‹ uvres de Maine de BiranChapitre 51 sur 63 · DE LA MÉMOIRE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

DE LA MÉMOIRE INTELLECTUELLE

apprécie l'étendue ou la force de sa mémoire par la longueur de cette série et par la promptitude ou la facilité avec laquelle l'individu la développe ou l'exprime. Que les mots soient liés à des idées rappelées :»ar eux et avec eux, ou qu'ils ne le soient pas, c'est à quoi l'on ne songe guère, et ce qui est aussi le plus diflScile de faire entrer dans l'appréciation de ce qu'on appelle mémoire. Ainsi, il n'est question que d'une pure faculté de mouvements volontaires, il est vrai, et même réflexibles dans leur principe, mais que l'habitude tend a faire promptement dégénérer en un véritable mécanisme. Si la liaison des signes avec les idées a été régulièrement faite, il arrive infailliblement que le rapport de ceux-ci est accompagné ou suivi de la représentation des autres, et que l'individu dispose ainsi, comme dit Condillac, de l'exercice de l'imagination et de la réflexion, etc. Mais il faut bien s'entendie ici sur ce que sont les idées liées aux signes, pour pouvoir déterminer l'étendue et les bornes de la disponibilité dont il ^'agit.

Il y a des modes qui sont naturellement révocables par eux-mêmes, savoir, tous ceux auxquels la volonté concourt dans le principe. Telles sont les perceptions qui rentrent directement dans le sens de l'effort. Avec de tels modes, les signes institués ne feront que donner sur eux une double prise à la volonté motrice. Il y en a d'autres qui se trouvent naturellement placés hors de la sphère de cette puissance : ceux-ci auront beau s'associer avec des signes volontaires, ils ne deviendront jamais disponibles. Ainsi, quoique nous donnions des noms aux modes purement affectifs de notre sensibilité interne ou externe, ces modes ne rentrent point pour cela dans le champ de la mémoire et demeurent irrévocables dans

500 ESSAI Sim Ï^ES FONDEMENTS DE LA PSYQJiOLOGIE

ROS souyenifs, Dans nos sensations affectives, il y a quelque partie que les signes nous rappellent ou qui se réveille aveq eux; c'est celle qui n'est point purement affective; c'est, par exemple, la partie perceptiye des odeurs, des saveurs, des qualités tactiles : ce sont les attributions à l'espace ou au temps, qui servent d'appui à la conscience, assurant par suite un fondement à la réminiscence personnelle ou modale. Ainsi le signe attaché à telle modification affective sert bien à nous attester que nous avons été modifiés d'une manière agréable ou douloureuse; il peut aussi servir à nous retracer les différentes circonstances perceptibles liées à ces modifications, mais il ne saurait réveiller rien de pareil à ces dernières. Quant aux intuitions et aux images dont le réveil spontané ou les agrégations fortuites dépendent uniquement des dispositions organiques du cerveau, le pouvoir des signes institués ne va pas jusqu'à changer ces dispositions, à faire revivre dans l'organe central des traces qui s'y touyeraient effacées, ni à réprimer la vivacité de celles qui se présentent malgré la volonté. Aussi voit-on des esprits doués au plus haut degré de la mémoire des signes et qui ont une imagination faible ou presque nulle, et d'autres au contraire dont l'imagination mobile exclut la mémoire des signes et la faculté du rappel.

De tout ce que nous venons de dire découlent les conséquences suivantes :

10 Les signes institués, étant des mouvements ou actes volontaires, ne se lient d'une manière intime qu'avec des mouvements ou actes qui leur sont homogènes, et l'effet le plus remarquable de cette institution est de remplacer ces premiers signes naturels obscur- Qja, et comme annulés sous l'influenQP de l'habitude, par des notes perceptibles ou réflexiyes sur lesquelles se

DE LA MÉMOIKE INTELLEOTIJELLE "'il

fonde l'exercice de la mémoire ou du rappel volontaire. Xous ne pouvons rappeler en effet que ce que nous avons remarqué, et l'habitude, qui nous cache toujours la part que nous prenons à nos modifications, tend à les >ustraire à l'empire de nos facultés actives, réflexivea et, par suite, de rappel. Il faut que ces facultés se donnent à elles-mêmes un autre mobile et que l'art vienne ajouter à la nature en se modelant sur elle.

2° La subordination réciproque qui existe entre la mémoire des signes et l'imagination ou la reproduction des images n'est qu'une suite de celle que nous avons remarquée entre les fonctions des sens, où la volonté prend l'initiative et consei've la prédominance, et les fonctions où cette volonté est consécutive et postérieure à l'exercice de la sensibilité. Le caractère le plus tranhant qui différencie en effet la mémoire de l'imaginaàon, c'est que, dans l'exercice delà première, la représentation des idées est subordonnée au rappel des signes volontaires, tandis que, dans l'exeroice de la seconde, les signes sont consécutifs et que la reproduction des images en est indépendante.

30 Nous ne pouvons rappeler que ce que nous avons fait, combiné ou imité nous-mêmes avec intention : c'est là ce qui assure tant de fixité et de netteté dans la mémoire aux modes de l'étendue figurée, aux suites et aux combinaisons des sons. I^es signes vraiment utiles ne sont point institués pour représenter des choses ou même des images, mais pour exprimer des idées de rapports ou des actes intellectuels. La plupart de ces idées ou de ces actes n'auraient aucune fixité ni même aucune sorte d'existence sans les signes qui leur donnent une sorte d'existence à part et assurent à la volonté le pouvoir de les répéter.

40 Ceux qui limitent la mémoire à n'être qu'une sorte de faculté passive qui conserve le dépôt des images, doivent admettre sous un titre quelconque une autre faculté qui conserve et fait revivre les traces des différentes combinaisons d'idées, de jugements, de raisonnements, et de toutes les opérations intellectuelles que nous avons pu exécuter antérieurement ; car il est de fait que nous pouvons rappeler ces opérations et que la plus grande partie des signes du langage est imiquement destinée à en conserver ou noter les résultats. S'il en était autrement, la faculté de raisonner n'existerait point dans l'homme, puisqu'il ne pourrait jamais employer avec confiance les signes de ces idées complexes. Il serait toujours à les refaire et en resterait toujours ainsi aux premiers pas.

Il y a donc une mémoire vraiment intellectuelle, qui a pour objet de conserver et de retracer fidèlement l'ensemble des opérations qui se trouvent résumées sous tels termes ou formules, et donnent à l'intelligence le pouvoir d'en refaire les détails. C'est ici que nous pouvons recourir à la définition précédemment énoncée, Memoria est facultas quœ, ex rébus mente conceptis, propositum denvA) promere potest. Dans cette fonction de la mémoire, lorsque l'ensemble des actes ou procédés intellectuels qui établissent une vérité; ou une relation plus ou moins éloignée entre deux idées, a été exécuté une fois, le rappel des signes motive les mêmes jugements, ou assure à l'esprit que les mêmes relations sont toujours les mêmes, sans qu'il ait besoin de les vérifier de nouveau ou de recommencer les mêmes opérations. La réminiscence supplée ainsi à l'intuition de la vérité et tient lieu du sentiment de l'évidence. Il faut bien distinguer cet exercice de la mémoire intellectuelle de celui

DE LA MÉMOmE INTELLECTUELLE 503

qu'on peut appeler mécanique, en tant qu'il se borne au simple rappel des signes destitués de toute perception antérieure ou actuelle de rapports.

50 La mémoire, comme dépendance de cette réflexion qui institue les signes de nos idées, remplit à l'égard de cette faculté supérieure des fonctions analogues à celle que remplit le sens de la vue à l'égard de celui du toucher. Comme l'individu qui lit dans de simples figures visibles les rapports et les mesures des formes tangibles, se les affirme par un acte de souvenir qui tient lieu de raj)erception directe, de même il lit dans une formule qui exprime les simples relations des signes les relations reconnues entre les idées.

6*^ Nous voyons enfin comment on peut répondre à cette question souvent renouvelée dans les écoles : Quel est le véritable objet de la pensée dans l'emploi des termes généraux sur lesquels roulent nos raisonnements ? Ceux qui refusent le nom d'idée à tout ce qui n'est pas image affirment que dans l'emploi des termes généraux la pensée n'a pas d'autres objets que les signes eux-mêmes. Mais alors, tout raisonnement ne 'se réduirait-il pas à un pur mécanisme auquel la réflexion serait étrangère ? En reconnaissant que les termes généraux ne sont pas des signes de choses ni d'images, mais bien des signes d'opérations qui consistent à abstraire et à généraliser, on voit comment l'emploi et le rappel de ces termes doit s'accompagner nécessairement d'un retour de l'esprit sur les actes mêmes de combinaison ou d'abstraction déjà exécutés. Cela suffit pour que le raisonnement, quoiqu'il ne roule pas sur des idées de choses ou d'êtres individuels déterminés, conserve néanmoins im caractère réfléchi et que la mémoire y remplisse une fonction proprement intellectuelle, enfin pour que tout

504 ESSAI STJR LES FONDEMENTS DE LA PSYCltOLOGIE

ne s'y réduise pas au pur mécanisme ou au pur matériel même des signes.

Maintenant que nous savons en quoi consistent les actes réflexifs et quelle est la nature des idées simples élémentaires qui en sont les produits, voyons comment les idées se combinent pour former le raisonnement proprement dit.

CHAPITRÉ IV Dtr RAISONNEMENT

Page 1