LIVRE DEUXIÈME. t
et un homme qui a de bous yeux ne s'avisa jamais de se les fermer, ou de se les arracher, dans Tespérance d'avoir un conducteur. SapientisoculiincapileejuSy stultus in teneMs ambulai ^ . Pourquoi le fou marche-t-il dans les ténèbres?€'estqu'ilne voit que parles yeux d'autruiy et que ne voir que de celte manière, à proprement parler, ce n'est rien voir. L'usage de l'esprit est à l'usage des yeux^ ce que l'esprit est aux yeux; et de même que l'esprit est infiniment au-dessus des yeux, Tusage de l'esprit est accompagné de satisfactions bien plus solides, et qui le contentent bien autrement, que la lumière et les couleurs ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire, et ils ne se servent presque jamais de leur esprit pour découvrir la vérité.
Mais il y a plusieurs causes qui contribuent à ce renversement d'esprit. Premièrement, la paresse naturelle des hommes qui ne veulent pas se donner la peine de méditer.
Secondement, l'incapacité de méditer, dans laquelle on est tombé pour ne s'être pas appliqué dans la jeunesse, lorsque les fibres du cerveau étaient capables de toutes sortes d'inflexions.
En troisième lieu, le peu d'amour qu'on a pour les vérités abstraites, qui sont le fondement de tout ce que Ton peut connaître ici-bas.
En quatrième lieu, la satisfaction qu'on reçoit dans la connaissance des vraisemblances, qui sont fort agréables et fort touchantes, parce qu'elles sont appuyées sur les notions sensibles.
En cinquième lieu, la sotte vanité qui nous fait souhaiter d'être estimés savants, car on appelle savants, ceux qui ont le plus de lecture. La connaissance des opinions
1 Eccl. 2, U.
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€st bien plus d'usage pour la conversation, etpouréiour- <lir les esprits du commun, que la connaissance de la véritable philosophie qu'on apprend en méditant.
En sixième lieu, parce qu'on s'imagine sans raison que les anciens ont été plus éclairés que nous ne pouvons l'être, et qu'il n'y a rien à faire où ils n'ont pas réussi.
En septième lieu, parce qu'un faux respect mêlé d'une «otte curiosité fait qu'on admire davantage les choses les plus éloignées de nous, les choses les plus vieilles, celles qui viennent de plus loin, ou de pays plus inconnus, et même les livres les plus obscurs. Ainsi on estimait autrefois Heraclite pour son obscurité^. On recherche les médailles anciennes quoique rongées de la rouille, et on garde avec grand soin la lanterne et la pantoufle de quelque ancien, quoique mangées de vers; leur antiquité fait leur prix. Des gens s'appliquent à la lecture des rabbins, parce qu'ils ont écrit <)ans une langue* étrangère très-corrompue et trèsobscure. On estime davantage les opinions les plus vieilles, parce qu'elles sont les plus éloignées de nous. El sans doute, si Nembrot avait écrit l'histoire de son règne, toute la politique la plus fine, et même toutes les autres sciences y seraient contenues, de même que quelques-uns trouvent qu'Homère et Virgile avaient une connaissance parfaite de la nature. Il faut respecter l'antiquité, dit-on. Quoi! Aristote, Platon, Épicure, ces grands hommes se seraient trompés? On ne considère pas qu'Aristote, Platon, Épicure étaient hommes comme nous, et de même espèce que nous; et de plus, qu'au temps où nous vivons, le monde est plus âgé de deux mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé, et que c'est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité •.
1 Clarus ob obBcui*am liiiguam. Lucrèce. s Veritas fllia temporis, non auctoritatis.