‹ uvres de Maine de BiranChapitre 23 sur 63 · AFFECTIONS ET LES PASSIONS · texte numérisé non relu

AFFECTIONS ET LES PASSIONS

En s 'unissant aux premiers modes simples, affectifs ou intuitifs, le moi les revêt, pour ainsi dire, des formes qui lui sont propres ou qui sont les conditions mêmes de son existence. Telle est d'abord la causalité immédiatement aperçue, ou sentie dans l'effort, ou dans les premiers mouvements accompagnés de volonté. A partir du fait primitif de sens intime, on peut s'assurer que tout phénomène relatif à la conscience, tout mode auquel le moi, participe ou s'unit d'une manière quelconque, renferme nécessairement l'idée d'une cause. Cette cause est moi si le mode est actif et aperçu comme résultat actuel d'un effort. voulu; elle est non-moi, si c'est une impression passive, sentie comme opposée à cet effort, ou indépendante de tout exercice de la volonté.

Ce premier contraste aperçu ou senti de très bonne heure entre l'action et la passion, porte l'homme encore

enfant à croire à l'existence de causes ou de forces qu'il ne connaît pas, mais qu'il suppose capables de le modifier ou d'agir sur lui, comme il agit sur ses organes et par eux sur la nature extérieure. Assurément cette induction d'analogie précède de beaucoup le développement complet de la raison ou de la réflexion ; elle est bien avant tout emploi scientifique de ce rapport de causalité qui, après avoir ouvert le cercle de la connaissance, se retrouve encore à l'extrémité opposée, et au point où ce cercle se referme sur lui-même. Sans doute l'être sensible et moteur ne peut commencer à septir sa dépendance, avant de s'apercevoir lui-même comme cause. Mais ces deux progrès se suivent si rapidement, l'induction est si rapprochée du principe, qu'ils paraissent s'identifier et comme rentrer l'un dans l'autre.

Cette cause ou forpe mystérieuse qui dispose de l'être sentant, le modifie malgré lui, le poursuit quand il tend à s'échapper, lui résiste quand il l'appelle, est biep en effet autre que lui. C'est une puissance égale ou supérieure à la sienne, vers laquelle tendront dorénavant tous ses désirs, ses vœux, ses craintps, ses espérances.

La croyance d'une cause non-moi diffère essentiellement de la connaissance d'un objet étranger. La prefpière peut se fonder uniquement sur une sorte de résistance au désir même le plus vague; la seconde s'apj)uie gur une résistance perceptible à l'effort ou ai; vouloir déterminé. Celle-ci se lifliite au monde réel des substances; l'autre erre dans Je inonde in^agin^ire 4j3s causes on des forces invisibles. Ni l'une ni l'autre ne gont le fait primitif de conscience; mais elles en sont peut-être également ?3'PPï'och§es. Q|ioique ayant sa source première i^a,ns i'aqtivité 4vf moi, la croyai^ce se lie par une sorte d'affi-

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nité particulière avec ce qu ii y a ae plus passif en nous, c'pst-à-dire avep les affections générales de la sensibilité, qui suggèrent de très bonne heure l'idée d'une cause non-moi capable de les produire.

Nous avons déjà caractérisé ces affections d'une sensibilité intérieure, qui constituent immédiatement l'être sensitif dans un état de bien ou de mal-être, indépendamment de tout€ participation de conscience . En s'associant an moi, ces affections immédiates, d'abord simples en elles-mêmes, se composent avec la croyance ou l'idée encore vague de cause productive. Dès lors elles ont pris ce caractère de relation, sous lequel le moi peut jusqu'à un certain point les étudier, les observer ou s'en rendre compte.

J'appelle émotions ces phénomènes mixtes où les affections, jointes à la croyance, prennent un ascendant particulier sur les images et sur toutes les représentations. Et d'abord, je dis que ce sont les affections associées à la croyance qui impriment à celle-ci ce degré de force et d'inflexibilité qu'elle montre dans son principe, avant que les facultés actives de l'intelligence puissent lui opposer quelque contre-poids. Il est facile de s'assurer, par toutes les observations faites sur la nature sentante et sur nous, qu'il y », comme nous l'avons dit, telles affections immédiates qui constituent par elles-mêmes l'être sensitif dans tels états de tristesse et de crainte, ou d'hilarité et de confiance, de sentiment de force ou de faiblesse radicale. Or il est d'expérience que l'individu ainsi modifié, par le seul effet de certaines impressions internes qui se lient d'une manière immédiate au sentiment général de la vie, et indépendammejit de tout exercice des eens externes ou de l'imagination, ne croit et n'imagine que ce qui se rapporte au ton actuel sur lequel se trouve

montée la sensibilité intérieure (1). Ce sont ces affections sensitives qui impriment, pour ainsi dire, la teinte particulière- à tout ce qui se représente, et déterminent de plus l'apparition de certains fantômes revêtus de couleurs sombres ou gaies suivant l'espèce d'affection qui domine. Cette influence peut être même portée à un tel point, que les croyances illusoires qui s'y proportionnent prévalent sur tous les témoignages contraires et sur toutes les habitudes acquises. Telle est la croyance opiniâtre et inflexible qui s'attache aux visions des maniaques, des vaporeux, aux fantômes qui se produisent dans le sommeil, par l'influence sympathique que certains organes intérieurs, comme l'estomac, l'épigastre, le sixième sens, exercent sur l'organe de l'imagination, soustrait alors à l'empire de l'âme.

Dans des cas moins extrêmes et même dans notre état naturel, nous nous trouvons toujours d'autant plus disposés à croire à la réalité des causes ou des êtres imaginaires auxquels nos émotions se rapportent, que notre sensibilité est plus vivement excitée, soit par des impressions purement organiques, soit par de certains tableaux attrayants ou terribles qui sont propres à la mettre en jeu. Dans l'enfance et la première jeunesse, où la sensibilité dirige et gouverne en maîtresse l'imagination, toute image ainsi accompagnée de quelque affection ou émotion particulière, est crue ou réalisée par un être dont le premier besoin est de croire, parce qu'il a aussi le premier besoin d'être ému.

(1) Les phénomènes de l'instinct sont dus généralement à cette influence de l'organisation intérieure sur le cerveau, considéré comme le lieu des images. Il n'est pas plus difficile de concevoir comment les animaux agissent d'une manière conforme à leur appétit naissant, que d'expliquer comment nous agissons nous-mêmes d'après des lois semblables dans le sommeil.

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