II. — De l'intuition intellectuelle
L'objet d'une intuition est donné nécessairement comme simple à l'esprit qui l'embrasse par une seule vue distincte et siniultanée. Il n'y a pas de décomposition,ultérieure qui puisse faire mieux connaître cet objet qu'il ne l'est par le seul fait de sa présence immédiate à l'esprit. Comme l'unité numérique n'est pas susceptible d'être résolue ni mieux connue par une décomposition, de même l'acte par lequel le moi s'aperçoit luimême comme sujet de l'effort, inséparable d'une résistance, où comme cause libre qui commence le mouvement, est simple et simultané, irrésoluble en quelque autre acte plus simple, d'où il dépende ou qui lui soit antérieur.
L'acte par lequel le même moi sent immédiatement une résistance, ou un terme qui s'oppose à son effort dans l'espace, est également simple et irrésoluble en lui-même.
La faculté d'abstraire, appliquée à la notion d'un objet intuitif, revêtu d'un signe, y découvre des parties, ou des relations élémentaires qui se distinguent à l'aide des signes, mais qui ne sont plus en elle-même objets d'intuition. Ainsi, quoique nous distinguions dans les signes le moi ou l'effort, de la résistance, la figure de l'étendue et la limite de la figure, il n'y a pas d'intuition réelle du moi, séparée du sentiment d'une résistance ou de la cause du mouvement, point d'intuition de l'étendue
sans la figure (1). Mais, en même temps que les signes décomposent l'objet d'intuition, ou divisent le tout en parties, l'entendement voit ces parties dans le tout comme indivisiblement et nécessairement liées à son existence. De là la suite des jugements intuitifs, qui développent l'essence du sujet, ou rendent sa notion non pas plus claire ni plus distincte en elle-même, mais plus adéquate.
On ne peut considérer les relations nouvelles aperçues entre ces éléments comme préexistantes dans les composés, car que peuvent être des relations qui ne sont point encore aperçues par l'intuition de l'esprit ? Il arrive souvent que l'on confonde les éléments, qui composent une idée ou ime notion, avec les relations aperçues entre ces éléments et, par suite,
(1) Lorsque les éléments distingués dans le groupe même par l'intuition de l'esprit en sont tout à fait séparés par l'abstraction et au moyen de signes qui leur donnent xme sorte d'existence à part, il n'y a plus d'intuition directe qui s'attache à ces éléments séparés; et lorsque le langage les transforme en sujets logiques ou artificiels, les jugements consistent tous dans la forme et n'ont plus de fond. Quoique nous ayons les signes de la figure, par exemple, séparée de l'étendue, du mouvement séparé de l'espace et du temps, nous n'en avons pas pour cela l'intuition de ce simple obérait, séparé du groupe, mais l'intuition consiste à voir ces éléments (ou, suivant le langage le Descartes, ces natures simples) distincts dans le groupe même, ?ans en être séparés ou abstraits; et le jugement intuitif consiste à affirmer d'une notion composée, telle que le mouvement, la relation de l'espace parcouru dans un temps, etc. D'où il résulte que si nous voulons prendre pour sujet une nature simple, ou un pur abstrait séparé du groupe où il est coordonné, il n'y a plus rien à voir ni à juger, comme si nous voulions raisonner sur la figure séparée de l'étendue, ou sur le mouvement séparé de la chose mue dans un espace et un temps, ou sur l'âme séparée du moi; en général, siu: la substance -éparée de tout attribut, ou siu- un mode séparé de la substance.
L'erreur perpétuelle des métaphysiciens allemands est de confondre l'abstraction avec l'intuition et, parce qu'ils joignent des signes les uns aiix autres, de croire former des séries de jugements intuitifs. Il faut bien s'assurer que, partout où l'existence n'entre pas, il n'y a I>as d'intuition, et que, si nous parvenons à des notions abstraites irrésolubles, il n'y a plus de jugements intuitifs à porter.
dans mon langage, l'intuition avec le jugement intuitif.
Tous les éléments d'une idée peuvent bien être dits renfermés dans cette idée, et c'est là que s'applique le principe de Descartes : Nous pouvons affirmer d'une chose tout ce qui est compris dans Vidée claire, distincte ou intuitive que noies en avons. Mais toutes les relations que nous pouvons découvrir, ou apercevoir entre ses éléments, ne peuvent être dites renfermées dans cette idée avant que l'esprit les aperçoive. Ici, le principe de Descartes ne s'applique que d'une manière ambiguë, car les nouvelles relations que nous apercevons entre les éléments s'ajoutent bien à la notion distincte que nous avions d'abord de la chose, mais ils n'y sont point ou ne peuvent en être affirmés de la même manière que ses éléments constitutifs. Par l'intuition, nous voyons ce qui est dans nos idées ; par le jugement intuitif, nous y mettons ce qui n'y était pas auparavant ; nous composons nous-mêmes ces séries de relations qui sont l'ouvrage de notre esprit.
Il faut donc dire que chaque jugement intuitif ajoute au groupe ou au composé particulier, qui sert de point de départ, une relation nouvelle qui entre comme élément surajouté à ce composé, dont la notion devient ainsi de plus en plus distincte et adéquate. Chaque jugement intuitif est synthétique et leur suite forme une véritable synthèse, une composition ou mieux encore une sur composition de l'idée ou du fait primitif donné par aperception interne.
Voici donc le progrès de l'esprit, à partir de l'intuition première, qui est pour l'entendement ce que l'impression est pour le sens et l'imagination (i) :
(1) Le texte du manuscrit a été bouleversé. De nombreux passages n'ont pu être utilisés (voir notamment 2139, 2140).
1° Intuition de l'objet simple, en tant que l'entendement embrasse son essence tout entière, et par ime seule vue immédiate, sans aucune opération qui précède. Telle est l'intuition de notre existence, du moi sujet métaphysique et de l'étendue résistante, sujet mathématique.
20 Abstraction ou décomposition de ce sujet exprimé par un signe en notions partielles, élémentaires, plus simples logiquement, mais non intuitives, ni plus simples sous le point de vue de l'intuition, puisqu'elles sont des résultats d'opérations antérieures que leurs signes servent à indiquer et rappeler ;
S^ Union de ces notions ou relations abstraites au premier état d'intuition, d'oii suit la composition logique de cet objet, dont la nature simple ne change point en réalité. D'où les jugements intuitifs, qui se fondent siu* l'aperception d'une liaison nécessaire entre le sujet et les attributs, qui expriment son essence, la développent, s'en dérivent;
Avant que cette proposition : Je pense, f existe moi, puisse être exprimée par ces signes séparés : je, pense, existe, l'existence du moi est donnée par aperception interne ou intuition immédiate. L'acte intellectuel, qui unit l'existence et la pensée comme attributs inséparables de l'essence du sujet mm, est iin jugement intuitif : celui-ci s'appuie sur les signes; l'intuition en est indépendante.
Cette autre proposition : Je suis caiise du mouvement est encore une intuition immédiate, indépendante des signes qui l'énoncent comme jugement intuitif. Les termes, cause, libre mouvement ne font que développer la notion première et simple du moi ou du sujet moteur et pensant, sans la composer d'aucim élément nouveau étranger.
Le jugement affirme une liaison nécessaire entre des termes qui étaient impliqués ensemble et comme fondus les uns dans les autres sous la même intuition préexistante.
Toute conception d'une liaison nécessaire se fonde sur un jugement intuitif et, réciproquement, tout ce qui n'est pas conçu sous ce rapport de liaison nécessaire, mais comme contingent, c'est-à-dire pouvant être ou ne pas être, n'est pas objet d'intuition ou ne peut donner lieu à un jugement intuitif. Tel est le caractère qui différencie les axiomes ou les vérités de certitude absolue, des simples croyances, des jugements de probabilité ou vérités de fait. La ligne droite est le plus court chemin est un jugement intuitif qui joint au groupe de points coordonnés dans cette direction, exprimée par le mot droit, la relation d'être plus courte, qui est un résultat nécessaire de ce mode de coordination, etc. Le soleil se lèvera demain est un jugement de probabilité oii le fait affirmé du soleil n'a pas de relation essentielle avec l'idée qui le représente.
Les éléments constitutifs de l'idée d'un objet d'intuition sont déterminés en noînbre, par la nature même de notre intuition, qui embrasse tout l'objet d'une simple vue, le triangle par exemple. Mais les relations entre ces éléments peuvent être infinies. Nous avons l'intuition de l'espace et de chacune de ses dimensions, mais qui peut limiter le nombre des relations des figures ? etc.
La même liaison nécessaire qui existe entre les éléments de l'idée d'un sujet d'intuition, tel que l'espace, le moi, etc., doit exister entre les jugements intuitifs qui affirment les relations entre ces éléments; mais ces relations, quoique nécessaires et intuitives, chacune à part, ne sont pas aperçues simultanément, comme les
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éléments mêmes du groupe. Une intelligence supérieure aurait l'intuition égale et simultanée des éléments de l'idée et de toutes les relations actuelles ou possibles de ces éléments; cette intelligence serait sm'humaine, ou, comme dit Leibnitz, supra mundana,