de la découverte de l'imprimerie que je n'avais pas encore vus et que notre ami van Praet m'a prêtés, tels que la Biblotheca Moguntina libris seculo primo typographico Moguntiae imp'essis exstructa, de Wurdtwein 1787, in-40; le catalogue historico-criticus romanarum editioiium seculi XV d'and (ici un pâté) Rome 1783,

in-40; et le premier volume du spécimen historko-criticum editionum italicarum seculi XV, Rome 1794, in-4o, du même auteur ; les annales typogra'phici de Panzer, Nuremberg 1793-4, 3 vol, in-4o : il y aura une suite de volumes à cet ouvrage. Vous êtes surpris probablement qu'on a publié et qu'on continue de publier tant d'ouvrages sur l'histoire de l'imprimerie; mais quand on considère que cette découverte eut une si grande influence sur les mœurs, la religion, les gouverne mens ; quand on pense qu'elle répandit partout les lumières et qu'elle causa un grand nombre de révolutions politiques, religieuses et littéraires, on sera moins surpris qu'on a fait tant de recherches sur l'origine, les auteurs et le lieu de cette découverte, dont tant de villes se disputent la gloire. D'ailleurs on apprend par là une foule d'anecdotes littéraires, on voit quel était dans chaque pays le goût de la littérature, comment ce goût s'améliora insensiblement, comment les connoissances s'étendirent et se répandirent de tout côté, en portant dans un court intervalle, dans presque tous les pays, l'heureuse découverte de l'imprimerie ; mais après tant de bons ouvrages, remplis de critique et d'érudition publiés sur cette matière surtout depuis 1740, il nous manque encore une bonne histoire générale de l'imprimerie, car presque tous ont parlé pour leur ville ou leur patrie. Deux hommes cormus par de vastes connoissances et de nombreuses recherches sur cette matière {Crezvenna, à Rotterdam, et Breitkopf, à Leipzig), qui depuis longtemps, promettoient de pubUer cette histoire, sont morts depuis peu sans avoir exécuté leur promesse ; celui qui auroit le mieux exécuté cet ouvrage étoit sans doute mon ami Saint-Léger, mais son âge avancé ne lui permettra Jamais d'entreprendre cet ouvrage. Le C. (citoyen) Camus

songe à y travailler, depuis quelque tems, il ne lit que des ouvrages qui traitent de cette matière, mais malgré sa grande activité il lui faudra 5 à 6 ans, dit-il, avant de pouvoir l'exécuter. J'ai de fréquens entretiens avec lui à ce sujet et de tems en tems il lit quelque mémoire à l'Institut sur cet objet.

Comme j'aimerois assez profiter pendant mon séjour à Paris de tous les monumens littéraires et publics qui sont ici, je lis dans ce moment, pour voir avec plus de fruit le cabinet national des médailles, l'excellent ouvrage Doctrina nummorum veterum, Vienne 1792, et ann. suiv. 8 vol. in-4o par Eckel, garde du cabinet de l'Empereur à Vieime, un des plus savans archéologues de ce siècle, qui, malheureusement pour la République des lettres, vient de terminer sa carrière.

(Je vois), mon cher philosophe, que je dois cesser de vous parler d'archéologie, afin que ma lettre n'opère pas sur vous le même effet que le journal de notre ami MiUin : mais puisque vous voulez cependant savoir de quoi je m'occupe, je vous dirai que depuis votre départ] je n'ai pas fait une seule promenade de plaisir et, si j'excepte les deux premiers jours, que je ne suis pas même entré dans les Champs-Elysées, où autrefois nous nous promenions tous les jours ; je m'occupe davantage à la lecture et cette occupation a pour moi tant de charmes, que les journées me paraissent toujours trop courtes ; je vais assez souvent le soir à la bibhothèque du Corps législatif quand Tétat de ma santé me le permet, ou bien aux ventes de livres oii je trouve un véritable délassement par la conversation des hommes de lettres qui les fréquentent, et par l'inspection même des livres, car on est toujours bien aise d'en examiner quelques-uns ; mais tout cela ne remplace pas la société

VAX HULTHEM A 3IAIXE DE BERAX 39

pleine de charme et les agréables entretiens de mon meilleur ami.

J'ai acheté de tems en tems quelques bons ouvrages et mon cher mentor aurait une belle occasion de me gronder s'il était ici. Mais que voulez-vous ? De toutes les folies humaines, celle-ci est peut-être encore la moins mauvaise, j'aime à avoir une belle collection de livres, i'aime à avoir sous ma main les meilleures productions httéraires de tous les tems, et pouvoir lire et consulter les meilleurs auteurs qui aient parcouru le vaste champ des connoissances humaines. J'aime aussi à me voir entouré de leurs images. Vous savez que je possède une assez grande collection de portraits de savans et que j'ai placé dans ma bibliothèque, sous glace, dans des cadres de bois d'acajou, les portraits de ceux qui ont fait faire le plus de progrès aux arts et aux sciences. De tems en tems, j'augmente cette collection quand j'en trouve l'occasion et dernièrement j'ai acquis un assez beau portrait de Xeicton gravé en Angleterre par Smidt et hier celui de Galilée gravé par Morghen, le plus habile graveur qui existe maintenant. Vous am"ez aussi votre place, mon cher ami, parmi ces hommes illustres. Je vous destine celle entre Fénelon, Condïllac et Charles Bonnet et je pense que vous n'aurez pas à vous plaindre de vous trouver dans cette société, vous en êtes digne sans doute par vos comioissances et par les sentimens de votre cœur, un jour peut-être vous mériterez cette place par d'autres titres.

Adieu, mon cher et bon ami, aimez-moi autant que je vous aime. Signé : C. Vax Hit^tetem.

P.-S. — Je vous prie de ne pas m'oublier auprès de votre chère épouse.

Il y a lin mois que je devois aller dans les environs où vous demeuriez ici, il s'écoulera peut-être encore un mois avant de pouvoir prendre sur moi d'y aller; je trouve ce chemin si long, tandis qu'autrefois je le parcourais deux ou trois fois par jour et qu'il étoit toujours pour moi =0 : dites-moi, mon cher ami, vous qui savez tout, dites-moi d'oii cela vient ?

J'irai demain au thé littéraire de Millin; que je voudrois que vous pussiez y aller avec moi ! L'ascension du C. Têtu, dont je vous ai parlé dans ma dernière, n'a pas eu lieu, le ballon a crevé le jour avant que l'expérience définitive dût se faire. Rambeau m'a dit, il y a quelques jours, que votre amie Mme Chapelle devoit arriver ici.

Xo 14.

Paris, le 2 vendémiaire, an VIL

Je vois avec peine, mon cher et bon ami, toutes les peines que je vous ai causées, quoique bien involontairement, toutes les craintes et sollicitudes que vous avez eues à mon égard, que vous exprimez si amicalement et si tendrement dans vos différentes lettres; je sais ce que j'ai souffert quand, après votre établissement fixe à Grateloup, il s'écoula un long intervalle avant que je reçusse de vos nouvelles; je m'addressai à toutes vos connoissances qui ne pouvoient me donner aucune nouvelle certaine, j'avois^déjà une lettre toute prête I)Our envoyer à Mme de Maréal, quand le jour même j en reçus enfin une de vous, onze jours après qu'elle fût écrite. Je répondis sur-le-champ, mes craintes à votre égard et oient dissipées, car je voyais que vous vous

portiez bien; au lieu de vous envoyer tout de suite mes réponses, je les laissois accumuler sans songer que mon silence vous pût causer les mêmes craintes à mon égard que j'avois eues pour vous : pour comble de malheur la négligence de mon compatriote y porta encore un plus long retard et vous étiez réduit à ne plus recevoir de nouvelles de moi, tandis que je vous croyois instruit de tout ce qui me regardoit. Vous verrez, mon cher Biran, par mes lettres quand il plaira à mon paresseux compatriote de vous les rendre, qu'il n'y a aucune lacune et que j'ai toujours continué à aimer le plus cher, le meilleur de mes amis.

Vous m'invitez, mon cher ami, d'une manière si amicale à venir respirer avec vous l'air salutaire de votre campagne, qu'il m'en coûte infiniment de ne pouvoir me rendre à cette invitation. La saison est déjà bien avancée, d'ailleurs, ma sœur m'a beaucoup invité à prendre un congé et à aller pour quelque tenis respirer l'air natal; quoique j'aimerois beaucoup à revoir ma sœur, mes autres parens et amis que j'y ai en grand nombre, j'ai cependant pensé qu'il vaut mieux de remettre ce plaisir à un autre tems et de rester ici; si dans ce moment je me rendois chez vous, vous voyez qu'on n'en seroit pas content chez moi ; et une troisième raison est que quand on est avec vous, le tems passe si vite ! et il faudrait au bout de ces trois décades passées avec la rapidité de l'éclair me séparer de nouveau de vous, vous savez combien ces séparations me coûtent et je craindrois qu'une nouvelle maladie n'en fût la suite. Malgré toutes ces raisons, si j'étois entièrement libre, je volerois à l'heureux Grateloup embrasser mon ami, j'irois le voir jouir de son bonheur domestique avec sa tendre et digne épouse, sa petite Eliza, son Félix, ce cher

42 COREESPONDANCE DE IVIAINE DE BIEAN

et méchant enfant, et là dans des promenades délicieuses avec mon ami, dans nos entretiens sur toutes sortes d'objets, je déchargerois mon cœur d'une partie surabondante de ce gaz-acide-amical que vous connoissez, quoique Tourcroy dans son cours de chimie ne vous en ait pas donné la description... mais tant de bonheur n'est pas fait pour moi!

Quand vous verrai-je donc ? Quand viendrez-vous voir votre pauvre ami ? Car c'est à vous à porter un remède quelconque à ces obstacles du sort. Puis-je espérer qu'après le mois de germinal, quels que soient les événements, vous viendrez passer trois décades à Paris, la patrie commune des savans et des gens de lettres ? Alors nous reprendrons nos promenades aux Champs-Elysées et autres beaux lieux où nous nous promenions tous les jours et que probablement jusqu'à ce tems, je ne reverrai pas.

Il s'est donné hier, au Champ-de-Mars, la plus brillante fête que j'ai vue de ma vie, plus de trois cent mille personnes entouroient l'enceinte, le tems étoit superbe, la musique du Conservatoire grande, majestueuse, sublime, le tout fut exécuté d'après les programmes que vous aurez vus dans les feuilles publiques; . J'aurois été charmé que votre belle-sœur eût pu voir cette fête, j'étois allé le matin chez elle pour l'engager à y aller avec moi, mais malheureusement, elle étoit partie le jour auparavant pour JuUy, pour aller voir Jules. Cependant, étant revenue l'après-midi, elle eut la complaisance de vouloir bien aller voir avec moi Fillumination qui étoit très belle. J'eus le plaisir de faire vok en même tems, à votre belle-sœur, la bibUothèque du Corps législatif, la salle de conférences, le palais et la salle du •Conseil des Cinq-Cents, le vestiaire, etc. En passant

VAX HrXTHElVI A MAINE DE BIRAN 43

par le pont Royal, je ne laissois pas de lui faire remarquer la maison du restaurateur au coin de la rue du Bac où nous dînions presque tous les dimanches, et puis la maison de mon compatriote Beyts (dont Mme de Maréal connoissoit de réputation la femme élégante) et autres endroits qui me rappelloient des souvenirs agréables.

J'eus hier matin encore le plaisir de voir une autre personne qui aime beaucoup à parler de mon ami, qui en parle comme en doivent parler tous ceux qui sont assez heureux de le bien connoître et qui savent apprécier ses excellentes qualités. Il me paroît que le thermomètre à suc amical de cette excellente amie est à peu près à la même hauteur que le mien, et le mien reste constamment et sans variation à 80 degrés, échelle de Réaumur.

Ces deux bonnes amies me chargent de vous dire bien choses de leur part.

Qu'il est agréable de voir les amis de nos amis! Dès le premier moment, on leur parle comme si on les avoit toujours comius, la confiance est mutuelle, chacun semble instruit des mêmes choses et il paroît qu'on a toujom's vécu avec eux, le lien commun unit tout. Grâces au suc des raisins, dont je continue à manger tous les matins deux hvres, je me porte parfaitement bien et je suis entièrement rétabli. Mme de Maréal, qui se propose de partir bientôt, vous portera les Mémoires de l'institut, 3 V. in-40;la Langue des Calculs àe Condillac, les œuvres de la Croix, La Grange, etc. Je suis fâché que le mauvais état de ma santé ne m'a pas permis de cultiver autant que je l'aurois désiré la comioissance de cette femme aimable, aussi intéressante par les charmes de son esprit que par les qualités de son cœur. Après-demain j'aurai le plaisir de lui faire voir les tableaux du Muséum.

Salut et amitié. Signé : Ch. Van Hulthem.

Je prie Mme Biran d'agréer mes respectueuses salutations.

P. -S. — Au moment oii j'avois fini cette lettre que vous ne trouverez déjà que trop longue, le C. Fontard m'a apporté la vôtre du 23 fructidor; je vois que je vous ai causé bien des inquiétudes, je vous prie de croire, mon cher ami, que c'est bien malgré moi, vous en savez maintenant la cause et j'espère que cela n'arrivera plus. Au rest^, elle me donne de nouvelles preuves de votre amitié, qui m'est bien chère et dont je désire bien ardemment la conservation. Croyez que de mon côté rien ne pourra jamais l'affaiblir, quels que soient les évènemens futurs de nos vies, et que personne au monde ne vous aime plus que moi.

Vous m'envoyez une seconde lettre de... vous verrez dans l'une de mes précédentes les raisons pour lesquelles le Chevalier d'Azarra n'aime pas à se charger de pareilles commissions, je pense que, quand vous en serez instruit, vous ne le désapprouverez pas. La dernière est partie sous le timbre du Conseil des Anciens; comme vous pensez qu'elle n'est pas parvenue, je vous renvoie la seconde, avec offre de la faire partir de la même manière, si vous le trouvez bon. Je suis cependant obligé de vous dire que si c'est une correspondance avec des personnes . avec qui les lois interdisent de communiquer autrement que pour leur radiation, je n'aimerois pas qu'on m'adressât la réponse, je suis là-dessus aussi rigoureux que M. d'Azarra et je suis fâché qu'en ceci je ne puis être utile à votre amie.

Adieu, mon cher et tendre ami, aimez-moi toujours autant que je vous aime et donnez-moi souvent de vos nouvelles. Dites-moi, s'il vous plaît, si tous vos livres

sont déjà arrivés à Grateloup, et s'ils n"ont rien souffert dans le voyage.

Xo 15.

Paris, le 8 vendémiaire, an VII.

Je VOUS transmets avec un vrai plaisir, mon cher et bon ami, la lettre de M. de Boulincourt en réponse à celle que je lui ai fait parvenir et les certificats que vous attendez de Barcelone pour le C. Foucault. Je n'ai reçu cette lettre qu'hier au soir par la petite poste, je crois qu'elle m'aura été transmise par le canal de... des... qui ne connoissant pas de quoi il s'agit n'aura pas voulu y paroître. Croyant que c'étoit toute autre chose (je vous observerai que vous auriez dû m'en dire du moins un mot), et pensant d'après ce que vous m'aviez dit que la lettre n'étoit pas parvenue, je vous ai renvoyé le 2 de ce mois celle de Mme F..., je vois qu'il n'y a aucun inconvénient car cette lettre étoit probablement une demande itérative ? des certificats que vous recevez à présent. Je vous les transmets aussitôt, croyant que vous aurez du plaisir à les porter à votre amie.

Mme de Maréal part demain, j'am-ai le plaisir de la voir encore ce soir. Mme de Maréal est si digne d "être votre belle-sœur, elle a tant d'excellentes qualités de cœur et d'esx^rit que je ne puis la voir partir si tôt sans regret : mais bientôt elle sera plus heureuse que moi, elle verra mon excellent ami! Quand ce bonheur m'arrivera-t-il donc ? Le sort nous a bien mal traités, pourquoi ne nous a-t-il fait naître sur le même sol, ou pourquoi les eaux de la Dordogne ne se mêlent -elles pas^^à celles de l'Escaut ? Plus voisins nous nous verrions davantage.

46 CORKESPONDA^sCE DE MAINE DE BIEAN

J'ai été hier au thé littéraire de Millin, Cosinsko .s'y trouvoit et un grand nombre de savans étrangers ; mais vous n'y étiez pas, mon ami, et partout où vous n'êtes pas, il y a pour moi un grand vide.

Vous aurez probablement reçu toutes mes lettres, c'est la cinquième que je vous écris depuis peu de tems. Depuis la vôtre du 26 fructidor je n'en ai pas reçu de vous. Consolez un peu votre pauvre ami de l'abandon où vous l'avez laissé.

Je finis, mon cher ami, à vous souhaiter avec Ovide une boime santé et de longues années, car vous trouverez dans vous-même tout le reste.

Di tibi dent annos, a te nam coetera surnes.

Signé : C. Van Hflthem.

P.-S. — Je vous prie de ne pas m'oublier auprès de votre chère épouse, Mme de Maréal a absolument voulu me donner les six louis que je vous ai prêtés. J'ai remis à Mme de Maréal tous les livres que j'avois pour vous, elle vous fera parvenir d'abord le Condillac, elle sait combien vous déskez le voir. En allant voir avec elle le Muséum et l'exposition des tableaux modernes je lui ai fait remarquer le portrait trè^s ressemblant de notre ami Charles, très bien peint par Mme Guyard et les superbes dessins d'Isabe}'.

Votre bonne amie Mme Chapelle me charge de vous saluer de sa part.

Avez-vous reçu mes lettres des 26 fructidor, 2^ j complémentaire, et 2 vendémiaire ? Je vous envo] des volumes, vous ne me répondez que par de petits billets de toilette. Ah! pensez donc combien j'aime à être instruit des nouvelles, des occupations de mon ami Biran.

VAN HULTHEM A RIAINE DE BIRAN 47

Paris, le 1 1 vendémiaii'e, an VII.

Voici, mon cher et bon ami, le [discours du président de l'Institut National prononcé aux deux Conseils, le deuxième jour complémentaire, sur les travaux de ce corps littéraire pendant l'an VI, avec la réponse du C. La Loy, président des Anciens. On ne l'a distribué qu'aujourd'hui, je vous l'envoyé aussitôt, en attendant que je vous fasse parvenir par la première occasion le compte rendu lui-même qui n'est pas encore imprimé. Je connois l'intérêt que vous prenez à tout ce qui regarde l'Institut et si vous voulez me le permettre, vous recevrez dans 4 à 5 jours, un détail des lectures qui se feront à l'assemblée publique du 15 de ce mois.

Vous serez surpris que les Mémoire ds V Institut, que Mme de Maréal vous remettra, ne sont précédés par aucun discours préhminaire qui donne l'histoire de son étabhssement et de ses travaux, que même les membres des différentes classes n'y sont pas nommés; l'Institut auroit dû y rendre au public un compte de ses séances et donner une analyse des mémoires qui y ont été lus et qui ne sont pas imprimés dans le recueil, comme cela se fait dans tous les corps académiques. J'aurois voulu aussi que chaque sous-division des trois classes eût jeté un coup d'ceil philosophique sur l'état où se trouvoit chaque branche dos connoissances qui fait l'objet de ses travaux au moment de l'établissement de l'Institut €t eût indiqué les progrès que chaque branche des arts et sciences doit faire pour arriver à la perfection. C'est une lacune que l'Institut sera obligé de remplir tôt ou tard.

Votre bonne amie Mme Chapelle est partie hier pour soigner quelques affaires, elle reviendra bientôt, elle m'a fait le plaisir le jour auparavant (le 9) de venir me voir. Pendant tout le tems que nous avons été ensemble, nous n'avons parlé que de vous, mon cher ami, elle vous estime et vous aime autant que moi ; cette âme sensible qui sait si bien apprécier toutes vos bonnes qualités est bien digne d"être votre amie. En sortant, quand je la conduisois à sa voiture, nous parlions encore d& vous. Quand nous entamons ce chapitre, qui fait presque toujours l'objet de nos conversations, nous sommes intarissables. Quels souvenirs vous avez laissés à vos amis!

Mme de Maréal est partie le 9, elle passera par Bordeaux, ira pendant 4 à 5 jours à Périgueux et de là viendra vous voir. Si elle étoit restée plus longtems à Paris, j'aurois été tenté de renouveller avec elle les petits dîners des dimanches, il me paroît que j'aurois pu faire cette proposition à la belle-sœur chérie de mon meilleur ami.

J'ai reçu hier votre lettre du 3; comme je coimois votre exactitude j'étois rentré chez moi depuis deux jours immédiatement après avoir dîné, pour voir s'il n'étoit pas arrivé de vos lettres, c'est pour moi une vraie fêt(^ quand j'en reçois. Pourquoi n'en augmentez -vous pas plus souvent le nombre ? Pourquoi surtout n'entrez-vous pas dans quelques détails sur vos occupations, sur vos plaisirs, sur votre bonheur enfin ? Vous savez, mon ami, combien j'y prends d'intérêt, combien je désirerois de pouvoir en augmenter la masse ; depuis que je ne vous vois plus, le seul vrai plaisir que je goûte, est de recevoir quelques fois de vos nouvelles et de pouvoir quelques fois vous parler de loin.

Je crois d'avoir reçu toutes les lettres que vous

m'avez envoyées soit par la poste, soit par vos amis, du moins je n'y découvre aucune lacune; j'en ai reçu 14, vous me feriez plaisir de les marquer par un numéro, ■alors je serois sûr si toutes elles me parviennent. Vous aurez aussi vu par mes précédentes qu'aucune des miennes n'a été perdue ou interceptée, et que vous les recevrez toutes, même celles qui sont ici. Des que je saurai que mes dernières du 2** jour complémentaire, 2 et 8 de ce mois, et celle-ci vous sont parvenues, car votre belle-sœur m'a dit avoir entendu que depuis quelques jours on ouvroit les lettres qui partoient pour votre département, vous me ferez plaisir de me dire ■ si cela est vrai.

Je me fais souvent une fête de lire et de relire vos lettres, elles sont pour moi un vrai trésor, elles me donnent des preuves si touchantes de votre tendre amitié et vous savez combien j'y suis sensible!

J'ai relu votre avant - dernière ; comme vous savez peindre d'une manière vive, tendre et amicale les charmes de la campagne, les vifs plaisirs que j'y goûterois avec vous en vous accompagnant dans vos promenades ou en jouissant au sein de votre famille, de votre société et de celle de votre chère épovise ! Il faut que je me rappelle toutes les puissantes raisons que je vous ai alléguées dans mon avant-dernière pour ne pas me rendre à votre amicale invitation. Si vous vous rappelez, mon cher ami, le vif et sensible plaisir que je goûtois toujours en vous voyant, les efforts que je dus souvent faire pour ne pas venir vous interrompre dans vos études chéries, et le regret que j'éprouvois tous les soirs après nos promenades en me séparant de vous, vous concevrez facilement combien il m'en covite actuellement de ne pouvoir venir vous voir.

Qu"allons-nous devenir, mon cher ami ? L'orage gronde de toute part, des nuages noirs et épais s'accumulent autour de nous, des malheiu-s récens présagent de plus grands malheurs encore ; au lieu de révolutionner des pays et des peuples paisibles, que n'a-t-on profité d'un tems favorable pour procurer une paix glorieuse à la France, pour cicatriser les plaies encore saignantes de la guerre et répandre partout l'abondance et le bonheur l Je crains que le gouvernement ne s'aperçoive de ses erreurs quand il n'en sera plus tems, et les malheureux habitans seront encore comme autrefois les victimes des folies et des injustices des gouvernans. Quidquid délirant reges, flectuntur Achivi.

Pichegru, Willot, de La Bue, Bovere, Barihélemi, sont sortis de la Guianne et se trouvent, dit-on, actuellement à Londres, excepté Barthélemi qui est resté dans la Martinique. On y ajoute que Pichegru recherche le ministre Pitt pour lui découvrir d'importans secrets. Si je le croyois capable de trahir sa patrie, je serois loin de le plaindre du sort qu'il a éprouvé ; mais il s'est trop honorablement conduit à la guerre pour le croire capable de ces indignités : si au contraire il employé ses talens à inspirer de la modération au gouvernement anglais,, s'il parvenoit à lui faire voir le besoin urgent où se trouvent les deux peuples de faire la paix et s'il pouvoit ^l'engager à faire un traité honorable à la République, alors il seroit digne d'être placé dans la classe rare des Camille et raériteroit doublement de son ingrate patrie.

Depuis quelque tems j 'ai assisté à un petit cours d'astronomie physique d'un ci-devant professeur de mathématiques à l'Ecole militaire, nommé Dubois, il demeure rue Marcel, faubourg Saint-Denis. Vous avouerez qu'il

faut aimer bien ardemment l'étude, pour aller si loin assister à une leçon, il y en a eu douze de discours et il y en aura six à ciel ouvert, déjà nous en avons eu deux. Je suis loin de vouloir m'enfoncer bien profondément dans l'astronomie (les moyens me manquent d'ailleurs), mais je pense qu'il est bon d'avoir des idées exactes du système du monde, de la situation ou disposition des astres, de leurs distances, leurs grandeurs, leurs mouvemens. On se tromperoit si après dix-huit leçons on croyoit être devenu grand astronome, mais cela suffit pour avoir les premières connoissances de cette science que l'on peut augmenter après, par l'étude ou la lecture d'un ouvrage élémentaire, tel que l'abrégé de la Lande et pour lire avec fruit l'excellente Histoire de V Astronomie de Bailly qui fait une de tos plus chères lectures. Quoi qu'il en soit, je crois d'avoir très bien dépensé mon louis pour ces dix-huit leçons et je suis bien aise, en rentrant le soir chez moi, de distinguer et de reconnoître les principales constellations qui sont alors sur l'horizon : telles que celles de la Gravide Ourse, la Claire des Gardes, V Etoile polaire qui fait une ligne droite avec B de Gassiopée, la tête d'Andromède et Algenib, d'observer les deux autres qui font le quarré de Pégase, Markab et Scheat, de voir ensuite le signe dans la Voie lactée et la belle étoile Wega dans la Lyre qui en est à une petite distance, ensuite la tête du Dragon, Cephée, Cassiopée, Persée, la Chèvre, -Arcturus entre les jambes du Bouvier et Aldebaran précédée des pleyades, etc., etc.

Admirez donc mon savoir, vous voyez comme j'aime à étaler mes connoissances astronomiques.

J'aurois encore bien des choses à vous dire, mais le tems m'avertit de finir ; faites comme moi, mon cher ami,^ écrivez-moi tout ce que vous faites, tout ce que vous

■52 CORRESPO>rDA>X'E DE IVIAINE DE BIRAX

pensez, vous ne sauriez croire combien vous me ferez de plaisir.

Salut, estime, amitié.

Signé : C. Van Hulthem.

Je vous prie de vouloir saluer de ma part votre ■chère épouse.

Paris, le 16 vendémiaire, au VII.

C'est aujourd'hui, mon cher et bon ami, un dimanche, jour consacré par nous à l'amitié, nous aurions dû dîner ensemble, si une distance de 150 lieues n'y mettoit un obstacle insurmontable, j'ai été réduit à dîner seul n'ayant pour compagnon qu'un petit ouvrage de Formey (Les Souvenirs d'un Citoyen), avec qui j'ai conversé : mais tout amusant qu'est ce livre, il est loin de pouvoir remplacer les agrémens de la société et de la conversation de mon bon ami ; que j 'employé du moins le reste <\e la journée à sa destination, en vous écrivant, je croirai encore m'entretenir avec vous, quoiqu'il faille attendre plus de 15 jours avant de recevoir une réponse.

Je fus hier à la séance publique de l'Institut, la société étoit nombreuse et brillante, les lectures ont été entendues en grand silenoe et avec infiniment de plaisir, j'étois placé en face de la tribune des secrétaires, j' prêté une attention particulière afin de pouvoir voi faire un fidelle récit.

Les secrétaires ont commencé par la lecture de l'analyse des mémoires présentés ou lus à l'Institut pendant le dernier trimestre, ainsi le C. Lassus a rendu compte •des mémoires de physique. Le Fèvre-Gineau de ceux de

VAX HTILTHE3I A INIAINE DE BIRAX 53

mathématiques. Daunou a rendu compte des travaux de la classe des sciences morales et politiques et Andrieux, des travaux de la classe de littérature et des beauxarts.

Parmi les mémoires dont on n'a pas domié lecture dans le cours de la séance, mais dont on a lu l'analyse, on a distingué celui du citoyen Le Grand d'Aussy, reçu membre depuis 3 à 4 mois; il y donne une description curieuse, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale, d'une bataille entre les Français et les Flamans dans le xiv® siècle, l'auteur inédité de ce manuscrit entre dans des détails très intéressans et peu coimus sur la marine et les batailles navales de ce tems. Le secrétaire a aimoncé que le C. Legrand travailloit depuis longtems à un ouvrage sur la littérature française et les arts du moyen âge et qu'il se proposoit de donner un grand nombre de figures calquées sur les miniatures des manuscrits de la Bibliothèque nationale ; cet ouvrage ne pourra être que très intéressant, je désire que les circonstances permettent à l'auteur de le publier bientôt. Le C. Le Grand est un des gardes des manuscrits de la BibHothèque nationale, vous l'avez vu tous les septidis chez Millin, il est l'auteur des Fabliaux, 4 vol. in-S^ de la Vie privée des Français, 3 vol. in-S", et d'une Description de V Auvergne.

Votre Dupont (de Nemours) commence à radotter tout de bon. Il a fait une critique très amère ou plutôt des invectives très déplacées contre Charles Bonnet, cet auteur estimable, cet excellent analyste, cet observateur exact et judicieux, dont les ouvrages feront toujours le charme du philosophe rationel, du naturaliste observateur et de toutes les âmes bonnes et sensibles. Dans un autre mémoire, le C. Dupont trouve autant de Dieux qu'il

54 COEEESPONDAXC'E DE MAIXE DE BIEAX

y a. des êtres animés, plus un : « Il y a, dit-il, un Dieu dans la tête de chaque homme, il y en a un dans la tête de l'éléphant, à\i chien, etc. mais; le I>ieu des Bîeux est le Dieu de l'univers. »

Tout cela se rattache à sa Philosophie de l'Univers, ouvrage dont il vous a souv^-nt parlé, mais que malheureusement vous- n'avez jamais lu. J'en suisfaehé pour votre cher Dwpont, mais d'après ee qu'on voit tous les jours, je pense que l'illustre évêque d^Avranches a eu grande raison d'écrire son ouvrage sur la Foibiesse de l'esprit hwnœin. (De imbecillitate mentis liivmanœ.)

Après ta lecture des comptes, le C. Jussim, botaniste célèbi-e, que vous avez- vu ch^z Millin, président actuel, a fait un discours analogue à la distributioB: des prix de peinture, sculpture et architecture. Cinq élèves ont été couronnés et ont reçu mie médaille aux applaueUssements ùe- toute l'assemblée qui prenoit beaucoup d'e part à leur triomphe.

Le swjet du concours de peintiare étoit le Combat des Horoices et des Citriaces. Vous verrez d'ans le programme que je vous ai envoyé hier, le sujet du concours dé sculpture et d'architect-ure et les noms d'es élèves qui ont remporté les prix. Le président a annoncé que ces élèves seront envoyés à Rome aux frais de la nation.

Le C. Gamus a ensuite rendu compte des travaux entrepris par l'Institut njatibnal ou exécutés sous sa direction, les principaux sont : l^ La continuation de la description des arts et métiers, ouvrage commencé d'epuis longtems par la ci-devant Académie des sciences, et dont je vous ai envoyé hier le programme détaillé. 20 La continuation des- notice d'es Manuscriis de- h. Bibliothèque nationale, dont on imprime le 5® vohime.

va:-: htlthem a MA^^>"E de biran 55

S^ La continuât ion de la grande collection des historiens et pièces authentiques de l'histoire de France, commencée par Dom Bouquet, dont il existe 13 toI. in-foL, que j'ai eu le plaisir de vous montrer ainsi que la description des arts et métiers, à la bibliothèque du Corps législatif, deux jours avant votre départ. Dom Brial avec un autre Bénédictin, continue cette intéressante collection par ordre du gouvernement. Dans deux mois, le 14^ volume sera prêt à être livré à la presse.

4P La continuation du recueil des Ordonnances des rois de France, dont il y a déjà 14 vol. in-fol., ce recueil sera continué par le C. Delayorte dm Theil, qui y a travaillé précédemment avec le C. Brequigny, mort depxiis trois ans. Je possède ces trois diernières collections dans ma petite bibliothèque.

5° Une collection des auteurs arabes qui ont écrit l'histoire des Croisades. Les historiens grecs et latins nous ont laissé le récit de ces fameuses expéditions qui ont eu tant d'influence sur les mœurs, l'état politique, la littérature et les arts des Européens ; il sera curieux de voir ce que les ennemis des croisés, qui alors nous surpassoient en lumières et politesses, en ont écrit.

Je pense que c'est Dom Berterant, de la congrégatfon de Saint-Maur, qui déjà depuis longtems a travaillé à cette collection, il se proposoit de la publier en arabe et en latin en 3 vol. in-fol.

Cuvier a lu l'extrait d'un mémoire sur un animal dont on trouve les ossemens dans la pierre à plâtre des environs de Paris et qui ne paraît plus exister vivant aujourd'hui, ou dont il ne se trouve plus d'analogue, parmi tous ceux dont la charpente osseuse est cormue des naturalistes. Cuvier a réuni plus de 100 de ces ossemens, il lui paroît par leur configuration qu'il faut placer

56 CORRESPOXDAXCE DE MAINE DE BIKAN

cet animal fossile entre le tapir et le rhinocéros, il pense même qu'il a eu une trompe mobile comme les tapirs.

Le médecin Desessarts a lu un mémoire sur un moyen de rendre moins dangereuse la petite vérole naturelle, même épidémique. Ce moyen consiste dans une certaine dose de jalap et une préparation mercurielle.

Alors, parut Bougainville, navigateur connu par son voyage autour du monde, les applaudissemens le précédèrent à la tribune, il lut un mémoire intéressant et bien écrit sur les navigations anciennes et modernes dans les hautes latitudes septentrionales.

Langles lut un mémoire sur la langue et la littérature arabes.

Lacépède en lut un autre sur les moyens de comparer les divers degrés de l'industrie et de la sensibilité des oiseaux; il assigne 8 degrés d'industrie et 8 degrés de sensibilité et place un grand nombre d'oiseaux dans cette échelle.

Daunou lut ensuite un programme rédigé par Rœderer du prix proposé par la classe des sciences morales et ix)litiques, il avoit pour objet les institutions républicaines et les moyens de fonder la morale dans une république.

Foxircroy fit connoître le résultat d'une noiivelle analyse des calculs de la vessie humaine et de quelques tentatives heureuses pour les dissoudre.

Le président annonça ensuite que Bitmibé devoit lire un mémoire sur les juge mens de quelques philosophes de l'antiquité sur les républiques anciennes, mais que ne voulant pas prolonger la séance, il y renonçoit luimême.

Le poète Duels termina la séance par une épître à Vien sur la peinture. Vien est le restaurateur de l'école fran-

çaise. Ducis célèbre ses travaux et décrit d'une manière aussi pittoresque que poétique ses difterens tableaux historiques, il fut interrompu par de fréquens applaudissemens.

Voilà bien exactement tout ce qui s'est passé dans cette séance publique; j'ai maintenant une demande à vous faire, mon cher Biran, c'est que vous veuilliez bien m'apprendre quelles sont les transactions philosophiques de l'Institut de Grateloup et de me dire quelles sont les occupations littéraires d'un certain ami qui sçait mieux que Dupont (de Nemours) apprécier les mérites de Charles Bonnet.

Je souhaite à ce bon ami tout ce qui peut augmenter son bonheur et je le prie de croire que personne ne lui est plus tendrement attaché que moi,

Signé : Ch. Vax Hulthem.

P. -S. — Je vous prie de ne pas m'oublier auprès de votre chère et tendre épouse.

Je n"ai reçu que votre lettre du 3 de ce mois, je vous ai écrit le 2* jour complémentaire, le 2, 8, 11 et 16, je pense que vous aurez reçu ces lettres ainsi que les attestations de Barcelone, dont celle du 8 étoit accompagnée.

C'est encore demain septidi, quand irons-nous donc ensemble, au thé littéraire de Millin ?

Quelle est la feuille politique que vous lisez ?

Lisez -vous un journal littéraire ?

Je continue à jouir d'une boime santé, j'attends tous les jours de vos nouvelles avec impatience. Mme Chapelle n'est pas encore de retour, du moins elle ne m'en a pas encore instruit, comme elle me l'avoit promis en partant. Adieu.

58 CORRESPOÎCDAÎÎCE DE MAINE DE BIEAN

Paris, le l^r brumaire, an AT!!.

Mon cher et bon ami,

Voici enfin ces trois malheureuses lettres (1) qui, longtems retenues par la négligence d'un paresseux compatriote, furent la cause de tant d'inquiétude et de tant d'alarmes. J'ai douté si elles valoient encore la peine de vous être envoyées, elles ont perdu le mérite de la nouveauté, elles «ont d'ailleurs si longues que j'ignore si vous voudrez les parcourir; cependant, comme il s'y trouve des choses dont j'aimerois que vous fiissiez instruit, vous me ferez plaisir d'y jeter un coup d'œil.

J'ai reçu vos lettres des 11, 15 et 24 vendémiaire avec ce plaisir que je ressens toutes les fois que je reçois de vos nouvelles, j'y répondrois maintenant si je ne craignois -de vous trop fatiguer; il faut vous laisser respirer et ménager votre tems, j« ne vorts écris peut-être que trop souvent «t je crains qu'au lieu de vous plaindre de mon silence, vous ne vous plaigniez de ma loquacité. Que voulez-vous ? Puisque je n'ai plus le plaisir de vous voir, de venir vous troubler dans vos études, de faire avec vous un modeste dîner ou de manger un morceau de pain le soir, il faut bien que je me serve du seul moyen qui me reste pour m'entretenir avec vous, qne je vous écrive quelquefois. Au reste, j'en userai avec modération — promesse qu'il sera peut-être difficile de tenir.

Quant à vous, mon cher ami, continuez à me donner souvent de vos nouvelles, ou à me faire connoître vos occupations littéraires, vos méditations, vos pensées,

(1) Voyez ci-après, le P. -S.

VAX HULTHEM A MAINE DE BIE.AN 59

a distribution de votre tems dont vous faites un si itile employ. Vous ne sauriez me faire de plus grand .laisir. Vous ne trouvetezjpas dans ce paquet, qui déjà a sera que trop gros, le petit mémoire de Bernardin de Saint-Pierre dont je vous parle dans le n» 10. ]sîme de Maréal a bien voulu se charger d'un autre exemplaire pour vous etVous le remettra avec VAnnitaire fait par le Bureau des longitudes poui- l'an VII.

On a distribué il y a quelque tems aux membres de 1" Institut le compte rendu à la classe des sciences mathématiques et physiques, des expériences faites par une commission composée des C, C. Coulomb, Sabathier^ Pelleta 71, Charles, Fourcroy, Vauqwelin^ Guy ton et Halle, pour examiner et vérifier les phénomènes du galvanisme, mémoire de 107 pages in-é^. Dès que j'en fus informé, 3 "ai prié le C. Camus de m'en procurer un exemplaire pour vous, croyant, comme cette matière est neuve et encore peu connue, que vous seriez bien aise de connoître les expériences faites là-dessus par la commission de r Institut ; au lieu d'un exemplaire Camus m'en a donné deux : c'est ainsi que ma petite bibliothèque vous sera redevable de plus d'un bon ouvrage. Je vous enverrai ce rapport par occasion.

Il paroît un petit ouvrage posthume de Condorcet sur le calcul, que vous serez peut-être bien aise de voir* S'il répond aux éloges qu'en ont fait Garât et Cabanis, en le présentant aux deux Conseils, il ne doit pas être sans mérite, c'est à un juge compétent que je l'envoyé; comme il pourroit avoir quelques idées analogues à la langue du calcul, dont vous vous occupez à présent, je vous le fais parvenir par la poste. Si vous m'aviez indiqué ce moyen plutôt, il y a longtems que vous auriez reçu le CotîdiUac.

60 COEKESPONDANCE DE MAIXE DE BIRAX

On vend actuellement un autre petit ouvrage : La découverte de V Amérique à l'usage de la jeunesse, 3 vol. in- 12, traduit de Fallemand de Campe, dont vous connaissez la psychologie. La méthode de cet instituteur allemand me paroît excellente et ses petits ouvrages destinés à l'éducation des enfants, tels que son petit Recueil des voyages, 5 vol. in-12, son Nouveau Robinson, etc., etc., me paroissent autant de petits chefs-d'œuvre. Si vos enfans étoient un peu plus âgés, je voudrois leur en faire un petit cadeau et m'associer ainsi à l'instruction et aux plaisirs de l'intéressante petite famille. Je vous recommanderois aussi dans la suite les ouvrages de Mme de Oenlis, surtout Adèle et Théodore et les Veillées du château, deux charmans ouvrages pour l'éducation des enfans. Les lettres de milord Chesterfield viendront après, mais elles doivent être lues avec discrétion, car tout n'y est pas également bien.

Je vois avec peine que la santé de votre épouse n'est pas aussi bonne que je le désirerois, je vous prie de lui présenter mes respects et de lui dire mille choses honnêtes de ma part, ainsi qu'à Mme Maréal, qui probablement est déjà arrivée chez vous. J'espère que votre rhume vous aura abandonné et qu'une brillante santé vous permet de jouir des agrémens de la campagne et des charmes de la lecture et de l'étude.

Ex corde tuus.

(Signé) : Ch. Van Hulthem.

P.-S. — Après avoir achevé la présente, je remarque que ce seroit trop vous accabler que de vous envoyer à la fois les trois longues lettres arriérées, qui ont perdu le mérite de la nouveauté, je me contente de vous faire parvenir la première n" 8, et vous enverrai dans deux

VAX HULTHEM A MAINE DE BIRAN 61

OU trois jours celles n^s 9 et 10, très mécontentes de ne pouvoir accompagner leur sœur et se présenter en même tems à vos yeux.

Vous devez avoir reçu par la poste les n^s 41 et 42 du Journal des Mines.

J'ai rencontré il y a 3 jours votre compatriote Larigaudie, il m'a demandé de vos nouvelles ; il part, disoitil, dans 15 jours, qui probablement se changeront en plusieurs mois.

No 19.

Paris, le 10 brumaire, an VIL

Mon cher et, bon ami, depuis votre lettre du 24 vendémiaire je n'ai pas reçu de vos nouvelles, je vous ai écrit le 16 du même mois et le premier de celui-ci (n^s 17 et 18). Ces lettres vous seront probablement parvenues car j'ai eu soin de les mettre moi-mêilie à la poste. Toute la décade, j'ai attendu de vos nouvelles et je suis revenu chaque jour après dîner pour voir s'il n'étoit pas arrivé de lettres.

J'ai été occupé pendant 20 jours à chercher et à choisir dans les dépôts nationaux pour la bibliothèque de l'Ecole centrale de mon département des livres pour remplacer en quelque sorte ceux qu'on a enlevés en grand nombre lors de l'entrée des armées de la République clans la Belgique; cette recherche et la rédaction des catalogues me donnent beaucoup d'occupation et m'empêchent, dans ce moment, de répondre à vos dernières lettres. Mon ami Don Carlos de la Sema, bibliothécaire du département de la Dyle, à Bruxelles, est venu à Paris pour le même objet, il a travaillé constamment avec

62 CORKESrONDAXCE DE MAINE DE BIEAN

moi, et quoique déjà toutes les bibliothèques de Paris, et un grand nombre d'écoles centrales ayent puisé dans ces dépôts, nous avons cependant encore pu faire un assez bon choix, surtout pour la littérature moderne et les livres dont la lecture offre le plus d'utilité.

Vous jouissez probablement à présent de la société de Mme Maréal, témoignez à cette aimable belle-sceur, que j'aime aussi à regarder un peu comme ma parente puisqu'elle vous appartient, combien j'ai été charmé de faire sa connoissance, et combien je suis fâché que le mauvais état de ma santé ne m'a pas permis de la voir aussi souvent que je l'aurois bien désiré. Mme de Chevremont, à qui j'ai rendu avant-hier une visite, est toujours inconsolable d'être séparée de sa chère fille. Cette séparation douloureuse lui a fait une révolution, elle a été malade pendant quelques jours, mais à présent elle se porte bien.

Beyts est de retour depuis 15 jours; lui et sa femme sont très sensibles à votre souvenir, ils me chargent de vous dire mille choses honnêtes de leur part. Mme Beyts m'a particulièrement chargé de vous demander une petite pièce de votre composition pour sa harpe. Ils viennent tous les deux au thé littéra-ire de Millin, qui est plus brillant que vous ne l'avez jamais vu. Tous les savans étrangers qui sont venus ici, pour les poids et mesures, les fréquentent. Ils sont tous mathématiciens et vous n'y êtes pasl J'ai le plaisir d'y voir depuis deux mois le C. Van Swinden, physicien distingué, homme de mérite et de probité que j'ai vu autrefois à Amsterdam où il est professeur de physique et de mathématiques, et dont vous connoissez l'ouvrage sm' la perfection des thermomètres, et celui sur l'électricité et le magnétisme que vous possédez. J'y ai conduit mon ami Don Carlos,

VAN HULTHEM A MAINE DE BIKAN 63

qui a eu le plaisir d'y trouver quatre de ses compatriotes. Ah ! pourquoi n'ai-je pas le plaisir de vous y voir aussi 1

Vous trouverez ci-jointes les deux dernières lettres arriérées, je pense que vous aurez déjà reçu la première. Dites-moi si à présent il n'y a plus de lacune dans mes lettres.

Adieu, mon cher et bon ami, aimez-moi toujours autant que je vous aime.

Signé! C. Van Hulthem.

Je vous prie de ne pas m'oublier auprès de votre chère épouse.

11 brumaire, an VII.

N'ayant pu porter hier cette lettre à la poste, ce retard me donne le plaisir de vous accuser la réception de votre charmante lettre du 3, elle m'a procuré une soirée heureuse, mais je vois avec peine que la santé de votre épouse n'est pas encore meilleure et que vous n'avez pas encore reçu le Condillac. Je réserve à un autre jour le plaisir de répondre à ces 4 dernières, mais à jM'ésent, j'ai bien peu de tems et presque aucun pour la lecture.

Paris, le 6 frimaire, an VII.

à 4 h. du matin.

Je me suis levé à 4 heures, mon cher ami, poiu' m'entretenir avec vous, sans cela je ne pourrois pas avoir ce plaisir aujourd'hui devant sortir à 8 heures pour des affaires de mon pays. Ayant jouï pendant longtems de

64 coreespoxdajS'Ce de maine de biran

la douce habitude de vous voir tous les jours, de m'entre tenir librement avec vous sur toutes sortes d'objets, il m'est difficile de ne pas vous écrire quelquefois i)our vous communiquer mes idées par ce seul mode de conversation qui nous reste, conversation bien imparfaite puisque après 5 ou 6 jours vous entendez ma voix, et après 6 ou 7 autres jours, j'entends la vôtre, quand tous les canaux par où elle doit passer sont libres et sans obstruction : mais puisqu'il faut que nous soyons séparés, il faut bien nous servir de ce seul moyen qui nous reste, et plus vous vous en servirez, plus vous me donnerez des marques de votre amitié.

Depuis le retour de Mme Chapelle j'ai été plusieurs fois chez elle et cette bonne amie est venue deux fois chez moi, et tel est le plaisir qu'elle trouve à parler de vous, que le 27 brumaire elle est restée depuis 10 heures et demie jusqu'à 1 heure et demie.

Le même jour à 7 heures du soir, je reçus votre lettre du 17, le plaisir de recevoir de vos nouvelles et de ces tendres marques de votre amitié toujours si chères à mon cœur, fit que je restai toute la soirée chez moi, quoique je me fusse bien proposé d'aller au thé littéraire de Milliyi. Le lendemain, j'eus le plaisir de montrer à Mme Chapelle le Muséum des tableaux et comme votre lettre ne contenoit rien qu'elle ne pût voir, que d'ailleurs entre amis tout est commun, je la lui donnai à lire ; vous concevez qu'il ne lui fit pas peu de plaisir d'avoir de vos nouvelles dont elle avoit été privée pendant un assez long intervalle.

On me remit avant-hier au Conseil la lettre que vous m'avez adressée pour Mme Chapelle ; comme je connois le tendre intérêt qu'elle prend à tout ce qui vient de vous, je la lui envoyai aussi-tôt, et l'invitai à vouloir prendre

avec moi le lendemain chez un restauratem% un frugal et modeste repas; elle l'accepta et j'eus le plaisir de causer hier (dimanche) avec votre amie, depuis 3 heures jusqu'à 8 heures du soir. Elle eut la complaisance de lire un morceau de votre lettre, où vous parliez de moi, et je ne puis qu'être infiniment sensible aux expressions amicales dont vous vous servez. Nous regrettions beaucoup que vous ne fussiez avec nous, avec votre chère épouse et vos aimables enfans; quand ce jour heureux arrivera-t-il de nous voir réunis ! Sans doute elle et moi {après votre chère épouse, à qui il faut toujours laisser ce privilège) nous sommes vos meilleurs amis, c'est-àdire, qui apprécions le mieux tout ce que vous valez, qui vous aimons le plus et qui vous désirons le plus de bien.

Je suis charmé, mon cher ami, que vous avez aussi ce goût de la lecture et de l'étude, c'est une source continuelle et intarissable de nouveaux plaisirs. Que feriezvous à la campagne sans cette occupation ? Je prends part à toutes vos jouissances et je me réjouis d'avoir été assez heureux d'avoir pu vous procurer quelques alimens propres à la nourriture de votre esprit.

J'ai lu une partie des mémoires de Cabanis, en applaudissant aux observations justes et lumineuses qu'il fait sur l'influence du physique sur les facultés intellectuelles, et en remarquant avec plaisir, que souvent vous m'aviez fait les mêmes observations, j'ai été frappé comme vous de ce mélange impur d'erreurs grossières et dangereuses dont ils sont souillés. A quoi, me suis- je dit, servent tant d'études et tant d'observations, si Ton n'en retire que des fruits aussi amers !

Je me propose de lire et de méditer le mémoire de Tracy dont vous me faites l'éloge.

Je suis revenu à votre étude favorite, je médite de

tems en tem*. cautant que m3s autres occupations me le permettent, les écrits de Locke et de Condillac. Je sens tout l'avantage de cette étude, qui après les mathématiques contribue peut-être le plus à rendre l'esprit précis, juste, lumineux et étendu, et quand je ne considérois que les avantages que tous en avez retirés, cela seul ne suffiroit-il pas pour m'en occuper sérieusement ?

Il paroît un ouvrage intitulé : De l'homme et de ses ru'p'p&rts, grand volume in- 8. Je l'avois acheté, mais n'y ayant trouvé qu'un matérialisme tout cru, je l'ai rendu aussitôt au libraire, en l'échangeant contre un autre ouvrage.

J'ai assisté aux ouvertures littéraires des cours suivans dont je me fais un plaisir de vous donner quelques détail». Le 26 brumaire à 1 1 heures du matin se fit l'ouverture de V Ecole des Mines. Les C. Brongniart, Baiilet, Vauquélin et Hassenjratz firent lecture de discours analogues aux leçons dont ils sont chargés, le ministre de l'Intérieur termina l'a séance par un petit discours d'encouragement adressé aux élèves. Voici les objets des cours gratuits et publics qui se donnent à l'Ecole dés Mines et les noms des professeurs, dont chacun donne deux leçons par décade.

Exploitation des mines, Baiîht.

Minéralogie et métallurige, Hassenfmfz.

Minéralogie, Brongniart'.

Elémens de chimie et docimasie, Vauqitelm.

Il y a outre cela dès cours particuliers pour les élèves pour le dessin, la langue allemande et la géométrie descriptive.

Je fréquente deux de ces leçons, savoir le tridi et septidi à 9 heures et demie, — 11 heures celle de Vauquélin dont vous connoissez les talens, les connoissances

VAN HULTHEM A MAINE I>H BiRAN bt

et la modestie. Ce professeiar met beaucoup de méthode, de clarté et de netteté dans ses leçons. Nos anciens collègues Grégoire, Prieur (de la Côte -d'Or), Chabot-la- Tour, Borel, ete., y assistent. Et le duodi et l'octidi celle de Bmngmmt, jeune homme de beaucoup de mérite que vous avez, vu chez MilUn et dont vous eonnoissez les aimables soeiars. Sfongniart est aussi professeur à l'Ecole centrale des 4 nations et au lycée républicain, il explique et démontre très bien.

Je suis fâché que vous n'ayez pas connu ces leçons l'année passée^ si vous me le permettez, je vous enverrai le sommaire ds ehaqiuie leçoa de ces deux professeiairs. Ce sei'a vous rappeller différentes parties d'une science, dont vous, avez puisé les éléments à la souTce abondante et inépuisable de l'éloquent Fourcroy:.

J'ai assisté le 29 à l'ouverture dn Collège de Frrnim, où nous avons été ensemble l'année passée, le ministre de FIntérieuï y présidoit, les- lectures qu'on y fit n'offroient pas un graïad intérêt, iiyct Lande, qui depuis quelques jours est, de reto,m: de Gotha^ ouvrit la séance par la lecture de l'éloge, du C. Poissonnier, ei-devant premier médecin du roi, de- la cid* Académie des Sciences, doyen du Collège de France, mort en fructidor, à l'âge de 78 ans que nous avons, vu présider l'année passée-. Il hit ensuite l'histoire de rastronomie pendant l'an VI, il n'oublia pas de parler de l'apparition de Vénus en plein jour que les Parisiens prirent pour une comète et qui leur fit tant de peur.

Le C. Du Pli/y kit un second mémoke sur les Pélasges. Ce mémoire est une suite de celui dont il at donné teetiare l'année passée.

Le C. Bosquillon lut un discours ou ime espèce de commentaire sur le premier aphorisme d'Hippocrate : Vart

est long, la vie est courte. Il fit voir combien le teins est précieux et combien il importe au médecin de n'en perdre aucvme partie.

Votre ancien professeur de mathématiques, le C. Cousin, parla des trois espèces d'individus qui constituent la société: les riches, les ouvriers et les pauvres et entra dans un assez long détail sur les maisons de charité destinées à recevoir les pauvres pendant leurs maladies.

Le C. Cournaucl lut un petit poëme intitulé : Emile ou la conduite d'un jeune homme studieux.

Le professeur de la langue grecque, le C. Gail termina la séance par la lecture d'un mémoire historique et critique sur la république de Sparte, il accusa Xenophon d'en être plutôt le panégyriste que l'historien exact; il finit par la lecture de deux odes de Sapho qu'il avait traduites du grec et les compara avec des traductions faites par d'autres auteurs.

Le pr frimaire, à 7 heures du soir, se fit l'ouverture de la 14e année du Lycée républicain. Sue m'avoit donné deux cartes, je rencontrai notre collègue Xugues (de l'Isère) et nous y allâmes ensemble.

Silvestre ouvrit la séance par la lecture du rapport du comité de l'administration lycéenne sur les leçons et professeurs de l'an VII. On distingue parmi ceux-ci Garât, Mercier, De Parcieux, Fourcroy, Brongniart, Sue, etc. Je vous ferai parvenir le programme de leurs leçons.

Notre ami Millin prononça un long discours sur l'utilité et les avantages de l'étude de l'archéologie et sur les monumens de l'Italie apportés à Paris. Il le termina par l'éloge de deux savans antiquaires, morts depuis peu : le célèbre Joseph Eckel et le président de Saint- Vincent.

VAN HULTHEM A MAINE DE BIKAN 69

Le C. La Vallée lut une notice historique très bien écrite et fortement applaudie sur la vie de Charles de Wailly, architecte distingué, membre de l'Institut National et un des directeurs du Muséum des Arts, mort à Paris au mois de brumaire. Je connoissois beaucoup cet architecte qui étoit un homme de mérite et très zélé pour les progrès des arts, je lui avois parlé encore peu de jours avant sa mort. Le C. L. V. me rapporta r anecdote suivante qui fait honneur à ses sentimens.

Le jeune de Wailly avoit obtenu le premier prix d'architecture, ce qui lui donnoit le droit d'aller étudier à Rome pendant trois ans, aux frais du roi; il avoit un ami intime nommé M or eau, qui étoit le second, mais à qui cette place ne donnoit pas de pension. De Wailly sollicita vivement près du ministre pour faire accorder cette faveur à son ami, mais ne pouvant réussir dans sa demande, il partagea sa pension avec Moreau, et les deux amis allèrent étudier ensemble pendant 18 mois à l'Académie de Rome.

Que n'ai- je pu, mon cher ami, faire un pareil partage avec vous, dans une autre circonstance! Je ne regrette rois pas tous les jours votre absence.

La Citoyenne Pipelet lut ensuite avec infiniment de goût un morceau de poësie de sa composition.

La séance fut terminée par une espèce de feu d'artifice faite avec le gaz hydrogène, telle que vous avez vue chez Charles, et finalement par la combustion d'un fer d'archal en spirale dans un bocal de gaz oxygène, d'après la découverte d'Hingenhouze.

Vous aimez aussi ces espèces de fêtes littéraires, que n'ai-je pu comme l'année passée y aller avec vous! j'en aurois jouï doublement, si j'en avois pu jouir avec vous.

Quand je considère le grand nombre d'établissemens

littéraires qui se trouvent ici, tels que bibliothèques, lycées, écoles, cabinets et muséums, où des savans professeurs dorment des leçons sur toutes sortes d'objets, et oîi l'instruction se cache souvent sous les attraits du plaisir, je suis surpris que les Parisiens ne soient pas les hommes les plus instruits de la terre.

Je vous ai dit en vous rendant compte de la dernière séance publique de l'Institut National, que Dupont de Nemours s'étoit laissé aller à des invectives contre le respectable Charles Bonnet, j'ai à présent sous les yeux la notice lue à cette séance, j'y vois bien des bizarreries, mais je n'y trouve point des expressions injurieuses à la mémoire de Bonnet, soit qu'on ait changé la notice eivant de la livrer à l'impression, soit que j'aie mal entendu, ce que j'aime mieux de croire. Ainsi je me rétracte : je devois cette justice à votre ami Dupont.

On a mis en vente la cinquième édition du Dictionnaire de V Académie française, revu, corrigé et considérablement augmenté par l'Académie elle-même avant sa destruction. Ce dictionnaire est précédé d'un discours préliminaire bien écrit et que je crois pouvoir attribuer à Garât. Vous pensez bien qu'on ne loisse pas d'y parler de l'influence des signes sur la pensée, et qu'on y considère l'organisation du langage, non seulement comme un moyen de communication et d'échange des idées, mais encore comme un instrument qui sert à les produire et dont le f>erfectionnement doit contribuer à celui de l'esprit, humain lui-même. C'est un grand avantage d'avoir une langue claire, précise et dont la signification de chaque mot est déterminée; on a cette obligation à l'Académie qui a aussi introduit dans toute la France une manière uniforme de parler et d'écrire, du moins pour ceux qui ont quelque teinture des lettres, avantage

dont très peu de nations jouissent et qui n'est pas suffisamment reconnu par les Français.

Il paroît depuis quelque tems différentes petites éditions stéréotypes des presses de Didot, je vous enverrai par Mme Chamelle le Virgile, que je vous prie de joindre à votre Horace dont je vois avec plaisir que vous avez repris la lecture.

Je vous ferai parvenir en même tems le compte rendu de l'Institut National de l'an YI, qui paroît depuis 8 jours.

Vous y verrez que plusieurs membres ne perdent point de vue votre chère idéologie : c'est ainsi que Toulongeon a traité de V analyse des sensations et des idées et dans une autre dissertation de la mémoire et de l'esprit ; que Tracy, avec les écrits duquel vous vous êtes déjà familiarisé, a continué son analyse delà faculté de penser, et que Roederer et Villeterque ont présenté des observations sur Vinfluence des signes sur les idées.

Duvivier m'a porté depuis environ un mois le portrait de mon ami B... sous glace et très bien encadré, la ressemblance en est plus grande que quand vous l'avez vu, les traits sont plus adoucis, le dessin en est très beau, l'exécution en est admirable. Mme de la Ferté qui l'a vu par hazard, l'a beaucoup admiré, elle le croyait d' Ysabey; votre amie Mme Chapelle en trouve la ressemblance très grande et en est enthousiaste. J'en suis aussi plus content, cependant, je vous l'avoue, il y a encore bien des choses que j'y désire et ce portrait, tout beau qu'il est, est bien loin de la perfection de l'original; vous savez que notre ami porte sur son heureuse physionomie la candeur, l'honnêteté et une douceur inaltérable, empreinte de la pureté et de la bonté de son cœur sensible et vertueux; eh bien, cette expression idéale.

cette grâce simple et naïve qui l'accompagne partout et qui semble l'élever au-dessus de l'espèce humaine, ne s'y trouvent pas ; et cependant j'aime à voir dans un portrait non seulement la représentation fidelle des traits, mais encore celle de l'âme qui les anime. Je sais combien cela est difficile, le célèbre Van Dych est du petit nombre de ceux qui y ont excellé et je ne vois pas de ses portraits sans admirer le grand talent qui le distingue de nous faire lire dans l'âme, de nous faire connoître le caractère et les mœurs des hommes dont il nous retrace la figure. Qui ne reconnoît pas la probité, et la bonté, le contentement du cœur dans ces beaux portraits que nous avons si souvent admirés au Muséum ? Et quand on contemple à Florence le portrait du cardinal de Bentivoglio du même artiste (dont on a d'ailleurs de bormes estampes), qui ne voit pas à ce front large et élevé, à ces yeux pleins de feu, à ce noble maintien, le génie vaste et créateur, la politique adroite, la fermeté et les grands moyens de l'éloquent historien des guerres civiles des Pays-Bas ? J'ignore cependant si Van Dyck auroit rendu avec un égal succès l'expression ravissante de la beauté et de la douceur, et de ces grâces simples et naïves, qui semble avoir été réservée aux talens distingués de Cipriani et de Bartolozzi, à qui les ouvrages remplis de charmes ont mérité le surnom, à l'un, de peintre et à l'autre de graveur des grâces. Ces deux artistes auroient peut-être réussi à nous donner une image fidelle de notre ami.

Je vous écris toujours ce que je pense, mais vous qui voyez souvent notre ami, ne lui Usez pas cette partie de ma lettre de peur de blesser sa modestie.

J'aurois encore bien des choses à vous dire, mon cher ami, mais je suis insensiblement parvenu à la

VAN HITXTHEM A HL^INE DE BIRAX 73

1 8^ page (car quand on s'entretient avec vous ou quand on vous écrit, les heures s'écoulent comme des minutes), et d'ailleurs, il faut que je ménage votre tems, dont vous savez faire un si bon emploi, ainsi il faut que je réserve ce plaisir à un autre jour. Il ne me reste de la place que pour me recommander au souvenir de votre chère épouse et de votre aimable belle-sœur.

Adieu, mon cher et bon Biran, je suis et je serai toute ma vie, de tout mon cœur, votre véritable ami.

Signé : Ch. Van Htjlthem.

Paris, le 14 frimaire, an VII.

On vient de me remettre, mon cher et bon ami, votre lettre datée du 3 de ce mois, vous croyez qu'entraîné par le tourbillon je pourrois bien vous oublier : je suis bien persuadé qu'en disant cela, vous ne le pensez pas, vous savez trop bien combien je vous aime et vous estime, pour concevoir comment je pourrois jamais vous oublier, vous m'avez donné trop de marques sensibles de votre amitié, vous possédez à un degré trop éminent cette réunion rare et prétieuse de toutes les qualités du cœur et de l'esprit, embellies par tous les dons de la nature et tout ce qu'une éducation soignée et le meilleur emploi du tems ont pu y ajouter, pour que je ne me souvienne pas assidûment de vous; non, mon cher Biran, ni les plaisirs bruyants de Paris, ni les occupations Littéraires et scientifiques, dont dans ce moment j'ai souvent un bien grand besoin pour faire diversion à des idées tristes nées des circonstances malheureuses, ne me feront jamais oublier le plus cher, le meilleur et le plus

respecté de mes amis, j'aime à vous associer aux idées de mon esprit comme aux affections de mon cœur,

... Hoerent infixi pectore vultus verbaque. Votre bonheur seul peut faire le mien, il n'y a pas de jour, il n'y a pas d'heure que je ne pense à vous, ou plutôt vous êtes toujours présent à mon souvenir, et la seule plainte que je forme au ciel, est de ne plus vous voir, de ne plus me promener, de ne plus causer, ni de pouvoir manger un morceau de pain avec vous. Ah! si d'autres obligations ne me retenoient, j'irais bâtir un petit hermitage près de votre château et je jouïrois encore de l'aspect et de la conversation de mon ami!

Il est bien singulier que tandis que j'attendois à chaque moment de vos nouvelles, que je revenois chaque soir pour voir s'il étoit arrivé de vos lettres, vous vous plaigniez de mon silence, tandis que je vous ai écrit le 25 du mois passé, et que le 6 de ce mois, je vous ai envoyé une lettre de 18 pages, d'un caractère fin et serré qui en feroit bien 30 des vôtres, oii vous trouverez ce que je fais et ce que je pense. J'aime à rapporter à mon ami toutes mes actions, toutes mes pensées, il faut bien qu'il prenne patience et s'arme de courage pour lire mes longues lettres jusqu'au bout, je suis accoutumé à le tourmenter et je continue à me servir de ce beau privilège.

Mme Chaj)elle m'avoit promis de dîner dimanche passé avec moi, mais le matin, sa fille vint me dire qu'un mal de tête l'empêchoit de sortir, j'ai passé cependant toute la soirée avec votre bonne amie.

Je ne vous ai rien dit, mon cher ami, de mon malheureux pays, il faudroit vous en dhe trop, je suis sensible à la part que vous y prenez, je tremble souvent à ouvrir les lettres que je reçois de là. Au reste mon

VAN HULTHËM A MAINE DE BIKAN 70

département est resté assez tranquille, c'est dans celui de la Dyle et des Deux-Nèthes, c'est-à-dire de Bruxelles et d'Anvers, qu'il y a le plus de troubles. Vous voyez que c'est bien à présent surtout qu'il faut écrire quelquefois à votre pauvre ami, et quoique votre lettre me soit infiniment agréable, j'espère cependant que vous ne m'écrirez plus 'par extrait.

Je vois avec un singulier plaisir que l'étude continue toujours à faire un des agrémens de votre vie et je m'applaudis d'avoir pu y fournir quelques matériaux.

Adieu, mon cher et bon ami, continuez à m'aimer un peu et pensez que personne ne vous est plus sincèrement attaché que moi,

Numquam animo absens.

Signé : C. Van Hijlthem.

P. -S. — Puisque vous aimez les vers latins, en voici qui expriment bien mes sentimens :

...prius ipsa recedet cor pore vita meo, qiiam vester pectore

[vultus, Videbo corde, mente compleciar piâ ubique proesentem mihi. Et cum solutus corporali carcere, terra provolavero, Quo me locarit axe communis pater illic qiioque te animo

[geram.

Mme Beyts est grosse depuis quelques mois, c'est un plaisir de voir comment le petit secrétaire continue auprès d'elle ses attentions amicales et sa complaisance ordinaire.

Le Conservatoire du musique donne aujourd'hui un grand concert au théâtre de l'Opéra, après on distribuera les prix aux élèves-; si vous y pouviez aller avec moi, vous tripleriez et quadrupleriez mes plaisirs.

Je me recommande aux souvenirs de votre chère épouse.

Je rempliroLS ces deux pages s'il n'étoit tems de porter la présente à la poste. Adieu.

Paris, le 17 nivôse, an VII.

Pardon, mon cher et bon ami, si j'ai attendu quelques jours à répondre aux deux charmantes lettres que j'ai reçues de vous, ayant été fort occupé la décade passée et voulant vous dire beaucoup de choses, j'ai fini par ne pas vous écrire, dont je suis très fâché; aujourd'hui, je profite de la première soirée libre pour vous donner de mes nouvelles ainsi que de celles de votre respectable amie Mme Chapelle.

J'ai reçu le 15 du mois passé avec un plaisir au-dessus de toute expression votre charmante et amicale lettre du 6, elle a confirmé ce que j'avois prévu, que vous n'aviez pas pris mal l'aveu que je vous ai fait. Mme Ch. étoit fâchée que je vous en eusse parlé, elle craignoit que cela ne vous fît de la peine ; mais il m'est impossible de dissimuler avec vous ; d'ailleurs je vous connoissois assez pour être persuadé que, puisque j'en étois instruit, vous préféreriez que je vous en fisse l'aveu, que de dissimuler et de continuer à vous écrire comme si je n'en savois rien. Si je vous aimois moins j'aurois pris ce dernier parti, mais entre nous, mon cher ami, réellement cela ne convenoit pas. Je ne puis que respecter les raisons de votre silence sur cet article, cependant si vous m'en aviez dit un mot, vous m'auriez trouvé bien plus raisonnable que vous ne le pensez. Mme Ch. a agi en ceci

en véritable amie, son dessein en me sondant là-dessus, à ce qu'elle m'a dit depuis, étoit de ne m'en rien dire si je n'en avois pas été instruit ; mais dans le cas contraire, de m'en donner une idée vraie et exacte, et en ceci elle a fait comme de véritables amis doivent agir, je lui en sais bon gré et je l'en estime davantage.

Au reste, mon cher ami, tout ceci reste absolument entre nous ; voilà une chose dont vous pouvez être bien sûr, je n'ai jamais fait là-dessus à vos compatriotes aucune interrogation indiscrète, et je n'en aurois pas parlé à votre amie si elle-même ne m'avoit sondé làdessus. Je lui ai lu la première et dernière partie de votre lettre et elle a vu avec plaisir que vous n'étiez pas fâché de l'aveu que je vous ai fait, j'ose même croire qu'à présent vous en êtes plus content. Vous avez réellement tort d'élever si haut les petits services que je suis assez heureux de pouvoir vous rendre, ce sont de si petites bagatelles qu'il ne vaut pas la peine d'en parler ; j'ai été fâché d'avoir dû vous en dire un mot, ce ne fut que pour ne pas être la cause d'un envoi inutile. Vous ne devez maintenant plus rien au bon M. d'Asse ; si vous êtes un peu de mes amis, vous ne vous presserez pas de me faire l'envoy dont vous me parlez, car je vous avoue de n'en avoir aucun besoin, d'ailleurs il seroit dangereux peut-être dans cette saison d'envoyer de l'argent par les voitures publiques.

Je vois assez souvent votre bonne et respectable amie Mme Chapelle, dernièrement elle m'avoit promis de dîner avec moi chez le traiteur, j'allai la chercher, elle me retint chez elle ; le C. Seissac étoit sorti, car je n'aime sa société que quand elle est seule et cela arrive assez rarement. Quand elle veut me parler, elle vient chez ' moi, alors je ne suis visible pour personne.

78 CORRESPO>^DAjrCE DE MAINE DE BrRAî?

Vous aurez vu dans une de mes précédentes lettres que mon appartement est au quatrième, que mes compatriotes l'appellent en plaisantant V observatoire, à cause de sa hauteur ; eh bien! que dites-vous de votre bonne amie qui y grimpe de tems en tems, qui reste avec moi deux ou trois heures à causer, à parler de vous ? Elle fait tout cela pour vous, comme vous voyez bien, tout notre plaisir alors est de parler de vous, mon cher ami, de votre chère épouse, de votre aimable et intéressante belle-sœur, et vous n'avez pas tort de penser qu'elle et moi nous sommes de vos meilleurs et de vos plus sincères amis.

J'ai assisté le 14 frimaire à la distribution des prix du Conservatoire de musique, qui s'est faite au théâtre de l'Opéra, la salle et toutes les galeries étoient remplies d'une société nombreuse et brillante. Le Conservatoire exécuta avec une netteté et une précision particulières plusieurs morceaux de musique. Piccini, arrivé le jour auparavant de Naples s'y trouva ; dès qu'il fut apperçu il fut accueilli aux applaudissements réitérés de la multitude. On le fit asseoir dans un fauteuil au devant du théâtre, e'étoit un plaisir de voir ce célèbre compositeur au miheu d'une fête dont il sembloit être la divinité. Après le concert, le ministre de l'Intérieur, qui, pendant tout ce tems avoit été assis au milieu de l'Institut National, ayant à sa droite le président actuel (votre ami Dwpont de Nemours) vint au théâtre, y prononça un discours et distribua les prix aux élèves du Conservatoire. Chaque élève conduit par son professeur reçut des mains du ministre une palme et le prix. Mme Beyts s'y évanouit entièrement, on fut obligé de l'élever au-dessus des têtes, son mari et le petit secrétaire la portèrent hors de de la salle, oii bientôt elle revint à elle-même. Le petit secrétaire en portant ce doux fardeau paroissoit avoir

acquis une nouvelle vigueur. Votre voisin M. Foucault est venu me voir le 28 au matin avec son fils et le précepteur de son fils ; dès qu'il m'eut dit qu'il venoit de vous, je le reçus avec la cordialité avec laquelle j'aime à recevoir tous vos amis. Le soir, je reçus votre chère lettre du 19; s'il m'est agréable au-dessus de tout ce que je puis dire de recevoir de vos nouvelles, je vois avec peine que de certains nuages troublent l'horizon de votre demeure. Pourquoi mon ami qui à tous égards mérite d'être le plus heureux des hommes, ne l'est-il pas autant que je le désire!

Je vous verrois sans doute avec un bien sensible plaisir, vous rapprocher de moi, mais je doute si dans ce moment vous pourrez vous défaire de vos propriétés avec avantage, et je vous conseille de ne rien faire sans la plus grande prudence. Mme Ch. désire bien ardemment de vous revoir, elle ne pourra partir cependant qu'au commencement du mois prochain ; je lui ai communiqué encore le même soir votre lettre quoiqu'il fût bien tard ; elle me la rapporta le lendemain, elle me parla d'un voisin que vous voyez souvent, à qui vous donnez des conseils, je connois votre bon cœur, mon cher ami, et je sais combien vous vous intéressez au sort des malheureux, mais vous devez vous souvenir que par les circonstances oii vous vous êtes trouvé, vous devez vous ménager plus qu'un autre, et vos amis seroient inconsolables s'il vous arrivoit quelque désagrément. Je vois avec bien de la peine que votre frère est loin de vous ressembler et je conçois que des discussions d'intérêt vous doivent paroître bien tristes et bien ennuyeuses. Vous êtes heureux de trouver une ressource et des consolations dans l'étude des lettres et des sciences. Reprenez, mon cher ami, le calme qui convient tant à

votre belle âme, et cette inaltérable sérénité où je vous ai vu même au milieu des plus grandes difficultés. Si je puis vous être bon à quelque chose, pensez que vous ne sauriez me faire de plus sensible plaisir que de me procurer Foccasion de vous être utile.

J'ai vu avec un bien sensible plaisir dans vos lettres précédentes que vous ajoutez l'histoire aux études scientifiques. L'histoire nous rend contemporains de tous les tems, nous montre les vicissitudes, les différentes révolutions naturelles, civiles et politiques que le globe et les peuples ont subies, nous fait voir les commencemens et les progrès des gouvernemens, des mœurs, des usages, des découvertes et des opinions, et si on a le malheur de viATTe dans des tems calamiteux, l'histoire nous fait voir que de plus grands malheurs encore ont affligé l'espèce humaine, que le chaos n'est pas dans la nature, que tout se débrouille enfin, et qu'aux troubles, à l'injustice, aux calamités succèdent souvent l'ordre, le repos et le bonheur ; ces pensées soutiennent l'homme dans les tems les plus difficiles, lui donnent de l'espérance et de la consolation.

Vous me demandez quelle est la meilleure chronologie et si je connois celle de Blair.

Si vous aviez à approfondir cette science, je vous conseillerois d'étudier les ouvrages de J. Scaliger, du P. Petau et plus encore la chronologie cVUsserius et l'art de vérifier les dates, donné par les savans Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. Mais pour celui qui ne fait pas une étude approfondie de l'histoire, il suffit de suivre la chronologie toujours mêlée dans les ouvrages historiques, d'en extraire les principales époques et de les fixer par la plume, afin de les graver plus profondément dans la mémoire.

VAX HULTHEM A INIAINE DE BIEAX 81

L'ouvrage chronologique de Blair qui est tiré des ouvrages nommés ci-dessus a sans contredit son utilité, mais il coûte un louis et ce prix pour un in-4o qui n'sst pas bien gros, me paroît trop cher. Si je le trouve dans une vente à un prix raisonnable je vous l'achèterai.

On a vendu pendant deux décades entières la collection d'estampes du C. Basan, cette collection étoit très belle, bien choisie et nombreuse, j'y ai assisté tous les soirs de la vente et j"ai eu un plaisir réel de voir une si belle collection de gravures. C'est une vraie jouissance pour moi, de voir tant de chefs-d'œuvre de l'art, depuis la découverte de la gravure jusqu'à nos jours, dé voir les différentes manières de chaque école; ce que chaque graveur a appris de son maître, ce qu'il y a ajouté par son génie, et je vous l'avouerai, ce n'étoit pas aussi un petit plaisir pour moi de voir le haut prix, auquel plusieurs estampes de mes compatriotes furent portées : une estampe de Vischer (La Fricaceuse) y fut vendue 150 tt., on la vendoit le double quand l'argent étoit moins rare. Aussi les graveurs belges sont regardés par les vrais connoisseurs comme ceux qui ont porté le plus loin cet art utile, agréable et instructif. Dans mi ouvrage sur la gravure, publié depuis peu de tems à Leipzig par M. Huber, littérateur très connu, l'auteur, après avoir tracé le tableau de la gravure dans la Belgique depuis l'origine de cet art jusqu'à nos jours et après avoir apprécié avec beaucoup de justesse les talens des plus habiles graveurs belges, dit : « Il résulte de cet exposé qu'on ne sauroit refuser la prééminence aux graveurs des Pays-Bas sur ceux de toutes les autres nations. Eux seuls ont rempli les demandes essentielles des amateurs de la vraie gravure. En effet, quelle force de burin dans Goitzins et ses

82 COBRESPONDANCE DE MAINE DE BmAN

élèves, quelle vigueur de coloris dans les gravures de Rubens et de son école.

« Pontius Lucas Vorsterman, les deux Bolswert, Witdouch, Jegher, P. de Jode, Neefs, Baillieii, Marinus, Voet, etc., etc.

« Quelle magie de clair obscur dans Rembrant et ses disciples ! Quelle netteté, quelle pureté d'exécution dans Bloemaert et Edelink, quelle variété, quelle beauté de travaux dans Vischer et quelques-uns de ses imitateurs ! Aussi la postérité est juste : le prix qu'elle a établi pour les belles estampes de ces fameux maîtres décide en leur faveur. «

Pardonnez-moi, mon ami, ce mouvement d'orgueil national; quand on ne vaut pas grand chose, il faut bien se faire valoir un peu par ses compatriotes.

J'ai acheté un assez grand nombre d'estampes, que j'aurai un jour le plaisir de vous faire voir. Si vous étiez ici, vous auriez de j)uissantes raisons pour me gronder, mais que voulez-vous ? trahit svxi quemque voluptas.

Je continue à fréquenter avec beaucoup d'assiduité l'intéressante leçon de chymie de Vauquelin ; comme j'aime à partager mes plaisirs, j'y ai attiré Beyts qui en est également content; Vauquelin a traité d'abord des généralités chymiques, des affinités, puis du feu, de l'eau, de l'air atmosphérique, des terres, des alkalis, des corps combustibles et des acides dont il s'occuj^e encore dans ce moment ; il ne néglige pas la partie démonstrative des expériences chymiques, même les plus coûteuses ; la nation, cette bonne et généreuse mère, fournit abondamment à tous ses besoins.

On donne depuis quelques jours, au théâtre de l'Odéon, Misantropie et repentir, drame imité de l'allemand de Kotzehue ; c'est cette pièce dont je vous ai si souvent parlé

avec éloge, mais elle est ici étrangement estropiée, on a retranché une infinité de choses intéressantes, des nuances qui peignent d'une manière si vraie les différents caractères des personnages de la pièce, qui donnent tant d'agrément et tant d'intérêt à l'ensemble ; on appelle cela accommoder la pièce à la scène française, et c'est une femme qui s'est chargée de cette partie. Les trois premiers actes ont étrangement souffert, ils sont à peine reconnoissables, on a beaucoup plus conservé de l'original dans les deux derniers et ils font infiniment de plaisir. St Phal y joue bien le rôle du 7nisantrope ; le rôle du comte, si beau dans l'original, y est entièrement manqué et très mal joué ; la Cne Simon, dans le rôle de Mme Miller, est loin du ton vrai et naturel, de la vive sensibilité de Mme Snock, de Rotterdam, ou de Mme Stéphanie de Vienne, elle outrepasse souvent la nature, défaut assez commun des acteurs français. Malgré cela, la pièce plaît, affecte vivement et attii'e beaucoup de spectateurs ; que ne seroit-ce pas si on en avoit tiré un meilleur parti et si elle étoit mieux jouée! car ce n'est plus qu'une très foible copie d'un excellent original.

Beyts est très fâché de voir cette excellente pièce si étrangement estropiée.

Pour ne vous laisser rien ignorer de ce que je fais, je vous dirai, mon cher Biran, que j'ai été obligé de dîner quelques fois en ville, mais je le fais le moins qu'il m'est possible : j'ai dîné trois fois avec Vabbé de Saint- Léger, le plus grand bibliographe de l'Europe, Van Praet et mon ami Don Carlos de la Sema, j'ai dîné aussi plusieurs fois chez le ministre de la justice; il me demande quand il invite les savans, j'y étois dernièrement avec une vingtaine de membres de l'Institut, vous avouerez que je n'y suis pas trop à ma place, mais mon com-

patriote qui sait que j'aime à m'instruire, veut probablement m'en procurer l'occasion.

J'ai dîné il y a peu de jours chez Beyts, Millin y étoit avec sa mère; Mme Beyts insiste à vous demander une petite pièce de musique de votre composition, elle aimeroit que vous lui fissiez un prélude bien éclatant pour sa harpe, je suis chargé de vous en faire la demande. Je crois de vous avoir dit que Mme Beyts étoit enceinte et vous savez qu'aux femmes enceintes on ne peut rien refuser.

Ordinairement je continue de dîner chez Tun ou l'autre traiteur, ayant toujours avec moi un livre avec qui je fais la conversation, j'ai déjà lu de cette manière un grand nombre de volumes et je vous avoue que cette manière de dîner n'est pas sans agrément ; mais il m'est impossible de dîner sans livre ou sans quelqu'un avec qui je puisse parler. Pendant que je suis chez le traiteur j'observe souvent les hommes qui dînent ensemble, de tems en tems ils parlent un mot, la conversation s'arrête à tout moment ; ce n'en étoit pas ainsi quand nous dînions ensemble, jamais la conversation ne tarissoit et quand nous sortions de table, nous avions encore autant de choses à dire qu'en commençant, cela me fait croire que nous sommes faits vin peu l'un pour l'autre : quand donc cet heureux tems reviendra-t-il que dînant ensemble nous pourrons encore bavarder à notre aise ?

Fourcroy vient d'achever un nouveau cours de chymie considérablement augmenté ; je sais qu'il l'a présenté à un imprimeur pour 12.000 tt., vous voyez que votre ci-devant professeur ne néglige pas ses intérêts.

Je pense bien que vous ne prenez pas au pied de la lettre le mot flatteur et flatterie dans votre avantdernière, vous savez qu'il ne m'est pas possible de dire

VA^^ HULTHEM A iLlINE DE BIRAN 85

un oîii ou non sans le penser. Au reste, vous ne deviez pas lire à notre ami Raphaël cette partie de la lettre qui le concerne. Je me réconcilie tous les jours de plus en plus avec son portrait et quoiqu'il soit inférieur à l'original, c'est cependant une belle chose. Cette image chérie continuellement exposée à ma vue me rappelle à mes devoirs, m'anime à l'étude et me met devant les yeux toutes les vertus dont mon ami, pendant son séjour dans cette commune, m'a constamment donné le touchant exemple.

J'ai reçu le 14 votre lettre du 4, je vois avec plaisir qu'à l'ennui des affaires et des discussions dïntérêt ont succédé des occupations plus amusantes. Les agréables de Paris trouveroient bien incroyable que des a+b — c=x puissent vous procurer tant d'agrément et de bonheur : mais je suis sûr qu'ils s'amusent moins bien à leurs théâtres et dans leurs salles de danse que mon savant ami avec ses a+b. Vous êtes bien heureux de pouvoir consacrer tous vos momens à vos études chéries, je ne jouis pas du même bonheur : souvent beaucoup de personnes qui viennent me voir le matin, des visites au Directoire ou chez les ministres, pour des affaires de mon pays, un grand nombre de compatriotes accusés ou détenus en otage au Temple et à Sainte-Pélagie, qu'il faut aller voir de tems en temps, une correspondance plus étendue, etc., etc., m'enlèvent une partie de mon tems ; il ne me reste alors pour l'étude que quelques momens le soir, qu'il faut encore partager entre bien des choses, tandis que vous ne vivez que pour vous et j)Our les vôtres. Heureux Biran! connoissez donc Tétendue de votre bonheur!

J'aurois été charmé que votre santé et votre loisir vous eussent permis de soumettre au jugement de l'Institut National, vos pensées sur l'influence des signes sur

86 CORRESPOÎ^DANCE DE MAIXE DE BIRAX

les idées ; j'en avois parlé à Madame Ch., c'étoit un moyen de donner une idée avantageuse de vos connoissances et de vos talens, et quoique votre Mémoire n'en seroit pas meilleur, s'il étoit couronné, c'est cependant un préjugé favorable auprès du public et dans la République des lettres, où il se trouve peu de juges légitimes sur cette matière. Lancelin, que je rencontre quelquefois au café et dont je vous ai parlé dans une lettre précède nt-e, a fait une suite à Fouvrage qu'il se propose de publier sur l'influence des signes ; je crois d'après tout ce qu'il m'en a dit, que parmi de bonnes choses, il y en aura de bien singulières.

L'abbé Sicard, caché à Paris et déporté par la loi du 19 fructidor, ne laisse pas d'employer utilement son tents dans sa retraite, il vient de publier sous son nom une grosse grammaire générale.

Un de mes compatriotes, le C. Lambinet, vient de pubHer à Bruxelles un ouvrage historique et critique sur l'étabUssement de l'imprimerie dans la Belgique et les livres qui y ont été imprimés depuis 1472 jusqu'à 1500. H m'en a envoyé un exemplaire.

Je vois avec peine qu'il me seroit bien difficile de von.s^ envoyer ce que je m'étois d'abord pro^josé, l'analyse dos leçons auxquelles j'assiste, il faudroit vous transcrire des traités entiers, mon tems et mes autres occupations n-3 me le permettront guères.

J'ai bien souvent pensé à vous, mon cher frilleux, comment vous passez cette rude saison; quant à moi, le froid m'affecte très peu, vous savez que je suis un animal du nord, accoutumé à la rigueur des frimas, d'ailleurs, le feu de l'amitié m'échauffe et quand j'ai le plaisir de vous écrire, je vous assure que je ne pense pas aux dont je suis entouré.

Il y a quelque tems que je n'ai pas vu notre bonne amie, elle me disoit dernièrement qu'elle alloit à la campagne pour quelques jours, j'irai voir demain si elle est de retour et je lui donnerai de vos nouvelles.

J'ai assisté le 15, à la séance publique de l'Institut National, il y a un an que nous y vîmes ensemble Bonaparte ; que de choses arrivées depuis ce tems, la prise de Malthe, la conquête de V Egypte, la perte de la flotte, l'établissement de l'Institut du Caire, etc., etc.! Je ne vous donnerai pas le détail de cette séance, vous l'avez, déjà lu dans le Publiciste d'aujourd'hui, je vous dirai seulement que l'épître de Ihicis adressée à son jeune ami Le Gouvé étoit pleine de verve et de sensibilité; j'ai fait la connoissance de ce jeune poëte chez le ministre de la justice, il a publié quelques pièces de théâtre et des poésies, où régnent le sentiment et la plus vive sensibilité* Je vous en parlerai peut-être un jour plus en détail. Le Mémoire de Tessier sur la Durée des gestations prononcé en public a fait sousrire plus d'un auditeur, les femmes surtout, qui se voyoient à tous momens, mises en comparaison avec les jumens, les vaches et les lapms.

CoUin-Harleville sa voit son intéressant poème allégorique de Melpomène et de Thalie par cœur, il l'a déclamé debout avec infiniment de grâces, de charmes et de talens. Mercier dont vous connoissez le penchant pour les paradoxes, et qui a déclaré la guerre, il y a peu de tems, aux hommes de génie et aux mathématiciens, l'a fait cette fois aux belles femmes ; il a prétendu que ce qu'on a pris jusqu'à présent pour la beauté, comme la régularité des traits, la fraîcheur de la carnation, la belle pr oportion des parties du corps, la ligne ondoyante des formes» etc., etc., n'étoit pas de la beauté, mais que l'expression

de la physionomie, les habitudes et les grâces du corps la constituent seules.

J'ai fait il y a peu de jours une visite à Mme de Chevremont, elle m'a demandé de vos nouvelles, m'a chargé de vous dire bien des choses de sa part ainsi qu'à votre chère épouse, elle désireroit bien de vous voir fixé à Paris avec votre famille. C'est toujours la première chose dont elle me parle. J'ai rencontré aussi notre médecin Gastaîdi qui m'a demandé de vos nouvelles et vous salue.

Le C. Adet, ch^^miste, fait imprimer un ouvrage élémentaire de physique et de chymie qu'il destine à l'usage des écoles centrales.

Le premier volume du grand ouvrage de La Place sur VEconomie céleste est fort avancé, il y aura quatre in-40.

Adieu, mon cher et bon ami, vous voulez de longues lettres, c'est un désir qu'il m'est bien doux de satisfaire, mais c'est un foible dédommagement d'une si longue absence et de la privation de votre conversation qui pour moi est la plus agréable que je connoisse. Dites, je vous prie, mille choses honnêtes à votre bonne et tendre épouse, embrassez pour moi les chers petits, écrivezmoi souvent et n'oubliez pas votre ami qui vous est bien tendrement attaché et pour la vie. Je vous embrasse du fond de l'âme.

Signé : C. Van Hflthem.

Depuis que je sais que vous voyez le Publiciale, je le lis avec plus de plaisir. J'ai sacrifié ce soir le thé littéraire de Millin et une conversation italienne chez le C. Gaclignani, où je vais quelquefois, pour avoir le plaisir de vous écrire.

VAN HULTHEM A IVIAINE DE BIRAN 89

Paris, le 20 nivôse, an VII.

Avez-vous eu le courage, mon cher ami, d'achever ma courte lettre de 24 pages que je vous écrivis le 17 ! Quand je commence à babiller avec vous, je ne connois pas de fin, cette fois-ci je serai plus sage, j'avn-ai des égards pour votre prétieux tems et vos savantes occupations.

Mme Chapelle est de retour de la campagne, où elle a souffert bien du froid ; je suis allé la voir le 21 au soir, je trouvoi chez elle une compagnie entière de vos compatriotes, Rambeau, de la Rigaudie, M. et Mme de la Calprade et deux autres ; ils me reçoivent toujours comme si j'étois du même pays, ils savent que je suis l'ami de ce cher compatriote qu'ils aiment, qu'ils chérissent tous. M. de la Calprade me paroît à tous égards un fort digne homme.

Votre bonne amie Mme Ch. a bien voulu dîner avec moi quintidi passé, noussommes allés chez le restaurateur au Pont Royal, où nous avons dîné si souvent ensemble ; cette pensée ajoûtoit au plaisir que j'avois de dîner avec votre amie, si vous aviez été avec nous le bonheur auroit été complet. Le soir nous sommes allés voir à l'Odéon Misantro'pie et repentir du célèbre Kotzebue. Cette pièce a un succès merveilleux, on la donne presque tous les jours, et tous les jours le spectacle est entièrement rempli; je vous en ai souvent parlé et quoique cette excellente pièce ait beaucoup souffert par les retranchemens qu'on y a faits, comme je vous ai dit la dernière fois, elle conserve cependant encore de grands et de beaux restes; j'ai été bien aise de pouvoir la faire voir à Mme Ch... qui en est très contente et qui vous en parlera ; elle étoit

étonnée qu'une pièce où il règne une si bonne morale pût être goûtée au sein de la corruption ; un grand silence et des larmes abondantes qui coulent des yeux de tous les spectateurs prouvent tout l'intérêt qu'on y prend.

On lit à ce sujet dans le Magazin Encyclopédique de notre ami Millin (tome 4, quatrième année, p. 326). l'anecdote suivante sur le célèbre acteur anglais Palmer, mort dernièrement en jouant cette pièce; vous ne serez peut-être pas fâché d'en trouver ici un extrait :

« Le célèbre Palmer du théâtre de Coventgarden, à Londres, y est-il dit, avoit joué depuis quelque tems à Liverpool. Abattu par la perte de son épouse et d'un fils chéri qu'il avoit éprouvée en peu de tems, il donna souvent des marques d'une douleur profonde qui résistoit à toutes les consolations de ses amis; cependant il joua peu de tems après un de ses principaux rôles, le jeune Wilding dans le Menteur, avec beaucoup de vivacité et de comique. Le 2 août de cette année 1798, il avoit à jouer le rôle difficile de V Etranger, dans la pièce de Kotzebue, intitulée Menschenhass und Reue (Misantropie et Repentir). Dans les deux premiers actes, Palmer ne montra aucune altération ; mais dans le troisième il parut extrêmement afiiigé lorsqu'il entra sur la scène, et lorsqu'il fallut répondre au major à la question qu'il lui fait sur la santé de ses enfans, la perte récente de son fils le saisit tellement, qu'il tomba par terre, poussa un grand soupir et expira sur-le-champ... Les dernières paroles que Palmer prononça furent : n II y a encore un autre et meilleur monde ! » Elles seront gravées sur son monument sépulchral à WaUon, où il a été enterré avec beaucoup de solennité. »

Kotzebue est sans doute un grand auteur dramatique; il y a dans toutes ses pièces des beautés originales,

\AN HULTHEM A .^LAJNE DE BLRAX 91

quoique tout ne soit pas aussi parfait que dans sa Misantropie et Repentir. Il atteint le double but de plaire et d'instruire, on peut dire de lui avec Horace :

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci Lectorem delectando pariterque monendo.

Ses pièces sont très philosophiques, elles intéressent vivement et sont faites pour opérer une grande sensation. Il y a cependant dans quelques-unes des singularités que j'aimerois ne pas y voir.

J'ai achevé depuis quelque tems, dans mes lectures de table, la Lettre de J. J. à d'Alembert sur le théâtre, qui est peut-être un des ouvrages les mieux écrits de Rousseau. Permettez-moi de vous en transcrire quelques passages sur les pièces que l'on représente aux théâtres français, passages qui contiennent des réflexions que j'ai souvent faites moi-même, mais que je n'aurois pas su exprimer avec la même force et la même énergie : voici son jugement sur les tragédies.

(T. 23. p. 55. de l'Edit. de Berlin) «Quel jugement porterons-nous, dit-il, d'une tragédie où, bien que les criminels soient punis, ils nous sont présentés sous mi aspect si favorable que tout l'intérêt est pour eux ? oti Coton, le plus grand des humaùis, fait le rôle d'un pédant ? où Cicéron , le sauveur de la République, Cicéron, de tous ceux qui portèrent le nom de pères de la Patrie, le premier qui en fut honoré et le seul qui le méritât, nous est montré comme un vil rhéteur, un lâche, tandis que l'infâme Catilina, couvert de crimes qu'on n'oseroit nommer, près d'égorger tous ses magistrats et de réduire sa patrie en cendres, fait le rôle d'un grand homme et réunit par ses talens, sa fermeté, son courage, toute l'estime des spectateurs ? Qu'il eût, si l'on veut, une

92 COEKESPOXDANCE DE MAINE DE BIRAX

âme forte : en étoit-il moins un scélérat détestable ? et falloit-il donner aux forfaits d'un brigand le coloris des exploits d'un héros ? A quoi donc aboutit la morale d'une pareille pièce, si ce n'est à encourager des Catilina. et à donner aux méchans habiles le prix de l'estime publique due aux gens de bien ? Mais tel est le goût qu'il faut flatter sur la scène ; telles sont les mœurs d'un siècle instruit. Le savoir, l'esprit, le courage ont seuls notre admiration; et toi, douce et modeste vertu, tu restes toujours sans honneurs! Aveugles 'que nous sommes au milieu de tant de lumières! Victimes de nos applaudisse mens insensés, n'appréndrons-nous jamais combien mérite de mépris et de haine tout homme qui abuse, pour le malheur du genre humain, du génie et du talent que lui donna la nature ? » (P. 62). « Qu'apprend-on dans Phèdre et dans Œdipe, sinon que l'homme n'est pas libre, et que le ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre ? Qu'apprend-on dans Médée, si ce n'est jusqu'où la fureur de la jalousie peut rendre une mère cruelle et dénaturée ? Suivez la plupart des pièces du théâtre français, vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables et des actions atroces; utiles, si l'on veut, à donner de l'intérêt aux pièces et de Texercice aux vertus, mais dangereuses certainement, en ce qu'elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu'il ne devroit pas même connoître, et à des forfaits qu'il ne devroit pas même supposer possibles. Il n'est pas même vrai que le meurtre et le parricide y soient toujours odieux. A la faveur de je ne sais quelles commodes supj)ositions, on les rend permis ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser Phèdre incestueuse et versant le sang innocent, Syphax empoisonnant sa femme, le jeune Horace poignardant sa sœur.

VAX HULTHEM A MAINE DE BIRAX 93

Agamemnon immolant sa fille, Oreste égorgeant sa mère, ne laissent pas d'être des personnages intéressans. Ajoutez que l'auteur, pour faire parler chacun selon son caractère, est forcé de mettre dans la bouche des méchants leurs maximes et leurs principes, revêtus de tout l'éclat des beaux vers, et débités d'un ton imposant et sententieux, pour l'instruction du parterre. »

(P. 63). « Si les Grecs supportoient de pareils spectacles, c'étoit comme leur représentant des antiquités nationales qui couroient de tous tems parmi le peuple, qu'ils avoient leurs raisons pour se rappeler sans cesse, et dont l'odieux même entroit dans leurs vues. Dénuée des mêmes motifs et du même intérêt, comment la même tragédie peut-elle trouver parmi vous des spectateurs capables de soutenir les tableaux qu'elle leur présente et les personnages qu'elle y fait agir ? L'un tue son père, épouse sa mère et se trouve le frère de ses enfants. Un autre force un fils d'égorger son père. Un troisième fait boire au père le sang de son fils. On frissonne à la seule idée des horreurs dont on pare la scène française, pour l'amusement du peuple le plus doux et le plus humain qui soit sur la terre. Non... je le soutiens, et j'en atteste l'effroi des lecteurs, les massacres des gladiateurs n'étoient pas si barbares que ces affreux spectacles : on voyait couler du sang, il est vrai, mais on ne souilloit point son imagination de crimes qui font frémir la nature. »

La Comédie n'y est pas jugée plus favorablement.

a Prenons, dit Rousseau, le théâtre comique français dans sa perfection, c'est-à-dire à sa naissance. On convient, et on sentira chaque jour davantage, que Molière est le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus : mais qui peut disconvenir aussi que le théâtre de ce même Molière, des talens duquel je suis

94 COERESPOIsDANCE DE MAINE DE BIRAN

plus admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait profession de les enseigner ? Son plus grand soin est .de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt; ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent et que les plus brillans succès favorisent souvent; enfin l'homieur des applaudissemens, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit. »

(P. 66). (î Examinez le comique de cet auteur : partout vous trouverez que les vices de caractère en sont l'instrument, et les défauts naturels le sujet; que la malice de l'un punit la simplicité de l'autre, et que les sots sont les victimes des méchans : ce qui, pour n'être que trop vrai dans le monde, n'en vaut pas mieux à mettre au théâtre avec un air d'approbation, comme pour exciter les âmes perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens.

Dat veniam corvis, vexât censura columbas.

« Voilà l'esprit général de Molière et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu; de ces gens qui savent bien moucher la lampe, mais qui n'y mettent jamais d'huile.

« Voyez comment, poui" multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre de la société; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée; comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfans, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs ! Il fait rire, il est vrai, et n'en devient que plus

coupable, en forçant, par un charme invincible, les sages mêmes de se prêter à des railleries qui devroient attirer leur indignation. J'entends dire qu'il attaque les vices; mais je voudrois bien que l'on comparât ceux qu'il atta-que avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe ? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas riionnête homme ? n'a-t-il pas pour lui l'intérêt et le public ? n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre ? Quel est le plus criminel d'un paysan assez fou pour épouser une demoiselle, ou d'une femme qui cherche à déshonorer son époux ? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à l'infidélité, au mensonge, à l'impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du manant puni ? C'est un grand vice d'être avare et de prêter à usure ; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultans reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons ? Si la plaisanterie en est excellente, en est-elle moins punissable et la pièce oii l'on fait aimer le fils insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs "?

(P. 86.) « J'aurois trop d'avantages, si je voulois passer de l'examen de Molière à celui de ses successeurs qui n'ayant ni son génie, ni sa probité, n'en ont que mieux suivi ses vues intéressées, en s 'attachant à flatter une jeunesse débauchée et des femmes sans mœurs. Ce sont eux qui, les premiers, ont introduit ces grossières équivoques, non moins proscrites par le goût que par l'honnêteté, qui firent longtems l'amusement des mauvaises compagnies, l'embarras des personnes modestes, et dont

le meilleur ton, lent dans ses progrès, n'a pas encore purifié certaines provinces. D'autres auteurs plus réservés clans leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues, se chargèrent d'encourager les filoux. Regnard, un des moins libres, n'est pas le moins dangereux. C'est une chose incroyable qu'avec l'agrément de la police, on joue publiquement, au milieu de Paris, une comédie où dans l'appartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer, son neveu, l'honnête homme de la pièce, s'occupe avec son digne cortège de soins que les lois payent de la corde ; et qu'au lieu des larmes que la seule humanité fait verser en pareil cas. aux indifférens mêmes, on égaie, à l'envie, de plaisanteries barbares le triste appareil de la mort. Les droits les plus sacrés, les plus touchans sentimens de la nature, sont joués dans cette odieuse scène. Les tours les plus punissables y sont rassemblés comme à plaisir, avec un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses. Faux actes, supposition, vol, fourberie, mensonge, inhumanité, tout y est, et tout y est applaudi. Le mort s'étant avisé de renaître, au plus grand déplaisir de son cher neveu, et ne voulant point ratifier ce qui se fait en son nom, on trouve le moyen d'arracher son consentement de force, et tout se termine au gré des acteurs et des spectateurs, qui, sïntéressant malgré eux à ces misérables, sortent de la pièce avec cet édifiant souvenir, d'avoir été dans le fond de leurs cœurs complices des crimes qu'ils ont vu commettre. «

Vous trouverez sans doute ces réflexions vraies et judicieuses, il en fait ensuite un grand nombre d'autres qui méritent bien d'être lues dans la lettre même.

Rousseau conclut qu'il n'est pas possible de rendre l'effet moral du spectacle et des théâtres utile et salu-

VAX HULTHEM A MAINE DE BIRAX 97

taire. Je ne suis pas de son avis, je pense qu'au contraire le théâtre pourra un jour devenir l'épouvantail du vice et l'école des moeurs et de tous les sentimens honnêtes. Je sens que cela étoit plus difficile du tems de Rousseau, oïl' par la nature du gouvernement monarchique tout tendoit à la corruption; mais dans une République qui doit avoir pom' base les mœurs et la vertu, ce changement est devenu moins difficile...

D'où vient que chaque fois que par hazard une carte de la France s'offi-e à ma vue, aussitôt mes yeux se fixent sur le vaste département de la Dordogne ? N'est-ce pas qu'aussi Là est la Patrie, où Vâme est enchaînée : et mon âme est enchaînée aux lieux qu'habite mon atni.

J'ai une foule de réponses à faire à des lettres d'affaires, j'ai commencé par vous écrire, mon cher ami, quoiqu'il n'y ait pas longtems que je vous aie donné de mes nouvelles, cela prouve bien la vérité du proverbe : la nature parle, le i^laisir V entraîne. Donnez-moi aussi de tems en tems une bonne grosse lettre, remplie d'extraits de vos lectures et de vos réflexions : vos lettres me sont toujours bien agréables, mais avouez -le, elles sont bien courtes!

Adieu, mon cher Biran, aimez-moi un peu et donnezmoi souvent de vos nouvelles. Je me recommande au souvenir de votre chère et bonne épouse. Adieu.

Signé : Ch. Vax Hulthem.

Convenez, mon cher ami, que voilà une bien longue lettre, pour moi surtout qui suis naturellement très paresseux. Rien ne coûte quand on le fait avec plaisir, mais aussi vous êtes le seul à qui je puisse écrire de si longues lettres. Il faut bien que je vous aime beaucoup, car, sans cela, cela ne me seroit pas bien possible. Il faudra cependant écrire pendant une partie de la nuit

98 COERESPONDANCE DE MAINE DE BIEAN

pour répondre à un grand nombre de lettres que j'ai reçues. Votre bonne amie Mme Ch..., vous salue bien. Adieu.

Paris, le 10 pluviôse, an VII.

C'est aujourd'hui Décaffi, mon cher et bon ami, j'aime à employer ces jours pour moi seul, alors je ne suis accessible pour personne, je m'enferme dans mon cabinet, j'éloigne les tristes soucis, je fais des efforts pour ne pas penser aux malheurs de ce monde, je parcours, je lis mes livres chéris, j'écris au meilleur, au plus cher, au plus tendre de mes amis; que manque-t-il pour achever le bonheur de cette journée ? Est-il nécessaire que je vous le dise ? Vous devinerez facilement que ce seroit de faire avec vous un frugal et modeste repas, de faire une petite promenade avec vous, de serrer la main de mon ami, de sentir l'ombre de sa présence, d'aller avec lui au spectacle, de le ramener chez lui. Ho! que votre longue absence me fait de la peine! Elle empoisonne ma plus belle journée, le décadi.

Quelle différence entre vous et moi! tous les jours de la décade sont pour vous des décadis. Entouré de tous les objets de vos affections, d'une bonne et tendre épouse, de charmans enfans, vous goûtez goutte à goutte, le bonheur qui vous inonde : des ouvrages choisis, des études agréables occupent tous vos momens; n'ayant que des désirs modérés, une honnête fortune s'ifiit à tous vos besoins, votre jardin et la basse-cour remplissent chaque jour votre table d'une nourriture same et aljondante; des promenades champêtres dans votre

VAN HULTHEM A 3L4JXE DE BERAN 99

jardin, dans vos bois et vos prairies, quand le beau tems vous y invite, vous font jouïi' de tous les charmes de la nature, récréent vos forces et vous donnent une nouvelle vigueur pour vous livrer de nouveau à vos occupations chéries ; bientôt une chère et respectable amie reviendra se fixer dans votre voisinage et vous ofErirei l'agrément de faire, de tems en tems, l^ne agréable excursion, faites-moi un peu jouir de votre bonheur, mon cher ami, peignez-moi les douces sensations que votre cœur savoure, vous savez combien de part je prends à tout ce qui vous intéresse, donnez-moi souvent de vos nouvelles, et alors aussi il y aura pom' moi dans chaque décade plus d'un décadi.

Le départ de Mme Chapelle étoit fixé à aujourd'hui; mais le dégel, le mauvais tems, la débâcle des rivières, la crainte de trouver les ponts rompus peuvent bien faire différer ce départ de quelques jours ; j'ai passé la soirée chez elle avec vos compatriotes le 7 et 8, une ancienne connoissance m'empêcha d'y aller hier, mais je w^ propose d'y aller ce soir. La Rigaudie m"a dit qu' Audebert étoit arrivé le 8 et que lors de son départ vous n'étiez pas à Périgueux.

J'attends tous les jours avec la plus vive impatience une réponse à ma longue lettre du 17 nivôse, et chaque soir mon espoir est trompé. Vous m'oubhez donc entièrement et parmi tous les sentimens qui remplissent votre cœur, il n'y a plus une petite place pom- votre pauvre ami.

Mme Chapelle a bien voulu se charger du peu de livres que j'avois ici pour^vous, j'y ai ajouté la Découverte de V Amérique, par Campe, 3 vol. in-lô», quoique vas enfans ne soient pas encore en état d'en profiter. Je suis bien sûr que vous-même vous le lirez avec plaisir, tout

y est si intéressant, la matière de l'ouvrage, la méthode, les réflexions sages de l'auteur, aussi propres à éclaii-er l'esprit qu'à former le cœur de la jeunesse et qui ne l^euvent que donner la plus haute idée de ce célèbre instituteur allemand; vous me ferez plaisir de lire cet ouvrage dans vos momens perdus et de m'en dire votre sentiment. Commencez par lire la première soirée, il vous sera difficile de ne pas lire les autres, parmi les réflexions il y en a qui vous feront bien du plaisir. Vous ne m'avez encore rien dit de la petite psychologie du même auteur, dont vous approuviez l'excellente méthode.

J'ai recommandé le premier ouvrage à notre collègue Borel (de l'Oise), ses enfans le tourmentent tous les soirs à leur en lire une soirée. Il en est aussi extrêmement content.

J'ai été, il y a 3 jours, chez Mme Chevremont, elle étoit très affligée de ne pas recevoir des nouvelles de Mme Maréal, elle en étoit presque malade, depuis deux mois elle n'avoit pas reçu de ses lettres, elle vous prie de vouloir lui en écrire : voyez quels ravages vous faites, mon cher ami, vous et votre belle-sœur, vous causez des maladies et des inquiétudes mortelles à vos meilleurs amis.

Il y a bien des choses dans mes lettres arriérées, auxquelles vous n'avez pas répondu ; par exemple, vous ne m'avez pas dit si, après germinal, quels que soient les événemens, je puis espérer de vous voir, ne fût-ce que pour un mois.

Je vous enverrai demain, mon cher idéologiste, le discours d'un autre idéologiste, qui, avec la même méthode, ayant les mêmes faits sous les yeux que vous, parvient à un autre résultat que vous. Quelle est donc la vraie méthode de parvenir à la vérité ?

VAN HULTHEM A MAINE DE BIRAX 101

Embrassez pour moi les chers j)^tit^5 i^ P^ie madame Biran d'agréer les assurances de mon respect et de mon dévouement. Adieu, mon cher et bon ami, je suis obligé de finir, je ne puis que me recommander à votre souvenir et vous assurer d'une sincère et inaltérable amitié.

Signé : Ch. Van Hulthem,

Avez-vous reçu mes lettres des 17 et 30 nivôse et 3 pluviôse ?

No2^

Paris, le 2 germinal, an VII.

Ce n'est pas sans raison, mon cher et bon ami, que vous me reprochez mon silence, je suis moi-même surpris d'avoir pu attendre si longtems sans vous donner de mes nouvelles, ce n'est pas par oubli que je ne vous ai pas écrit plutôt, car vous êtes bien persuadé qu'il ne me seroit pas possible de vous oublier, mais ayant beaucoup de choses à vous dire, ayant fait dans mes heures de loisir un grand nombre de lectures, voulant vous en donner une analyse et dire mon jugement sur chaque ouvrage, j'ai craint de commencer une lettre qui seroit devenu un gros volume; je me vois obligé à me restreindre à de plus justes limites, et à réserver pour un autre tems une infinité de choses dont j'aimerois à vous entretenir.

J'ai devant moi cinq de vos lettres, auxquelles je vais répondre sans omettre un seul article ; en les relisant, je crois encore vous entendre, je crois encore jouir du plaisir que je goûtois l'année passée, lorsque à un pareil

jour noiis fîmes ensemble une agréable promenade au bois de Boulogne.

Je vois avec peine, mon cher ami, que tous les jours de la décade, ne sont pas non plus pour vous des clécadis; le tableau que me représente votre bonne et aimable lettre du 2 pluviôse (reçue le 11 au soir), est bien différent de celui que je traçai dans celle du 10, j'aime cependant à croire que les traits caractéristiques en subsistent et que des nuages momentanés en obscurcissent seulement l'horizon; j'aime d'ailleurs à vous me représenter aussi heureux que vous le méritez, et vous le seriez à un haut degré si votre bonheur égaloit votre mérite et mes désirs.

Je vois avec plaisir le courage et la patience que vous opposez aux tracasseries qu'on vous suscite, aux difïicultés momentanées qu'on vous fait essuier, cette conduite sage et ferme est digne de vous et de votre manière de penser. C'est avec raison que vous regardez comme heureux ceux qui se trouvent placés par le sort ,ians un état analogue à leur caractère, à leurs inclinations et à leurs goûts, et c'est pour cette raison que j'aurois désiré que vous eussiez une place conforme à votre goût, où vous trouveriez votre plaisir en remplissant vos devoirs.

Le prix de la question sur linfluence des signes doit se distribuer le 15 germinal. Cabanis m'a dit qu'il est arrivé à l'Institut 10 à 12 mémoires sur cette question, mais comme il n'est pas de la Commission povir les examiner, il ne connoissoit pas quel étoit leur mérite. Je vous en enverrai le rapport dès qu'il paroîtra.

J'étois allé voir le 11 pluviôse au soir Mme Chapelle, quand on m'apprit qu'elle étoit partie le matin ; j 'avois pensé qu'elle seroit restée encore quelques jours à

VAN HULTHEM A MAINE DE BIEAN 103

Paris et j'étois fâché de n'avoir pu lui faire mes derniers adieux. Je suis charmé que cette chère amie, qui vous est véritablement attachée, soit heureusement arrivée, que vous aj^ez souvent le plaisir de la voir, veuillez être auprès d'elle l'organe de mes sentimens et me rappeller quelquefois à son souvenir.

La pièce de Kotzeb'ue (Misantropie et repentir) a ici un succès inouï, elle a eu 34 représentations à l'Odéon, et l'afïiuence du monde étoit chaque fois si grande qu'il falloit renvoyer la moitié. La recette montoit ordinairement à 4.400 tt.,on plaça les musiciens dans les coulisses, pour laisser plus de places aux spectateurs. Certains journaux ont été remplis d'anecdotes sur les effets de cette pièce : un jeune homme refusa d'épouser une demoiselle parce qu'elle n'avoit pas pleuré, une femme sur le bord d'im précipice resta sage en voyant cette pièce, un homme qui depuis 4 ans s'étoit séparé de sa femme, se réconcilia avec elle après avoir assisté à la MisaiUropie, etc., etc., enfin on ne tarit pas sur les miracles de cette production tudesque. Les belles y vont pour pleurer, Isb^Iisantrojne fait le sujet de toutes leurs conversations; depuis l'incendie de l'Odéon, les mêmes acteurs la représentent au théâtre Louvois, l'affluence est toujours la même.

Je vous ai envoyé cette pièce telle qu'on la représente ici, mais tous ceux qui l'ont vue en Allemagne ou dans la Belgique, ou qui l'ont lue en original, la préfèrent à cette foible traduction châtrée. Bourgoing, qui a été ambassadeur en Espagne et auparavant secrétane d'ambassade en Allemagne, Cuvier qui sait très bien l'allemand, Beyts, etc., etc., sont de ce sentiment. Au reste, je sens combien il est difficile de traduire ces pièces de Kotzebue, d'ailleurs très bien écrites ; les langues du Nord

104 COEESPONDANCE DE MAINE DE BIRAX

ont une si grande abondance, une force, une énergie pour peindi-e les beautés de la nature, pour exprimer les nuances multipliées de nos sentimens et de nos affections qu'il sera difficile de les rendre en françois avec leur coloris natif. Deux traducteurs ont entrepris de nous donner le théâtre complet de cet auteur, il faudra voir comment ils y réussiront, vous en trouverez ci-joint le prospectus. Renouard va aussi publier un choix de nouvelles pièces du théâtre allemand en plusieurs volumes. Une observation, qui peut-être n'est pas à perdre, est que Kotzebue n'avoit que 27 ans quand il fit en 1787 sa yiisantropie, qu'il étoit alors malade et très foible ; je me rappelle d'avoir entendu dire à mon cher idéo- ■ logiste, que dans cet état l'esprit n'est pas le moins propre pour produire de bonnes choses. J'ai sous les yeux la traduction d'une autre pièce (Le fils naturel) du même auteur, faite par Mme Lape, femme d'un ministre protestant d'Hollande, qui a plus fidellement rendu le texte original que ne l'a fait la C. Mole. Ce drame, malgré quelques défauts, a de grandes beautés qui vous plairont beaucoup, surtout de celles qui tiennent à la morale et au sentiment. Je vous le fais parvenir par le même courrier. Je vous prie de lire cette pièce tout entière et de m'en dire votre sentiment. Comment trouvez-vous Ihonnête, le sentimental M. Erman? Êtes-vous content du tableau qu'il fait à Amélie du mariage envisagé sous les deux faces ? Le bon côté me plaît beaucoup. Le singulier personnage de Chrysalde vous fera rire tandis que l'aimable ^me7îe vous plaira par sa naiveté et que le jeune Comte de Midler vous rappellera ces êtres ridicules ci-devant connus sous le nom de Marquis, dont la perte n'est pas à regretter pour la France. La bonté et la candeur de Margot et de Lucas, malgré la longueur de leurs

VAX HULTHEM A MAINE DE BIRAX 105

conversations, vous intéresseront et vous serez de l'avis de ce dernier quand il dit (page 102) : Touche là, et soyons toujours honnêtes gens. C'est la vraie richesse.

Je regrette bien avec vous qu'étant jeune je n'aie pas eu Foccasion d'apprendre à remplir des pages en x et y, je sens combien la justesse de cette science doit donner (le satisfaction à l'Esprit, je vois avec plaisir que vous continuez à y trouver de douces et de pures jouissances.

Je connois très bien le petit ouvrage dont vous me parlez : Discours sur les progrès des connoissances humaines, par M. S. 1781, in-S^, je le possède et je l'ai lu avec plaisir. L'auteur est M. Servan, ci-devant avocat général au Parlement de Grenoble et connu par un bon ouvrage sur la réforme du droit criminel. Son frère fut ministre de la Guerre, du tems de l'Assemblée Législative. L'intéressant extrait que vous vous êtes donné la peine de me transcrire sur l'influence de l'imprimerie prouve combien cet art a contribué à la perfection de la raison, et cet art admirable fait qu'avec une fortune très médiocre, je possède im plus grand nombre de bons ouvrages que n'en possédoient avant sa découverte tous les souverains de l'Europe.

J'apprends avec peine ce que vous me dites du changement dans la manière d'agir de Mme Maréal à votre égard, j'en suis d'autant plus surpris que votre bellesœur m'a toujours paru si raisonnable; je lui ai dit souvent combien votre épouse l'aimoit, elle m'a répondu que ce sentiment étoit bien réciproque, qu'elle aimoit autant sa sœur qu'elle en étoit aimée. Au reste, je sais bien persuadé que ce refroidissement apparent ne sera pas de longue durée, je le souhaite d'autant plus vivement, que je sens combien cela doit affliger votre femme qui aime sincèrement sa sœur, vous pouvez être sûr que

je n'ai parlé et que je ne parlerai à qui que ce soit de ce que vous m'en dites. Là-dessus la plus grande discrétion. Audebert m'en avoit dit un mot, mais je n'ai pas fait semblant que vous m'en eussiez parlé et nous ne sommes entrés là-dessus dans aucun détail.

Vous faites ensuite un long et bien affligeant sermon sur l'instabilité des sentimens humains; j'espère, mon cher ami, que vous n'aurez jamais sujet de m'en faire l'application; mais ce que j'admire le plus est qu'une telle plainte sorte de votre bouche; vous étiez sans doute fait de toute manière à n'en éprouver jamais les effets.

Je suis charmé que la lecture de la Psycologie et ]a Découverte de V Amérique de Campe vous ait fait quelque plaisir, sa méthode et ses réflexions pleines de raison et d'une morale pure et sage doivent naturellement vous plaire. Je ne vois pas avec moins de plaisir que votre chère épouse veuille bien aussi y donner quelques momens perdus, j 'aime à voir que vous ayez des plaish's communs. Je vous enverrai par la première occasion Le nouveau Bobinson, du même auteur, qui est peut-être encore plus joli, je tâcherai aussi d'avoir son Manuel de morale dont on annonce une traduction. Quant à son petit recueil de voyages en 3 vol. in- 12°, on ne le trouve pas ici. J'ai engagé un imprimeur à faire traduire et à imprimer tous les ouvrages de cet auteur. Comment trouvez-vous la réflexion du Père (tom. 3 p) 31. de la DécouveHe de V Amérique, que je vous prie d« relire et à laquelle vous aurez probablement fait attention? Les réflexions morales sur la fourberie et la dissimulation de Pisarre (pages 230-235, tome 3) me paroissent également bonnes. Il en faudroit citer beaucoup si on vouloit recueillir toutes celles qui sont bonnes et intéressantes.

Vous me retracez dans votre lettre du 1 ventôse le tableau ravissant de votre entrevue avec notre chère amie Mme Ch..., qui est si digne de l'être par les sentimens sincères qu'elle a pour vous; je sens combien après une si longue absence vous deviez être charmé de la revoir, combien de choses vous aviez à lui dire, je n'aurois pas de difficulté à deviner plusieurs questions que vous lui aurez faites à mon égard, dont vous conviendrez quand j'aurai un jour le plaisir de vous revoir, plaisu- éloigné peut-être encore pour longtems par les nouvelles tracasseries qu'on vient de vous susciter et dont à peine j'ose entrevoir le moment.

Je sens combien de pareilles affaires doivent vous être désagréables, combien vous devez souffrir à traiter avec des gens dont la cupidité, l'astuce et les petites ruses sont si opposées à votre manière d'agir, vraie, franche, ouverte, juste et sincère ; telle est la condition des pauvres humains d'être souvent entraînés hors de leur sphère par le hasard, les circonstances, les gens qui nous entourent. Heureux encore ceux qui comme vous savent se délasser par d'utiles travaux et qui, après avoir donné quelque tems à leurs affaires domestiques, trouvent de la consolation et de la douceuf dans l'étude des lettres et des sciences! Puissiez-vous, débarrassé de ces tracasseries, être bientôt aussi heureux que vous méritez et que je vous le souhaite!

Donnez-moi souvent de vos nouvelles, mon cher ami, quelles qu'elles soient, j'aime à partager vos peines comme j 'aime à me réjouir de votre bonheur. Aimezmoi toujours un peu et pensez que personne ne vous est plus sincèrement attaché que moi. Je vous embrasse du fond de l'âme,

Signé : Ch. Van Hulthem.

108 COKKESPONDANCE DE MAINE DE BIEAX

p^ g, — Je prie Mme Biran d'agréer mes respects. Embrassez pour moi les chers petits.

Le jeune Le Gouvé a été nommé, le 5, membre de l'Institut. Ses concurrens étoient Palissot et Parny, L'Institut mérite des éloges d'avoir préféré le bon. l'honnête, le sensible Le Gouvé à l'auteur de la Dnnciade et de la Comédie des Philosophes, et au chantre de la Giœrre des Dieux. Ce choix étoit prévu et est généralement approuvé. La Croix aura probablement la place de Borda.

Vous conviendrez, après avoir lu L'enfant de V amour ou le fils naturel, que Kotzebue n'est pas un auteur ordinaire.

On représente maintenant au Vaudeville, à la Montansier et à un autre petit théâtre 3 petites pièces, dont le sujet est puisé dans les mille et une anecdotes qu'on a racontées sur les^ effets de la misantropie. Ces pièces sont nommées Comment faire, ou les épreuves de la misantropie. Les suites de la misantropie et les effets de la misantropie. Ne viendrez-vous pas voir tout cela ? Adieu.

^ Paris, le 11 thermidor, an VII.

Au soir.

Je reçois dans ce moment, mon cher et bon ami, votre lettre du 2 de ce mois, vous employez 4 pages à me gronder sur mon prétendu silence, tandis que tous les 3 ou 4 jours je vous donne de mes nouvelles, non pas à la vérité aussi longues que je le désirerois, mais du moins autant que le tems et des occupations commandées par le devoir le permettent ; heureusement, à la fin, vous me

dites que vous rétractez vos reproches et que mes excuses sont bien légitimes. En puis-je dire autant de vous, mon cher ami ? Vous m'écrivez très rarement, vous ne me dites presque rien, vous employez toujours du petit papier, vous laissez beaucoup de blanc entre les lignes, pour remplir bien vite, diroit-on, les pages, vous qui avez tant de loisirs ! Vous ne me répondez que rarement sur les questions que je vous fais, sur les choses qui font l'objet de mes lettres, tandis que je vous répondois toujours article par article sans en passer un seul. C'est là le seul moyen de remplacer en quelque sorte la conversation et les doux entretiens que j'étois autrefois aussi heureux d'avoir tous les jours avec vous. Mais cessons ces plaintes que vous trouverez justes sans doute, et répondons un mot à la dernière partie de votre lettre. Je vois avec beaucoup de peine, mon cher ami, que vous êtes toujours bien allarmé, et sans doute plus qu'il ne faut, quelque malheureuses que soient les circonstances où nous nous trouvons par la faute de quelques hommes peu sages, injustes, ineptes et orgueilleux; tout n'est pas encore perdu ; en se creusant continuellement la tête, on se rend incapable de prendre un conseil sage, quand il le faut, on se rend malhevireux par la pensée Feule, on se rendroit malade si une position pareille continuoit. Pensez que des milliers d'autres se trouvent dans des circonstances plus pénibles que vous: voyez ces belles contrées de l'Italie pillées par la cupidité, ravagées par la guerre, voyez la paisible et heureuse habitation des sages Suisses devenue une Vendée, voyez des milliers de nos concitoyens exposés tous les jours à tomber sous le fer d'un ennemi féroce, voyez-en d'autres abandonnés à eux-mêmes sur un sol brûlant, séparés entièrement de leur patrie sans l'attente d'aucun

secours, et moi suis-je moins exposé que vous ? Me trouvant sur un volcan qui chaque jour peut nous engloutir, exposé au fer des assassins, aux émeutes populaires, aux proscriptions des partis, ayant à craindre que tous les jours les Anglois ne fassent une irruption dans mon pays, mon sort est-il plus assuré que le vôtre ? Je vous assure cependant que je n'y songe jamais, je suis sans doute affligé de tous les malheurs qui nous entourent mais pour ce qui me regarde je n'y pense jamais. Quand on ne sait arrêter le cours des événemens, il faut bien s'y soumettre et s'abandonner à la Providence qui sait mieux ce qui nous est utile que nous. Suivons en cela le conseil de Juvénal et permettez-moi que je transcrive ici les beaux vers de la fin de sa dixième satire :

Nil ergo optabunt homines ? Si consilium vis, permiUes ipsis expendere numinibus, quid conveniat nobis, rebusque sit utile nostris. Nam pro jummdis aptissima qiu)eque dabunt Di. Carior est illis homo, quam sibi...

Orandum est wt sit mens sana in cor pore sano. Fortem posce animum, mortis terrore careutem, qui spatimn vitœ extremum inter mimera ponat naluroe, qui ferre qiteat quoscumque labores, nesciat irasci, cupiat nihil.

Et si vous voulez, ajoutez-y encore le précepte de votre épicurien d'Horace :

Quid sit futurum cras juge quoerere.

Et vous retrouverez le repos et la tranquillité. Au reste quels que soient les événemens, ayez toujours l'esprit calme et tranquille, ce n'est que dans cette position qu'on peut prendre un conseil sage. et prudent.

Je voudrois bien quelques fois me retrouver avec vous, peut-être parvieudrois-je dans une promenade agréable à dissiper les idées noires et mélancoliques dont vous paroissez continuellement obsédé. Avouez, mon cher ami, que vous avez eu tort, malgré tout ce que vous m'avez dit, de ne pas me confier un mot de la situation où vous vous trouviez; n'aurions -nous pas pu délibérer ensemble entre votre chère épouse, vous et moi, ce que dans cette circonstance il valait mieux de faire pour votre bonheur et votre repos ? Vous me disiez que vous étiez fort heureux et content à votre campagne, je remarque cependant que cette solhtude vous convient très peu et qu'elle est peu propre à vous dissiper; au reste, il est trop tard de vous en parler maintenant, vous y êtes fixé et d'ailleurs bien d'autres circonstances sont maintenant changé ss. Mais je suis toujours surpris que vous ayez eu si peu de confiance en moi; vous auriez bien dû me croire un peu plus raisonnable!

Mais puisque je ne puis vous voir, écrivez-moi du moins un peu plus souvent, donnez -moi quelque détail de vos occupations littéraires, vous êtes en cela bien plus heureux que moi, car je ne trouve presque plus une demi-heure dans la journée pour m'occuper d'une lecture utile et agréable. Une foule de choses, commandées par le devoir, absorbent tout mon tems. J'attendrai la réponse que vous me prometttez avec impatience. Soyez heureux et tranquille, portez-vous bien et souvenez-vous quelquefois de moi,

Signé : C. V. H.

Présentez mes civilités, je vous prie, à votre chère épouse et à votre amie Mme Ch..., à qui j'ai écrit depuis quelques jours.

Je vous ai envoyé hier le Rapp. de Garât, sur la liberté de la presse. Vous devez avoir reçu aussi un autre paquet avec une lettre. Les 2 premiers vol. de Montudu, paroissent, les suivans sont déjà fort avancés. Leur prix est 60 francs. Il paroit aussi un ouvrage assez considérable sur le galvanisme traduit de l'allemand de 'M.HumbokU que j'ai vu souvent chez 3Iillin, et qui s'est répandu à présent dans l'Amérique espagnole. Adieu.

Van Hulten à Maine de Biran (1)

Paris, le 10 fructidor, an VIL

J'ai reçu, mon cher et bon ami, vos trois petites lettres (la dernière, cependant, est un peu plus longue, il faut être juste). Il y a longtems que j'aurois dû y répondre.

J'ai vu avec plaisir votre palinodie sur l'inconstance (2) .• les sentimens que vous y exprimez font honneur à votre cœur et à votre manière de penser, autant que les vers en font à votre esprit et à vos connoissances littéraires. Ce sont là aussi mes sentimens, comme vous le savez bien.

J'ai envoyé aussitôt cette pièce au rédacteur de la Décade philosophique avec invitation de l'insérer dans son journal. J'ai été surpris de ne pas l'y voir paroître la Décade passée.

(1) Publié par M. Mayjonado.

(2) M. de Biran a donc, àseeheures, cultivé les muses. C'est la réponse à une question posée dans le Bulletin de la Société archéologique du Périgord (t. IV, p. 167) et résolue d'abord négativement (t. IV, p. 167) puis par l'affirmative (t. XXXI, p. 314). Note de M. Mayjonade.

VAN HULTHEM A MAINE DE BIRAX 113

Je connois beaucoup la citoyenne Pipelet, auteur des vers sur V inconstance. C'est une jeune femme qui .a beaucoup de connoissances et de talens. Je Tai rencontrée dernièrement au Muséum et je lui ai parlé de vos vers. Elle a appris avec plaisir que cette pièce a fait quelque sensation à une si grande distance et je suis sûr qu'elle auroit encore plus de plaisir d'en connoître le savant, le bon et l'aipaable auteur.

Vous ne me dites rien sur l'acquisition que j'ai faite des Mémoires de l'Académie des Sciences, exemplaire complet, relié uniformément en veau et très bien conditionné, savoir : Du Hamel, Historia Academiœ scientiarum (1 vol. in-40), Mémoires de l'Académie des Sciences, depuis 1760, 107 volumes; Machière, 7 volumes; Prix, 9 volumes; Savants étrangers, 11 volumes; Tables, depuis 1666-1780, 4 volumes; Nouvelles Tables, par l'abbé de Rosier, 4 volumes; Pièces ajoutées, 12 volumes. Total 153 volumes in-4o.

Puisque vous ne voulez pas m'en faire un compliment, pourquoi du moins ne m'en avez -vous pas grondé ? J'avoue que dans les circonstances où nous nous trouvons, il serait peut-être plus sage de conserver un peu d'argent pour les besoins qui pourront survenir, que de tout employer en livres (et vous auriez eu encore plus de raison de me gronder, si vous aviez su que depuis deux mois, j'ai dépensé à cet usage, plus de 1.400 francs.) Mais que voulez -vous ? Il faut que j'alligne toujours la même excuse, il m'est difficile de résister à me procurer des livres que je crois utiles à mon instruction et je ne pense pas acheter trop cher, par quelques privations, le résultat de toutes les recherches, découvertes et travaux de la plus savante Académie qui fût jamais. Le seul regret que j'éprouve

en ceci, c'est que je ne puis rendre commun à vous mon petit trésor littéraire, comme j'espère bien de le rendre commun, à mon retour, à mes compatriotes.

Au reste, si j'ai un jour le bonhem- d'être marié (bonheur dont je ne jouirai peut-être jamais, vu les circonstances oii nous nous trouvons et oii je me suis trouvé depuis dix ans), alors je serai plus sage et je me contenterai des livres que j'ai, sans en ajouter de nouveaux.

J'ai rendu et je rendrai toujours justice à la manière ferme et courageuse dont vous vous êtes conduit lors d'une certaine catastrophe dont on renouvellera bientôt la mémoire annuelle; si donc j'ai cru devoir vous présenter quelques observations, mon cher ami, c'est que je ne remarque plus dans votre conduite (pardonnez-moi de vous en faire l'observation) ce calme, ce sang-froid, ce courage et cette fermeté que j'y avois tant admiré autrefois et qui sont très nécessaires dans les circonstances où nous nous trouvons.

En effet, vous me dites que vous ne savez plus ni lire, ni écrire, ni vous occuper d'aucun choix sérieux, que votre esprit est continuellement agité par la perspective des maux prêts à fondre sur nous, etc. Les maux sont grands, sans doute, ils sont même plus grands que la plujmrt des Français ne l'imaginent, mais quelque grands qu'ils soient, il faut les supporter avec courage puisqu'il nous est impossible de les éviter.

Quand j'ai vu l'injuste et impohtique conduite de l'ancien Directoire, son peu de sagesse, sa vaine ambition à envahir tous les pays, à renverser tous les gouvernemens étrangers ; quand j'ai vu ces vaines prétentions, accueillies, caressées, secondées dans le Conseil, alors j'ai prévu tous les maux qui dévoient en résulter et je vous ai fait connoître plusieurs fois, dans une lettre de

l'année passée, combien j'en craignois les suites funestes. Mais depuis que je vois le danger inévitable, que nous nous y trouvons entièrement plongés, je ne fais plus que le mépriser. Je n'y pense plus et j'ai l'esprit beaucoup plus calme que quand on nous préparoit tous les maux dont nous sommes maintenant entourés.

Vous me dites, mon cher ami (et je dois vous avouer que je suis un peu surpris de cette réflexion) qu'il est facile de voir que je ne me fais aucune idée des liects sacrés et doux d'époux et de père, dans lesquels vous vous trouvez engagé. J'ignore ce qui a pu vous inspirer cette pensée; je ne crois pas du moins d'y avoir jamais donné lieu. Vous savez quelles hautes idées je vous ai toujom's témoignées pour l'état du mariage (idées que vous avez souvent traitées de chimériques et de romanesques). Vous savez que j'ai toujours cru et que je crois encore que les seuls vrais heureux sur la terre sont ceux qui se trouvent engagés dans cet état, lorsque l'accord des sentimens, le rapport des goûts, la confiance entière, la liaison deâ âmes, se trouvent réunis entre deux époux. Je ne vois donc pas comment vous avez pu concevoir, une aussi mauvoise idée de ma manière de penser.

Et quant à certaine crainte que vous témoignez, si on suppose même un bouleversement entier, dont Dieu nous préserve, vous ne vous trouveriez que dans le cas de milKers d'autres, et pensez-vous qu'alors les revenans feroient tout ce qu'ils voudroient ? Ils se tromperaient fort. Je conçois que quand on se trouve dans une terre éloignée, isolé ou entouré de personnes qui ont les mêmes craintes, on se soutient difficilement contre des idées noires, dont on est assiégé dans la sollitude, qu'on perd le courage et qu'alors l'état d'incertitude devient terrible (je me suis trouvé dans les mêmes positions).

C'est pourquoi j'aurois désiré que j'eusse pu avoir le plaisir de vous voir, n'eût-ce été que pour peu de décades, car outre l'agrément que j'ai toujours goûté avec vous, dans un entretien doux et amical, un raisonnement calme sur votre position actuelle et sur tout ce qu'il y auroit à faire dans tous les événemens, vous auroit prob ablement rendu la tranquillité. Mais la saison avance, et ce que vous me dites dans vos dernières lettres ne m'en laisse pas même l'espoir.

Le 29 fructidor an VII, j'en étois là quand je reçus votre lettre du 20. J'ignore comment il s'est fait que j'ai laissé reposer si longtems une lettre sans la finir. Je voulus vous répondre hier; quatre personnes dévorèrent toute ma matinée. Il en arriva presque autant aujourd'hui. J'avoue, mon cher et bon ami, que je suis un peu en retard. Cependant vos trois lettres n'étoient que des réponses (encore incomplètes) à d'autres lettres que je vous avois écrites précédemment. Vous devriez bien m 'écrire un peu plus souvent, vous qui avez tant de tems.

Votre ami Dupont est parti poui l'Amérique, le 13 ou le 14. Sa femme étoit partie précédemment avec Bureau Pusy, et a été arrêtée en mer par un corsaire anglais, mais relâchée dès qu'il connut sa destination.

Il y a de tems en tems des occasions pour envoyer des lettres à Saint-Domingue; on les porte chez le ministre de la Marine, mais comme elles sont suceptibles d'être prises sur mer, il n'y faut rien insérer dont la perte deviendrait préjudiciable. Si vous voulez m'en envoyer, je me chargeroi volontiers de les faire venir à leur destination.

Adieu, mon cher ami, le tems ne me permet pas de vous en dire davantage. Je salue votre chère épouse. Je

VOUS écrirai bientôt. Les séances d'hier et d'avant-hier ont été terribles. C'était un véritable payidémoniiim. On a déployé beaucoup de talent et de fermeté des deux côtés. Boulay a supérieurement présidé. La France est bien malade. Ecrivez-moi souvent. Adieu.

Gand, le 18 germinal, an X.

Mon cher Biran, Vous êtes toujours mon meilleur ami, vous n'avez jamais cessé de l'être. Mon silence a pu peut-être vous inspirer des soupçons, mais je suis persuadé que mes sentimens, qui vous sont bien connus, ne vous ont jamais laissé croire qu'ils étoient changés à votre égard. Quelle est donc, me direz-vous, la cause de ce singulier silence ? La voici, il n'y en a point d'autre : vous aimant beaucoup, aimant à vous communiquer tout ce que je vois, tout ce que je sens, tout ce que je pense j'avois commencé après l'affaire de Brumaire une lettre qui devoit avoir au moins 60 pages, je voulois vous donner un récit fidelle des événements, vous peindre mon contentement de n'être plus rien, d'avoir regagné ma liberté, d'être sorti enfin de ce pandémoriium, où je me suis si souvent ennuyé, oii j'ai vu tant de fois avec peine tous les principes de la justice sacrifiés aux caprices {des barbares qui se disputoient la tribune. J'avois écrit plus de 10 pages, mais je ne sais quel événement qui est survenu, un peu de paresse qui s'y est jointe , tout cela a fait que, voulant vous écrire beaucoup de choses, voulant vous donner un détail fidelle des événemens et de mes sentimens, j'ai fini par ne vous écrire rien du tout. La

même chose eut lieu l'amiée passée lorsque je reçus votre lettre au mois de ventôsej; je commençai à vous répondre par une longue lettre, j'avois tant de choses à vous dii'e, des occupations multipliées et indispensables sui'vinrent ; vous voulant tout dire, je finis encore par ne vous dire rien du tout, et ma longue lettre reste encore près de la vôtre, sans être achevée. C'est ainsi que Tamour du mieux nous empêche souvent de faire le bien.

Pour ne plus tomber dans le même défaut, il faut que je vous écrive moins longuement et plus souvent, j'imiterai vos petits billets et je ne vous écrirai plus de volumes. J'aurois bien des choses à vous dire, mais crainte encore de ne pas achever ma lettre, je me bornerai aujoiu'd'hui à ne vous dire que peu de choses. Lorsqu'il s'agissoit de renouveller il y a 2 ans le Corps Législatif, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous y faire obtenir une place; je coimoissois plusieurs des nouveaux sénateurs, mais votre compatriote Beaupui, à qui j'ai parlé plusieurs fois, ne vouloit point que vous fussiez nommé; Malle ville, quoiqu'il fût votre ami et qu'il vous voulût du bien . m'a para avoir trop de foiblesse pourj soutenir ses amis ; j'ai remarqué que c'est un défaut ordinaire des hommes qui aiment eux-mêmes d'avoir des places. Quant à moi, je n'ai absolument rien voulu, on m'a présenté, on m'a pressé d'accepter des places de toute espèce, j'ai voulu regagner mes foyers et m'attacher uniquement à la direction de la Bibliothèque du dépt, qui avoit grandement besoin de ma présence. Si vous étiez resté à Paris, il est très probable que j'y aurois à jamais fixé mes tabernacles. Mais depuis votre éloignement ne trouvant plus à Paris rien qui m'y attachât bien fortement, après y avoir encore resté 5 à 6 mois, jouissant de toute ma liberté, fréquentant la société des savans. me livrant

entièrement- à mon goût pour les arts, les lettres et les sciences, je suis revenu dans mon pays. Lammens, que j'avois laissé à ma place à la Bibliothèque publique, après son retour d'Italie avoit été destitué par une administration fructidorienne; la Bibliothèque avoit été confiée successivement à deux hommes très peu propres à en avoir la direction, qui y ont fait beaucoup de mal, je crus ma présence nécessaire. Depuis mon retour je me suis uniquement occupé de la Bibliothèque, j'y ai ajouté une leçon de bibliograpiiie et d'histoire littéraire, dont vous avez vu probablement le progamme. Je suis occupé à faire faire une salle magnifique pour la Bibliothèque^ elle sera une des plus belles et des plus élégantes de la République. Elle a la forme d'un temple, 27 grands locaires rangés dans un triple rang recevront les livres que nous avons et ceux qu'il faudra acheter pour compléter ce qui manque ; les locaires vernissés imiteront un bois prétieux des Indes, ils sont séparés par des pilastres d'ordre corinthien en marbre blanc, 24 bustes des savans et artistes les plus illustres de la Belgique seront placés sur des piédestaux contre autant de pilastres ; des tables soutenues par des cariatides imitant le bronze, des chaises de forme antique, quelques marbres prétieux, un superbe pupitre de bois d'acajou fait à Londi'es, un orgue, .le meilleur, le plus complet de tout le pays, occupant le fond, rendirent cette salle une des plus belles et des plus élégantes de la France. Depuis un an, j'ai donné tous mes soins pour la former et pour en surveiller les travaux, j'allois en jouïr, j'allois l'ouvrir au pubhc lorsque je me vois appelle, je ne sais pourquoi, à occuper une place au Tribunat; j'avois négligé exprès de me rappeller au souvenir de toutes les connoissanoes que j'avois à Paris ; depuis mon retour, je nai pas écrit une seule fois à mon

ami Lambrechts, membre du Sénat. Lacépède est le seul des sénateurs, à qui j'ai écrit il" y a plus d'un an, en réponse à une lettre qu'il m'avoit adressée, et qui n'avoit pour objet que des choses littéraires ; notre ancien collègue Félix Faucon, en me fesant ses félicitations, m'écrit qu'il a pris une part très active à ma nomination, voilà tout ce que j'en sais. Je vous avoue, mon cher ami. que je me vois à regret rejette dans une place que je nai nullement désirée, pour laquelle j'ai très peu de goût et qui est fort au-dessus de mes forces et de mes connoissances. J'étois content lorsque je me trouvois au milieu des livres, entouré de lecteurs ardens et zélés, j'étois là dans mon véritable élément. J'avois une maison spatieuse, une bibliothèque remplissant cinq appartemens, fournissant abondamment à mes études et à mes besoins et servant de supplément à ce qui manquoit à la BibUothèque publique, oii je faisois porter mes livres pour les lecteurs qui en avoient besoin. Tout mon tems étoit occupé et je trouvois mon plaisir dans ce qui faisoit mon devoir. Vous me demandez si j'étois heureux. Je vous avouerai franchement que quoique je ne fusse pas malheureux, il me restoit cependant un certain vuide, qu'il me manquoit la société douce d'une femme aimable telle que je la désirerois, qu'il me manquoit un ami tel que vous. Voilà deux trésors que l'on voudroit posséder, mais que Ion ne trouve pas facilement. J'ai été jette depuis douze ans, presque toujours malgré moi, dans une infinité de places; j'ai toujours été trop occupé d'une infinité de choses et j'ai trop négligé mon [)auvre bonheur. Je suis du moins charmé que l'un de nous deux soit heureux. Vous avez une femme bonne, douce et aimable, de charmans enfans, rien ne manque à votre bonheur. Je m'en réjouis beaucoup et, à tout

prendre, il vaut encore mieux que vous soiez plus heureux que moi, car à tous égards vous le méritez davantage.

Je pars sous peu de jours pour Paris, j'y resterai jiLsqu'à la fin de la session du Corps Législatif, c'est-à-dire, jusqu'au commencement de prairial. Si pendant ce tems vos affaires vous permettoient d'y venir passer quelques jours, vous me rendriez bien heureux. Je me souviens toujours avec plaisir de tant de promenades que nous avons faites ensemble, des cours de phj'sique et d'histoire naturelle que nous avons fréquentés, de nos repas communs oti régnoient l'amitié et la franche cordialité. Venez encore les renouveller, méchant Biran, vous m'oubliez entièrement, il y a près de quatre ans que je ne vous ai pas vu, j'ai tant de choses à vous dire, vous me retrouverez toujours tel que vous m'avez connu.

Je laisse à la Bibliothèque du dépt le C. Wallez, mon élève et mon ami, jeune homme de vingt ans, plein de mérite, qui possède à fond la littérature latine, anglaise, française et flamande, qui déjà a de très grandes connoissances et la capacité de tout apprendre, et ce qui est plus, qui a autant de probité qu'il est instruit.

Je vous prie de me répondre à Paris aussi-tôt qu'il vous sera possible, je seroi charmé de savoir de vos nouvelles, de savoir ce que vous faites, ce que vous avez fait jusqu'à présent et surtout si vous êtes toujours aussi heureux que je le désire et que vous le méritez. Parlez moi de votre femme et de vos enfans, vous savez combien je prends de part à tout ce qui les intéresse. J'ai vu que vous avez été bien près d'avoir le prix à l'Institut, car le meilleur Mémoire étoit sans doute de vous, ne perdez point courage, une seconde fois vous serez plus heureux.

Je VOUS ai envoyé votre portrait parce que j'ai cru que cela aiiroit fait plaisir à votre épouse, le dessin en est beau et supérieurement exécuté, mais je n'ai jamais pu y trouver votre véritable image, c'est absolument un portrait manqué ; s'il vous avoit ressemblé, je lie m'en serois point séparé.

Je relis dans ce moment votre lettre que vous m'avez écrite l'année passée, elle est déchirante! Comment s'est-il fait que je n'y ai point répondu 1 La seule, la véritable cause est celle que je vous ai dite au commencement de cette lettre, il n'y en a point d'autre, je vous le jure sur mon honneur et sur tout ce qu'il y a de plus sacré. Je n'ai jamais cessé de vous aimer, vous deviez me trop connoître pour me soupçonner de ne plus être votre ami, je sens cependant que ce singulier silence a dû vous étonner, c'est un tort que j'ai eu avec beaucoup de mes amis; mais vous êtes si bon, vous, votre femme, votre amie Mme Ch... que je suis sûr d'obtenir mon pardon, vous serez mon intercesseur auprès d'elles. Ecrivez-moi bien vite ou venez me gronder à Paris, car vous savez que depuis longtems vous en avez le privilège, vous verrez que, si notre amitié a paru depuis quelque tems couverte sous les cendres, elle est de mon côté aussi vive que jamais. Soyez persuadé que personne ne vous aime plus que moi, je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que les chers petits. Je présente mes respects à Madame, ainsi qu'à la bonne amie et à votre belle-sœur.

Signé : C. Van Htjlthem.

Lorsque je pense à la grande distance qui nous sépare, cette pensée me fait mal au cœur. Pourquoi n'êtes-vous pas resté à Paris, pourquoi vous êtes-vous séparé de moi ? Si vos affaires vous le permettent, j'aurai un grand

VAX HULTHEM A MAINE DE BIRAX 123

plaisir de vous voir à Paris, j'ai besoin de vous voir, de me promener avec vous, de dîner avec vous, de babiller avec vous; vous savez que mon babil avec vous est intarissable, comment avez-vous pu, malgré mon silence, soupçonner mon amitié ? Ah! je n'avois pas cru de vous en avoir jamais dorme de raisons. Adieu, méchant.

Paris, le 13 floiéal, an X.

Mon cher et bon ami,

Je suis arrivé à mon poste plus tard que je me l'étois proposé, différentes affaires pour la Bibliothèque et le département en furent la cause. Arrivé le 3, je suis allé le lendemain au Tribunat; je n'eus rien de plus pressé que de m'informer si quelque bonne lettre de votre part ne s y trouvoit à mon adresse. Mon espoir ne fut pas trompé, je vis des caractères qui m'étoient bien connus, je lus votre lettre amicale et je vis avec plaisir que vous m'accordiez pardon et absolution générale. Après la séance, je voulus dîner seul pour relire votre lettre, je la relus deux fois, et je croiois encore dîner et causer avec vous. Je suis fâché et surpris que vous semblez encore former quelques doutes sur la cause de mon silence, celle que je vous ai fait connoître est la seule véritable, il n'en a jamais existé d'autre.

J'ai vu avec peine que vous avez été malade, mais je vois avec plaisir que vous êtes entièrement rétabli. Pourquoi n'ai-je pas le plaisir de vous trouver ici? En me séparant de vous, j'ai pensé que je ne vous verroiB plus de la vie, Dieu veuille écarter ce sinistre augure!

Je reconnois les soins officieux de mon ami dans la peine qu'il a prise à communiquer à ses connoissances l'article de la Décade où l'on fesoit un éloge d'un programme que j'ai publié, au commencement de l'an IX, d'ime leçon de bibliographie et d'histoire littéraire, que j'ai donnée conformément à lïntention du ministre de l'Intérieur. Ce programme servoit de base à ma leçon. Ginguéné dans la Décade n^ 3 et Millin dans un numéro du Magazin Encyclopédique, en ont fait un plus grand éloge que peut-être il ne méritoit ; Milhn l'a inséré tout entier dans son journal, je regarde comme un effet de son amitié pour moi tout le bien qu'il en dit. Je prends la liberté de vous en adresser un exemplaire.

J'ai vu dans les journaux littéranes l'éloge que l'Institut a fait de votre Mémoire sur VInfiience de l'habitude. J'espère que cette fois-ci il obtiendra la couronne qui lui est destinée. Si je parviens à connoître les rapporteurs (et je pense que cela ne me sera pas difficile), je ne laisserai pas de vous en envoyer les noms,

J'aurois été bien charmé de vous voir au Tribunat ou au Corps Législatif, votre présence auroit rendu mon séjour à Paris bien agréable, j'aurois aimer à renouveUer avec vous nos courses, nos promenades et nos modestes repas. Si votre Mémoire obtient le prix, cela fera accélérer votre nomination. Je tâcherai de voir Malleville et Beaupui, je sonderai le terrain. J'ai rencontré, il y a quelques jours, votre compatriote Meynart, il m'a dit que Dupeyrat demeure actuellement dans la rue des S. S. Pères, mais il ne savoit pas le numéro de sa demeure ; j'ai cherché dans toute la rue sans pouvoir la découvrh". J'irai à son ancienne demeure ou peut-être on le saura. Dupeyrat m'avoit écrit, il y a 18 mois pour avoir des informations sur un jeune homme de chez moi, qui

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vouloit épouser une de ses parentes ; s'il n'a pas suivi mon avis, je crains bien qu'il ne s'en repente. Je serois curieux de savoir quelle suite cette affaire a eue.

Je suis bien fâché, mon cher ami, que vous n'ayez pas d'occupation où vous puissiez trouver votre plaisir tout en fesant votre devoir. La Révolution a diminué la fortune de presque tous les hommes, je ne fais pas d'exception à cette règle presque générale; pour vivre dans une certaine aisance, il y faut ajouter un peu de son labeur. J'aurois bien voulu que vos affaires vous eussent permis de venir à Paris, nous aurions parlé de bien des choses. Il est sûr qu'en messidor, je ne serai pas ici, j' aimer ois mieux que vous pussiez reculer un peu votre voyage. Soyez bien persuadé que, si cela dépend de moi, je ne laisserai rien pour hâter notre réimion.

Adieu, mon cher Biran, embrassez pour moi votre chère épouse, dites-lui combien je suis sensible à ses bontés. Vous avez grand tort de faire répéter mon nom par vos enfans, ce nom est trop dur et trop barbare, pour être prononcé par d'aussi jolies bouches. Il y aura bientôt quatre ans que vous avez quitté Paris, quatre ans que je ne vous ai pas vu et que vous vous êtes enterré à Grateloup ; ce pays est-il fait ^out l'élégant Bilan ? Adieu, méchant, aimez-moi toujours un peu et souvenez-vous quelquefois de votre barbare ami du Nord.

Paris, le 19 prairial, an X.

Au Tribunat, à 2 h. après-midi.

Mon cher Biran,

Gandiimi magnum annuntio vobis.

La Romiguière me dit à l'instant qu'il a parlé à

Destutt-Tracy et à Cabanis, deux des rapporteurs sur la question sur Tlnfluence de l'habitude; ils lui ont dit que votre Mémoire est supérieur à tous les autres et qu'il sera couronné en messidor ; ils ont été bien aise d'apprendre qu'il appartient à un aussi honnête et brave homme. Ainsi, mon cher, recevez d'avance mes bien sincères complimens de |félicitation et soyez bien persuadé que ceci me fait plus de plaish% comme je l'ai dit à mon collègue La Romiguière, que si le Mémoire étoit le mien. J'irai voir Cabanis, autrefois membre du Conseil des Cinq-Cents, aujourd'hui sénateur, que je connois très particulièrement, sa connoissance pourra nous être bonne à quelque chose. Je vous embrasse à la liâte. Mes respects à Mme de Biran, Votre bon ami.

Signé : C. Van Htjlthem.

Ecrivez -moi donc un peu plus souvent que vous ne le faites et surtout de plus longues lettres.

Paris, le 14 frimaire, an XI.

Jai reçu, mon cher ami, votre bonne lettre du 29 vendémiaire et ce soir on m'a apporté votre méchante lettre du 5 et. ; l'amour du mieux a été encore cette fois la cause de l'absence du bien, ayant une infinité de choses à vous dire, désirant de ne vous laisser rien ignorer, le grand nombre d'affaires pressantes et très sérieuses dont je fus chargé depuis quelque tems pour mon dépt (auxquelles je ne manque pas de me livrer entièrement) et ma paresse naturelle à écrire de grandes lettres m'ont •empêché de vous dérvelopper le volumineux récit de

mon roman. J'ai vu très souvent Mlle D. B..., elle est sans doute très aimable, j'ai été très bien avec elle et j'ai passé dans sa société des momens très agréables (en tout honneur s'entend), quand la mère m'a fait des oppositions très singulières, auxquelles sans doute j'étois loin de m'attendre. Cette conduite singulière de sa mère m'a rendu le calme et le repos, et ce dont vous serez peut-être surpris, cette fois-ci je n'ai pas été malade. Au reste, je ne puis que me louer de la demoiselle, de -son honnêteté, de ses sentimens et de sa manière de penser, je ne puis que l'estimer et je serai bien aise si un jour je puis lui être utile à quelque chose. J'allois chez elle presque tous les jours et quelques fois, deux fois par jour jusqu'au 3 brumaire ; depuis je n'y suis plus allé que rarement et seulement comme ami ou connoissance de la maison. Vous voyez que je suis vos conseils, quoique un peu malgré moi ; au reste, il est ]x)n peut-être que ceci ait pris une fin, car je ne sais pas trop ce que je serois devenu. Je vous raconterai tout cela plus exactement à notre première entrevue, il faudroit remplir trop de pages pour vous en donner dans ce moment un détail exact.

J'ai remis un exemplaire de votre ouvrage à tous ceux dont vous m'aviez donné les noms, tous jusqu'à Charles vous en remercient. J'ai donné à Mme Henrichs un reçu des exemplaires que j'ai pris en votre nom.

Tous les idéologistes qui me parlent souvent de vous, vous saluent. Aussitôt après votre première lettre j'ai rempli vos commissions auprès de Mme Pastoret et Mme Hem-ichs, ces deux dames sont sensibles à votre souvenir et prennent beaucoup d'intérêt à tout ce qui vous regarde. La dernière tient tout prêt, son exemplaire de Cabanis pour vous l'envoyer. Vous me parlez d'y

joindre le dernier vol. des Mémoires de la classe des sciences morales de l'Institut, j'ignore si vous voulez parler du troisième ou du -quatrième vol. car ce dernier paroît depuis quelque tems ; vous voudrez bien lui en écrire, quand vous en aurez le loisir. Les deux autres ouvrages dont vous parlez ne paroi ssent pas encore. C'est dans le quatrième vol. que l'on trouve l'examen critique de l'ouvrage de Kinker par Destutt.

D'xA.llemagne m'a porté votre manuscrit il y a 10 jours, je l'ai porté le lendemain (un jeudi) à l'Institut et l'ai remis à D. Tracy qui vous en remercie.

Tous les journaux ont annoncé votre ouvrage, mais je n'en ai vu encore dans aucun une analyse critique. Chabot-la-Tour m'a demandé depuis longtems l'extrait que Sirée vous avoit promis de faire pour lïnsérer dans le journal des Débats ; si vous n'aviez pas oublié de me donner son adresse, il y a longtems que je serois allé le lui demander. Le Breton m'a dit que le sien est tout prêt, depuis plusieurs semaines, j'ignore pourquoi il ne l'a pas encore inséré dans la Décade. J'ignore si celui de de Gérando est prêt, j'irai le voir avant mon départ.

L'extrait que vous avez fait de l'ouvrage de ce dernier est imprimé dans le dernier numéro du Magazin Encyclopédique .

Vous devez avoir reçu la suite de la Décade, voici la quittance de l'abonnement du dernier trimestre. Vous recevrez aussi en même tems le programme de l'Institut contenant les questions idéologiques.

Vous voyez, mon cher ami, que, quoique vous en disiez, je ne vous oublie pas, ni de faire vos commissions ; venons à présent à une autre affaire qui vous inquiète et qui semble menacer votre repos, je veux parler de ce Monsieur, qui tamqnam Léo ru giens circuit , quœrens quem

devoret. Je suis bien fâché que vous et votre épouse éprouviez ces contrariétés. Sans doute, vous et elle, vous êtes dignes d'un meilleur sort, mais le malheur poursuit souvent ceux qui le méritent le moins ; il y a du mérite alors à le supporter, comme vous faites, avec du courage et de la fermeté. Je voudrois bien pouvoir vous procurer quelque place analogue à votre goût, car je pense que les places administratives ne vous conviennent pas, vous vous y ennuieriez à la mort, vous y seriez malheureux et vous perdriez d'ailleurs un tems que vous savez mieux employer. Si je pouvois rester plus longtems à Paris, je verrois avec vos amis Cabanis et Destutt et avec votre nouvel ami Le Breton s'il n'y auroit pas moyen à vous procurer quelque place littéraire, mais mon départ est irrévocablement fixé à mercredi (le 17) et j'ai tant de choses à faire, qu'il me sera absolument impossible d'aller à Auteuil. J'ai vu deux fois Malleville à Saint-Cloud, il m'a dit qu'il avoit demandé pour vous à Lebrun la place de secrétaire de Préfecture à votre dépt., mais je vois à présent que cette place ne vous conviendroit pas ; d'ailleurs Lebrun lui a fait encore quelques difficultés par rapport à celui qui l'occupe actuellement.

Les journaux annoncent qu'il manque un professeur de mathématiques à Versailles (dépt. de Seine -et -Oise), il me paroît qu'une place pareille vous conviendroit bien davantage que des places administratives. Rien n'est plus facile que d'enseigner une matière quelconque, vous connoissez bien les mathématiques, vous vous en êtes toujours fortement occupé, vous trouveriez vos plaisirs dans cette place tout en y remplissant vos devoirs ; le séjour en est d'ailleurs très agréable, les habitans sont doux et aimables, vous seriez près de Paris, près du

centre des arts et sciences, près de vos philosophes d'Auteuil. Ayant cette place, il ne seroit pas difficile alors d'attraper quelque chose de plus : voyez le jeune Biot, à peine a-t-il resté quelques mois à Beauvais, qu'il devint professeur des mathématiques au CoUège de France et membre de l'Institut. Il est vrai que probablement cette place de Versailles ne vaut que 2.000 tt et un logement, mais en y ajoutant ce que vous avez, vous auriez suffisamment pour vivre, c'est dans une honnête médiocrité que réside le bonheur. Votre beau-frère d'ailleurs et votre belle-sœur sont riches, ils pourroient vous avancer ce qui vous seroit nécessaire pour le premier établissement. Le concours sera ouvert jusqu'au 13 du mois prochain. Je ne pense point qu'il soit nécessaire de s'y rendre, il suffiroit d'écrire au jm-y central d'Instr. publi. du dépt., vos amis Cabanis, Destutt, de Gérando, Beyts et moi devroient écrire également, ces témoignages suffiroient à ce que je pense, pour vous procurer la place. Vous parlerez de vos études variées, vous leur enverrez un exemplake de votre ouvrage. Mais si vous voulez cette place, il ne faut pas perdre de tems, écrivez au Jury, écrivez à vos amis qu'ils fassent parvenu- leurs lettres à la même destination.

Lundi, le 15 frimaire.

J'ai été ce soir à la maison de de Gérando, pour remphr auprès de lui vos commissions, il n'y a que 8 jours qu'il est arrivé de la campagne, je n'ai trouvé malhem-eusement, ni lui, ni sa femme à la maison. Je lui ai laissé par écrit l'objet de ma visite et lui ai recommandé de vous répondre. Vous voyez, mon cher ami, avec quel empressement je tâche de remplir vos commissions, et malgré cela vous me grondez toujours, même quelquefois dune

manière un peu acerbe. Soyez un autre jour un peu meilleur et aimez-moi toujours comme je vous aime. Je vous salue, ainsi que votre bonne et aimable épouse et les chers petits, de tout mon cœur.

Signé : C. V. H.

La belle éplorée e^t de retour depuis deux jours, elle est venue me voir et a commencé à pleurer. ]Mais je commence à la connoître et ses larmes de commande ne font plus d'effet sur moi. Vous voudrez bien m'envoyer votre réponse à Gand. Adieu.

Depuis votre départ je vais tous les dimanches à Saint-Cloud, j'y vois les consuls, les ministres et toutes les grandes autorités. J'y vais pour mon pays et non pas pour moi; au reste, c'est une assemblée très brillante et très bien composée. J'y ai rencontré dernièrement les sénateurs Destutt et Cabanis qui vous aiment beaucoup.

Pastoret est devenu professeur adjoint de droit naturel au Collège de France. Il est d'ailleurs chargé par le gouvernement de continuer les ordonnances royales avec Camus. On leur donne à chacun 4.000 tt pour chaque volume. 9 t 10+7 t= 16 t 10.

J'ai assisté à l'ouverture du Collège de France et à beaucoup de réunions littéraires. Il seroit trop long de vous dire tout ce que j'y ai vu et entendu.

Ne seroit-il pas bien de donner un exemplaire de votre ouvrage à Beyts ? Je pourrois bien en prendre un pour lui.

Je suis occupé à tout arranger pour mon départ, cela me donne beaucoup d'occupations. J'ai été chez Mme Henrichs sans la trouver à la maison, j'y retournerai demain.

Gand, le 3 vendémaire, an XIV.

(Jeudi, 27 septembre 1805.)

Je suis arrivé ici, mon cher et bon ami, il y a près de 15 jours en bonne et parfaite santé. Malgré la guerre, j'ai trouvé mon pays dans un état florissant, l'agriculture est toujours belle, les champs cultivés avec soin semblent être autant de jardins, de nouvelles fabriques et manufactures s'érigent de toute part; le commerce, malgré les difficultés de la navigation, continue avec succès et je ne puis que me louer de l'active industrie de mes compatriotes qui ne négligent rien pour réparer les pertes qu'il ont essuiées par la révolution.

J'espère que vous continuez aussi à jouir d'une bonne santé et que vous faites toujours de la bonne philosophie. Vous serez surpris si je vous annonce qu'on fait ici aussi de la philosophie : un de mes compatriotes, qui s'est fixé à Bruxelles depuis quelques années, vient d'y faire paroître un Essai sur la théorie du raisonnement ; il s'élève surtout contre la logique de Condillac, oii il prétend de trouver plusieurs erreurs. A son avis, Condillac n'a pas été assez bon mathématicien pour travailler sur cette matière et il trouve son ouvrage défectueux en ce qu'il n'a pas adopté une méthode mathématique qui conduise à l'art de raisonner. Il prétend que l'analyse, à laquelle C... réduit toutes les règles du raisonnement, n'est qu'une opération préliminaire et préparatoire et nullement l'art de raisonner ; c'est sous ce rapport qu'il essaie de réfuter la logique de C... et d'y ajouter un complément dont il démontre l'importance. Je ne puis rien décider sur cette matière, c'est à vous, mon cher idéologue, à juger si votre maître y est attaqué et réfuté avec succès. L'auteur

est M. de Nieuport, ci -devant commandeur de l'Ordre de Malthe, dont il y a deux volumes in-4o de mélanges de mathématiques. Si vous n'avez pas son Essai, je vous le ferai parvenir.

J'ai reçu, il y a dix jours, une lettre de la bonne jardinière de Montr. ; je lui ai répondu aussi-tôt, il ne s'agit dans tout ce commerce de lettres que de plantes, comme vous le savez, ainsi honni soit qui mal y pense.

Je recevrai avec bien du plaisir de vos nouvelles, voyez-vous souvent vos philosophes d'Auteuil ? Avezvous porté les graines à Mme La Grange et à MmeProny ? Avez -vous fait la connoissance de cette dernière ? je serais bien charmé que vous me disiez quelque chose sur tout cela.

Beyts doit être à Paris, il va à Strasbourg pour y organiser l'Ecole de Droit. Vous lui ferez plaisir de l'aller voir; si vous ne savez point son adresse, mon collègue Jobert, qui est aussi inspecteur des écoles de droit, pourra vous le dire.

Mon ami Don Carlos de la Serna y Santander vient de faire une très bonne analyse de ce que l'on sait de certain sur l'histoire de la découverte de l'imprimerie, c'est ce que l'on a de mieux en françois.

Un jeune chirurgien de cette ville publie chaque mois un numéro d'Annales de littérakcre médicale étrangère. Voilà à peu près ce que j'ai trouvé de nouveau dans notre littérature.

Je ne dois pas oublier de vous dire un mot de notre jardin, je l'ai trouvé beaucoup embelli et enrichi d'un grand nombre de plantes, arbres et arbustes, qu'on y a portés de toute part, les directeurs en ont un grand soin et je vois avec plaisir que mes compatriotes aiment à s'y promener.

134 COBKESPOKDANCE DE MAIKE DE BIEAN

J'attendrai avec impatienee de vos n-ouvelles et ditesmoi si vous eonnoissez déjà ¥ Essai sur la théorie du raisonnement^ ce n'est probablement pas de mon pays que vous attendiez ce chef-d'œuvre. Mille salutations oordiaies.

Si^m : Ck Van Hulthem.

Mille choses s'il vous plaît à M. Tracy, à Monsieur et à Madame ... et à toutes nos connoissances.

Gand, le 24 frimaire, an XIV.

(15 décembre 1805).

Vous devriez bien me gronder, mon cher Biran, de mon long silence, et vous êtes si bon de faire vous-même mon apologie. A mon retour du petit voyage dans les départemens voisins j'ai trouvé votre lettre du 28 vendémiaire, peu de tems après en est arrivée une seconde et hier, en arrivant au soir de Bruxelles, j'ai trouvé celle du 15 de ce mois. Je ne veux plus attendis de vous donner de mes nouvelles, j 'en ai eu toujours le désir et je ne sais comment il s'est fait que j'ai remis jusqu'à présent le plaisir de m'entretenir avec vous. Dans mon premier voyage, j'ai resté environ trois semaines en route, j'ai parcouru les départemens de la Dyle, de Jemmapes et des deux-Nèfehe^, j'ai vu partout mes amis et connoissances, qui tous, m'ont accueilli avec bonté. Je n'ai pas négligé, comme vous le pensez bien, d'aller voir les jardins, les terres et les orangeries ; le goût pour les plantes, les arbres et arbustes étrangers fait ici tous les jours des progrès. J'ai été voir aussi les préfets voisins, mon ancien ami M. de Koning à Mons, M. Chaban à Bruxelles, homme de

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bien, instruit actif et zélé pour les intérêts de son départe* ment, qui a nne f emn^e qui n'est pas moins estimable ; aussi ils sont généralement aimés et il n'y a qu'une voix sur lem- compte. A Anvers, j'ai vn le préfet Cochon, très honnête homme que vous avez connu ministre de la PoHce avant le 18 fructidor an V, et M. Malouet, commissaire général de la Marine, distingué par ses talens, par la modération et l'indépendance de tout parti qu'il a montrées à l'Assemblée Constituante , c'est un ht^mme que j'aime beaucoup, ainsi que son aimable famille. Il a fait un beau jardin à l'hôtel de la Marine, je lui ai envoyé depuis une petite collection de mes grames d'arbres et d'arbustes d'Amérique.

Ayant resté quelque tems à Gand, j'ai fait depuis une nouvelle excursion à Bruxelles où je me suis arrêté pendant 17 jours; je suis presque honteux de vous dire le motif de ce second voyage, mais comme je suis accoutumé à vous dire tont, il faut bien que je vous avone mes péchés, chacun a lui coin de folie dans ce mcaide, la mieime est de rassembler des Uvres, que souvent je n'ai pas le tems de Ure. Il y avoit une vente à Bruxelles d'une collection unique d'ouvi-ages, sur l'histoire de la Belgique, recueillie avec le plus grand soin, pendant plus de 40 ans. J'ai, comme vous savez, un grand nombre de ce-s Hvres, j'ai voulu en augmenter la collection, et j'y ai trouvé plusieurs ouvrages extrêmement rares et même quelques-uns que je n'avois jamais vus. Il faut siirtout connoître l'histoire de sa patrie, et s'il y a là quelque excès à reprocher, il faut l'attribuer à un motif, dont il ne seix)it pas difficile de faire l'apologie.

J'ai, pendant ce tems, vu plusieurs fois notre ancien ami Beyts, qui occupe un magnifique hôtel à côté de la Cour d'Appel, c'est la maison que la ville de Bruxelies

a fait bcâtir, il y a 25 ans, pour le chancelier de Brabant ; il jouit maintenant de 20.000 francs de traitement, outre la jouissance de cet hôtel et un revenu considérable de son patrimoine, vous voyez qu'il n'est pas à jîlaindre. Je lui ai trouvé entre les mains l'ouvrage allemand de Kant sur la raison pure ; il estime beaucoup vos travaux idéologiques et il sait que vous avez remporté un second prix. Il a appris depuis trois ans la langue grecque qu'il lit à peu près avec la même facilité que le latin, les ouvrages d'Aristote. de Démosthène, de Thucidide et de Platon lui sont très familiers; il a appris le grec, m'a-t-il dit, pour voir combien l'école chrétienne d'Alexandrie a emprunté des idées de ce dernier, c'est une tête puissante qui saisit tout avec facilité.

Le 28 frimaire.

Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez de la jardinière, je lui avois écrit à Praslin il y a bien longtems et il n'y a qu'hier que j'ai reçu une lettre d'elle. Je lui ai répondu le même jour, elle me dit qu'elle veut vous donner de ses graines d'Angleterre et que c'est moi qui dois les choisir. Vous voyez qu'elle veut absolument vous faire jardinier. Elle m'a dit aussi que vous deviez partir le 23 pour votre département, c'est pour cette raison que je vous écris à Périgueux où vous devez vous trouver actuellement. J'aurois bien voulu vous trouver encore à Paris, avant votre départ, mais il ne m'a pas été possible de venir sitôt, et vous savez que quand on est quelque part, on n'en sort pas quand on veut.

J'ai appris avec bien du plaisir, mon cher ami, que vous avez passé quelque tems auprès du philosophe Cabanis et que vous y avez trouvé une autre })hilo-

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8ophe que vous désiriez connaître depuis longtems, Mme Condorcet. Il faut avouer que vous n'étiez pas à ])Iaindre à Paris, tantôt avec le petit philosophe d'Auteuil qui est un bien excellent homme, tantôt avec le Socrate suisse et son aimable épouse qui n'est pas une Xanthippe, tantôt avec Mlle Bonne et avec une autre demoiselle qui pleure d'être condamnée trop longtems à la conservation de sa V... g , et quelquefois peut-être avec votre

belle compatriote Aspasie. On peut bien faire ainsi de la philosophie à Paris et passer agréablement son tems. Je suis fâché que maître D. G... n'ait pu ou voulu vous trouver une place fixe, il me paroissoit que cela étoit si facile ; au reste comme il y a dans ce monde compensation à tout, selon votre manière de vous exprimer, vous trouverez d'autres agrémens dans votre pays, vous serez avec vos enf ans et avec votre aimable belle-sœur, avec votre cher préfet, vous serez utile à vos compatriotes et vous vous livrerez avec plus de loisir à vos goûts chéris, car il faut l'avouer, il est impossible à Paris de ne pas être un peu dissipé et il me paroît qu'on y vit toujours dans l'oxygène. Et peut-être trouverez-vous une jardinière avec laquelle vous achèverez votre vie dans une union parfaite. Quant à ]Mme L. M..., vous savez que ce n'est qu'rnie connoissanoe, elle me montre beaucoup de bienveillance, il est impossible que je ne lui en témoigne de la recomiaissance. Mais voilà tout, comme vous le savez aussi bien que moi.

Adieu, mon cher et bon ami, portez-vous bien et soyez heureux, vous méritez mieux de l'être que moi; j'aurois été bien charmé de vous trouver encore à Paris, mais il m'a été absolument impossible de m'y rendre sitôt, je ne sais pas même quand je pourroi y venir. Donnez-moi quelques fois de vos nouvelles et soyez

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bien persuadé de tous mes sentimens que je vous ai voués pour la vie. Adieu,

Signé : Ch. Van Hulthem.

Mille choses de ma part, s. v. p., à M. et Mme Gérard et à votre amie Mme....

J'avais écrit il y a deux mois au ministre de l'Intérieur pour l'intéresser en faveur de notre jardin botanique, il a autorisé le directeur de la pépinière du Roule à nous envoyer deux individus de tous les arbres et arbustes qu'il cultive; ce dernier, dont j'ai cultivé la connoissance à Paris, vi^it de nous envoyer 377 individus.

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