‹ uvres de Maine de BiranChapitre 56 sur 63 · V. — Des déductions explicatives · texte numérisé non relu

V. — Des déductions explicatives

Observer les phénomènes, les classer, en poser les lois, chercher les causes, tel est, comme nous l'avons déjà dit, d'après un excellent moderne (2), le tableau des opérations successives de toute science de faits.

L'observation, ou le simple recueil des expériences, considérées isolément les unes des autres, et sans liaison, ne comporte point encore l'application du raisonnement. Nous avons insisté pour faire voir comment la seconde opération, qui consiste à classer, d'après des analogies ou des rapports de ressemblance perçus entre les qualités sensibles des choses ou des phénomènes, diffère aussi du raisonnement proprement dit.

Les lois, comme on l'a très bien dit, ne sont que les résultats des rapjMjrts des êtres; mais si ces rapports n'étaient que des ressemblances aperçues entre certaines qualités sensibles, leur comparaison ne donnerait jamais qu'im genre plus élevé, et en s'élevant ainsi dans

(1) Le Traité des sensations de CondOlac réduit la psychologie à une série d'identités logiques.

(2) M. Prévost de Genève. Voir son Mémoire sur les signes et ses Essais de philosophie, t. H.

le progrès des généralisations successives, l'esprit ne trouverait jamais à poser ces lois que nous appelons lois de la nature, et qui embrassent sous elles la multitude des phénomènes, non point comme une classe ou un genre artificiel comprend les espèces ou les individus, mais comme une cause productive, unique, tient sous sa dépendance l'ensemble des effets qui peuvent lui être rapportés.

Les rapports comparés donnent ce que les mathématiciens nomment des proportions; l'expression la plus correcte (je dirais la seule correcte) des lois est toujours une proportion exprimée en nombres. Or cela suppose que les phénomènes sont comparés entre eux selon la quantité qui seule donne lieu à des proportions, et non pas selon les qualités intensives qui ne sont point susceptibles d'aucune mesure ; d'où il suit que la position, ou expression des lois, ne se fonde point sur l'opération qui consiste à généraliser des phénomènes composés, tels qu'ils peuvent se représenter à l'esprit ou aux sens, mais sur les relations constantes, nécessaires, universelles, aperçues entre ces phénomènes, considérés sous le rapport si simple de leurs modes de coordination dans l'espace et le temps. Ce sont ces rapports seuls qui peuvent former des propositions numériquement exactes, et représenter ainsi ces lois invariables d'après lesquelles la nature, ou plutôt l'éternel géomètre, agit sur la matière selon le poids et la mesure.

Faites abstraction de toute idée de cause, ou, ce qui revient au même, réduisez la cause à n'être que l'effet le plus général; il est évident que la recherche des causes, qu'on regarde comme la dernière opération de l'esprit et le complément de toute science de fait, n'aura, comme la position des lois, dans la supposition analogue, aucun

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caractère qui la distingue des procédés de la généralisation et de la simple induction de l'expérience.

Observer et classer, voilà les deux opérations uniques (1). Ce sont, en effet, les seules qui puissent entrer dans les sciences naturelles, en tant qu'elles se bornent à la considération des phénomènes sensibles, tels qu'ils s'offrent, soit directement à l'observation, soit à l'expérience, aidée des instrumenta que le génie de l'homme s'est donnés pour interroger et tourmenter la nature.

La notion de cause ne fait point partie intégrante des phénomènes sensibles; elle n'est point un élément de nature homogène aux différentes qualités ou circonstances que nous pouvons y découvrir, par l'application de nos sens ou de nos instruments. Aucune analyse expérimentale la plus subtile ne saurait donc l'en faire ressortir. Mais si cette notion est ajoutée par notre esprit, ce sera en lui que nous pourrons en trouver le type; il sera donc désormais inutile d'aller la demander à l'expérience extérieure, et inconséquent de la renier parce qu'on n'en trouve pas le fondement au dehors, dans des objets où elle n'est pas.

Quoique la notion de cause s'unisse nécessairement à toutes nos représentations, elle n'entre pas dans toutes également. Celles qui ont pour objet des substances ou dès corps permanents hors de nous ne l'admettent pas comme celles qui ont pour objets des phénomènes transitoires ou des mouvements qui s'accomplissent dans

( 1 ) L'induction, qui peut étendre les propriétés ou qualités aperçues dans tel phénomène transitoire individuel, actuellement présent aux sens, à tous les phénomènes supposés semblables dans un espace et un temps éloigné, n'est que la même opération que noxis appelons classification, lorsqu'il s'agit de corps ou de substances permanentes. Le procédé d'induction coordonne les phénomènes semblables dans le temps comme dans l'espace; la classification s'appuie principalement sur la relation de ressemblance entre les qualités perçues dans l'espace.

un espace et un temps. De là une division naturelle des sciences physiques, correspondant à celle que nous avons établie, en partant des principes ou des faits primitifs, entre la science métaphysique et la science mathématique, dont l'une se fonde sur le mode de coordination de nos idées simples subjectives, dans un temps dont l'existence du moi, sujet de l'effort ou cause du mouvement, est le premier terme, pendant que l'autre se fonde sur le mode de coordination de nos idées simples objectives dans un espace dont le terme de l'effort est le premier élément.

Maintenant, en considérant ce dernier mode de coordination dans le concret, avec nos idées objectives et composées de substances, nous trouvons les sciences physiques ou naturelles, l'histoire naturelle proprement dite, la botanique, l'anatomie, la géologie, la géographie, la cosmographie, l'hydrographie, qui se fondent sur l'observation et l'analyse de description des objets permanents, entre lesquels l'esprit aperçoit des rapports de ressemblance, et qu'il classe ou range les uns à côté des autres, suivant ces rapports, sans avoir égard à l'ordre dans lequel les objets classés paraissent s'engendrer ou naître les uns des autres, suivant la relation des causes aux effets.

En considérant le mode de coordination par causalité dans le temps, comme étant également concret avec les représentations des phénomènes transitoires composés, nous trouvons les sciences physiques et physico-mathématiques qui admettent le mouvement et les relations du temps et de l'espace, soit au nombre de leurs éléments, combinés avec plusieurs autres de nature hétérogène, soit presque purs ou dégagés de toute composition. Telles sont, dans le premier cas, la physiologie animale ou végé-

taie, la physique proprement dite, les théories de l'air, du son, de l'électricité, du magnétisme, de la lumière et, dans le dernier cas, la mécanique terrestre et céleste, la dynamique, l'hydrodynamique, etc.

Dans les premières sciences, il n'y a rien à expliquer, rien à déduire d'une cause. On part de l'existence, on ne cherche que certaines choses ou qualités; on ne s'informe point pourquoi ni comment chacune existe, ni ce qu'elle est elle-même, mais comment elle coexiste avec d'autres, ou la place qu'elle occupe parmi celles qui lui ressemblent. Dans les secondes, comme il s'agit de phénomènes qui se succèdent et qui contribuent ou paraissent contribuer à se produire, à se modifier, s'altérer ou se changer les uns les autres, la science se propose d'abord de tenir note de ces diverses altérations ou changements successifs, de les lier les uns aux autres dans l'ordre où ils paraissent se produire; enfin de déterminer, quand cela est possible, comment, l'un étant posé, l'autre doit s'ensuivre nécessairement, par la nature même des choses. Cette dernière détermination ne peut avoir lieu que dans les sciences physico-mathématiques, où le rapport des causes ou forces avec leurs effets, ramené au plus haut degré de simplification possible, se trouve uni et presque identifié avec celui de la dépendance nécessaire entre nos idées. J'appellerai déduction explicative certaine ce procédé de l'esprit qui, s'appuyant sur le double rapport dont il s'agit, dérive plusieurs effets homogènes d'une même cause simple, en conservant l'intuition d'une dépendance nécessaire. Un autre mode d'explication des phénomènes est le seul possible dans une infinité de cas, où l'esprit, attentif seulement à l'ordre de succession des phénomènes, se borne à connaître les circonstances de cette liaison expéri-

mentale, ou s'attache à déterminer comment tel effet peut succéder à tel autre, soit d'après l'analogie ou la ressemblance apparente qui le lie avec lui, soit d'après la fréquence des successions antérieures. J'appellerai ce mode d'explication déduction explicative probable. Lorsque nous concevons distinctement comment, une cause étant donnée dans son effet le plus immédiat ou dans celui dont sa notion est inséparable, tous les autres faits doivent suivre nécessairement, et sont déduits du premier, ou peuvent être prévus, l'esprit applique directement le rapport de causalité. Je dirai dans ce cas que la cause est conçue métaphysiquement (1) ou que nous avons l'idée de cause efficiente. Lorsque, la cause n'étant pas donnée, ni même conçue dans aucun effet qui en soit l'expression directe et immédiate, l'esprit se borne à observer l'ordre de succession expérimentale des phénomènes ou leurs analogies, en appelant cause celui qui est avant et effet celui qui le suit habituellement, sans apercevoir comment l'un se trouve lié à l'autre, sans être en état de prévoir aucune suite ou liaison, hors de l'expérience, le phénomène antérieur qui tient lieu de la cause, et improprement dit ainsi, est une cause physique.

Quant à cette simple liaison expérimentale qui fait que nous nous attendons à voir un phénomène naître après un autre qui l'a constamment précédé, c'est une loi et comme une sorte d'instinct de l'imagination; les animaux y obéissent comme nous, et il n'est pas besoin pour cela d'aucune notion de cause, d'aucun exercice de la raison. Aussi le pur empirisme exclut-il avec cet exercice toute déduction explicative.

(1) Voir les Eléments de la philosophie de V esprit humain, [par Dugald Stewart, n. 6.

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Je parlerai d'abord de l'applicatioii directe du rapport de causalité, ou du fondement des déductions explicatives certaines, lorsque les phénomènes sont déduite de la notion métaphysique de cause.

A. — Déductions explicatives certaines.

J'ai dit que la cause pouvait être donnée dans un effet immédiat dont elle est inséparable, et je dois développer ma pensée sur ce premier point capital, en l'appuyant sur des exemples.

Xous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, que toute notion de caiLse ou de force extérieure est une induction première et originelle du sentiment immédiat de cette force propre et constitutive, déployée sur le corps, et par lui sur les corps étrangers. Cette induction qui a maintenant pour nous la valeur d'un principe, ou d'un fait primitif, n'emporte pas moins avec elle quelque chose d'hypothétique, puisque c'est en quelque sorte par une supposition, naturelle, il est vrai, que nous attribuons aux êtres qui agissent sur nous une force semblable à la nôtre.

Un mouvement volontaire ou libre accompagné d'effort emporte nécessairement avec lui l'idée ou le sentiment de la cause qui est moi. Un mouvement involontaire, ou perçu au dehors, emporta aussi nécessairement l'idée d'une cause ou force qui n'est pas moi, mais qui est censée ou crue capable de faire l'effort. Demander quelle est hors de nous l'essence de la cause ou force motrice, séparée du mouvement actuel, c'est demander ce qu'est en nous l'effort séparé d'une résistance. Dana l'un et l'autre cas, notre ignorance est invincible ;

cela est démontré par la nature même de notre connaissance, à partir du fait primitif, ou de la personnalité individuelle, sans laquelle il n'y aurait point de connaissance possible. Si l'on disait que la notion de l'absolu, être, substance, cause ou force, est nécessairement dans le premier acte de la pensée, selon le principe de Descartes : je pense, donc j'existe comme chose pensante, du moins faudrait-il convenir que nous ne pouvons avoir l'idée séparée de cet absolu en tant que tel ; que nous ne pouvons le connaître en lui-même. Nous ne pouvons donc rien savoir die la force motrice absolue, sinon qu'elle existe; mais elle n'existe pour nous que comme motrice; elle n'est donnée que dans la relation à l'effet produit, d'où nous ne pouvons l'abstraire sans l'anéantir. On ne sait guère ce qu'on demande, quand on s'informe de ce qu'est une cause en elle-même, séparément de l'effet par qui ou en qui elle se manifeste à l'entendement, et sans lequel elle n'existerait pas pour nous. La première chose qu'il faudrait savoir, c'est d'abord ce qu'est en elle-même l'âme ou la force motrice de notre corps, ou comment elle agit pour le mouvoir. Si nous savions cela, ainsi que l'a très profondément conçu notre grand Descartes, nous saurions tout sur la nature ou l'essence des causes ou forces immatérielles de l'univers, nous pourrions espérer de connaître comment elles agissent pour produire leurs effets ; nous déduirions parfaitement et a priori les effets de la notion première de leurs causes productives. Mais, réciproquement, si cette science de l'absolu de l'âme, ou de son action sur le corps, est démontrée impossible, puisque pour l'avoir il faudrait pouvoir transformer en connaissance objective ce qui est essentiellement subjectif, ou voir ce qui est en nousmêmes du dehors, comme si nous étions autres, il faut

en conclure qu'il n'y a aucune notion possible de force étrangère absolue et que, comme toute la connaissance de notre moi gît dans l'effort et dans le mouvement qui en est le résultat, la connaissance de tout« force étrangère, indiute du sentiment de la nôtre, consiste dans celle du mouvement extérieur qui résulte de son application à im corps.

Tout mouvement a une relation nécessaire à un temps, et à im espace interne ou externe, interne s'il se rapporte au moi, ou à l'effort voulu comme à sa cause unique immédiate, et externe, s'il se rapporte à une force étrangère non-moi. Lorsque la cause ou force étant donnée ainsi dans son effet immédiat, ou conçue par sa relation à l'espace et au temps, est conçue métaphoriquement, sa notion est réduite à son dernier degré de simplicité, à tout ce qu'elle peut être pour nous d'après notre manière de concevoir. Vouloir aller au delà, c'est méconnaître la nature et les bornes nécessaires de l'esprit humain, c'est méconnaître la simplicité et l'immatérialité des forces.

L'espace et le temps sont des modes simples, seuls susceptibles de mesures, de divisions ou de proportions exactes. Les proportions numériques entre les parties de l'espace et du temps représentent celles qui sont entre les forces. C'est leur expression naturelle, pure, qui n'admet que des éléments simples comme ces forces, et rien de composé ou d'hétérogène à leur nature. La science qui se compose de ces relations est mathématiquement exacte ; elle prend l'idée de la cause telle qu'il est donné à l'esprit humain de la connaître ; elle déduit une multitude d'effets ou de mouvements d'un premier fait ou d'un premier mouvement qui se lie de la manière la plus immédiate à l'existence même de cette cause;

elle les en fait ressortir de la même manière ou par la même opération qui déduit d'un premier rapport numérique simple une multitude de rapports composés à l'infini, ou, de Fessenée d'une figure, toutes les propriétés qui lui appartiennent, sans rien emprunter d'ailleurs. A partir du premier fait qui manifeste une cause ou par lequel cette cause est donnée, la science se formera donc d'une suite de jugements intuitifs liés entre eux; ce sera une science de raisonnement appliquée aux existences ou aux faits.

L'astronomie ou la mécanique céleste nous offre les plus beaux exemples de cette manière de procéder dans les déductions explicatives des effets, d'une seule cause donnée ou supposée en premier lieu. Dans cette science, pas plus que dans la mécanique, il ne s'agit en effet de la recherche des causes, comme d'un procédé qui ferait suite à la classification des phénomènes ; mais, en partant d'un premier fait, tel que celui du mouvement planétaire, qui manifeste une cause de tendance ou force attractive, exercée du centre des révolutions sur chacun des corps qui circulent autour de lui, il s'agit de montrer que l'ensemble des effets éloignés, découverts successivement par une observation laborieuse, dépendent de la cause, en sont mathématiquement déduits, et qu'ils pouvaient même être prévus dans l'énergie de la cause, dans la formule qui l'exprime en fonctions de l'espace et du temps.

Il n'y a rien d'hypothétique dans les déductions, car il ne s'agit point d'expliquer la manière dont le soleil agit à distance sur les planètes, ou, en général, le corps placé au centre des révolutions, sur ceux qui circulent autour de lui; il ne s'agit pas du comment de la cause, qui est le secret du grand architecte, mais de

son existence et de sa quantité relative, seul objet approprié à la connaissance humaine. Que la cause agisse par impulsion immédiate ou par une attraction exercée à distance, la nature de la cause en sera-t-elle mieux connue ?

« Je prends dans le même sens », dit Newton (1), « les attractions et les impulsions accélératrices et motrices, et je me sers indifféremment des mots impulsion, attraction ou propension quelconque vers un centre, car je considère ces forces mathématiquement, et non physiquement. Ainsi, le lecteur doit bien se garder de croire que j'aie voulu désigner par ces mots quelque espèce d'action ou de cause physique. »

Plus haut, il dit : « On rapporte la force centripète absolue au centre, comme à une certaine cause sans laquelle les forces motrice et aecélératrice ne se propageraient point dans tous les lieux qui entourent le centre, soit que cette cause soit un corps central quelconque (comme l'aimant dans le centre de la force magnétique, et la terre dans le centre de la force gravitante), soit que ce soit quelque autre cause qu'on n'aperçoit pas. Cette façon de considérer la force centripète est purement mathématique et je ne prétends point en donner la cause physique (c'est-à-dire (2) » dans mon sens, expliquer comment elle agit).

Oux qui ont accusé Newton d'avoir introduit des causes occultes dans la physique n'avaient probablement jamais réfléchi sur l'origine de notre idée de cause ou de liaison nécessaire, et sur le fondement de l'application que nous faisons de cette notion purement réflexive aux phénomènes. Aussi ne se sont-ils pas aperçus

(1) Principes, définition VIII.

(2) Ihid., ibid.

qu'en substituant une cause physique à la cause métaphysique, qu'avait très profondément saisie Newton, ou en ramenant les effets de cette cause à ceux de l'impulsion ordinaire, comme à un jeu de tourbillons, de matière subtile, ou de corpuscules gravifiques, ils introduisaient eux-mêmes des explications occultes dans une science parfaitement claire et évidente en elle-même, lorsqu'on prend la force dans le sens mathématique de Newton. Ils ne s'apercevaient pas que la force d'impulsion considérée dans les corps n'est pas moins occulte que celle d'attraction; que ce sont deux notions également réflexives dans leur principe, ou tirées du sentiment de l'effort que nous exerçons, soit en poussant, soit en tirant à nous les corps qui nous résistent, et que, comme c'est par la même induction première que nous attribuons aux corps ces deux modes d'exercice de la même force qui est nous-mêmes, il n'y a pas de raison de croire que l'une ait seule un fondement réel que l'autre n'aurait pas (1).

Il ne reste donc, dans les deux cas, que les relations mathématiques des espaces et des temps, qui sont la mesure des forces ou des causes, dont nous supposons ou croyons l'existence réelle, sans qu'il soit possible,

(1) « Sur la force centrifuge », dit Maupertuis, «il ne peut y avoir de dispute; elle n'est que cet effort que les corps qui circulent font pour s'écarter du centre de leurs révolutions. Un corps forcé de se mouvoir dans quelque courbe fait un effort continuel pour s'échapper par la tangente, parce qu'à chaque instant, son état est de se mouvoir dans les petites droites qui composent la courbe, et dont les prolongements sont les tangentes. La nature de la force centrifuge et ses effets sont donc bien conçus. Il n'en est pas de même de la force centripète ou de la pesanteur. »

Pourquoi n'en est-il pas de même ? La force centripète ne peut-eUe pas aussi être conçue comme un effort que fait le corps qui circule pour s'approcher de centre de la révolution, effort contrarié par la force tangentielle ? Son état, à chaque instant, n'est-il pas aussi bien de se mouvoir

par la nature même de notre esprit, d'avoir aucmie idée représentative de ces forces en elles-mêmes. Voilà })ourquoi il est indifférent, comme le dit Newton, de considérer la force qui s'exerce d'un centre sur les corps placés dans sa sphère d'activité, comme résidant dans im point mathématique ou dans un corps central «l'un volume donné, jouissant de propriétés physiques. Cela ne fait rien à la nature de la force qui n'a point de relation nécessaire avec ces propriétés et n'est point homogène avec elles.

Newton part du principe découvert par Galilée, que la force ou la cause qui fait tomber les corps vers le centre de la terre est uniformément accélérée, puisque les espaces parcoiu'us croissent comme les carrés des temps. Il compare cette force avec celle qui retient à chaque instant la lune dans son orbite, et trouve que cette dernière force est la même qui fait tomber les corps vers la terre, diminuée en raison du carré de la distance de la lune. D'où il déduit, par rapporta notre ystème solaire, que la pesanteur est commune et réciproque entre tous les corps de ce système, suivant la raison inverse du carré des distances au centre du solei et des autres planètes comme au centre de la terre. Cette première généralisation est fondée sur ces deux vérités.

. ii-rs le centre, où il tend, que de se mouvoir vers la tangente ? En ayant égard qu'au double effort que nous attribuons au corps qui cirule, l'un n'est donc pas plus difficile à concevoir que l'autre : tous deux uQt la même induction originelle pour principe. S'agit-il de la nature des forces considérées en elles-mêmes ? L'obscurité est ^ale, puisque nous ne concevons pas mieux la cause du premier mouvement impulsif, ni le comment de son action, que celle du premier mouvement de tendance vers un centre; et l'on a tort de penser que la cause d'un mouvement est donnée par cela seul qu'il s'agirait d'ime impulsion ou d'un^choc. S'il s'agit des effets des forces centrifuge et centripète, ils sont également déterminés pfU' les relations mathématiques du temps et des espaces parcourus.

Un corps qui tourne autour d'un centre de telle manière que les aires de la courbe qu'il décrit, à partir d'un point donné, soient proportionnelles aux temps écoulés, est attiré par le centre : voilà l'existence de la cause, de la force attractive, manifestée par un mouvement, un fait d'observation.

Si les temps des révolutions totales de deux planètes autour d'un même centre sont entre eux comme la racine des cubes de leurs distances au soleil, leur attraction vers le centre sera en raison inverse du carré de leurs distances ; voilà la loi de cette force déduite d'une autre observation.

Mais ce qui caractérise au plus haut degré l'évidence mathématique de ces relations nécessaires, c'est que les deux faits donnés par l'observation se déduisent également bien a 'priori de l'existence de la force ou de la tendance vers un point fixe. Ainsi, il est absolument vrai qu'en supposant cette tendance, les deux analogies de Kepler, qui n'étaient que des faits d'expérience, trouvés par une sorte de tâtonnement et sans liaison entre eux, et avec un principe plus relevé, prennent un tout autre caractère.

La lune décrit autour de la terre des aires proportionnelles aux temps ; donc elle tend vers elle, ou est attirée suivant certaine loi, loi qui serait démontrée être celle de la raison inverse du carré, si la terre avait un autre satellite plus près ou plus loin, dont le temps de la révolution, comparé à celui de la lune, fût comme la racine du cube de la distance. Newton substitue au . second satellite qui n'existe pas, le mouvement d'un corps qui tombe vers la terre, suivant la loi expérimentale de l'accélération des corps graves trouvée par Galilée, Comparant ce mouvement d'un corps qui tombe d'une

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certaine hauteur, pendant un certain temps donné, avec celui de la lune tombant vers la terre, d'une certaine quantité déterminée par le sinus verse de l'arc décrit pendant le temps de la chute du corps, il trouve que la force qui fait tendre la lune vers la terre, est la même que celle qui fait tomber le corps, et que l'intensité de cette force diminue comme le carré de la distance augmente.

De ce que les temps des révolutions sont en raison sextuplée des moyennes distances, il suit que l'attraction agit en raison inverse du carré des distances ; et de la comparaison établie d'après l'expérience entre l'espace parcouru par un corps pesant, dans une minute par exemple, et celui que la lune parcourt en tombant vers la terre, pendant le même temps, il suit que la pesanteur agit sur les cor^w qui tombent et sur la lune, suivant le même rapport inverse du carré des distances. L'identité des deux forces de pesanteur et d'attraction, ou de tendance vers un corps central, est donc prouvée par l'identité des lois.

L'attraction des planètes vers le soleil suit la même loi; elle ne diffère point de la pesanteur. Donc, au lieu de dire que les planètes sont attirées vers le soleil, ou les unes vers les autres, nous pouvons dire qu'elles fèserU vers le soleil, etc., comme nous disons que les corps pèsent vers la terre. C'est ainsi que l'idée d'abord particulière de pesanteur du corps sur la terre se généralise en devenant celle d'une force commune, répandue dans tout le système solaire, et qui s'étend de chaque centre dans une sphère d'activité de plus en plus étendue.

La pensée de Newton s'élève encore à un plus haut degré de généralisation. De l'attraction égale et réciproque entre tous les corps du «;v-tpme solaire, il déduit

l'idée d'une force attractive répandue dans toutes les parties de la matière, qui agit en raison inverse du carré de leurs distances entre elles (1).

La notion de force attractive prend ici le plus haut degré de généralité, et pourtant elle ne perd rien de sa simplicité; c'est toujours la même force une et simple dont l'esprit accroît seulement l'extension ou la sphère d'activité, en l'associant à toutes nos idées de corps. Ce procédé diffère bien de la généralisation ordinaire,

(1) Par cela seul que l'attraction est conçue comme une force, elle ne peut l'être comme faisant partie des propriétés essentielles ni même primordiales de la matière; car les forces qui sont conçues comme agissant sur les corps, pour leur imprimer divers mouvements, le sont par là même hors de ces corps, et ne peuvent entrer parmi les attributs qm dérivent de leur essence. C'est donc encore pour avoir confondu les causes . métaphysiques, ou efficientes, avec les causes physiques, qu'on a tant et si vaguement discuté la question de savoir si l'attraction devait ou non être rangée parmi les propriétés essentielles de la matière. Il suffisait, pour couper court sur cette question, de consulter les idées que nous pouvoios nous former, d'une part, des causes ou forces productives hors de nous, et d'autre part, des propriétés ou qualités attribuées au corps; car si ces idées diffèrent essentiellement par leur nature et par leur origine; si les unes se représentent à l'imagination ou aux sens, et que les autres échappent absolument à cette représentation, nous ne saurions trouver aucune bonne raison pour admettre qu'elles sont également fondées dans les objets.

Cette question est subordoimée à celle de savoir si le sujet moi, qui agit pour mouvoir le corps, est de la même nature que lui, ou est au nombre des ses attributs; question qui ne peut en faire une sérieuse, pour peu qu'on réfléchisse.

De ce que l'attraction ou la tendance réciproque des corps les uns vers les autres ne pourrait pas être ramenée à l'impulsion, ou expliquée par l'impulsion d'un fluide, on a conçu légèrement qu'elle devait être rangée parmi les propriétés essentielles de la matière. Mais on pouvait seulement en conclure que cette force est sui generis, ou que son existence est un fait simple, indécomposable, comme celui de la force impulsive conçue hors de nous; car cette dernière force ne peut pas être considérée comme une propriété des corps. Le mouvement d'un corps est la cause physique du mouvement d'un autre corps; ce sont deux phénomènes homogènes qui se suivent, mais dont la liaison nécessaire, efficace, n'a son principe ni dans l'un ni dans l'autre de ces mobiles. Un corps étant placé à distance d'im autre, celui-ci se meut vers lui; la cause du mouvement peut-elle être conçue dans le corps

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où la piviiiii.ii^ iMCL complexe de l'individu se simplifie successivement, en passant à celle de l'espèce, puis de la classe et enfin du genre; et nous trouvons là une nouvelle preuve de la distinction que nous avons établie entre les idées générales et les idées abstraites universelles. Ce n'est pas la seule analogie des effets qui fait reconnaître ou juger l'identité de la cause, mais c'est l'identité même ou la similitude mathématique des relations simples aperçues entre les effets ou les mouvementé.

central immobile ? Nous concevons ou croyons concevoir comment un mouvement en produit un autre, mais non comment un mouvement peut avoir pour cause un corps en repos. En y réfléchissant im peu, on voit que la cause efficiente n'est rù plus ni moins obscure dans im cas que dans l'autre. Quant à la cause phj-sique, si l'on se borne à la succession de ces phénomènes, il sera d'une vérité d'expérience qne deux corps étant placés dans certaines situations, l'un se meut constamment vers l'autre suivant certaines lois de vitesse, que l'observation et le calcul déterminent, et l'on connaîtra ainsi tout ce qu'il est possible de savoir sur la relation de la cause physique à son effet, en tant que cette relation est limitée à l'ordre de succession des phénomènes, ou au rapport d'antériorité et de postériorité des mouvements homogènes. Mais si Ton veut expUquer comment le premier phénomène, savoir : la présence du corps attirant, détermine ou produit le deuxième, le mouvement du corps attiré, il est évident que, ce mouvement ne pouvant être expliqué par le repos, il faudra admettre ou supposer des mouvements antérieurs qui vont se rattacher immédiatement au corps qui attire : ce sera ime atmosphère composée de corpuscules doués de divers mouvements et capables de les communiquer à tout ce qui se rencontre dans leur sphère d'activité. On s'aidera, dans ces explications, des analogies de la matière gravifiqne avec la lumière, l'électricité, le magnétisme, tous fluides dont l'existence phénoménique est prouvée par les faits, et qui agissent comme l'attraction en rabson inverse du carré de la distance; ainsi on parviendra à des explications plus ou moins probables, suivant que l'hypothèse satisfera aux phénomènes.

On convient donc qu'on ne peut exphquer physiquement im mouvement que par un autre mouvement, et qu'ainsi toute attraction doit pouvoir être ramenée à l'impulsion, en tant qu'il s'agit d'en exphquer le comment ; mais il n'en reste pas moins vrai que, la cause métaphysique étant connue d'une tout autre manière que les effets qui lui sont attribués, ceux-ci peuvent être déduits nécessairement de son existence, sans aucun mélange d'hypothèse sor la cause physique.

Quelle que soit l'essence de cette cause ou la manière dont elle s'applique au corps, soit à travers le vide, soit par l'intermédiaire d'un fluide éthéré, les faits n'en seront pas moins évidemment déduits de l'existence ou des relations premières de la force. Pour qu'on pût en savoir davantage, il faudrait supposer que cette force pût être connue absolument en elle-même, et hors de l'effet premier qui la manifeste.

Qu'on imagine lui jeu de tourbillons de matière gravifique, qui se propage avec une rapidité infinie du centre des révolutions jusqu'aux corps placés dans la même sphère d'activité, on ne fera que suppléer un intermédiaire omis à dessein par Newton : on tentera d'expliquer hypothétiquement les effets par une combinaison physique dont nous allons assigner le caractère. Mais la cause métaphysique restera hors des limites mêmes de cette explication, elle sera donnée de la même manière, par les mêmes relations, sans qu'on puisse remonter au delà. Il n'y aura enfin rien de changé, ni dans l'application du rapport de causalité, ni dans les premières déductions explicatives, qui ne sont pas susceptibles d'un plus haut degré d'évidence et de certitude.

B. — Hypothèses explicatives probables (1).

Le champ des connaissances certaines est trop resserré pour l'esprit humain. Il a besoin de se déterminer à chaque instant d'après des probabilités, des ressemblances souvent éloignées ; il cherche à tout ce qu'il voit des explications et il se contente des plus vagues

(1) Titre ajouté par E. N. (P. T.)

poiivu qu'elles parlent à l'imagination et qu'elles aient de quoi la satisfaiie.

Il faut admirer Newton, non seulement pour l'ouvrage en quelque sorte surhumain qu'il a accompli, mais encore pour ce dont il s'est abstenu, contre l'instinct de l'humanité. D n'a pas fait d'hypothèses, dans un sujet qui jusqu'à lui n'avait été traité que par hypothèses. Il semble que ce génie presque divin, dédaignant tout ce qui tient à l'imagination, comme à une faculté purement humaine, ait vo\ilu lui fermer l'entrée dans l'érection de ce monument immortel, consacré à la raison pure. L'imagination n'a rien à voir, en ejffet, dans l'appUcation du rapport de causalité. Toute notion de cause est réflexive dans son principe. Prétendre connaître une force par l'imagination, ou chercher à l'aide de cette faculté comment la force agit, c'est dénaturer la notion de force, c'est l'anéantir pour mettre à sa place des images ou fantômes hétérogènes.

Les hypothèses sont des combinaisons de faits réels ou imaginés, qui ont pour but d'expliquer le comment des phénomènes directement observés, en les liant les uns aux autres par une chaîne plus étroite. Ces combinaisons imaginaires considérées comme les causes physiques ne sauraient admettre au nombre de leurs éléments la véritable cause, ou force productive, qui est toujours essentiellement conçue comme simple, et qui reste toujours hors du champ de l'hjrpothèse, quelque probable que celle-ci devienne, par une comparaison exacte avec les faits de la nature. On voit par là combien les deux espèces de causes sont de nature différente, et combien on est sujet à se tromper en confondant ces deux sortes d'explications. C'est par là que la philosophie de Newton diffère absolument de ceUe de Des-

cartes. Dans la première, on déduit les phénomènes, ou leurs rapports les plus composés, d'une cause réelle, donnée par une première relation, sans aucun mélange d'hypothèses. Dans la seconde, on part d'une cause physique, ou de faits hypothétiques dont on cherche les rapports avec les faits observés, pour expliquer le comment de ceux-ci (1).

Descartes nous donne lui-même le secret de toutes ses erreurs en physique, dans la subordination qu'il établit entre toutes les sciences de faits, et les combinaisons hypothétiques qui ont pour but d'expliquer le comment de ces faits. « Toute la science humaine », dit-il, « consiste seulement à voir distinctement comment ces natures simples concourent à la composition de toutes les choses ou phénomènes sensibles, remarque très utile à faire. Toutes les fois qu'il se présente quelque nouvelle difficulté à examiner, presque tous s'arrêtent au début, incertains sur l'espèce d'idées auxquelles ils doivent d'abord s'attacher; par exemple, si l'on demande quelle est la nature de l'aimant, comme on pense qu'il s'agit d'une chose très cachée et très difficile à connaître, on détourne son esprit de toutes les choses simples et évidentes par elles-mêmes, et on erre dans la région vague et illimitée des causes, attendant qu'il sorte de là quelque lumière ou invention nouvelle sur cette nature mystérieuse. Mais celui qui pense qu'il ne peut rien y avoir dans l'aimant qui ne soit composé de certaines natures simples, et connues par elles-mêmes, n'est jamais incertain sur la marche à tenir pour les connaître ; il commence par rassembler toutes les expériences qu'il possède sur cette pierre, et de là

(1) La moitié de ce paragraphe est tirée d'une page qui ne se relie pas naturellement à celle qui précède et à celle qui suit. (P. T.)

V \ T^nX'VFMFVT

ii s'efforce de aeaune qiici aoit être le mélange nécessaire de natures simples pom* produire tous les effets qu'il a expérimentés dans l'aimant ; et, après avoir trouvé ce mélange, il peut assurer hardiment qu'il connaît la véritable nature de l'aimant, autant qu'il est possible à im homme de la trouver ou de la déduire des expériences données.

Ce passage curieux est très propre à faire sentir toute la différence qui existe entre les déductions certaines et les hypothèses explicatives probables.

1° Ce que Descartes appelle ici natures simples, ce sont nos idées abstraites réflexives, l'espace, le temps et leurs diverses relations considérées dans le nombre, les figures, la quantité du mouvement. Il est vrai que toute recherche mathématique sur les êtres ou les causes métaphysiques, en tant qu'elles se manifestent par ces relations, consiste nécessaû-ement dans la combinaison de ces idées ou, si l'on veut, de ces natures simples, et nous sommes assurés que les relations de ces idées simples représentent celles qui sont entre les causes ou les forces, puisqu'il ne s'agit point de la nature ou de l'essence de celles-ci, mais de leiu« mesures ou des rapports numériques de leurs effets dans l'espace et le temps. Mais estil possible de construire les idées des êtres ou des phénomènes que la natiu^ compose hors de nous, et sans nous, avec divers éléments hétérogènes, comme nous construisons nos idées de quantités, ou celles des relations numériques qu'ont entre elles certaines forces simples comparées et mesurées par leiu^ effets immédiats ? Vainement on prétendrait assimiler les lois de la combinaison de nos idées simples avec les lois que suit la nature dans la formation des composés avec certains éléments. H est possible de connaître ces idées simples,

et il ne le sera jamais de déterminer au juste la nature et le nombre des éléments des composés qui sont connus par la sensation. Aussi toute analyse physique ou chimique n'est-elle qu'une hypothèse plus ou moins probable, suivant qu'elle satisfait à un plus ou moins grand nombre des faits que nous connaissons, sans que nous puissions jamais obtenir la certitude complète qu'elle les embrasse tous.

2° L'exemple de l'aimant, cité par notre philosophe, est précisément celui qui prouve contre sa méthode des hypothèses, et il eût mieux fait d'en emprunter un de ses tourbillons.

« Il faut », dit-il, « commencer par réunir toutes les expériences sur cette pierre, et chercher ensuite à en déduire quel doit être le mélange nécessaire des natures simples pour produire les effets reconnus dans l'aimant. »

Si les effets sont déduits immédiatement de l'expérience, à quoi bon recourir aux natures simples comme à un intermédiaire pour leur explication ? Ne suffit-il pas d'observer et de comparer les résultats de nos observations, de saisir l'ordre de succession des phénomènes, enfin de trouver les lois générales qui régissent chaque système de faits, pour compléter notre science physique ? Dans le sens de Descartes, il s'agit d'expliquer comment le fait est produit nécessairement, quand on sait déjà qu'il l'est d'une manière contingente (1). L'expérience ne peut apprendre cette nécessité; elle ne conclut rien de ce qui est au delà du moment ou du

(1) « Pour la physique», dit ce philosophe (dans une lettre au père Mersenne), « je croirais n'y rien savoir si je ne savais que dire comment les choses peuvent être, sans démontrer qu'elles ne peuvent être autrement. » Cette prétention, étormante dans un esprit de la trempe de Descartes, annonce que tout son génie était tourné vers la science des vérités nécessaires.

DU B.USOXNEMEXT 589

lieu où elle opère ; elle ne voit point la raison suffisante pourquoi la chose sera toujours ainsi, et n'est jamais 'ftaine qu'elle ne sera pas d'une autre manière. Au lieu que, si nous apercev-ions clairement et distinctement que telle combinaison de naftures ou de forces simples, conçues par elles-mêmes, est capable de produire les phénomènes que nous avons expérimentés, nous pourrions déduire ceux-ci non plus des expériences variables et contingentes, mais des relations constantes et néceslires de ces natures simples dont nous connaîtrions videmment et a priori la nature identique et permanente. Ainsi, quel que fût l'objet de nos recherches, nous procéderions toujours par des déductions explicatives certaines, évidentes, et, comme ledit Descartes (1), il n'y aurait pas de connaissances plus obscures les imes que les autres ». Toute la difficulté consisterait dans les combinaisons étendues qu'il faudrait faire des mêmes natures simples, pour expliquer certains phénomènes sublunaires plus compliqués que les autres.

Ces espérances étaient grandes et belles, mais la physique entière de Descartes les a démenties, à partir des tom'billons, qui, loin d'expliquer le système du monde, ont contrarié toutes les données de l'expérience et du calcul, quoique des mathématiciens de premier ordre (2) aient fait des efforts incroyables pour les concilier avec ces données, entassant hypothèses surhj'pothèses. n fallait donc que les combinaisons des natures simples, dont parle Descartes, ne fussent pas bien déduites des faits. Et vraiment, quand on croit pouvoir tout expliquer en combinant des idées simples, il y a peu d'apparence qu'on s'attache à des observations exactes

(1) Règle XII.

(2) HuygherLs, Bussinser. etc., etc.

comme si l'on pensait devoir tout déduire des faits.

30 Ces exemples ont mis dans le plus grand jour la ligne de démarcation qui existe entre les sciences de vérités nécessaires d'une part, qui se fondent sur les relations de nos idées simples identiques, et sur celles qui existent entre des êtres ou des faits donnés aussi comme simples à l'entendement, ou susceptibles d'être ramenés à cet état de simplicité, sans altérer la nature des phénomènes que l'esprit considère, et d'autre part les sciences expérimentales ou de vérités contingentes, qui se fondent sur certains rapports d'analogie, dépendant de la nature ou de l'espèce des modifications des objets sensibles comparés, rapports sujets par conséquent à varier comme nos sensations, dont ils ne peuvent être séparés ou abstraits, sans que les phénomènes dont il s'agit changent de nature ou disparaissent complètement.

En introduisant la méthode des hypothèses ou l'explication du comment des phénomènes dans la mécanique céleste par exemple, Descartes la réduisit à n'être qu'une science physique ou expérimentale, et la soumit par suite à toutes les chances de la simple probabilité. L'expérience a prouvé que les tourbillons de matière subtile pouvaient être variés d'une infinité de manières, quant au nombre, à la position, aux mouvements, suivant que le besoin l'exige. Mais les combinaisons qui satisfaisaient à certains faits, à certaines lois, se trouvaient en opposition avec telles autres; si bien qu'il a fallu renoncer à un édifice qui croulait de toutes parts. On a dû s'en tenir au simple fait de l'existence d'une force qui fait tendre les planètes vers le centre de leurs révolutions ; et tirer de là, par déductions explicatives certaines, toutes les circonstances et les rapports mathématiques des mouvements planétaires, qui dépen-

< lent de ce premier fait, sans emprunter de la physique aucun élément étranger, en vue d'expliquer le comment lu fait, ou de l'application de la force, comme si on pou- \ ait la connaître en elle-même, séparément de son eiïet.

11 en est toujours ainsi, à plus forte raison, dans les hypothèses imaginées pour expliquer des phénomènes '"ncore plus composés, t^ls que ceux de nos sciences phy- - iques. Ces explications sont toujours plus ou moins lâches, et on n'a jamais la certitude que l'hypothèse soit la seule, ou qu'mie autre ne puisse tout aussi bien s'y adapter,

40 Le passage cité auparavant nous indique trois opérations qui concourent successivement à la formation des hypothèses expUcatives. La première est préparatoire et consiste à observer ou à recueillir des expériences. La deuxième forme Fhypothèse en combinant ensemble le nombre et l'espèce de natures simples nécessaires pour produire les phénomènes observés ou expérimentés. La troisième déduit de l'hypothèse les faits qui en dérivent et la comparaison de ces faits avec ceux de l'expérience montre, s'ils sont reconnus identiques, la réalité de la cause physique supposée, et complète l'explication des phénomènes dont il s'agit.

Il est évident que ces trois opérations n'ont point lieu lorsqu'on déduit les phénomènes astronomiques de la combinaison de deux forces simples, telles que l'attraction ou la tendance vers un centre, et l'impulsion ou la force tangentielle. Ces deux forces ou notions simples sont données par les relations des espaees que chaeune d'elles séparément ferait parcourir au mobile, aux temps, au nombre d'instants employés, c'est-à-dire à la vitesse. Il n'y a point de combinaison éventuelle ou hypothétique d'éléments simples, mais seulement des relations numériques, déduites les unes des autres et du

premier fait qui manifeste la force. Cette déduction est immédiate et n'a pas besoin de combinaison hypothétique. Tout ce qui est vrai de la courbe géométrique abstraite l'est nécessairement de la courbe tracée dans l'espace; les bases du calcul n'ont rien d'hypothétique et ses résultats sont nécessairement et réellement vrais : témoin les lois de Kepler, déduites du mouvement elliptique, sans tâtonnement, et plus sûrement que de l'expérience, ou des observations qui pouvaient tromper.

Quand il s'agit des phénomènes physiques tels que ceux du magnétisme ou de l'électricité, l'esprit ne marche sûrement qu'à l'aide de l'observation ou de l'expérience, sans lesquelles aucun fait ne pourrait être donné. Or l'expérience jointe à l'induction, fondée ellemême sur l'analogie ou la ressemblance des phénomènes, nous apprend bien que ces faits coexistent dans un certain ordre, et nous porte à croire qu'ils coexisteront et se suivront toujours de la même manière dans les mêmes circonstances, mais non comment ils dépendent les uns des autres, de telle sorte que, l'existence de l'un étant donnée, les autres doivent s'ensuivre nécessairement, sans qu'il y ait possibilité d'admettre ou de concevoir un ordre contraire.

Voulons-nous ramener ces phénomènes aux combinaisons de certaines idées ou natures simples, telles que les relations numériques de l'espace, du temps, ou en général à la quantité du mouvement, nous trouvons une opposition invincible dans la nature même des choses ou des faits. En abstrayant du phénomène composé les qualités sensibles qui le constituent, pour les ramener à ces éléments simples, susceptibles de mesure ou de déterminations exactes, on les dénature, on les détruit. Les combinaisons de ces éléments simples

DU BAISONNEMENT 593

ne reproduiront jamais exactement un composé tel que celui de la nature ; les déductions de l'h^-pothèse ne sauraient représenter les phénomènes. Quel moyen d'ailleurs de constater l'identité entre les résultats ainsi déduits et les faits observés? Cîomment, par suite, le caractère de nécessité qui s'attache aux déductions abstraites pourra-t-il se transmettre aux faits de l'expérience ?

Dans les cas, extrêmement nombreux en physique, où il devient impossible de vérifier l'hypothèse explicative, en la comparant exactement avec les faits de détail, dont l'observation est difficile, et qu'on ne peut pas faire rencontrer à volonté, comment s'assurer que les déductions de l'hypothèse sont précisément conformes aux phénomènes et à toutes leurs circonstances ? Comment se déterminer entre plusieurs hj^pothèses -emblables que l'imagination peut suggérer ? Que n'at-on pas dit, que ne pourrait-on dire encore, par exemple, sur les causes hypothétiques des variations de hauteur du baromètre, sur la déclinaison de l'aiguille aimantée, etc. ? Expliquera-t-on les phénomènes de l'aimant par des tourbillons de matière subtile, qui entrent par un pôle et sortent par l'autre ? ceux de la combinaison des acides avec les substances terreuses par de petits corps pointus qui vont s'absorber dans les gaines faites pour les loger ? Combien de modifications peut-on faire .^ubir à de telles hypothèses sans qu'il résulte d'explication satisfaisante propre à embrasser tous les cas (1) ?

( 1 ) « La probabilité est ime fraction dont le numérateur est le nombre de tous les cas favorables et dont le dénominateur est le nombre de tous les cas, tant favorables que défavorables. » (Le Sage, dans les Essais de philosophie de M. Prévost, t. II, p. 287.) Mais comment connaître exactement ce nombre ? La méthode des limites et celle d'exclusion nous donnent bien quelques règles dans les sciences de calcul, mais eUes nous abandonnent à tout le vague des conjectures, dans les sciences de faits, où elles seraient le plus nécessaires.

On présume que la matière électrique ou magnétique partant d'un centre, pour s'étendre dans une certaine sphère d'activité, agit sur les corps placés dans cette sphère, en raison inverse du carré de la distance. Ce n'est point en partant de la notion d'une force électrique ou magnétique, ou des relations simples que manifestent ses effets immédiats, dérivés de l'essence de cette force, qu'on pourra confirmer cette présomption, mais par une expérience ingénieuse telle que celle de M. Coulomb. Et quand un tel résultat sera connu, ce ne sera qu'un fait intéressant, et une analogie dans la théorie comparée du magnétisme ou de l'électricité; mais on ne pourra s'en servir pour expliquer, par voie de déduction certaine, tant d'autres circonstances de ces phénomènes qui paraissent entièrement isolés du rapport dont il s'agit. On voit bien que ce n'est pas ainsi qu'on procède dans la mécanique et, en général, dans les sciences physico-mathématiques, et nous avons dit pourquoi.

Un des emplois les plus heureux et les plus sûrs des hypothèses explicatives est celui qu'on en a fait pour expliquer certaines apparences astronomiques. C'est ainsi que Copernic substitue l'hypothèse du mouvement de la terre à celui de tous les épicycles imaginés par les anciens astronomes pour représenter les variations du mouvement apparent du soleil, de la lune et des planètes, et au système de Tycho, qui faisait tom-ner autour de la terre, le soleil avec toutes les planètes circulant autour de lui.

Il s'agit ici de phénomènes simples de distance et de situation, qui se prêtent d'eux-mêmes à l'abstraction, et aux relations numériques dont nous avons parlé. Il n'y a point de circonstances sensibles notables qui

altèrent la simplicité des rapports, et qu'il ne soit pas permis d'écarter. L'observation directe des phénomènes -t toujours facile, à notre portée, et représenta un objet de la plus grande uniformité. On peut combiner certaines idées simples de mouvements, de situations, de distances aii représentant hypothétique ment les faits observés. »n peut déduire de cette combinaison plusieurs résultats " détail qui échappaient à l'observation simple (et i est bien remarquable que des déductions purement mathématiques fassent reconnaître ou prédire des phénomènes cachés ou fugitifs, qui auraient eu besoin du plus long travail pour être démêlés et fixés par l'observation); on peut comparer exactement ces résultats iicore hypothétiques avec les phénomènes, tels qu'ils pparaissent, et tels qu'ils paraîtraient si l'hypothèse tait réalisée; enfin, on peut conclure du parfait accord j^iii règne entre les phénomènes déduits et ceux qui sont bservés, la vérité de l'hypothèse ou la réalité des mou- . ements qui correspondent à telles apparences.

C'est ainsi que Copernic, en se plaçant par l'imagination au centre du soleil, voit tous les mouvements planétaires s'accomplir autom' de lui, de la manière la plus régulière et la plus simple. Il note tous ces mouvements t en forme une combinaison hypothétique, d'où il iéduit tout ce qui y est renfermé. Ensuite, descendant -ur la terre, il tient compte de tous les changements que son mouvement doit produire dans les apparences ies corps qui circulent avec elle, tantôt plus vite, tantôt pi as lentement. Il déduit de là les phénomènes 'le rétrogradation, de station, d'interposition des planètes. Enfin, l'accord de ses déductions avec tout l'ensemble des faits confirme son hypothèse, et la rend d'autant plus probable qu'elle a d'ailleurs l'avantage

supérieur d'une simplicité conforme à la marche ordinaire de la nature.

Mais ne nous y trompons pas; cette probabilité, quelque élevée qu'elle soit, n'est pas la certitude. Les relations combinées par l'hypothèse ne sont pas encore parfaitement simples; l'hypothèse part de certaines apparences, contemplées d'un certain point, pour en déduire d'autres, vues d'un autre point. Tout n'est pas déduit d'un seul principe ou d'une seule relation simple, mais d'une idée composée; l'esprit conçoit enfin la possibilité d'expliquer ces apparences d'une autre manière. La déduction explicative restera donc au nombre des hypothèses seulement probables, quoiqu'elle ait le plus grand nombre de chances possibles en sa faveur (1).

On pourrait se servir de l'hypothèse de Copernic comme d'un terme de comparaison, propre à apprécier les degrés inférieurs de probabilité de toutes les hypothèses employées de la même manière.

Nous devons faire remarquer ici l'analogie qui existe entre les procédés connus de l'analyse mathématique et ceux de la méthode des hypothèses. Dans l'une comme dans l'autre, on part de certains résultats hypothétiques comme de données, ou l'on suppose que le problème est résolu suivant certaines conditions ; et c'est en comparant ces résultats hypothétiques avec les véritables

(1) « C'est là (dit Le Sage, en parlant de Vaberration employée comme preuve du mouvement progressif de la terre) un syllogisme hypothétique, dans lequel, de la vérité du conséquent, on infère celle de l'antécédent, contre une des règles les plus simples de la logique... Tous les autres arguments en faveur du mouvement de la terre sont dans le même cas que celui-là, et leur collection la plus complète revient à dire : Si la terre était douée de certains mouvements, ou devrait voir de tels phénomènes; mais on en voit de pareils; donc la terre est douée de ces mouvements. » {Essais de philosophie, par M. Prévost, t. II, p. 293, 294.)

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données, ou avec les faits observés, qui sont ici comme les quantités connues en algèbre, qu'on parvient à la solution ou à l'explication demandée.

Il s'agit toujours de trouver une suite d'intermédiaires, entre le fait donné et un autre fait antérieur, d'où il doit être déduit probablement, et l'hypothèse a pour objet de combler ce vide. D'oîi nous pouvons voir que la méthode appropriée aux sciences physiques est l'analyse, qui part toujours du composé, n'arrive jamais au simple, et ne s'appuie jamais non plus sur ime évidence intuitive, pendant que la spithèse, partant toujours des notions ou des relations les plus simples, pour en déduire ime infinité de rapports toujoiu*s homogènes au premier, même dans leiu* plus grande complication, est appropriée aux sciences exactes, ou à celles qui ont pour objet des causes ou des êtres métaphysiques; témoin le grand ouvrage des Principes de îa philosophie naturelle, monument étemel élevé à la gloire de la synthèse.

Concluons que la méthode que Descartes a recommandée dans l'étude des faits de tout ordre, n'est antre que celle des hj-pothèses employées à expliquer probablement le comment des faits connus par expérience; — • que cette méthode n'est d'aucun usage dans les déductions explicatives certaines, où l'on part de la cause donnée, ou d'un fait immédiat dérivé de son essence ; — que dans ce dernier cas les relations simples se combinent progressivement les unes dans les autres, depuis la première jusqu'à la dernière qui est identique, sans admettre ce mélange d'éléments hétérogènes qui a toujours lieu dans les hypothèses explicatives, ou dans l'emploi des causes physiques; — que l'explication du comment admet seule des intermédiaires hypothétiques

entre telle cause physique supposée et les faits à expliquer; — que ce mode d'explication laisse à l'écart le véritable rapport de causalité, pour s'attacher uniquement à l'ordre de succession des phénomènes contingents, dont la permanence est probable et jamais certaine.

De tout ce que nous avons dit sur les déductions explicatives, résulte de plus en plus la différence essentielle qu'il faut admettre entre les facultés qui nous sont données, soit pour connaître ce que nous sommes en nous-mêmes, soit pour connaître ce que les êtres sont aussi en eux, dans les relations fixes et immuables de leur essence, et les facultés qui sont limitées aux rapports variables de nos modifications sensibles entre elles, ou avec les objets qui les occasionnent. De là résulte aussi la ligne de démarcation si souvent effacée et si importante à rétablir entre le vrai, le bon absolus et le vrai, le bon sensibles et relatifs.

Nous aurions pu multiplier les exemples propres à faire reconnaître la nature des sciences de vérité absolue, nécessaire, ou de raison, et la nature des sciences de vérité relative, contingente. Nous aurions pu montrer comment deux mêmes sciences physiques telles, par exemple, que l'optique, l'acoustique, peuvent admettre ces deux sortes de vérités. La vérité de raison est fondée sur les relations fixes de l'objet, dépouillé de toutes ces qualités hétérogènes qui le mettent en rapport avec les sens, pour n'être considéré que dans ce qu'il peut être en lui-même ou par rapport à l'entendement. C'est ainsi que l'aveugle Saunderson démontre les propriétés de la lumière, et tous les résultats purement mathématiques de la direction des rayons en ligne droite, de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion, des rapports des sinus de réfraction, etc. Ainsi un sourd pourrait déduire

toute la théorie acoustique des propriétés de la corde vibrante, des rapports numériques des vibrations avec la longueur, l'épaisseur des cordes, tandis que ces mêmes hommes ne peuvent absolument imaginer aucun des effets sensibles de la lumière ou du son, ni concevoir même des hypothèses explicatives imaginées par ceux qui voient et entendent pour expliquer le comment de ces effets.

Mais, sans nous arrêter à des exemples empruntés aux sciences physiques, nous terminerons par quelques considérations sur l'emploi des deux espèces de déduction explicative dont il s'agit dans la métaphysique ou la psychologie en particulier.

En appliquant les résultats précédents à la science des facultés de l'esprit humain, on voit que, suivant Temploi que l'on y fera du principe de causalité, cette science se trouvera placée au premier rang de celles qui se composent de vérités nécessaires absolues et de déductions explicatives certaines, ou se rangera avec celles qui n'admettent que des vérités soit contingentes, soit conditionnelles, et des hypothèses explicatives probables.

La science, qui s'attache d'abord à bien constater les faits primitifs, quant au nombre et à l'espèce, trouvera dans la conscience du moi les principes nécessaires et universels et, avec le véritable fondement des notions de force, de substance, d'unité, d'identité, etc., celui de la liaison constante de toute cause productive avec son effet. Elle ramènera tous les faits du même ordre à leurs principes, étendra les principes au plus grand nombre de faits possible, et doiuiera ainsi à ces derniers le plus haut degré de liaison, d'harmonie et d'imité (1).

(1) Voyez les Mélanges de littérature et de phiîawphie, par Ânclllon, t. n, p. 124. £*«ai sur le ■premier problème, de la philosophie.

Cette science n'expliquera le comment d'aucun phénomène, car ce comment n'est point compris, en principe ni en résultat, dans le fait primitif d'oii tout est déduit. Puisque la seule cause donnée à elle-même immédiatement ignore invinciblement comment elle agit, il faut bien renoncer à savoir comment agissent toutes les autres forces dont l'existence est induite du sentiment de la nôtre, et dont nous connaissons seulement les relations par celles des faits inséparables de leur existence.

La science, qui fait un emploi constant du rapport de causalité pris dans sa source, pour déduire tous les faits de son ressort, procédera donc par une suite de jugements intuitifs, et de déductions explicatives certaines, nécessaires.

La psychologie a renoncé à son titre, méconnu ses droits et ses fonctions les plus relevées, lorsqu'elle est partie de la sensation comme de l'origine de toute faculté, et du principe unique de tout ce que nous sommes. La sensation est un mode fugitif, qui suppose une substance ou un être durable; c'est un effet passager qui suppose une cause permanente ; et cependant on a réduit toute la métaphysique à un jeu de sensations, séparées de toute idée de cause et de substance.

On est parti non d'un fait, mais d'une abstraction, non d'une notion première simple, mais d'une idée générale, et, en restant fidèle au point de départ, la science n'a pu se composer que de classifications ou de déductions logiques, en s'attachant à la vérité conditionnelle, ou d'hypothèses explicatives et de (Réductions incertaines, en cherchant à établir quelques vérités physiques ^ur les causes extérieures ou organiques de la sensation.

D'ime part, la cause métaphysique et efficiente est bannie de l'entrée de la science, où le rapport de causalité

DU BAISONNBMENT 601

est méconnu dans sa source; d'autre part, la sensation passive ne commence point d'elle-même, c'est un effet qui demande une cause. Cette cause ne peut être ime sensation première, car celle-ci demanderait encore quelque chose avant elle capable de la produire, et on se trouverait dans un progrès à l'infini ou l'on tournerait dans un cercle. Donc la sensation, effet, suppose la réalité (le sa cause objective et celle des organes nécessaires pour la recevoir. L'existence du monde extérieur et celle du corps sont donc des données premières, antérieures à la sensation; il est donc inutile de chercher ensuite à prouver la réalité de cette existence ; il est inconséquent d'en douter et de dire que nous ne connaissons que nos sensations.

Descartes pouvaitrbien élever ce doute en partant de la réflexion, ou de l'acte de la pensée, ou du moi séparé de tout ce qui n'est pas lui ; car ce tnoi n'est point un effet pour lui-même, et son aperception première immédiat-e ne demande aucune cause avant elle qui la produise, comme la sensation passive. Mais passons sur cett€ inconséquence d'ime doctrine qui rémiit l'idéalisme spéculatif avec le matérialisme pratique, et admettons l'objet donné comme cause de la sensation.

L'objet n'agit ou est censé n'agir que par impulsion (1). L'effet et l'impidsion ne peuvent être qu'un mouvement : il y a donc un premier mouvement communiqué du dehors à nos organes et transmis au cerveau ; et ce mou-

(1) t Quant à la manière dont ces corps produisent en nou9 des ^'léeSy c'e^t manifeslement par voie d'impulsion, car c'est la seule par laquelle nous pouvons concevoir qu'un corps puisse agir. » Ëssfii philosophique concernantrenienekmeni humain, Ûv. n, chap. vm, § 1 1. Locke pouvait ajouter sur un autre corps, car nous ne concevons sûrement pas comment un corps agit par impulsion sur l'esprit ou le moi. (M. de B.) La citation de Ix>cke n'est pas textuelle. (£. N.)

vement, s'il n'est pas la sensation, sera bien près de s'identifier avec elle. Nous voilà dans la physique, où il ne s'agit plus que de phénomènes qui se suivent, et qui sont appelés tour à tour causes et effets les uns des autres, et où aussi cet ordre de succession est confondu incessamment avec le principe de la liaison nécessaire d'une cause efficiente avec son effet, liaison dont le type exclusif est dans la force propre constitutive du moi.

L'impulsion de l'objet est la cause physique de la sensation, par cela seul qu'elle la précède habituellement, et qu'elle est censée ou crue devoir toujours et nécessairement la précéder. La sensation est pour le même motif la cause physique de la perception, ou du jugement qui atteste l'existence de l'objet hors de nous. Ce sont là des effets de même nature ; et comme toute notre connaissance physique se borne à celle des mouvements,- ou des résultats de mouvements impulsifs, la connaissance métaphysique, ou celle de ce qui est en nous, comme sujets sentants et pensants, se bornera à celle de mouvements de fibres organiques ou des produits de ces mouvements. Il s'agira de déterminer par hypothèse quelle doit être la combinaison de ces mouvements, ou l'ordre de leur succession, capable de produire divers phénomènes que nous observerons en nous, comme ceux de la mémoire, de l'association des idées, et c'est ce qu'on appellera les phénomènes psychologiques (1).

De là on pourra être conduit à considérer le sentiment et la pensée comme une fonction particulière du système nerveux, ou du cerveau qui en est le centre. La sensibilité, et toutes les facultés qui sont sous sa dépendance, étant attribuées à l'organisation matérielle, toute l'ana-

(1) Bonnet et Hartiey font un emploi continuel de ces hypothèses sur lesqueUes, ils ont basé leurs théories psychologiques.

Dr RAISONNEMENT 003

lyse métaphorique, s 'appuyant avec confiance sur une division physiologique des organes, de leurs fonctions et de leur jeu, en recevra cette clarté, cette facilité apparente que les images communiquent aux notions réflexives, en s'imissant avec elles, comme des symboles propres à expliquer ce qui est obscur en soi.

H est aisé de voir que ces iUusions et cette fausse direction donnée à la science de l'esprit humain viennent :

1° De ce que Ton confond perpétuellement les causes métaphoriques ou efficientes avec les causes physiques, ou de ce qu'on méconnaît l'origine et la valeur du rapport de causalité;

20 De ce que, transportant le principe de liaison nécessaire à des faits hétérogènes, qui se suivent ordinairement, comme le mouvement extérieur et la sensation, ou celle-ci et la perception, on établit entre ces termes une analogie qu'on transformera même en identité, à l'aide de ce principe, que les causes doivent être d'une nature homogène avec leurs effets, principe qui n'est vrai que pour les causes physiques, ou les phénomènes antérieurs par rapport à ceux qui les suivent ;

3° De ce que, fondant des hypothèses sm* des analogies, ou croit pouvoir déduire de la combinaison de certains mouvements organiques, ou quelquefois de la configuration de certaines parties du cerveau, des faits psychologiques qui ne peuvent être constatés que par le sens intime, et expliqués ou déduits qu'à partir d'un fait primitif du même ordre, lié immédiatement à l'existence de la cause métaphysique;

40 De ce que, ne remontant point jusqu'à ce fait primitif, qui, une fois bien éclairé dans sa nature, resserrerait toute explication dans ses bornes légitimes, on croit pouvoir expliquer le comment dun fait tel que la sensa-

tien, à l'aido de mouvements impulsifs qui auraient besoin eux-même d'être expliqués autant que tout le reste.

D'où l'on voit que ces prétendues explications n'apprennent rien sur le sujet dont il s'agit, et'ne servent qu'à l'obscurcir en substituant des images confuses aux idées simples et parfaitement claires de la réflexion.

Il y a entre cette espèce de métaphysique physiologiste et la vraie psychologie, qui déduit du fait primitif de conscience l'ensemble de tous les faits homogènes de cet ordre, la même différence qu'entre la physique de Descartes, par exemple, fondée sur des explications hypothétiques de phénomènes que l'on prétend ramener à l'impulsion, comme à la seule cause claire ou évidente par elle-même ; et la mécanique céleste, où tous les phénomènes sont déduits nécessairement de l'existence de deux forces et de leurs relations homogènes.

En admettant la sensation passive, telle que Condillac la prend pour origine, et en accordant que toutes les facultés passives du même ordre en sont dérivées, il est impossible d'en déduire, même par aucune hypothèse explicative probable, l'idée que nous avons d'une cause, et d'abord de notre moi comme étant cause des actes, ou mouvements, que la volonté détermine. Il est impossible, par suite, d'en déduire aucune de nos facultés actives, qui ne sont que cette volonté même en exercice, ou autant de cas particuliers de l'application constante que nous faisons du rapport de causalité à tout ce que nous apercevons ou sentons, comme étant en notre pouvoir.

La théorie qui n'admet qu'un seul principe sentant est comme celle qui, n'admettant qu'un principe d'impulsion dans la nature, laisserait à l'écart tous les faits qui ne pourraient se ranger sous ses lois, ou leur ferait violence pour les y soumettre.

Quelque bien liée on quelque i)robable qu'elle soit, dans Tordre de faits auxquels' son principe peut s'étendre, cette théorie hypothétique n'est donc pas la science de l'esprit humain. Elle n'atteint pas aux limites de la science métaphysique, puisqu'elle emploie dès son début le principe de causalité, comme toutes les sciences })hysiques, en s'ôtant les moyens de remonter à son origine. Elle suppose ce quil s'agit d'abord de bien définir; elle veut expliquer ce qui est inexplicable (1)

(1) Dans le résumé de VEsmi sur les fondements de la psychologie qu'Ernest Xaville a publié à la fin de son édition, il a ajouté les deux articles suivants qui n'existent pas dans la partie rédigée du manuscrit, mais seulement dans des notes fort succinctes qu'il transcrit presque en entier. (P. T.)

(Se2ïtime>ts)

Les sentiments du système réflexif sont dégagés de tout mélange avec les éléments hétérogènes des émotions. Ils dépendent imiquement (les rapports perçus entre les idées et subsistent aussi longtemps que l'entendement est capable de concevoir ces rapports.

Ces sentiments s'attachent au beau intellectuel et au beau moral dans leur pureté.

(Prédétermination. Liberté morale)

La réflexion, qui fait le complément de l 'entendement, donne naisince à la prédétermination qui fait le complément de la liberté morale.

Le souvenir d'im acte renferme le sentiment de la puissance de le répéter. Ce sentiment, aperçu dans le présent, est prévu pour le temps futur. L'agent moral prédétermine ses actes à venir, contractant ainsi i vec lui-même un engagement qu'il se sent libre de remplir.

L'exercice répété de la réflexion transforme la loi du devoir en une sorte d'heureuse nécessité, qui offre les caractères les plus évidents de la liberté, et en devient la sanction la plus réelle.

Le véritable objet de la métaphysique

Les objections multiples, si souvent reproduites, contre les études psychologiques ou contre la métaphysique en général, sont de deux espèces. Les unes, et les plus sérieuses, attaquent la science elle-même dans sa base et lui contestent la réalité de son objet, et en conséquence le titre de science. Ces objections peuvent être dites a priori. Les autres, qui sont plus communes et plus nombreuses, attaquent uniquement ce genre d'études par leurs résultats; on compare les diverses doctrines, ou fait ressortir leur opposition, leurs divergences sur les points les plus fondamentaux, et l'on conclut a 'posteriori ou par les effets l'inutilité de ces recherches, l'impossibilité d'arriver, en suivant cett« direction, à quelque succès certain, à quelque résultat positif, démontré, et qui puisse être universellement reconnu.

La solution des objections a priori résultera de la doctrine même de notre ouvrage sur la psychologie. S'il remplit son but, il devra répondre à la question embarrassante : « Que pouvons-nous savoir en métaphysique et comment pouvons-nous le savoir ? » Je ferai cependant quelques réflexions préliminaires sur le sens et la valeur

(1) Bibliothèque universelle de Genève, 1184, t. LVI, p. 235-248. Cet appendice n'a pas été publié par Ernest XaviUe. (P. T.)

que peuvent avoir ces arguments contre la réalité d'une doctrine métaphysique.

Le célèbre chancelier Bacon, que nous considérons à bon droit comme le restaurateur d'une véritable science de la nature, dessinant le tableau et comme l'arbre généalogique des connaissances humaines acquises ou à acquérir, y fit entrer la psychologie qu'il divisa en trois branches distinctes : P la science de la substance de l'âme ; 2° celle de ses facultés ; 3^ celle de l'emploi et de l'objet de ces facultés.

Si l'on bornait la métaphysique au premier de ces chefs, on serait effectivement très fondé à lui contester le titre de science. Nous reconnaissons dès à présent que toutes les questions élevées sur la substance même de l'âme ou l'essence du sujet pensant sont vraiment insolubles, non seulement en conséquence de la nature même de l'objet, comme on le dit quelquefois, mais surtout par suite de la nature des facultés de l'esprit humain. Il suffit de bien étudier et de connaître par l'expérience intérieure la nature de ces facultés, pour être en état de déterminer clairement Tinsolubilité de toute question relative à la substance du principe pensant, soit à la manière dont il est lié à une organisation matérielle, à la place qu'il y occupe, et à l'influence de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme.

Quand on songe que de tpls sujets ont exercé les facultés méditatives des hommes du génie le plus éminent, tels que Descartes, Leibnitz et Malebranche, et que les hypothèses les plus brillantes de ces penseurs, tous leurs efforts, leurs combinaisons et leurs recherches n'ont abouti qu'à en accroître l'obscurité, loin de la dissiper, on est porté de prime abord à proscrire jusqu'au titre de cette métaphysique ambitieuse, qui aspire à pénétrer

PBEMIBR APPENDICE 600

ainsi jusqu'à l'essence des êtres, et à deviner les secrète du Créateur; mais diverses considérations que l'on peut faire d'autre part, doivent j)orter à modifier ce premier jugement. En effet, les mêmes questions peuvent s'élever encore; la ligne de démarcation entre ce que nous pouvons parvenir à savoir, par l'étude du monde intérieur, sur les sujets dont se compose la métaphorique, et ce que nous devons toujours ignorer, n'a point encore ét-é nettement posée; au sein d'une nation voisine, à laquelle on ne peut contester l'étendue et la profondeur des lumières, on agite dans ce moment même, avec une sorte de fureur, les problèmes les plus évidemment placés hors de la portée de l'esprit humain; on y dogmatise sur l'absolu, l'infini, le nécessaire, en croyant pouvoir atteindre a priori ces notions abstraites. Enfin, si la nation française, qui donne aujourd'hid au monde l'exemple de tous les gem'es de grandeur et de gloire unis à tous les genres de raison, de modération et de sagesse, a repoussé loin d'elle tous ces fantômes abstraits, toutes ces vaines discussions, qui ne peuvent que faire rétrograder l'esprit humain, en l'éloignant de la carrière ouverte à sa perfectibihté réelle, elle a trouvé à cet égard son préservatif dans une indifférence générale pom* ce système d'études, autant du moins que dans une connaissance approfondie et raisonnée des facultés de l'esprit humain. Quand on pèse, dis-je, ces différentes considérations, on doit être porté à reconnaître que le seul mo}*en d'écarter à jamais ime mauvaise métaphysique, c'est de tâcher d'en avoir une bonne, que les motifs mêmes qui préviennent les bons esprits contre les études psychologiques, doivent les déterminer plutôt à examiner et à i^echercher avec soin s'il ne serait pas possible de donner à cette science un appui plus solide, de trouver une

méthode propre à assurer ses progrès ultérieurs, à la porter au niveau des autres branches de connaissances humaines, secondée par les travaux de tant de savants illustres dont notre nation s'honore, et la soustraire enfin au danger des écarts et de toutes les illusions systématiques.

S'il suffisait de ne plus penser à certaines questions, vainement agitées dans tous les siècles, pour empêcher ces erreurs de se reproduire, oïi pourrait croire, en effet, que l'indifférence et l'oubli sont des moyens assez commodes pour s'en débarrasser; mais lorsqu'un problème quelconque a été posé une fois, s'il n'a pas été résolu ou démontré insoluble par sa nature, ou plutôt par celle de l'esprit humain, on peut être assuré qu'il renaîtra, et que les exemples de toutes les tentatives infructueuses qui ont précédé, loin de décourager les esprits, ne serviront qu'à les irriter ou à les rattacher plus fortement à ces questions ardues.

Si la métaphysique a été considérée comme la science de la substance de l'âme ou de ses attributs; si l'on a voulu et si l'on veut encore étudier sa puissance sur le système général des êtres réels ou la région des essences ; si l'on croit qu'elle ait pour objet de connaître les liens qui existent entre le monde des êtres immatériels, savoir : la substance et la force, et le monde des phénomènes physiques; si l'on cherche enfin à découvrir ainsi a priori l'enchaînement des causes et des effets, à saisir l'absolu de l'existence, de l'espace, de la durée, de l'action, il s'agit d'examiner profondément, et de bien discuter, une fois pour toutes, les titres que cette science sublime peut faire valoir pour prouver sa réalité, et de lui rendre hommage si ces titres sont fondés, ou de la rayer définitivement du nombre des sciences, s'ils sont démontrés faux et illusoires.

PREMIER APPENDICE Gll

H ne paraît pas que, jusqu'à présent, ceux qui ont atta> que a 'priori la métaphysique dans son objet, tel que nous venons de l'indiquer, aient rien prouvé de positif contre elle, ni que ceux qui la défendent aient nettement établi la réalité de ses droits sous le même rapport. La preuve en est dans les discussions et les luttes sans cesse renouvelées, sans avoir jamais été terminées, dont diverses écoles de philosophie, et notamment celles de Descartes, de Leibnitz et de Kant, ont tour à tour donné pour ainsi dire le scandale aux ennemis de la métaphyfiique. S'il existe quelque moyen de terminer cette lutte, ce que nous veiTons ailleurs, on ne peut le trouver, disons-nous de nouveau, que dans une étude ou une analyse plus exacte et plus approfondie de nos diverses facultés intellectuelles, de lem's moyens d'exercice et de leurs produits, enfin de la nature des objets qui sont à leur portée. Si, par exemple, une analyse approfondie de nos facultés vient à nous montrer évidemment qu'aucune d'elles ne saurait être en proportion avec l'absolu^ que toutes les idées, formes ou principes, sous quelque nom qu'on les désigne, que l'on dit a priori, sont des déductions immédiates du fait de conscience ou du nioi, qui, n'ayant rien au-dessus de lui, doit être considéré comme vraiment primitif dans l'ordre de la connaissance ; si l'on faisait voir que toute idée de substance, de cause, d'unité, etc., prend son origine dans ce fait, ou n'en est qu'une expression particulière, qu'une forme généralisée dans le langage, que deviendrait la métaphysique comme science a priori de l'absolu, du substantiel, etc. ? Ne serait-il pas prouvé enfin qu'elle n'est qu'une chimère ? Et, en même temps, la psychologie ne justifierait-elle pas bien ses titres à sa réahté comme science d'un ordre particulier de faits internes, qui tous

viennent se rattacher à un fait premier et vraiment générateur de toute science ?

Voyez surtout, dans les Méditations de Descartes, les objections de Hobbes et de Gassendi et les réponses; voyez aussi la grande querelle entre Clarke et Leibnitz, et dites si, dans l'état où le procès est resté, on peut le considérer comme terminé.

Nous nous trouvons ainsi ramenés, quant à la détermination du véritable objet de la psychologie, à la seconde et à la troisième division indiquées dans le grand tableau de Bacon, savoir : à la science des facultés considérées en elles-mêmes, ou dans leur nature propre, dans leurs moyens d'exercice et dans leur application aux objets de leur ressort.

Ce fut dans ces justes bornes que le philosophe, qui a mérité par excellence le titre de sage, l'auteur de V Essai sur V entendement humain, réduisit la métaphysique. Si Locke ne fit que donner une ébauche imparfaite de cette section qu'il avait ainsi limitée, il a du moins le mérite d'avoir constaté la source où il fallait puiser, pour acquérir des idées qui devaient dès lors être considérées, non plus comme des attributs inhérents à une substance absolue, mais comme des faits mêmes de l'esprit humain, faits dont la conscience du moi atteste seule l'existence et la réalité.

Locke avait mis ses successeurs sur la voie de compléter ou de rectifier ce système d'idées simples de réflexion, ou de faits primitifs de sens intime, éléments vrais de la science des principes, qui pouvait trouver là seulement sa base propre et réelle. Mais, s'il laisse flotter pour ainsi dire dans le vague ce système d'idées primitives, sans le rattacher à un point fixe pris dans Texpérience intérieure; si les philosophes, qui vinrent après lui

et marchèrent sur ses traces, négligeant à son exemple la science propre des facuUés, s'attachèrent exclusivement à déterminer l'emploi et Vobjet de ces facultés dans une xpérience toute extérieure; si, par suite, la science des rincipes, ou la métaphj-sique proprement dite, méconnue Il reniée par les uns, continua à être, comme auparavant, séparée par les autres de toute espèce de faits d'expérience, et aspira toujours vainement à pénétrer dans la région des essences, ou à chercher dans l'absolu une base ou le point d'appui qu'elle ne pouvait évidemment y trouver, les objections que Ton peut faire, sous ce double rapport, contre les métaphysiciens purs et contre ceux qu'on nomme empiriques, attaquent, il est vrai, la direction fausse et imparfaite donnée des deux parts à la -eience, mais ne prouvent rien contre la réaUté de son bjet nettement circonscrit et déterminé.

Si l'on voulait réduire cet objet propre de la psychologie au troisième titre de la division de Bacon, savoir : à la section des id4es ou des produits divers de leurs facultés intellectuelles, de leur emploi et de leru: objet ans la pratique, ce qu'on appellerait encore métaphyique, n'étant plus alors qu'une méthode universelle u qu'un art qui planerait au-dessus de tous les autres, et non point un système de connaissances ou de faits primitifs, il n'y aurait plus lieu à attaquer les titres de la métaphysique, du moins comme science des idées et non plus des réalités immatérielles, en un mot comme léoîogie. Ce titre très significatif, donné récenmient i armi nous à l'objet dont Bacon a fait la dernière division de la psychologie, annonce qu'il n'est plus question d'une science de principes, mais d'une méthode générale d'application, qui subsiste toujours, quels que soient d'aillem-s les systèmes adoptés sur les facultés de

l'âme, à plus forte raison sur la nature ou l'essence du principe pensant.

Ce n'est pas sur cette partie toute pratique que peuvent tomber les objections dont nous nous occupons ici ; ceux qui en contesteraient la certitude et l'utilité prouveraient seulement par là qu'ils ne connaissent point l'objet dont ils parlent, et qu'ils peuvent être taxés de faire le grossier sophisme que l'école a nommé ignoratio elenchi. Ici, en effet, l'idéologie ne demande pas qu'on la défende contre ses détracteurs; elle peut se défendre elle-même en montrant ses titres dans la multitude d'idées, auparavant vagues et obscures, qu'elle a déterminées et éclaircies, dans le nombre et l'espèce des procédés intellectuels et logiques auparavant si mystérieux dontjelle a dissipé les nuages, par des analyses exactes et rigoureuses ; elle prendrait à témoin la découverte du grand principe de la liaison des idées entre elles, et avec leurs signes, principe qui sert de fondement à toute une théorie simple et lumineuse, celle de la formation des idées générales et de l'art si précieux pour les sciences naturelles des classifications et des nomenclatures; elle attesterait encore les méthodes de raisonnement perfectionnées et ramenées à un petit nombre de lois simples et uniformes, la langue du calcul mieux connue dans ses racines, le perfectionnement de la langue de la chimie, travail dans lequel le génie de Lavoisier rencontra si heureusement le génie de Condillac, enfin tout ce que la grande et belle direction imprimée à l'esprit humain dans toutes les branches de la connaissance humaine, depuis Bacon jusqu'à nos jours, doit à une analyse plus profonde et mieux entendue de nos idées ou de nos moyens de connaître. Les résultats sont là, ils sont manifestes; mais, en jouissant des bien-

PREinER APPENDICE 615

faits présents, on en méconnaît la source éloignée, on oublie ou renie les bienfaiteurs.

Il ne serait peut-être pas difficile de prouver que la grande restauration des sciences naturelles, instauratio magna, ne pouvait se fonder que sur un retour plus ou moins approfondi de l'esprit sur les opérations ou les résultats de ses propres actes; mais Bacon, préoccupé surtout des résultats pratiques, pressé par le temps et par le nombre de préceptes ou d'exemples qu'il voulait tracer aux sciences naturelles, objet de sa prédilection, ne pouvait s'attacher à étudier l'esprit humain en luimême, et à remonter jusqu'aux principes de la connaissance intérieure qu'il peut acquérir des facultés constitutives de sa propre nature. Aussi, quoique, dans son tableau général des sciences et dans la division particulière de la psychologie en trois branches, la science de l'emploi et de l'objet des facultés humaines, ou l'idéologie, se trouve subordonnée à la science de ces facultés considérées en elles-mêmes, comme le grand restaurateiu* ne se conforme point dans la pratique à cette sorte de subordination, qui d'ailleurs contrariait entièrement sa doctrine de l'expérience, il la regardait sans doute comme artificielle ou logique plutôt que comme naturelle et vraiment psychologique. C'est ce que prouve, entre autres, la manière dont il distingue et classe luimême les principales facultés de l'esprit humain, en les rangeant sous ces trois titres : mémoire, raison, imagination. Ici. en effet, Bacon paraît bien remonter, suivant la méthode expérimentale, d'une sorte d'analyse et de classification des idées ou des produits effectifs et variés de l'activité de l'esprit humain, aux titres hypothétiques nominaux des facultés ou causes qui, en paraissant leiu* donner naissance, n'expriment rien de plus que

les effets mêmes, généralisés ou classés d'après leur analogie. Ainsi, bien loin que l'ordre encyclopédique ressortît d'une division faite a priori des facultés de l'âme, cette division ne se trouvait établie conventionnellement et a posteriori, que d'après l'ordre encyclopédique ou pour cet ordre même.

Nous avons déjà remarqué et nous verrons encore mieux ailleurs que Locke, en suivant une marche à peu près semblable, au lieu de prendre ses titres de distinction des facultés de l'entendement dans la réflexion intime de leurs actes, où il avait montré la source de cette espèce d'idées, les dénomme presque toujours comme des titres de classes artificielles, auxquelles il soumettait les différentes idées de l'esprit. De là les facultés d'abstraire, de composer, etc., conclues uniquement delà formation des classes des idées abstraites, composées, etc.

Telle a été surtout la méthode de Condillac, lorsqu'il a prétendu systématiser les facultés humaines, en les faisant dériver d'un seul principe, la sensation, origine exclusive des idées qui ne sont plus distinguées des facultés.

Ce point de vue est celui qui caractérise spécialement ce qu'on a pu appeler l'école française, en tant qu'on la considère comme soumise à l'influence de Condillac, ce qui souffre pom-tant beaucoup d'exceptions. Le caractère de cette doctrine consiste, en effet, à réduire toute la psychologie à la science des idées et de leurs signes, en négligeant les deux premiers titres de la division de Bacon, en se conformant en cela à l'exemple même de ce père de la philosophie de l'expérience, et en tendant, d'après ses préceptes, aux résultats que peut fournir l'application la plus immédiate. Aussi est-il vrai de dire, contrairement à la remarque d'un philosophe très

PREMIER APPENDICE t>17

judicieux, que l'école française, ^i i.m. ^^>t qu'il y en ait une, participe encore entièrement de l'esprit de Bacon et de Locke, et non point de celui de Descartes.

Ainsi, et pour revenir à notre sujet, les objections élevées contre la métaphysique, la science de l'àme et de ses facultés, (ou encore, et comme nous l'entendons, la science des faits primitifs du sens intime.) n'attaquent I>oint du tout notre idéologie et lui sont absolument étrangères. Il y a plus : les philosophes qui cultivent exclusivement cette branche de la psychologie et qui veulent absolument y ramener toute la science de l'esprit humain, sont eux-mêmes au nombre des antagonistes les plus décidés de la métaphysique, et, bien loin qu'il soit nécessaire de les défendre contre les attaques, bien vagues assurément, auxquelles cette science est en butte, nous devons plutôt songer à défendre la réalité de l'objet métaphysique, tel que nous l'avons indiqué, contre les agressions directes qu'ils lui suscitent eux-mêmes, en s'accordant sur ce point avec leurs propres ennemis. C'est ainsi que, dans les révolutions politiques, on a vu souvent les hommes d'opinions les plus opposées s'unir étroitement, et se prêter réciproquement leurs moyens pour détruire l'ennemi commun, prêts ensuite à en venir aux mains quand ils avaient atteint leur but ; mais, ici, ni la haine ni aucun sentiment étroit et personnel n'animent les partis, et des divers côtés on peut, en disputant, s'estimer, s'aimer et s'instruire.

Résumons cette première série d'objections contre la métaphysique :

1° On peut attaquer victorieusement a priori la réalité de son objet comme science de la substance de l'àme, ou de tout principe absolu et a priori; mais, considérée même sous le rapport de ces^questions insolubles sur

la nature des substances, causes ou forces absolues, et de leurs relations avec les phénomènes sensibles, la métaphysique serait encore un objet essentiel d'études, sinon pour établir un système de vérités ou de connaissances positives, du moins pour s'opposer à la contagion de l'erreur et des illusions systématisées, toujours prêtes à renaître, tant qu'on n'en coupe pas la racine. Il importe d'examiner s'il est possible d'en finir avec ces questions qui, pour n'avoir jamais été terminées, ne sont peut-être pas interminables. Nettoyer le champ de la philosophie, en extirper les germes d'erreur, ce serait sans doute faire quelque chose pour la vérité. De deux choses l'une, en ejBPet : ou ces questions d'une métaphysique abstruse, qu'on taxe peut-être avec fondement de vide ou de nullité, peuvent être résolues, ou elles sont insolubles. Prouver le dernier cas, d'après une connaissance plus exacte des facultés de l'esprit humain, ce serait satisfaire au problème. Sous ce rapport, donc, l'étude de la métaphysique ne serait pas sans intérêt; elle serait recommandée même par les premiers besoins de notre nature intelligente et morale.

20 En écartant toute notion a priori de substance, et en limitant la métaphysique à la science des facultés considérées non dans Vâme même, ou comme virtualités innées, à la manière de Leibnitz, non encore dans leurs résultats objectifs ou leurs produits tout formés, mais spécialement dans la conscience du moi, capable de réfléchir sur ses opérations, ou sur lui-même, et d'acquérir de la sorte les idées simples de réflexion, que Locke a indiquées plutôt qu'approfondies, je dis que l'on ne pourrait contester à une métaphysique, ainsi circonscrite dans un champ tout psychologique, la réalité et la certitude ou l'évidence même de son objet. Ce serait bien là

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