DE LA MÉMOIRE INTELLECTUELLE
« L homme doué de la parole », a dit Bomiet (1), « exerce par la parole sur ses idées l'empire le plus absolu. Il n'est point assujetti à l'ordre dans lequel son imagination les lui retrace d'après les impressions des objets; il les arrange sur le papier ou dans son cerveau, comme il lui plaît. L'animal ne saurait exercer sur ses idées un tel empire. Il peut bien donner son attention à celles qui lui plaisent le plus ; mais il ne saurait les arranger, les distribuer dans un certain ordre; il ne peut même en avoir le désir, il est un être purement sentant. Ce sont les objets eux-mêmes qui arrangent les idées dans le cerveau de l'animal; son imagination ne travaille que d'après eux. »
Voilà bien la base dune distinction très positive et très réelle entre les combinaisons volontaires des idées, uxquelles la parole fournit des signes, et les associations ou agrégations fortuites et accidentelles ; entre le rappel volontaire et les reproductions spontanées; entre la mémoire et l'imagination. Cependant, le même philosophe dit ailleurs : « Les signes de nos idées sont des
(1) Essai analytique, chap. xvi.
figures ou des mots. Ils affectent donc l'œil ou l'oreille. La conservation ou le rappel du signe ou du mot s'opèrent par une mécanique semblable à celle qui opère la conservation ou le rappel de l'idée attachée à ce signe ou à ce mot. La mémoire ne diffère donc point essentiellement de l'imagination. »
Voilà, ce me semble, une contradiction qui vient de ne pas être remonté jusqu'à l'origine de l'institution des signes, et jusqu'aux fonctions particulières du sens actif sur lesquelles repose cette institution. L'homn^e n'exerce par la parole l'empjire le plus étendu sur ses idées, qu'en tant que les signes parlés sojit eux-mêmes des actes du vouloir, dont la puissance s'étend à toutes les idées associées. Si c'était le même mécanisme qui opérât le rappel des signes et la reproduction des iinages, ce rnécanisme étant indépendant de la volonté, l'être actif qui parle n'exercerait pas plus d'empire sur ses idées que l'être sentant qui n'a point de signes institués; tout appartiendrait à l'imagination spontanée, il n'y aurait pas de mépioire proprement dite. L'usçige de la parole met donc, d'après Bonnet lui-même, une différence essentielle entre ces deux facultés.
On donne souvent le titre vague de Wtémoire à cette faculté générale qui a pour objet la conseryation des traces de toutes sensations, images, idées, actes intellectuels. C'est là mie classification purement arbitraire et Ê^ussi mal faite que le sont presque toutes celles des phénomènes psychologiques. Chaque phénomène de la sensibilité laisse après lui une trace dans l'organisation. Cette trace est réveillée par toutes les causes externes ou internes qui ont quelque analogie avec la preniière impression. La volonté est bien une force supérieure à l'organisation, mais qui a besoin, pour s'exercer, d'un
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terme ai*ganiqi\e à qui elle puisse s'appliquer. !Son ae^ioi^ laisse done aussi quelques trace»} dans les oi'ganes, c% c'est par là que cette action peut devenir toujours plus prompte, plus facile (1). Mais ces traces de nos voulaii"s, qui constituent las déteiminations actives, ne se réveillent que par l'exercice de la même force à qui elles doivent leur origine : c'est cette répétition d'exercice qui constitue la mémoire ou le rappel proprement dit. !^^ous observerons ici que le terme organique sur lequel la volonté doit nécessaùement se déployer de nouveau, pour aviver la trace d'une idée par le signe disponible lié avec elle, n'est point dans le centre lui-même, pris pour l'instrument immédiat des opérations ^e l'âme, mais dans un organe mobile à volonté, correspondant à ce centre, et hors de son sein. Dans l'exaltation spontanée de l'imagination, dans ces sortes de visions extatiques oîi l'individu perd le œnscîum sui, tout paraît bien se passer dans le sein de l'âme même ou de son instrument, mais alors rieji ne reste dans la mémoire parce que rien n"a été dans l'aperception ou la réflexion. Pour que l'individu pense, en ayant la conscience de ses opérations, il faut qu'il rappelle volontairement quelques signes volontaires. C'est toujours im organe mobile externe qui les lui fom-nit. C'est de là, comme d'mi point d'appui, que ses idées et opérations se réfléchissent vers leui* source et prennent pour ainsi dire un corps. Ainsi l'ouïe et la voix sont toujours en action dans nos opérations intellectuelles les plus secrètes, qui sont comme des discours que nous adi-essons tout bas à nous-même, car il faut toujours que nous entendions nas idées pour les concevoir. Dans le sourd-muet, qui n^ pens^ que par
(1) Voyez mon Traité sur rhabiiude.
images, c'est sur l'organe de la vue que l'attention se porte, sans pouvoir alors se réfléchir elle-même, ou, si la mémoire s'exerce, c'est en combinant des mouvements ou des résultats de mouvements volontaires, qui lui sont bien autrement utiles que les signes de la vue dont il ne dispose pas. Ces observations confirment bien ce qui a été déjà dit sur l'exercice de chacun de ces sens, à leur article.
« La mémoire », dit un ancien philosophe de l'école d'Alexandrie, « n'est pas la simple gardienne des images ; c'est une faculté active, capable de tirer des idées antérieurement conçues par l'esprit une chose actuellement proposée. Memoria non est imaginum custos, sed facultas quœ ex rébus mente conceptis propositum denuo promere potest. » Sans doute cette définition arbitraire étend beaucoup trop le champ de la mémoire, puisqu'elle y renferme celui du jugement et du raisonnement, mais elle consacre du moins le principe de l'activité de l'esprit dans le rapport des signes et des idées et exprime très bien la distinction essentielle que nous avons reconnue entre la mémoire et l'imagination.
Ce nom de mémoire, comme le dit Bonnet, a été particulièrement consacré à la faculté qui conserve et rappelle les mots représentatitfs des choses, ou plutôt des idées qui sont dans l'esprit de celui qui parle (1). En effet, quand on dit d'un homme qu'il a beaucoup de mémoire, on entend par là qu'il a la faculté de retenir et de rappeler une série de signes ou de mots, et l'on
(1) Hobbes a très bien dit que les noms formant un discours sont les signes des pensées et non point les signes des choses. (Voyez sa Logique, II, p. 5.)
Leibnitz ne distingue pas la mémoire de l'imagination quand il considère cette première faculté comme une faculté animale et purement empirique.