uvres de Maine de Biran
La vie de relation ou de conscience a son principe dans l'effort voulu, dont le sujet un et individuel est le moi, antécédent nécessaire de tout rapport. Avant que cette vie de relation commence, c'est-à-dire avant que le sens de l'effort qui est son premier mobile soit en pleine activité, il y a des impressions reçues par la combinaison vivante et des mouvements instinctifs qui se proportionnent à ces impressions ; il y a enfin plaisir ou douleur dans un degré quelconque, plus ou moins obscur, car vivre c'est sentir, et sentir, dans la signification propre du mot, c'est être affecté dans son organisation d'mie manière agréable ou désagréable.
Nous comprenons sous le titre général d^affectùms tous ces modes simples et absolus du pladsir ou de la douleur, qui constituent ime vie purement sensitive ou animale, hors de toute participation du mai, et, par suite, de toute relation connue avec des existences étrangères. H y a ime classe entière de facultés passives, exclusivement subordonnées aux affections, ou qui ne se déve-
(1) Nous avons la copie de i'Intxoduction (P. TL).
loppent qu'avec elles et par elles. Ces facultés, qui constituent la nature animale tout entière, font seulement partie de la constitution humaine. Mais, quoique le système des facultés affectives ou passives de l'être purement sensitif diffère essentiellement de celui des facultés actives de l'être intelligent et moral, et qu'on ne puisse pas les identifier ou les réduire à un seul, sans faire violence à tous les faits de sens intime les plus évidents, il n'en est pas moins vrai que ces deux sytèmes étroitement unis entre eux dans l'homme {duplex in humanitate), exercent l'un sur l'autre une influence continuelle, et se combinent d'une manière toujours plus intime, à mesure que la vie de relation s'étend et se développe. De là toutes les difficultés qui se présentent quand il s'agit de les distinguer nettement l'un de l'autre ; de là aussi les hypothèses opposées des philosophes qui ont essayé de trancher le nœud en ramenant toutes les facultés humaines, tantôt à l'unité de la sensation, tantôt à celle de la pensée ou de l'action.
Pour prévenir une confusion de principes si funeste à tous les progrès de la philosophie de l'esprit humain, il importait de remonter aussi loin que possible vers les deux sources auxquelles ces deux sortes d'éléments de notre nature sensible et intelligente peuvent se rattacher, de saisir, pour ainsi dire, ces éléments isolés les uns des autres, dans leur état de simplicité, hors de toute combinaison : c'était le seul moyen de reconnaître ensuite la nature des composés qui [s'en forment, d'ajouter peutêtre à l'analyse psychologique quelques nouveaux degrés de perfectionnement, et d'appliquer une méthode de divi- t^ sion plus exacte aux différents ordres de phénomènes qui se trouvent confondus sous le titre si vague de sensations. Dans ce but, je me livre aux recherches suivantes.
DlVISIOÎir DES SENS EXTERNES 279
1° Je considère les modes simples et élémentaires de notre affectibilité ou sensibilité passive, comme j'ai considéré auparavant les modes simples de notre activité, et tous les dérivés immédiats du fait primitif du sens intime, séparés des impressions sensibles accidentelles. ' ()ur cela, je soumets à une nouvelle analyse tous les
ns externes et internes, considérés d'abord sous le
pport simple des impressions affectives qu'ils sont
ipables de recevoir, des excitants appropriés au mode de Kiir sensibilité spécifique, et sans aucun concours de l'offre ou de l'activité du moi. En caractérisant les diverses facultés passives dérivées de ces impressions, je montre d'abord comment elles se trouvent par leur nature hors du système de la coimaissance, auquel elles ne viennent se rejoindre qu'en s'associant avec les éléments de l'ordre actif, tels qu'ils ont été précédemment caractérisés et spécifiés dans leur source.
20 Dès que l'effort est en exercice, la personnalité est constituée. Ce n'est plus l'être sensitif qui vit ou est affecté sans connaître sa vie propre ; c'est le moi qui aperçoit ou ressent diverses modifications de la sensibilité, et qui, loin de s'identifier successivement avec chacune d'elles, reste le piême quand elles passent et varient incessamment.
Mais ce sujet individuel qui s'unit avec les modifications les plus diverses, ne participe pas à toutes de la même manière. Il est simple spectateur des modes produits dans l'organisation vivante, sans lui, ou sans le
)ncours de sa force constitutive ; il sent immédiatement les impressions affectives, les localise, les rapporte à des sièges organiques, ou les attribue à des causes quelconques autres que lui, c'est-à-dire qu'il associe aux affections simples et animales certains rapports d'attri-
bution ou de causalité, inliérents à l'exercice primordial de l'effort voulu et que les affections ne renferment point en elles-mêmes. De là cette première forme énonciative du jugement personnel, je senSy je suis bien ou mal, jugement qui n'a point de base dans la nature animale ou purement sentante. Tout dépend, comme l'a dit profondément J.-J. Rousseau (1), de pouvoir attacher un sens à ce petit mot est. Là est aussi la première idée de sensation, qui est un composé du premier ordre, et non absolument simple comme l'a cru Locke.
Pour me conformer au langage ordinaire des métaphysiciens, j'appellerai sensations ces premiers modes composés où le moi s'unit à une impression sensible, et participe comme spectateur intéressé, sans concourir par son action propre, soit que l'organe qui est le siège de cette impression se trouve hors de la sphère naturelle de la volonté motrice, soit que cette puissance se trouve opprimée ou empêchée dans son exercice actuel par la vivacité même de l'affection ou par toute autre cause. La classe des sensations, ou le système sensitif, comprendra ainsi toutes les affections et intuitions simplement unies au moi, sans participation active. Ce système sensitif composé, premier dans l'ordre de la connaissance, ne sera que le second dans mon tableau général des facultés humaines, qui doit présenter le simple avant le composé, en marquant l'ordre des progrès par lesquels l'être sensible et moteur s'élève d'un état d'abord purement affectif à la personnalité, et de là aux divers degrés de connaissance.
30 Le moi s'unit d'une manière bien plus intime à une autre espèce de modes auxquels il participe ou concourt
(1) Profession ck foi du vicaire savoyard.