‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 111 sur 415 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

la duplication du cube? Ce grand homme a expliqué pf-o modvlo suo les définitions, les demandes, les axiomes et les huit premières propositions du premier livre des Éléments d'Euclide. Peut-être qu'cnlrc ceux qui lui succéderont, il s'en trouvera qui auront plus de santé et plus de force que lui pour continuer ce bel ouvrage : Succèdent in hoc munus alli portasse macjis vegeto corpore^ vivido mgenio; mais pour lui il est temps qu'il se repose, Hic annis fessas cyclos artemque repono,

Euclide ne pensait pas être si obscur, ou dire des choses si extraordinaires en composant ses Éléments, qu'il fût nécessaire de faice un livre de près de trois cents pages pour expliquer ses définitions \ ses axiomes, ses demandes et ses huit premières propositions. Mais ce savant Anglais sait bien releviîr la science ' d'Euclide ; et si Tâge le lui eût permis, et qu'il eût continué de la même force, nous aurions présentement douze ou quinze gros volumes sur les seuls cléments de géométrie, qui seraient fort utiles à tous ceux qui veulent apprendre cette science, et qui feront bien de l'honneur à Euclide.

Voilà les desseins bizarres dont la fausse érudition nous rend capables. Cet homme savait du grec, car nous lui avons Tobligalion de nous avoir donné en grec les ouvrages de saint Chrysostome. Il avait peutêtre lu les anciens géomètres ; il savait historiquement leurs propositions, aussi bien que leur généalogie; il avait pour l'antiquité tout le respect que Ton doit avoir pour la vérité. Et que produit celte disposition d'esprit? Un commentaire des définitions de nom, des demandes, des axiomes et des huit premières propositions d'Euclide, beaucoup plus difficile à entendre et

1 In-quarto.

258 RECHERCnE DE LA V^.RITt:.

à retenir, je ne dis pas que ces propositions qu'il commente, mais que tout ce qu'Euclide a écrit de géométrie.

Il y a bien des gens que la vanité fait parler grec et même quelquefois d'une langue qu'ils n'entendent pas, car les dictionnaires» aussi bien que les tables et les lieux communs, sont d'un grand secours à bien des auteurs ; mais il y a peu de gens qui s'avisent d'entasser leur grec sur un sujet où il est si mal à propos de s'en servir, et c'est ce qui me fait croire que c'est la préoccupation et une estime déréglée pour Euclide qui a formé le dessein de ce livre dans l'imagination de son auteur.

Si cet homme eût fait autant d'usage de sa raison que de sa mémoire, dans une matière oti la seule raison doit être employée, ou s'il eût eu auUint de respect et d'amour pour la vérité que de vénération pour l'auteur qu'il a commenté, il y a grande apparence qu'ayant employé tant de temps sur un sujet si petit, il serait tombé d'accord que les déQnitions que donne Euclide de l'angle plan et des lignes parallèles sont défectueuses, et qu'elles n'en expliquent point assez la nature, et que la seconde proposition est impertinente, puisqu'elle ne se peut prouver que par la troisième demande, laquelle on ne devrait pas accorder sitôt que cette seconde proposition, puisqu'on accordant la troisième demande, qui est que Ton puisse décrire de chaque point un cercle de l'intervalle qu'on voudra» on n'accorde pas seulement que l'on tire d'un point une ligne égale à une autre, ce qu'Euclide exécute par de grands détours dans cette seconde proposition, mais on accorde que l'on tire de chaque point un nombre infini de lignes de la longueur que l'on veut. "

Mais le dessein de la plupart des commentateurs n'est pas d'éclaircir leur auteurs et de chercher la vérité;

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c'est de faire montre de leur érudition et de défendre aveuglément les défauts mêmes de ceux qu'ils commentent. Ils ne parlent pas tant pour se faire entendre ni pour faire entendre leur auteur, que pour le faire admirer et pour se faire admirer eux-mêmes avec lui. Si celui dont nous parlons n'avait rempli son livre de passages grecs^ de plusieurs noms d'auteurs peu connus, et de semblables remarques, assez inutiles pour entendre des notions communes, des définitions de nom et des demandes de géométrie, qui aurait lu son livre? qui l'aurait admiré? et qui aurait donné à son auteur la qualité de savant homme et d'homme d'esprit?

Je ne crois pas que l'on puisse douter, après ce que Ton a dit, que la lecture indiscrète des auteurs ne préoccupe souvent l'esprit. Or, aussitôt qu'un esprit est préoccupé, il n'a plus tout à fait ce qu'on appelle le sens commun; il ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation; il en infecte tout ce qu'il pense; il ne peut même guère s'appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé. Ainsi, un homme entêté d'Aristote, ne peut goûter qu'Arîstote; il veut juger de tout par rappprt à Arislole; ce qui est contraire à ce philosophe lui paraîtra faux; il aura toujours quelque passage d'Aristote à la bouche; il le citera en toutes sortes d'occasions -et pour toutes sortes de sujets : pour prouver des choses obscures et que personne ne conçoit; pour prouver aussi des choses trèsévidentes et desquelles des enfants mêmes ne pourraient pas douter; parce qu'Aristole lui est ce que la raison et l'évidence sont aux autres.

De même, si un homme est entêté d'Euclide et de géométrie, il voudra rapporter à des lignes et à des propositions de son auteur tout ce que vous lui dires.

260 RECHÊBCUE D£ LA VÉRITÉ.

Il ne VOUS parlera que par rapport à sa science : le tout ne sera plus grand que sa partie, que parce qa'Euclide Ta dit; et il n'aura point dé honte de le citer pour le prouver, comme je l'ai remarqué quelquefois. Mais cela est encore bien plus ordinaire à ceux qui suivent d'autres auteurs que ceux de géométrie, et on trouve très-fréquemment dans leurs livres de grands passages grecs, hébreux, arabes, pour prouver des choses qui sont dans la dernière évidence.

Tout cela leur arrive à cause que les traces que les objets de leur préoccupation ont imprimées dans les fibres de leur cerveau sont si profondes qu'elles demeurent toujours entr'ouvertes, et que les esprits animaux, y passant continuellement, les entretiennent toujours sans leur permettre de se fermer; de sorte que, l'âme étant contrainte d'avoir toujours les pensées qui sont liées avec ces traces, elle en devient comme esclave, et elle est toujours troublée et inquiétée, lors même que, connaissant son égarement, elle veut tâcher d'y remédier. Ainsi, elle est continuellement en danger de tomber dans un très-grand nombre d'erreurs, si elle ne demeure toujours en garde et dans une résolution inébranlable d'observer la règle dont on a parJé au commencement de cet ouvrage, c'est-à-dire de ne donner un consentement entier qu'à des choses entièrement évidentes.

Je ne parle point ici du mauvais choix que font la plupart du genre d'étude auquel ils s'appliquent. Gela se doit traiter dans la morale, quoique cela se puisse aussi rapporter à ce qu'on vient de dire de la préoccupation. Car, lorsqu'un homme se jette à corps perdu dans la lecture des rabbins et des livres de toutes sortes de langues les plus inconnues et par conséquent les plus inutiles, et qu'il y consume toute sa vie, il le fait sans doute par préoccupation et sur une espérance

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