II. — Des différentes espèces d'émotions et du
DÉSIR en particulier
Il y a autant d'espèces d'émotions particulières qu'il y a d'affections ou de traces d'affections unies au jnoi, et par suite à la croyance dont nous venons de parler. Mais les signes de nos langues n'atteignent point ces espèces diverses qui se réunissent assez vaguement en deux grandes classes opposées, sous les titres respectifs amour et haine, classes auxquelles correspondent, dans l'ordre sensitif simple, l'affection agréable (plaisir), l'attrait, la sympathie, etc., l'affection désagréable (douleur), l'antipathie, la répugnance et, dans l'ordre sensitif composé, la joie, l'espérance, la sécurité qui se rapportent à l'amour; la tristesse, le chagrin, la crainte qui se rapportent à la haine. Ces modes composés peuvent se résumer sous un seul terme, celui du désir, qui embrasse toutes les espèces d'émotions.
L'être sentant a un besoin premier de toutes les impressions qui concom'ent à maintenir ou à développer son
existence : ce sont les seules aussi qui lui sont agréables. Il les cherche d'abord par instinct, il vole au-devant 4'elles et tend à les retenir, il les aime dès qu'il est capable d'eij connaître ou d'en croire Jes causes. Par le même principe, il fuit ou repousse tout ce qui est contraire ou nuisible à son existence ; il en hait les causes ou les objets dès qu'il croit qu'ils existent.
Aimer, a-t-on dit, c'est avoir besoin. Mais le simple besoin ou l'appétit de l'instinct sensitif n'est pas encore l'amour ni le désir. Ces émotions de l'âme renferment la croyance qui en est un élément essentiel et dont la simple affection est indépendante. L'animal appète ce qu'il ne connaît pas : il a besoin ; l'homme aime ce qu'il connaît ou ce qu'il croit : il le désire. Dans le même sens, haïr, c'est avoir besoin; mais on ne hait de même que ce qu'on connaît ou ce qu'on croit, comme causes défavorables à l'existence. L'animal éprouve des aversions ou des répugnances instinctives qui sont des traces d'affections pénibles ; l'homme hait les causes réelles de ces affections qu'il juge ou crpit exister : il désire qu'elles s'éloignent.
Le désir, ou le besoin uni à la croyance, comprend donc l'amour et la haine, et par suite toutes les émotions partieulières renfermées sous ces deux titres généraux. Le désir tendant, vers une cause d'impressions agréables renferme l'amour et avec lui l'une de ces ^motions particulières : joie, aspérance,, sécurité, savoiy : la joie quand l'être sensible croit que l'objet aimé et désiré va se rendre à ses vœux; l'espérance quand il est probable seulement qu'il s'y rendra; la sécurité quand il le sent eu 1© croit ài. sa disposition.
Le désir tendant à la fuite d'un mal ou d'une cause d'impression désagréable, comprend nécessairement la haine e\> avec elle la tristesse, la crainte et le chagrin : la
DES DIFPBBEKTEa ESPÈCES d'ÉMOTIOKS 341
tristesse quand l'être sensible croit à l'existence d'une cause capable de le modifier douloureusement, alors même qu'elle est éloignée de lui : l'inquiétude ou le chagrin quand il croit impossible d'y échapper; la crainte quand il est probable seulement qu'il n'y échappera pas. Soit que le désir aille au-devant des causes favorables ou amies, soit qu'il tende à éloigner des causes funestes et nnemies de l'existence, il se compose donc toujours iune afiEection ou d'un besoin senti qui en fait la base, lune image plus ou moins vague qui lui donne un objet, et d'une croyance qui s'y rattache ; or, cette croyance peut contrarier l'impulsion du besoin ou s'accordef avec elle. Dans ce dernier cas, c'est joie, espérance, sécurité (émotions agréables). Dans le premier cas, c'est tristesse, crainte, chagrin (émotions pénibles). Les deux sortes d'émotions opposées se trouvent donc également renfermées dans le désir, fondé lui-même siu* le double besoin qu'a l'être sentant de rechercher le plaisir (t de fuir la douleur (1).
Ce qui caractérise le désir et toutes les émotions ou ions qui s'y rapportent, c'est la part que prend à ce phénomène l'imagination, entraînée dans la direction du besoin, ou influencée par l'espèce de l'affection dominte. Montée au ton de la sensibilité, l'imagination revêt bjet du désir de ces couleurs vives, attrayantes qui ndent à leur tour le désir plus impérieux, l'affection
' ce ti fei
(1) Tout ceci se trouve conforpie à ce que Descartes a dit ^acs son Traité des passions, art. 87. « Oum cupiditas (vd desiderium) tendit ad aliqayJ hovum, itiam coviitatur arnor, spea, lœtitia, s&i çmn tendit ad p' ;;•; ■ ' ■. huic hono conirarii, illam comitatur odium, metus, ' 'ifc pt ut fnm sibi metip-ii contrariam esse judicemus; sed
tur cum (qualité refertur ad quoddam bonum ut iUud quœrat, ti ^ -jr/,. ..tiipore ad malum oppositum, ut illud vitil, etrid^nter apparerç fi>terit unicam esst pa^ionem quœ prœstat utrumquc. >
Dt paaaionibus, seconda pars, art. S7.
plus profonde et par suite la croyance même plus ferme, plus inflexible.
Toute émotion continue ou répétée, ou le désir luimême changé en habitude, prend le caractère que nous appelons expressément passion, phénomène composé des mêmes éléments et auquel concourent de la même manière la sensibilité, l'imagination et la croyance. C'est dans la passion surtout que la sensibilité intérieure, habituellement excitée dans ses foyers principaux, prend un empire singulier et un ascendant irrésistible sur toutes les facultés, captive l'imagination, force la croyance et finit par soumettre à ses lois la volonté même. Parvenu à ce degré d'entraînement, l'être sensible, absorbé, fasciné par le charme d'une seule passion, n'ayant de vie et de mouvement qu'en elle et par elle, se trouve presque ramené à un état de simplicité native {simpîex in vitalitate). Automate sentant, toujours mû par des ressorts étrangers qui se tendent ou se relâchent sans sa participation, il a perdu, avec sa liberté, sa force propre et constitutive; il n'est plus une personne morale, ou du moins, s'il lui reste encore quelque sentiment confus de personnalité, c'est pour s'apercevoir qu'il est ]e jouet d'une nécessité aveugle, et placé tout entier sous l'empire du fatum dont il reconnaît la toute-puissance et à qui il dresse des autels (1). Fort quand il se croit soutenu par cette puissance mystérieuse et surnaturelle, il triomphe de tous les obstacles ; le monde entier lui appartient. S'en croit-il abandonné, il demeure livré à toute sa faiblesse, frappé de stupeur, anéanti sous les coups
(1) Tous les hommes dominés par de violentes passions sont superstitieux et fatalistes. La raison en est simple; c'est qu'ils se sentent mus, dirigés par une force étrangère et qu'ils ne se dirigent point euxmêmes. Ce fait confirme ce que noiis avons dit de la croyance.