‹ uvres de Maine de BiranChapitre 26 sur 63 · DES DIFFÉRENTES ESPÈCES D'ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTES ESPÈCES D'ÉMOTIONS

du destin; il est aussi lâche dans l'adversité qu'il était superbe et dominateur dans la fortune, aussi dégradé au-dessous de sa qualité d'homme qu'il avait paru s'élever au-dessus.

Tout ce que nous venons de dire confirme bien la distinction ou l'opposition même précédemment établies entre le désir et la volonté. Lorsque nous sentons qu'une action est en notre pouvoir, nous ne la désirons pas, nous l'exécutons immédiatement par im efifort constamment disponible. Nous désirons au contraire les choses ou les modifications dont noas ne disposons en aucune manière ; nous les souhaitons comme événements étrangers sur lesquels nous ne pouvons rien ; et ce désir est une sorte de prière adressée aux causes amies ou ennemies de notre existence, pour qu'elles s'approchent ou s'éloignent de nous. Quand elles sont à la portée de nos organes, nous employons tous nos moyens disponibles, soit pour recevoir l'influence des unes, la compléter ou l'amplifier; soit pour nous soastraire à l'influence des autres, l'écarter ou la diminuer. Or ces moyens disponibles ne sont pas les mouvements instinctifs qui se trouvent liés par la nature aux besoins de la sensibilité, et qui s'exécutent en nous sans nous, mais des mouvements volontaires que nous pouvons faire ou ne pas faire, contre l'impulsion naturelle du besoin ou de la sensibilité; comme lorsque Secevola tient sa main immobile sur le brasier ardent (1).

(1) « Je veux », dit Condillac, dans son Traité sur les animaux, partie II, chap. x, « ne signifie pas seulement qu'une chose m'est agréable, il signifie encore qu'elle est l'objet de mon choix; or on ne choisit que parmi les choses dont on dispose. »

]Mais quelles sont les choses dont on dispose ? Sont-ce les affections de malaise, d'inquiétude, renfermées néanmoins sous le titre général de volonté ? Pouvons-nous disposer d'autre chose que des mouvements ou des actes qui ne sont nommés volontaires qu'à caase de cette disponibiUté ? Pourquoi donc équivoquer sans cesse sur le signe volonté ?

Comme toutes les émotions agréables ou pénibles peuvent être rapportées Au désir, ainsi que nous venons de le voir} il s'ensuit que si cette faculté de désirer était identique à celle de vouloir ou d'agir, on serait autorisé à renfermer sous le nom propre de cette puissance individuelle les diverses affections d'une sensibilité toute passive directement opposée à la volonté même. Mais qu'a de commun une classification purement arbitraire avec la vérité des faits primitifs de notre existence ? Lorsqu'on aura énuméréj distingué sous ces différente signes, ces modes simples du plaisir ou de la douleur qu'on appelle malaise, inquiétude, besoin, pour les réunir ensuite dans une même classe ou sous un seul terme générique, choisi arbitrairement, pourra-t-on dire qu'on a fait l'analyse de la volonté ? ou, si on l'a dit, ne faudra-t-il pas changer la langue psychologique, et trouver un nom propre pour cet acte simple que nous appelons vouloir ? (1) Car, s'il est le fait primitif de notre existence intellectuelle et morale, comment peut-il s'engendrer de quelque autre ? S'il est simple et individuel, comment peut-il s'analyser ou se résoudre dans plusieurs éléments ? Qu'on rattache à cet acte ou à la puissance qui l'effectuCj tel signe qu'on

Et pourquoi est-ce tantôt une puissance individuelle de mouvoir et d'agir, tàiitôt Une' capacité générale d'éprouver et de sentir des affections ? Le motif de cette tràiisformatioii est évident. Pour faire ressortir d'uJi seul principe le système complet de nos facultés, il fallait bien écarter oii ti-ànsf ormer l'idée réflexive dti vouloir ou du pouvoir d'action. (1) « La volonté », a dit un sage (M. Mérian, dans son Mémoire sur Vaperception des idées), « la volonté ne saurait être enveloppée dans aucune succession passive. Ce n'est point un désir, ni un sentiment.de préférence, ni une approbation de l'entendement, ni le plaisir qu'on prend à un événement produit sans notre concours. Toutes ces choses p'ont rien d'actif. Nous savons que la volonté est une force essentiellement agissante; mais les moyens par lesquels elle opère des changements nous sont inconnus, et les ressorts auxquels tieiment nos volitions sont autant de mystères sur lesquels nous ne pouvons que bégayer. »

Page 1