PREMIER APPENDICE C
une science positive, celle des faits du sens intime liés les uns aux autres, et à un premier fait évident par luimême, qui lui servirait de base, de principe, comme eUe en servirait eUe-même à toutes les autres sciences.
Les objections précédentes, qui attaquent la réalité d'une métaphysique tout abstraite, ne sauraient atteindre celle-ci, puisque les questions qu'elle élèverait ne sortiraient jamais de l'enceinte des faits intérieurs, faits homogènes, de leurs combinaisons et déductions, et qu'elles devraient toujours pouvoir être résolues par l'expérience intérieure, comme les problèmes auxquels donne lieu l'étude des sciences physiques se résolvent toujours par des faits déduits de l'expérience extérieure.
On pourrait, tout en reconnaissant la science, que nous indiquons ici, comme ayant un objet propre et réel, faire contre elle d'autres objections tirées du peu d'utilité d'une telle science et du peu d'applications que l'on pourrait en faire, des bornes trop étroites dans lesquelles elle serait renfermée, du défaut de clarté qu'elle présenterait, de l'absence d'un critérium pour reconnaître la vérité ou la primauté des faits du sens intime. Nous répondrons à ces difficultés, mais les principales difficultés contre la science dont il s'agit ici viendront à la fois et des métaphysiciens purs et des idéologistes. Les premiers, ne voulant admettre que des principes a priori, refuseront absolument le titre de science de principes à une science qui se fonde sur une première expérience quelconque, fût-ce siu: la conscience même du mcn, qui est du moins une donnée pour luimême. Les seconds, n'admettant qu'une sorte d'expérience qui se rapporte toute à la sensation représentative, nient absolument la réalité de tout ce qui n'est pas physique. En conséquence de cette manière de voir.
ils n'ont point la prétention de donner à leur science un objet réel, puisqu'ils la restreignent à une théorie sur l'origine et la génération des idées, lesquelles idées ne sont rien selon eux hors des objets, enfin à un système de vérités conditionnelles (1).
Ces deux sortes d'objections ne peuvent trouver leur réponse que dans le développement du point de vue psychologique sur lequel sera fondé tout notre ouvrage.
Nous nous contenterons de dire ici aux métaphysiciens purs que la connaissance réflexive des facultés de l'esprit humain est aussi indépendante de toute notion sur la nature ou l'essence absolue du principe pensant ou de ses attributs, que la science de l'étendue et de ses modifications indéfinies est indépendante de l'essence du corps étendu, ou encore que la science du mouvement ou de ses lois est indépendante de la nature du mouvement. Le mathématicien part de l'existence de ces propriétés primitives comme de données primitives, qu'il ne s'amuse point à expliquer par des principes a 'priori d'un ordre plus élevé, et sa science, fondée sur les propriétés des signes et des figures, sur les relations des espaces et des temps, n'en conserve pas moins une évidence infaillible et constante. De même, lorsque le psychologiste, s'appuyant sur le fait de conscience ou de l'existence du moi, qui est bien aussi une donnée primitive, en déduit par réflexion les idées simples ou composées des facultés ou opérations de l'esprit, pourquoi ne
(1) Condillac, dans son Traité des sensations et dans son Système sur la génération des idées, n'établit que des vérités conditionnelles ou de définition. Il fait perpétuellement la synthèse en s'élevant contre cette méthode, ainsi que l'a très bien remarqué un géomètre-philosophe. C'est pour cela qu'il a cru qu'on raisonnait en métaphysique et en morale comme en algèbre, au moyen de signes, et que tout s'y réduisait à des transformations.
PREMIER APPENDICE r>21
se créerait-il pas également une science positive, certaine et évidente, et d'une évidence plus intime, plus immédiate encore que celle qui repose sur l'identité des idées ? Nous tâcherons de montrer aux idéologistes que, outre les sensations représentatives, et l'ordre des idées ou des faits qui se rapportent à cette source, il y a encore une espèce de modes et un ordre de fait« plus intimes qui constituent Fêtre pensant et agissant, en relation de connaissance immédiate avec lui-même et avec tout ce qui vient de son propre fond, et que ce système de connaissances ou d'idées simples de la réflexion est d'autant plus important à considérer que c'est lui qui fournit les véritables éléments de la science des principes, et l'origine propre de toutes nos notions premières et régulatrices de substance, de cause, d'unité et d'identité, etc., dont les partisans des principes a priori nient, avec quelque raison sans doute, que l'on puisse assigner l'origine dans aucune espèce de représentation ou de sensation externe. En établissant sur l'expérience intérieure une science des facultés, distincte de l'analyse des idées, ou des modifications sensibles, nous montrerons que cette science, en demeurant toujours expérimentale, est en quelque sorte à l'idéologie ce qu'une théorie dj-namique des forces mouvantes est à la connaissance pratique des machines. On pourra voir comment l'omission ou le rejet de cette théorie i)sychologique, loin de simplifier la science, de l'éclaircir ou de la mettre à labri des attaques, comme on l'a cru depuis Condillac, n'a servi qu'à compliquer l'idéologie d'éléments hétérogènes, en effaçant la b'gne de démarcation qui la sépare de la physique des corps vivants, et à l'exposer à des attaques plus fortes encore de la part des métaphysiciens purs et des lecteurs qui ne sont ni métaphysiciens ni idéologistes.
I)i:i XIKMK APPENDICE (1)
De diverses espèces de jugements
ET de la vraie nature DU RAISONNEMENT
Le raisonnement consiste dans une suite de jugements liés entre eux; tout le monde me paraît d'accord sur cette définition ; mais il n'en est pas de même de la notion première attachée au mot jugement. Nous en avons déjà parlé et il est nécessaire d'y revenir.
A partir du fait primitif de conscience, toutes nos perceptions ou idées sont des rapports ou des jugement-s. Le premier et le plus simple de tous ces rapports, celui qui sert de fondement à tous les autres, est celui qui s'établit à l'origine de la connaissance et de la personnalité, entre le sujet de l'efiEort et un terme qui résiste, ou entre une force vivante qui agit et une force de même nature qui réagit contre elle ou agit en sens inverse.
Ces deux forces simples, qui se manifestent dans leur action réciproque, sont les sujets de toutes les attributions ultérieures ou de tous les rapports composés, par l'expérience, puisque, hors de ce rapport simple et
(1) Les deux appendices qui suivent, sont composés de séries de feuilles qui n'ont pu entrer dans la reconstitution du texte, et trop importantes potir être laissées de côté. Ils se rapportent l'un et l'autre aux matières traitées dans l'article intitulé : Définition du raisonnement (Partie II, section IV, chapitre rv, article l^r). (E. N.)
fondamental, le moi n'existerait pas pour lui-même dans son opposition avec le non-moi.
Le premier jugement qui nous manifeste une force opposée à notre action, ne la saisit, pour ainsi dire, que par ce côté parfaitement simple qui est celui d'être hors du moi, ou autre que lui; mais ce rapport se complique de toutes les attributions faites à la force étrangère :
1^ Des modifications passives dont cette force est jugée cause (rapport de causalité);
20 Des modes non affectifs dont elle est le sujet d'inhérence (rapport d'inhérence) ;
3° Des qualités premières ou attributs qui dérivent immédiatement de sa manifestation et en sont insépara,bles (rapports substantiels).
Ces trois espèces de jugements jouissent de propriétés tout à fait différentes. J'examinerai chacun de ces jugements dans leur rapport au sujet que j'ai particulièrement en vue,
I. En revenant sur le jugement primitif et sa condition fondamentale, nous concevons d'abord ce qu'est le sujet, ou l'antécédent nécessaire de tout rapport d'attribution subjective ou objective, distinct ou séparé de la qualité ou du mode quelconque attribués. Cette distinction a lieu par le seul fait du sens intime, mais les idées séparées du sujet, du mode, comme du rapport d'attribution, exigent nécessairement l'emploi des signes du langage au moyen desquels seuls la séparation est effectuée, et l'idée abstraite conçue.
Qu'est-ce que la substance nue ou dépouillée de tous les modes, ou qu'est-ce en lui-même que le sujet de toutes les attributions ? La philosophie n'a jamais répondu nettement à cette question et a cru se tirer d'embarras dans ces derniers temps en disant que toute notion de
-ubstance séparée, étant abstraite, se réduit à un pur -igné, hors duquel elle n'a aucune valeur, ha. philosophie a ainsi confondu les sujets réels de nos jugements primitifs et simples, avec les sujets logiques et artificiel de nos jugements secondaires et composés. EUe a confondu les notions abstraites et réflexives, que les signes nous aident seulement à séparer et à fixer, avec les idées générales que ces signes servent à construire ou à faire composer.
Le moi, antécédent de tout rapport d'attribution subjective, s'aperçoit d'abord immédiatement et intérieui-ement, comme distinct de tous les modes attribués. Par l'emploi du signe je, il acquiert l'idée de lui-même 'ui de sa propre personnalité séparée. Cette idée est bien bstractive, mais son signe, loin d'emporter avec lui j iielque généralité, exprime l'individualité la plus précise, l'unité la plus parfaite.
Il en est de même de la substance une, qui est l'antécédent commun de toute attribution objective, connue [uand nous disons de tel corps, qu'il est étendu, figuré, iiobile, coloré, etc. Le signe expressif du sujet, auquel e rapportent tous les attributs, est celui dune simple force individuelle, conçue comme l'essence de tout ce que nous appelons corps, savoir : la faculté de résister à notre effort, ou de réagir contre notre force propre ou constitutive. Nous avons donc l'idée de ces deux substances listinctes l'une de l'autre, dans le rapport fondamental q^ui les unit.
Nous pouvons concevoir un mode d'organisation oii
e premier rapport serait directement aperçu et distingué
lans ses deux termes élémentaires ; oîi le fait de con-
-eience se trouverait dès son origine reposer sur sa base
propre, une, séparée de tout ce qui n'est pas elle.
626 ESSAI Sun LES FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE
H est vrai que, dans notre manière actuelle d'être organisés et de sentir, nous ne parvenons à cette conception nette de l'un ou de l'autre sujet d'attribution que par la voie de l'abstraction, jointe à la réflexion, et aidée par les signes institués; mais l'erreur consiste à croire que le sujet abstrait et simple n'a aucune réalité, par cela seul qu'il est abstrait, ou qu'il ne tombe point naturellement sous les sens ou l'imagination. L'erreur consiste à prendre l'imagination pour juge de ce qui existe réellement, et les composés sensibles ou les groupes de modes, de qualités, de sensations, que nous transportons hors de nous, pour les sujets propres de tous nos jugements d'expérience, à reléguer ainsi ces idées premières et régulatrices de substances, de causes, de forces, au rang des abstractions vides de réalité. Nous espérons avoir établi ces idées premières dans leurs véritables titres, et avoir montré la véritable source où il faut puiser pour reconnaître leur caractère d'universalité et de primauté.
II. Le dérivé le plus immédiat du jugement primitif, et qui n'en diffère même pas dans la source, c'est le rapport de causalité. Le moi n'existe pour lui-même que comme force agissante, relative à un terme d'application, et, par suite, comme cause du mouvement effectué d'abord dans le corps organique, et par lui dans les corps étrangers. D'un autre côté, le corps étranger n'existe pour le moi que comme une force de résistance, morte dans ce que nous appelons matière, vive dans les corps animés qui agissent sur le nôtre. Le sentiment de causalité personnelle est donc accompagné ou suivi immédiatement, non de l'aperception interne, mais de l'idée ou de la croyance de forces ou de causes semblables à la nôtre.
Cett€ idée de force étrangère se joint à toute modification passive et se multiplie ou se répète à l'infini avec chacune de ces modificarions, sans varier comme elles, mais plutôt en demeurant identique. Sans doute, la conception nue de force séparée de l'effet n'a lieu dans notre esprit que par le moyen du signe qui l'isole, mais elle n'a pas moins tout son fondement dans le premier exercice de notre faculté d'agir et de percevoir, et cette relation première exprimée dans le langage sous cette forme axiomatique : Tout ce qui arrive a une cause, est l'expression d'un jugement aussi ancien que notre existence. Nous disons que ce jugement emporte avec lui une idée de nécessité ou d'impossibilité d'être autrement, par cela même que nous nç pouvons penser ou exister pour nous-mêmes, sans l'admettre comme donnée, et qu'il CvSt la condition de tous nos jugements d'observation ou d'expérience, qui ne peuvent avoir lieu sans lui.
m. Un troisième dérivé immédiat du jugement primitif, c'est celui de l'attribution proprement dite des qualités premières au sujet, ou à la force simple qui agit, omme à celle qui résiste hors de nous. Je dis attribuion proprement dite, parce que je distingue soigneusement les attributs qui sont des dérivés immédiats de l'essence du sujet, ou par lesquels seuls cette essence se manifeste, des simples modes ou accidents qui ne font qu'ajouter à cette essence, sans avoir de liaison nécessaire avec elle, mais plutôt en la compliquant d'éléments hétérogènes.
Nous avons déjà vu comment toutes les idées simples réflexives de substance, de cause, sont des attributs inséparables de l'existence du moi. Je m'attacherai maintenant à constater les caractères des premiers jugements d'attribution objective.
La force qui résiste étant conçue comme l'essence du corps étranger, l'étendue, la solidité, l'impénétrabilité, l'inertie, la mobilité peuvent être conçues comme des attributs de cette essence ; ce sont comme les signes sensibles qui nous la manifestent, ou qui font passer l'idée que nous en avons du domaine de la réflexion dans celui de l'imagination. Quand on dit : le corps est résistant, c'est comme si nous disions que la résistance résiste. L'essence réelle est affirmée d'elle-même sous la forme logique d'attribut : c'est l'identité absolue. Mais si nous disons : le corps est étendu, solide, impénétrable, mobile, divisible, nous développons l'idée première que nous avons de l'essence du corps, dans une suite d'attributs, sous chacun desquels se trouve comprise son essence tout entière, qui tous la supposent, quoique l'entendement puisse la concevoir sans eux. En faisant une sorte d'efîort de réflexion qui contrarie toutes les habitudes les plus intimes de l'imagination et des sens, nous avons conçu en effet qu'une force de résistance pourrait s'opposer directement à notre effort par un point mathématique, sans être jointe à aucune perception d'étendue. Cette étendue n'est que la résistance même continuée, le mode de coordination des points qui résistent continûment ou successivement. Ainsi nous formons l'idée de l'étendue avec celle de la résistance primitive qui se répète ou se multiplie en' restant identique à elle-même.
C'est de la même manière qu'en ayant l'idée de la ligne, nous pourrions former celle de la surface et enfin du solide ou de l'étendue à trois dimensions, quand même nous n'aurions pas ces idées par l'expérience actuelle de nos sens, ou que nous serions organisés de manière à ne pouvoir les acquérir par cette voie.
DEUXEÈaiE APPENDICE 629
Je ne m'arrêterai point à faire voir comment tous les
itres attributs du corps ou qualités premières peuvent être dérivés (a priori) de l'essence même du corps, à peu près comme les lois de l'éqililibre et du choc des corps pourraient être déduites par des considérations purement rationnelles de l'existence de la matière et du mouvement. Ce qu'il m'importe d'établir ici dès à présent, c'est :
1° Que les idées des attributs peuvent ressortir de l'idée qui constitue pour nous l'essence réelle du sujet, par le seul développement de cette idée et sans emprunter rien d'extérieur à elle ;
2° Que je puis former ainsi une suite de jugements ou de propositions qui ont un caractère d'universalité et de nécessité, savoir : d'universalité, en ce que la même essence simple se trouve répétée ou multipliée indéfiniment, dans tous les objets que je puis concevoir ou me représenter comme existants, sans aucune exception ni limitation; et de nécessité, en ce que tout ce que j'attribue au sujet est dérivé immédiatement de son essence, de telle manière que je ne puis y penser sans être nécessité à admettre par cela même les attributs qui en sont inséparables.
De l'idée de résistance continuée ou répétée, je déduis celle de l'étendue avec ses trois dimensions successives, celle de l'impénétrabilité, de la mobilité. En dérivant successivement tous ces attributs les uns des autres et de l'essence même du sujet résistant, je porte une suite de jugements liés entre eux et au premier ou au plus simple de tous.
J'appelle ces jugements synthétiques parce qu'ils s'ajoutent successivement à l'idée simple du sujet; parce que l'esprit procède en allant de ce simple au
composé, par le développement d'une seule idée, ou la répétition d'un même élément, sans emprunter aucun élément hétérogène au point de départ. On pourrait dire aussi que ces jugements synthétiques sont a 'priori, non point qu'ils soient indépendants de toute expérience, mais parce qu'ils émanent directement du fait primitif de l'existence, qu'ils ne supposent rien de plus, et n'ont pas besoin d'être confirmés chacun par une expérience particulière pour paraître vrais.